31/07/2009

CILE (301108 et 041208)

Dossier évoqué dans le cadre de «l'Info Confidentielle Paris-Match» sur RTL/TVI, le 30 novembre 2008 et publié dans Paris Match (Belgique), le 4 décembre 2008.

Entretien avec le témoin qui a alerté la justice

A Liège, certains transformaient-ils l'eau en or ?

Doyenne des intercommunales dans sa province, la Compagnie intercommunale liégeoise des eaux (CILE) fournit 535 000 habitants en eau potable dans 23 communes. Tous les chiffres du tableau de bord de cette société sont impressionnants : plus de 70 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2006, plus de 20 millions d'euros d'investissements par an... 25 millions de m3 d'eau en production propre, 11 millions de m3 achetés. 370 agents. 3 304 kilomètres de conduites. La CILE est une affaire qui marche et il n'y a pas de raison que cela change, la consommation d'eau étant un besoin primaire pour chacun de ses clients. Sur son site internet, l'intercommunale revendique fièrement sa santé financière en soulignant que « depuis 1996, la CILE investit uniquement sur ses fonds propres pour le développement et le renouvellement des infrastructures ». Et ce dans le cadre d'une « croissance continue ». Ces dernières années, par manque de contrôle interne, cette intercommunale florissante - dont le conseil d'administration pléthorique compte des représentants politiques de toutes les tendances - a-t-elle jeté l'argent par les fenêtres ? Certains de ses dirigeants ont-ils contourné la législation sur les marchés publics ? Des prestataires de travaux commandés par la CILE ont-ils profité d'un certain laxisme ? S'en sont-ils mis plein les poches en escroquant l'intercommunale ? Ce sont les questions que pose le témoignage de Benoît Nicolay, un homme qui a tout déballé en juin dernier à la Police fédérale, conduisant la justice liégeoise à ouvrir une instruction et à perquisitionner dans les locaux de la CILE.

Pour la première fois, ce témoin se confie : « J'ai toujours vécu dans les environs de Tihange où, autrefois, mon père était un élu local. Au milieu des années 1980, j'ai orienté ma carrière vers l'installation de chauffage central et de sanitaires. Ma petite entreprise tournait bien. J'avais des clients réguliers et parfois imposants, notamment des établissements scolaires. En 2002, je me suis mis à la recherche d'un nouveau gros contrat. Une personne qui fréquentait le même cercle d'influence que mon père m'a dit que je gagnerais à prendre rendez-vous avec José Stes, qui était à l'époque le directeur général de la CILE. »

 

Paris Match Belgique. Vous avez suivi ce conseil ?

Benoît Nicolay. Oui, j'ai été reçu au siège de l'intercommunale à Angleur et je n'ai pas été déçu. Je me suis vu offrir le marché du remplacement des compteurs à eaux. Il faut savoir qu'à échéance fixe - tous les douze ans - ces appareils de mesures doivent être renouvelés, car l'usure leur fait perdre de la précision. Il m'était juste demandé de proposer un prix à l'unité. J'ai donc suggéré 8,50 euros par compteur remplacé. La messe était dite. J'avais le contrat.

Pas d'appel d'offres, pas de cahier des charges ?

Non.

C'était un marché important ?

Il portait sur plus ou moins 15 000 compteurs à remplacer par année (la CILE compte plus de 230 000 compteurs en service).

C'est illégal, non ?

Oui. Plus tard, la personne qui m'avait conseillé de me rapprocher de la CILE me l'a aussi fait remarquer... pour me faire comprendre que mon intérêt était de ne jamais cracher dans la soupe dont je m'étais moi-même nourri.

Au moment de signer ce contrat, vous auriez déjà pu le comprendre. Tout cela était un peu trop facile...

A l'époque, je n'ai pas bien pesé toutes les conséquences de cette affaire. Je le reconnais.

Et donc, vous avez commencé à remplacer les compteurs ?

Oui, et très rapidement, je me suis rendu compte que le tarif de 8,50 euros n'était pas rentable.

C'est vous qui aviez proposé le prix !

Avant que je m'engage, on m'avait montré le travail à faire dans des immeubles où les compteurs étaient facilement accessibles. Mais, sur le terrain, je me suis rendu compte qu'il y avait énormément de cas compliqués : des maisons avec des caves encombrées où, parfois, il fallait avoir le nez d'un chasseur de trésors pour découvrir le compteur dans le bordel ambiant, voire les détritus. J'ai donc revu mon prix. J'ai demandé 12,50 euros par compteur. Je me suis vu accorder 10,50 euros, mais avec effet rétroactif. Ce n'était pas terrible mais, dans le même temps, ce boulot ne demandait pas beaucoup d'investissements : quelques pinces et un GPS. Pour le reste, toutes les pièces étaient fournies par la CILE.

Cela veut dire que dans les 10,50 euros, il n'y avait que la main-d'œuvre ?

En gros, oui.

Changer un compteur prenait combien de temps ?

En moyenne, moins de quinze minutes. Une course contre la montre qui se déroulait en plusieurs étapes immuables : dire bonjour au client, faire signer les papiers, se faire expliquer où se trouvait le compteur et le remplacer. Pour ce faire, j'utilisais des sous-traitants. En fait, c'était surtout une affaire en or pour la CILE, car elle refacturait ces interventions aux communes à très bon prix. Plus on en remplaçait, mieux c'était. C'est ainsi qu'un grand nombre de compteurs qui n'avaient pas atteint la limite d'âge ont tout de même été changés, sur demande de cadres supérieurs de la CILE : des compteurs de 8, 9, 10 et 11 ans en parfait état de fonctionnement. D'une manière ou d'une autre, les contribuables ont payé cela dans leurs impôts locaux.

La CILE n'avait pas de service interne pour remplacer les compteurs ?

Il était inefficace. Les ouvriers étaient souvent en maladie. C'étaient des gars dans la cinquantaine qui avaient souffert sur de lourds chantiers auparavant (marteau-piqueur, etc.). Ils avaient été placés là parce qu'il s'agissait, soi-disant, d'un service léger. Mais pour ces personnes usées, changer les compteurs, c'était encore trop lourd. L'un d'eux avait une hernie discale, un autre avait un bras presque bloqué, etc...

Pendant combien de temps avez-vous mené cette activité ?

Pendant deux ans environ, et durant cette période, j'ai trouvé le moyen de mettre un peu de beurre dans les épinards. Lors des interventions, j'avais souvent constaté que la vanne avant compteur ne fermait pas. J'ai donc proposé que l'on procède aussi au remplacement de ces vannes pour un prix de 8,50 euros l'unité. Une fois que le compteur était remplacé, cela ne prenait pas beaucoup plus de temps de s'occuper de la vanne. L'un dans l'autre, on arrivait ainsi à un prix acceptable. Et c'est alors que les Français sont arrivés pour prendre leur part du gâteau.

Les Français ?

En 2003, lors d'une réunion provoquée par José Stes, on m'a présenté à Jean Quéau, le secrétaire général de Proxiserve, une grosse boîte française employant 3 000 personnes dans le domaine du sanitaire et de la maintenance en chauffage central. Cette société était elle-même une filiale de l'immense groupe Veolia (ex-CGE). Au cours de cette réunion et d'autres qui lui ont succédé, il m'a été proposé de continuer mes activités de remplacement de compteurs dans le cadre d'une société qui serait fondée avec les capitaux des Français : la SA Proxibel. J'en deviendrais le directeur d'exploitation avec un beau salaire (plus de 4 000 euros mensuels nets), dans de magnifiques locaux, avec plein d'avantages (voiture, frais divers). En plus, je recevrais 5 % des parts du capital de Proxibel SA.

Difficile de refuser.

Je ne l'ai évidemment pas fait ! Proxibel SA a été active à partir du début 2004 et pendant à peu près un an. J'ai donc assuré sa gestion journalière. Au printemps 2005, les Français de Proxiserve ont voulu que Proxibel SA soit géré par une personne de chez eux. J'ai dû céder la plupart de mes responsabilités à un dénommé P. L., dont la mission était de faire gonfler le chiffre d'affaires de Proxibel SA.

Proxibel SA a repris le marché des compteurs que vous aviez reçu sans appel à la concurrence ?

S'il n'y avait que cela ! Elle a aussi reçu le marché du remplacement des canalisations. Il s'agissait de remplacer les tuyaux en plomb qui reliaient les compteurs aux tuyaux en synthétique provenant de la rue. C'était un marché juteux, et il l'a été d'autant plus que Proxibel SA a commencé à faire de la surfacturation.

De quelle manière ?

Le plomb était remplacé par des tuyaux en galvanisé. Tous les matériaux étaient fournis par la CILE. L'intercommunale constituait ses stocks en fonction de bons de commande qui lui étaient envoyés par Proxibel SA. Intervenait ensuite la conjonction de deux phénomènes  : côté Proxibel SA, nous n'utilisions pas tout ce qui était commandé à la CILE, on avait des surplus ; côté CILE, il y avait parfois des ruptures de stock. Dans de tel cas, Proxibel SA était autorisée à acheter directement les matériaux à un fournisseur et à les refacturer à la CILE. C'était déjà une bonne affaire, puisque la refacturation se faisait avec un bénéfice de 50 %. Mais il y avait encore mieux : refacturer les surplus de stocks... Là, c'était 150 % de bénéfice ! Le prix de la main-d'œuvre était lui aussi surévalué : la CILE payait 90 euros par tuyau remplacé (plus 10,50 euros pour le robinet) alors que ce travail valait 35 euros tout au plus... Quand on sait que, sur six mois, on a procédé au remplacement de 4 000 tuyaux, vous imaginez le préjudice pour l'intercommunale ! Sans compter la facturation de placements imaginaires à la demande des Français...

C'est tout ?

Non. Ensuite, la CILE a estimé que les tuyaux en plomb ne devaient plus être remplacés par du galvanisé mais par du polyéthylène (PE). Il s'est donc agi de remplacer ce qui avait déjà été fait en galvanisé par du PE. J'appelle cela la roue de la fortune. D'autant que la manipulation des stocks permettant la surfacturation a repris de plus belle.

Vous vous dénoncez vous-même, en avouant cela !

Au moment où cela se passait, je n'étais qu'un maillon dans le système. C'était la volonté des Français de procéder de la sorte : ils voulaient absolument atteindre certains objectifs financiers, quitte à faire mentir les chiffres. Pour moi, ils ont spolié l'argent de l'intercommunale.

Mais est-ce la faute de l'intercommunale ?

On peut au moins lui reprocher un contrôle défaillant de l'utilisation des matériaux fournis à Proxibel SA. En fait, les personnes chargées de cette surveillance n'y connaissaient rien. Pendant un temps, c'est une ancienne hôtesse d'accueil qui était affectée à cette tâche... C'était à ce point ridicule que je me suis demandé si ce n'était pas délibéré. Par ailleurs, certains gestionnaires de la CILE ont tout de même soutenu la création de Proxibel SA et, le moins que l'on puisse dire, c'est que cela n'a pas servi les intérêts de l'intercommunale !

Cette fois, vous avez tout dit ?

Non, j'ai aussi constaté des flux financiers qui mériteraient d'être étudiés par les enquêteurs. Des sommes d'argent très importantes étaient transférées du compte de Proxibel SA vers sa société mère en France, Proxiserve. Ensuite, ces sommes étaient transférées sur les comptes d'une société d'investissement, Proxibel Holding, qui, elle-même, a injecté quelque 300 000 euros dans Versô.

Versô ?

C'est une société belge qui a été créé par la CILE et Proxiserve en partenariat (50/50). Son but était d'investir le marché de la maintenance en plomberie des logements sociaux en Belgique... Une véritable catastrophe. Dans les faits, Versô n'a finalement été qu'une coquille vide, dont l'activité essentielle aura été de payer le salaire de deux personnes qui n'ont produit aucun chiffre d'affaires, et des jetons de présence à une série d'administrateurs issus du sérail politique liégeois. C'est comme avec les compteurs et les tuyaux. Dans ce dossier-là aussi, la CILE a perdu beaucoup d'argent !

Pourquoi parlez-vous ?

Déjà, vers la fin 2006, en interne, j'avais dénoncé le comportement de P.L., le nouveau gérant qui m'avait été imposé par les Français. Je ne voulais plus d'irrégularités. José Stes, le directeur général de la CILE, a également été averti. En quelque sorte, j'ai ainsi signé mon billet de sortie... Pour autant, je ne veux pas ici jouer au chevalier blanc : si j'ai voulu mettre fin à tout cela, c'est que j'avais simplement peur qu'un jour ou l'autre tout cela pète et qu'on me fasse porter seul un chapeau bien trop grand pour ma tête. Parallèlement à cela, les Français voulaient de toute façon se débarrasser de moi... La pression est devenue difficilement tenable. On m'a fermement conseillé de revendre mes parts de Proxibel SA à Proxiserve. Mon prix a été le leur. Ensuite, ébranlé par tout cela, j'ai été mis en congé de maladie par mon médecin et j'ai fait la bêtise d'envoyer mon certificat avec un peu de retard. Proxibel SA m'a licencié. L'affaire est toujours en cours au niveau du Tribunal du travail. Je leur réclame mes indemnités de licenciement, plus environ 100 000 euros de dommages moraux. En 2007, j'ai envoyé des mails à différentes personnalités politiques pour les informer de ces gaspillages d'argent public... Au bout de quelques mois, l'une d'elle m'a conseillé de m'adresser à la justice. En avril 2008, j'ai déposé à la Police fédérale de Liège. Avec tous les détails que j'ai donnés, je m'étonne qu'il n'y ait pas encore eu d'inculpation. Sans doute est-ce que cette affaire est très complexe. Je ne connais que la partie visible de l'iceberg...

Avez-vous une idée du préjudice causé à la CILE par les malversations que vous dénoncez ?

Je dirais environ 2 millions d'euros. En termes de montants, c'est l'affaire de la Carolo à la puissance 10 !

 

« Pas de commentaires »

Nous avons cherché activement des contradicteurs. En vain. Jean Quéau, le secrétaire général de Proxiserve, ne désire pas répondre aux propos tenus par Benoît Nicolay : «  Je suis pour la liberté d'expression. L'affaire est entre les mains de la justice belge, en laquelle nous avons entièrement confiance. » Propos similaires de José Stes, l'ancien directeur, désormais retraité, de la CILE : « Je ne veux pas polémiquer dans les médias. Si les enquêteurs ou le juge m'interpellent, je leur répondrai. ». MM. Jean-Géry Gobeau, actuel président du CA de la CILE, et Roger Husson, directeur faisant fonction de l'intercommunale, adoptent la même attitude de réserve. Ces réactions et d'autres encore, comme celle de l'actuel président du CA de Versô, Hector Magotte ont déjà relatées sur ce blog , cliquer sur: http://michelbouffioux.skynetblogs.be/post/6500436/cile-3...

15:47 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : liege, eau, affaires, cile |  Facebook |

21/04/2008

Affaire Roger Abras (270108 et 310108)

L'AFFAIRE ROGER ABRAS

Vingt-cinq ans après le début de ses déboires, comme le comte de Monte-Cristo, un ex-agent immobilier revient vers ceux qu’il accuse d’avoir voulu le détruire.

 

26_Namur_FacesEn 1983, le tribunal de commerce de Namur prononçait la faillite d’office de l’homme d’affaire namurois Roger Abras. Près de vingt-cinq ans plus tard, le dossier de cette « faillite » n’est toujours pas clôturé et son analyse récente par une nouvelle curatrice désignée par la justice révèle des failles incroyables qui tendent à démontrer que ce promoteur a été la victime d’un procès « non indépendant et partial ». En clair, d’un complot visant favoriser les intérêts de certains de ses concurrents disposant, à l’époque des faits, de très proches relations, notamment familiales, au sein du tribunal de commerce de Namur. La victime de cet incroyable dossier de « collusion » vient de citer l’Etat belge en justice, comme cela a été révélé sur le plateau de « L’info confidentielle Paris Match » sur R.t.l.-t.v.i., dimanche dernier.

 

« Si vous voulez comprendre mon affaire, il faut remonter jusqu’aux années 1980. A une époque où je n’avais pas encore de cheveux gris », entame Roger Abras, sourire aux lèvres, comme si son long combat ne l’avait jamais fatigué. « J’étais un agent immobilier très actif à Namur et j’avais conçu un magnifique projet immobilier pour cette ville. Un plan qui avait d’ailleurs fait couler beaucoup d’encre dans la presse de l’époque et qui avait la sympathie de la population. Rue du Quai, en bordure de la Meuse et de l’une des artères permettant d’entrer dans la capitale de la Wallonie, j’avais racheté un entrepôt (4 100 m2) que j’avais transformé en restaurant et discothèque (400 places assises) en y investissant plus de 150 000 euros. Je voulais développer l’affaire en aménageant sur ce site un grand complexe immobilier comprenant aussi un hôtel, une piscine, l’un ou l’autre commerce… ».

 

« Seulement voilà, mes idées et mes plans ne plaisaient pas à certaines personnes dont j’ignorais encore la capacité de nuisance. En fait, j’étais particulièrement dérangeant pour des hommes d’affaires namurois qui étaient propriétaires de dépôts de matériaux de construction sur le quai où mon complexe hôtelier devait être érigé », continue le vieil homme en dépliant un plan jauni par l’inexorable usure du temps. « Pour réussir, mon projet impliquait que l’on assainisse le site et que ces concurrents s’installent ailleurs. Que ce soit en termes d’image ou de propreté, c’était de toute manière l’intérêt des riverains, de la ville, de son office du tourisme. Bref, je ne me suis pas laissé impressionner par les vaines démarches de ces concurrents effectuées auprès de diverses administrations afin de me mettre des bâtons dans les roues. Je n’ai pas voulu prendre en compte non plus la capacité de réaction de l’administrateur du Port autonome de Namur dont l’affaire aurait eu aussi à pâtir de l’aboutissement de mon projet immobilier. »

 

En 1981, Roger Abras obtient un permis de bâtir et, dans les mois qui suivent, il commande tous les matériaux nécessaires à l’aménagement de son immeuble. L’homme décrit son enthousiasme un peu naïf d’alors : « Il y avait l’équivalent de 100 camions d’équipements divers stockés en bord de Meuse. C’était formidable ! Tout roulait… Mais mes adversaires commerciaux avaient le bras long, très long. Ces gens avaient des relations au tribunal de Namur et dans certaines familles très présentes dans la vie politique locale. Non seulement, ils avaient la volonté de mettre fin à mon projet, mais ils ont aussi décidé de mettre sur la paille. De me tuer, avec la bénédiction de la justice locale ».

 

Fin 1982, les ennuis du promoteur commencent par un important vol d’argent liquide et de bijoux à son domicile (1). Roger Abras doit alors faire face à quelques difficultés de trésorerie provisoires qui le mettent en porte-à-faux par rapport à un créancier bancaire. Il raconte la suite : « J’ai été aussitôt convoqué au tribunal par le président consulaire de la chambre des enquêtes commerciales… Il se fait que cet homme, un certain Jean Marie L., n’était autre que le père de l’administrateur d’une des sociétés menacées par mon projet immobilier ! Je lui ai expliqué que ma difficulté provisoire avait été créée par un événement fortuit et qu’elle n’avait rien de dramatique. Disposant de nombreuses propriétés immobilières, mon crédit était loin d’être ébranlé. Il a semblé prendre acte de mes explications rassurantes et, ensuite, je n’ai plus été convoqué par son tribunal… Deux mois plus tard, grosse et très mauvaise surprise : un curateur, un juge-commissaire et un greffier sonnaient à ma porte pour procéder à l’inventaire de mes biens suite à la décision du tribunal de commerce de Namur qui venait de prononcer ma faillite d’office ! ».

 

Roger Abras accuse : « J’ai dit à ces personnes qui représentaient la justice qu’il y avait une erreur. Comme au président consulaire précédemment, je leur ai donné des informations prouvant que mon crédit était loin d’être ébranlé. Ils ne pouvaient encore prétendre que j’étais en situation de faillite, alors ils m’ont piégé. Ils m’ont dit de ne pas trop m’en faire parce que ce que je leur avais expliqué serait évidemment signalé au tribunal comme la loi l’imposait. Je ne devais même pas faire opposition et le jugement serait bien évidemment rapporté. En réalité, de manière déloyale et illégale, le juge-commissaire et le curateur n’ont rien signalé du tout. Et sans que je m’en rende compte, le délai d’opposition a été dépassé. A cette époque, je ne pouvais imaginer la possibilité d’une telle malhonnêteté. Mais, plus tard, j’ai eu les preuves que ces gens avaient mal agi de manière délibérée. Ils étaient de mèche pour me faire tomber ! »

 

S’ouvre ensuite un dossier de faillite peu commun, lequel, en ce mois de janvier 2008, soit vingt-cinq plus tard, n’est pas encore clôturé ! Commentaire amer de Roger Abras : « Comme je vous l’ai dit, j’ai été convoqué au tribunal par le père d’un concurrent. Mais il n’y a pas que cela. Ensuite, j’ai été jugé de manière non contradictoire, c’est-à-dire sans avoir été réinvité à m’expliquer lors des deux audiences du tribunal qui ont précédé ma mise en faillite d’office. Et ce tribunal, qui a pris cette décision radicale et surtout injustifiée, était notamment composé d’une certaine Jacqueline M. qui n’était autre que l’épouse d’un concurrent direct ! Comme il va de soi dans un tel contexte, le jugement ne m’a pas été signifié dans les formes légales. Ensuite, le curateur qui a été désigné par le tribunal, un certain Michel B., avait des liens familiaux avec le propriétaire de l’un des dépôts de matériaux contrarié par le développement du “Moulin”, mon restaurant dancing. »

 

A l’époque, Roger Abras possède de très nombreux biens immobiliers, dont certains de grande valeur, telle l’ancienne Abbaye de Géronsart à Jambes. « Le curateur est censé être indépendant. Dans une faillite, il doit veiller autant aux intérêts des créanciers qu’à ceux du « failli » mais, dans mon dossier, l’avocat désigné va surtout veiller à ses intérêts et à celui de certaines de ses relations », reprend M. Abras. « Je l’accuse d’avoir perçu des honoraires indus, d’avoir vendu certains de mes biens à ses amis et à des prix largement trop bas. Et ce, en utilisant les services d’un expert immobilier véreux qui sous-évaluait systématiquement la valeur de mes propriétés. D’autres biens qui avaient été mis sous la responsabilité de la curatelle ont été laissés à l’abandon pendant des années… Ils avaient ainsi perdu beaucoup de valeur lorsqu’ils ont été revendus à l’état de ruine. Aujourd’hui encore, certaines propriétés continuent à se dégrader sans avoir été liquidées. Un vrai gâchis. »

 

« Vous ne pourriez imaginer pire catastrophe. On trouve de tout dans ce dossier. Des erreurs de calcul, des erreurs de compte et autant le dire clairement, ce que la justice devrait qualifier de faux », ajoute encore le promoteur. Et de donner l’un ou l’autre exemple en précisant qu’il lui est impossible d’être exhaustif : « Dans l’un des rapports de l’“expert-complice” du curateur, une maison en dur est décrite telle une cabane en bois. Ailleurs dans ce dossier, c’est une propriété de plusieurs centaines de mètres carrés qui, sous la plume de cet “expert”, ne dispose plus que 30 m2 de surface au sol. Des faux, je vous disais ! ».

 

Calmement, Roger Abras résume : « Grâce à leurs relations au tribunal, mes concurrents ont réussi ma mise en faillite. Elle a été prononcée de manière illégale et inéquitable. Ils ont cassé mon projet immobilier, mais ils n’ont pas eu ma peau. J’ai toujours trouvé le moyen de travailler ; jamais je ne suis tombé dans la précarité. Cela m’a sauvé la vie. Aujourd’hui, je vais prendre ma revanche ».

 

Vingt-cinq ans après le début de ses déboires, un peu comme le comte de Monte-Cristo, Roger Abras revient vers ceux qu’il accuse d’avoir voulu le détruire. « En tout cas, vers ceux qui sont encore en vie. Car, bizarrement, plusieurs personnes impliquées dans ces magouilles sont mortes de maladie, d’accident ou de suicide », note l’homme d’affaires sans le moindre trémolo dans la voix. Et, rebondissement spectaculaire, M. Abras est de retour avec un rapport accablant sous le bras. Le fruit inattendu et extraordinaire d’une analyse fouillée de son affaire réalisée par une nouvelle curatrice, Me Isabelle Bronkaert, une avocate désignée récemment par l’actuel tribunal de commerce de Namur afin d’évaluer la gestion peu habituelle de cette faillite, qui n’est toujours pas clôturée un quart de siècle après son ouverture.

 

Paris Match a pu prendre connaissance de ce rapport. Les descriptions de dysfonctionnements douteux qu’on y découvre à longueur de pages sont toutes plus accablantes les unes que les autres. Surtout, ce document étayé donne entièrement crédit aux accusations de collusions coupables et de conflits d’intérêts formulées par Roger Abras. A propos du président consulaire qui avait initié ce dossier, la curatrice relève qu’il était un « concurrent direct » de M. Abras, le père et le beau-père d’autres concurrents directs du promoteur et que « compte tenu de ces conflits d’intérêts évidents (…), il est pour le moins anormal que celui-ci ait pu intervenir, en chambre des enquêtes commerciales, en qualité de juge enquêteur. (Il) aurait dû se récuser et rien ne pourrait justifier a posteriori qu’il ne l’ait pas fait. (…) En ne se récusant pas et à la manière dont le dossier de la chambre des enquêtes commerciales a été bouclé, M. Abras est fondé à soutenir qu’il a été jugé par un juge non indépendant et partial ».

 

A propos du jugement déclarant la faillite, la curatrice se demande pour quelles raisons, « dans l’intérêt de qui ? », une décision aussi grave a été prise « sans entendre les moyens de défense du commerçant » : « Tout s’est passé comme si le débat contradictoire avait voulu être évité à tout prix, comme si le flou était de mise ». Elle relève aussi la présence parmi les juges qui ont prononcé cette faillite de Jacqueline M., une « concurrente directe de M. Abras », par ailleurs belle-fille du président consulaire Jean-Marie L., déjà évoqué plus haut : « Il appartenait à Madame M. de se récuser. M Abras est fondé à soutenir qu’il a été jugé par un tribunal non indépendant et partial », estime la curatrice Bronckaert.

 

Sur la désignation du premier curateur, Me Michel B. – cet avocat devenu magistrat en 2000 a notamment siégé à la Cour d’assises d’Arlon lors du procès de Marc Dutroux et consorts –, Me Isabelle Bronckaert n’est guère moins critique : « Il avait un intérêt familial à la faillite de M. Abras, sa belle-famille est propriétaire et dirigeante de la S.a. (…) dont le projet de transformation de l’immeuble “Le Moulin” et d’assainissement du quai compromettait la survie. Il est aussi le conseil habituel de la S.a. (…), créancier hypothécaire de M. Abras sur les immeubles “Le Moulin” et l’Abbaye de Géronsart. Il y avait donc un double conflit d’intérêt à ce que Me B. réalise l’immeuble “Le Moulin” (…) Sachant qu’il y avait à l’époque un grand nombre de curateurs en fonction, est-ce un hasard qu’il ait été désigné ? Pourquoi ne s’est-il pas déporté spontanément lorsqu’il a eu connaissance de sa désignation ? En ne se déportant pas », conclut la curatrice Bronckaert, « M. Abras est fondé à soutenir que le curateur qui lui a été imposé était non indépendant et partial ».

 

Plus loin dans son rapport, la curatrice met aussi en lumière un certain nombre de faits qui invitent à s’interroger sur l’existence de « manœuvres » de Michel B. visant à « masquer le fait que les conditions de la faillite n’étaient pas réunies lors de son prononcé » ou visant à « casser » totalement Roger Abras en « l’empêchant de pouvoir solliciter un concordat après faillite qui lui aurait permis de reprendre ses activités d’agent immobilier mais aussi et surtout de poursuivre son projet de construction d’un complexe hôtelier… ».

 

Et ce n’est pas tout, car la désignation par le tribunal de commerce de Namur d’un certain Guy E. comme juge-commissaire a été faite, selon l’experte, en dépit de toute déontologie car « les droits de la défense ne pouvaient être respectés ». Ce juge avait déjà participé à la décision de mise en faillite et donc « il ne pouvait reconnaître, sans se contredire, lors de sa descente chez M. Abras, que les conditions de la faillite n’étaient pas réunies ». On notera cependant que M. Abras a pu faire acter par un huissier qu’in fine, Guy E. a bien reconnu avoir su avant le prononcé définitif de la faillite que le crédit du promoteur n’était pas réellement ébranlé…

 

Tous ces problèmes de désignation de personnes et de conflits d’intérêts suffiraient déjà à mettre très sérieusement en question la validité des actes posés en cette affaire par le tribunal de commerce de Namur. Mais il y a plus. Ainsi, le rapport Bronckaert note de nombreuses incohérences et manquements dans la manière dont l’inventaire de l’actif Abras a été réalisé par le curateur Michel B. Ce même rapport relève aussi que le produit de la vente de certains actifs ne s’est jamais retrouvé sur le compte rubriqué de la faillite et que la gestion de ce dossier par Me  Michel B. comporte, disons, des erreurs de calcul… Toujours en défaveur de M. Abras, parfois en faveur du curateur lui-même…

 

Le rapport signale aussi, comme nous le disait M. Abras, que des biens immobiliers appartenant au « failli » ont d’évidence été très mal vendus par le curateur. A propos de l’immeuble « Le Moulin », Me  Bronckaert soulève une question que pourrait comprendre un enfant de 3e primaire : « Comment expliquer qu’un bâtiment acheté (par M. Abras) 2 500 000 BEF, dans lequel des travaux pour 6 200 000 BEF ont été effectués, soit revendu (quatre ans plus tard) 4 000 000 BEF ? ». On ajoutera qu’expertisé en 1982 et en 1984 par deux professionnels reconnus, ce bâtiment avait une valeur estimée située entre 13,8 et 14, 5 millions de BEF. Qui, alors, a pu l’acquérir pour le prix « super discount » de 4 millions de BEF ? La société anonyme S., soit l’une des sociétés de dépôt de matériaux qui était gênée par le projet immobilier de M. Abras… La boucle est bouclée ? Me Bronckaert souligne, en tout cas, « l’empressement mis par le curateur à passer l’acte authentique de vente de gré à gré au profit de la société anonyme S… ». Ainsi que le fait que Michel B. ait ignoré des offres faites par d’autres candidats acheteurs dont l’une était supérieure de plus de quatre millions à celle de la société anonyme S. ! En outre, signalons qu’en date du 30 août 2005, l’immeuble « Le Moulin » acquis pour 4 millions par la S.a. S. a été revendu pour… 37 919 506 BEF !

 

On pourrait poursuivre encore et encore le compte rendu du rapport Bronckaert. Evoquer, par exemple, le dossier de la vente d’un autre bien important qui appartenait à Roger Abras, l’Abbaye de Géronsart, qui a connu le même sort : sous-évaluation, vente à vil prix, etc. Ainsi, ce bâtiment qui valait 11,5 millions de BEF pour un premier expert sera assuré par le curateur Michel B. pour une valeur de 12 millions de BEF. Pourtant, quand il s’agira pour ce même curateur de vendre le bâtiment, il fera d’abord appel à l’expert P. qui, lui, estimera le bien à une valeur de 3,25 millions de BEF… Au bout du compte, l’Abbaye sera vendue en 1994 au prix de 4,75 millions de BEF à un acheteur qui s’en séparera deux ans plus tard pour un montant de… 10 millions de BEF.

 

Arrêtons-nous ici pour en venir à la revanche de Roger Abras. Ses avocats, Mes Delvaux, Demoisy et De Hennault viennent de citer l’Etat belge devant le tribunal de 1re instance de Bruxelles afin d’obtenir une réparation du préjudice qu’il invoque. Dénonçant la « déloyauté procédurale flagrante » et le « dépassement du délai raisonnable » dans la gestion de ce dossier, ces juristes fondent surtout leur action sur l’article 6 de la Convention européenne des droits de l’homme qui garantit à toute personne le droit à un procès équitable par un tribunal indépendant et impartial. A titre provisionnel, les conseils de Roger Abras réclament 575 000 euros à l’Etat belge.

 

(1)Environ 40 000 euros, soit le fruit d’une vente récente d’un bien immobilier. Plus tard, l’auteur de ces faits sera arrêté par la police, malheureusement sans son butin.

16:05 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : abras, namur, affaires |  Facebook |

02/07/2007

Olivier Chastel (310507)

Entretien publié dans l’hebdomadaire belgo-français « La Libre Match », le 31 mai 2007.

Olivier Chastel : «Un retour aux urnes serait la meilleure solution»

ChastelphotoIntronisée dans la foulée des "affaires" pour "gouverner autrement", la tripartite PS-CDH-MR n'aura duré que six mois. Et voici qu'à quelques jours à peine des législatives, la cité carolo, sa mauvaise réputation et son interminable liste de casseroles, plus fondamentalement aussi le thème de l'éthique en politique, reviennent au centre du débat électoral. L'homme qui, une nouvelle fois, a mis le feu aux poudres s'appelle Olivier Chastel. Avec son collègue Philippe Sonnet, un fin stratège en politique qui est aussi son conseiller, il vient de claquer la porte du collège des échevins carolos. Côté francophone, ce sera sans aucun doute l'évènement-clé d'une campagne électorale qui était restée très morne jusque là. "Je suis certain d'avoir pris la bonne décision", dit Chastel.

La Libre Match. Voilà, c’est fini. Vous n’êtes plus échevin de la ville de Charleroi. En un seul mot, quel est votre état d’esprit alors que vous préparez vos caisses?

Olivier Chastel. Soulagé!

Mais encore?

J’ai ressenti les dernières manoeuvres de communication du PS pour créer la confusion dans la population à propos de la démission de l’échevin Jean-Pol Demacq comme une véritable trahison. C’est la goutte qui a fait déborder le vase. De trop nombreux événements avaient déjà alourdi le climat dans la majorité à Charleroi et ils avaient contribué à rendre très difficile le travail de fond auquel nous nous employions depuis le 4 décembre. Malgré cela, le MR avait fait preuve d’une loyauté exemplaire et spontanée. Nous attendions une même loyauté de la part du PS et ce que nous avons reçu, c’est un coup de couteau dans le dos!

Lors de la conférence de presse annonçant votre dé mission, vous sembliez avoir les larmes aux yeux...

On n’abandonne pas un travail entrepris aussi facilement. Mais je suis certain d’avoir pris la bonne décision. Je suis intimement persuadé que Charleroi avait besoin de cet électrochoc. Par la faute du Parti socialiste, on allait revivre une banalisation de l’infraction. Quand j‘ai entendu Elio Di Rupo dire qu’il n’y avait rien de neuf dans ce dossier et qu’il ne devait donc pas y avoir de conséquences, j’ai bien compris que le PS ne prenait pas conscience de la gravité de la situation. Quand j’ai entendu un collègue échevin du PS, M. Massin, dire qu’il devait d’abord analyser le dossier avant de se prononcer sur ce que devait faire M. Demacq, je me suis dis qu’il n’y a pas de rupture par rapport au passé dans ce parti. Lors de l’élaboration du pacte de majorité, les échevins socialistes ont signé un document par lequel ils s’engageaient à démissionner sur le champ en cas d’inculpation. Entendre de la bouche d’Elio Di Rupo d’un côté, d’un échevin socialiste dit rénovateur de l’autre, ce genre de considérations, m’a démontré, en vingt-quatre heures, combien le fossé était grand entre eux et nous.

Disons les choses sans langue de bois: n’était-il pas naïf d’espérer arriver à quelque chose de positif pour Charleroi en entrant dans un collège notamment composé de trois échevins PS issus de l’ancienne majorité socialiste absolue?

Je vais répondre franchement: oui, nous avons commis une erreur de naïveté! Nous avons été naïfs de croire la parole du PS qui nous garantissait qu’il n’y aurait plus de problèmes de justice aux conséquences graves pour la ville. Au moment de la négociation de cette majorité, nous aurions dû être plus fermes sur la présence au sein du collège de ceux qui avaient exercé des responsabilités sous la législature précédente. Au lendemain des élections communales, nous avons accordé notre confiance au PS quand il a choisi ses échevins. Nous l’avons maintenue quand, après l’inculpation du bourgmestre Jacques Van Gompel, il a fallu remanier l’équipe avec l’intervention de M. Di Rupo lui-même. Ce que nous venons de vivre nous montre que nous nous sommes trompés.

Ces derniers événements ne sont-ils pas du pain béni pour les écolos, seul parti démocratique de la ville à ne pas s’être embarqué dans ce navire qui prend l’eau?

Ce n’est du pain béni pour personne.

Quel est le processus de réflexion qui vous a conduit à dire, dans un premier temps, que vous alliez continuer dans la tripartite qui dirigeait la ville et puis, dans un second mouvement, deux jours plus tard, d’annoncer votre démission et celle de votre collègue Philippe Sonnet?

D’abord, il faut savoir que Jean-Jacques Viseur et moi, samedi dernier, nous avons dû négocier pendant quatre heures avec les socialistes pour obtenir la démission de Jean-Pol Demacq!

Ce dernier n’en voulait pas?

Dans un premier temps, non. M. Demacq estimait n’avoir pas grand chose à se reprocher et je peux le comprendre. Les chefs d’inculpation précisent globalement qu’il a manqué de réaction lorsque l’ancien collège s’est lancé dans des procédures douteuses. Il n’empêche: nous avions convenu qu’une inculpation, quelque soit son motif, équivalait à une démission.

Pourquoi alors a-t-il fallu discuter de cela pendant quatre heures?

Parce que ce débat a été émaillé de multiples suspensions de séances demandées par la majorité socialiste qui était, de son propre aveu, en liaison permanente avec M. Di Rupo et son entourage. Et qu’à ce niveau supérieur des instances socialistes, la consigne était très claire tout faire pour éviter que M. Demacq démissionne pendant la campagne électorale.

En contradiction avec l’accord de majorité?

C’est très clair, oui. Quand nous sommes entrés en réunion, samedi matin à 10 heures, Jean Jacques Viseur (CDH) et moi, nous avons tout de suite dit au bourgmestre que pour surmonter cette énième crise, il faudrait une attitude sans équivoque. La première phrase de Léon Casaert a été d’une toute autre nature: «En ce qui nous concerne, on ne voit pas très bien pourquoi M. Demacq démissionnerait ! ». Il a fallu trois heures de discussion, un long cheminement, étape par étape, pour arriver à la démission. D’abord, M. Demacq voulait tout de même terminer l’année scolaire. Il imaginait réunir un conseil communal pendant les vacances afin d’officialiser sa démission à ce moment-là.

Pour quelles raisons?

Il voulait faire les remises des prix dans les écoles! On lui a dit non. Stade suivant: il voulait démissionner au conseil communal du 25juin en continuant son mandat jusque là pour «régler un certain nombre de problèmes». On lui a signifié que c’était impossible éthiquement ; qu’on ne pouvait délivrer un tel message négatif à la population. On ne pouvait imaginer qu’il continue, après son inculpation, à participer au collège, à des manifestations publiques, qu’il prenne encore des décisions pour compte de son département. Et finalement, à 13 heures, M. Demacq nous a rédigé sa lettre de démission, un acte uni latéral et sans délai. On a encore discuté pendant une heure sur la question de la redistribution des compétences au sein du collège. Viseur et moi, nous étions arrivés à nos fins. J’étais rassuré et, le samedi après-midi, c’est dans cet état d’esprit que j’ai participé à une conférence de presse avec le bourgmestre et l’échevin des finances. Ce n’est que quelques heures plus tard que j’ai compris que le PS nous avait poignardé dans le dos. Le CDH autant que le MR d’ailleurs...

De quelle manière?

Je me suis rendu compte en écoutant des commentaires que me faisaient des journalistes et au travers d’une dépêche Belga que le mes sage était brouillé. La presse semblait vouloir annoncer que Demacq resterait provisoirement en fonction, qu’il continuerait dans l’intérêt de l’enseignement carolo d’exercer son mandat jusqu’à la fin de l’année scolaire, qu’il présenterait sa dé mission au conseil communal du 25juin... Dès lors, je me suis demandé qui était allé communiquer ce genre d’information alors que nous avions été très clairs en conférence de presse. J’ai téléphoné à l’auteur de la dépêche Belga qui m’a révélé que c’était un communiqué officiel de la ville sur papier à en-tête, au nom du collège, qui avançait toutes ces contre-vérités!

Qui est l’auteur de ce vrai-faux « communiqué»?

Au moment où je vous parle, je ne le sais toujours pas! J’ai pourtant essayé de contacter le bourgmestre et son entourage que l’on sait performant puisqu’il a été désigné par M. Di Rupo... Personne n’a su m’expliquer pourquoi, alors que nous étions en discussion pour imaginer la sortie de cette crise, quelqu’un a profité des nombreuses suspensions de séances, dans le dos de Jean-Jacques Viseur et de moi-même, pour rédiger un communiqué de presse et le publier au nom du collège. C’est de la trahison ! Le communiqué a été diffusé une heure avant la fin de la négociation. Et on y explicitait l’inverse de ce à quoi nous allions aboutir!

Comment décodez-vous cette stratégie du « communiqué parallèle»?

C’est une stratégie de campagne électorale du PS. Ce parti a voulu brouiller le message au tour de l’« affaire Demacq », afin de minimiser l’impact de la démission et de l’inculpation de l’un de ses échevins. Le PS a fait en sorte que la population de Charleroi n’y comprenne plus rien. Samedi, vers 18heures 30, j’ai découvert le contenu du communiqué. C’est là que j’ai pris conscience de ce travail de sape et de désinformation; du piège électoral qui avait été tendu par les socialistes. A ce moment-là, je voulais déjà faire un esclandre. Mais le dimanche, je me suis rendu compte que la situation était encore plus grave que cela...

C’est-à-dire?

Comme tous les dimanches matins, je me suis promené sur le marché de Charleroi. Quel contraste dans l’accueil des gens par rapport aux dimanches précédents! C’était affolant. Effectivement, ils ne comprenaient plus rien et les questions critiques fusaient: «Demacq ne dé missionne pas tout de suite ? », «Vous êtes tom bés sur la tête ? », «Vous le laissez en fonction jusqu’à la fin de l’année scolaire? ».

Comme si le MR était prêt à avaler n’importe quelle couleuvre pour rester au pouvoir à Charleroi?

Exactement ! Toute une série de commentaires allaient dans ce sens-là. Sur ce marché, j’ai rencontré ma collègue Véronique Salvi (CDH). Je lui ai fait lire ce communiqué de la ville dont elle n’avait aucune connaissance. Elle était effondrée et scandalisée. Elle m’a dit alors qu’elle comprenait mieux l’hostilité des gens sur le marché... Le piège du PS avait parfaitement bien fonctionné. Alors, je me suis dit que des milliers d’autres personnes à Charleroi avaient dû être abusées par la manoeuvre des socialistes. Qu’elles devaient être révoltées en ayant perçu comme message que le pouvoir communal semblait accepter sans broncher une inculpation de plus d’un échevin... Et que toutes les familles politiques de Charleroi réagissaient en ce sens de manière soudée, sans trop s’émouvoir, puisqu’on laissait à M. Demacq la possibilité de terminer l’année scolaire. Pour moi qui me suis inscrit dans un combat pour retrouver l’éthique et l’efficacité à Charleroi, c’était parfaitement insupportable. Comme je vous l’ai dit, avant de prendre attitude, j’ai essayé d’avoir plusieurs fois le bourgmestre au téléphone pendant ce long week-end, mais sans succès. En fait, le seul responsable politique socialiste qui m’a répondu, c’est Jean-Pol Demacq lui-même. Je lui ai visible ment révélé l’existence du communiqué. Il m’a dit: «Si j’avais participé à la rédaction d’un tel texte, je ne pourrais plus te regarder en face. C’est exactement l’inverse de ce à quoi je m’en gage dans ma lettre de démission ». Quand il a découvert que ce communiqué était sorti alors que nous étions encore en cours de négociation, il m’a dit qu’il ne voyait qu’une possibilité: une intervention d’une autorité supérieure à Casaert.

Autrement dit, le communiqué aurait été inspiré par le boulevard de l’empereur?

Je pense en effet que c’était clairement une stratégie électorale diligentée par les instances supérieures du PS.A Charleroi, je vous le rap pelle, Léon Casaert et son entourage ne répondent qu’à Elio Di Rupo...

Dans le même temps, vos adversaires politiques ne cessent de répéter que votre démission n’est pas votre décision, mais celle de Didier Reynders...

C’est faux. Si Didier Reynders m’avait de mandé de démissionner contre ma volonté, je ne l’aurais pas accepté. Philippe Sonnet et moi, nous avons consulté nos mandataires communaux. Après l’exposé de la chronologie des faits, ils ont ressenti une telle trahison qu’ils nous ont très clairement demandé de démissionner. Pour être tout à fait clair, sachez qu’en entrant en réunion au siège du MR avec nos mandataires, Philippe Sonnet et moi, nous n’avions pas cette intention! Nos mandataires nous ont convaincu que c’était l’intérêt de Charleroi de poser un acte fort. En allant vers la maison de la presse pour annoncer cette décision, j’ai appelé Didier Reynders. Il m’a répondu: «Es-tu certain de la décision qui a été prise ? ». Je veux dire par là qu’il n’a donné aucun ordre. Il était plutôt sur pris, mais il a respecté le débat démocratique au sein du MR de Charleroi.

Sans le PS, il n’est pas possible de former une majorité pour gouverner Charleroi. Dès lors, ne se trouve-t-on pas désormais dans une impasse?

C’est ce que prétendent certains en criant à «l’irresponsabilité» des échevins MR. Moi, je vois que le CDH n’est pas du tout embarrassé de travailler avec le partenaire socialiste dans ces conditions. Ils ont une majorité. Si le CDH estime devoir mettre son éthique et ses convictions de côté pour continuer avec le PS sans rien changer, c’est son problème. Son cas de conscience à lui.

André Antoine (CDH) a clairement dit aussi qu’il faudra un troisième partenaire pour reformer un pacte de majorité à Charleroi...

C’est le seul CDH à dire cela! Et c’est de nouveau une façade électorale! Qu’a déclaré Joëlle Milquet dès le lundi soir? «Nous restons! ». Le CDH est très accroché à son siège d’échevin. Et pour cela, il en arrive à cautionner les manoeuvres du PS après en avoir été scandalisé. Ce parti, comme à son habitude, est capable de toutes les contorsions pour avoir un petit bout de pouvoir! Pour que l’on ne parle plus de tout cela jusqu’aux élections, la majorité résiduelle a décidé de mettre la ville en affaires prudentes. On fait miroiter qu’après le scrutin, dans le calme revenu, toutes les familles démocratiques reviendront autour de la table, que le MR pourrait même revenir dans la majorité... Tout cela n’est que stratégie électorale ! Nous le savons de mandataires CDH: dans ce parti, on connait déjà les noms des échevins qui nous remplaceront. Leur stratégie consiste à mettre le voile pendant les dix jours qui nous séparent de l’élection. Ensuite, mais ensuite seulement, vous verrez que tout sera limpide! D’ailleurs, le PS est beaucoup plus clair sur ce point. Il a déjà annoncé la couleur en laissant entendre que le pacte de majorité modifié le conduira à gouverner avec le seul CDH. Bien évidemment!

Et si on vous propose tout de même, de revenir?

Dans les circonstances actuelles, c’est niet. Mais nous avons énoncé lundi plusieurs conditions indispensables pour accepter une éventuelle discussion d’ouverture. Une communication sans ambiguïté sur la démission de Demacq. Que le collègue décide collégialement de la redistribution des compétences de cet échevin démissionnaire; que la majorité prenne conscience de la véritable ampleur de la situation dans la quelle se trouve l’administration communale de Charleroi : sans une administration motivée, performante et bien gérée, aucune politique ne peut être mise en place.

Vous pourriez donc envisager de retravailler avec des personnes comme MM. Casaert et Parmentier, qui ont appartenu à l’ancienne majorité socialiste absolue?

Non, aujourd’hui, je ne commettrais pas la même erreur.

Si c’est pour revenir, ce serait donc sans Casaert?

Oui.

Un retour aux urnes serait-il souhaitable?

Ce serait la meilleure solution. On nous a déjà volé les élections en octobre 2006 puisque l’appareil judiciaire s’était calmé durant le mois de septembre qui précédait... Pour inculper Jacques Van Gompel au lendemain du scrutin communal alors qu’il était tête de liste ! On ne m’enlèvera pas de l’idée que si le judiciaire avait suivi son cours normal, le résultat de ce vote au rait été bien différent. Oui, je pense que la situation exceptionnelle que connaît Charleroi aujourd’hui mériterait un remède exceptionnel. Que l’on consulte une nouvelle fois l’électeur !

 

 

19:54 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : charleroi, affaires, ethique |  Facebook |