21/08/2008

Affaire Fries (060408 et 100408)

Dossier évoqué sur le plateau de l'Info Confidentielle Paris Match sur RTL/TVI le 4 avril 2008 et dans les pages de l'hebdomadaire Paris Match (Belgique), le 10 avril 2008.

La prison à domicile

 

Depuis 2006, Suzanne Fries a besoin d’un fauteuil «motorisé» pour retrouver un peu d’autonomie. «Pas possible», lui répond sa mutuelle

 

Généralement, quand on n’est pas très riche, ce qui est après tout le lot de la majorité des gens dans ce pays, il est de coutume de dire que « tant qu’on a la santé » il serait bien malvenu de se plaindre. Mais alors qu’on n’est pas riche du tout, qu’il est impossible d’encore sortir de chez soi, qu’on ne touche même pas la pension de survie à laquelle on a droit et qu’en plus on n’a pas la santé depuis plusieurs décennies, que reste-il à dire ? En est-on alors réduit à crier son désespoir ? C’est ce qu’on pourrait croire mais lorsque nous la rencontrons, Suzanne Fries –  elle préfère qu’on l’appelle Suzette – nous rappelle une fois encore l’insoupçonnable volonté que l’être humain est capable d’aller puiser au plus profond de lui-même lorsqu’il est placé en situation de détresse.

 

Le résumé du résumé de l’existence de cette femme qui nous reçoit dans son petit appartement du centre-ville de La Louvière où elle cohabite avec sa maman, âgée de 95 ans, pourrait tenir en ces quelques mots : « Plus de quarante ans de douleur, chaque jour de l’année, chaque heure de chaque jour…, plus de vingt-cinq ans de chaise roulante et vingt-deux opérations chirurgicales ». Dans la bouche de cette dame, cela se traduit ainsi : « Je ne veux pas étaler ma douleur. Parlons d’autre chose. Je veux vivre. Rire. Parler et échanger encore en continuant les activités de bénévolat que j’ai entamées depuis de nombreuses années… ». Chapeau, Suzette !

 

C’est donc l’histoire d’une femme qui, jusqu’à l’âge de 22 ans, avait connu une existence relativement banale. « J’ai passé ma jeunesse dans la région d’Arlon », raconte-t-elle. « Je ne me souviens pas d’avoir rencontré des  problèmes de santé durant mon enfance. En pleine forme, j’étais plutôt sportive. En juin 1965, j’ai commencé à travailler dans un supermarché et, quelques semaines plus tard, en octobre, j’ai ressenti de très fortes douleurs dans le dos. Un jour, pendant l’heure de table, je n’ai plus eu la force de bouger. J’ai été forcée de m’allonger. Mon médecin m’a alors conseillé de me rendre chez un spécialiste à Luxembourg. Je ne le savais pas, mais je vivais là le début d’un calvaire ; la douleur est devenue une compagne permanente qui, parfois, m’horripile et que j’apprivoise aussi, le plus souvent ».

 

En 1966, Suzette subit une première opération après qu’un médecin lui ait diagnostiqué une « décalcification totale de la colonne vertébrale ». « C’était déjà une opération très lourde impliquant des greffes, le placement de vis… », témoigne-t-elle. « On m’a complètement « remonté » la colonne vertébrale. Ensuite, on m’a envoyée pendant trois saisons en cure à la mer dans l’espoir que je referais du calcium. En vain. Les années ont passé. Les douleurs n’ont jamais disparu. Malgré le mal qui me diminuait considérablement, je continuais à marcher. Fin des années 1970, sur les conseils de mon mari qui en avait assez de me voir souffrir, on est allé voir un autre chirurgien. Il m’a expliqué que j’avais mal parce qu’une vis mal placée poussait sur le nerf sciatique. Après une nouvelle opération, la douleur n’a malheureusement pas disparu. J’ai fait deux hernies discales qui ont nécessité d’autres interventions. La marche devenait de plus en plus pénible. De plus en plus impossible, devrais-je dire. Cinquante mètres, c’était le maximum… Et encore, en m’arrêtant souvent. J’ai encore subi une autre opération qui n’a pas réussi comme l’espérait le chirurgien. A partir de là, je me suis retrouvée en chaise roulante ».     

 

Refusant d’accepter son handicap pendant quelques années – elle louait son fauteuil, espérant toujours qu’il serait provisoire – , Suzette finit par se faire une raison. Début des années 1980, elle accepte cette voiturette mécanique qui fera désormais partie de son quotidien. Plutôt que de se laisser aller à la déprime, elle consacre aussi de plus en plus de temps au bénévolat : « J’aime aller dans un home, près de chez moi.  J’y trouve des gens que je peux aider. Il suffit parfois  d’aller chercher un livre, de parler un peu… Avec des petits gestes, vous pouvez faire revenir un sourire sur un visage meurtri par la solitude ou la douleur… Je sais de quoi je parle ».

De cette période altruiste de l’existence de Suzette, il ne reste rien. Par la force de la maladie et d’une décision administrative, elle est bloquée depuis de très nombreux mois dans son petit appartement. « C’est mon centre fermé à moi », dit-elle avec dépit. Tout bascule en 2006 lorsque son mari, un ancien militaire de carrière, connaît à son tour de graves problèmes de santé. « Je suis handicapée à 90 % », rappelle Suzette. « Claudy m’aidait dans mes déplacements à l’extérieur. C’est lui qui propulsait mon fauteuil. Mais il a dû être opéré, et finalement, il s’est lui-même retrouvé en chaise roulante… Avant de prendre place au paradis en mars 2007. »

 

Dès juillet 2006, espérant conserver une vie sociale, Suzanne a introduit une demande à la Mutualité socialiste du Centre visant à obtenir le remboursement d’une « chaise motorisée ». « Cette voiturette électrique est désormais le seul espoir pour moi d’encore pouvoir me rendre à l’extérieur. Faire moi-même mes courses, voir des gens, poursuivre dans le bénévolat  Certes, mes bras sont encore fonctionnels et, avec ma chaise manuelle, j’ai encore la force suffisante pour me déplacer dans mon appartement… certainement pas pour me promener en rue ! », explique-t-elle. Dès le départ, le médecin traitant de Suzette la soutient dans sa démarche, tant il est évident que la vie de sa patiente serait grandement améliorée par l’usage d’un fauteuil motorisé…

 

« J’ai d’abord reçu une demande de précision du médecin-conseil de la mutuelle », raconte-t-elle en prenant un épais dossier. « En septembre, les renseignements ont été donnés par mon généraliste et par un bandagiste, mais ce n’était pas suffisant. En octobre, de nouvelles informations étaient encore demandées par la mutuelle. Il fallait qu’un spécialiste et une équipe pluridisciplinaire confirme le bien-fondé de ma requête. Cela a été fait. Mais cela ne suffisait pas aux yeux du médecin-conseil de la mutuelle qui m’a notifié un premier refus le 18 janvier 2007. Pour lui, le fait que je dispose encore de mes bras suffit à justifier le fait que je devrais rester dans une chaise manuelle. Je n’ai qu’à me déplacer dehors en utilisant mes biceps. C’est peut-être une évidence dans son imaginaire mais, dans la réalité, c’est tout à fait impossible ! J’ai tout juste la force qu’il faut pour me déplacer dans mon appartement, mais en rue, ce serait au-dessus de mes moyens. Dans une lettre datée du 19 mars 2007, deux jours avant la mort de mon mari, j’ai reçu le verdict : « Refus provisoire ».

 

Pendant quelques jours, Suzette reste sans voix, ressentant cette décision comme « l’équivalent d’une condamnation à mort ». Et puis, par défi, elle demande à son généraliste de prendre contact avec le médecin-conseil de sa mutuelle, un certain Docteur D. : « C’était le 6 avril 2007 », témoigne-t-elle. « Croyez-moi ou pas, le médecin- conseil a assuré que je m’inquiétais pour rien : mon dossier était tout à fait en ordre ! Il ne manquait pas un document ou un code. J’étais en droit d’avoir mon fauteuil électrique ! Durant cette période, j’avais aussi obtenu de rencontrer le bourgmestre de Chapelle, Patrick Moriau. Cet homme politique est à la tête des Mutualités socialistes du Centre et il  m’a promis que mon dossier serait abordé avec un œil  bienveillant. Avec toutes ces bonnes nouvelles, j’étais soulagée… ».

 

Mais… En juin 2007, rebelote ! La mutuelle reprend contact avec le médecin traitant de Suzette pour lui demander des renseignements et, un mois plus tard, elle reçoit la visite d’un autre médecin-conseil. « C’était une jeune femme assez sympa et très mal à l’aise. Durant tout l’entretien, elle n’a pas osé me regarder dans les yeux. Elle m’a dit que ce n’était pas elle qui prendrait la décision… Celle-ci est tombée un mois plus tard. Une nouvelle lettre de refus. Et dire que j’avais attendu le plus longtemps possible pour demander une voiturette électrique à ma mutuelle, pour ne pas lui faire dépenser trop d’argent ! Me voilà aujourd’hui condamnée à rester dans cette chaise mécanique… Dans le fond, si je me laissais mourir, je ne coûterais plus rien à la société…»

 

Nous avons essayé de comprendre quelle est la raison légale ou administrative qui s’oppose au simple bon sens et à l’humanité dans ce dossier. En effet, il ne faut pas avoir fait des études de médecine pour comprendre une évidence : Suzette est totalement dans l’impossibilité d’encore se mouvoir à l’extérieur en « propulsant » elle-même sa chaise manuelle à l’aide de ses seuls bras. Il ne faut pas non plus avoir prononcé le serment d’Hippocrate pour juger des conséquences logiques de cet état de fait : sans l’aide à la mobilité qu’elle réclame, Suzette est condamnée à vivre telle une recluse dans son petit appartement de La Louvière. Un endroit où elle ne peut même pas accéder à une terrasse pour prendre l’air.

 

A l’I.n.a.m.i., Nathalie De Rudder, attachée à la direction, nous explique que les décisions dans les dossiers de voiturettes électroniques ne sont pas du ressort de son administration : celles-ci sont prises au niveau des mutualités. « Un appel est possible devant le tribunal du travail », nous précise-t-elle. Malheureusement, personne n’a informé Suzette de son droit de recours… Et quand nous lui en parlons, elle s’interroge : « Comment fait-on pour aller au tribunal du travail ? Il faut payer un avocat ? Combien cela coûtera encore ? ».

 

Questions légitimes. Et ce d’autant plus que le cas de cette dame semble parfaitement correspondre à ce qui est décrit dans la loi, soit plus particulièrement l'article 28, § 8, de la nomenclature relative au remboursement des aides à la mobilité. Dans ce texte qui est en vigueur depuis septembre 2007, le législateur précise en ce qui concerne les « voiturettes pour l’extérieur (sous groupe 3 - 520133 – 520144) » qu’elles sont destinées aux personnes « qui ne peuvent se déplacer à l’aide d’une voiturette manuelle. (…) L’utilisation de la voiturette électronique pour l'extérieur doit aider l’utilisateur, quelle que soit sa limitation d'activité, à être le plus autonome et actif possible sur le plan, entre autres, de l’entretien personnel, des travaux ménagers et de la participation à la vie sociale. (…) L’utilisateur ne dispose pas au niveau des membres supérieurs, de la force, de la coordination et/ou de l'endurance nécessaire pour propulser et conduire de manière autonome une voiturette manuelle. La conduite d’une voiturette électronique est en revanche possible. L’utilisateur dispose de facultés intellectuelles et cognitives suffisantes ainsi que d'assez d'endurance pour utiliser la voiturette d’une façon sûre et judicieuse à l’extérieur dans la circulation. (…) »

 

La réaction de Suzette est pleine de bon sens lorsque nous lui donnons connaissance de cet « article 28 » : « La loi semble me donner raison. N’est-ce pas normal puisque ce que je demande est juste ? ». Contacté par Paris Match, le président des Mutualités socialistes du Centre ne dit… pas autre chose que Suzette : « J’ai rencontré cette dame », dit Patrick Moriau. « Quand on sait ce qu’elle a déjà enduré et qu’on voit comment elle vit, il semble évident que la solution de bon sens serait de lui donner sa chaise motorisée. Mais en tant que mutuelle, nous sommes tenus de respecter l’avis du médecin-conseil. Ce dernier est une personne indépendante sur laquelle il ne peut être question de faire pression. Il a certainement respecté la nomenclature, même si celle-ci, dans des cas comme celui-ci, est inadaptée et rétrograde. »

 

« Si j’ai signé la décision de refus, c’est à la suite d’une visite rendue par un de mes confrères chez cette dame, lequel a estimé qu’elle était « suffisamment indépendante » avec sa chaise mécanique », expose quant à lui le Dr Eric Wilmet, qui dirige l’équipe de médecins-conseils des Mutualités socialistes du Centre. Est-on « indépendant » quand, comme Suzette, on se trouve « emprisonné » chez soi ? Le Dr Wilmet admet qu’il y a là au moins de quoi débattre avant d’émettre une considération plus générale : « C’est un choix de société qui se trouve derrière ce dossier et tant d’autres. Jusqu’où faut-il intervenir ? Faut-il donner une chaise électronique à toute personne relativement âgée qui commence à avoir du mal à se déplacer avec ses bras ? Moi, je n’ai rien contre cette idée mais c’est le monde politique qui doit prendre ses responsabilités. C’est à lui de fixer jusqu’où la sécurité sociale peut être mise à contribution ». On a cependant vu que la nomenclature actuelle n’exclut pas de donner une suite favorable à la demande de Suzette puisque, notamment, cette chaise motorisée lui permettrait de « participer à la vie sociale ». 

Une éclaircie dans ce brouillard kafkaïen aurait pu venir du tribunal du travail mais, non informée du recours qu’elle pouvait exercer auprès cette juridiction, Suzette a dépassé le délai d’appel. Le Dr Wilmet entrouvre une porte : « Refus d’un jour ne veut pas dire refus pour toujours. Un dossier évolue dans le temps. Bien sûr, il faut que la situation du demandeur ait quelque peu changé pour changer la décision ». C’est le cas : désormais Suzette est encore plus handicapée, elle a aussi des problèmes aux cervicales qui lui imposent le port d’un corset… Le Dr Wilmet suggère à la dame d’introduire un dossier pour obtenir non plus une chaise, mais un scooter électronique. « En disant cela », précise-t-il, « je ne marque pas un accord. Simplement j’attire l’attention sur le fait que les critères pour obtenir un scooter sont moins contraignants ». Peut-être que ces démarches ne seront pas nécessaires. Une dame de Namur a pris contact avec la rédaction de Paris Match pour offrir un scooter à Suzette...

 

 

 « Ce médecin-conseil avait déjà été injuste avec mon mari »

Suzette se dit particulièrement outrée par l’attitude du médecin-conseil D. Il faut dire que ce n’est pas la première fois qu’elle le croise sur sa route : « C’est lui qui a remis le premier avis négatif pour le fauteuil électrique. Mais mon mari aussi avait eu maille à partir avec lui. Après sa première opération, Claudy avait besoin d’une rééducation à la marche de trois mois, selon son chirurgien… Mais après une première acceptation, le docteur D. allait estimer que trois semaines étaient suffisantes. Mon mari a fort souffert moralement de cette décision. A cause d’elle, il a commencé à se laisser aller. Dans les trois derniers mois de sa vie, il faisait des cauchemars en criant le nom du docteur D ! ». Les problèmes de Suzette ne s’arrêtent pas là. Il y aussi quelques démêlés administratifs et financiers. « La mutuelle me réclame plus de 9 000 euros parce qu’elle estime que j’ai perçu en parallèle la pension de survie de mon mari et mes indemnités d’invalidité. Or, la loi impose de choisir l’un de ces deux revenus… A vrai dire, je n’ai peut-être pas rentré le bon papier au bon moment, mais je n’ai jamais reçu les deux revenus en même temps ! J’attends toujours le premier euro de la pension de survie en tant que veuve de militaire. Depuis le 19 février 2008, je ne reçois que 35 euros mensuels en tant que pension. C’est ce qui correspond à la courte période durant laquelle mon mari a travaillé dans le civil. La pension de l’armée, cela fait plus d’un an que je l’attends maintenant ! »

 

20/11/2007

Sourd profond en prison (23-26/09/07)

Enquête évoquée sur le plateau de "L'info confidentielle Match" sur RTL/TVi le 23 septembre 2007 et publiée dans l'hebdomadaire "La Libre Match", le 26 septembre 2007

Il faut sauver le détenu David. Mais comment ?

 

048239Depuis un mois, David est détenu à la prison de Mons. Un prisonnier très peu ordinaire : sourd profond, ce jeune homme de 23 ans présente aussi des troubles de comportement qui pourraient relever de la psychiatrie. Lorsqu’on lui demande son âge, David est bien incapable de donner une indication précise. Connaîtrait-il la réponse qu’il ne pourrait pas plus la formuler avec des mots qu’avec la langue des signes qu’il ne maîtrise pas. Enfermé dans son monde du silence, il lui est arrivé durant ces trois dernières années de piquer des colères et d’avoir des attitudes provocatrices. Il a cabossé des voitures, il a dégonflé les pneus d’un véhicule de police, il s’est battu dans des centres pour sourds où il résidait. Sont-ce des raisons suffisantes pour faire enfermer David dans l’établissement de défense sociale Les Marronniers à Tournai – là où résident notamment des malades mentaux dangereux, des tueurs tel Derochette –, comme le préconise une décision du 12 septembre 2007 de la commission de défense sociale de Mons ? « Certainement pas. Un tel endroit n’est pas adapté aux sourds. David ne pourra y communiquer avec personne. Il lui faut un personnel spécialisé qui puisse le comprendre, pas des pilules ! », répondent plusieurs thérapeutes et des proches du malheureux. Où devrait-il aller alors ? Existe-t-il une place adéquate pour ce garçon dans les structures d’accueil existantes en Belgique ? Ce n’est pas évident du tout…

 

 

«Autant le jeter aux oubliettes. Ce n’est pas sa place. Il n’y a rien de prévu pour les sourds-muets dans un établissement de défense sociale (E.d.s.) comme Les Marronniers. David n’est pas fou et il est encore très jeune. Il peut apprendre, se stabiliser, trouver une voie vers le bonheur. Mais là, il va s’isoler encore plus, régresser et souffrir. C’est l’équivalent d’une condamnation à mort». Professeur de religion protestante à l’I.p.e.s. (Institut provincial d’enseignement spécial) à Ghlin, Danielle Manouvrier se dit catastrophée par le sort qui attend David M., un jeune homme sourd âgé de 23 ans actuellement emprisonné à Mons dans l’attente de son transfert à l’ E.d.s. de Tournai. Elle a également témoigné ce dimanche de son inquiétude sur le plateau de « L’info confidentielle Match » sur R.t.l.-t.v.i.

 

L’histoire de David est particulièrement douloureuse. Sourd profond, ce garçon est né dans un milieu extrêmement défavorisé. Il n’a jamais pu communiquer avec les membres de sa famille où personne n’a appris la langue des signes. En outre, selon sa maman qui s’exprime assez difficilement, il était régulièrement battu par son père. « Dès la crèche, David a été pris en charge à l’ I.p.e.s. D’emblée, ses professeurs ont constaté qu’il présentait un déficit global : manque de repères, faible conscience de son identité et, surtout, une grande difficulté à intégrer le vécu et les normes de la vie sociale », explique Danielle Manouvrier, qui a fait sa connaissance il y a dix ans.

 

Pratiquant la langue des signes – ce qui n’est pas le cas de David lui-même – ce professeur de religion protestante a pu, au fil du temps, trouver des codes pour communiquer avec ce garçon enfermé dans un monde de silence, de non communication et, c’est évident, de peur et d’angoisse. « Dans notre établissement où les professeurs sont très dévoués et conscientisés par leur mission, David était entouré d’une bienveillance particulière. Je ne dis pas qu’il n’y a jamais des moments de tension ou des difficultés avec lui, mais ce n’était pas plus grave qu’avec d’autres enfants. A l’I.p.e.s., David a notamment appris l’horticulture. C’est une activité qui lui convenait parfaitement bien. Il pouvait y travailler calmement, pendant des heures et des heures. Il en aurait oublié d’aller prendre son repas à midi », raconte l’enseignante.

 

Et puis, en juin 2004, tout a basculé : « A cette époque, il a assisté à une violente dispute familiale. Il n’a pas compris ce qui se passait et cela a provoqué un changement brusque dans son comportement. Une nuit, il s’est enfui. Et il a été retrouvé quelques heures plus tard, dans une rue de Mons, à quarante minutes à pied de l’I.p.e.s. David avait été pris sur le fait alors qu’il crevait les pneus d’une voiture de police. On l’accusait aussi de rébellion parce qu’il s’était débattu au moment où il avait été menotté par les policiers. Il sera finalement accusé d’avoir dégradé pas moins de quarante voitures sur son chemin avec une « masse »... En fait, il avait pris un petit marteau dans l’atelier de l’école ».

 

« David raisonne comme un enfant de 5 ans »

 

David découvre alors un nouvel univers : la prison, à Mons. « Il ne percevait pas la vraie nature du lieu où il se trouvait, croyant que c’était un internat un peu plus sévère », reprend Mme Manouvrier. En un tel endroit, il n’y a évidemment pas de personnes aptes à communiquer avec un garçon qui souffre de surdité profonde ; toute la bonne volonté dont les gardiens de cet établissement pénitentiaire ont toujours fait preuve à l’égard de David ne suffit pas à remplacer le travail d’un personnel spécialisé. Comble de la malchance, le jeune est initialement mal défendu par une avocate pro deo qui n’en a visiblement rien à faire de ce client pauvre et incapable de communiquer. Conséquence : la chambre du conseil renvoie ce jeune homme incapable de décliner son identité ou son âge... en correctionnelle, tel n’importe quel adulte qui serait responsable de ses actes.

 

« Quand j’ai appris cela, je n’en croyais pas mes oreilles », témoigne Danielle Manouvrier. « David raisonne comme un enfant de 5 ans. Un exemple : si vous lui demandez où il habite, il sera bien incapable de vous donner une adresse, que ce soit avec des gestes ou par l’écrit qu’il ne maîtrise pas du tout. Avec ses codes, tout au plus, il pourra dire à quelqu’un qui est formé à l’entendre qu’il réside là-bas, un peu plus loin, quand on tourne dans la rue à droite. Il était bien évidemment incapable de comprendre un tel procès. A vrai dire, on pourrait accuser David de tout et n’importe quoi sans qu’il sache faire valoir un quelconque argument de défense ».

 

L’audience du tribunal se tient le 30 août 2004. A l’époque, le quotidien  «La Dernière Heure» consacre un article à l’affaire et son titre est éloquent : « Quelle justice pour un sourd-muet ? De surcroît attardé mental, le jeune homme est abandonné quasi de tous. Procès inadéquat en chambre des vacations ». Danielle Manouvrier, qui a assisté à l’audience publique, estime que « David n’a rien compris de ce qu’on lui voulait. Il bénéficiait certes d’une traductrice en langue des signes très compétente, mais il ne possède pas ce langage, il a ses propres codes ». Procès équitable ?

 

"Il provoquait les gens" 

 

Le jugement tombe le 10 septembre 2004. David est déclaré irresponsable de ses actes et il est dirigé vers la commission de défense sociale qui devra décider de son orientation. Sa place n’est donc pas en prison, mais c’est là qu’il retourne en attendant qu’on lui trouve une place adaptée quelque part. Il y restera quelques mois avant qu’on le dirige vers La Bastide à Namur, un centre spécialisé qui accueille notamment des sourds souffrant de troubles mentaux. « David était déjà resté trop longtemps en prison et, finalement, il s’était adapté à cet environnement carcéral. Il a donc été désorienté par ce nouveau changement. Il ne s’est pas intégré. Il s’est battu avec un autre résident. Il a plusieurs fois manifesté des comportements agressifs. Retour à la case prison », résume Mme Manouvrier.

Directeur de La Bastide, Luc Walraedt confirme : « On a estimé que David était dangereux pour lui-même et pour les autres. Parmi les personnes qui sont à La Bastide, j’ai des sourds qui sont aussi aveugles. Des gens très fragiles, sans défense. On ne pouvait pas prendre de risques ».

 

En septembre 2005, David bénéficie d’une nouvelle libération à l’essai octroyée par la commission de défense sociale. Avec l’obligation de séjourner au foyer des sourds-muets Pas à Pas à Bruxelles. « David s’y plaisait mais, en même temps, il était loin des quelques personnes qui, comme moi, lui sont proches pour l’avoir suivi pendant longtemps. En avril 2006, je lui ai rendu une visite et, lorsque je suis partie, il a voulu me retrouver. Il est monté dans le véhicule d’une assistante sociale, il a roulé quelques centaines de mètres avant qu’on le retrouve. Le changement de vitesse était cassé. Une plainte a été déposée et il a été renvoyé vers la prison de Mons », explique Danielle Manouvrier.

 

A la mi-mai 2006, la commission de défense sociale se réunit une nouvelle fois et ordonne le placement de David à l’E.d.s. de Tournai au motif qu’« après avoir volé le véhicule de son assistante sociale, il réintégra la résidence. Ensuite, il porta des coups à son assistante sociale qui avait refusé de l’embrasser (...). Son état mental révèle un danger social, il ne respecte pas les conditions qui lui ont été imposées ». Toutefois, elle subordonne cette décision à l’expertise d’un psychologue. Et ce dernier rend un rapport favorable à David le 27 juillet 2006 : désormais, son état mental, qui s’est « suffisamment amélioré », ne nécessite plus qu’il soit envoyé aux Marronniers. Ce qui est entériné le 19 septembre 2006 par la commission de défense sociale. Quatre mois de prison plus tard, le 23 janvier dernier, David est de nouveau accepté à Bruxelles par l’asbl « Pas à Pas ».

 

Valérie Thomas, directrice de Pas à Pas, commente : « Mon opinion sur David a évolué avec le temps. Au début, j’étais de l’avis de Mme Manouvrier, que je connais très bien. Je pensais aussi qu’il souffrait surtout d’une carence affective qui n’avait rien de psychiatrique. Je me disais qu’en l’entourant bien, ce qu’on a fait avec toute l’équipe qui compte quarante personnes, on arriverait à quelque chose. Et donc, nous avons été des repères autant affectifs que d’autorité par rapport à lui. Il avait de très bons contacts avec certains d’entre nous, mais cela n’a pas suffi. Aujourd’hui, je retiens surtout que David a un comportement très provocateur. Les derniers diagnostics le concernant disent qu’il n’est pas psychopathe mais, à mon sens, la question se pose quand même. Il est très calme pendant des périodes relativement longues et puis il semble éprouver le besoin impérieux de faire quelque chose pour que la justice s’occupe de lui. Régulièrement, il cherchait à ce que les policiers lui mettent les menottes en faisant le fou en rue et, quand on le ramenait au centre, il fallait qu’ils les lui retirent non pas devant l’immeuble, mais dans sa chambre, sinon il n’était pas satisfait. Ce comportement est un appel que l’on a mis en rapport avec ce qu’il a vécu avec son père. Il révèle en tout cas une difficulté envers l’autorité. Pour nous, il devenait dangereux. Il sortait la nuit, il allait frapper dans des voitures, des portes de garages. Il provoquait les gens, cela pouvait devenir dangereux pour lui aussi ».

 

« S’il entre à Tournai, il est évident qu’il n’en sortira jamais »

 

Le 28 août 2007, l’échec du troisième placement est donc consommé et, quinze jours plus tard (12 septembre 2007), une nouvelle décision de la commission de défense sociale tombe comme un couperet : « L’intéressé aurait tenté de porter des coups à la responsable de l’institution où il était hébergé ; sa présence au sein de l’institution Pas à Pas n’est plus souhaitée. (...) La commission de défense sociale ordonne la réintégration (sic : il n’y a encore jamais séjourné effectivement) de M. David à l’établissement de défense sociale de Tournai ».

 

« On l’envoie dans le néant. Je ne peux pas y croire. C’est inacceptable ». Danielle Manouvrier n’a pas de mots assez forts pour traduire son désarroi. Elle argumente : « Bien entouré, dans une structure d’accueil à proximité de Mons où des personnes comme moi, des gens qu’il connaît et en qui il a confiance, pourraient venir le voir très régulièrement, je suis certaine qu’il pourrait retrouver un équilibre. Qu’il pourrait apprendre la langue des signes, communiquer et même travailler. Il aurait un avenir, il y aurait de l’espoir. Par contre, s’il entre à Tournai, il est évident qu’il n’en sortira jamais. Cela voudrait dire que la société qui ne trouve plus de place pour lui se contenterait de l’emmurer dans son silence, sans plus personne pour pouvoir communiquer jusqu’à sa mort. Dans le contexte des Marronniers où rien n’est prévu pour les sourds-muets, il va régresser et il deviendra non libérable à tout jamais. Quelle disproportion entre les bêtises commises et la peine infligée. David n’a tué personne ! On ne peut mettre ainsi un gosse de 23 ans sur un chemin de non-retour. Quand je constate qu’un chauffard ivre qui écrase et tue un enfant est, quant à lui, relâché après cinq jours, je m’interroge sur les valeurs prônées dans notre société ».

 

Bien qu’ils n’aient plus voulu de David dans leurs structures d’accueil, Valérie Thomas, la directrice de « Pas à Pas », et Luc Walraedt, le

directeur de « La Bastide », épousent le point de vue de Danielle Manouvrier sur un point essentiel : « La place de David n’est pas du tout aux Marronniers. En tant que sourd profond, il n’y trouvera pas les personnes qu’il faut pour communiquer. C’est une forme d’isolement extrême. Il va tourner en rond », disent-ils tous les deux. Toutefois, leur avis est moins teinté d’espoir. Il pourrait se résumer ainsi : « Tournai, ce n’est pas une bonne solution, mais on n’en voit pas d’autre ».

 

Luc Walraedt précise que, malheureusement, la détresse vécue par David n’est pas isolée : « En ce moment même, j’œuvre pour faire sortir un autre sourd de l’E.d.s. de Tournai afin de lui offrir à La Bastide un accueil adapté à son handicap. Au-delà de ces cas individuels, il faut mettre en avant un énorme problème structurel. Cela fait longtemps que l’on argumente auprès du monde politique pour que soient créés en Belgique des lits spécialisés en psychiatrie permettant un accueil spécifique des sourds qui souffrent de troubles mentaux et qui, pour certains d’entre eux, peuvent présenter un danger pour la société. Un tel centre fermé ne comporterait que quelques places seulement, ces cas ne sont pas si nombreux ».

 

Valérie Thomas confirme : « C’est un vrai drame. Il n’y a pas de centre adapté pour ce genre de pathologie en Belgique. On en viendrait à être réconforté par le fait que David semble se trouver plus à l’aise en prison que partout ailleurs. Mais, bien sûr, ce n’est pas une solution. Sur le plan éthique, ce serait même tout à fait inacceptable ».

 

« De toute manière, en ce qui concerne David, ce n’est pas de psychiatrie qu’il a besoin mais de bienveillance. Un premier rapport psychiatrique était plutôt négatif, mais il a été fait dans des conditions où David ne pouvait comprendre ce qu’on lui demandait. Deux autres rapports d’expertise ont suivi et ils lui sont tout à fait favorables », objecte Danielle Manouvrier.

 

800 détenus ne sont pas à leur place

 

Le premier rapport psychiatrique relève, de fait, que « David est dans un état grave de déséquilibre persistant », qu’« il n’a pas la conscience de mal agir », qu’il souffre d’une « déficience non liée à la surdité mais à un retard mental ». A mettre en balance, donc, avec l’un des rapports qui ont suivi, dont nous avons pu prendre connaissance : « David représente un danger quand il est livré à lui-même sans adulte pour le cadrer et le conseiller ou qu’il se trouve dans un contexte conflictuel ». Mais qui mentionne aussi qu’« un séjour dans une institution lui offrant un encadrement suffisant devrait permettre de réduire la dangerosité manifestée ».

 

Danielle Manouvrier lance donc un appel à toute institution dans les environs de Mons qui serait prête à donner une nouvelle chance à son protégé. L’avocat de David, Jean-Maurice Arnould, précise quant à lui que « Si une structure est prête à accueillir David, j’introduirai immédiatement un recours auprès de la commission de défense sociale pour soutenir la démarche ». Sera-ce la solution ? La bonne option ? Ce n’est évidemment pas à nous de trancher. C’est aux magistrats, aux assistants sociaux, aux médecins et aux proches de David de se positionner. Quoiqu’il en soit, il convenait de briser le silence qui entourait l’histoire de cet homme qui n’a pas la parole.

 

Pour lui, mais aussi pour d’autres qui sont dans son cas. Afin de rappeler qu’en Belgique, en 2007, près de 10% de la population carcérale, soit plus de 800 détenus, est constituée de personnes souffrant de troubles mentaux qui n’ont rien à faire en prison. Un problème dont on est parfaitement conscient au cabinet de la ministre de la Justice, Laurette Onkelinx. Sa porte-parole, Annaïk De Voghel, nous le confirme : « Leur place n’est pas en prison, ils doivent pouvoir bénéficier de traitements adaptés à leur pathologie. Afin de sortir progressivement les internés de prison, où le suivi thérapeutique est insuffisant, des lits M.s.p. (maisons de soins psychiatriques) et des places H.p. (habitations protégées) spécifiques sont en cours de création. Par ailleurs, le circuit de soins externes classique recevra des incitants financiers pour l’accueil d’internés. Ce plan devrait permettre de diminuer de 228 unités le nombre d’internés présents dans les établissements pénitentiaires. A terme, c’est-à-dire en 2010, il devrait libérer 800 places de prison, tout en améliorant le traitement de ce type de détenus ».

10:06 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : prisons, justice, droits de l homme, handicap |  Facebook |