10/03/2008
Daniel Ducarme (271207)
Entretien publié dans Paris-Match (Belgique), le 27 décembre 2007
« Si on veut sauver
Daniel Ducarme, le retour. Bien que réélu député à Bruxelles lors des dernières législatives, l’ex-président du MR et ministre-président de
Paris Match Belgique. Votre récente apparition sur les écrans de la télévision belge a fortement marqué l’opinion publique. Par votre prise de position politique sur l’avenir du pays mais aussi, c’est évident, par votre apparence physique. Plus de barbe, plus un cheveu sur la tête… Vous allez bien ?
Je vais très bien. Je dirais même que j’ai la pêche. Bien sûr, j’ai été malade. Je n’ai jamais caché le cancer de la prostate que l’on m’a diagnostiqué en 2004. Je me soigne encore. Bien entendu, je puis comprendre que ma nouvelle apparence étonne : j’étais un paquet de poil ambulant et me voici chauve. Définitivement ? Je n’en sais rien et à vrai dire, peu m’importe. Des amis m’ont dit que mon nouveau look me rajeunissait, donc je ne suis pas chagrin. Loin de là, vraiment !
Dans un livre d’entretien avec Pascal Vrebos (1), vous avez déclaré à propos de votre maladie : « Ni guérison, ni rémission. L’espoir par la volonté ».
Oui, garder la volonté ! Et bien sûr se soigner, avec un suivi très régulier. Se dire aussi que les avancées de la recherche sont telles que l’on disposera bientôt de médications qui permettront de traiter cette maladie de manière différente. Ce qu’il faut par-dessus tout, c’est aimer la vie et je vous assure que je l’aime encore plus qu’avant cette épreuve. Plus et autrement ! C’est désormais ma vie d’homme qui a pris le pas sur celle du « tout pour la politique » que j’ai pu être.
La maladie a modifié l’apparence de votre corps. Diriez-vous donc qu’elle a aussi modifié l’intérieur de votre cœur ?
Si mon apparence a changé, ce n’est peut-être que provisoire… En revanche, mon cœur a été meurtri. Terriblement et définitivement. Et là, je ne parle plus de la maladie. J’évoque ce qu’on a dit de moi, ce qu’on a écrit sur ma personne. Je pense à des mises en cause injustes de mon honneur et de ma probité.
Vous évoquez bien entendu votre dossier fiscal ?
Oui. Le fait qu’on ait voulu me faire passer pour un fraudeur ou alors pour un distrait un peu stupide qui se serait mêlé de vouloir gérer la cité alors qu’il ne s’occupait même pas de remplir sa feuille d’impôt… J’ai tout expliqué et j’ai publié les preuves dans l’ouvrage que vous avez déjà cité (1). La réalité est très simple, limpide : fin des années 1990, début 2000, j’ai eu un conflit avec l’administration fiscale. Tel un homme libre, j’ai contesté le montant de mon imposition et puis, las d’un conflit qui ne débouchait sur aucune conciliation, j’ai décidé de me laisser imposer d’office à l’occasion de deux exercices, ce qui est parfaitement légal. C’est tout. Plus tard, j’ai gagné mes recours sur les sommes que je contestais. J’ai payé ce que je devais à l’Etat comme n’importe quel citoyen qui a légitimement défendu ses droits. Sans faveur, ni passe droit. Je ne dois pas un franc aux impôts. Je n’ai rien d’un fraudeur. Aucune faute n’a pu et ne pourra jamais m’être reprochée d’un point de vue éthique ou moral. Et encore moins, bien entendu, sur le plan pénal. D’ailleurs, dans le quotidien «
Il n’empêche : début 2004, votre différend avec l’administration fiscale vous a coûté votre poste de ministre-président de
Si certaines personnes veulent rester sur une image fausse de la réalité, c’est leur problème, ce n’est plus le mien.
Cela vous énerve ?
Non, ce qui importe pour moi, c’est d’avoir pu tourner la page en prouvant mon honnêteté et, cerise sur le gâteau, en prouvant une fois encore ma capacité à rebondir face à l’adversité. Je vous rappelle qu’aux dernières élections législatives, j’ai pris le risque d’être cinquième sur la liste du MR à Bruxelles. J’ai été élu avec 10 000 voix de préférence. Pour un homme politique, n’est-ce pas la plus belle des réhabilitations ?
Après votre chute, vous êtes tombé malade parce que, inconsciemment, vous vouliez mourir ?
(Silence pendant dix secondes au moins.) Ce n’est pas à exclure. La maladie dont je souffre est présente dans la famille, mais il me semble que les obstacles que j’ai rencontrés sur mon chemin de vie en 2004 ont contribué à faire exploser cette faiblesse.
Qu’est-ce que l’épreuve a changé pour vous ?
Avant tout cela, pendant trente ans, je me suis comporté comme un « moine-soldat » au service de son parti. Tout le temps, entièrement. Corps et âme. De ce point de vue, j’ai fait ma révolution. Désormais, l’homme a sa vraie place à côté de l’homme politique.
L’homme ?
Oui, le père, le grand-père, l’ami bien plus attentif d’hommes et de femmes qui m’aiment pour ce que je suis, l’amoureux de ma femme, le curieux de tout, la personne avide de toujours découvrir des choses nouvelles, notamment sur le plan culturel.
Finalement, ce qui vous est arrivé est aussi une bonne chose… Vous appréhendez la vie autrement. Sans doute avec des valeurs plus signifiantes que précédemment…
Holà ! Attention aux poncifs. D’accord : ce que j’ai vécu, cela m’a fait réfléchir, mais j’ai le sentiment très net que cette manière peut-être plus sage de regarder l’existence était déjà naissante avant les événements de 2004. J’étais déjà en train de refaire ma vie avec ce regard plus détaché sur l’existence qui est aussi, je crois, une forme de maturité.
Quand vous regardez en arrière, vous vous dites que vous en avez fait trop ?
Non, que ce soit comme député, bourgmestre, chef de parti ou ministre, je garde un sentiment de devoir accompli. Bien sûr, j’ai souvent été très radical. Dans ce pays où règne une certaine tiédeur dans les débats d’idées, c’est une attitude qui déplaît. De sorte que je ne me suis pas fait que des amis… Dans le Hainaut, par exemple, en taillant des croupières aux socialistes. J’ai aussi secoué certains bien-pensants en dénonçant l’échec de l’intégration à Bruxelles. J’ai dû combattre pour créer le MR actuel, cela n’a pas été facile. Quand j’ai affirmé la nécessité de la prise en compte du fait régional bruxellois en menant une révolution de l’Iris, cela a créé un choc. Je l’ai fait consciemment parce que je ne suis pas quelqu’un de tiède. Il faut oser s’exposer et créer le débat. Je ne regrette rien.
Pas de regrets ? Même si vous avez reçu une « balle dans le dos » venant de votre propre camp politique au moment de vos « ennuis fiscaux » ?
En politique belge, quand véritablement vous marquez le coup, cela ne plaît pas.
On coupe les têtes qui dépassent ?
Tous les signes sont là pour le démontrer, non ? Même si nombreux sont ceux qui rentrent aux abris dès le premier danger ! Moi, j’assume mon franc-parler.
Des déceptions sur le plan humain, donc ?
Les déceptions sur le plan humain, elles sont énormes… J’ai beaucoup réfléchi à cela. J’ai pensé aux moments où j’ai exercé des responsabilités. Ai-je eu des comportements qui pourraient expliquer ces déceptions ? En toute honnêteté, j’estime avoir parfois été très dur sur le plan politique mais avoir toujours eu le souci de sauvegarder la dignité individuelle des gens… Dans ma propre meute, on a été dur avec moi sur le plan politique mais aussi sur le plan humain.
Ce qu’on vous a fait au sein même de votre famille politique, on pourrait appeler cela un lâchage ?
C’est allé du lâchage au lynchage.
Pour arriver là où vous êtes arrivé, il faut un côté « requin », non ? En d’autres termes, vous avez certainement fait cela à d’autres avant de le vivre vous-même ?
Non, vraiment pas.
Alors, vous ne comprenez pas ?
Je me dis qu’à partir du moment où j’avais mis la barre si haut dans tout ce que je faisais, ce qui s’est passé était relativement inévitable. Je croyais que cela ne m’arriverait pas. Comme le croit peut-être celle ou celui qui est en train de lire ce que je vous dis maintenant, qui est engagé comme je l’ai été… Et qui n’y échappera pas.
Mais votre fils Denis a embrassé une carrière politique ! Il est député… Vous auriez du le décourager de se lancer dans cette arène ?
On ne fait pas des enfants pour soi. J’ai toujours voulu que mes enfants soient des êtres autonomes et responsables. Capables de poser des choix par eux-mêmes. Mon message a toujours été qu’ils creusent leur propre sillon, pas qu’ils s’inscrivent dans le sillage de leur père ou de leur mère. Denis s’est lancé en politique parce qu’il avait de l’intérêt pour cette activité ; certainement pas à ma demande ou sur mon conseil. Il y a d’évidence, depuis mon père qui était gendarme jusqu’à mes fils qui sont passionnés par la chose publique, une envie dans la famille de servir l’Etat. Lucas, par exemple, s’intéresse de très près à tout ce qui touche à la qualité du service public en Belgique.
Après vos ennuis, il a renoncé à son mandat de sénateur…
Oui, c’est une décision qu’il a prise à 25 ans et je trouve que cela démontre qu’il a du caractère. C’est une personnalité très forte. Il sait où il va.
Etre le fils de Daniel Ducarme, c’est un avantage ou un inconvénient ?
Etre un «fils de», c’est toujours un inconvénient.
C’est tout de même plus facile d’entamer certaines carrières…
Les gens croient cela mais c’est tout à fait le contraire. Regardez en politique le nombre de « fils de » que l’on a jugé à l’aune du père. C’est comme les médecins et les avocats qui sont «fils de» et dont on se demandera toujours s’ils sont aussi bons que le père. C’est très difficile de se situer dans de telles filiations.
Vous avez qualifié votre milieu professionnel de « monde de brutes » ?
Oui, c’est très brutal… Le problème, c’est que le positionnement des personnes l’emporte sur le combat des idées. C’est la lutte des places et elle est renforcée par notre système électoral… Faire de la politique, cela ressemble parfois au jeu de la chaise musicale. Au début, c’est bon enfant. A la fin du jeu, quand il ne reste que les plus forts, cela peut devenir plus vif, voire très brutal.
Les noms de ceux qui ont «lâché» ou «lynché» au MR, cela reste une question taboue ?
Si vous acceptez des responsabilités telles que celles que j’ai exercées, cela vous donne du pouvoir, bien sûr, mais surtout un devoir de réserve. Quoiqu’il arrive, il faut garder le recul suffisant. Balancer des noms, ce serait une forme de laisser-aller personnel, un acte destructeur. Or, durant toute ma carrière politique, je n’ai eu d’autre ambition que celle de construire.
Du jour au lendemain, vous avez dû quitter l’un des sommets du pouvoir en Belgique. Que ressent-on en de telles circonstances ?
Il y a un sentiment de chute difficile à gérer, voire même à décrire… Mais ce qui m’a le plus éprouvé, c’est que j’avais des projets en cours, des choses à dire et à faire pour donner beaucoup plus de force et d’autonomie à
De votre enfance, on sait que vous en avez passé une partie dans un internat, c’est à peu près tout…
Mon enfance, c’est mon jardin secret.
Il faut parfois gratter dans le passé d’un homme pour comprendre les fondements de son action…
Dans mon enfance, l’une de mes grands-mères s’est beaucoup occupée de moi. On pourrait presque dire qu’elle m’a élevé. C’était une personne qui avait terriblement souffert de la guerre. Et c’est ce qui a déterminé mon engagement initial en politique. Un engagement européen pour une pleine réconciliation
des peuples.
En tant que président du MR international, vous passez pas mal de temps en France. Est-ce cela qui vous fait prendre les couleurs locales et vous amène à suggérer un rapprochement entre les francophones de Belgique et ceux d’outre-Quiévrain ?
Je me sens belge ! Mais il est exact que je connais bien
Que faudrait-il notamment « repenser », selon vous ?
Il est essentiel d’enfin donner un statut de Région à part entière à Bruxelles ! Il faut établir une parfaite égalité entre les communautés nationales. Mon discours est d’affirmer que si les Flamands refusent un nouveau pacte des Belges dont l’affirmation de Bruxelles est l’une des clés, nous devrons nous faire une raison… Et nous assumer sans craintes. Nous devrons alors être prêts à prendre en charge notre destin et notre autonomie.
Les mots que vous avez utilisés récemment devant une assemblée de militants du MCC sont très forts, voire définitifs : « Il ne faut plus se voiler la face. François Perin a raison.
Nous sommes au bout d’un cycle, il faut bâtir autre chose. On a besoin de ce nouveau pacte des Belges qui se fondera, je le répète, sur l’affirmation régionale bruxelloise pour porter Bruxelles au rang des grandes métropoles européennes. Le Bruxellois doit être maître chez lui, avec une autonomie constitutive et financière lui permettant d’entamer des grands travaux. A partir de là, on pourra mieux travailler à la cohérence des francophones au travers de partenariats équilibrés entre les Régions bruxelloise et wallonne et, s’ils le veulent, avec les germanophones dont on connaît l’attachement à
Que deviennent les Flamands de la capitale dans vos projets d’affirmation de l’identité, forcément francophone, de Bruxelles ?
Je continue à tendre la main aux Bruxellois flamands comme je l’ai fait quand j’ai négocié les accords du Lombard. Ils devraient bénéficier des dispositions de protection des minorités, etc… Mais on n’en est pas encore là. Il faut demander aux Flamands s’ils acceptent de donner un statut de Région à part entière à Bruxelles. S’ils sont d’accord de couler cela dans des textes, eh bien continuons ensemble. Si ce n’est pas possible, on ne va tout de même pas rester à se faire « baffer » !
Si un jour, on « s’associait » à
Je suis attaché à la famille royale, au drapeau belge, à notre hymne… Dans le cadre d’une association, ces symboles ne disparaîtraient pas. La voie du pragmatisme passerait certainement par une mise en commun de certaines matières dites régaliennes, comme les Affaires étrangères ou
Il faudra aussi revoir les frontières de
C’est évident. Et il n’y a pas que le Brabant flamand qui soit concerné, il y aussi le Brabant wallon.
Waterloo, cela fait partie de Bruxelles ?
Si vous deviez avoir un referendum pour savoir à quelle région souhaitent appartenir les habitants d’un certain nombre de localités du Brabant wallon, voire même de certaines communes des provinces de Liège et du Hainaut, on serait étonné. Bruxelles et son influence rayonne très loin au-delà de ses frontières actuelles. C’est un débat que je veux lancer car il est très important pour l’avenir. Au-delà du rôle pivot des Etats nations, le développement des métropoles et leur maillage entre elles seront déterminants. Bruxelles ne doit pas rater son rendez-vous avec l’Histoire, les dix ou vingt années à venir vont être cruciales à cet égard.
Est-ce le sens de l’histoire pour
Certainement pas. Et je ne parle pas uniquement en termes de nuisances. Il faudrait aussi aborder la question de la sécurité qui est posée par le survol continu de zones densément peuplées. Il n’y a qu’à Bruxelles que l’on voit que l’on voit cela, c’est invraisemblable. C’est pour cela aussi que des gens quittent les 19 communes pour aller s’installer en Wallonie, notamment dans le Brabant wallon.
Quelques mots sur l’échec de l’orange bleue ?
Je ne veux pas évoquer des négociations auxquelles je n’ai pas participées, ce ne serait pas correct. Je connais la difficulté de l’exercice et la facilité que d’aucun ont à le commenter…
On vient tout juste de trouver une « alliance » hétéroclite pour former un gouvernement intérimaire, ne serait-ce pas qu’un système D pour arrêter le compteur de la crise pendant les fêtes ?
C’était surtout la seule formule d’urgence à retenir. La sortie de crise était indispensable pour la crédibilité du pays à l’étranger. Mais aussi pour la crédibilité du monde politique au regard des citoyens alors que la longueur exceptionnelle de cette crise était de nature à renforcer l’antipolitisme et le sentiment que l’on ne s’occupe pas des vraies difficultés rencontrées par la population. La prise en charge du volet socio-économique par Didier Reynders va donc s’avérer bien utile. Pour le volet institutionnel, j’espère qu’Yves Leterme tirera les enseignements de ses échecs. Mais c’est une évidence : rien n’est encore réglé sur le plan institutionnel et le moment reste extrêmement critique !
Avec le recul que vous avez aujourd’hui, n’avez-vous pas le sentiment que le débat politique belge manque décidemment de hauteur, de grandeur. La terre est en train de mourir et ici on parle de BHV, ce n’est pas très sérieux…
Il faut poser la question aux flamands ! C’est à eux d’expliquer pourquoi tout ce qui échappe à leur agenda institutionnel n’a plus d’intérêt à leurs yeux. Vous dites que ce n’est pas très « sérieux » par rapport à des enjeux fondamentaux pour l’avenir de notre planète ? Je suis d’accord.
Nous savons que vous appréciez cette citation de J-F Kennedy : « Il ne faut chercher à rajouter des années à sa vie mais plutôt de rajouter de la vie à ses années ». C’est au fond l’enseignement qui traduit le mieux, ce qui est aujourd’hui votre état d’esprit ?
Certainement. Je vous le dis, j’ai fait ma révolution. Je m’occupe mieux de mes proches et de moi-même. Pour ce qui est de la politique, j’ajouterais cette expression populaire : « désormais, je suis sur la croûte du pain ». En d’autres termes, je vois les choses avec plus de recul, sans doute avec moins de passion. Je l’espère, avec plus de sagesse. J’ai appris que celui que ne connaît pas la traversée du désert ignore la richesse des oasis. Les préoccupations de devenir personnel sont derrière moi. J’ai été réélu, c’est ma plus belle victoire. Je ne suis pas à la recherche de mandats. Je ne désire que d’aider. Et bien sûr, je garde ma liberté de parole. C’est avec un sentiment d’utilité que je plaide très fortement pour l’autonomie constitutive de Bruxelles, exactement comme on l’a donnée à
(1) : « Daniel Ducarme règle ses comptes », entretiens avec Pascal Vrebos, Editions Luc Pire, 2006.
Petits conseils…
- Que diriez-vous à un jeune de 20 ans qui veut se lancer en politique ?
- Ne cherche pas à faire carrière. Saches que tu dois prendre des risques, que le meilleur comme le pire peut arriver. Si tu n’es pas prêt à te battre, à exprimer haut et fort tes idées, même parfois en sachant que tu peux te tromper, laisse la place à d’autres.
- Des gens comme Reynders, Di Rupo, Milquet, moins Javaux sans doute, sont tellement dans leur truc ; Tellement prêts à en découdre, à être partout et tout le temps… On a l’impression la politique occupe toute leur vie. A l’aune de votre expérience, quel conseil leur donneriez-vous ?
- Je leur dirais que cela devient dangereux quand l’action politique qui peut procurer une certaine ivresse devient le seul sens de la vie. C’est même dommage d’en arriver là. D’expérience, je dirais aussi qu’il est important d’être toujours entouré d’amis pour garder les pieds sur terre.
10:03 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : ducarme, mr, belgique, politique |
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03/03/2008
Alain Berenboom (191207)
Entretien publié dans "Paris-Match" (Edition belge), le 19 décembre 2007
Alain Berenboom : «Il faudra faire avec Yves Leterme »
Yves Leterme est-il décidemment trop maladroit pour devenir Premier ministre ? Dans de récentes interviews accordée à la presse néerlandophone, « Monsieur 800 000 voix » – « Monsieur 800 000 gaffes », titrait un quotidien francophone – a donc encore lamentablement dérapé en comparant
Certainement pas, estime l’écrivain, avocat (notamment du Roi), professeur à l’ULB et chroniqueur au «Soir» Alain Berenboom. Dans l’interview qu’il nous accorde, cet intellectuel bruxellois, ce passionné de Tintin qui transpire
« Rien ne sert de diaboliser Leterme », dit l’écrivain. « Par contre, dans une démocratie, il est impératif de respecter le résultat des urnes. Et donc, qu’on l’aime ou pas ce M. Leterme, il faudra faire avec… Dire cela n’absout pas cet homme de sa faute - sa comparaison entre
Paris Match Belgique. Après le récent dérapage verbal d’Yves Leterme, la question de sa capacité à gouverner un pays aussi complexe que
Alain Berenboom. Et si on voyait un peu les choses autrement qu’au travers de notre prisme hostile de francophone ? Et si je vous répondais qu’en fin de compte, cet homme est peut-être idéalement placé pour gouverner
Ah bon ?
Eh bien, oui ! Ce brave homme semble avoir toutes les caractéristiques du Belge. C’est un type complexe qui essaie de communiquer au travers de phrases paradoxales et d’un certain humour. Je remarque aussi qu’il parle les deux langues nationales de manière parfaite. Et puis, n’est-il pas très complexé ? Ne la joue-t-il pas trop humble par moment ? Je vois aussi un homme qui considère que la « valeur travail » est essentielle. C’est donc bien un bon représentant de la Belgique d’aujourd’hui… Et j’ajouterais aussi, malheureusement, que la pâleur de sa personnalité, cette absence de charisme est bien à l’image du monde politique actuel. Leterme est le produit de sa communauté mais aussi celui de son époque.
Ce « bon Belge » que vous décrivez, il commence à énerver tout le monde dans le pays, non ?
Hé là ! C’est encore le francophone qui pose la question ? Regardez les sondages dans le nord du pays : après six mois de crise, l’opinion publique flamande est restée très stable. Notre « Gaston » national n’a de toute évidence pas déçu ses électeurs. Seul le SPa a tendance à perdre encore des plumes tandis que le cartel CD&V-Nva reste en tête. Avec le même score d’ailleurs !
Et donc ?
On doit accepter la réalité telle qu’elle est : en Flandre, malgré un certain émiettement de l’électorat, celui-ci s’est très nettement déplacé à droite – le SP.a et Groen ne représentent qu’1/5e des élus – et c’est le « CVP » nouvelle mouture qui est à la barre. Pour en finir avec cette plaisanterie qui perdure depuis six mois, il faut que les francophones ne jouent plus aux aveugles : qu’on le déplore ou pas, le renforcement du discours communautaire, pour ne pas dire nationaliste, au nord du pays, est un fait. Durant cette crise, c’est sans doute l’erreur magistrale qui a été commise tant au niveau des hommes politiques que de l’opinion publique francophones : on n’a pas mesuré à quel point l’idée d’une réforme de l’Etat était incontournable pour les Flamands. Aujourd’hui, à la veille de Noël, Leterme a raison de souligner qu’il a amené tous les partis francophones à cette idée de révision de
La suite de votre raisonnement, c’est que Leterme sera donc l’incontournable prochain Premier ministre ?
Non seulement cela. Lui et ses amis, tant du CD&V et de
Mais tout de même, un personnage comme Yves Leterme à la tête du pays, un homme qui dit si facilement des inepties, qui est si peu diplomate…
Des personnages un peu lourds dans leur manière de s’exprimer, on en a déjà eu quelques-uns au plus haut niveau en Belgique… Et tant les Bruxellois que les Wallons n’ont certainement pas de leçon à donner aux Flamands en la matière. Un homme comme Michel Daerden, par exemple, c’est un modèle pour les jeunes générations de ce pays ?
Mais ce bonhomme-là, il n’a jamais comparé notre service public d’information à une chaîne de radio génocidaire…
Je suis d’accord. Ce que Leterme a dit là est complètement ignoble, scandaleux. A l’égard des journalistes bien sûr, mais encore plus à l’égard des victimes du génocide. C’est un propos tellement banalisant qu’il en est négationniste, c’est évident.
Et ensuite, Leterme ne s’est pas vraiment excusé…
C’est là le vrai problème. Après tout, au bout de six mois de négociations houleuses, compliquées, harassantes, on aurait pu encore dire : « Il a dérapé, il est fatigué, il a pété un plomb, mais bon, il s’excuse platement et de toute évidence, sincèrement »… Mais il faut bien remarquer qu’il ne s’excuse pas vraiment, voire pas du tout. Et c’était déjà un peu ce qui s’était passé après l’épisode de
D’accord, il a un problème pour gérer ses excuses… Mais ne doit-on pas d’abord s’interroger sur ce qui le pousse, au départ, dans une sorte de processus d’échec répétitif, à sortir des âneries devant les micros et les caméras ?
Je crains que cet homme soit sincère. Il veut manier ce qu’il croit être une sorte d’humour provocateur… Il y a quelque temps, quand il prétendait à « Libération » que les francophones étaient incapables d’apprendre le flamand, il pensait vraiment faire de l’humour…
Vous le trouvez un peu c…, c’est cela ?
Non, je dirais que c’est un homme qui apprend. On ne devient pas Coluche du jour au lendemain. Cela nécessite un apprentissage ! C’est d’ailleurs plus difficile de devenir drôle que de devenir Premier ministre…
C’est un personnage de roman ?
Oui. Il y a chez lui une ambition extraordinairement cachée derrière une fausse modestie tellement évidente. C’est un succulent personnage ! Quel effort pour sortir du lot et, dans le même temps, pour paraître modeste. Quelle guerre intérieure il doit y avoir chez ce personnage introverti contraint de parader au premier plan !
Dans le fond, on en revient à ce que vous disiez au départ. Une petite psychothérapie et tout devrait aller mieux…
Et ce serait parfaitement à l’image de cette Belgique qui aurait aussi besoin de sa psychothérapie collective. Il y a un problème d’autisme dans ce pays : chaque communauté ne regarde que ses propres problèmes.
Vous le présentez comme une victime. Mais si Leterme était un pervers ?
(Il rit de bon cœur) Le plan « pervers », ce serait que Leterme n’en aurait rien à faire de l’aboutissement des négociations fédérales ; qu’il serait le cheval de Troie des thèses séparatistes de
En résumé, comme on dit en Belgique, « il faudra faire avec » ?
Si on veut respecter la démocratie, cela me semble être une évidence. Il faudra « faire avec » Leterme…
Ne trouvez-vous pas que la crise belge actuelle est énorme alors qu’elle tourne autour d’un débat d’idée tout petit, petit…
C’est surtout un débat dont le citoyen ne maîtrise pas les enjeux ! On ne voit plus très bien qui veut quoi et pourquoi... J’ai même le sentiment que dans le personnel politique, certains ne s’y retrouvent plus très bien. Il y a d’évidence un travail de dialogue et de recherche de compréhension à fournir. Quand les Flamands nous disent « réforme », on comprend « séparation ». Je suis persuadé que la grande majorité des Flamands ne veulent pas la fin de
Le costume est-il trop grand ?
Qu’on partage ou pas leurs idées, certains hommes sont taillés sur mesure pour la fonction supérieure qu’ils ambitionnent d’atteindre. En France, des personnages comme Mitterrand ou Sarkozy sont certainement des exemples éloquents d’hommes dont le destin de présidentiables était su de tous avant même qu’ils fussent élus, voire même qu’ils se déclarent candidats. Bien sûr, le personnel politique belge est ce qu’il est, bien sûr, comparaison n’est pas raison. Toutefois, on ne peut être qu’inquiet en voyant, chez nous, le petit calibre de l’homme qui est - qui reste - malgré ses gaffes à répétition, le Premier ministrable le plus cité. A force de dire des âneries, Yves Leterme donne de plus en plus l’impression de vouloir endosser un costume bien trop grand pour lui. Avec un CVP, pardon un CD&V, dans le rôle du tailleur qui, tel celui du sketch de feu Fernand Raynaud, rassure sans cesse le client : « Mais oui ce costume est bien pour toi, Yves. On va juste encore faire une retouche »… Comme le dit Alain Berenboom dans l’entretien qu’il nous a accordé, la plaisanterie a assez duré. Surtout, elle ne fait rire personne dans un pays où les citoyens continuent à attendre du monde politique des réformes plus concrètes, plus palpables, plus liées à leur quotidien… Des réformes contre la vie chère, par exemple. Et cela même si, désormais, une réforme de l’Etat semble être devenue incontournable pour empêcher une victoire des indépendantistes flamands et sauver quelques (beaux) meubles de la maison Belgique. (M. Bf.)
12:11 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : belgique, leterme, politique |
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14/02/2008
Belgique (121207)
Entretien publié dans l'hebdomadaire "Paris Match" (Edition Belge), le 12 décembre 2007
Jean-Pierre Stroobants :
« NOUS SOMMES BIEN LE PAYS DU SURREALISME »
Correspondant permanent du "Monde" à Bruxelles, ancien rédacteur en chef du "Vif-L’Express", ancien rédacteur en chef adjoint du quotidien "Le Soir", maître de conférences invité au département COMU de l’université catholique de Louvain, le journaliste belge Jean-Pierre Stroobants est un observateur averti et expérimenté des soubresauts à répétition de la vie politique du Royaume. Pour lui, « Yves Leterme s’est lui-même emprisonné dans le carcan qui l’a empêché d’aboutir ».
Paris Match Belgique. Quand vous croisez un confrère français et que vous devez lui résumer la « crise belge » en deux mots, par où, commencez-vous ?
Jean-Pierre Stroobants. Hum… Expliquer ce qui passe en Belgique en deux mots, c’est tout bonnement impossible ! J’entamerais le propos en évoquant, disons, «une crise complexe dans un pays complexe…» J’aurais tendance à remonter à 1831. Peut-être faudrait-il que je donne à ce collègue quelques éléments d’informations relatifs à l’histoire du mouvement flamand. Que je lui raconte ces frustrations et ces injustices d’un passé lointain qui, aujourd’hui encore, nourrit encore un certain romantisme culturel et l’inconscient collectif de la génération Leterme. Je lui dirais que ce que
Et qu’en diriez-vous ?
Contrairement à ses prédécesseurs - je pense à des personnalités telles Martens, Dehaene ou Verhofstadt - Yves Leterme ne s’est pas bien préparé à la fonction qu’il envisageait d’occuper. Quand on a l’ambition de devenir le Premier ministre d’un pays compliqué comme
Outre le constat qu’il est peu ou pas rassembleur, ne peut-on pas aussi dire de l’ex-formateur qu’il manque cruellement d’expérience pour prendre en main, dès à présent, le gouvernail de
En effet, Leterme n’apparaît pas comme quelqu’un qui disposerait de l’expérience nécessaire pour devenir Premier ministre dans un contexte fédéral aussi difficile… Il est arrivé dans le débat national comme un matamore tout en ne disposant que d’un acquis très limité. En fait, ses véritables débuts au premier plan sont très récents. Ils remontent à la fin des années 1990, au moment où il devient chef de groupe des sociaux chrétiens flamands à
On ne s’étonnera évidemment pas ensuite que le loup ait mordu…
Evidemment que non. Bart De Wever, d’étape en étape, a confirmé qu’il jouait bien ce rôle de prédateur avide de mordre dans
Derrière cette erreur stratégique, il y a toutefois le « contexte flamand », dont Yves Leterme ne pourrait être détaché. La photo politique actuelle de
Il est vrai que Leterme est aussi le produit de son époque. Si on additionne les voix de l’extrême droite radicale, celles des nationalistes de
Le mobile de cette mobilisation « autonomiste » est très matérialiste. Les enjeux des revendications flamandes sont toujours financiers…
Il s’agit, en effet, d’un repli égoïste. Celui ci est d’autant plus étonnant qu’il s’inscrit dans un contexte où
Dans son ouvrage intitulé « Une brève histoire de l’avenir », Jacques Attali présente la désagrégation des états nations actuels comme inéluctable… En d’autres termes, ce que certains milieux flamands revendiquent ne serait que la préfiguration d’un mouvement général en Europe ?
Pour ma part, je ne désire pas jouer au prévisionniste. Le présent est déjà assez interpellant : on assiste au même phénomène de repli égoïste dans d’autres pays d’Europe. Toutes proportions gardées, c’est ce qui se passe en Catalogne. En Italie du Nord aussi, où les nantis des zones industrielles ne veulent plus donner de l’argent pour ce qu’ils appellent les « nègres du Sud ». C’est ce qui s’est passé aussi en Tchéquie à l’égard de
Comment réagissez-vous à la dernière péripétie en date ; Leterme remettant une nouvelle fois son tablier après plusieurs semaines de négociations ?
J’ai trouvé assez remarquable la façon dont le parti du formateur s’est employé à vouloir faire reposer l’échec des négociations sur les francophones, en particulier sur Joëlle Milquet… Alors qu’il est tellement évident que le CD&V est soumis aux diktats de son partenaire nationaliste. En fait, dès que le formateur a voulu se mettre au-dessus de la mêlée, tel un homme d’Etat soucieux de l’intérêt de tous et de toutes les communautés, il a été rappelé à l’ordre par Bart De Wever.
Et on a pu constater que quand De Wever siffle, Leterme accourt…
Il est, je l’ai déjà dit, l’otage de ses propres accords. Dans le même temps, et sans vouloir l’exonérer de ses responsabilités, Yves Leterme agit comme tous les autres hommes politiques de ce pays dans le cadre d’un système qui ne possède pas de circonscription fédérale ; Ses voix, il ne peut les trouver qu’en Flandre. Ce n’est pas une incitation à l’ouverture vers les autres communautés du pays. A cause de cela, en Belgique, les scrutins régionaux deviennent, en fin de compte, plus importants que les élections fédérales ! Comme l’ont déjà relevé de nombreux intellectuels belges, il y a donc des dysfonctionnements institutionnels auquel il conviendrait de remédier, des ponts à construire entre les communautés qui permettraient de sortir d’une logique de confrontation.
En juillet dernier, dans un article paru dans Le Monde, vous évoquiez la possibilité d'un scénario de séparation douce à
Pour le futur immédiat, je n’ai guère de crainte… Toutefois, si ce pays ne parvient pas à se réformer, s’il devait vivre encore des situations de blocages à répétition, si rien n’est mis en place du genre pour recréer du lien entre le Nord et le Sud, telle cette circonscription électorale que j’évoquais tout à l’heure, je crains que dans dix ou quinze ans, les Flamands en arrivent à faire sécession.
Après le nouvel échec de l’Orange bleue et après la gifle du vote flamand à
Cela pose question… Une vraie question car cette aptitude au compromis est une véritable marque de fabrique qui a fait la réputation des Belges à l’étranger. Et j’ai comme le sentiment qu’on est en train de perdre une partie de notre identité. C’est pour cela que la presse internationale dit qu’il n’y a plus de Belgique ou que ce pays va vers son éclatement : tout le monde pense avoir compris que les hommes politiques belges ne parviennent plus à trouver des consensus comme ils le faisaient si bien auparavant.
Un diplomate belge déclarait récemment à
Certainement. Il est clair que la crise actuelle n’est pas bonne pour la crédibilité du pays. Et c’est la même chose sur le plan économique, comme l’a encore rappelé récemment le gouverneur de la banque nationale. Pour l’heure, des investissements étrangers sont gelés. A mon avis, si la situation politique continue à se détériorer, il y aura des désinvestissements. L’image du pays est très écornée, c’est une évidence. Elle l’est d’autant plus que la presse étrangère ne s’intéresse pas tous les jours de si près à notre pays. Actuellement, certains reporters étrangers viennent ici en se disant qu’ils vont trouver un pays à feu et à sang… Une sorte de remake de l’ex-Yougoslavie. C’est pénible. On en est tout de même pas là…
En France, que l’on soit d’accord ou pas avec lui, Nicolas Sarkozy évoque les problèmes du quotidien – pouvoir d’achat, insécurité…- dans sa communication vers l’opinion publique. En Belgique, des « explorateurs », « formateurs » et autres « négociateurs » passent l’essentiel de leur temps à ne pas trouver de solutions à des problèmes institutionnels. Le monde politique belge ne dessert-il pas la démocratie à l’heure où l’on se plaint si souvent du fossé qui peut exister entre les élites et le peuple ?
C’est effectivement l’un des problèmes que pose la crise actuelle. Si on était dans un autre pays que
Quand un candidat Premier ministre belge confond
J’aime bien raconter des histoires belges aux lecteurs du Monde. Dernièrement, j’ai bien dû leur expliquer que les pompiers du Royaume devaient s’arrêter aux feux rouges au risque de se faire sanctionner par la police… Et, bien sûr, Leterme qui chante
On est tout de même dans le pays du surréalisme, cela doit se mériter un peu tous les jours…
Absolument. Yves Leterme a au moins démontré qu’il avait de l’humour. Même si il est involontaire et qu’il n’était pas apparu plus tôt dans sa courte carrière. Dans le fond, cette attitude surréaliste, c’est bien belge, non ?
18:18 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : separatisme, communautaire, politique, belgique, leterme |
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