18/09/2008

Assassinat de Laurence Mathues (27/4 et 30/0408)

Dossier évoqué sur le plateau de "L'Info Confidentielle Paris Match-RTL/TVI", le 27 avril 2008 et dans l'hebdomadaire Paris Match (Belgique), le 30 avril 2008

Le procureur général s’en mêle

 

Comme le papa de la victime, Cédric Visart de Bocarmé estime que tout n’a pas encore été fait pour trouver la vérité dans ce dossier vieux de seize ans

 

Près de seize ans après l’assassinat de sa fille, Philippe Deleuze n’a toujours pas trouvé la sortie du labyrinthe de douleur dans lequel la tragique disparition de Laurence l’a enfermé. Perdu, angoissé, apeuré, Philippe Deleuze survit avec une question obsessionnelle : « Qui a tué ma fille et pourquoi ? ». Ce dimanche, sur le plateau de « L’Info confidentielle Paris Match » sur R.t.l.-t.v.i., ce papa meurtri a révélé que le parquet général de Liège vient de demander à la justice namuroise d’approfondir son enquête. Plusieurs devoirs complémentaires sont sollicités par Cédric Visart de Bocarmé, mais le papa de Laurence n’obtiendra pas, comme il l’espérait, la désignation d’un « profiler ».

 

Dans le premier tome de « Millenium », la trilogie du romancier suédois Stieg Larsson, l’histoire contée est celle d’un riche et vieux magnat de l’industrie qui, trente ans après la disparition d’une nièce adorée, cherche encore la clé de l’énigme. Tous les jours pendant trois décennies, Henrik Vanger –  c’est le nom de l’industriel – ne pense qu’à cela. Lisant, relisant l’enquête minutieuse menée par la police ; recueillant toutes les informations possibles et imaginables, recoupant, classant des milliers de documents et de photos. L’oncle éploré cultivera son obsession jusqu’au point d’abandonner la direction du groupe d’entreprise familial à un neveu. Au crépuscule de sa vie, il engage les services d’un journaliste d’investigation lequel, aidé d’une détective privée peu ordinaire, va trouver des réponses inespérées à ses questions… 

 

Technicien à l’université libre de Bruxelles et domicilié dans une petite maison à Orp-Jauche, Philippe Deleuze a certainement quelque chose d’Henrik Vanger. Sa compagne et ses beaux-enfants qui partagent sa vie au quotidien en savent quelque chose, eux qui entendent tellement souvent parler de l’inoubliable absente : Laurence, enlevée à la vie dans des circonstances tragiques à une date que la justice a estimé être le 28 août 1992.

 

Très affable et volubile, le papa inconsolable se confie facilement : « Je m’isole souvent dans un petit bureau qui se situe à l’arrière de la maison… Je lis et relis le dossier répressif dont j’ai reçu la copie. Je regarde les photos de sa vie, celles que j’ai prises et les photos de sa mort, celles qui sont issues d’un dossier froid et terrible réalisé par la police. Ces images affreuses me rappellent que je n’ai pas le droit d’abandonner. Quand je sens que je perds la force, je me rends au cimetière pour parler à Laurence. Elle me rappelle alors qu’elle ne trouvera jamais la tranquillité avant que l’on sache ce qui lui est vraiment arrivé ».

 

Il faut dire qu’à ce jour, les seules certitudes de l’enquête judiciaire sont très minces : alors âgée de 16 ans, Laurence Mathues est morte en raison d’une absorption massive de barbituriques. Elle a été vue pour la dernière fois à Wavre où elle travaillait comme jobiste dans un parc d’attraction. Elle a disparu le 28 août 1992 et, selon les conclusions de la médecine légale, elle serait morte le jour même. Toutefois, son corps n’a été retrouvé que le 7 septembre 1992, le long d’une route à hauteur de Noville-les-Bois (Fernelmont).

 

Pour le reste, on est déjà dans les suppositions. Il est pratiquement certain que son cadavre, recouvert de branchages, a été déplacé peu de temps avant qu’il ne soit découvert par un promeneur. En fait, le corps de Laurence aurait reposé pendant plusieurs jours dans un endroit qui reste à découvrir (voyez notre encadré). Ensuite seulement, il aurait été déposé au bord de la route de Franc Waret. Ce scénario implique donc forcément la participation d’une tierce personne et, partant, rend peu pertinente la thèse du suicide qui avait été privilégiée dans les premiers temps de l’enquête policière. A part cela ? Pas grand-chose. Il n’y a pas de trace de viol, pas de témoin direct de l’assassinat présumé. Et après ? Rien. Des indices trop peu exploités comme, par exemple, d’éventuelles traces de coups sur le corps de la victime, des témoins entendus tardivement, certains rapports d’expert au contenu très limité pour ne pas dire indigent, un climat d’incompréhension renvoyant aux heures sinistres de l’affaire Julie et Melissa.

 

Aujourd’hui encore Philippe Deleuze reste avec des hypothèses et des points d’interrogation qui ont littéralement figé son existence. « Pour moi tout s’est arrêté en 1992 », confirme-t-il. « Je n’ai plus le même goût pour la vie. Parfois, j’ai une impulsion ; je me dis que je pourrais un peu m’amuser, penser à autre chose. Dans ces moments-là, je voudrais retrouver mes amis, aller boire un verre quelque part, voir un bon film au cinéma. Mais l’impulsion passe vite et, finalement, je ne fais rien du tout. Je préfère penser à Laurence… C’est une vie de misère.»

 

Toute l’énergie du papa de Laurence est galvanisée par une conviction claire et définitive : on a assassiné sa fille. « Et ça, c’est une certitude en béton armé ! », explique-t-il. « C’est une certitude plus forte que tous les rapports de police. Plus solide encore que toutes les conclusions d’expert. Le matin du jour où Laurence a disparu, je l’ai déposée à Walibi où elle prestait son job de vacances et j’ai lu dans son regard. Ma certitude est celle d’un père qui a vu le bonheur de vivre dans les yeux de sa fille. Il est impossible que Laurence se soit suicidée. Elle a été tuée. Peut-être ai-je déjà croisé les yeux de son assassin. Lui seul le sait. » 

 

A la différence de celle d’Henrik Vanger, la vie de Philippe Deleuze ne se passe pas dans un roman. Ainsi, le papa de Laurence n’a pas les moyens financiers d’un grand patron d’industrie et, ces dernières années, il a dû faire plusieurs emprunts, uniquement pour s’offrir les services d’un avocat. En 2004, au bout de douze années de combat, il a même cru qu’il devrait renoncer à encore poser des questions à la justice… « J’étais épuisé nerveusement et financièrement. » L’A.s.b.l. « Marc et Corine », fondée par l’ex-député Jean-Pierre Malmendier, est heureusement restée à ses côtés.

 

Dans le roman « Millenium », les héros s’évertuent à trouver des pistes que l’enquête judiciaire, très fouillée, n’aurait pas assez explorées. Dans la vraie vie de Philippe Deleuze, c’est plutôt l’inverse. Les questions ouvertes restent trop nombreuses aux yeux de ce père en quête de vérité et de son avocat. Et le combat qu’ils mènent vise plutôt à obtenir de certains acteurs du monde judiciaire peu motivés qu’ils daignent encore explorer des voies qui pourtant semblent évidentes.

 

Rappelons que cette enquête judiciaire a connu un démarrage pour le moins chaotique : « Quand on a retrouvé un corps à Fernelmont, j’ai toute de suite craint qu’il s’agisse de celui de ma fille. Mais des policiers m’ont alors dit que je m’inquiétais exagérément : le cadavre était celui d’une toxicomane d’Auvelais disparue depuis quelques jours ; d’ailleurs ses parents l’avaient reconnue. Et puis… Juste avant son enterrement annoncé dans les médias, la « morte » avait téléphoné pour dire qu’il y avait une erreur ! C’était bien le corps de Laurence qui avait été retrouvé ! Ensuite, il a fallu qu’avec Me Sneyers (N.d.l.r. : son avocat de l’époque qui l’a accompagné pendant douze années avant d’entrer dans la magistrature), nous nous battions pour que le dossier ne soit pas clôturé très rapidement avec le suicide pour seule explication. Depuis toutes ces années, le bras de fer se poursuit. Ma détermination ne m’a pas valu que de l’amitié et de la considération dans le monde judiciaire, mais peu m’importe », raconte Philippe Deleuze.

 

Parmi trop de péripéties malheureuses qui ne pourraient toutes être évoquées dans ces pages, on se souviendra de l’épisode du polygraphe. En 2003, le procureur du Roi, Cédric Visart de Bocarmé, demande qu’un suspect passe le détecteur de mensonge. La juge d’instruction Bourgeois refuse, trouvant la démarche inutile à la manifestation de la vérité. En 2003, elle est contrainte à poser cet acte d’instruction par une décision de la chambre des mises en accusation de Liège. En réaction, Philippe Deleuze est lui aussi invité à devoir le passer, par équité...

 

Au début de cette affaire, du temps où elle était encore instruite par le juge Marotte, Philippe Deleuze avait déjà pu expérimenter cette « stratégie du boomerang ». Anecdote racontée par le papa de Laurence : « Je n’acceptais pas la thèse du suicide prenant notamment argument du fait que le corps de ma fille avait été déplacé après sa mort. Le juge Marotte me contrera alors en me disant que je pouvais être suspecté d’avoir moi-même déplacé le corps et qu’il m’aurait inculpé de ‘‘recel de cadavre’’ s’il en avait eu la possibilité légale ! ».

 

Début du mois d’octobre 2006, Philippe Deleuze a appris par hasard que la juge d’instruction Bourgeois – qui a repris l’affaire en 2000 – avait « communiqué » son dossier depuis plusieurs mois. Dans le sabir de la corporation des juges, cela veut dire qu’elle estimait en avoir fini avec le dossier « Mathues » lequel, après réquisitoire du parquet de Namur, allait donc se clôturer sur des questions sans réponses et un inévitable non-lieu.

 

Depuis lors, comme l’a révélé Philippe Deleuze sur le plateau de « L’Info confidentielle Paris Match », les choses ont évolué positivement. Le parquet général de Liège, fait marquant, vient officiellement de demander à la juge d’instruction d’encore réaliser plusieurs devoirs complémentaires. Ce qui donne du crédit au combat du papa de Laurence, qui estime que tout n’a pas encore été tenté dans ce dossier pour trouver la vérité.

 

On lira dans l’encadré ci-contre les axes qui, pour le parquet général, doivent encore être explorés. Mais comment ne pas souligner ici l’espoir qui renaît un peu pour Philippe Deleuze ? Il s’en confie en ces termes : « J’ai un profond respect pour le procureur général de Liège. Cédric Visart de Bocarmé est véritablement à l’écoute des victimes. Je ne sais pas quel est le degré d’espérance qui doit être le mien aujourd’hui par rapport aux devoirs qu’il demande. Mais j’estime comme lui que tout n’a pas été fait pour découvrir la vérité ; qu’en rester là serait inacceptable. Ce qui me met aussi un peu de baume au cœur, c’est le sentiment d’avoir été compris par l’un des plus hauts magistrats du pays. Le serai-je enfin par Madame la juge d’instruction ? Elle peut refuser les devoirs demandés. Alors, on sera reparti pour un tour de procédure… Je lui lance un appel : pour Laurence, pour moi, acceptez ces ultimes démarches ».

 

« Parfois, je fais un rêve », conclut Philippe Deleuze. « Je me lève et il apparaît qu’une collaboration nouvelle s’est installée avec la justice. Le climat est plus détendu. Je parviens à me faire entendre. On me comprend. Et on finit enfin par arrêter celui ou celle qui a tué Laurence. »

 

 

Il n’y aura pas de « profiler » mais…

 

Avant sa demande de devoirs complé-mentaires, le parquet général de Liège s’est livré à une lecture approfondie du dossier Mathues. Cette ultime analyse au plus haut niveau de la magistrature a tenu compte des observations formulées pour Philippe Deleuze, via son avocat Me Julien Pierre. Une réunion a eu lieu pour favoriser un dialogue et une lettre officielle a été envoyée, le 10 avril dernier, par le ténor du barreau liégeois, dans laquelle ce dernier exposait des pistes qui nécessitent des investigations complémentaires.

 

Selon les informations de Paris Match, les souhaits du papa de Laurence et de son conseil ont été jugés pertinents par le parquet général de Liège. Un certain nombre d’entre eux, en tout cas. Par exemple, en ce qui concerne les questions cruciales qui restent encore ouvertes sur l’endroit où aurait séjourné le corps de Laurence pendant plusieurs jours avant d’être déposé sur le bord de la route à Fernelmont. La désignation d’un expert entomologiste pourrait faire progresser ce débat essentiel, estime le parquet général. Ce dernier recommande aussi au parquet de Namur l’exécution d’autres devoirs de police scientifique (par exemple, en ce qui concerne l’A.d.n. des cheveux trouvés sur le corps de Laurence).

 

Pour ne pas contrarier le cours de l’enquête – le ou les auteurs potentiels étant encore dans la nature –, il serait imprudent d’en dire plus… Soulignons simplement que le papa de Laurence – qui a eu un contact téléphonique avec le procureur général de Liège ce vendredi – se dit « rassuré ». Même si, en définitive, la désignation d’un « profiler » réclamée haut et fort par Philippe Deleuze pour analyser ce dossier qui a été marqué par des dysfonctionnements, n’a pas reçu l’assentiment du parquet général.

 

« On donne aujourd’hui du crédit à ma détermination. Avant tout, c’est cet élément très positif que je veux retenir… », commente le papa de Laurence. « Même si , bien sûr, je n’oublie pas qu’en 2002, la juge d’instruction estimait déjà devoir clôturer le dossier. A l’époque, elle avait écrit que c’était pour assurer la sérénité de tous et ‘‘préserver mon équilibre mental’’ ! Je reste choqué par cette phrase qui, non seulement, était blessante, mais qui allait à l’encontre du bon sens élémentaire. Tant il est évident que je ne pourrai regarder à nouveau vers l’avant, redormir et revivre enfin, que le jour où j’aurai la conviction que tout aura été fait pour trouver la vérité. Et ce jour-là seulement ! Je voudrais simplement dire à Madame la juge, qui a peut-être des enfants, qu’il ne s’agit pas là de la manifestation d’un déséquilibre mental présent ou à venir. Il s’agit seulement des paroles d’un père. »

 

Contacté par Paris Match, le procureur général de Liège, Cédric Visart de Bocarmé nous a confirmé la volonté de son office d’aller jusqu’au bout dans cette affaire. Il a eu ce commentaire relativement bref mais très clair : « L’espoir d’encore trouver la vérité dans l’affaire Mathues est mince après autant d’années. On ne peut pas me demander de faire saigner une pierre. Toutefois, le devoir de la justice est de ne rien laisser au hasard, de fermer toutes les portes ».

 

 

08:27 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : philippe deleuze |  Facebook |