10/03/2008

Daniel Ducarme (271207)

Entretien publié dans Paris-Match (Belgique), le 27 décembre 2007

« Si on veut sauver la Belgique, Bruxelles doit devenir une région à part entière »

 

dd_photo_officiellemodifDaniel Ducarme, le retour. Bien que réélu député à Bruxelles lors des dernières législatives, l’ex-président du MR et ministre-président de la Région bruxelloise a plutôt été discret depuis ses démêlés avec le fisc en 2004. Avec son nouveau look – imposé par la maladie qu’il combat depuis plusieurs années – et ses propos tranchés sur l’avenir de la Belgique, il revient au premier plan pour plaider une « association » de la Belgique francophone avec la France, si les Flamands devaient définitivement s’aventurer à remettre en cause la loyauté fédérale. Entretien avec l’homme politique mais aussi avec l’homme qui se cache, de moins en moins, derrière lui.

 

Paris Match Belgique. Votre récente apparition sur les écrans de la télévision belge a fortement marqué l’opinion publique. Par votre prise de position politique sur l’avenir du pays mais aussi, c’est évident, par votre apparence physique. Plus de barbe, plus un cheveu sur la tête… Vous allez bien ?

 

Je vais très bien. Je dirais même que j’ai la pêche. Bien sûr, j’ai été malade. Je n’ai jamais caché le cancer de la prostate que l’on m’a diagnostiqué en 2004. Je me soigne encore. Bien entendu, je puis comprendre que ma nouvelle apparence étonne : j’étais un paquet de poil ambulant et me voici chauve. Définitivement ? Je n’en sais rien et à vrai dire, peu m’importe. Des amis m’ont dit que mon nouveau look me rajeunissait, donc je ne suis pas chagrin. Loin de là, vraiment !

 

Dans un livre d’entretien avec Pascal Vrebos (1), vous avez déclaré à propos de votre maladie : « Ni guérison, ni rémission. L’espoir par la volonté ».

 

Oui, garder la volonté ! Et bien sûr se soigner, avec un suivi très régulier. Se dire aussi que les avancées de la recherche sont telles que l’on disposera bientôt de médications qui permettront de traiter cette maladie de manière différente. Ce qu’il faut par-dessus tout, c’est aimer la vie et je vous assure que je l’aime encore plus qu’avant cette épreuve. Plus et autrement ! C’est désormais ma vie d’homme qui a pris le pas sur celle du « tout pour la politique » que j’ai pu être.

 

La maladie a modifié l’apparence de votre corps. Diriez-vous donc qu’elle a aussi modifié l’intérieur de votre cœur ?

 

Si mon apparence a changé, ce n’est peut-être que provisoire… En revanche, mon cœur a été meurtri. Terriblement et définitivement. Et là, je ne parle plus de la maladie. J’évoque ce qu’on a dit de moi, ce qu’on a écrit sur ma personne. Je pense à des mises en cause injustes de mon honneur et de ma probité.

 

Vous évoquez bien entendu votre dossier fiscal ?

 

Oui. Le fait qu’on ait voulu me faire passer pour un fraudeur ou alors pour un distrait un peu stupide qui se serait mêlé de vouloir gérer la cité alors qu’il ne s’occupait même pas de remplir sa feuille d’impôt… J’ai tout expliqué et j’ai publié les preuves dans l’ouvrage que vous avez déjà cité (1). La réalité est très simple, limpide : fin des années 1990, début 2000, j’ai eu un conflit avec l’administration fiscale. Tel un homme libre, j’ai contesté le montant de mon imposition et puis, las d’un conflit qui ne débouchait sur aucune conciliation, j’ai décidé de me laisser imposer d’office à l’occasion de deux exercices, ce qui est parfaitement légal. C’est tout. Plus tard, j’ai gagné mes recours sur les sommes que je contestais. J’ai payé ce que je devais à l’Etat comme n’importe quel citoyen qui a légitimement défendu ses droits. Sans faveur, ni passe droit. Je ne dois pas un franc aux impôts. Je n’ai rien d’un fraudeur. Aucune faute n’a pu et ne pourra jamais m’être reprochée d’un point de vue éthique ou moral. Et encore moins, bien entendu, sur le plan pénal. D’ailleurs, dans le quotidien « La Libre Belgique », le meilleur journaliste fiscal du pays (N.d.l.r. : Patrick Van Campenhout) l’a écrit après avoir analysé mon dossier : « Ducarme blanchi par le fisc ». Qu’est-ce que je peux souhaiter de mieux ?

 

Il n’empêche : début 2004, votre différend avec l’administration fiscale vous a coûté votre poste de ministre-président de la Région bruxelloise. Et, plus de trois ans après, une partie de l’opinion vous voit encore comme un mauvais contribuable…

 

Si certaines personnes veulent rester sur une image fausse de la réalité, c’est leur problème, ce n’est plus le mien.

 

Cela vous énerve ?

 

Non, ce qui importe pour moi, c’est d’avoir pu tourner la page en prouvant mon honnêteté et, cerise sur le gâteau, en prouvant une fois encore ma capacité à rebondir face à l’adversité. Je vous rappelle qu’aux dernières élections législatives, j’ai pris le risque d’être cinquième sur la liste du MR à Bruxelles. J’ai été élu avec 10 000 voix de préférence. Pour un homme politique, n’est-ce pas la plus belle des réhabilitations ?

 

Après votre chute, vous êtes tombé malade parce que, inconsciemment, vous vouliez mourir ?

 

(Silence pendant dix secondes au moins.) Ce n’est pas à exclure. La maladie dont je souffre est présente dans la famille, mais il me semble que les obstacles que j’ai rencontrés sur mon chemin de vie en 2004 ont contribué à faire exploser cette faiblesse.

 

Qu’est-ce que l’épreuve a changé pour vous ?

 

Avant tout cela, pendant trente ans, je me suis comporté comme un « moine-soldat » au service de son parti. Tout le temps, entièrement. Corps et âme. De ce point de vue, j’ai fait ma révolution. Désormais, l’homme a sa vraie place à côté de l’homme politique.

 

L’homme ?

 

Oui, le père, le grand-père, l’ami bien plus attentif d’hommes et de femmes qui m’aiment pour ce que je suis, l’amoureux de ma femme, le curieux de tout, la personne avide de toujours découvrir des choses nouvelles, notamment sur le plan culturel.

 

Finalement, ce qui vous est arrivé est aussi une bonne chose… Vous appréhendez la vie autrement. Sans doute avec des valeurs plus signifiantes que précédemment…

 

Holà ! Attention aux poncifs. D’accord : ce que j’ai vécu, cela m’a fait réfléchir, mais j’ai le sentiment très net que cette manière peut-être plus sage de regarder l’existence était déjà naissante avant les événements de 2004. J’étais déjà en train de refaire ma vie avec ce regard plus détaché sur l’existence qui est aussi, je crois, une forme de maturité.

 

Quand vous regardez en arrière, vous vous dites que vous en avez fait trop ?

 

Non, que ce soit comme député, bourgmestre, chef de parti ou ministre, je garde un sentiment de devoir accompli. Bien sûr, j’ai souvent été très radical. Dans ce pays où règne une certaine tiédeur dans les débats d’idées, c’est une attitude qui déplaît. De sorte que je ne me suis pas fait que des amis… Dans le Hainaut, par exemple, en taillant des croupières aux socialistes. J’ai aussi secoué certains bien-pensants en dénonçant l’échec de l’intégration à Bruxelles. J’ai dû combattre pour créer le MR actuel, cela n’a pas été facile. Quand j’ai affirmé la nécessité de la prise en compte du fait régional bruxellois en menant une révolution de l’Iris, cela a créé un choc. Je l’ai fait consciemment parce que je ne suis pas quelqu’un de tiède. Il faut oser s’exposer et créer le débat. Je ne regrette rien.

 

Pas de regrets ? Même si vous avez reçu une « balle dans le dos » venant de votre propre camp politique au moment de vos « ennuis fiscaux » ?

 

En politique belge, quand véritablement vous marquez le coup, cela ne plaît pas.

 

On coupe les têtes qui dépassent ?

 

Tous les signes sont là pour le démontrer, non ? Même si nombreux sont ceux qui rentrent aux abris dès le premier danger ! Moi, j’assume mon franc-parler.

 

Des déceptions sur le plan humain, donc ?

 

Les déceptions sur le plan humain, elles sont énormes… J’ai beaucoup réfléchi à cela. J’ai pensé aux moments où j’ai exercé des responsabilités. Ai-je eu des comportements qui pourraient expliquer ces déceptions ? En toute honnêteté, j’estime avoir parfois été très dur sur le plan politique mais avoir toujours eu le souci de sauvegarder la dignité individuelle des gens… Dans ma propre meute, on a été dur avec moi sur le plan politique mais aussi sur le plan humain.

 

Ce qu’on vous a fait au sein même de votre famille politique, on pourrait appeler cela un lâchage ?

 

C’est allé du lâchage au lynchage.

 

Pour arriver là où vous êtes arrivé, il faut un côté « requin », non ? En d’autres termes, vous avez certainement fait cela à d’autres avant de le vivre vous-même ?

 

Non, vraiment pas.

 

Alors, vous ne comprenez pas ?

 

Je me dis qu’à partir du moment où j’avais mis la barre si haut dans tout ce que je faisais, ce qui s’est passé était relativement inévitable. Je croyais que cela ne m’arriverait pas. Comme le croit peut-être celle ou celui qui est en train de lire ce que je vous dis maintenant, qui est engagé comme je l’ai été… Et qui n’y échappera pas.

 

Mais votre fils Denis a embrassé une carrière politique ! Il est député… Vous auriez du le décourager de se lancer dans cette arène ?

 

On ne fait pas des enfants pour soi. J’ai toujours voulu que mes enfants soient des êtres autonomes et responsables. Capables de poser des choix par eux-mêmes. Mon message a toujours été qu’ils creusent leur propre sillon, pas qu’ils s’inscrivent dans le sillage de leur père ou de leur mère. Denis s’est lancé en politique parce qu’il avait de l’intérêt pour cette activité ; certainement pas à ma demande ou sur mon conseil. Il y a d’évidence, depuis mon père qui était gendarme jusqu’à mes fils qui sont passionnés par la chose publique, une envie dans la famille de servir l’Etat. Lucas, par exemple, s’intéresse de très près à tout ce qui touche à la qualité du service public en Belgique.

 

Après vos ennuis, il a renoncé à son mandat de sénateur…

 

Oui, c’est une décision qu’il a prise à 25 ans et je trouve que cela démontre qu’il a du caractère. C’est une personnalité très forte. Il sait où il va.

 

Etre le fils de Daniel Ducarme, c’est un avantage ou un inconvénient ?

 

Etre un «fils de», c’est toujours un inconvénient.

 

C’est tout de même plus facile d’entamer certaines carrières…

 

Les gens croient cela mais c’est tout à fait le contraire. Regardez en politique le nombre de « fils de » que l’on a jugé à l’aune du père. C’est comme les médecins et les avocats qui sont «fils de» et dont on se demandera toujours s’ils sont aussi bons que le père. C’est très difficile de se situer dans de telles filiations.

 

Vous avez qualifié votre milieu professionnel de « monde de brutes » ?

 

Oui, c’est très brutal… Le problème, c’est que le positionnement des personnes l’emporte sur le combat des idées. C’est la lutte des places et elle est renforcée par notre système électoral… Faire de la politique, cela ressemble parfois au jeu de la chaise musicale. Au début, c’est bon enfant. A la fin du jeu, quand il ne reste que les plus forts, cela peut devenir plus vif, voire très brutal. 

 

Les noms de ceux qui ont «lâché» ou «lynché» au MR, cela reste une question taboue ?

 

Si vous acceptez des responsabilités telles que celles que j’ai exercées, cela vous donne du pouvoir, bien sûr, mais surtout un devoir de réserve. Quoiqu’il arrive, il faut garder le recul suffisant. Balancer des noms, ce serait une forme de laisser-aller personnel, un acte destructeur. Or, durant toute ma carrière politique, je n’ai eu d’autre ambition que celle de construire.

 

Du jour au lendemain, vous avez dû quitter l’un des sommets du pouvoir en Belgique. Que ressent-on en de telles circonstances ?

 

Il y a un sentiment de chute difficile à gérer, voire même à décrire… Mais ce qui m’a le plus éprouvé, c’est que j’avais des projets en cours, des choses à dire et à faire pour donner beaucoup plus de force et d’autonomie à la Région de Bruxelles-Capitale. Ce n’est même pas un combat inachevé, on m’a empêché d’en découdre comme je le voulais. J’ai été arrêté dans mon élan, comme un sportif qui se serait préparé pour une grande compétition et qui en aurait été interdit quelques jours seulement avant son début. Plus grave encore, c’est comme si on m’avait accusé de dopage pour révéler, après la fin de la compétition, que les tests étaient faux.

 

De votre enfance, on sait que vous en avez passé une partie dans un internat, c’est à peu près tout…

 

Mon enfance, c’est mon jardin secret.

 

Il faut parfois gratter dans le passé d’un homme pour comprendre les fondements de son action…

 

Dans mon enfance, l’une de mes grands-mères s’est beaucoup occupée de moi. On pourrait presque dire qu’elle m’a élevé. C’était une personne qui avait terriblement souffert de la guerre. Et c’est ce qui a déterminé mon engagement initial en politique. Un engagement européen pour une pleine réconciliation

des peuples.

 

En tant que président du MR international, vous passez pas mal de temps en France. Est-ce cela qui vous fait prendre les couleurs locales et vous amène à suggérer un rapprochement entre les francophones de Belgique et ceux d’outre-Quiévrain ?

 

Je me sens belge ! Mais il est exact que je connais bien la France et les Français. C’est d’ailleurs cette connaissance de l’Hexagone qui fait que je ne me suis jamais affiché comme rattachiste. Les Belges francophones ont à la fois une grande proximité culturelle avec la France et une identité tout à fait particulière. Je souhaite que nous cultivions cela dans le cadre d’une Belgique nouvelle et stabilisée. Mais j’ose effectivement dire que si la Flandre ne nous considère pas mieux, il est décent de s’assumer. Dans ce cas, il ne faut pas s’accommoder d’un rattachement pur et simple. Je plaiderais plutôt pour une « association » avec nos voisins de ce que j’appelle la « Belgique française » composée des régions wallonne, bruxelloise et germanophone… Et cela seulement, c’est évident, et je tiens à le répéter, s’il devait être définitivement établi dans un avenir plus ou moins proche que les Flamands ne veulent plus d’un destin commun dans un Etat belge repensé.

 

Que faudrait-il notamment « repenser », selon vous ?

 

Il est essentiel d’enfin donner un statut de Région à part entière à Bruxelles ! Il faut établir une parfaite égalité entre les communautés nationales. Mon discours est d’affirmer que si les Flamands refusent un nouveau pacte des Belges dont l’affirmation de Bruxelles est l’une des clés, nous devrons nous faire une raison… Et nous assumer sans craintes. Nous devrons alors être prêts à prendre en charge notre destin et notre autonomie.

 

Les mots que vous avez utilisés récemment devant une assemblée de militants du MCC sont très forts, voire définitifs : « Il ne faut plus se voiler la face. François Perin a raison. La Belgique est à bout. Je crois même qu’elle ne tient plus debout. Nous sommes arrivés à la croisée des chemins »… C’est fini, vous n’y croyez plus ?

 

La Belgique telle qu’elle existe maintenant, je n’y crois plus. On est arrivé au bout du processus de régionalisation et de communautarisation entamé à la fin des années 1960.

 

Nous sommes au bout d’un cycle, il faut bâtir autre chose. On a besoin de ce nouveau pacte des Belges qui se fondera, je le répète, sur l’affirmation régionale bruxelloise pour porter Bruxelles au rang des grandes métropoles européennes. Le Bruxellois doit être maître chez lui, avec une autonomie constitutive et financière lui permettant d’entamer des grands travaux. A partir de là, on pourra mieux travailler à la cohérence des francophones au travers de partenariats équilibrés entre les Régions bruxelloise et wallonne et, s’ils le veulent, avec les germanophones dont on connaît l’attachement à la Belgique. Face à une Flandre qui nous dit ce qu’elle ne veut plus, sans oser vraiment dire ce qu’elle veut, il faut être proactif. Si on veut sauver la Belgique, cela dépendra beaucoup plus qu’on ne le croit des francophones.  Si nous nous contentons d’une attitude romantique et attentiste, il s’agira bien plus que d’une erreur : ce sera un comportement d’échec !

 

Que deviennent les Flamands de la capitale dans vos projets d’affirmation de l’identité, forcément francophone, de Bruxelles ?

 

Je continue à tendre la main aux Bruxellois flamands comme je l’ai fait quand j’ai négocié les accords du Lombard. Ils devraient bénéficier des dispositions de protection des minorités, etc… Mais on n’en est pas encore là. Il faut demander aux Flamands s’ils acceptent de donner un statut de Région à part entière à Bruxelles. S’ils sont d’accord de couler cela dans des textes, eh bien continuons ensemble. Si ce n’est pas possible, on ne va tout de même pas rester à se faire « baffer » !

 

Si un jour, on « s’associait » à la France, que deviendrait le Roi ?

 

Je suis attaché à la famille royale, au drapeau belge, à notre hymne… Dans le cadre d’une association, ces symboles ne disparaîtraient pas. La voie du pragmatisme passerait certainement par une mise en commun de certaines matières dites régaliennes, comme les Affaires étrangères ou la Défense nationale, mais la « Belgique Française » conserverait une identité propre et sa pleine autonomie dans la gestion de nombreuses compétences. J’insiste encore : on évoque ici le scénario catastrophe ! J’espère qu’on va pouvoir s’en sortir autrement…

 

Il faudra aussi revoir les frontières de la Région bruxelloise ?

 

C’est évident. Et il n’y a pas que le Brabant flamand qui soit concerné, il y aussi le Brabant wallon.

 

Waterloo, cela fait partie de Bruxelles ?

 

Si vous deviez avoir un referendum pour savoir à quelle région souhaitent appartenir les habitants d’un certain nombre de localités du Brabant wallon, voire même de certaines communes des provinces de Liège et du Hainaut, on serait étonné. Bruxelles et son influence rayonne très loin au-delà de ses frontières actuelles. C’est un débat que je veux lancer car il est très important pour l’avenir. Au-delà du rôle pivot des Etats nations, le développement des métropoles et leur maillage entre elles seront déterminants. Bruxelles ne doit pas rater son rendez-vous avec l’Histoire, les dix ou vingt années à venir vont être cruciales à cet égard.

 

Est-ce le sens de l’histoire pour la Région bruxelloise d’avoir un aéroport toujours plus grand, toujours plus bruyant et si près de zones habitées ?

 

Certainement pas. Et je ne parle pas uniquement en termes de nuisances. Il faudrait aussi aborder la question de la sécurité qui est posée par le survol continu de zones densément peuplées. Il n’y a qu’à Bruxelles que l’on voit que l’on voit cela, c’est invraisemblable.  C’est pour cela aussi que des gens quittent les 19 communes pour aller s’installer en Wallonie, notamment dans le Brabant wallon.

 

Quelques mots sur l’échec de l’orange bleue ?

 

Je ne veux pas évoquer des négociations auxquelles je n’ai pas participées, ce ne serait pas correct. Je connais la difficulté de l’exercice et la facilité que d’aucun ont à le commenter…

 

On vient tout juste de trouver une « alliance » hétéroclite pour former un gouvernement intérimaire, ne serait-ce pas qu’un système D pour arrêter le compteur de la crise pendant les fêtes ?

 

C’était surtout la seule formule d’urgence à retenir. La sortie de crise était indispensable pour la crédibilité du pays à l’étranger. Mais aussi pour la crédibilité du monde politique au regard des citoyens alors que la longueur exceptionnelle de cette crise était de nature à renforcer l’antipolitisme et le sentiment que l’on ne s’occupe pas des vraies difficultés rencontrées par la population. La prise en charge du volet socio-économique par Didier Reynders va donc s’avérer bien utile. Pour le volet institutionnel, j’espère qu’Yves Leterme tirera les enseignements de ses échecs. Mais c’est une évidence : rien n’est encore réglé sur le plan institutionnel et le moment reste extrêmement critique !

 

Avec le recul que vous avez aujourd’hui, n’avez-vous pas le sentiment que le débat politique belge manque décidemment de hauteur, de grandeur. La terre est en train de mourir et ici on parle de BHV, ce n’est pas très sérieux…

 

Il faut poser la question aux flamands ! C’est à eux d’expliquer pourquoi tout ce qui échappe à leur agenda institutionnel n’a plus d’intérêt à leurs yeux. Vous dites que ce n’est pas très « sérieux » par rapport à des enjeux fondamentaux pour l’avenir de notre planète ? Je suis d’accord. 

 

Nous savons que vous appréciez cette citation de J-F Kennedy : « Il ne faut chercher à rajouter des années à sa vie mais plutôt de rajouter de la vie à ses années ».  C’est au fond l’enseignement qui traduit le mieux, ce qui est aujourd’hui votre état d’esprit ?

 

Certainement. Je vous le dis, j’ai fait ma révolution. Je m’occupe mieux de mes proches et de moi-même. Pour ce qui est de la politique, j’ajouterais cette expression populaire : « désormais, je suis sur la croûte du pain ». En d’autres termes, je vois les choses avec plus de recul, sans doute avec moins de passion. Je l’espère, avec plus de sagesse. J’ai appris que celui que ne connaît pas la traversée du désert ignore la richesse des oasis. Les préoccupations de devenir personnel sont derrière moi. J’ai été réélu, c’est ma plus belle victoire. Je ne suis pas à la recherche de mandats. Je ne désire que d’aider. Et bien sûr, je garde ma liberté de parole. C’est avec un sentiment d’utilité que je plaide très fortement pour l’autonomie constitutive de Bruxelles, exactement comme on l’a donnée à la Flandre et à la Wallonie. C’est vraiment le nœud gordien à trancher pour l’avenir de la Belgique ! L’incontournable dans le nouveau pacte des Belges que j’appelle de mes vœux.

 

(1)        : « Daniel Ducarme règle ses comptes », entretiens avec Pascal Vrebos, Editions Luc Pire, 2006.

 

Petits conseils…

 

- Que diriez-vous à un jeune de 20 ans qui veut se lancer en politique ?

- Ne cherche pas à faire carrière. Saches que tu dois prendre des risques, que le meilleur comme le pire peut arriver. Si tu n’es pas prêt à te battre, à exprimer haut et fort tes idées, même parfois en sachant que tu peux te tromper, laisse la place à d’autres.

 

- Des gens comme Reynders, Di Rupo, Milquet, moins Javaux sans doute, sont tellement dans leur truc ; Tellement prêts à en découdre, à être partout et tout le temps… On a l’impression la politique occupe toute leur vie. A l’aune de votre expérience, quel conseil leur donneriez-vous ?

- Je leur dirais que cela devient dangereux quand l’action politique qui peut procurer une certaine ivresse devient le seul sens de la vie. C’est même dommage d’en arriver là. D’expérience, je dirais aussi qu’il est important d’être toujours entouré d’amis pour garder les pieds sur terre.

 

10:03 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : ducarme, mr, belgique, politique |  Facebook |

03/03/2008

Alain Berenboom (191207)

Entretien publié dans "Paris-Match" (Edition belge), le 19 décembre 2007

 

Alain Berenboom : «Il faudra faire avec Yves Leterme »

 

47_blog_pic_thumbYves Leterme est-il décidemment trop maladroit pour devenir Premier ministre ? Dans de récentes interviews accordée à la presse néerlandophone, « Monsieur 800 000 voix » – « Monsieur 800 000 gaffes », titrait un quotidien francophone – a donc encore lamentablement dérapé en comparant la RTBF à la tristement célèbre « Radio Mille Collines » qui fut complice du génocide commis au Rwanda. Une bêtise de plus. Rédhibitoire ? Leterme doit-il être jeté aux oubliettes de l’histoire de Belgique ? Doit-il faire un pas de côté après cette sortie médiatique catastrophique qui, malheureusement, en ce qui le concerne, n’a rien d’une première ?

 

Certainement pas, estime l’écrivain, avocat (notamment du Roi), professeur à l’ULB et chroniqueur au «Soir» Alain Berenboom. Dans l’interview qu’il nous accorde, cet intellectuel bruxellois, ce passionné de Tintin qui transpire la Belgique par tous ses pores, préfère nous mettre en garde contre une lecture par trop francophone de la crise, des soubresauts, atermoiements et autres psychodrames plus ou moins importants, plus ou moins sérieux et parfois tellement puérils.

 

« Rien ne sert de diaboliser Leterme », dit l’écrivain. « Par contre, dans une démocratie, il est impératif de respecter le résultat des urnes. Et donc, qu’on l’aime ou pas ce M. Leterme, il faudra faire avec… Dire cela n’absout pas cet homme de sa faute - sa comparaison entre la RTBF et « Radio Mille Collines » est tout à fait inacceptable. Il est aussi évident que Leterme doit encore poursuivre son apprentissage de la vie et cultiver ce qu’il pense être son sens de l’humour, pour le raffiner ».

 

Paris Match Belgique. Après le récent dérapage verbal d’Yves Leterme, la question de sa capacité à gouverner un pays aussi complexe que la Belgique ne se pose-t-elle d’une manière plus forte que jamais ?

 

Alain Berenboom. Et si on voyait un peu les choses autrement qu’au travers de notre prisme hostile de francophone ? Et si je vous répondais qu’en fin de compte, cet homme est peut-être idéalement placé pour gouverner la Belgique !

 

Ah bon ?

Eh bien, oui ! Ce brave homme semble avoir toutes les caractéristiques du Belge. C’est un type complexe qui essaie de communiquer au travers de phrases paradoxales et d’un certain humour. Je remarque aussi qu’il parle les deux langues nationales de manière parfaite. Et puis, n’est-il pas très complexé ? Ne la joue-t-il pas trop humble par moment ? Je vois aussi un homme qui considère que la « valeur travail » est essentielle. C’est donc bien un bon représentant de la Belgique d’aujourd’hui… Et j’ajouterais aussi, malheureusement, que la pâleur de sa personnalité, cette absence de charisme est bien à l’image du monde politique actuel. Leterme est le produit de sa communauté mais aussi celui de son époque.

 

Ce « bon Belge » que vous décrivez, il commence à énerver tout le monde dans le pays, non ?

 

Hé là ! C’est encore le francophone qui pose la question ? Regardez les sondages dans le nord du pays : après six mois de crise, l’opinion publique flamande est restée très stable. Notre « Gaston » national n’a de toute évidence pas déçu ses électeurs. Seul le SPa a tendance à perdre encore des plumes tandis que le cartel CD&V-Nva reste en tête. Avec le même score d’ailleurs !

 

Et donc ?

 

On doit accepter la réalité telle qu’elle est : en Flandre, malgré un certain émiettement de l’électorat, celui-ci s’est très nettement déplacé à droite – le SP.a et Groen ne représentent qu’1/5e des élus – et c’est le « CVP » nouvelle mouture qui est à la barre. Pour en finir avec cette plaisanterie qui perdure depuis six mois, il faut que les francophones ne jouent plus aux aveugles : qu’on le déplore ou pas, le renforcement du discours communautaire, pour ne pas dire nationaliste, au nord du pays, est un fait. Durant cette crise, c’est sans doute l’erreur magistrale qui a été commise tant au niveau des hommes politiques que de l’opinion publique francophones : on n’a pas mesuré à quel point l’idée d’une réforme de l’Etat était incontournable pour les Flamands. Aujourd’hui, à la veille de Noël, Leterme a raison de souligner qu’il a amené tous les partis francophones à cette idée de révision de la Constitution. Souvenez-vous, il y a six mois, nos représentants n’avaient qu’une seule phrase en bouche : « On ne touche pas au communautaire. Sauf pour des réformes de façade ne demandant par la majorité des deux tiers… ».

 

La suite de votre raisonnement, c’est que Leterme sera donc l’incontournable prochain Premier ministre ?

 

Non seulement cela. Lui et ses amis, tant du CD&V et de la N-VA, seront utiles au travail de réforme à venir dans la mesure où tous ces gens ont fait un vrai travail de réflexion et de proposition sur le plan communautaire ! Ils ont réfléchi concrètement aux aspects du remodelage institutionnel du pays. Du côté francophone, on est désormais en retard. On pensait encore pouvoir éviter l’inévitable débat et on est venu à la table de négociation sans véritable programme communautaire. Il est vrai que certains croyaient qu’après huit années d’opposition, le CD&V aurait un tel appétit de pouvoir qu’il céderait sur le communautaire… Eh bien, non ! Peut-on reprocher à Leterme de n’avoir pas trahi ses électeurs ? Et aujourd’hui, puisqu’on va tout de même passer par l’étape « réforme de l’Etat », il faudra que les francophones réfléchissent à un programme cohérent en ce domaine. Quelque chose de plus développé maintenant que « Non, on ne touche à rien »...

 

Mais tout de même, un personnage comme Yves Leterme à la tête du pays, un homme qui dit si facilement des inepties, qui est si peu diplomate…

 

Des personnages un peu lourds dans leur manière de s’exprimer, on en a déjà eu quelques-uns au plus haut niveau en Belgique… Et tant les Bruxellois que les Wallons n’ont certainement pas de leçon à donner aux Flamands en la matière. Un homme comme Michel Daerden, par exemple, c’est un modèle pour les jeunes générations de ce pays ?

 

Mais ce bonhomme-là, il n’a jamais comparé notre service public d’information à une chaîne de radio génocidaire…

 

Je suis d’accord. Ce que Leterme a dit là est complètement ignoble, scandaleux. A l’égard des journalistes bien sûr, mais encore plus à l’égard des victimes du génocide. C’est un propos tellement banalisant qu’il en est négationniste, c’est évident.

 

Et ensuite, Leterme ne s’est pas vraiment excusé…

 

C’est là le vrai problème. Après tout, au bout de six mois de négociations houleuses, compliquées, harassantes, on aurait pu encore dire : « Il a dérapé, il est fatigué, il a pété un plomb, mais bon, il s’excuse platement et de toute évidence, sincèrement »… Mais il faut bien remarquer qu’il ne s’excuse pas vraiment, voire pas du tout. Et c’était déjà un peu ce qui s’était passé après l’épisode de la Brabançonne. Cet homme a un problème de psychorigidité. Je l’ai aussi entendu du dire : « J’essaie de me contrôler sans arrêt », ce qui est un aveu extraordinaire. Il a donc un vrai problème avec lui-même, une difficulté personnelle qu’il devrait analyser pour son propre équilibre. Maintenant, pour gérer le pays, cet homme sera entouré et cela ne devrait pas avoir de conséquences...  Mais Yves Leterme peut-il se gérer lui-même ? C’est une autre question. Inquiétante, c’est exact. Que ce soit dans l’affaire de la Brabançonne ou celle de ses déclarations sur la RTBF, il aurait pu s’en sortir en osant un regard critique, voire ironique et détaché sur lui-même. C’est quelque chose qui s’apprend. En fait, cet homme doit encore apprendre à vivre !

 

D’accord, il a un problème pour gérer ses excuses… Mais ne doit-on pas d’abord s’interroger sur ce qui le pousse, au départ, dans une sorte de processus d’échec répétitif, à sortir des âneries devant les micros et les caméras ?

 

Je crains que cet homme soit sincère. Il veut manier ce qu’il croit être une sorte d’humour provocateur… Il y a quelque temps, quand il prétendait à « Libération » que les francophones étaient incapables d’apprendre le flamand, il pensait vraiment faire de l’humour…

 

Vous le trouvez un peu c…, c’est cela ?

 

Non, je dirais que c’est un homme qui apprend. On ne devient pas Coluche du jour au lendemain. Cela nécessite un apprentissage ! C’est d’ailleurs plus difficile de devenir drôle que de devenir Premier ministre…

 

C’est un personnage de roman ?

 

Oui. Il y a chez lui une ambition extraordinairement cachée derrière une fausse modestie tellement évidente. C’est un succulent personnage ! Quel effort pour sortir du lot et, dans le même temps, pour paraître modeste. Quelle guerre intérieure il doit y avoir chez ce personnage introverti contraint de parader au premier plan !

 

Dans le fond, on en revient à ce que vous disiez au départ. Une petite psychothérapie et tout devrait aller mieux…

 

Et ce serait parfaitement à l’image de cette Belgique qui aurait aussi besoin de sa psychothérapie collective. Il y a un problème d’autisme dans ce pays : chaque communauté ne regarde que ses propres problèmes.

 

Vous le présentez comme une victime. Mais si Leterme était un pervers ?

 

(Il rit de bon cœur) Le plan « pervers », ce serait que Leterme n’en aurait rien à faire de l’aboutissement des négociations fédérales ; qu’il serait le cheval de Troie des thèses séparatistes de la N-VA dans son propre parti ; qu’en fin de compte, ce serait à dessein qu’il mettrait de l’huile sur le feu communautaire… Cela le rendrait encore plus romanesque ! Mais il ne sert à rien de formuler de telles hypothèses. La règle de base, on la connaît : c’est le leader du principal parti qui prend la tête du gouvernement. Ce sera donc Yves Leterme qui deviendra le Premier ministre fédéral d’une Belgique en voie de réforme. De toute façon, le CD&V, dont le président est un personnage étonnant de transparence, n’a pas grand monde à proposer pour occuper cette fonction.

 

En résumé, comme on dit en Belgique, « il faudra faire avec » ?

 

Si on veut respecter la démocratie, cela me semble être une évidence. Il faudra « faire avec » Leterme…

 

 « Arrêtons de croire que tous les hommes politiques flamands sont des Vlaams Belang déguisés en démocrates »

 

Ne trouvez-vous pas que la crise belge actuelle est énorme alors qu’elle tourne autour d’un débat d’idée tout petit, petit…

C’est surtout un débat dont le citoyen ne maîtrise pas les enjeux ! On ne voit plus très bien qui veut quoi et pourquoi... J’ai même le sentiment que dans le personnel politique, certains ne s’y retrouvent plus très bien. Il y a d’évidence un travail de dialogue et de recherche de compréhension à fournir. Quand les Flamands nous disent « réforme », on comprend « séparation ». Je suis persuadé que la grande majorité des Flamands ne veulent pas la fin de la Belgique ; ils désirent seulement des meilleurs outils pour faire fonctionner leur Région. Mais ces Flamands sont aussi en déficit d’explication à propos de ce que la réforme qu’ils proposent pourrait apporter aux autres régions. Le vrai problème qui ressort de cette crise, c’est une perte de confiance. Nous, les francophones, arrêtons de croire que tous les hommes politiques flamands sont des Vlaams Belang déguisés en démocrates. Les hommes du Nord qui participeront au pouvoir dans les semaines à venir ne mentent pas : ils veulent réformer les institutions pour qu’elles tournent mieux. A nous, à nos hommes politique, de construire aussi un programme de propositions concrètes sur le plan communautaire qui dépasse le trop simple ‘‘non’’. Punt aan de lijn ! »

 

Le costume est-il trop grand ?

Qu’on partage ou pas leurs idées, certains hommes sont taillés sur mesure pour la fonction supérieure qu’ils ambitionnent d’atteindre. En France, des personnages comme Mitterrand ou Sarkozy sont certainement des exemples éloquents d’hommes dont le destin de présidentiables était su de tous avant même qu’ils fussent élus, voire même qu’ils se déclarent candidats. Bien sûr, le personnel politique belge est ce qu’il est, bien sûr, comparaison n’est pas raison. Toutefois, on ne peut être qu’inquiet en voyant, chez nous, le petit calibre de l’homme qui est - qui reste - malgré ses gaffes à répétition, le Premier ministrable le plus cité. A force de dire des âneries, Yves Leterme donne de plus en plus l’impression de vouloir endosser un costume bien trop grand pour lui. Avec un CVP, pardon un CD&V, dans le rôle du tailleur qui, tel celui du sketch de feu Fernand Raynaud, rassure sans cesse le client : « Mais oui ce costume est bien pour toi, Yves. On va juste encore faire une retouche »… Comme le dit Alain Berenboom dans l’entretien qu’il nous a accordé, la plaisanterie a assez duré. Surtout, elle ne fait rire personne dans un pays où les citoyens continuent à attendre du monde politique des réformes plus concrètes, plus palpables, plus liées à leur quotidien… Des réformes contre la vie chère, par exemple. Et cela même si, désormais, une réforme de l’Etat semble être devenue incontournable pour empêcher une victoire des indépendantistes flamands et sauver quelques (beaux) meubles de la maison Belgique. (M. Bf.)

 

 

12:11 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : belgique, leterme, politique |  Facebook |

14/02/2008

Belgique (121207)

Entretien publié dans l'hebdomadaire "Paris Match" (Edition Belge), le 12 décembre 2007

 

Jean-Pierre Stroobants :

« NOUS SOMMES BIEN LE PAYS DU SURREALISME »

 

compo_belgiqueCorrespondant permanent du "Monde" à Bruxelles, ancien rédacteur en chef du "Vif-L’Express", ancien rédacteur en chef adjoint du quotidien "Le Soir", maître de conférences invité au département COMU de l’université catholique de Louvain, le journaliste belge Jean-Pierre Stroobants est un observateur averti et expérimenté des soubresauts à répétition de la vie politique du Royaume.  Pour lui, « Yves Leterme s’est lui-même emprisonné dans le carcan qui l’a empêché d’aboutir ».

 

Paris Match Belgique. Quand vous croisez un confrère français et que vous devez lui résumer la « crise belge » en deux mots, par où, commencez-vous ?

 

Jean-Pierre Stroobants. Hum… Expliquer ce qui passe en Belgique en deux mots, c’est tout bonnement impossible ! J’entamerais le propos en évoquant, disons, «une crise complexe dans un pays complexe…» J’aurais tendance à remonter à 1831. Peut-être faudrait-il que je donne à ce collègue quelques éléments d’informations relatifs à l’histoire du mouvement flamand. Que je lui raconte ces frustrations et ces injustices d’un passé lointain qui, aujourd’hui encore, nourrit encore un certain romantisme culturel et l’inconscient collectif de la génération Leterme. Je lui dirais que ce que la Belgique vit en ce moment n’est pas seulement une crise linguistique, que ce n’est pas un incident soudain ; plutôt le fruit d’une longue chaîne historique dont tous les maillons devaient conduire, un jour ou l’autre, à ce type d’affrontement. Il est évident que j’ajouterais un petit commentaire sur un acteur dont le rôle a été tragiquement central dans la crise actuelle. Je veux parler d’Yves Leterme, bien entendu.

 

Et qu’en diriez-vous ?

 

Contrairement à ses prédécesseurs - je pense à des personnalités telles Martens, Dehaene ou Verhofstadt - Yves Leterme ne s’est pas bien préparé à la fonction qu’il envisageait d’occuper. Quand on a l’ambition de devenir le Premier ministre d’un pays compliqué comme la Belgique, il faut savoir jeter des ponts vers toutes les communautés. Avoir une stature d’homme d’Etat, être au dessus de la mêlée. De ce point de vue, le bilan de l’homme aux 800 000 voix flamandes est très négatif. Et puis, fait unique dans l’histoire du pays, il s’est pris deux fois de suite les pieds dans le tapis en temps que formateur ! Dès lors, de grosses questions se posent sur sa véritable compétence…

 

Outre le constat qu’il est peu ou pas rassembleur, ne peut-on pas aussi dire de l’ex-formateur qu’il manque cruellement d’expérience pour prendre en main, dès à présent, le gouvernail de la Belgique ?

 

En effet, Leterme n’apparaît pas comme quelqu’un qui disposerait de l’expérience nécessaire pour devenir Premier ministre dans un contexte fédéral aussi difficile… Il est arrivé dans le débat national comme un matamore tout en ne disposant que d’un acquis très limité. En fait, ses véritables débuts au premier plan sont très récents. Ils remontent à la fin des années 1990, au moment où il devient chef de groupe des sociaux chrétiens flamands à la Chambre. Inexpérimenté, il s’est en outre enfermé dans un carcan et, de la sorte, il s’est empêché d’aboutir. Je pense à ses slogans électoraux trop définitifs et bien entendu à ce cartel avec la N-VA ; tout le monde savait dès avant le 10 juin qu’il s’agissait d’un mouvement séparatiste à peine plus modéré que le Vlaams Belang sur le plan communautaire. Bref, la conséquence de tout cela, c’est que pour la première fois, le loup a été introduit dans la bergerie fédérale…

 

On ne s’étonnera évidemment pas ensuite que le loup ait mordu…

 

Evidemment que non. Bart De Wever, d’étape en étape, a confirmé qu’il jouait bien ce rôle de prédateur avide de mordre dans la Belgique… Mais ce qui est plus signifiant et certainement plus inquiétant, c’est de constater à quel point le leader séparatiste a tenu Leterme en otage… Ainsi d’ailleurs que la totalité du CD&V et, finalement, toute la négociation fédérale ! Tout cela avec ses cinq petits sièges à la Chambre… Leterme et ses amis du CD&V portent la responsabilité d’avoir permis à un mouvement minoritaire d’exercer un chantage au radicalisme flamingant. C’est tout sauf habile quand on veut mener une négociation fédérale dans un pays comme la Belgique.

 

Derrière cette erreur stratégique, il y a toutefois le « contexte flamand », dont Yves Leterme ne pourrait être détaché. La photo politique actuelle de la Flandre n’est guère réjouissante…

 

Il est vrai que Leterme est aussi le produit de son époque. Si on additionne les voix de l’extrême droite radicale, celles des nationalistes de la N-VA, des populistes de la liste De Decker et d’une fraction non négligeable du CD&V, cela donne du crédit aux hypothèses de Philippe Dutilleul dans « Bye Bye Belgium » : de 40 à 50 % de l’électorat flamand se sont affichés « autonomiste », pour ne pas dire séparatiste…

 

Le mobile de cette mobilisation « autonomiste » est très matérialiste. Les enjeux des revendications flamandes sont toujours financiers…

 

Il s’agit, en effet, d’un repli égoïste. Celui ci est d’autant plus étonnant qu’il s’inscrit dans un contexte où la Flandre est aux commandes de la plupart des leviers fédéraux et qu’elle a obtenu l’autonomie culturelle et économique. Comme le disait récemment Daniel Cohn Bendit, c’est extrêmement interpellant que dans une telle configuration, certains flamands continuent à se ressentir comme des victimes de l’Etat belge. On est bien dans une forme de romantisme, pas tout à fait dans la réalité des faits.

 

Dans son ouvrage intitulé « Une brève histoire de l’avenir », Jacques Attali présente la désagrégation des états nations actuels comme inéluctable… En d’autres termes, ce que certains milieux flamands revendiquent ne serait que la préfiguration d’un mouvement général en Europe ?

 

Pour ma part, je ne désire pas jouer au prévisionniste. Le présent est déjà assez interpellant : on assiste au même phénomène de repli égoïste dans d’autres pays d’Europe. Toutes proportions gardées, c’est ce qui se passe en Catalogne. En Italie du Nord aussi, où les nantis des zones industrielles ne veulent plus donner de l’argent pour ce qu’ils appellent les « nègres du Sud ». C’est ce qui s’est passé aussi en Tchéquie à l’égard de la Slovaquie… Cela pose évidemment beaucoup de question sur ce que pourrait devenir l’Europe. C’est bien parce que la Flandre n’a rien inventé que de nombreux observateurs, dans la plupart des pays de l’Union, s’intéressent en ce moment à la crise belge. Faut-il le souligner, la construction européenne telle qu’elle a été pensée depuis les pères fondateurs repose sur la solidarité, l’échange et le partage des richesses… Exactement l’inverse de ce que proposent les nationalistes égoïstes de tous crins que se multiplient sur le continent. Il faudrait demander aux Flamands qui veulent le séparatisme et l’autonomie « parce qu’ils ne veulent pas payer chaque année une voiture à un Wallon » si l’étape suivante de leur émancipation sera aussi de sortir du cadre européen ! Le cas échéant, accepteraient-ils encore d’être solidaires avec les Européens de l’Est ? Jusqu’où ira leur logique nationaliste ? Il y a un moment où ce débat sur ces mouvements de replis égoïstes et rétrogrades deviendra inévitable au niveau européen. Si tel n’est pas le cas, on n’aura plus d’Europe ou alors une Europe à soixante… N’est-ce pas déjà assez compliqué à vingt-sept ?

 

Comment réagissez-vous à la dernière péripétie en date ; Leterme remettant une nouvelle fois son tablier après plusieurs semaines de négociations ?

 

J’ai trouvé assez remarquable la façon dont le parti du formateur s’est employé à vouloir faire reposer l’échec des négociations sur les francophones, en particulier sur Joëlle Milquet… Alors qu’il est tellement évident que le CD&V est soumis aux diktats de son partenaire nationaliste. En fait, dès que le formateur a voulu se mettre au-dessus de la mêlée, tel un homme d’Etat soucieux de l’intérêt de tous et de toutes les communautés, il a été rappelé à l’ordre par Bart De Wever.

 

Et on a pu constater que quand De Wever siffle, Leterme accourt…

 

Il est, je l’ai déjà dit, l’otage de ses propres accords. Dans le même temps, et sans vouloir l’exonérer de ses responsabilités, Yves Leterme agit comme tous les autres hommes politiques de ce pays dans le cadre d’un système qui ne possède pas de circonscription fédérale ; Ses voix, il ne peut les trouver qu’en Flandre. Ce n’est pas une incitation à l’ouverture vers les autres communautés du pays. A cause de cela, en Belgique, les scrutins régionaux deviennent, en fin de compte, plus importants que les élections fédérales ! Comme l’ont déjà relevé de nombreux intellectuels belges, il y a donc des dysfonctionnements institutionnels auquel il conviendrait de remédier, des ponts à construire entre les communautés qui permettraient de sortir d’une logique de confrontation.

 

En juillet dernier, dans un article paru dans Le Monde, vous évoquiez la possibilité d'un scénario de séparation douce à la Tchécoslovaque. Avez-vous le sentiment que la Belgique a encore de l’avenir ?

 

Pour le futur immédiat, je n’ai guère de crainte… Toutefois, si ce pays ne parvient pas à se réformer, s’il devait vivre encore des situations de blocages à répétition, si rien n’est mis en place du genre pour recréer du lien entre le Nord et le Sud, telle cette circonscription électorale que j’évoquais tout à l’heure, je crains que dans dix ou quinze ans, les Flamands en arrivent à faire sécession. 

 

Après le nouvel échec de l’Orange bleue et après la gifle du vote flamand à la Chambre sur B.h.v., avez-vous le sentiment que le réputé « compromis à la belge » a vécu ? 

 

Cela pose question… Une vraie question car cette aptitude au compromis est une véritable marque de fabrique qui a fait la réputation des Belges à l’étranger. Et j’ai comme le sentiment qu’on est en train de perdre une partie de notre identité. C’est pour cela que la presse internationale dit qu’il n’y a plus de Belgique ou que ce pays va vers son éclatement : tout le monde pense avoir compris que les hommes politiques belges ne parviennent plus à trouver des consensus comme ils le faisaient si bien auparavant.

 

Un diplomate belge déclarait récemment à La Libre Belgique : « On sous-estime le nombre de points que (cette crise institutionnelle) coûte pour notre image de marque en Europe (…) Les Etats de l’Union ont la vision d’un pays totalement déchiré. Ils se demandent pourquoi nous ne parvenons pas à résoudre des problèmes qui ne devraient pas, d’après eux, être insurmontables ». Ce sentiment d’incompréhension, vous l’avez aussi rencontré ?

 

Certainement. Il est clair que la crise actuelle n’est pas bonne pour la crédibilité du pays. Et c’est la même chose sur le plan économique, comme l’a encore rappelé récemment le gouverneur de la banque nationale. Pour l’heure, des investissements étrangers sont gelés. A mon avis, si la situation politique continue à se détériorer, il y aura des désinvestissements. L’image du pays est très écornée, c’est une évidence. Elle l’est d’autant plus que la presse étrangère ne s’intéresse pas tous les jours de si près à notre pays. Actuellement, certains reporters étrangers viennent ici en se disant qu’ils vont trouver un pays à feu et à sang… Une sorte de remake de l’ex-Yougoslavie. C’est pénible. On en est tout de même pas là…

 

En France, que l’on soit d’accord ou pas avec lui, Nicolas Sarkozy évoque les problèmes du quotidien – pouvoir d’achat, insécurité…- dans sa communication vers l’opinion publique. En Belgique, des « explorateurs », « formateurs » et autres « négociateurs » passent l’essentiel de leur temps à ne pas trouver de solutions à des problèmes institutionnels. Le monde politique belge ne dessert-il pas la démocratie à l’heure où l’on se plaint si souvent du fossé qui peut exister entre les élites et le peuple ?

 

C’est effectivement l’un des problèmes que pose la crise actuelle. Si on était dans un autre pays que la Belgique, je dirais que le monde politique est train de scier la branche sur laquelle il est assis. Mais nous sommes dans ce pays complexe dont les habitants connaissent les difficultés institutionnelles depuis si longtemps. Les Belges ont donc de l’indulgence. On sent cependant que cette indulgence a des limites. Six mois sans gouvernement, on a déjà dépassé un record ! Les citoyens commencent à être excédés, ils ne comprennent plus. A cet égard, il est inquiétant de constater que la persistance de la crise a un autre effet pervers. Elle a tendance à radicaliser les positions et à accroître le fossé entre les communautés. Des sondages montrent que tant au Sud qu’au Nord, des gens en arrivent à conclure qu’il vaudrait mieux se séparer… C’est donc une terrible responsabilité qui pèse en ce moment sur le monde politique belge et on n’a pas toujours le sentiment que tous ses acteurs en ont bien conscience. Si on induit dans la population que c’est toujours la faute de l’autre, former une nouvelle majorité au Fédéral perdra une partie de son sens. Il sera trop tard, cette majorité sera construite sur du sable. Il est temps de bouger avant que le virus de la méfiance entre les communautés déclenche une épidémie d’incompréhension qui pourrait être fatale pour la Belgique.

 

Quand un candidat Premier ministre belge confond la Marseillaise et la Brabançonne, comment vous racontez cela à vos lecteurs français ? C’est la dernière blague belge ?

 

J’aime bien raconter des histoires belges aux lecteurs du Monde. Dernièrement, j’ai bien dû leur expliquer que les pompiers du Royaume devaient s’arrêter aux feux rouges au risque de se faire sanctionner par la police… Et, bien sûr, Leterme qui chante la Marseillaise, cela restera aussi un très grand moment…

 

On est tout de même dans le pays du surréalisme, cela doit se mériter un peu tous les jours…

 

Absolument. Yves Leterme a au moins démontré qu’il avait de l’humour. Même si il est involontaire et qu’il n’était pas apparu plus tôt dans sa courte carrière. Dans le fond, cette attitude surréaliste, c’est bien belge, non ?

 


 


 

 

 

18:18 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : separatisme, communautaire, politique, belgique, leterme |  Facebook |

18/01/2008

Marie Claire Houard (221107)

Entretien publié dans Paris Match (Belgique), le 22 novembre 2007

 

«Humainement,  j’ai vécu une aventure extraordinaire»

 

A4_GKK1INFV5.1+nbn_A4houard_mvnLe 10 août dernier, une fonctionnaire liégeoise du ministère des Pensions, 45 ans, mariée et mère de deux grandes filles de 17 et 22 ans, s’installait derrière son PC pour écrire un petit texte sur la Belgique et l’envoyer vers un site de pétitions : «Nous, Belges de naissance, de cœur ou d’adoption, demandons que les hommes politiques respectent notre pays ! Et son Unité. Notre pays est trop petit, à l’heure de l’Europe pour être divisé. Nous, Belges de toutes les Régions et de toutes les Communautés, demandons aux hommes politiques de s’occuper des vrais problèmes tels que emploi, sécurité, santé, bien-être, l’environnement… Sans gaspiller leur temps et Notre argent à des querelles qui ne concernent qu’une petite minorité. L’Union fera notre force ! Merci». Trois mois plus tard, cette madame «Tout le Monde», sans engagement politique ou public jusque là, peut se targuer d’avoir réuni plus de 140.000 signatures et d’avoir été l’initiatrice d’un mouvement citoyen inédit dont on a assisté à un moment très fort, sinon à l’apothéose, ce dimanche 18 novembre, dans les rues de Bruxelles. Au lendemain de la «Marche pour l’Unité du Pays», c’est une Marie-Claire Houard sereine et modeste qui s’est confiée à Paris Match.

 

Tout le monde se demande qui est cette citoyenne qui, partant de rien, est parvenue à mobiliser autant de monde ce 18 novembre ? Etes-vous magicienne, sorcière ou quelque chose de ce genre ?

 

Rien de tout cela : je suis une personne comme les autres ! J’ai simplement risqué… Disons que j’ai osé et qu’ensuite, j’ai assumé. Il y a déjà des années que l’idée de faire quelque chose pour la Belgique mûrissait en moi. Le texte que j’ai déposé sur le site «pétitions.be», ces quelques mots qui ont tout lancé, c’est le fruit d’une accumulation de petites frustrations, d’incompréhensions, de toutes ces choses qui montrent que d’aucuns ont le projet de toujours plus séparer les Belges : la B.r.t. qui devient la V.r.t., la Côte belge qui devient la «Vlaamse kust» etc. Y en a marre ! Le mot «Belgique» est-il si moche à prononcer ? Mais que se passe-t-il dans ce pays qui a tous les atouts pour réussir ? Pourquoi remettre en cause tellement d’acquis ? Je me suis demandé ce que je pouvais faire en tant que citoyenne pour faire prendre conscience au monde politique qu’il était en train de s’égarer, d’oublier les vrais problèmes des gens. Certains de nos représentants oublient de gérer la cité, c’est-à-dire la vie chère, l’environnement, l’emploi… Ce pourquoi ils sont élus, ce pourquoi ils sont payés avec nos impôts. Je trouve que séparer les gens, véhiculer des clichés sur les communautés, de part et d’autre de la frontière linguistique, c’est assez minable comme projet politique. Cela manque, en tous cas, d’envergure, de hauteur. Et tout simplement, d’intelligence. J’ai donc imaginé plusieurs modes d’action. Par exemple, imprimer des t-shirts avec le coq et le lion… Finalement, après avoir créé un site Internet sur le thème de l’unité de la Belgique, je me suis dit qu’une pétition ne coûterait rien à personne… Et c’est vrai, le succès, plus de 140 000 signatures, a dépassé toutes mes espérances. Je le constate : on est encore très nombreux à se dire qu’il est étrange de vouloir séparer un pays où il n’y a pas de gros problèmes entre les gens qui le peuplent.

 

Comment êtes-vous passée à l’idée d’une marche à Bruxelles ?

 

C’est un simple enchaînement. Il y a trois mois, je n’aurais jamais imaginé qu’on en serait arrivé là ! Mais quand la pétition a atteint quelques milliers de signatures, des gens m’ont rejoint. On a formé un petit groupe. On s’est réunis, on a réfléchi… J’ai d’ailleurs épuisé tout ce qui me restait comme jours de congés ! Et puis, les médias se sont emparés de ce qui se passait : nos petites chaînes nationales d’abord, puis des tas de télés étrangères. Celle du Qatar, les Japonais de la NHK, CNN, des Coréens, des Français, des Italiens, que sais-je encore ? Cela a fait boule de neige… A tel point que mon compagnon, qui, au départ, m’avait pourtant encouragé à assumer les suites de ma pétition, en arrivait à se poser des questions ! Aujourd’hui, si j’en ai un peu assez de rencontrer des journalistes, j’aurais bien tort de me plaindre de cette médiatisation qui, évidemment, a renforcé l’attrait de la pétition.

 

Vous avez aussi fait de l’affichage, de la pub, etc…

 

Oui et honnêtement, ce développement-là m’a parfois un peu effrayée. Il se fait que le Dr Guy Spiltoir, un neurochirurgien, a rejoint le petit groupe informel qui s’était créé après le lancement de la pétition. Un homme plein d’idées, lesquelles allaient bien au-delà de ce que nous avions imaginé. Il y a eu l’ouverture d’un compte dans une banque, la réservation d’espaces publicitaires, l’impression d’affiches… Moi, je ne sais rien ou presque de l’aspect financier de toutes ces opérations. Il paraît que des gens, des signataires, ont donné des sommes parfois très importantes… Et que l’affichage a coûté 170 000 euros. Ce dont je suis certaine, c’est que les panneaux « I want you for Belgium » ont eu de l’influence. Ils ont contribué à doper le nombre de signatures de la pétition… A tel point qu’il est devenu incontournable d’aller remettre celle-ci au Parlement, ce qui a débouché sur l’idée de cette marche qui a finalement réuni 35 000 à 40 000 personnes à Bruxelles… Enfin, c’est le chiffre officiel. A mon sens, on était beaucoup plus nombreux !

 

Au cours de ces trois mois, avez-vous eu des contacts directs avec des femmes et hommes politiques belges ?

 

Quarante huit heures avant la marche, Joëlle Milquet m’a envoyé une lettre pour de me dire qu’elle y participerait. Cela dit, quand j’ai lancé la pétition, j’avais communiqué le lien Internet à tous les partis politiques, mais ma demande était restée lettre morte. A part Charles Michel qui m’a envoyé un courrier pour m’indiquer que j’avais eu une très bonne initiative.

 

Et vous ? Vous êtes plutôt de quel bord ?

 

J’ai toujours eu le cœur plus à gauche mais je n’ai pas voté pour le PS aux dernières élections en raison de la réaction trop faible de ce parti lorsqu’il a été confronté aux « affaires ». En ce qui me concerne, de toute manière, j’estime que par respect des personnes qui ont signé la pétition, je ne dois m’impliquer dans aucun parti, afin d’éviter toute forme de récupération d’une idée qui transcende les logiques partisanes ou communautaires.

 

Avez-vous l’impression que le monde politique a capté le message véhiculé par la marche du 18 novembre ?

 

Difficile à dire, mais je constate que quelques tête connues étaient là ce dimanche. Finalement, je me demande si Reynders n’a pas eu l’attitude la plus intelligente : il n’est pas venu, comprenant que le message était adressé au monde politique.

 

Quel sentiment vous inspire la crise actuelle ?

 

A mon sens, les dés sont pipés puisque l’un des négociateurs qui se trouve à la table, je veux parler de la NV-a, porte un projet clairement séparatiste et indépendantiste. J’ai aussi le sentiment d’un manque de dialogue, d’une pénurie grave de bon sens.

 

Cela dit, la tâche des politiques belges n’est pas aisée : si vous étiez à la place des élus francophones, vous céderiez en tout ou en partie aux exigences flamandes de réforme de l’Etat ?

 

C’est évident que le « dossier Belgique » est complexe. Je le conçois aisément et j’ai bien noté la difficulté de créer des coalitions entre des partis aux vues divergentes et, au surplus, entre des formations politiques qui appartiennent à des communautés différentes… Toutefois, il faudrait arrêter de tout conflictualiser. Il faudrait cesser de poser le débat en termes de « céder ceci ou cela », restaurer un dialogue. D’autant plus qu’il n’y a pas d’autre voie possible. Tout le monde le sait, au Nord comme au Sud, à droite comme au centre et à gauche… Tout le monde sait qu’on finira comme toujours par trouver un compromis… à la belge. Alors, pour l’image de la politique et de ce pays, il serait temps de siffler la fin de la récréation. Et cette fois, s’il vous plaît, que des engagements soient pris sur un long terme pour ne pas recommencer ce tour de piste communautaire après chaque élection fédérale !

 

Dire non à toute réforme de l’Etat, c’est foncer dans un mur ?

 

Certainement. Restaurer un dialogue, cela ne veut pas dire tout accepter. Et cela veut dire aussi, côté flamand, prendre des engagements sur un long terme. Pas négocier quelque chose avec, déjà, l’idée d’une étape suivante à franchir lors de la prochaine échéance électorale.

 

35 000 ou 40 000 Belges dans les rues de Bruxelles pour demander au monde politique de veiller à la pérennité du pays, c’est un succès ?

 

Quand on voit qu’on a démarré de rien, je trouve que c’est vraiment une réussite, oui. En plus, la presse néerlandophone a très peu parlé de l’événement. Et quand certains journaux flamands l’ont fait, c’était un peu dénigrant. L’un d’entre eux a même écrit que j’espérais la présence de 20 000 personnes mais qu’au maximum, il y aurait 100 Flamands et que ce ne seraient pas des vrais Flamands ! Un internaute d’Alost m’a, par exemple, écrit qu’il serait bien venu ce 18 novembre mais qu’en lisant son journal, il avait compris que ce serait une marche de francophones contre les Flamands. Il a donc changé d’avis !

 

La marche de Bruxelles, en ne réunissant que 20 % de personnes venant du nord du pays, n’a-t-elle pas surtout confirmé que la préoccupation de l’avenir de la Belgique est un sentiment essentiellement francophone ? En d’autres termes, n’auriez-vous pas atteint un résultat inverse à l’objectif que vous visiez ?

 

J’en reviens à ce que je disais à propos du problème «médiatique» qu’on a connu au Nord… Et pour avoir discuté avec beaucoup de Flamands durant ces dernières semaines, il est clair que le climat entretenu par certains de vos confrères flamands et des hommes politiques du Nord est vraiment pesant pour ceux qui se sentent Belges et Flamands. On rabâche sans cesse les thèmes du Wallon profiteur, etc. A tel point qu’un jeune homme de 25 ans m’a dit qu’il n’osait pas mettre son drapeau belge à la fenêtre de peur d’être perçu dans sa communauté comme étant un «mauvais Flamand». Il faudrait peut-être tenter une marche à Anvers pour que les Flamands osent enfin afficher leur belgitude.

 

Sur le forum électronique d’un quotidien belge, un internaute fait la remarque suivante : « Marie-Claire Houard est sans doute une petite dame brave et courageuse. Mais qu’est-ce que cette manifestation va changer ? ».

 

J’espère qu’elle va donner au monde politique le sentiment que la population n’est pas une masse amorphe qui regarde ce qui passe — ou plutôt en ce moment, ce qui ne se passe pas ! —  sans regard critique. Les citoyens sont là, ils peuvent et ils veulent se faire entendre. Ils aiment ce pays et ils sont prêts à le dire, voire si nécessaire à le crier.

 

Que retiendrez-vous de cette expérience ?

 

Au cours de ces dernières semaines, j’estime avoir vécu une aventure humaine extraordinaire. J’ai rencontré tellement de personnes. Des Flamands, des Bruxellois, des Wallons. Des Belges, quoi !

 

Certaines rencontres vous ont-elles particulièrement marquée ?

 

Oui, notamment celles avec des gens assez âgés pour avoir connu des Belges qui ont donné leur sang, leur vie, pour la liberté de ce pays. Et aujourd’hui, certains seraient prêts à se battre pour B.h.v. ? C’est tellement dérisoire. Surréaliste. Tellement idiot !

 

23:35 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : belgique |  Facebook |

04/07/2007

Léopold 1er (060607)

Article publié dans l’hebdomadaire franco-belge «La Libre Match», le 6 juin 2007.

Les descendants oubliés de Léopold 1er

ClaretIl y a quelques années, la révélation de l’existence de Deiphine Boël, fruit d’une relation extraconjugale entre la baronne Sybille de Selys Longchamps et l’actuel souverain Albert II avait fait grand bruit. Aujourd’hui, une enquête minutieuse et patiente de Victor Capron, un historien amateur passionné de généalogie, met en lumière de nombreux aspects inédits d’une autre royale et secrète saga amoureuse. Tout commence en 1844 lorsque Léopold 1er, le premier Roi des Belges qui est à ce moment un homme marié âgé de 54 ans, tombe éperdument amoureux d’une jeune fille encore mineure d’âge (pour l’époque). Elle s’appelle Arcadie Claret, c’est la fille d’un militaire et elle n’a que 18 ans... De cette union interdite naîtront deux enfants que le Roi voulut préserver du besoin en leur léguant, via un fonds secret et de nombreux investissements immobiliers, une partie de son immense fortune privée. Plus de 150 ans ont passé. Il ne subsiste plus rien du patrimoine financier qui a été dilapidé par Georges et Arthur von Eppinghoven, les fils adultérins de Léopold 1er. Mais la lignée, elle, s’est poursuivie: plusieurs descendants naturels du Souverain vivent aujourd’hui très loin de la Belgique. Au Canada et en Afrique du Sud. Victor Capron les a retrouvés. «Ce sont des personnes qui vivent tout simplement des revenus de leur travail, Ils connais sent leurs origines royales, mais ces cousins éloignés du Roi, forts sympathiques au demeurant, ne revendiquent rien. Ils préfèrent regarder vers l’avant plutôt que vers le passé. Leur vie est désormais si éloignée de notre pays »...

Un grand bureau trône au milieu de son appartement bruxellois. Pas d’ordinateur ou de scanner, mais des kilos d’archives rangées méthodiquement dans des armoires. Et puis, accrochés aux murs -sur tous les murs !- comme autant de trophées, des cadres protégeant des photos et des correspondances échangées au cours des quarante dernières années avec divers chefs d’Etat de la planète. Quand vous entrez chez lui, Victor Capron aime à répéter que tous les présidents américains, de Dwight Eisenhower jusqu’ à Ronald Reagan, ont personnellement répondu à ses lettres courtoises.

Pour sûr, ce petit homme au regard malicieux est un original mais, bardé de diplômes, ce francophone des Flandres, qui parle quatre ou cinq langues, est loin d’être un farfelu. Passionné de généalogie et d’histoire, « la petite histoire» dit-il modestement, il a un jour décidé de se lancer sur les traces de la dénommée Arcadie Claret. Une femme de toute beauté qui, au milieu du XIXème siècle, défraya la chronique, surtout dans les milieux «informés» du pouvoir, parce qu’elle était «l’amie du Roi », du premier de nos rois, nous avons nommé Léopold de Saxe-Cobourg Gotha, mieux connu sous le nom de Léopold 1er.

Balayée par l’histoire officielle, effacée (comme une tache ?), Arcadie a ensuite totale ment disparu. Pas de trace d’elle, bien entendu, dans les manuels scolaires, voire même dans certains ouvrages consacrés au fondateur de notre dynastie. Un véritable déni. Il y a quinze ans, au moment où Victor Capron a commencé ses recherches, personne ne savait même plus où cette belle du temps jadis reposait en paix. C’est donc cet historien amateur qui a retrouvé le lieu véritable de sa dernière demeure en Allemagne. Mais s’il n’y avait que cela. Tel un Colombo des registres de naissance, en fouillant aussi des bottins téléphoniques néo-zélandais, canadiens et sud-africains, au prix de la rédaction d’innombrables lettres qu’il serait plus aisé de quantifier au kilo, après moult déplacements en Allemagne mais aussi à plusieurs heures d’avion de la capitale de l’Europe, il a retrouvé les descendants d’Arcadie et de Léopold. D’autres méconnus de l’histoire officielle, tellement ignorés que selon certains historiens réputés sérieux, ils n auraient jamais existé!

A écouter l’histoire que nous raconte Victor Capron, à le lire aussi dans l’ouvrage qu’il vient de publier à compte d’auteur, on se dit que les aventures de Mazarine en France ou, plus près de chez nous, celles de Delphine ne sont que des remakes un peu pâles. On comprend mieux aussi la position socialement difficile de ces enfants d l’amour. Ces enfants du désir... Du tabou et di non-dit surtout. Parmi les nombreux documents retrouvés par M. Capron, il y en a un qui en témoigne parfaitement. Et on peut dire, d’ailleurs, qu’il garde une certaine actualité. Il s’agit d’une note écrite en 1910 par un conseiller du ministre des Affaires Etrangères Julien Davignon, qui évoquait la position de notre pays vis-à-vis de ce type de « questions les plus délicates » : « Nous n’avons jamais traité les affaires relatives aux descendants naturels ou adultérins du roi Léopold 1 comme des affaires d’Etat. On les ignore officiellement en Belgique »...

Encore bien des décennies après qu’elle se passa, et plus encore pour les contemporains des faits, cette histoire d’amour, cette véritable passion, sentait le soufre. Victor Capron raconte: «Au moment où il rencontre Arcadie Claret en 1844, Léopold 1 est le père de trois enfants en bas âge et, de plus, la santé de sa seconde épouse, la reine Louise-Marie, est chancelante. A cela s’ajoute le fait qu’au regard de la législation de l’époque, l’élue du coeur royal est encore mineure d’âge: elle n’a que 18 ans quand commence cette relation alors que le Roi a déjà largement passé la cinquantaine. Dès lors, le père d’Arcadie, un lieutenant-colonel de l’armée belge, n’était guère favorable à cette idylle».

On imagine aisément les préoccupations royales du moment : éviter le scandale tout en essayant tant que faire se peut de soustraire la jeune tourterelle à l’autorité parentale. Comment? En organisant, dès 1845, le mariage blanc de la belle avec un homme de confiance, un écuyer cobourgeois oeuvrant à la Cour de Léopold et répondant au nom de Ferdinand Meyer. «Il est évidemment étonnant que ce soit le chef de l’Etat, gardien des lois, qui ait organisé cette mascarade», juge sévèrement Victor Capron. Officiellement, le couple Meyer-Claret existera pendant près de vingt ans avec plusieurs années de vie commune. Enfin, il serait plus juste d’écrire que ce couple connut plusieurs années de domiciliation officielle à la même adresse...

Très rapidement, le Roi aimant prouve à sa clandestine moitié qu’il peut se montrer très généreux. Comme preuve d’amour, il lui permet d’acquérir de nombreux biens immobiliers. Notamment un hôtel particulier sis rue Royale à Bruxelles, où la jeune femme tiendra des salons de conversation et de musique. « Celle que certains surnommaient «l’amie du Roi» ou «la Meyer» y recevait des hommes politiques, des artistes », relève Victor Capron. En d’autres termes, le « tout Bruxelles» connaissait l’état amoureux de Léopold, mais la chose restait plus ou moins non dite. Dès 1850, Arcadie se voit aussi offrir le domaine d’Eppinghoven, 123 hectares comprenant un ancien couvent, des fermes et des terres, à Holzheim en Allemagne. L’année suivante, elle reçoit le château du Stuyvenberg à Laeken (N.d.l.r. : il sera racheté par Léopold II en 1889). Cela s’ajoute, bien entendu, à des versements en liquide qui permettent à Arcadie de développer un haut train de vie. «Elle aimait parader dans les rues de Bruxelles à bord de beaux carrosses», précise M. Capron.

Résidant le plus clair de son temps à proximité du Palais, Arcadie reçoit souvent Léopold. Elle le rejoint aussi dans ses divers déplacements à l’étranger. « D’évidence, le Roi était très amoureux », avance Victor Capron qui, dans les greniers de descendants naturels du Souverain, a trouvé certains documents assez parlants. Il s’agit par exemple de petits mots doux signés d’un « L » orné d’un petit coeur avec des déclarations écrites du genre: «Arcadie,je t’aime et je t’adore ». Dans des archives qu’il a pu découvrir en Afrique du Sud, Victor Capron amis la main sur une autre pièce inédite : un agenda personnel d’Arcadie datant de 1854. Au jour le jour, l’amante, qui a alors 28 ans, rend compte de l’intensité de sa relation amoureuse avec un Léopold, certes âgé de 64 ans, mais apparemment encore plein de vivacité. Dans ce « diary », les annotations de la jeune femme sont courtes mais relativement parlantes. «J’ai vu trois fois mon ami, il a été si bon pour moi» ; «Très grande fête. Passion» ; « Grande fête, très voluptueux»; «Le matin, sa visite m’a rendue heureuse, il était bien aimant» ; «Visite le matin, camélias, visite l’après-midi, bouquet délicieux. Doux serments» «Délicieux! Amour passion ». Etc...

De cette idylle clandestine qui durera plus de vingt ans naîtront deux enfants. «Le premier fils d’Arcadie voit le jour à Liège, le 14 novembre 1849», explique Victor Capron. « Cet enfant, doublement adultérin, est prénommé Georges, Frédéric, Ferdinand, Henri. Georges et Frédéric sont des prénoms de Léopold 1 tandis que Ferdinand est le prénom de Meyer, le faux mari d’Arcadie », relève notre fouineur. A l’époque, la reine Louise-Marie est encore en vie. Elle n’a que 38 ans, mais elle est très malade. Elle mourra un an plus tard. Dans un tel contexte, il va de soi que la naissance de Georges se passe en toute discrétion... Au couvent Saint-Joseph des Filles de la Croix, rue Louvrex, à Liège.

Moins de précautions sont prises lors de la venue au monde du second fils naturel de Léopold 1 Capron explique que «cet enfant naît le 25 septembre 1852 au château de Stuyvenberg et se prénomme Chrétien Frédéric Arthur. Chrétien et Frédéric sont des prénoms de Léopold 1 Arthur, qui deviendra son prénom usuel, renvoie indubitablement au souve nir du duc de Wellington, né Arthur Wesley, dé cédé le 14 septembre 1852, soit une dizaine de jours auparavant».

Dans les dernières années de sa vie, Léopold 1” n’aura de cesse de vouloir assurer l’avenir de sa jeune amante et de ses fils naturels. «Dès avril 1857, il rédige un testament qui vise à ce que ses héritiers ne puissent intenter une action en revendication contre sa petite famille il légitime », détaille Victor Capron. On y lit notamment cette phrase: «Tout ce que j’aurai donné de mon vivant, toutes les sommes aux quelles j’aurai donné une destination de mon vivant, de quelle nature qu’elles puissent être, tout cela ne fait pas partie de ma fortune à partager entre quatre parts, et n’est et ne sera susceptible d’aucune réclamation».

En 1859, Léopold fait un pas de plus. Il crée une fondation de bienfaisance à Cobourg, la Leopoldstiftung für Krankenpflege (ndlr: Fondation léopoldienne pour les soins aux malades), qu’il dote de ressources provenant de sa cassette personnelle. Elle sera gérée par cinq administrateurs, tous des hommes de confiance du Roi, tous des Cobourgeois. « Les historiens ne s’étaient jamais fort intéressés aux activités de cette fondation », explique Capron. «De rares auteurs se sont contentés d’en signaler l’existence afin de souligner les mérites du roi philanthrope... Cependant, des recherches approfondies en Allemagne m’ont permis de mettre à jour la véritable vocation de la Leopoldstiftung. Elle a été mise sur pied pour gérer la constitution d’un fonds secret destiné à fournir une rente à Arcadie et à ses enfants après la mort de Léopold ».

Prouvant le sérieux de ses recherches, M. Capron produit de nombreux documents inédits rédigés par le roi Léopold. Des actes notariés que l’Histoire officielle avait fort opportunément oubliés en Allemagne. Ainsi en va-t-il d’« instructions pour la gestion des fonds secrets par la Leopoldstiftung » données par un souverain très déterminé à protéger les enfants nés de sa passion amoureuse. Tout en remettant aux administrateurs de la Fondation une enveloppe fermée à ouvrir après sa mort et dans laquelle sont précisées les identités d’Arcadie, de Georges et d’Arthur, il donne les consignes écrites suivantes : le capital de la fondation «ne doit en aucun cas être remis à d’autres membres de la famille, si ce n’est aux deux frères (N.d.l.r. Georges et Arthur) ou à leur descendance légitime. Au cas où ces personnes n’accepteraient pas ce capital, il reviendrait à Nos Princes. Les intérêts du capital sont destinés à assurer la subsistance aussi bien d’une troisième personne, également dévoilée dans l’annexe scellée et qui est la mère de ces deux frères, que des deux frères eux-mêmes jusqu’à leur 25’ anniversaire. Dès mon décès, sur les intérêts produits par les fonds secrets, il y a à payer à la mère des deux frères, c son vivant, une rente de 60 000 francs (N.d.l.r.: ce qui équivaut à 307 690 euros actuels ou encore 12 412 200 millions de francs, selon une estimation qui nous est communiquée par la Banque nationale de Belgique), à verser par mensualités...»

Ce long document, impossible à citer intégralement ici -mais qui est détaillé dans le livre de Victor Capron- prévoit aussi le versement d’une pension alimentaire pour chacun des enfants: 10000 francs de l’époque jusqu’à leurs 16 ans (soit 51 280 euros actuels ou 2 068 000€ francs), 15 000 francs (soit 79920 euros ou 3103000 francs) jusqu’à leurs 25 ans, et ensuite versement de la moitié du capital. «Au cas où les deux frères seraient décédés, sans descendance légitime, avant leur 25ème année, le capital ainsi libéré reviendrait à notre prince cadet Philippe, Comte de Flandres », précise encore Léopold 1”…

Afin de sécuriser un peu plus encore la situation de ses enfants illégitimes, le Roi formulera aussi le projet de leur donner un titre de noblesse. Mais, selon les recherches de Victor Capron, « il se heurtera au refus du gouvernement belge ». Qu’à cela ne tienne. Le Roi adressera alors une demande d’anoblissement à son neveu, le duc Ernst II de Cobourg. C’est ainsi qu’aux âges de 10 et 13 ans, Arthur et Georges Meyer obtiennent un titre de noblesse allemand. Nous sommes en 1862: ils s’appelleront désormais baron von Eppinghoven, du nom du domaine offert quelques années plus tôt à Arcadie. Par la même voie, elle-même sera anoblie, avec un titre de baronne en 1863.

En décembre 1865, le roi Léopold meurt. A l’époque, la rumeur court que peu de temps avant l’issue fatale, il aurait contracté mariage avec Arcadie Claret à l’occasion d’un voyage en Angleterre ou en Italie. Malgré de nombreuses recherches, Victor Capron n’a pu étayer cette information. Par contre, il a pu retracer le parcours de la descendance illégitime du Roi. Après la disparition de Léopold, Arcadie part vivre en Allemagne avec ses deux fils. «Elle mène grand train», explique l’auteur. «Attelages, chasses, serviteurs, jardin artistique, linge personnalisé avec ses initiales surmontées d’une couronne à sept branches, nombreux séjours à la Riviera, etc... La fortune est immense mais les dépenses aussi. Avec ses fils, elle se lancera dans d’innombrables opérations immobilières, pas toujours heureuses. Pressée par des fils joueurs, dépensiers et toujours à court d’argent, elle va aussi plusieurs fois demander des avances sur le capital constitué par la fondation ».

Lorsqu’elle meurt en 1897, Georges et Arthur se partagent ce qui reste. Soit environ 1 million de marks, ce qui est toujours une somme très considérable... Mais pas encore suffisante pour eux. L’alcool, les chasses, le jeu, la dévaluation du mark et une gestion calamiteuse du parc immobilier constitué par leur père concourront à tout dilapider sur le seul temps de leur existence. Née en 1894, une fille d’Arthur nommée Louise-Marie vivra en région bruxelloise, rue Gérard à Etterbeek, jusqu’en 1966. Elle na pas eu de descendance. Il est intéressant de relever que, malgré ses origines cachées, elle bénéficiera jusqu’à sa mort du soutien financier de plusieurs membres de la famille royale, dont la reine Elisabeth, le prince Charles ou encore le roi Baudouin.

Du côté des enfants de Georges, c’est plus compliqué. Les petits-enfants de Léopold 1er eux-mêmes furent aussi «illégitimes» dans un premier temps. Georges les ayant conçus avec une servante de sa mère qui deviendra sa femme officielle sur le tard. Née en 1891, Marianne von Eppinghoven, sa fille aînée, était atteinte de schizophrénie. Elle est morte seule, oubliée de tous, dans un hôpital psychiatrique allemand en 1973.

Georg Il, né en 1892, fut un héros de l’armée... prussienne pendant la première guerre mondiale. Ce qui provoqua des dissensions dans la famille, vu que Arcadie, la troisième petite-fille naturelle de Léopold 1 avait épousé, quant à elle, un officier de l’armée britannique. Cette situation de conflit a contribué à la mauvaise gestion des derniers biens qui restaient en possession des von Eppinghoven et à l’immigration de Georg II vers l’Afrique de 1’ Est. Et puis, plus tard, n y ayant pas trouvé fortune, vers le Canada, à Toronto. C’est là que l’un de ses fils vit encore. L’arrière-petit-enfant de Léopold 1 soit Alarich von Eppinghoven, né en 1930. Lequel a eu des jumeaux : Armin et Ralph, qui ont vu le jour en 1960. Les derniers né des von Eppinghoven sont Konrad, né à Vancouver en 1997, Derek né à Mississauga (Ontario) en 1999 et Alexander né à Toronto en 2001. Troisième petite-fille naturelle de Léopold 1 Arcadie von Eppinghoven a eu également une abondante descendance que l’on retrouve principalement en Afrique du Sud, à Johannesburg, où elle immigra après le décès de son mari, l’officier britannique Eric Tebbitt.

Au cours de ses patientes recherches, Victor Capron a rencontré beaucoup de ces descendants naturels de Léopold 1 «Selon les cas, ils étaient plus ou moins conscients de l’importance de leur histoire familiale. J’ai aidé à ce que certains contacts puissent avoir lieu entre la branche sud-africaine et celle installée au Canada. Je crois que je leur ai aussi donné pas mal d’informations qui les ont fortement intéressés. Ils me l’ont bien rendu en étant très coopératifs. Ce sont des personnes ordinaires. Des gens qui, généralement, vivent de manière aisée mais uniquement des revenus de leur travail. Une sorte de revanche sur certains de leurs ancêtres qui ont dilapidé le patrimoine familial. Ils connais sent ou ont mieux découvert leurs origines royales, mais ces cousins éloignés d’Albert II, fort sympathiques au demeurant, ne revendiquent rien. Ils préfèrent regarder vers l’avant plutôt que vers le passé. Leur vie est désormais si éloignée de notre pays»....

Pour en savoir plus: Victor Capron a publié ses recherches dans un livre édité â compte d’auteur: « Sur les traces d’Arcadie Claret, le grand amour de Léopold 1”. » Renseignements : Victor Capron, BP28, 1050 Bruxelles 5. Tél:02/640.27.63. Prix : 25 €

10:12 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : monarchie, belgique, histoire |  Facebook |