03/03/2008

Alain Berenboom (191207)

Entretien publié dans "Paris-Match" (Edition belge), le 19 décembre 2007

 

Alain Berenboom : «Il faudra faire avec Yves Leterme »

 

47_blog_pic_thumbYves Leterme est-il décidemment trop maladroit pour devenir Premier ministre ? Dans de récentes interviews accordée à la presse néerlandophone, « Monsieur 800 000 voix » – « Monsieur 800 000 gaffes », titrait un quotidien francophone – a donc encore lamentablement dérapé en comparant la RTBF à la tristement célèbre « Radio Mille Collines » qui fut complice du génocide commis au Rwanda. Une bêtise de plus. Rédhibitoire ? Leterme doit-il être jeté aux oubliettes de l’histoire de Belgique ? Doit-il faire un pas de côté après cette sortie médiatique catastrophique qui, malheureusement, en ce qui le concerne, n’a rien d’une première ?

 

Certainement pas, estime l’écrivain, avocat (notamment du Roi), professeur à l’ULB et chroniqueur au «Soir» Alain Berenboom. Dans l’interview qu’il nous accorde, cet intellectuel bruxellois, ce passionné de Tintin qui transpire la Belgique par tous ses pores, préfère nous mettre en garde contre une lecture par trop francophone de la crise, des soubresauts, atermoiements et autres psychodrames plus ou moins importants, plus ou moins sérieux et parfois tellement puérils.

 

« Rien ne sert de diaboliser Leterme », dit l’écrivain. « Par contre, dans une démocratie, il est impératif de respecter le résultat des urnes. Et donc, qu’on l’aime ou pas ce M. Leterme, il faudra faire avec… Dire cela n’absout pas cet homme de sa faute - sa comparaison entre la RTBF et « Radio Mille Collines » est tout à fait inacceptable. Il est aussi évident que Leterme doit encore poursuivre son apprentissage de la vie et cultiver ce qu’il pense être son sens de l’humour, pour le raffiner ».

 

Paris Match Belgique. Après le récent dérapage verbal d’Yves Leterme, la question de sa capacité à gouverner un pays aussi complexe que la Belgique ne se pose-t-elle d’une manière plus forte que jamais ?

 

Alain Berenboom. Et si on voyait un peu les choses autrement qu’au travers de notre prisme hostile de francophone ? Et si je vous répondais qu’en fin de compte, cet homme est peut-être idéalement placé pour gouverner la Belgique !

 

Ah bon ?

Eh bien, oui ! Ce brave homme semble avoir toutes les caractéristiques du Belge. C’est un type complexe qui essaie de communiquer au travers de phrases paradoxales et d’un certain humour. Je remarque aussi qu’il parle les deux langues nationales de manière parfaite. Et puis, n’est-il pas très complexé ? Ne la joue-t-il pas trop humble par moment ? Je vois aussi un homme qui considère que la « valeur travail » est essentielle. C’est donc bien un bon représentant de la Belgique d’aujourd’hui… Et j’ajouterais aussi, malheureusement, que la pâleur de sa personnalité, cette absence de charisme est bien à l’image du monde politique actuel. Leterme est le produit de sa communauté mais aussi celui de son époque.

 

Ce « bon Belge » que vous décrivez, il commence à énerver tout le monde dans le pays, non ?

 

Hé là ! C’est encore le francophone qui pose la question ? Regardez les sondages dans le nord du pays : après six mois de crise, l’opinion publique flamande est restée très stable. Notre « Gaston » national n’a de toute évidence pas déçu ses électeurs. Seul le SPa a tendance à perdre encore des plumes tandis que le cartel CD&V-Nva reste en tête. Avec le même score d’ailleurs !

 

Et donc ?

 

On doit accepter la réalité telle qu’elle est : en Flandre, malgré un certain émiettement de l’électorat, celui-ci s’est très nettement déplacé à droite – le SP.a et Groen ne représentent qu’1/5e des élus – et c’est le « CVP » nouvelle mouture qui est à la barre. Pour en finir avec cette plaisanterie qui perdure depuis six mois, il faut que les francophones ne jouent plus aux aveugles : qu’on le déplore ou pas, le renforcement du discours communautaire, pour ne pas dire nationaliste, au nord du pays, est un fait. Durant cette crise, c’est sans doute l’erreur magistrale qui a été commise tant au niveau des hommes politiques que de l’opinion publique francophones : on n’a pas mesuré à quel point l’idée d’une réforme de l’Etat était incontournable pour les Flamands. Aujourd’hui, à la veille de Noël, Leterme a raison de souligner qu’il a amené tous les partis francophones à cette idée de révision de la Constitution. Souvenez-vous, il y a six mois, nos représentants n’avaient qu’une seule phrase en bouche : « On ne touche pas au communautaire. Sauf pour des réformes de façade ne demandant par la majorité des deux tiers… ».

 

La suite de votre raisonnement, c’est que Leterme sera donc l’incontournable prochain Premier ministre ?

 

Non seulement cela. Lui et ses amis, tant du CD&V et de la N-VA, seront utiles au travail de réforme à venir dans la mesure où tous ces gens ont fait un vrai travail de réflexion et de proposition sur le plan communautaire ! Ils ont réfléchi concrètement aux aspects du remodelage institutionnel du pays. Du côté francophone, on est désormais en retard. On pensait encore pouvoir éviter l’inévitable débat et on est venu à la table de négociation sans véritable programme communautaire. Il est vrai que certains croyaient qu’après huit années d’opposition, le CD&V aurait un tel appétit de pouvoir qu’il céderait sur le communautaire… Eh bien, non ! Peut-on reprocher à Leterme de n’avoir pas trahi ses électeurs ? Et aujourd’hui, puisqu’on va tout de même passer par l’étape « réforme de l’Etat », il faudra que les francophones réfléchissent à un programme cohérent en ce domaine. Quelque chose de plus développé maintenant que « Non, on ne touche à rien »...

 

Mais tout de même, un personnage comme Yves Leterme à la tête du pays, un homme qui dit si facilement des inepties, qui est si peu diplomate…

 

Des personnages un peu lourds dans leur manière de s’exprimer, on en a déjà eu quelques-uns au plus haut niveau en Belgique… Et tant les Bruxellois que les Wallons n’ont certainement pas de leçon à donner aux Flamands en la matière. Un homme comme Michel Daerden, par exemple, c’est un modèle pour les jeunes générations de ce pays ?

 

Mais ce bonhomme-là, il n’a jamais comparé notre service public d’information à une chaîne de radio génocidaire…

 

Je suis d’accord. Ce que Leterme a dit là est complètement ignoble, scandaleux. A l’égard des journalistes bien sûr, mais encore plus à l’égard des victimes du génocide. C’est un propos tellement banalisant qu’il en est négationniste, c’est évident.

 

Et ensuite, Leterme ne s’est pas vraiment excusé…

 

C’est là le vrai problème. Après tout, au bout de six mois de négociations houleuses, compliquées, harassantes, on aurait pu encore dire : « Il a dérapé, il est fatigué, il a pété un plomb, mais bon, il s’excuse platement et de toute évidence, sincèrement »… Mais il faut bien remarquer qu’il ne s’excuse pas vraiment, voire pas du tout. Et c’était déjà un peu ce qui s’était passé après l’épisode de la Brabançonne. Cet homme a un problème de psychorigidité. Je l’ai aussi entendu du dire : « J’essaie de me contrôler sans arrêt », ce qui est un aveu extraordinaire. Il a donc un vrai problème avec lui-même, une difficulté personnelle qu’il devrait analyser pour son propre équilibre. Maintenant, pour gérer le pays, cet homme sera entouré et cela ne devrait pas avoir de conséquences...  Mais Yves Leterme peut-il se gérer lui-même ? C’est une autre question. Inquiétante, c’est exact. Que ce soit dans l’affaire de la Brabançonne ou celle de ses déclarations sur la RTBF, il aurait pu s’en sortir en osant un regard critique, voire ironique et détaché sur lui-même. C’est quelque chose qui s’apprend. En fait, cet homme doit encore apprendre à vivre !

 

D’accord, il a un problème pour gérer ses excuses… Mais ne doit-on pas d’abord s’interroger sur ce qui le pousse, au départ, dans une sorte de processus d’échec répétitif, à sortir des âneries devant les micros et les caméras ?

 

Je crains que cet homme soit sincère. Il veut manier ce qu’il croit être une sorte d’humour provocateur… Il y a quelque temps, quand il prétendait à « Libération » que les francophones étaient incapables d’apprendre le flamand, il pensait vraiment faire de l’humour…

 

Vous le trouvez un peu c…, c’est cela ?

 

Non, je dirais que c’est un homme qui apprend. On ne devient pas Coluche du jour au lendemain. Cela nécessite un apprentissage ! C’est d’ailleurs plus difficile de devenir drôle que de devenir Premier ministre…

 

C’est un personnage de roman ?

 

Oui. Il y a chez lui une ambition extraordinairement cachée derrière une fausse modestie tellement évidente. C’est un succulent personnage ! Quel effort pour sortir du lot et, dans le même temps, pour paraître modeste. Quelle guerre intérieure il doit y avoir chez ce personnage introverti contraint de parader au premier plan !

 

Dans le fond, on en revient à ce que vous disiez au départ. Une petite psychothérapie et tout devrait aller mieux…

 

Et ce serait parfaitement à l’image de cette Belgique qui aurait aussi besoin de sa psychothérapie collective. Il y a un problème d’autisme dans ce pays : chaque communauté ne regarde que ses propres problèmes.

 

Vous le présentez comme une victime. Mais si Leterme était un pervers ?

 

(Il rit de bon cœur) Le plan « pervers », ce serait que Leterme n’en aurait rien à faire de l’aboutissement des négociations fédérales ; qu’il serait le cheval de Troie des thèses séparatistes de la N-VA dans son propre parti ; qu’en fin de compte, ce serait à dessein qu’il mettrait de l’huile sur le feu communautaire… Cela le rendrait encore plus romanesque ! Mais il ne sert à rien de formuler de telles hypothèses. La règle de base, on la connaît : c’est le leader du principal parti qui prend la tête du gouvernement. Ce sera donc Yves Leterme qui deviendra le Premier ministre fédéral d’une Belgique en voie de réforme. De toute façon, le CD&V, dont le président est un personnage étonnant de transparence, n’a pas grand monde à proposer pour occuper cette fonction.

 

En résumé, comme on dit en Belgique, « il faudra faire avec » ?

 

Si on veut respecter la démocratie, cela me semble être une évidence. Il faudra « faire avec » Leterme…

 

 « Arrêtons de croire que tous les hommes politiques flamands sont des Vlaams Belang déguisés en démocrates »

 

Ne trouvez-vous pas que la crise belge actuelle est énorme alors qu’elle tourne autour d’un débat d’idée tout petit, petit…

C’est surtout un débat dont le citoyen ne maîtrise pas les enjeux ! On ne voit plus très bien qui veut quoi et pourquoi... J’ai même le sentiment que dans le personnel politique, certains ne s’y retrouvent plus très bien. Il y a d’évidence un travail de dialogue et de recherche de compréhension à fournir. Quand les Flamands nous disent « réforme », on comprend « séparation ». Je suis persuadé que la grande majorité des Flamands ne veulent pas la fin de la Belgique ; ils désirent seulement des meilleurs outils pour faire fonctionner leur Région. Mais ces Flamands sont aussi en déficit d’explication à propos de ce que la réforme qu’ils proposent pourrait apporter aux autres régions. Le vrai problème qui ressort de cette crise, c’est une perte de confiance. Nous, les francophones, arrêtons de croire que tous les hommes politiques flamands sont des Vlaams Belang déguisés en démocrates. Les hommes du Nord qui participeront au pouvoir dans les semaines à venir ne mentent pas : ils veulent réformer les institutions pour qu’elles tournent mieux. A nous, à nos hommes politique, de construire aussi un programme de propositions concrètes sur le plan communautaire qui dépasse le trop simple ‘‘non’’. Punt aan de lijn ! »

 

Le costume est-il trop grand ?

Qu’on partage ou pas leurs idées, certains hommes sont taillés sur mesure pour la fonction supérieure qu’ils ambitionnent d’atteindre. En France, des personnages comme Mitterrand ou Sarkozy sont certainement des exemples éloquents d’hommes dont le destin de présidentiables était su de tous avant même qu’ils fussent élus, voire même qu’ils se déclarent candidats. Bien sûr, le personnel politique belge est ce qu’il est, bien sûr, comparaison n’est pas raison. Toutefois, on ne peut être qu’inquiet en voyant, chez nous, le petit calibre de l’homme qui est - qui reste - malgré ses gaffes à répétition, le Premier ministrable le plus cité. A force de dire des âneries, Yves Leterme donne de plus en plus l’impression de vouloir endosser un costume bien trop grand pour lui. Avec un CVP, pardon un CD&V, dans le rôle du tailleur qui, tel celui du sketch de feu Fernand Raynaud, rassure sans cesse le client : « Mais oui ce costume est bien pour toi, Yves. On va juste encore faire une retouche »… Comme le dit Alain Berenboom dans l’entretien qu’il nous a accordé, la plaisanterie a assez duré. Surtout, elle ne fait rire personne dans un pays où les citoyens continuent à attendre du monde politique des réformes plus concrètes, plus palpables, plus liées à leur quotidien… Des réformes contre la vie chère, par exemple. Et cela même si, désormais, une réforme de l’Etat semble être devenue incontournable pour empêcher une victoire des indépendantistes flamands et sauver quelques (beaux) meubles de la maison Belgique. (M. Bf.)

 

 

12:11 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : belgique, leterme, politique |  Facebook |

14/02/2008

Belgique (121207)

Entretien publié dans l'hebdomadaire "Paris Match" (Edition Belge), le 12 décembre 2007

 

Jean-Pierre Stroobants :

« NOUS SOMMES BIEN LE PAYS DU SURREALISME »

 

compo_belgiqueCorrespondant permanent du "Monde" à Bruxelles, ancien rédacteur en chef du "Vif-L’Express", ancien rédacteur en chef adjoint du quotidien "Le Soir", maître de conférences invité au département COMU de l’université catholique de Louvain, le journaliste belge Jean-Pierre Stroobants est un observateur averti et expérimenté des soubresauts à répétition de la vie politique du Royaume.  Pour lui, « Yves Leterme s’est lui-même emprisonné dans le carcan qui l’a empêché d’aboutir ».

 

Paris Match Belgique. Quand vous croisez un confrère français et que vous devez lui résumer la « crise belge » en deux mots, par où, commencez-vous ?

 

Jean-Pierre Stroobants. Hum… Expliquer ce qui passe en Belgique en deux mots, c’est tout bonnement impossible ! J’entamerais le propos en évoquant, disons, «une crise complexe dans un pays complexe…» J’aurais tendance à remonter à 1831. Peut-être faudrait-il que je donne à ce collègue quelques éléments d’informations relatifs à l’histoire du mouvement flamand. Que je lui raconte ces frustrations et ces injustices d’un passé lointain qui, aujourd’hui encore, nourrit encore un certain romantisme culturel et l’inconscient collectif de la génération Leterme. Je lui dirais que ce que la Belgique vit en ce moment n’est pas seulement une crise linguistique, que ce n’est pas un incident soudain ; plutôt le fruit d’une longue chaîne historique dont tous les maillons devaient conduire, un jour ou l’autre, à ce type d’affrontement. Il est évident que j’ajouterais un petit commentaire sur un acteur dont le rôle a été tragiquement central dans la crise actuelle. Je veux parler d’Yves Leterme, bien entendu.

 

Et qu’en diriez-vous ?

 

Contrairement à ses prédécesseurs - je pense à des personnalités telles Martens, Dehaene ou Verhofstadt - Yves Leterme ne s’est pas bien préparé à la fonction qu’il envisageait d’occuper. Quand on a l’ambition de devenir le Premier ministre d’un pays compliqué comme la Belgique, il faut savoir jeter des ponts vers toutes les communautés. Avoir une stature d’homme d’Etat, être au dessus de la mêlée. De ce point de vue, le bilan de l’homme aux 800 000 voix flamandes est très négatif. Et puis, fait unique dans l’histoire du pays, il s’est pris deux fois de suite les pieds dans le tapis en temps que formateur ! Dès lors, de grosses questions se posent sur sa véritable compétence…

 

Outre le constat qu’il est peu ou pas rassembleur, ne peut-on pas aussi dire de l’ex-formateur qu’il manque cruellement d’expérience pour prendre en main, dès à présent, le gouvernail de la Belgique ?

 

En effet, Leterme n’apparaît pas comme quelqu’un qui disposerait de l’expérience nécessaire pour devenir Premier ministre dans un contexte fédéral aussi difficile… Il est arrivé dans le débat national comme un matamore tout en ne disposant que d’un acquis très limité. En fait, ses véritables débuts au premier plan sont très récents. Ils remontent à la fin des années 1990, au moment où il devient chef de groupe des sociaux chrétiens flamands à la Chambre. Inexpérimenté, il s’est en outre enfermé dans un carcan et, de la sorte, il s’est empêché d’aboutir. Je pense à ses slogans électoraux trop définitifs et bien entendu à ce cartel avec la N-VA ; tout le monde savait dès avant le 10 juin qu’il s’agissait d’un mouvement séparatiste à peine plus modéré que le Vlaams Belang sur le plan communautaire. Bref, la conséquence de tout cela, c’est que pour la première fois, le loup a été introduit dans la bergerie fédérale…

 

On ne s’étonnera évidemment pas ensuite que le loup ait mordu…

 

Evidemment que non. Bart De Wever, d’étape en étape, a confirmé qu’il jouait bien ce rôle de prédateur avide de mordre dans la Belgique… Mais ce qui est plus signifiant et certainement plus inquiétant, c’est de constater à quel point le leader séparatiste a tenu Leterme en otage… Ainsi d’ailleurs que la totalité du CD&V et, finalement, toute la négociation fédérale ! Tout cela avec ses cinq petits sièges à la Chambre… Leterme et ses amis du CD&V portent la responsabilité d’avoir permis à un mouvement minoritaire d’exercer un chantage au radicalisme flamingant. C’est tout sauf habile quand on veut mener une négociation fédérale dans un pays comme la Belgique.

 

Derrière cette erreur stratégique, il y a toutefois le « contexte flamand », dont Yves Leterme ne pourrait être détaché. La photo politique actuelle de la Flandre n’est guère réjouissante…

 

Il est vrai que Leterme est aussi le produit de son époque. Si on additionne les voix de l’extrême droite radicale, celles des nationalistes de la N-VA, des populistes de la liste De Decker et d’une fraction non négligeable du CD&V, cela donne du crédit aux hypothèses de Philippe Dutilleul dans « Bye Bye Belgium » : de 40 à 50 % de l’électorat flamand se sont affichés « autonomiste », pour ne pas dire séparatiste…

 

Le mobile de cette mobilisation « autonomiste » est très matérialiste. Les enjeux des revendications flamandes sont toujours financiers…

 

Il s’agit, en effet, d’un repli égoïste. Celui ci est d’autant plus étonnant qu’il s’inscrit dans un contexte où la Flandre est aux commandes de la plupart des leviers fédéraux et qu’elle a obtenu l’autonomie culturelle et économique. Comme le disait récemment Daniel Cohn Bendit, c’est extrêmement interpellant que dans une telle configuration, certains flamands continuent à se ressentir comme des victimes de l’Etat belge. On est bien dans une forme de romantisme, pas tout à fait dans la réalité des faits.

 

Dans son ouvrage intitulé « Une brève histoire de l’avenir », Jacques Attali présente la désagrégation des états nations actuels comme inéluctable… En d’autres termes, ce que certains milieux flamands revendiquent ne serait que la préfiguration d’un mouvement général en Europe ?

 

Pour ma part, je ne désire pas jouer au prévisionniste. Le présent est déjà assez interpellant : on assiste au même phénomène de repli égoïste dans d’autres pays d’Europe. Toutes proportions gardées, c’est ce qui se passe en Catalogne. En Italie du Nord aussi, où les nantis des zones industrielles ne veulent plus donner de l’argent pour ce qu’ils appellent les « nègres du Sud ». C’est ce qui s’est passé aussi en Tchéquie à l’égard de la Slovaquie… Cela pose évidemment beaucoup de question sur ce que pourrait devenir l’Europe. C’est bien parce que la Flandre n’a rien inventé que de nombreux observateurs, dans la plupart des pays de l’Union, s’intéressent en ce moment à la crise belge. Faut-il le souligner, la construction européenne telle qu’elle a été pensée depuis les pères fondateurs repose sur la solidarité, l’échange et le partage des richesses… Exactement l’inverse de ce que proposent les nationalistes égoïstes de tous crins que se multiplient sur le continent. Il faudrait demander aux Flamands qui veulent le séparatisme et l’autonomie « parce qu’ils ne veulent pas payer chaque année une voiture à un Wallon » si l’étape suivante de leur émancipation sera aussi de sortir du cadre européen ! Le cas échéant, accepteraient-ils encore d’être solidaires avec les Européens de l’Est ? Jusqu’où ira leur logique nationaliste ? Il y a un moment où ce débat sur ces mouvements de replis égoïstes et rétrogrades deviendra inévitable au niveau européen. Si tel n’est pas le cas, on n’aura plus d’Europe ou alors une Europe à soixante… N’est-ce pas déjà assez compliqué à vingt-sept ?

 

Comment réagissez-vous à la dernière péripétie en date ; Leterme remettant une nouvelle fois son tablier après plusieurs semaines de négociations ?

 

J’ai trouvé assez remarquable la façon dont le parti du formateur s’est employé à vouloir faire reposer l’échec des négociations sur les francophones, en particulier sur Joëlle Milquet… Alors qu’il est tellement évident que le CD&V est soumis aux diktats de son partenaire nationaliste. En fait, dès que le formateur a voulu se mettre au-dessus de la mêlée, tel un homme d’Etat soucieux de l’intérêt de tous et de toutes les communautés, il a été rappelé à l’ordre par Bart De Wever.

 

Et on a pu constater que quand De Wever siffle, Leterme accourt…

 

Il est, je l’ai déjà dit, l’otage de ses propres accords. Dans le même temps, et sans vouloir l’exonérer de ses responsabilités, Yves Leterme agit comme tous les autres hommes politiques de ce pays dans le cadre d’un système qui ne possède pas de circonscription fédérale ; Ses voix, il ne peut les trouver qu’en Flandre. Ce n’est pas une incitation à l’ouverture vers les autres communautés du pays. A cause de cela, en Belgique, les scrutins régionaux deviennent, en fin de compte, plus importants que les élections fédérales ! Comme l’ont déjà relevé de nombreux intellectuels belges, il y a donc des dysfonctionnements institutionnels auquel il conviendrait de remédier, des ponts à construire entre les communautés qui permettraient de sortir d’une logique de confrontation.

 

En juillet dernier, dans un article paru dans Le Monde, vous évoquiez la possibilité d'un scénario de séparation douce à la Tchécoslovaque. Avez-vous le sentiment que la Belgique a encore de l’avenir ?

 

Pour le futur immédiat, je n’ai guère de crainte… Toutefois, si ce pays ne parvient pas à se réformer, s’il devait vivre encore des situations de blocages à répétition, si rien n’est mis en place du genre pour recréer du lien entre le Nord et le Sud, telle cette circonscription électorale que j’évoquais tout à l’heure, je crains que dans dix ou quinze ans, les Flamands en arrivent à faire sécession. 

 

Après le nouvel échec de l’Orange bleue et après la gifle du vote flamand à la Chambre sur B.h.v., avez-vous le sentiment que le réputé « compromis à la belge » a vécu ? 

 

Cela pose question… Une vraie question car cette aptitude au compromis est une véritable marque de fabrique qui a fait la réputation des Belges à l’étranger. Et j’ai comme le sentiment qu’on est en train de perdre une partie de notre identité. C’est pour cela que la presse internationale dit qu’il n’y a plus de Belgique ou que ce pays va vers son éclatement : tout le monde pense avoir compris que les hommes politiques belges ne parviennent plus à trouver des consensus comme ils le faisaient si bien auparavant.

 

Un diplomate belge déclarait récemment à La Libre Belgique : « On sous-estime le nombre de points que (cette crise institutionnelle) coûte pour notre image de marque en Europe (…) Les Etats de l’Union ont la vision d’un pays totalement déchiré. Ils se demandent pourquoi nous ne parvenons pas à résoudre des problèmes qui ne devraient pas, d’après eux, être insurmontables ». Ce sentiment d’incompréhension, vous l’avez aussi rencontré ?

 

Certainement. Il est clair que la crise actuelle n’est pas bonne pour la crédibilité du pays. Et c’est la même chose sur le plan économique, comme l’a encore rappelé récemment le gouverneur de la banque nationale. Pour l’heure, des investissements étrangers sont gelés. A mon avis, si la situation politique continue à se détériorer, il y aura des désinvestissements. L’image du pays est très écornée, c’est une évidence. Elle l’est d’autant plus que la presse étrangère ne s’intéresse pas tous les jours de si près à notre pays. Actuellement, certains reporters étrangers viennent ici en se disant qu’ils vont trouver un pays à feu et à sang… Une sorte de remake de l’ex-Yougoslavie. C’est pénible. On en est tout de même pas là…

 

En France, que l’on soit d’accord ou pas avec lui, Nicolas Sarkozy évoque les problèmes du quotidien – pouvoir d’achat, insécurité…- dans sa communication vers l’opinion publique. En Belgique, des « explorateurs », « formateurs » et autres « négociateurs » passent l’essentiel de leur temps à ne pas trouver de solutions à des problèmes institutionnels. Le monde politique belge ne dessert-il pas la démocratie à l’heure où l’on se plaint si souvent du fossé qui peut exister entre les élites et le peuple ?

 

C’est effectivement l’un des problèmes que pose la crise actuelle. Si on était dans un autre pays que la Belgique, je dirais que le monde politique est train de scier la branche sur laquelle il est assis. Mais nous sommes dans ce pays complexe dont les habitants connaissent les difficultés institutionnelles depuis si longtemps. Les Belges ont donc de l’indulgence. On sent cependant que cette indulgence a des limites. Six mois sans gouvernement, on a déjà dépassé un record ! Les citoyens commencent à être excédés, ils ne comprennent plus. A cet égard, il est inquiétant de constater que la persistance de la crise a un autre effet pervers. Elle a tendance à radicaliser les positions et à accroître le fossé entre les communautés. Des sondages montrent que tant au Sud qu’au Nord, des gens en arrivent à conclure qu’il vaudrait mieux se séparer… C’est donc une terrible responsabilité qui pèse en ce moment sur le monde politique belge et on n’a pas toujours le sentiment que tous ses acteurs en ont bien conscience. Si on induit dans la population que c’est toujours la faute de l’autre, former une nouvelle majorité au Fédéral perdra une partie de son sens. Il sera trop tard, cette majorité sera construite sur du sable. Il est temps de bouger avant que le virus de la méfiance entre les communautés déclenche une épidémie d’incompréhension qui pourrait être fatale pour la Belgique.

 

Quand un candidat Premier ministre belge confond la Marseillaise et la Brabançonne, comment vous racontez cela à vos lecteurs français ? C’est la dernière blague belge ?

 

J’aime bien raconter des histoires belges aux lecteurs du Monde. Dernièrement, j’ai bien dû leur expliquer que les pompiers du Royaume devaient s’arrêter aux feux rouges au risque de se faire sanctionner par la police… Et, bien sûr, Leterme qui chante la Marseillaise, cela restera aussi un très grand moment…

 

On est tout de même dans le pays du surréalisme, cela doit se mériter un peu tous les jours…

 

Absolument. Yves Leterme a au moins démontré qu’il avait de l’humour. Même si il est involontaire et qu’il n’était pas apparu plus tôt dans sa courte carrière. Dans le fond, cette attitude surréaliste, c’est bien belge, non ?

 


 


 

 

 

18:18 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : separatisme, communautaire, politique, belgique, leterme |  Facebook |