11/06/2009

Annexes psychiatriques des prisons (261008 et 301008)

Enquête évoquée sur le plateau de l’Info Confidentielle Paris Match sur RTL/TVI, le 26 octobre 2008 et publiée dans l’hebdomadaire Paris Match (Belgique), le 30 octobre 2008.

 « La prison n’est pas une thérapie psychiatrique ! »

Sur le plateau de l’Info Confidentielle Paris Match, ce dimanche, Rita De Boeck a voulu attiré l’attention sur les conditions de détention dans les annexes psychiatriques des prisons belges : « Mon fils a été l’objet d’un traitement inhumain et dégradant à l’annexe psychiatrique de la prison de Forest. Envoyé en défense sociale pour être soigné, il s’est retrouvé pendant plusieurs mois dans une  prison surpeuplée et sale où il ne recevait plus les soins dont il avait besoin ! ».

 

La famille T. réside dans le Brabant wallon. Milieu huppé, grosse villa, beaucoup d’argent. Papa (56 ans) est un avocat d’affaires d’origine américaine qui plaide pour de grandes multinationales. Maman (52 ans) est interprète ; elle exerce pour le compte de plusieurs ministères. Leur fille, âgée de 22 ans, grâce aux moyens financiers disponibles, a pris son « autonomie » depuis plus de six ans déjà pour aller étudier à l’étranger. Une manière diplomatique d’écrire qu’elle a voulu échapper à une atmosphère familiale étouffante.

 

En cause, les difficultés d’un couple, séparé de fait mais vivant sous le même toit. En but à des affrontements récurrents sur la manière de gérer la personnalité complexe de leur fils, Peter. Agé de 24 ans, diagnostiqué « borderline » par les psychiatres,

ce jeune homme séjourne depuis plus de quatre mois à l’annexe psychiatrique de la prison de Forest. Un lieu de détention qu’il pourra prochainement quitter « à l’essai », pour être transféré vers un établissement psychiatrique dans le sud du pays. « Durant tout son séjour en prison, Peter n’a jamais reçu l’aide thérapeutique dont il avait un impérieux besoin pour ne pas sombrer. Ses conditions de détention, comme celle de tous ceux qui résident là, étaient déplorables », accuse sa mère, Rita De Boeck.

 

« Les germes des difficultés existentielles et psychologiques de Peter étaient déjà présents avant sa naissance », explique-t-elle. « Au septième mois de ma grossesse, il a fait un premier arrêt cardiaque. Il en a réchappé, mais l’accouchement fut très difficile. Deux jours après sa naissance, il a fait un autre arrêt cardiaque et c’est une nouvelle fois de justesse qu’il a eu la vie sauve. Les médecins lui ont diagnostiqué de la bradycardie. En d’autres termes, son rythme cardiaque était trop lent. Afin de l’accélérer, Peter s’est vu prescrire de l’atropine et de la caféine. (Ndlr : l’un des effets secondaires de l’atropine est d’accentuer les sensations douloureuses… Quand à la caféine, tout le monde connaît ses effets excitants.) Conséquence évidente : Peter dormait peu et mal. Il criait beaucoup. Il était terriblement nerveux. Récemment, un psychiatre a estimé que mon fils garde des séquelles de cette époque sous forme d’un “minimal brain damage”. Des lésions microscopiques au cerveau qui pourrait faciliter l’apparition de troubles comportementaux (énervements, intolérance, crises de nerfs) en raison d’une sensibilité cérébrale particulière. »   

 

Inquiète pour la santé de son fils, Rita De Boeck s’en est donc beaucoup occupé. En le surprotégeant ? Des rapports de psy qu’elle nous donne à lire parce qu’elle ne veut rien cacher le suggèrent, mais elle dément : « Mon rôle de mère consistait à être disponible pour mon fils, mais il n’y a jamais eu d’enfant-roi dans notre maison.» Le temps passant, le bébé qui ne dormait pas deviendra un enfant turbulent et complexe. « A l’école, il courait dans tous les sens », explique Rita. « Par moment, il n’était qu’une boule de nerfs dont on ne savait que faire et, à d’autres moments, il pouvait se trouver dans un état d’hyper-concentration. Il se sentait très vite frustré… » Malgré ses difficultés, Peter a pu connaître une scolarité à peu près normale qui, selon sa maman, lui a permis de suivre pendant un semestre les cours d’une université aux Etats-Unis. En Belgique, le jeune homme fréquentait les cours en anglais de l’école américaine. Et, aujourd’hui, bien qu’il soit né en Belgique, il ne parle toujours que la langue de Shakespeare.

 

Selon sa maman, un événement malheureux va être le déclencheur de nouvelles difficultés existentielles pour cette personnalité fragile. « Il était très proche de sa grand-mère paternelle, qui était d’expression anglophone. Elle est morte lentement d’une grave maladie alors que Peter était âgé de 15 ans. Pour lui, elle était comme un phare au milieu de l’océan de ses tourments. Il voulait l’accompagner. Il a commencé à exprimer des phrases répétitives du genre : “Je veux mourir.” Il est devenu parfois difficilement contrôlable. Et il a multiplié les “expériences” destructrices. Consommation de drogues, d’alcool, de médicaments. Automutilations, tentatives de suicides. Accès de violence. On a vécu l’enfer. Mais avant qu’il soit incarcéré, les choses allaient en s’améliorant. Il ne parlait plus de mort et il gérait de mieux en mieux ses émotions grâce au soutien d’un thérapeute comportemental. Le pire était derrière nous. J’en suis persuadée, malgré cette crise qui a causé son internement à Forest. »

 

La crise dont parle la maman de Peter date de février 2008. Avant de l’évoquer, il convient de préciser que depuis ses

18-19 ans, Peter a déjà connu un parcours en institution assez lourd dont témoigne Rita De Boeck : « Mon mari estimait que la psychiatrie était le seul salut pour Peter. Quand il ne le supportait plus, il demandait à un ami généraliste de lui faire un certificat pour demander sa mise en observation. C’est ainsi que mon fils s’est retrouvé pris en charge à cinq reprises par divers hôpitaux. A chaque fois, on nous l’a renvoyé en nous disant qu’il était calme et cohérent. Qu’il ne relevait pas de la psychiatrie. »

 

En 2007, le juge de paix de Wavre décide d’un « maintien à domicile » de Peter T. Le jeune homme peut sortir de chez lui autant qu’il le désire mais, à date fixe, il doit rendre visite à un psychiatre nommé par le magistrat. Selon Rita De Boeck, le contact entre son fils et son psychiatre désigné n’a jamais été bon. Peter aurait exprimé le besoin de voir un autre thérapeute et d’être placé dans un établissement psychiatrique. La maman accuse le médecin d’avoir laissé tombé son fils alors qu’elle ne trouvait pas de solution de placement pour cause de listes d’attente interminables. « Son psychiatre ne répondait plus au téléphone, aux lettres, aux mails. »

 

Est-ce ce contexte difficile, à cause duquel Peter aurait été privé de certains de ses médicaments, qui a conduit le jeune homme à une forte crise, le 6 février 2008 ? C’est la version de Rita De Boeck, mais il est bien entendu impossible pour nous d’en juger. Il n’est, en tous cas, pas contestable que, ce jour-là, Peter s’est mis à boire plus que de raison tout en ingurgitant du Valium. Qu’il a crié. Menacé. Qu’il a poussé sa mère. Vidé toutes les armoires de la cuisine et cassé tout ce qui tombait dans ses mains. Qu’à l’étage, il a pris une carabine à air comprimé (Ndlr : comme on en vendait autrefois dans les magasins de jouets, précise sa mère) et qu’il a tiré deux ou trois plombs dans le mur. Qu’enfin, il a saccagé la chambre de sa mère.

 

Rita De Boeck raconte : « Ce jour-là, j’ai appelé le juge de paix pour obtenir que Peter soit transféré au centre de crise de Saint-Luc ou dans n’importe quelle autre institution où il aurait pu être reçu en urgence. J’attendais une ambulance, mais c’est la police qui est venue. Les agents ont constaté les dégâts matériels qu’avait causés mon fils. Ils ont voulu acter que j’avais été aussi victime de coups et blessures. Mais je n’avais aucune blessure parce que mon fils s’en était pris essentiellement à des objets. Ils ont menotté Peter et, après un bref passage devant un juge d’instruction, il a été inculpé de coups et blessures à mon endroit, d’utilisation d’une “arme non à feu”, de menace, de destruction de bien d’autrui, etc. Et il a été jeté en prison. »

 

Entre le 8 février et le 20 juin 2008, Peter va donc séjourner à la prison de Nivelles. Ensuite, il sera transféré à l’annexe psychiatrique de Forest en vertu d’une ordonnance de la Chambre des mises en accusation (Cour d’appel de Bruxelles) ayant estimé que Peter relevait de la Défense sociale. Sans prendre position sur ce point, on signalera que cette décision judiciaire est largement contestée par Rita De Boeck. Elle nous donne à lire le rapport d’un expert psychiatre qui se trouve dans le dossier judiciaire de son fils. L’hypothèse d’un internement de Peter y est carrément qualifiée de « catastrophique » pour la santé mentale du jeune homme. Un long développement explique aussi pour quelles raisons un court séjour en hôpital psychiatrique suivi d’une psychothérapie individuelle serait préférable.

 

Début mai 2008, cette expertise sera d’ailleurs entendue par la Chambre du conseil du Tribunal de première instance de Nivelles, qui décidera la remise en liberté sous condition de Peter T. « Tout un plan avait été conçu pour le sortir de prison. Le tribunal l’avait jugé raisonnable », explicite sa maman. « Il devait répondre à toute convocation policière ou judiciaire, ne pas consommer de drogue ou d’alcool, chercher activement une place en hôpital psychiatrique et suivre une psychothérapie en attendant celle-ci. Etait aussi prévu un contrôle strict de l’assistant de justice, l’apprentissage du néerlandais et du français… Il était également prévu qu’il serait jugé par un tribunal correctionnel. Il ne s’agissait donc pas de le libérer sans qu’il soit tenu responsable de ses actes. » Toutefois, le parquet de Nivelles fera appel de cette décision et, quelques semaines plus tard, la Chambre des mises en accusation préférera renvoyer le jeune homme vers la Défense sociale en le déclarant « irresponsable » et « dangereux » pour la société.

 

Rita De Boeck conteste : « En seconde instance, les magistrats se sont basés sur le rapport d’un autre psychiatre qui a vu mon fils pendant quelques minutes. Ce n’est pas sérieux. Peter n’est pas du tout dangereux pour la société. La sanction était disproportionnée et inadéquate. On le condamnait, peut-être à vie puisque le terme est indéterminé, à être enfermé dans un système où il ne pourrait jamais recevoir l’aide thérapeutique dont il avait besoin ! » C’est bien là le nœud du problème, car la décision du tribunal était argumentée par l’idée parfaitement contraire que « le traitement psychiatrique adéquat de Peter (…) doit être envisagé sous forme de défense sociale »…

 

Il ne s’agit pas ici de contester une décision judiciaire, mais on ne nous fera pas reproche de nous interroger avec la maman de Peter sur sa correcte application. Celle-ci constate : « Les deux psychiatres et le psychologue qui ont examiné mon fils après sa crise étaient tous d’accord pour considérer qu’il pouvait souffrir d’un trouble “borderline”, qui se traduit par une instabilité, de l’impulsivité, des réactions inadéquates à certains stress… Si les experts n’étaient pas d’accord entre eux sur l’opportunité de l’interner, ils s’employaient tous à recommander différentes thérapies. Pour l’un, il fallait “une psychothérapie analytique qui puisse aller à la source des angoisses d’abandon”. Pour l’autre, “un traitement clinique d’une durée suffisante dans une unité psychiatrique spécialisée”. Pour le troisième, “une hospitalisation brève” suivie d’une “psychothérapie individuelle”… »

 

Ensuite, elle accuse : « La justice a prétendu prendre mon fils en charge pour le faire soigner… Mais pendant 9 mois, il n’a plus été l’objet d’aucune attention thérapeutique sérieuse. Je dois m’estimer heureuse d’avoir obtenu qu’il ait pu être vu dix minutes par mois par un psychiatre durant son séjour en annexe… psychiatrique ! On ne l’a pas soigné à Forest. On s’est contenté de le bourrer de benzodiazépines. En accordant si peu d’intérêt à la santé de ses détenus, la Belgique se met en infraction de la Convention européenne des droits de l’homme, et elle a d’ailleurs déjà été condamnée pour cela. On ne peut pas traiter les gens ainsi. »

 

La colère de Rita De Boeck est aussi alimentée par les conditions de détention « moyenâgeuses » imposées à son fils et à ses codétenus : cellules sales, surpeuplées, encadrement médical minimum. « Pendant ses quatre mois de détention, il a souffert d’abcès dentaires. Il n’y jamais eu moyen qu’il voie un dentiste, ni même qu’il reçoive des antibiotiques… En plus, il a vécu en permanence dans la peur car, dans ce lieu de détention, tout le monde est mélangé sans tenir compte des pathologies. Les détenus se retrouvent à trois ou quatre dans des cellules de deux. Parfois sans que chacun puisse bénéficier d’un matelas… Par contre, des cafards et des rats, il y en a pour tout le monde. Dans cet enfer, Peter a régressé. Je l’y ai visité autant que j’ai pu. Au fil du temps, il était toujours plus hébété. Perdu. Angoissé.

Ne parlant qu’anglais, il ne savait que très peu communiquer avec les autres détenus. Certains de ses compagnons d’infortune sont déjà restés sur ce “parking” insalubre en attente d’un transfert vers un établissement de défense sociale pendant près d’un, parfois deux ans. Peter n’aurait pas supporté un tel traitement. Après avoir entendu la plaidoirie de Me Jean-Maurice Arnould, notre avocat, la Commission de défense sociale vient d’accepter une libération à l’essai. Un transfert vers un établissement psychiatrique à Bertrix est imminent… J’en suis heureuse car cette prison qui devait le soigner allait le rendre fou ! »

 

 « Des conditions de détention scandaleuses »

L’avocate Delphine Paci est présidente de l’Observatoire international des prisons. Elle confirme largement les propos tenus par la maman de Peter à propos des conditions de détention dans les annexes psychiatriques des prisons belges : « La directrice de l’annexe psychiatrique de Forest est une personne dévouée qui fait avec les moyens du bord, mais ceux-ci sont tellement inexistants que ces efforts sont vains. Les conditions de détention à l’annexe psychiatrique de Forest - mais aussi celles d’autres annexes psy en Belgique - peuvent être qualifiées sans exagération de scandaleuses. » La juriste confirme aussi la pertinence du mot « parking » utilisé par Rita De Boeck : « C’est un endroit où des gens désignés comme irresponsables par la justice sont parqués sans discernement dans l’attente, qui peut aller jusqu’à deux ans, d’une place en défense sociale. En annexe psychiatrique, on mélange allégrement les pathologies. Un “borderline” pourra avoir un schizo ou un pervers dangereux comme compagnon de cellule. Ce qui est souvent la source d’accidents, de violence. Paradoxalement, c’est aussi un lieu où les psychiatres sont aussi rares que la neige en été. Les soins que reçoivent les détenus sont extrêmement limités, pour ne pas dire quasi inexistants. Ce qui n’empêche évidemment pas l’administration massive d’antidépresseurs et de calmants divers. Dans les annexes psychiatriques, les cellules sont encore plus surpeuplées que dans les prisons proprement dites. A tel point que parfois des détenus se voient proposer d’aller occuper une cellule en régime normal. Un non-sens, puisqu’ils ont été envoyés là par des tribunaux ayant considéré qu’ils n’étaient pas accessibles à une peine et qu’ils avaient besoin d’une aide thérapeutique. L’expérience belge enseigne que, s’il s’agit de soigner des gens, il ne faut surtout pas les interner. Car bien des questions se posent aussi sur la qualité des soins qui sont prodigués dans les établissements de défense sociale qui, eux aussi, manquent de moyens humains et matériels. »

 

Pour en savoir plus, on consultera utilement le dernier rapport de l’OIP à l’adresse internet suivante : www.oipbelgique.be Les pages 112 à 118 de ce document sont consacrées aux annexes psychiatriques. On notera que, dans ce rapport, l’OIP relève l’accroissement important du nombre de personnes internées ces dernières années, en raison principalement de l’allongement des périodes de détention en défense sociale. Elle pointe aussi la qualité relative de trop d’expertises psychiatriques faites à la va-vite (pas plus de dix minutes parfois) par un nombre limité d’experts qui sont devenus des habitués des tribunaux. Le ministre de la Justice, interpellé par Paris Match sur l’état des annexes psychiatriques en Belgique, n’a pas souhaité répondre à nos questions, car il devrait prochainement s’exprimer sur ce sujet en commission à la Chambre des représentants.

17:20 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : droits de l homme, prisons, annexes psychiatriques |  Facebook |

20/11/2007

Sourd profond en prison (23-26/09/07)

Enquête évoquée sur le plateau de "L'info confidentielle Match" sur RTL/TVi le 23 septembre 2007 et publiée dans l'hebdomadaire "La Libre Match", le 26 septembre 2007

Il faut sauver le détenu David. Mais comment ?

 

048239Depuis un mois, David est détenu à la prison de Mons. Un prisonnier très peu ordinaire : sourd profond, ce jeune homme de 23 ans présente aussi des troubles de comportement qui pourraient relever de la psychiatrie. Lorsqu’on lui demande son âge, David est bien incapable de donner une indication précise. Connaîtrait-il la réponse qu’il ne pourrait pas plus la formuler avec des mots qu’avec la langue des signes qu’il ne maîtrise pas. Enfermé dans son monde du silence, il lui est arrivé durant ces trois dernières années de piquer des colères et d’avoir des attitudes provocatrices. Il a cabossé des voitures, il a dégonflé les pneus d’un véhicule de police, il s’est battu dans des centres pour sourds où il résidait. Sont-ce des raisons suffisantes pour faire enfermer David dans l’établissement de défense sociale Les Marronniers à Tournai – là où résident notamment des malades mentaux dangereux, des tueurs tel Derochette –, comme le préconise une décision du 12 septembre 2007 de la commission de défense sociale de Mons ? « Certainement pas. Un tel endroit n’est pas adapté aux sourds. David ne pourra y communiquer avec personne. Il lui faut un personnel spécialisé qui puisse le comprendre, pas des pilules ! », répondent plusieurs thérapeutes et des proches du malheureux. Où devrait-il aller alors ? Existe-t-il une place adéquate pour ce garçon dans les structures d’accueil existantes en Belgique ? Ce n’est pas évident du tout…

 

 

«Autant le jeter aux oubliettes. Ce n’est pas sa place. Il n’y a rien de prévu pour les sourds-muets dans un établissement de défense sociale (E.d.s.) comme Les Marronniers. David n’est pas fou et il est encore très jeune. Il peut apprendre, se stabiliser, trouver une voie vers le bonheur. Mais là, il va s’isoler encore plus, régresser et souffrir. C’est l’équivalent d’une condamnation à mort». Professeur de religion protestante à l’I.p.e.s. (Institut provincial d’enseignement spécial) à Ghlin, Danielle Manouvrier se dit catastrophée par le sort qui attend David M., un jeune homme sourd âgé de 23 ans actuellement emprisonné à Mons dans l’attente de son transfert à l’ E.d.s. de Tournai. Elle a également témoigné ce dimanche de son inquiétude sur le plateau de « L’info confidentielle Match » sur R.t.l.-t.v.i.

 

L’histoire de David est particulièrement douloureuse. Sourd profond, ce garçon est né dans un milieu extrêmement défavorisé. Il n’a jamais pu communiquer avec les membres de sa famille où personne n’a appris la langue des signes. En outre, selon sa maman qui s’exprime assez difficilement, il était régulièrement battu par son père. « Dès la crèche, David a été pris en charge à l’ I.p.e.s. D’emblée, ses professeurs ont constaté qu’il présentait un déficit global : manque de repères, faible conscience de son identité et, surtout, une grande difficulté à intégrer le vécu et les normes de la vie sociale », explique Danielle Manouvrier, qui a fait sa connaissance il y a dix ans.

 

Pratiquant la langue des signes – ce qui n’est pas le cas de David lui-même – ce professeur de religion protestante a pu, au fil du temps, trouver des codes pour communiquer avec ce garçon enfermé dans un monde de silence, de non communication et, c’est évident, de peur et d’angoisse. « Dans notre établissement où les professeurs sont très dévoués et conscientisés par leur mission, David était entouré d’une bienveillance particulière. Je ne dis pas qu’il n’y a jamais des moments de tension ou des difficultés avec lui, mais ce n’était pas plus grave qu’avec d’autres enfants. A l’I.p.e.s., David a notamment appris l’horticulture. C’est une activité qui lui convenait parfaitement bien. Il pouvait y travailler calmement, pendant des heures et des heures. Il en aurait oublié d’aller prendre son repas à midi », raconte l’enseignante.

 

Et puis, en juin 2004, tout a basculé : « A cette époque, il a assisté à une violente dispute familiale. Il n’a pas compris ce qui se passait et cela a provoqué un changement brusque dans son comportement. Une nuit, il s’est enfui. Et il a été retrouvé quelques heures plus tard, dans une rue de Mons, à quarante minutes à pied de l’I.p.e.s. David avait été pris sur le fait alors qu’il crevait les pneus d’une voiture de police. On l’accusait aussi de rébellion parce qu’il s’était débattu au moment où il avait été menotté par les policiers. Il sera finalement accusé d’avoir dégradé pas moins de quarante voitures sur son chemin avec une « masse »... En fait, il avait pris un petit marteau dans l’atelier de l’école ».

 

« David raisonne comme un enfant de 5 ans »

 

David découvre alors un nouvel univers : la prison, à Mons. « Il ne percevait pas la vraie nature du lieu où il se trouvait, croyant que c’était un internat un peu plus sévère », reprend Mme Manouvrier. En un tel endroit, il n’y a évidemment pas de personnes aptes à communiquer avec un garçon qui souffre de surdité profonde ; toute la bonne volonté dont les gardiens de cet établissement pénitentiaire ont toujours fait preuve à l’égard de David ne suffit pas à remplacer le travail d’un personnel spécialisé. Comble de la malchance, le jeune est initialement mal défendu par une avocate pro deo qui n’en a visiblement rien à faire de ce client pauvre et incapable de communiquer. Conséquence : la chambre du conseil renvoie ce jeune homme incapable de décliner son identité ou son âge... en correctionnelle, tel n’importe quel adulte qui serait responsable de ses actes.

 

« Quand j’ai appris cela, je n’en croyais pas mes oreilles », témoigne Danielle Manouvrier. « David raisonne comme un enfant de 5 ans. Un exemple : si vous lui demandez où il habite, il sera bien incapable de vous donner une adresse, que ce soit avec des gestes ou par l’écrit qu’il ne maîtrise pas du tout. Avec ses codes, tout au plus, il pourra dire à quelqu’un qui est formé à l’entendre qu’il réside là-bas, un peu plus loin, quand on tourne dans la rue à droite. Il était bien évidemment incapable de comprendre un tel procès. A vrai dire, on pourrait accuser David de tout et n’importe quoi sans qu’il sache faire valoir un quelconque argument de défense ».

 

L’audience du tribunal se tient le 30 août 2004. A l’époque, le quotidien  «La Dernière Heure» consacre un article à l’affaire et son titre est éloquent : « Quelle justice pour un sourd-muet ? De surcroît attardé mental, le jeune homme est abandonné quasi de tous. Procès inadéquat en chambre des vacations ». Danielle Manouvrier, qui a assisté à l’audience publique, estime que « David n’a rien compris de ce qu’on lui voulait. Il bénéficiait certes d’une traductrice en langue des signes très compétente, mais il ne possède pas ce langage, il a ses propres codes ». Procès équitable ?

 

"Il provoquait les gens" 

 

Le jugement tombe le 10 septembre 2004. David est déclaré irresponsable de ses actes et il est dirigé vers la commission de défense sociale qui devra décider de son orientation. Sa place n’est donc pas en prison, mais c’est là qu’il retourne en attendant qu’on lui trouve une place adaptée quelque part. Il y restera quelques mois avant qu’on le dirige vers La Bastide à Namur, un centre spécialisé qui accueille notamment des sourds souffrant de troubles mentaux. « David était déjà resté trop longtemps en prison et, finalement, il s’était adapté à cet environnement carcéral. Il a donc été désorienté par ce nouveau changement. Il ne s’est pas intégré. Il s’est battu avec un autre résident. Il a plusieurs fois manifesté des comportements agressifs. Retour à la case prison », résume Mme Manouvrier.

Directeur de La Bastide, Luc Walraedt confirme : « On a estimé que David était dangereux pour lui-même et pour les autres. Parmi les personnes qui sont à La Bastide, j’ai des sourds qui sont aussi aveugles. Des gens très fragiles, sans défense. On ne pouvait pas prendre de risques ».

 

En septembre 2005, David bénéficie d’une nouvelle libération à l’essai octroyée par la commission de défense sociale. Avec l’obligation de séjourner au foyer des sourds-muets Pas à Pas à Bruxelles. « David s’y plaisait mais, en même temps, il était loin des quelques personnes qui, comme moi, lui sont proches pour l’avoir suivi pendant longtemps. En avril 2006, je lui ai rendu une visite et, lorsque je suis partie, il a voulu me retrouver. Il est monté dans le véhicule d’une assistante sociale, il a roulé quelques centaines de mètres avant qu’on le retrouve. Le changement de vitesse était cassé. Une plainte a été déposée et il a été renvoyé vers la prison de Mons », explique Danielle Manouvrier.

 

A la mi-mai 2006, la commission de défense sociale se réunit une nouvelle fois et ordonne le placement de David à l’E.d.s. de Tournai au motif qu’« après avoir volé le véhicule de son assistante sociale, il réintégra la résidence. Ensuite, il porta des coups à son assistante sociale qui avait refusé de l’embrasser (...). Son état mental révèle un danger social, il ne respecte pas les conditions qui lui ont été imposées ». Toutefois, elle subordonne cette décision à l’expertise d’un psychologue. Et ce dernier rend un rapport favorable à David le 27 juillet 2006 : désormais, son état mental, qui s’est « suffisamment amélioré », ne nécessite plus qu’il soit envoyé aux Marronniers. Ce qui est entériné le 19 septembre 2006 par la commission de défense sociale. Quatre mois de prison plus tard, le 23 janvier dernier, David est de nouveau accepté à Bruxelles par l’asbl « Pas à Pas ».

 

Valérie Thomas, directrice de Pas à Pas, commente : « Mon opinion sur David a évolué avec le temps. Au début, j’étais de l’avis de Mme Manouvrier, que je connais très bien. Je pensais aussi qu’il souffrait surtout d’une carence affective qui n’avait rien de psychiatrique. Je me disais qu’en l’entourant bien, ce qu’on a fait avec toute l’équipe qui compte quarante personnes, on arriverait à quelque chose. Et donc, nous avons été des repères autant affectifs que d’autorité par rapport à lui. Il avait de très bons contacts avec certains d’entre nous, mais cela n’a pas suffi. Aujourd’hui, je retiens surtout que David a un comportement très provocateur. Les derniers diagnostics le concernant disent qu’il n’est pas psychopathe mais, à mon sens, la question se pose quand même. Il est très calme pendant des périodes relativement longues et puis il semble éprouver le besoin impérieux de faire quelque chose pour que la justice s’occupe de lui. Régulièrement, il cherchait à ce que les policiers lui mettent les menottes en faisant le fou en rue et, quand on le ramenait au centre, il fallait qu’ils les lui retirent non pas devant l’immeuble, mais dans sa chambre, sinon il n’était pas satisfait. Ce comportement est un appel que l’on a mis en rapport avec ce qu’il a vécu avec son père. Il révèle en tout cas une difficulté envers l’autorité. Pour nous, il devenait dangereux. Il sortait la nuit, il allait frapper dans des voitures, des portes de garages. Il provoquait les gens, cela pouvait devenir dangereux pour lui aussi ».

 

« S’il entre à Tournai, il est évident qu’il n’en sortira jamais »

 

Le 28 août 2007, l’échec du troisième placement est donc consommé et, quinze jours plus tard (12 septembre 2007), une nouvelle décision de la commission de défense sociale tombe comme un couperet : « L’intéressé aurait tenté de porter des coups à la responsable de l’institution où il était hébergé ; sa présence au sein de l’institution Pas à Pas n’est plus souhaitée. (...) La commission de défense sociale ordonne la réintégration (sic : il n’y a encore jamais séjourné effectivement) de M. David à l’établissement de défense sociale de Tournai ».

 

« On l’envoie dans le néant. Je ne peux pas y croire. C’est inacceptable ». Danielle Manouvrier n’a pas de mots assez forts pour traduire son désarroi. Elle argumente : « Bien entouré, dans une structure d’accueil à proximité de Mons où des personnes comme moi, des gens qu’il connaît et en qui il a confiance, pourraient venir le voir très régulièrement, je suis certaine qu’il pourrait retrouver un équilibre. Qu’il pourrait apprendre la langue des signes, communiquer et même travailler. Il aurait un avenir, il y aurait de l’espoir. Par contre, s’il entre à Tournai, il est évident qu’il n’en sortira jamais. Cela voudrait dire que la société qui ne trouve plus de place pour lui se contenterait de l’emmurer dans son silence, sans plus personne pour pouvoir communiquer jusqu’à sa mort. Dans le contexte des Marronniers où rien n’est prévu pour les sourds-muets, il va régresser et il deviendra non libérable à tout jamais. Quelle disproportion entre les bêtises commises et la peine infligée. David n’a tué personne ! On ne peut mettre ainsi un gosse de 23 ans sur un chemin de non-retour. Quand je constate qu’un chauffard ivre qui écrase et tue un enfant est, quant à lui, relâché après cinq jours, je m’interroge sur les valeurs prônées dans notre société ».

 

Bien qu’ils n’aient plus voulu de David dans leurs structures d’accueil, Valérie Thomas, la directrice de « Pas à Pas », et Luc Walraedt, le

directeur de « La Bastide », épousent le point de vue de Danielle Manouvrier sur un point essentiel : « La place de David n’est pas du tout aux Marronniers. En tant que sourd profond, il n’y trouvera pas les personnes qu’il faut pour communiquer. C’est une forme d’isolement extrême. Il va tourner en rond », disent-ils tous les deux. Toutefois, leur avis est moins teinté d’espoir. Il pourrait se résumer ainsi : « Tournai, ce n’est pas une bonne solution, mais on n’en voit pas d’autre ».

 

Luc Walraedt précise que, malheureusement, la détresse vécue par David n’est pas isolée : « En ce moment même, j’œuvre pour faire sortir un autre sourd de l’E.d.s. de Tournai afin de lui offrir à La Bastide un accueil adapté à son handicap. Au-delà de ces cas individuels, il faut mettre en avant un énorme problème structurel. Cela fait longtemps que l’on argumente auprès du monde politique pour que soient créés en Belgique des lits spécialisés en psychiatrie permettant un accueil spécifique des sourds qui souffrent de troubles mentaux et qui, pour certains d’entre eux, peuvent présenter un danger pour la société. Un tel centre fermé ne comporterait que quelques places seulement, ces cas ne sont pas si nombreux ».

 

Valérie Thomas confirme : « C’est un vrai drame. Il n’y a pas de centre adapté pour ce genre de pathologie en Belgique. On en viendrait à être réconforté par le fait que David semble se trouver plus à l’aise en prison que partout ailleurs. Mais, bien sûr, ce n’est pas une solution. Sur le plan éthique, ce serait même tout à fait inacceptable ».

 

« De toute manière, en ce qui concerne David, ce n’est pas de psychiatrie qu’il a besoin mais de bienveillance. Un premier rapport psychiatrique était plutôt négatif, mais il a été fait dans des conditions où David ne pouvait comprendre ce qu’on lui demandait. Deux autres rapports d’expertise ont suivi et ils lui sont tout à fait favorables », objecte Danielle Manouvrier.

 

800 détenus ne sont pas à leur place

 

Le premier rapport psychiatrique relève, de fait, que « David est dans un état grave de déséquilibre persistant », qu’« il n’a pas la conscience de mal agir », qu’il souffre d’une « déficience non liée à la surdité mais à un retard mental ». A mettre en balance, donc, avec l’un des rapports qui ont suivi, dont nous avons pu prendre connaissance : « David représente un danger quand il est livré à lui-même sans adulte pour le cadrer et le conseiller ou qu’il se trouve dans un contexte conflictuel ». Mais qui mentionne aussi qu’« un séjour dans une institution lui offrant un encadrement suffisant devrait permettre de réduire la dangerosité manifestée ».

 

Danielle Manouvrier lance donc un appel à toute institution dans les environs de Mons qui serait prête à donner une nouvelle chance à son protégé. L’avocat de David, Jean-Maurice Arnould, précise quant à lui que « Si une structure est prête à accueillir David, j’introduirai immédiatement un recours auprès de la commission de défense sociale pour soutenir la démarche ». Sera-ce la solution ? La bonne option ? Ce n’est évidemment pas à nous de trancher. C’est aux magistrats, aux assistants sociaux, aux médecins et aux proches de David de se positionner. Quoiqu’il en soit, il convenait de briser le silence qui entourait l’histoire de cet homme qui n’a pas la parole.

 

Pour lui, mais aussi pour d’autres qui sont dans son cas. Afin de rappeler qu’en Belgique, en 2007, près de 10% de la population carcérale, soit plus de 800 détenus, est constituée de personnes souffrant de troubles mentaux qui n’ont rien à faire en prison. Un problème dont on est parfaitement conscient au cabinet de la ministre de la Justice, Laurette Onkelinx. Sa porte-parole, Annaïk De Voghel, nous le confirme : « Leur place n’est pas en prison, ils doivent pouvoir bénéficier de traitements adaptés à leur pathologie. Afin de sortir progressivement les internés de prison, où le suivi thérapeutique est insuffisant, des lits M.s.p. (maisons de soins psychiatriques) et des places H.p. (habitations protégées) spécifiques sont en cours de création. Par ailleurs, le circuit de soins externes classique recevra des incitants financiers pour l’accueil d’internés. Ce plan devrait permettre de diminuer de 228 unités le nombre d’internés présents dans les établissements pénitentiaires. A terme, c’est-à-dire en 2010, il devrait libérer 800 places de prison, tout en améliorant le traitement de ce type de détenus ».

10:06 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : prisons, justice, droits de l homme, handicap |  Facebook |