20/03/2008

Sécurité nucléaire (200308)

Version intégrale dans l’enquête sur l’IRE de Fleurus publiée ce jeudi 20 mars 2007 dans l’hebdomadaire « Paris Match (Belgique)»

 

Plan

 

1. L’article complet : Site nucléaire de l’IRE à Fleurus /La sécurité en péril

 

2. Relation intégrale de notre entretien avec Henri Bonet, directeur général de l’IRE

 

3. Réaction du député fédéral Ecolo Jean-Marc Nollet à l’enquête publiée dans Paris-Match

 

4. Rapport global de l’audit de novembre 2007 – Le document dans son intégralité

 

5. Synthèse de l’audit publiée sur le site de l’Agence Fédérale de Contrôle Nucléaire (AFCN)

 

1. L’article complet

 

Site nucléaire de l’IRE à Fleurus

La sécurité en péril

 

«Tôt ou tard, il y aura un problème ; un accident potentiellement grave. Des gens pourraient y perdre la vie, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du site ! ». Inquiets, des membres du personnel de l’Institut national des Radioéléments (IRE) se sont confiés à Paris Match. En poursuivant notre enquête à propos du site nucléaire de Fleurus, nous avons aussi mis la main sur un audit qui met en cause la politique de « sûreté » du site nucléaire de Fleurus.  Pour sa part, le directeur de l’IRE se veut rassurant : « Il n’y a pas de problème de sécurité identifié.  Ce qui nous est reproché est purement formel ». Le député Ecolo Jean-Marc Nollet auquel nous avons donné connaissance des données de notre enquête ne l’entend pas de cette oreille : « Alors que la catastrophe de Ghislenghien devait nous servir de leçon, j’ai la désagréable impression qu’à l’IRE, certains se croient au-dessus de tout risque. Au nom de la nécessaire prévention de risques majeurs, j’enjoins solennellement les différentes autorités de prendre leurs responsabilités ». 

 

« Autrefois cette entreprise était un bijou, une merveille en termes de technologie de pointe. Et ce n’était que normal dans le domaine à haut risque où elle exerce ses compétences. On y travaille avec de l’U235, c’est le même uranium que celui qui est utilisé dans la fabrication des bombes nucléaires ! Pour employer une métaphore que tout le monde comprendra, l’Institut national des Radioéléments (IRE) était autrefois une Formule 1 dans son secteur d’activité. Un engin mis au point par les meilleurs ingénieurs et qui aurait pu gagner n’importe quel Grand Prix. L’Institut est toujours le deuxième producteur mondial de radio-isotopes mais son moteur a 400.000 kilomètres et n’ayant pas été assez entretenu au cours de la dernière décennie, il a besoin d’une sérieuse révision. A tout moment, on risque la panne ou pire la sortie de route ! Plutôt que d’immobiliser le bolide le temps de son entretien, ses propriétaires continuent à l’aligner sur toutes les grilles de départ; Dans un domaine aussi délicat que le nucléaire, la recherche du profit ne devrait pourtant jamais prendre le pas sur les impératifs de sécurité ! Tôt ou tard, il y aura un problème ; un accident potentiellement  grave. Des gens pourraient y perdre la vie, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du site ! ».  

 

L’homme qui tient ce discours pour le moins inquiétant, appelons-le Jacques, nous a donné rendez-vous dans un endroit discret. En pleine campagne, à une cinquantaine de km de Fleurus, là où il travaille avec ses deux collègues qui l’accompagnent. Pas question d’être vu en compagnie d’un journaliste, mais trop d’inquiétude aussi chez ces trois-là pour qu’ils continuent à se taire : « Il y a un gros problème de management à l’IRE et ses conséquences sont très préoccupantes pour nous qui y travaillons tous les jours, pour nos collègues et pour les riverains ; dans notre entreprise, la culture de sécurité est un chef d’œuvre en péril alors que dans le domaine nucléaire elle devrait toujours être la priorité des priorités. Si un jour il devait y avoir un accident, on ne se le pardonnerait pas », confirme Albert, notre témoin n°2. 

 

Affublé dans notre récit d’un prénom fictif lui aussi, Pierre explicite le propos de ses deux collègues : « Si ce que nous déplorons n’était pas étayé par un récent audit de l’IRE, on aurait hésité à vous appeler ; Ce qui se passe ici est tellement stupéfiant qu’on aurait craint d’être pris pour des fantaisistes ou des aigris qui auraient eu des comptes à régler avec leur direction. Mais vous verrez, c’est écrit noir sur blanc ce rapport d’experts français dont une version très ‘light’ vient d’être publiée sur le site de l’Agence Fédérale de Contrôle Nucléaire (AFCN). Lisez plutôt, le rapport intégral, c’est plus instructif ! ».

 

C’est encore le même refrain

 

Flash back. En avril dernier, Paris Match s’était déjà penché sur les activités de l’IRE (1). Pour rappel, cette Fondation d’utilité publique mise sur les fonds baptismaux en 1971 est spécialisée dans la fission de cibles d’Uranium hautement enrichi. Le but de ces opérations de très haute technologie étant d’isoler, de purifier et de conditionner les radio-isotopes qui sont utilisés en médecine nucléaire. L’IRE est ainsi l’un des leaders mondial dans la production de Molybdène /Technétium 99 et d’Iode 131 – des radioéléments de fission qui servent dans 80% des protocoles médicaux. L’Institut produit aussi du Xénon 133, de l’Yttrium 90, du Strontium 90.

 

Réputé dans le monde entier, l’IRE exporte la majeure partie de sa production. En 2006, l’Institut a aussi créé un consortium avec la société belge IBA (Ion Beam Applications) qui développe des solutions de très haute précision dans le diagnostic et le traitement du cancer. Après ce rapprochement, l'IRE et l'IBA ont acquis la division internationale de CIS Bio International, une société qui offre une vaste gamme de produits thérapeutiques et diagnostiques utilisés en oncologie, cardiologie, rhumatologie et endocrinologie. En outre, depuis 1991 déjà, l’IRE partage une partie de ses installations à Fleurus avec un autre leader dans le secteur des radio-isotopes, le canadien MDS Nordion qui emploie plus de 10.000 personnes dans ses multiples filiales réparties dans plusieurs pays.

 

Dans un domaine aussi pointu et dangereux, on se dit que la plus grande attention portée à la sécurité doit être une évidence, un incontournable, une « priorité parmi les priorités » comme l’affirmait plus haut l’un de nos informateurs. Début 2007, pourtant, un audit de l’IRE réalisé par AVN (Association Vinçotte Nucléaire) pour le compte de l'AFCN démontrait que sur le site nucléaire de Fleurus, on était loin du compte. A cette époque, les contrôleurs fédéraux déploraient déjà une « érosion de la culture de sécurité ». Ils écrivaient dans la langue de bois très caractéristique du secteur nucléaire : « Les experts ont constaté des problèmes dans le processus décisionnel ainsi que dans la collaboration et l'échange d'informations relatives à la sûreté entre les différents départements de l'IRE (…). Il n'a pas été constaté à ce jour d'élément mettant clairement en évidence un mauvais état général des installations. Cependant, certaines interrogations demeurent sur la culture de sûreté interne qui régit la gestion et l'entretien des installations ». Traduction : des problèmes de management et de communication internes avaient un effet néfaste en termes de sécurité et s’il n’avait pas constaté de problèmes apparents, le contrôleur fédéral n’osait pas jurer que les installations étaient parfaitement entretenues. Nos informateurs ne disent pas autre chose, ils sont simplement plus clairs dans leur manière de s’exprimer.

 

En avril 2007, alors qu’il accordait un entretien à Paris March, Manfred Schrauben, le directeur du département de contrôle et de surveillance de l'AFCN se voulait rassurant : « A la longue, le type de manquements constatés à l’IRE pourraient avoir un effet sur la sécurité mais on est loin de là. Nous avons mené une action de prévention. Le but est d'éviter que les choses ne se dégradent de trop. On joue notre rôle de chien de garde ».Près d’un an plus tard, les déclarations que nous recueillons auprès de nos discrets informateurs qui travaillent sur le site nucléaire de Fleurus ne témoignent cependant guère d’une évolution positive de la « culture de sécurité » au sein de l’IRE. Le second audit de l’Institut réalisé en novembre dernier ne rassure pas plus, loin s’en faut.

 

Cette deuxième mission d’expertise a été menée par l’AFCN mais, pour objectiver au mieux les constats, les inspecteurs belges se sont adjoints leurs collègues français de l’Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN). « Les Français sont restés trois jours à l’IRE et ils avaient tout compris », précise l’un de nos informateurs. Même s’il utilise le langage mesuré qui a cours dans un secteur nucléaire dont les acteurs vivent dans l’angoisse de réactions hostiles de la population, ce dernier audit évoque bien plus encore que le précédent des problèmes de sécurité interpellants. Comme nous l’avait dit l’une de nos sources, on trouve bel et bien mention de ce rapport sur le site de l’AFCN. « Mention » est le terme juste car, à vrai dire, le « service com’ » de l’Agence fédérale n’en a retenu que de très courts extraits ; pas les plus significatifs et qui plus est, sans explications des termes techniques. C’est ainsi que par la magie d’une communication très bien contrôlée, l’AFCN réussit même à mettre en valeur quelques termes positifs sur son site internet en partant d’un très mauvais audit. Il est vrai qu’en langage « AFCN », on ne dira pas qu’ « il y a un problème interpellant de sécurité à l’IRE ». On dira plutôt que des « améliorations au niveau de la sûreté et de la culture de sûreté sont encore possibles et souhaitables ». Cultivant l’euphémisme et l’hermétisme, le communiqué presque soviétique de l’AFCN, incompréhensible pour le citoyen moyen, en arriverait presque à donner la vague impression que le bilan de sécurité de l’IRE est… globalement positif. (2)

 

Intitulé « rapport global de l’audit axé sur la sûreté nucléaire opérationnelle, réalisé dans les installations de l’Institut national des Radioéléments », l’audit resté confidentiel «ne traite pas de manière exhaustive les risques présentés par l’IRE». Il se concentre sur « trois thématiques de sûreté identifiées par l’AFCN à la suite des inspections menées ces dernières années ». A savoir la maîtrise du risque de ‘criticité’ (ndlr : pour la définition de ce terme, voir plus bas), la maîtrise du risque d’incendie et la maîtrise des risques de dissémination de matières radioactives dans l’environnement.

 

Pour mener à bien leur mission, les experts français ont d’abord pris connaissance d’un document récent rédigé à l’IRE qui expose tout ce que l’Institut a mis en place pour assurer la sécurité du site nucléaire. Ce document est appelé le « rapport de sûreté » et avant même de l’avoir confronté à la réalité observée sur le terrain, les auditeurs semblent être tombés de leur chaise en le parcourant. Le « rapport de sûreté de l’IRE », écrivent-t-ils, « est essentiellement descriptif ». Il ne « démontre pas la suffisance des moyens retenus de maîtrise des risques » notamment par ce qu’ « il comprend très peu d’études de situations incidentelles et accidentelles, sans que cela soit vraiment justifié par l’IRE ». D’ailleurs, note sévèrement les auditeurs, « le rapport de sûreté présente, de façon très insuffisante les exigences de sûreté retenues par l’IRE » Ce qui a pour conséquence, relèvent encore les experts que « la procédure de gestion des déviations (…) ne peut être pleinement efficace » (3). Traduction en langage commun : les mesures correctives nécessaires, c'est-à-dire les réactions à avoir lors de problèmes liés à la sécurité ne sont pas très bien définies 

 

Les auditeurs terminent leurs commentaires préliminaires en donnant de l’eau au moulin de nos informateurs qui affirment que la culture économique a pris le pas sur la culture de sûreté à l’IRE. Ils notent ainsi que « de nombreuses opérations d’exploitation liées à la sûreté ne font pas l’objet de documents d’exploitation sous assurance qualité ». En revanche, ces « documents sous assurance qualité existent relativement aux activités de production qui présentent des exigences pharmaceutiques ».

 

Thématique 1 – « La criticité où le danger d’un flash meurtrier pour des membres du personnel de l’IRE »

 

La première partie de l’audit est donc consacrée à la « criticité ». Ce drôle de terme est utilisé dans le secteur nucléaire pour évoquer les risques liés à l’accumulation de certaines matières radioactives dans les chaînes de production. Pierre nous explique : « A l’IRE, on dissout des cibles d’environ 4 grammes d’U235 dans un dissolveur. Le processus de production crée de déchets liquides radioactifs évacués d’abord dans des cuves en inox de 50 litres, puis dans des cuves de récolte de 2700 litres. Pensez à un percolateur qui souffre des dépôts de calcaire qui se forme progressivement au passage de l’eau. Au niveaux des tuyaux et des cuves de l’IRE, on est confronté à un problème identique : dans les solutions liquides, il y a de l’uranium qui à tendance à s’accumuler, à se coller aux parois, à former des dépôts. De très forte densité, il suffirait en théorie d’une accumulation d’environ la taille d’une orange, soit 1 kilo d’U235 pour avoir un risque important de « criticité ». Soit une réaction en chaîne pouvant être provoquée par la collision entre un neutron et les noyaux d’uranium. Un accident de criticité produit un grand flash. En moins d’une seconde, vous avez une dose d’irradiation intense et tous ceux qui y sont directement exposés n’ont pratiquement aucun espoir d’en réchapper. C’est un accident de ce genre qui a eu lieu à l’usine nucléaire de Tokaimura au Japon en septembre 1999, lequel a fait plusieurs victimes parmi les travailleurs ».

 

Dans l’audit, il est mentionné que l’IRE ne sait trop bien de quelle manière, l’U235 forme ses dépôts dans ses outils de production (4), toutefois l’Institut dispose d’une expérience pratique qui semble rassurante. On serait loin du kilo d’uranium problématique. Dans un dissolveur récemment remplacé et qui avait été utilisé pendant cinq ans, 150 grammes d’uranium s’étaient accumulés. Vidangées tous les dix mois environ, les cuves de 2700 litres ne semblent pas non plus, à en croire l’audit, accumuler des quantités de plus de 100 grammes d’uranium. «Et si il y a eu une accumulation dans une canalisation, dans un coude ou que sais-je ?  Et qu’en est-il vraiment des dépôts dans les cuves en inox de 50 litres qui recueillent les déchets liquides à chaque production ? », rétorque Pierre. « Je vous garantis qu’on ne sait pas exactement ce qui a pu s’accumuler sur les parois de ces cuves. Il faudrait les ouvrir, aller voir dedans mais c’est impossible sans arrêter le processus de production, alors on ne le fait pas pour des raisons économiques ».

 

Et notre homme d’embrayer sur un autre problème éludé par l’audit : « Ces cuves qui contiennent une forte quantité de radioactivité ont trente ans ! Et si elles commençaient à être corrodées ? Et si une soudure était sur le point de lâcher ? » « Une installation qui a trente ans, cela s’use », confirme Albert. « Les joints s’irradient, les connecteurs et les câbles électriques deviennent cassants sous l’effet des radiations. Il y a énormément de phénomènes de vieillissement que l’on est en train de nier à l’IRE. Depuis huit ans, on n’a plus remis les installations à neuf. Avant, cela avait été fait tous les cinq ans. C’est comme une voiture que l’on n’entretient pas. Elle peut encore rouler un certain temps sans que cela ne se manifeste, surtout quand c’est un modèle de grande marque… Et puis, du jour au lendemain, c’est la panne ou pire l’accident. C’est bien cela le problème de l’IRE : on ne veut plus arrêter le processus de production pour faire la remise à neuf nécessaire ».

 

Jacques abonde dans le même sens : « Il faut faire cet entretien, surtout si la direction veut garder des rythmes de production plus élevés que ceux pour lesquels ces installations ont été conçues… Au début, on faisait trois cibles/semaines, aujourd’hui on en est à 24 cibles/semaine !  On devrait s’arrêter et passer sur la seconde chaîne de production. Mais voilà : celle-ci est utilisée pour produire du Strontium et de l’Iode. Pour des raisons économiques, la roue de secours est utilisée en permanence ».

 

Au-delà des dépôts dans les installations de l’IRE, la question de la criticité se pose aussi en termes de stockage de déchets. Ainsi en va-t-il par exemple de « filtres » qui après usage et donc contamination sont entreposés dans des boîtes « U » qui contiennent un maximum de 175 grammes d’U235. Les auditeurs relèvent à cet égard que l’IRE ne dispose pas de procédures clairement déterminées en ce qui concerne le transfert et la manipulation de ces boîtes « U ». Et qu’en outre, « le rapport de sûreté ne comprend pas d’analyse des incidents et de l’incidence de ceux-ci sur la criticité (absence de filtres, transferts intempestifs, débordements, agression potentielles des boîtes « U ». » Pas assez prévoyant, donc l’IRE. Toutefois, notent les experts, « lors de l’audit, il n’a pas été mis en évidence de scénario pouvant conduire à remettre en cause la sous-criticité ». Il n’empêche, les auditeurs estiment que l’IRE devrait « réexaminer les risques de criticité pour toutes les opérations mettant en œuvre de l’uranium »...  

 

Thématique 2 « Impossible de se prononcer sur la maîtrise des risques d’incendie » 

 

Paroles de l’un de nos informateurs : « Un incendie ? C’est l’accident le plus grave pour l’IRE ! L’étanchéité des bâtiments serait détruite, les ventilations seraient arrêtées… On rejetterait de l’iode dans l’air… C’est pour cela qu’à l’origine, tout a été prévu dans le bâtiment de production - le B6 - pour que le risque d’incendie ne puisse pas être considéré comme crédible… Mais quand on lit l’audit aujourd’hui, on se pose évidemment beaucoup de questions… Si cela devait brûler, c’est le vent qui déciderait de la gravité de la contamination des populations avoisinantes. En tous les cas, il me semble évident que dans un rayon de 1 à 2 kilomètres, tout le monde devrait se mettre à l’abri instantanément. Et comme on est situé en zone urbanisée, cela fait du monde ! Le risque pour les personnes contaminées ? C’’est le cancer de la thyroïde. C’est en raison de risques pareils que plus personne aujourd’hui n’autoriserait encore l’installation d’une entreprise comme la nôtre dans une région si peuplée. L’incendie, c’est vraiment le truc qui ne peut absolument pas se passer à l’IRE.»

 

Constat de l’audit, l’IRE est mal préparée à l’éventualité de cette accident qui serait potentiellement très grave…: « Le rapport de sûreté n’est pas suffisant pour permettre de se prononcer sur la maîtrise des risques d’incendie des bâtiments B6, B17 et B4 examinés lors de l’audit. (…) Des locaux contenant des équipements dont la défaillance pourrait avoir un impact sur la sûreté ne sont pas traités (locaux contenant les équipements d’extraction d’air, alimentation électrique …). (…) Le rapport de sûreté ne justifie pas la suffisance des dispositions retenues pour maîtriser les risques d’incendie. (…) Certains aspects de la maîtrise des risques d’incendie ne sont pas, ou presque pas, abordés (extinction dans les cellules, compartimentage, tenue des structures …). Les paramètres importants pour la maîtrise des risques d’incendie ne sont pas présentés. Enfin, l’IRE n’analyse pas de scénarios d’incendie dans le rapport de sûreté ».

 

Peu rassurant, même si ensuite les experts français passent un peu de pommade en écrivant que « les informations transmises par le personnel de l’IRE lors de l’audit ont permis d’éclairer les auditeurs sur les dispositions mises en œuvre dans l’installation ainsi que sur les réflexions prévues dans le cadre de la révision décennale ». Suivent d’ailleurs encore quelques constats pour le moins étonnants. A propos des systèmes de détection d’incendie : « le contrôle annuel des détecteurs ne fait pas l’objet d’une procédure formalisée sous assurance qualité. (…) Ce point illustre les insuffisances documentaires de l’IRE ». De même, « pour ce qui concerne les systèmes d’extinction, le rapport de sûreté ne présente pas de description précise et aucun élément de justification. (…) Les auditeurs confirment l’importance de réexaminer de façon  complète, les systèmes d’extinction installés. »

 

Les experts reprochent aussi à l’IRE de manquer cruellement d’informations sur « la stabilité au feu des bâtiments » ! Il relève que dans le bâtiment B6 « des zones de volume importantes restent ouvertes à la propagation du feu au rez-de-chaussée. » Réponse de l’IRE ? C’est difficile à changer « compte tenu de la conception de l’installation ». Et puis, de toute manière, «l’IRE a précisé ne pas avoir prévu d’effectuer d’étude de la stabilité au feu du bâtiment B6 dans le cadre de la révision décennale.»

 

«Tout cela est simplement invraisemblable. Ne pas connaître la stabilité au feu de ces bâtiment, cela frise l’incompétence », commente l’une de nos sources. «Les auditeurs expliquent aussi qu’ils n’ont même pas eu le temps d’aller voir le B17, un bâtiment où sont stockés des déchets radioactifs et qui ne comporte même pas de système de d’extinction automatique ». Et les constats négatifs se succèdent dans l’audit : « Compte tenu des éléments transmis, les auditeurs ne sont pas en mesure de se prononcer sur la suffisance des dispositions actuelles en matière de stabilité au feu du bâtiment 6. (…) La conduite à tenir en cas d’incendie n’est pas formalisée. L’IRE a indiqué que des fiches réflexes étaient en cours de rédaction, précisant la conduite à tenir pour différentes situations accidentelles (incendie notamment). Il semble que la finalisation de ces fiches ne soit pas prévue rapidement étant donné l’importance des tâches à réaliser par le personnel ».

 

Pour conclure, les experts renvoient l’Institut dans les cordes en constatant que « L’IRE n’examine pas de scénarios d’incendie dans la mesure où il considère que les dispositions retenues sont suffisantes pour exclure qu’un incendie conduise à des conséquences ». Or, « cette affirmation mériterait d’être justifiée pour les cellules de production du bâtiment B6 et le bâtiment B17.

Compte tenu des dispositions limitées de maîtrise des risques d’incendie du laboratoire de R&D du bâtiment B6, les auditeurs estiment que l’étude d’un scénario d’incendie apparaît nécessaire. A cet égard, l’inventaire radiologique maximal de ce laboratoire mériterait d’être clairement défini ainsi que les dispositions de suivi de cet inventaire ». On signalera au passage que le laboratoire R§D a fait récemment l’objet d’une interpellation parlementaire, étant  donné qu’y avait été trouvé un bocal d’acide picrique, soit une substance explosive…

 

Thème 3  : La maîtrise des risques de dissémination de matières radioactives dans l’environnement doit aussi être améliorée

 

L’IRE est aussi rappelée à l’ordre par les experts à propos de la maîtrise des risques de dissémination de matières radioactives dans les bâtiments B6 et B17 de ses installations : « Si le rapport de sûreté comprend une description des dispositions retenues pour assurer le confinement des matières radioactives (unités de ventilation en particulier), il ne présente notamment pas de justification de la suffisance de ces dispositions à l’égard des éventuelles situations dégradées ou incidentelles envisageables.» Traduction, en cas d’arrêt partiel ou total des unités de ventilation par exemple, aucune procédure ne décrit la bonne réaction à avoir ; De même, l’IRE n’expose pas ses « exigences de sûreté en matière de confinement statique et dynamique des matières radioactives  (étanchéité des enceintes de confinement, cascades de dépression, épuration des éléments filtrant…) ». Pire encore, son rapport de sûreté, ne comporte aucune « évaluation des conséquences radiologiques de scénarios accidentels (pour le personnel de l’installation ou l’environnement). »

 

« Les ouvriers qui travaillent sur place ne se rendent même plus compte du danger tellement ils le pratiquent au quotidien. Dernièrement, ils ont même demandé une prime de risque pour qu’ils continuent à travailler dans ces installations qui ne sont plus au top », nous dit l’un de nos informateurs. Et l’audit semble lui fait écho : « Le rapport de sûreté ne précise pas les exigences retenues pour l’étanchéité des cellules ou des boîtes à gants de l’installation. (…) L’étanchéité des enceintes de confinement anciennes (Xe-Mo1 par exemple) et des boîtes à gants n’est pas précisément connue.»

 

Impossible bien évidemment de citer ici l’intégralité du rapport d’audit (2). On notera cependant encore ces quelques phrases qui tendent toutes à confirmer que l’IRE n’accorde pas assez d’importance au principe de précaution, à la  « culture de sûreté ». A propos des « barrières de confinements », par exemple : « A plusieurs occasions, les auditeurs ont constaté l’ouverture de portes entre zones, sans raison évidente. Lors du (…) transfert des cibles d’uranium irradiées, les auditeurs ont constaté, qu’excepté la porte du sas camion, la totalité des portes et volets roulants successifs séparant le laboratoire Xe Mo 1 de l’extérieur étaient ouverts ; une éventuelle contamination du laboratoire pourrait être rejetée sans filtration dans l’environnement.».

 

A l’égard de certains rejets dans l’atmosphère : « Les auditeurs ne sont pas en mesure de se prononcer sur la suffisance des dispositions retenues en matière de filtration des effluents gazeux, compte tenu des informations disponibles. Ils s’interrogent, en particulier, sur la pertinence de la méthode de contrôle d’efficacité des pièges à iode (…). Lors de la visite du bâtiment B6, les auditeurs ont constaté un bloc de glace important autour d’une tuyauterie d’azote liquide permettant le refroidissement des pièges cryogéniques du Xe-133. Le bon fonctionnement des pièges froids est important pour éviter le rejet par la cheminée du Xe-133 (ndlr : du Xénon) L’IRE n’a pas apporté d’explication sur les raisons de ce bloc de glace qui semble être présent depuis longtemps. (…) Les auditeurs invitent l’IRE à s’assurer que la présence récurrente du bloc de glace n’est pas susceptible de remettre en cause le bon fonctionnement des pièges froids notamment lors d’une opération de production ».

 

Commentaire de l’un de nos informateurs : « De toute façon, en matière de rejets, il faut compter sur la bonne foi de l’IRE. Par exemple, on pourrait très bien avoir un rejet d’iode sans qu’aucune autorité indépendante ne puisse s’en apercevoir. Il y a bien une « balise iode » à l’IRE mais elle se trouve près du B12 dans le sens opposé du vent et je ne suis même pas certain qu’elle fonctionne. Le système Telerad  lui ne voit presque pas l’iode. Il faudrait peut-être relier les balises cheminées de l’IRE à l’Agence fédérale de contrôle… ».

 

Environ 100 kilos d’U235 !

 

Un risque n’est pas évoqué dans l’audit mais il nous semble important de l’évoquer à l’heure où le risque terroriste est important en Belgique. L’une de nos sources nous explique qu’ « environ 100 kilos d’uranium 235 sont stockés à Fleurus » ! Jacques et Pierre s’interrogent : « Cet uranium qui est le même qui sert dans la fabrication d’une bombe nucléaire – il en faudrait 10 kilos - se trouve dans des locaux coffre-fort avec accès sécurisé, mais est-ce bien suffisant comme mesure de précaution ? N’y-a-t-il pas un risque de vol, d’attentat ? Il n’y a que deux gardes non armés à l’entrée du site. Et des clôtures électroniques dépassées dont il suffit de couper intelligemment les fils pour se rendre tranquillement devant l’entrée des bâtiments dans lesquels ces matières hautement stratégiques sont stockées. Peu de caméras de surveillance, encore moins de caméras infrarouges sur les clôtures, pas de capteurs de présence qui renseigneraient automatiquement l’arrivée d’intrus aux autorités policières ! »

 

« Certes, on a un téléphone rouge directement relié à la gendarmerie mais il faut que quelqu’un le décroche » dit, un brin résignée, l’une de nos sources. A l’origine, la nécessité de mesures de haute sécurité était moins évidente puisque l’uranium utilisé par l’IRE était envoyé au centre de Mol dès qu’il y en avait un peu trop à Fleurus. « Mais ensuite, pour des raisons financières et autres, on a rapatrié ce qu’on avait envoyé chez nos amis flamands. Après l’avortement d’un autre projet d’évacuation vers l’Ecosse, on a entamé le stockage de l’intégralité de nos déchets à Fleurus. Bref, on se trouve maintenant avec tout notre uranium à la maison, ce qui économiquement est une très bonne chose, parce qu’on dispose ainsi d’un stock qui peut-être recyclé dans le cadre de notre production. En termes de sécurité, c’est évidemment autre chose…

 

 

(1) : « Des rejets de gaz radioactifs à Fleurus, La Libre Match, 12 avril 2007 – cet article est aussi publié sur ce blog.

(2) : Pour le lecteur qui voudrait comparer le texte publié par l’Agence fédérale au contenu intégral de l’audit, rendez-vous à l’adresse suivante : michelbouffioux.skynetblogs.be  

(3) : « Déviation » : veut dire ici « anomalie dans le processus de production »

(4) : « Il n’est pas établi si l’uranium (qui sous forme d’insolubles dans cet équipement) se dépose d’une manière progressive dans le temps ou s’il se dépose suivant une autre cinétique (culottage de l’équipement) », lit-on dans l’audit.

 

 

2. Henri Bonnet, directeur de l’IRE : « Il n’y a pas de risque identifié »

 

Vendredi 15 mars 2007, 15 heures : nous prenons contact avec Henri Bonnet, le directeur général de l’IRE. Nous lui annonçons notre intention de lui poser quelques questions sur l’audit de l’IRE dont un résumé vient d’être publié sur le site de l’Agence fédérale de Contrôle Nucléaire (AFCN). « Je ne savais pas que cette publication avait été faite. Ils auraient pu m'en parler. Donnez moi d’abord le temps de voir ce que l’Agence a écrit et rappelez- moi ». Une heure trente plus tard, l’entretien peut commencer.

 

Le compte-rendu qui se trouve sur le site de l’AFCN reflète-t-il correctement le contenu de l’audit ?

Pour moi, le document est bon. Bien sûr, il y a toujours des perceptions différentes entre un juge et un jugé. Mais j’ai présenté ces conclusions devant mon conseil d’administration en présence du représentant de l’Agence et je crois qu’on est arrivé un consensus.

 

D’après l’Agence fédérale, « des améliorations au niveau de la sûreté et de la culture de sûreté sont encore possibles et souhaitables ». On doit donc en déduire que l’IRE n’est pas au ‘top’ en matière de gestion des risques ?

En fait, je n’ai pas été du tout satisfait des jugements précédents de l’AFCN où l’on parlait déjà d’ « érosion de la culture de sûreté ». Ma conception de la sûreté est différente de celle des agents de l’Agence qui n’ont pas vécu dans le milieu industriel ; ils sortent de l’université et ils ont une vue un peu plus théorique des choses. Moi cela fait trente ans que j’ai commencé à faire de la sûreté nucléaire dans différentes fonctions et dans différentes entreprises.

 

Donc vous ne partagez pas leur point de vue ?

Il est un peu différent. Je vais vous donner un exemple. Un des reproches de culture de sûreté qui m’a été fait et que j’ai pris à titre un peu personnel. On m’a reproché de laisser débattre entre eux et pendant trop longtemps des experts qui étaient mes adjoints. Ils avaient des avis différents et je ne leur imposais pas assez rapidement de prendre une décision. Ma perception était qu’il fallait que les gens arrivent à un consensus… Bon, parfois il faut aller un peu plus vite pour prendre les décisions. Ce qui s’est passé, c’est qu’on avait mis au point une amélioration des systèmes de ventilation. C’était une initiative de mes spécialistes de l’IRE et elle avait réduit la dose pour certains travailleurs de façon très sensible. Des doses aux travailleurs qui soi dit en passant sont de toute façon très faibles par rapport aux normes et par rapport au reste de l’industrie. On avait donc trouvé un moyen de réduire les doses en changeant une conception mais du coup on avait aussi un problème technique de bouchage des filtres qui se reproduisait à des fréquences plus rapide que ce qui était attendu…  Et cela a duré des années, je le reconnais ! Pour l’Agence, cela est un manque de culture de sûreté parce qu’il faut que les gens s’entendent.

 

Et vous leur répondez ?

Moi je dis que la culture de sûreté, c’est justement que chaque spécialiste puisse défendre sa position pour arriver à ce qu’ils se convainquent les uns et les autres. Il y a donc des nuances mais globalement je partage les conclusions de l’audit. Quand on dit que l’IRE a besoin de plus d’assurance qualité, je tiens à répondre que moi je me bas pour cela depuis des années ! Cela dit, n’oubliez pas que nous sommes plutôt au niveau d’un centre de recherche, tel une université, à l’instar du centre de Mol qui a évolué vers des applications industrielles mais avec tout de même des réactions qui ne sont pas celles d’une industrie systématique comme une centrale nucléaire.

 

Ce qui veut dire ?

Dans une centrale, on fait tous les jours la même chose depuis vingt ou trente ans. Et il y a autour de ceux qui les dirigent 100 centrales nucléaires du même type qui travaillent selon les mêmes normes et qui s’améliorent les unes par rapport aux autres. Nous, on a un vécu beaucoup plus dynamique : sur une semaine, on fait parfois plus de dix choses différentes. On fait évoluer la technologie, on fait des recherches, on met en application des nouveaux procédés. Et en cela, nous sommes un cas presque unique dans le monde. L’IRE est l’un des quatre producteurs mondiaux des isotopes de fission : le Molybdène 99 et l’Iode 131 qui représentent l’essentiel de la médecine nucléaire. L’IRE a une contribution de l’ordre de 5 millions d’examens faits dans le monde au moyen des isotopes que nous produisons. C’est assez spécifique. L’Agence reconnaît d’ailleurs qu’il ne faut pas attendre de l’IRE, ce que l’on fait dans une centrale. C’est là qu’il y a des nuances.

 

Il y a tout de même des critiques dans l’audit, non ?

Oui, nous manquons d’instinct de documentation, d’écriture, de description. De formalisation des choses. Venant de l’industrie nucléaire classique, j’ai toujours poussé à ce que l’on fasse plus de formalisation. Mais bon, chez nous les gens ont une expertise, ce sont des docteurs en chimie, ce sont des scientifiques ; De différents niveaux mais des gens très compétents ; qui ont cependant une certaine réticence à décrire ce qu’ils font. Et donc une des conclusions de l’agence qu’un un rapport de sûreté doit être mieux documenté du point de vue justification. L’audit ne dit pas qu’il y a une catastrophe. Les premiers rapports de sûreté dont nous disposons datent d’il y a plus de trente ans, le dernier qui a été soumis à l’agence et qui a été accepté date de décembre 2006. Aujourd’hui, on nous demande seulement de l’améliorer.

 

Selon l’Agence fédérale votre « rapport de sûreté » ne comporte « pas toujours les éléments qui démontrent que les risques ont été suffisamment étudiés » Quand on lit une phrase pareille, c’est tout de même préoccupant ?

Cela peut paraître préoccupant quand c’est lu comme cela. C’est pour cela qu’il faut bien faire la nuance. Ils ont cité par exemple la criticité. D’abord sachez que je sais de quoi je parle : j’ai été spécialiste dans ma jeunesse des calculs de physique et en particulier de criticité. Ensuite, depuis un an déjà, j’ai démontré à l’Agence fédérale les raisons pour lesquelles il n’y a aucun problème de criticité à l’IRE. Mais c’est vrai que quand les auditeurs relisent les notes que l’on a écrites dans le passé, ils peuvent avoir l’analyse que l’on n’a pas toujours assez documenté certaines hypothèses et modèles de calcul.

 

Il est aussi question de la protection contre l’incendie dans l’audit…

Oui et bien notre système de protection incendie est assez remarquable : on a un millier de détecteurs sur le site. Il n’y a jamais eu d’incendie dans aucun de nos bâtiments ; les assureurs qui sont tout de même assez pointilleux nous remettent en général des rapports très positifs. Mais c’est vrai aussi que nous n’avons pas comme dans d’autres industries – et en tous les cas pas comme les centrales nucléaires que je connais – une analyse systématique sur la question : « si il y avait un incendie, que devrions-nous faire ? »

 

Et ce n’est pas critiquable cela ?

Maintenant ils disent qu’on devrait le faire, oui ! Tout est positif… Maintenant, cela dépend comment vous lisez cet audit. Il faut savoir qu’il n’est pas un début, c’est un tournant après un an de travail. Suite à certaines remarques qui avaient été faites début 2007, l’Agence a voulu faire un audit en impliquant les autorités françaises que nous connaissons fort bien. Ces autorités françaises ont déjà fait un travail semblable sur une société que nous connaissons fort bien et qui s’appelle « Cis Bio International » ; Une société dont nous sommes devenus avec IBA le propriétaire. Donc, nous avons déjà toute cette expérience de ce que font les autorités françaises pour améliorer la sécurité et, de notre côté, on va essayer d’aller dans la même direction, on va faire plus d’analyse….Ce que j’essaye souvent de faire comprendre à mes contrôleurs de l’Agence fédérale, c’est qu’il y a des priorités. Je veux dire que quand on identifie un problème technique, il faut le résoudre. A côté de cela, il y a quelque chose que j’appellerais de plus « software » ; il y a la nécessité de prouver qu’il n’y a pas de problème technique. Mais ne pas savoir prouver qu’il n’y a pas de problème technique ne veut pas nécessairement dire qu’il y a un problème technique. Vous me suivez ?

 

Oui.

Il y a aussi des choses positives dont l’Agence ne nous crédite pas suffisamment. Par exemple le système « Panorama » : il y a trois ou quatre ans, on pris l’initiative d’implanter un système informatique de surveillance assez unique. Il d’ailleurs été acquis ensuite par les aéroports de Wallonie, par la société de distribution gaz de la ville de Liège, par la RTBF pour la gestion de ses antennes. C’est un programme de gestion de l’information à 15.000 données par seconde ; un gros progrès technologique dans l’évolution de la sûreté. Cela doit être mis en parallèle avec ce que je reconnais, c'est-à-dire la nécessité d’un effort à fournir pour formaliser les choses. Ne pas se contenter d’avoir des experts qui sont compétents mais qui sont également prêts à mettre sur papier le résultat de leurs analyses.

 

Monsieur Bonnet, c’est un élément important. Votre argumentation est donc de dire que l’IRE ne souffrirait que d’un déficit de « formalisation » de procédures. Si je prends l’exemple de l’incendie, cela voudrait donc dire qu’en cas d’incendie votre personnel sait très bien comment réagir mais que cela n’a pas été préalablement exposé dans votre rapport du sûreté ?

Voilà. Il n’y a pas d’analyse qui a été faite de telle ou telle conséquence. Alors, vous savez, il y a des standards. Maintenant, on me dit : « vous devriez faire une évaluation la tenue d’un bâtiment à un incendie majeur ». Mais que voulez-vous que j’étudie puisque moi je n’ai pas de sources d’incendie dans mon bâtiment. On me rétorque : « Faites l’hypothèse que vous n’avez pas vu pourquoi il pourrait y avoir un incendie majeur et vous calculez si votre bâtiment tient pendant 1 heure, 2 heures ou plus »… Pour moi, c’est un peu formel. Nous, ce qu’on a fait c’est de mettre au point des systèmes de détection automatique des incendies. Je vous le répète : on a un millier de détecteurs sur le site. Chaque bâtiment en est truffé. Avec le programme Panorama, on dispose d’une une vision complète et permanente de tous les détecteurs. Quand l’un d’entre entre eux entre en alarme, on le voit immédiatement. Voilà. Nous on apporte des solutions de ce genre et pas, c’est vrai, d’étude de la tenue des bâtiments à l’incendie. Quelle serait la conséquence d’un incendie ? Ce sont de toute manière des bâtiments qui ont peu d’étage. Donc l’évacuation du personnel n’est pas un problème.

 

Vous contestez qu’il y ait une «érosion de la culture de sécurité » à l’IRE ?

Oui. Je l’avais d’ailleurs dit à l’Agence fédérale : je trouve que les termes choisis sont extrêmement péjoratifs. Ces termes avaient déjà été utilisés par un agent de l’IRE qui a quitté ses fonctions pour l’instant. Il y a deux ou trois ans, lors d’une conférence, il avait évoqué «l’érosion de la culture de sûreté » pour les électriciens belges. Et puis, on m’a attribué aussi ce label négatif. Je ne suis pas d’accord : j’ai trente ans d’expérience dans la sécurité nucléaire et je pense que nous progressons. La culture de sûreté, c’est un nouveau thème. Il est important mais enfin je ne crois pas que ce soit la seule solution. Il faut aussi que les gens prennent conscience de leurs responsabilités. L’Agence écrit quelque chose que je ne partage qu’à moitié : c’est que nous faisons en parallèle des efforts pour améliorer la qualité de nos produits ; Et cela, surtout pour nous requalifier comme société pharmaceutique avec toutes les exigences qui sont aussi en croissance permanente dans ce secteur. Alors que l’on soit plus rapide en pharmaceutique qu’en sûreté aujourd’hui, ce n’est pas cela l’important. C’était sans doute l’inverse auparavant. Ce n’est pas le problème…

 

Vous en êtes certain ? N’est-ce pas là la traduction du fait que l’IRE pratiquerait d’avantage une « culture du profit » qu’une « culture de sûreté » ?

Et bien, c’est cela que je ne peux accepter ! C’est une accusation que l’on me fait, que l’on fait à l’IRE, parce que certaines personnes qui sont prises dans le vif de leur travail disent : « Non, je ne vais pas m’arrêter maintenant, je vais d’abord terminer ma production ». Il faut savoir que notre travail est totalement différent de celui d’une centrale nucléaire. Dans une centrale nucléaire, vous appuyez sur un bouton, vous avez l’arrêt du réacteur et tout se fait automatiquement. Nous sommes nous dans des laboratoires qui sont des cellules chaudes où il y a des quantités importantes de radioactivité derrière des murs et des vitres épais. On y met en œuvre un processus chimique qui dure 12 heures. Pendant ce laps de temps, des opérateurs font toute une série d’opérations manuelles avec des télémanipulateurs. On me demande si j’arrête les productions quand il y a un incident. Je réponds qu’on n’arrête pas un processus chimique, qu’une réaction chimique cela se maîtrise, cela se contrôle… Et on a tiré de cela, parce qu’il y a c’est vrai parmi nos travailleurs des gens qui sont un peu abruptes dans leur langage : « Ils font passer la production avant la sûreté ». Croyez bien que nos opérateurs seraient les premières victimes en cas d’accident et qu’ils ne sont pas inconscients au point de négliger les risques qu’ils pourraient encourir eux-mêmes afin de terminer une production ! En plus, à leur niveau, cela ne leur rapporterait de toutes façon rien. Il y a donc là un jugement qu’on me répète tout le temps bien que je m’y sois souvent opposé : je serais obsédé par la production. Ce n’est pas vrai ! Seulement, il faut être réaliste. Prenons le Molybdène 99, c’est un isotope dont vous perdez 25% de l’activité toutes les 24 heures. Si vous arrêtez une production pendant une heure, cela veut dire que les expéditions vers les clients qui sont aux Etats-Unis, qui sont au Japon et un peu partout dans le monde, vont arriver 1 heure plus tard. Ou pire : généralement tout a été planifié ‘just in time’ et cela pourra vouloir dire que l’avion ne pourra prendre le colis. Alors, vous allez perdre un jour. Le client n’aura que 75% de ce qu’il a commandé, les hôpitaux perdront 25% d’examen. Alors voilà, on ne fait pas passer la sécurité derrière ces considérations mais dans le même temps, ces enjeux ne peuvent être pris à la légère. On ne va pas dire que l’on va arrêter à tout hasard et on verra après… Il faut bien réfléchir avant d’arrêter une production car elle a aussi une valeur en termes de santé publique. La santé des millions de patients qui bénéficie des apports de la médecine nucléaire dans le monde entier. On agit donc de manière responsable mais les gens qui ne sont pas dans notre métier ne comprennent pas pourquoi on n’arrête pas tout de suite l’installation. Dans des circonstances que je ne préciserai pas, il y avait eu un petit relâchement de Xénon qui était tout à fait dans les limites de ce qui est normalement attendu mais qui n’avait pas été prévu. J’en discute avec mes contrôleurs et la première chose qu’on me demande c’est si j’ai arrêté la production. C’était un petit incident. Il n’y avait pas de raison d’arrêter la production pour cela. Cela n’allait pas changer quoi que cela. Quoiqu’il en soit l’Agence fédérale continue a mal me comprendre sur ce sujet : ils reviennent toujours en nous taxant de donner la priorité à la production. Or, il n’y a pas priorité à l’économique parce que nous sommes une Fondation d’utilité publique. Le seul objectif qu’on a, c’est de ne pas entrer dans le rouge. Et quand on a un peu d’argent de côté, c’est pour l’investir non seulement dans le développement des produits mais aussi dans le développement de la sûreté. 

 

- Quand certains parlent d’arrêter la production, ce n’est pas pendant quelques heures. C’est plutôt pendant quelques semaines pour remettre en état des installations en train de vieillir…

- Je ne sais pas d’où vous tenez cela mais c’est impossible. Il ne faut pas perdre de vue qu’il y a quatre producteurs mondiaux et qu’on représente 15 à 20% de la production. Quand on arrête une chaîne pendant trois ou quatre semaines, on ne produit plus rien pendant ce temps-là.

 

- Et alors ?

- Les clients ne vont plus nous faire confiance. On ne peut faire cela qu’en cas de circonstances accidentelles comme cela a été le cas au Canada au mois de décembre. Il y a eu un problème et le gouvernement canadien s’en est mêlé… En mettant hors la loi l’Autorité de sûreté ; en disant par vote au parlement que l’Autorité de Sûreté n’avait pas le droit d’imposer l’arrêt des installations au nom de la santé publique. En Belgique, on est loin d’un débat pareil. Quand on est dans l’obligation d’arrêter une production – ce qui peut arriver parfois pendant quelques jours – c’est de demander la solidarité des autres producteurs. L’IRE a des contrats extrêmement bien respectés avec l’Afrique du Sud qui dispose du second producteur d’isotopes. De toute manière, arrêter pendant quelques semaines pour remettre en état les installations, il faudrait qu’on me prouve que c’est nécessaire. Depuis 30 ans on est parvenu à faire la maintenance de nos installations régulièrement afin d’éviter leur dégradation.

 

- Et sans s’arrêter ces fois précédentes ?

- On planifie parfois des opérations de maintenance. On a une possibilité de passer d’un jeu de cellules à l’autre. Par exemple, pour la fin de cette année, on a planifié de faire un transfert de production, justement pour pouvoir faire une maintenance en profondeur. La maintenance habituelle, elle se fait au jour le jour.

 

- Quand vous parlez d’un « jeux de cellules », vous voulez dire « chaîne de production » ?

- Oui…

 

- L’idée émise par d’aucun serait d’arrêter une chaîne de production, pas les deux qui se trouvent à l’IRE…

- Les deux chaînes sont utilisées…

 

- Et n’est-ce pas là votre problème ? On me dit que vous utilisez les deux chaînes de production, ce qui vous empêche de disposer de la roue de secours qui vous permettrait de faire l’entretien en profondeur…

- Je ne sais pas qui vous a dit cela. Je vous dirais que si c’est Monsieur D., il n’est plus dans nos bureaux depuis plus d’un an maintenant…. Il y a un certain nombre de gens qui ont donné des informations que j’estime calomnieuses. Bon, chacun les récolte. Monsieur Nollet aussi qui est allé au parlement pour raconter un certain nombre de choses qui étaient tout à fait fausses. Il y a aussi des informations qui ont été fournies à l’Agence fédérale que j’ai su démonter… Bon. Il est vrai que nous avons deux lignes de production dont une qui était autrefois une demi ligne qui était prévue pour assurer un back up. Dans la mesure où on n’a pas besoin de ce back up elle est utilisée pour d’autres productions. Je vous le répète : on est en train d’organiser un transfert pour rendre à nouveau trois cellules disponibles à la fin de cette année et ce afin d’entamer cette révision de grande importance.

 

- Certains outils que vous utilisez sont vieux de trente ans, vous ne craigniez pas l’apparition de problèmes d’usure ?

- Non, non. Chaque fois que nécessaire, on a fait des révisions complètes de cellules. La dernière fois, c’était il y a moins de dix ans. De toute façon, chaque fois qu’on a un problème, on agit. Et je vous dirais que notre vie, c’est de résoudre quotidiennement des problèmes. On est dans une industrie un peu spéciale où ce ne sont pas des machines qui tournent automatiquement… Il y a encore quelques jours, il y avait un problème avec une porte et bien on l’a démonté entre deux opérations en sécurisant pour tout de même assurer la production. Ensuite on intervient en profondeur. Nos équipements font l’objet d’une maintenance permanente.

 

- Dès qu’une pièce est défaillante, vous la remplacez ?

- Absolument. On ne produit pas tous les jours. C’est parfois deux fois par semaine, parfois trois. Entre les productions, on fait les maintenances normales des installations. On vérifie tout… Le gros progrès par rapport au passé c’est qu’avec le système Panorama, on dispose d’un panneau de bord permanent de l’état de nos installations. On peut savoir à tous moment quels sont les débits d’air, les dépressions dans les locaux alors qu’avant c’était beaucoup plus difficile. Dès lors, quand on me parle d’érosion de la culture de sûreté, je ne suis pas d’accord.

 

- Vous vous êtes sur le terrain et les gens qui vous contrôlent sont des universitaires qui sont plus dans la théorie, c’est cela votre idée ?

- Oui. Comment dire, ils viennent nous rendre des visites… il est certain qu’ils ne partagent pas la vision des gens qui sont en permanence sur le terrain. Ce sont des gens intelligents qui ont l’esprit analytique, des gens qui ont une expérience parce qu’ils vivent dans d’autres installations comme les centrales nucléaires mais ils ne voient pas toujours les spécificités d’une industrie comme l’IRE.

 

- Ils coupent les cheveux en quatre ?

- Ils font leur métier aussi bien qu’ils le peuvent. J’ai moi-même travaillé pour Vinçotte pendant quatre ans. Je me suis occupé de la sûreté nucléaire des quatre dernières centrales qu’on a construit. J’ai moi-même fait le travail d’inspecteur et un inspecteur est toujours quelqu’un de critique ; quelqu’un qui cherche à trouver ce qui ne va pas. Et cela débouche sur des réactions de notre part, on va bientôt faire l’effort énorme d’une révision décennale. Tout ce qui correspond aux commentaires qui nous sont faits aujourd’hui va être pris en compte. Je précise qu’on ne nous avait pas fait ces remarques pendant trente ans auparavant mais aujourd’hui l’attitude du public et des organismes de sûreté est devenue progressivement de plus en plus rigoureuse, pas seulement sur les aspects fondamentaux mais aussi sur l’aspect organisation, documentation… L’exigence est devenue beaucoup plus grande en matière de sécurité nucléaire depuis Tchernobyl. En parallèle, il y a aussi une exigence en matière de qualité pharmaceutique qui est beaucoup plus grande aujourd’hui dans le monde entier parce qu’il y a eu tout de même quelques petits problèmes avec des produits mis sur le marché.

 

- Des riverains de l’IRE m’ont récemment appelé pour se plaindre que dans leur famille et leurs connaissances il y aurait un nombre important de cancers de la thyroïde. Etes-vous certain que l’IRE n’y est pour rien ?

- Des gens qui disent qu’il y a un nombre anormal de cancers de la thyroïde dans leur entourage… Ecoutez, j’ai rencontré un médecin de Farciennes, une commune située au sud de l’IRE, qui me disait que dans une rue on avait trouvé un nombre de cancer de la thyroïde tout à fait anormal… Moi je constate que quand on cherche à avoir plus d’informations, on n’en obtient pas ! Il n’y a pas à ma connaissance – et la question a été posée plusieurs fois aux autorités -,  il n’y a pas pour l’instant de signe qui indique quelque chose de significatif. C’est mon credo. Il est aussi motivé par le fait que si il devait y avoir une incidence, elle serait d’abord visible parmi les travailleurs de l’IRE et des autres sociétés qui se trouvent sur le site. Je n’ai jamais entendu parlé d’un travailleur de l’IRE qui aurait eu un cancer de la thyroïde. Et cela fait trente ans qu’on est là…Théoriquement, bien entendu, il y a une possibilité d’impact de l’iode sur la santé mais c’est pour cela qu’on prend toutes les mesures de précaution, que l’on fait des contrôles sur nos ventilations et qu’on optimise nos systèmes de filtration pour réduire au maximum tous les rejets. Qu’ils soient normaux ou accidentels, ces rejets sont toujours dans les limites de ce qui a été autorisé. Le cancer de la thyroïde, c’est aussi un mythe que Tchernobyl a créé. On continue à dire que le nombre de ce type de cancer a augmenté en France parce que le nuage de Tchernobyl est passé par là. Si vous consultez des scientifiques, cela ne tient pas. N’empêche que dans l’image du public, l’idée reste. Dans le même ordre d’idée, une dame politique d’un parti vert n’a pas hésité à dire que les relâchements de Tritium de la centrale de Chooz étaient certainement la raison pour laquelle trouvait dans les Ardennes un grand nombre de cancer de la Thyroïde. Cela n’a absolument rien à voir. On dit un peu tout et n’importe quoi.

 

- On me dit que si vous rejetez de l’Iode dans l’atmosphère aucune autorité indépendante ne pourrait le voir. Est-ce qu’il y a une autorité indépendante qui pourrait constater que feriez des rejets trop importants et dangereux pour les populations ? D’après un informateur, il existe bien une balise Telerad mais elle n’est pas performante pour capter l’iode et en plus elle serait mal située…

- Vous êtes bien renseigné…

 

-Oui…

- Je le dénonce avec force : il y a eu à l’IRE un corbeau et il est parti. Peut-être y en a-t-il encore maintenant… La police judiciaire est tout à fait au courant. Vous devez savoir que la société humaine n’est pas jolie tous les jours. Parfois des gens veulent se venger de leur collègues ou de leur patron – bien que je ne sois pas personnellement visé – pour n’avoir pas obtenu de la vie ce qu’ils espéraient. Et c’est vrai que j’ai été choqué d’entendre au parlement par la voix de M. Nollet des phrases calquées - quasiment mots pour mots - sur ce qui avait été dit par certains de mes spécialistes… Soit. Ce qu’on vous dit là, c’est quelque chose qui a une vérité mais que l’on vous présente de manière à impressionner. On vous dit les choses sans raconter toute l’histoire.

 

- Alors racontez-là moi.

Et bien c’est vrai que Telerad n’est pas un système qui a été conçu pour mesurer l’iode. Il mesure seulement la radioactivité et tout de même un peu l’iode en cas de relâchement important. Il mesure surtout le Xénon que nous rejetons. En ce qui concerne la façon dont nous mesurons nos rejets, ce sont des mesures que faisons au niveau des systèmes de ventilation et des laboratoires. On a un système de monitoring qui est parfaitement adapté pour la mesure de l’iode. Ce système a encore été amélioré récemment et les données que l’on enregistre sont régulièrement contrôlées par AVN et par l’Agence fédérale. De même, on vérifie la thyroïde de nos agents qui sont concernés toutes les semaines. Si il y avait une concentration qui avait le moindre impact sur la santé, les premiers qui le constateraient ce sont nos agents.

 

- Il y aurait une atmosphère conflictuelle au sein de l’IRE. Votre management serait autoritaire disent certains de vos collaborateurs ?

- (Il rit) Vous savez, certains me reprochent un management très autoritaire et d’autres exactement le contraire, c'est-à-dire un management trop faible. En effet, l’erreur que j’ai faite c’est de ne pas avoir jeter un certain nombre de personnes à la porte quand j’ai constaté leur incompétence ou/et leur esprit très négatif à l’égard de l’entreprise. Il se fait que, pour être très franc, je serai remplacé au 1er juin de cette année. Quand certains ont appris que j’allais prendre ma pension, il y a eu un complot de palais pour essayer de prendre le pouvoir ou pour obtenir des avantages… Après on dit que c’est moi qui suis autoritaire. Non, je me suis retrouvé devant des adjoints auxquels je ne pouvais plus accorder ma confiance. Et j’ai été obligé de réagir. Je ne suis pas un être autoritaire, au contraire. L’Agence vous le confirmera, elle me reproche plutôt d’être trop faible pour n’avoir pas imposé un certain nombre de choses à mes collaborateurs. Moi je privilégie le consensus que l’autorité.

 

- Il y a eu un turn over important ces dernières années à l’IRE, non ?

- Oui, bien entendu. Mais beaucoup de personnes sont parties parce qu’elles étaient très compétentes et qu’elles intéressaient d’autres entreprises. C’est le cas par exemple de l’un de nos spécialistes en recherche et développement qui s’est vu proposé un poste de directeur de la recherche pour l’Europe chez nos amis d’IBA – société dont nous sommes fondateur et actionnaire de référence. J’en ai un second, qui est pharmacien et qui va aussi se retrouver chez IBA. Et puis, vous n’êtes pas sans ignorer que Tractebel, Electrabel, l’Ondraf et même l’Agence fédérale, Areva cherchent à engager. Il y a eu un turn over important chez des gens relativement jeunes dans la société ; des personnes hautement spécialisés et qui étaient un peu entrées dans des conflits interservices. Je ne vais pas entrer dans le détail : il y en a qui pensaient blanc et qui sont partis, il y en a qui pensaient noir et qui sont partis également. Une société, c’est dynamique. Moi dans ma carrière, j’ai fait quatre sociétés différentes. Je suis parti non pas parce que je me disputais mais parce que j’avais des possibilités dé développement. Je trouve cela normal. C’est vrai que tout s’est un peu précipité parce que nous sommes en pleine évolution de la culture de notre société. La culture radio pharmaceutique est en train d’évoluer. C’est un changement de mentalité à faire accepter par nos travailleurs.

 

- Le site de l’agence ne renseigne pas de griefs particuliers qui vous auraient fait à propos des trois thèmes spécifiques abordés par l’audit : « criticité,  protection incendie, ventilation, filtration, confinement ». C’est parce qu’il n’y a rien de particulièrement grave qui vous est reproché ?

- Non, la conclusion de l’Agence que je partage tout à fait est qu’il n’y a pas de problème de sécurité identifié. L’audit a seulement fait le constat qu’il fallait améliorer l’organisation, c'est-à-dire avoir une approche de l’analyse de sûreté plus proche de ce que l’on fait dans les centrales nucléaires. C'est-à-dire une analyse plus systématique, avec des arbres d’évènements, en étudiant toutes les possibilités. En ce qui concerne l’assurance qualité, c’est la même chose, je me bas pour l’imposer à l’IRE depuis que j’y suis rentré. Les premiers qui s’y sont opposés, c’est les gens qui nous quitté aujourd’hui. J’en suis bien heureux. Ceux qui vous font aujourd’hui des calomnies font peut-être partie de ces personnes qui ont lutté contre l’assurance qualité. L’assurance qualité, c’est de la logique, de la bonne pratique mais c’est surtout de la traçabilité : les gens savent transmettre à leurs collègues et leurs successeurs le pourquoi des choses. L’audit nous dit de mieux documenter, de refaire des calculs mais très clairement, la conclusion est qu’il n’y a pas un problème, il n’y a pas un risque. Mais en bonne pratique de culture de sécurité, vous devez apporter les démonstrations de toutes les hypothèses que vous avez formulées. L’incendie, c’est un peu une surprise pour moi, car à priori, les protections incendies sont bonnes mais nous étions parfaitement conscients qu’il y avait des améliorations que l’on pouvait apporter et nous les avions nous-mêmes proposé. Faire par exemple, une meilleure gestion des ouvertures des bâtiments. De façon à ce que, si il y a un incendie, on puisse mettre en oeuvre des blocages automatiques. Des choses semblables...

 

On est bien d’accord sur le fait qu’un incendie serait l’évènement le plus grave qui puisse arriver à l’IRE ?

On est d’accord mais pour qu’il y ait un incendie, il faut qu’il y ait quelque chose de combustible.

 

Il n’y a rien de combustibles dans vos bâtiments ?

Rien, c’est un grand mot. Quand vous avez des cellules de production qui ont des murs de 1,20 mètres d’épaisseur en béton. Qu’ils sont doublés par des épaisseurs de 8 ou 15 centimètres de plomb. Avec des structures acier. Qu’à l’intérieur, vous n’avez que deux petites lampes… Vous vous poser la question en effet de savoir ce qui pourrait brûler. Alors oui, il y a des chifonnettes mais c’est difficile d’imaginer de faire un incendie majeur avec des kleenex. C’est pour cela que j’ai demandé avec quelles hypothèses on me demandait d’examiner la tenue au feu du bâtiment. Les matériaux combustibles, on doit les gérer. Bien entendu, on ne doit pas laisser traîner des caisses à droite ou à gauche. Mais des matériaux combustibles à proprement parlé, on en a presque pas. C’était d’ailleurs l’une des bases de conception de l’IRE : en principe on doit éliminer le risque incendie, notamment par absence de matériaux combustible. On l’élimine aussi par une détection systématique partout et par des moyens d’extinction qui sont en fonction des locaux, des gaz, de poudres…

 

Il n’y a pas des locaux, tel le B17, où se trouvent des matériaux éventuellement combustibles, telles des salopettes contaminées etc…

Il y a toujours des choses qui peuvent brûler ! Mais on n’est pas ici dans la configuration d’une usine qui pourrait flamber comme une torche parce qu’elle contiendrait des tas de matériaux synthétiques et combustibles. Et puis je le répète, la sécurité incendie a toujours été une préoccupation chez nous. D’ailleurs l’un de nos agents responsables du service sécurité est par ailleurs pompier volontaire, commandant dans une petite ville. Quand il voit quelque chose qui prête à désirer en protection incendie, il fait la remarque.

 

On me dit que près de 100 kilos d’Uranium sont stockés sur votre site ?

Il y a des gens qui vont jusqu’à vous dire cela ? Et bien ces gens sont criminels. Premièrement, le chiffre n’est pas correct. Ils sont criminels parce que la meilleure protection que l’on peut avoir contre les terroristes, c’est qu’ils ne doivent pas savoir où attaquer.

 

D’accord mais si un journaliste peut apprendre cela après quelques jours, le vrai débat n’est-il pas de savoir si cet Uranium est sous haute protection !

Absolument ! Et en principe, personne ne peut savoir où il est, ni sous quelle forme et comment on y accède. Je viens de recevoir une délégation de l’Académie des sciences de Washington. Les américains étant omnibulés par le risque de vol d’Uranium, ils voulaient informé le gouvernement sur la sécurité du site. 

 

Je ne suis pas américain mais ce risque de vol me préoccupe aussi ! Vous êtes à l’abri de cela ?

Je suis catégorique : on est à l’abri d’un risque de vol significatif. Chez nous, on ne pourrait voler que quelques dizaines de grammes parce qu’en une semaine, on ne manipule que 50 grammes. Mais c’est un risque vraiment très théorique. On manipule ce matériau uniquement quand il est irradié, donc extrêmement dangereux pour l’homme qui voudrait s’en approcher et qui n’emploierait pas toutes les mesures de protection. De plus, quand nous transportons notre uranium irradié, on utilise un conteneur de six tonnes pour transporter 12 grammes, je ne crois pas que ce soit intéressant pour un terroriste de détourner un conteneur de six tonnes pour une si faible quantité d’uranium. Plus tard, après le processus, quand il stocké, c’est dans des endroits secrets. J’ai même refusé de montrer ces endroits aux délégués américains. J’ai refusé de leur donner quoique ce soit comme information. Je leur ai simplement montré une photo de l’intérieur de l’endroit. Nous avons des stockages où se trouvent des dizaines de conteneurs, chacun de deux tonnes et demi. Par gros conteneurs, il y a moins d’un kilo d’uranium et ils se trouvent dans des casemates qui sont protégées sur les six faces de la pièce, aussi bien en haut qu’en bas et sur les quatre murs. Les portes d’accès sont extrêmement sécurisées : moi-même si je me retrouvais devant avec le revolver d’un terroriste sur la tempe, je serais incapable d’ouvrir la porte. Il y a toute une procédure à respecter pour l’ouverture. Pour moi, le risque de vol à l’IRE est donc proche de zéro. Par contre le risque terroriste, c’est autre chose. Raison pour laquelle il y a chez nous une volonté de tout dire au public sauf l’endroit où se trouve l’uranium, comment il est protégé et en quelles quantités. C’est une question d’éthique. On ne va pas inciter des gens à venir voir si c’est dangereux ou pas. En ce qui concerne un acte terroriste, cela peut arriver partout. Vous avez vu Greenpeace qui est encore entré récemment sur le site de Tihange. Et malgré les protections, on pourra toujours entré. Demain ce sera un delta plane, un parachutiste… Ou en hélicoptère. De nos jours, on entre bien en hélicoptère dans les prisons. Je peux murer l’IRE autant que je veux ; Il y aura toujours un terroriste qui trouvera un moyen d’entrer. Il faut l’accepter. Mais il faut aussi savoir que si il y avait une attaque sur le site de l’IRE, il y aurait une réaction immédiate. Il faut être très clair là-dessus. Ce qu’il y a comme risque ce n’est pas l’uranium qui est très bien enfermé, c’est l’iode que nous produisons et que nous ne voulons pas que les gens puissent disperser ;  Pas plus dans nos bâtiments qu’ailleurs. Maintenant si on devait faire le tour en Belgique de toutes les usines où un acte terroriste pourrait conduire à des risques pour les populations, ce n’est pas rien. Pensez aux industries chimiques et pétrolières notamment. A l’IRE, le risque n’est pas plus élevé, je crois même qu’il est plus facile à dominer parce que les conséquences ne sont pas immédiates. Si de la radioactivité est dispersée dans l’environnement des mesures de protection peuvent être prises.

 

Les pilules d’iode…

Oui les pilules d’iode et les traitements médicaux. L’agent qui avait été victime du tragique accident de Sterigenics, il y a deux ans, avait reçu une dose tout à fait considérable. Il a été soigné à Paris dans les hôpitaux et il a pu revenir chez lui quelques semaines après. Il a repris le travail quelques mois après.

 

Il est tout à fait hors de danger ?

Maintenant, vous n’allez pas me faire dire que sa probabilité de mourir d’un cancer à 85 ans est plus forte pour lui que pour un autre. Je n’en sais rien.

 

Il faut donc se méfier à vous entendre des propos tenus par certaines personnes qui travaillent chez vous ?

Qui travaillent chez nous ou qui n’y travaillent plus. Je l’ai dit à l’Agence, à la police judiciaire, au personnel… Moi on m’avait conseillé de mettre des gens à la porte, j’attends des preuves mais il est certain que si je tombe sur celui ou ceux qui par malveillance qui diffusé des informations qui sont fausses ou orientées… Il n’y a pas de choses fausses dans ce que vous m’avez demandé de commenter mais il y a moyen de dire des choses vraies en les rendant calomnieuses. Cela dit, je suis pour la liberté d’expression mais elle doit être responsable. Et puis, je ne peux pas empêcher le personnel de l’IRE de s’exprimer, on en a débattu devant le CA.

 

Ils ne sont pas tenus par un devoir de réserve, il n’y a pas une clause de confidentialité dans leur contrat de travail ?

Il y a bien entendu au niveau des contrats des clauses de confidentialité pour tout ce qui touche aux secrets commerciaux et tout ce qui comporte une protection du know how de la société. En outre, le personnel technique de l’IRE dans sa grande majorité est accrédité. C'est-à-dire qu’il dispose d’une habilitation de sécurité délivrée par l’Autorité nationale de sûreté… Comme pour les militaires, tous les fonctionnaires et toutes les industries sensibles… Les gens sont classés en fonction des informations qu’ils peuvent détenir et de leur importance pour la sûreté de l’Etat. Ca peut être la divulgation des secrets militaires, de secrets économiques, de conditions qui permettrait à un ennemi potentiel d’attaquer. Donc pour être très clair, les gens et il y en a à l’IRE qui savent comment on fait pour stocker l’uranium n’ont pas le droit d’en parler. C’est la protection de l’Etat belge qui est en jeu.   

 

 

3.  Réaction du député fédéral Ecolo Jean-Marc Nollet à l’enquête publiée dans Paris-Match

 

Eviter un Ghislenghien nucléaire

Un audit implacable, malheureusement sans surprise

 

L’audit que vous avez pu vous procurer a beau être implacable, il ne me surprend pas. Hélas, il confirme ce qu’ont dénoncé d’autres audits précédemment : une grave érosion de la culture de sécurité, élément vital dans toute installation nucléaire. Fait particulièrement inquiétant : la situation est très loin de s’être améliorée entre ces audits. Les responsables de l’IRE ont fait et continuent à faire comme si de rien n’était. Les incidents qui se sont multipliés ces derniers mois et qui m’ont à chaque fois été rapportés par des travailleurs sont autant de preuves criantes que, contrairement à ce que dit H. BONNET, le risque n’est pas que « théorique » :

 

       Découverte « par hasard » d’un récipient d’acide picrique (substance explosive sous forme cristalline) dans un labo situé dans le bâtiment B6, qui est le cœur nucléaire de l’IRE,  forçant  à l’intervention des services de déminage de l’armée. Monsieur BONNET cherche soit disant encore toujours le moindre élément capable de déclencher un incendie, avec l’acide picrique il a de quoi être servi…

       Bris de vitre dans les toutes nouvelles cellules de production d’iode et remplacement du verre cassé par un verre nettement moins résistant que le verre d’origine

       Incident au « strontium 90 », produit hautement radiotoxique

       Débordement dans les caves d’une cuve de 2.700 litres contenant les déchets liquides les plus radioactifs de la production

 

Aucun de ces incidents qui auraient pu entraîner de fâcheuses conséquences en chaîne n’a entraîné le moindre ressaisissement de la part des responsables de l’entreprise.

 

Pour avoir écouté depuis plus de trois ans les travailleurs de l’IRE - qui aujourd’hui, craignent plus pour leur sécurité que pour leur emploi - j’estime qu’il y a suffisamment d’éléments pour qu’un geste fort soit posé avant que la catastrophe ne survienne dans cette entreprise qui, faut-il le rappeler, n’est pas une entreprise comme une autre. La radioactivité qu’ils produisent guérit, soigne, mais peut aussi détruire. Ne l’oublions jamais.

 

Le nucléaire, un milieu refermé sur lui-même

 

Grâce au courage de ceux qui s’expriment malgré les menaces permanentes (l’interview d’Henri BONNET et les lourds sous-entendus qu’il comprend est à nouveau éclairant sur ce point), les traits communs qui relient les différents éléments de l’audit et les différents événements survenus sur le site fleurusien peuvent être mis en évidence. Chaque incident est systématiquement banalisé par les principaux responsables de l’IRE. Aujourd’hui encore, malgré le contenu très dur de l’audit, telle est leur seule ligne de défense. A croire qu’ils espèrent passer outre en s’appuyant sur cette véritable omerta qui régit le milieu très petit et très fermé du nucléaire belge où tout le monde se connait ; où le plus gros client de l’IRE est aussi sont plus gros concurrent et où les collusions entre contrôleurs et contrôlés sont nombreuses. Comment expliquer autrement l’absence de réelle prise en charge de la situation par l’Agence fédérale de Contrôle Nucléaire ?

 

A chaque incident ils balbutient, ils promettent vaguement que des mesures seront prises et ils espèrent que personne n’essayera d’y voir plus clair. Et quand un journaliste, un député ou un comité de citoyen intervient, le schéma est classique : ils dénoncent une volonté de jouer sur la peur des gens en faignant d’oublier que l’inquiétude légitime des riverains et des travailleurs ne trouve pas sa source dans la divulgation d’informations prétendument confidentielles mais bien dans la réalité d’incidents qui se multiplient ; dans la loi du silence qui s’est imposée au milieu et, surtout, dans l’absence de changement des comportements.

 

La production au détriment de la sécurité

 

N’en déplaise à Monsieur BONNET, à l’IRE, depuis quelques années, les exigences imposées en termes de production ont clairement pris le pas sur les exigences minimales à respecter en termes de sécurité. Et le personnel en est de plus en plus conscient. Elément révélateur, pourtant peu mis en exergue jusqu’à présent, de cette situation : l’exode massif des cadres de l’entreprise.

 

En deux ans, plus de la moitié des hauts cadres techniques ont quitté l’IRE : deux docteurs en chimie, spécialisés en nucléaire ; deux pharmaciens spécialisés en nucléaire ; l’ingénieur « maintenance » ; l’ingénieur « déchets radioactifs » ; l’ingénieur « métrologie nucléaire » ; deux ingénieurs « contrôle des radiations » ; un universitaire chimiste responsable « assurance qualité » et la physicienne engagée suite au départ précédent pour diriger le service de contrôle des radiations mais qui, face à l’amateurisme rencontré à l’IRE, a préféré partir quelques semaines à peine après son engagement. En outre, cinq prépensionnés (le responsable « maintenance et engineering », le responsable adjoint « contrôle des radiations », le responsable « radiochimie réseau » et un responsable « production », un agent de contrôle expérimenté), un malade de longue durée (le chef de sécurité) ont également quitté l’entreprise, ce qui diminue encore l’expérience disponible au sein de l’entreprise. Or, plus que partout ailleurs, le secteur du nucléaire a besoin de pouvoir s’appuyer sur l’expérience et la permanence de son personnel, et plus encore de ses responsables. Et dire que l’audit nous rappelle que l’exploitation de l’IRE repose beaucoup sur une tradition orale… Quand les anciens ne sont plus là et que les nouveaux sont réduits au silence, c’est toute la compétence et l’expérience acquise en matière de sécurité qui se trouvent ainsi liquidées.

 

Face à la gravité des éléments qui m’étaient régulièrement rapportés et au laxisme du principal responsable de l’entreprise, j’ai estimé de mon devoir d’interpeller par courrier, le 28 janvier dernier, le Conseil d’administration de l’IRE présidé par Philippe BUSQUIN pour le mettre face à ses responsabilités. Pour seule réponse j’ai reçu un accusé de réception me disant que tout était sous contrôle.

 

Eviter un Ghislenghien nucléaire

 

Alors que la catastrophe de Ghislenghien devait nous servir de leçon, j’ai la désagréable impression qu’à l’IRE, certains se croient au-dessus de tout risque. Au nom de la nécessaire prévention de risques majeurs, j’enjoins solennellement les différentes autorités de prendre leurs responsabilités.

 

 

Concrètement, je demande :

 

     Aux responsables de l’IRE de remettre à neuf les installations selon les règles d’usages, toutes affaires cessantes.

     Au Conseil d’Administration

o      de dégager les moyens pour procéder aux engagements et aux investissements qui s’imposent à très court terme en matière de sécurité

o      de procéder à l’évaluation de celui (ceux ?) qui ont laissé s’installer de telles dérives et d’en tirer toutes les conséquences.

     A l’Agence Fédérale de Contrôle Nucléaire (AFCN)

o      de cesser de « couvrir » les faits graves en aseptisant au-delà du raisonnable les rares informations disponibles

o      d’intervenir beaucoup plus fermement sans se satisfaire de « promesses » de changement souvent reportées et rarement concrétisées

     Aux autorités sanitaires

o      de mettre en place une étude épidémiologique systématique aux alentours des sites nucléaires (relevé des cancers, notamment celui de la thyroïde), comme le demandent légitimement les riverains de l’IRE

o      de mettre en place autour du site de l’IRE un système indépendant et efficace de surveillance et de détection « iode », avec publication de tous les résultats

     Au Gouvernement fédéral de renforcer la sécurité des travailleurs de tous les sites nucléaires en imposant par voie d’arrêté le port de dosimètres actifs, réagissant immédiatement en cas de danger (et non quelques semaines après, comme c’est le cas avec les dosimètres passifs, avec des conséquences dramatiques comme celles dont Richard SOMMAVILLA souffre encore aujourd’hui)

     Aux autorités communales d’intervenir dans le dossier au nom de la sécurité de leurs concitoyens, plutôt que de se satisfaire des non-réponses de l’IRE

 

J’ai parfaitement conscience que ces mesures ont un coût, celui de la sécurité et de la protection des riverains et des travailleurs (en ce compris les travailleurs des entreprises avoisinantes). Si l’IRE et les autorités concernées ne sont pas prêtes à le payer, il n’y aura d’autre option que de fermer définitivement le site.  Qu’on ne vienne en tout cas plus dire que le signal d’alarme n’aurait pas été tiré à temps. Puisse la publication de ce dossier amener tous ceux qui ont une responsabilité à se ressaisir et prendre très rapidement les décisions qui s’imposent. Pas plus les riverains que les travailleurs ne se satisferont de nouvelles et vagues promesses. Ils en ont déjà trop entendues. Il est urgent de passer aux actes.

 

 

4. Rapport global de l’audit de novembre 2007 – Le document dans son intégralité

 

Autorité de Sûreté Nucléaire

Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire

Agence fédérale de Contrôle nucléaire

Association Vinçotte Nucléaire

 

Rapport global de l’audit axé sur la sûreté nucléaire opérationnelle, réalisé dans les installations de l’Institut national des RadioEléments (IRE) situé sur le site industriel de Fleurus.

12 -14 novembre 2007

 

 

Table des matières

 

Liste des abréviations                                                        ………………….       3

 

1. Remerciements                                                            . …………………      4

 

2. Préambule                                                                    …………………        4

 

3. Introduction et objectifs de l’audit                            ………………….       4

 

4. Organisation de l’audit                                               ………………….       6 

4.1. Description des thèmes                                              …………………..       6

4.2. Auditeurs et interlocuteurs IRE                                 …………………..       7  

4.3. Programme                                                                ……………………      8

 

5. Constatations d’ordre général                                   ……………………     8

 

6. Rapport détaillé de l’audit par thème                       ……………………    9

6.1. Thème 1 – Criticité                                                                  ……………………    9

6.2. Thème 2 – Protection incendie                                               ……………………   12

6.3. Thème 3- Ventilation-Filtration-Confinement                     ……………………   16

6.4. Sujets transverses                                                                    …………………….  20

 

7. Conclusions générales                                                 ……………………   23

 

8. Annexe- Implantation des installations sur le site de l’IRE ………….   24

9. Annexe – Programme de l’audit                               …………………….   25

 

                               Liste des abréviations

AFCN  Agence fédérale de Contrôle nucléaire (Belgique)

AR      Arrêté Royal

ASN    Autorité de Sûreté Nucléaire (France)

AVN    Association Vinçotte Nucléaire

CEA    Commissariat à l’Energie Atomique

IRE     Institut national des RadioEléments

08:08 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

10/03/2008

Daniel Ducarme (271207)

Entretien publié dans Paris-Match (Belgique), le 27 décembre 2007

« Si on veut sauver la Belgique, Bruxelles doit devenir une région à part entière »

 

dd_photo_officiellemodifDaniel Ducarme, le retour. Bien que réélu député à Bruxelles lors des dernières législatives, l’ex-président du MR et ministre-président de la Région bruxelloise a plutôt été discret depuis ses démêlés avec le fisc en 2004. Avec son nouveau look – imposé par la maladie qu’il combat depuis plusieurs années – et ses propos tranchés sur l’avenir de la Belgique, il revient au premier plan pour plaider une « association » de la Belgique francophone avec la France, si les Flamands devaient définitivement s’aventurer à remettre en cause la loyauté fédérale. Entretien avec l’homme politique mais aussi avec l’homme qui se cache, de moins en moins, derrière lui.

 

Paris Match Belgique. Votre récente apparition sur les écrans de la télévision belge a fortement marqué l’opinion publique. Par votre prise de position politique sur l’avenir du pays mais aussi, c’est évident, par votre apparence physique. Plus de barbe, plus un cheveu sur la tête… Vous allez bien ?

 

Je vais très bien. Je dirais même que j’ai la pêche. Bien sûr, j’ai été malade. Je n’ai jamais caché le cancer de la prostate que l’on m’a diagnostiqué en 2004. Je me soigne encore. Bien entendu, je puis comprendre que ma nouvelle apparence étonne : j’étais un paquet de poil ambulant et me voici chauve. Définitivement ? Je n’en sais rien et à vrai dire, peu m’importe. Des amis m’ont dit que mon nouveau look me rajeunissait, donc je ne suis pas chagrin. Loin de là, vraiment !

 

Dans un livre d’entretien avec Pascal Vrebos (1), vous avez déclaré à propos de votre maladie : « Ni guérison, ni rémission. L’espoir par la volonté ».

 

Oui, garder la volonté ! Et bien sûr se soigner, avec un suivi très régulier. Se dire aussi que les avancées de la recherche sont telles que l’on disposera bientôt de médications qui permettront de traiter cette maladie de manière différente. Ce qu’il faut par-dessus tout, c’est aimer la vie et je vous assure que je l’aime encore plus qu’avant cette épreuve. Plus et autrement ! C’est désormais ma vie d’homme qui a pris le pas sur celle du « tout pour la politique » que j’ai pu être.

 

La maladie a modifié l’apparence de votre corps. Diriez-vous donc qu’elle a aussi modifié l’intérieur de votre cœur ?

 

Si mon apparence a changé, ce n’est peut-être que provisoire… En revanche, mon cœur a été meurtri. Terriblement et définitivement. Et là, je ne parle plus de la maladie. J’évoque ce qu’on a dit de moi, ce qu’on a écrit sur ma personne. Je pense à des mises en cause injustes de mon honneur et de ma probité.

 

Vous évoquez bien entendu votre dossier fiscal ?

 

Oui. Le fait qu’on ait voulu me faire passer pour un fraudeur ou alors pour un distrait un peu stupide qui se serait mêlé de vouloir gérer la cité alors qu’il ne s’occupait même pas de remplir sa feuille d’impôt… J’ai tout expliqué et j’ai publié les preuves dans l’ouvrage que vous avez déjà cité (1). La réalité est très simple, limpide : fin des années 1990, début 2000, j’ai eu un conflit avec l’administration fiscale. Tel un homme libre, j’ai contesté le montant de mon imposition et puis, las d’un conflit qui ne débouchait sur aucune conciliation, j’ai décidé de me laisser imposer d’office à l’occasion de deux exercices, ce qui est parfaitement légal. C’est tout. Plus tard, j’ai gagné mes recours sur les sommes que je contestais. J’ai payé ce que je devais à l’Etat comme n’importe quel citoyen qui a légitimement défendu ses droits. Sans faveur, ni passe droit. Je ne dois pas un franc aux impôts. Je n’ai rien d’un fraudeur. Aucune faute n’a pu et ne pourra jamais m’être reprochée d’un point de vue éthique ou moral. Et encore moins, bien entendu, sur le plan pénal. D’ailleurs, dans le quotidien « La Libre Belgique », le meilleur journaliste fiscal du pays (N.d.l.r. : Patrick Van Campenhout) l’a écrit après avoir analysé mon dossier : « Ducarme blanchi par le fisc ». Qu’est-ce que je peux souhaiter de mieux ?

 

Il n’empêche : début 2004, votre différend avec l’administration fiscale vous a coûté votre poste de ministre-président de la Région bruxelloise. Et, plus de trois ans après, une partie de l’opinion vous voit encore comme un mauvais contribuable…

 

Si certaines personnes veulent rester sur une image fausse de la réalité, c’est leur problème, ce n’est plus le mien.

 

Cela vous énerve ?

 

Non, ce qui importe pour moi, c’est d’avoir pu tourner la page en prouvant mon honnêteté et, cerise sur le gâteau, en prouvant une fois encore ma capacité à rebondir face à l’adversité. Je vous rappelle qu’aux dernières élections législatives, j’ai pris le risque d’être cinquième sur la liste du MR à Bruxelles. J’ai été élu avec 10 000 voix de préférence. Pour un homme politique, n’est-ce pas la plus belle des réhabilitations ?

 

Après votre chute, vous êtes tombé malade parce que, inconsciemment, vous vouliez mourir ?

 

(Silence pendant dix secondes au moins.) Ce n’est pas à exclure. La maladie dont je souffre est présente dans la famille, mais il me semble que les obstacles que j’ai rencontrés sur mon chemin de vie en 2004 ont contribué à faire exploser cette faiblesse.

 

Qu’est-ce que l’épreuve a changé pour vous ?

 

Avant tout cela, pendant trente ans, je me suis comporté comme un « moine-soldat » au service de son parti. Tout le temps, entièrement. Corps et âme. De ce point de vue, j’ai fait ma révolution. Désormais, l’homme a sa vraie place à côté de l’homme politique.

 

L’homme ?

 

Oui, le père, le grand-père, l’ami bien plus attentif d’hommes et de femmes qui m’aiment pour ce que je suis, l’amoureux de ma femme, le curieux de tout, la personne avide de toujours découvrir des choses nouvelles, notamment sur le plan culturel.

 

Finalement, ce qui vous est arrivé est aussi une bonne chose… Vous appréhendez la vie autrement. Sans doute avec des valeurs plus signifiantes que précédemment…

 

Holà ! Attention aux poncifs. D’accord : ce que j’ai vécu, cela m’a fait réfléchir, mais j’ai le sentiment très net que cette manière peut-être plus sage de regarder l’existence était déjà naissante avant les événements de 2004. J’étais déjà en train de refaire ma vie avec ce regard plus détaché sur l’existence qui est aussi, je crois, une forme de maturité.

 

Quand vous regardez en arrière, vous vous dites que vous en avez fait trop ?

 

Non, que ce soit comme député, bourgmestre, chef de parti ou ministre, je garde un sentiment de devoir accompli. Bien sûr, j’ai souvent été très radical. Dans ce pays où règne une certaine tiédeur dans les débats d’idées, c’est une attitude qui déplaît. De sorte que je ne me suis pas fait que des amis… Dans le Hainaut, par exemple, en taillant des croupières aux socialistes. J’ai aussi secoué certains bien-pensants en dénonçant l’échec de l’intégration à Bruxelles. J’ai dû combattre pour créer le MR actuel, cela n’a pas été facile. Quand j’ai affirmé la nécessité de la prise en compte du fait régional bruxellois en menant une révolution de l’Iris, cela a créé un choc. Je l’ai fait consciemment parce que je ne suis pas quelqu’un de tiède. Il faut oser s’exposer et créer le débat. Je ne regrette rien.

 

Pas de regrets ? Même si vous avez reçu une « balle dans le dos » venant de votre propre camp politique au moment de vos « ennuis fiscaux » ?

 

En politique belge, quand véritablement vous marquez le coup, cela ne plaît pas.

 

On coupe les têtes qui dépassent ?

 

Tous les signes sont là pour le démontrer, non ? Même si nombreux sont ceux qui rentrent aux abris dès le premier danger ! Moi, j’assume mon franc-parler.

 

Des déceptions sur le plan humain, donc ?

 

Les déceptions sur le plan humain, elles sont énormes… J’ai beaucoup réfléchi à cela. J’ai pensé aux moments où j’ai exercé des responsabilités. Ai-je eu des comportements qui pourraient expliquer ces déceptions ? En toute honnêteté, j’estime avoir parfois été très dur sur le plan politique mais avoir toujours eu le souci de sauvegarder la dignité individuelle des gens… Dans ma propre meute, on a été dur avec moi sur le plan politique mais aussi sur le plan humain.

 

Ce qu’on vous a fait au sein même de votre famille politique, on pourrait appeler cela un lâchage ?

 

C’est allé du lâchage au lynchage.

 

Pour arriver là où vous êtes arrivé, il faut un côté « requin », non ? En d’autres termes, vous avez certainement fait cela à d’autres avant de le vivre vous-même ?

 

Non, vraiment pas.

 

Alors, vous ne comprenez pas ?

 

Je me dis qu’à partir du moment où j’avais mis la barre si haut dans tout ce que je faisais, ce qui s’est passé était relativement inévitable. Je croyais que cela ne m’arriverait pas. Comme le croit peut-être celle ou celui qui est en train de lire ce que je vous dis maintenant, qui est engagé comme je l’ai été… Et qui n’y échappera pas.

 

Mais votre fils Denis a embrassé une carrière politique ! Il est député… Vous auriez du le décourager de se lancer dans cette arène ?

 

On ne fait pas des enfants pour soi. J’ai toujours voulu que mes enfants soient des êtres autonomes et responsables. Capables de poser des choix par eux-mêmes. Mon message a toujours été qu’ils creusent leur propre sillon, pas qu’ils s’inscrivent dans le sillage de leur père ou de leur mère. Denis s’est lancé en politique parce qu’il avait de l’intérêt pour cette activité ; certainement pas à ma demande ou sur mon conseil. Il y a d’évidence, depuis mon père qui était gendarme jusqu’à mes fils qui sont passionnés par la chose publique, une envie dans la famille de servir l’Etat. Lucas, par exemple, s’intéresse de très près à tout ce qui touche à la qualité du service public en Belgique.

 

Après vos ennuis, il a renoncé à son mandat de sénateur…

 

Oui, c’est une décision qu’il a prise à 25 ans et je trouve que cela démontre qu’il a du caractère. C’est une personnalité très forte. Il sait où il va.

 

Etre le fils de Daniel Ducarme, c’est un avantage ou un inconvénient ?

 

Etre un «fils de», c’est toujours un inconvénient.

 

C’est tout de même plus facile d’entamer certaines carrières…

 

Les gens croient cela mais c’est tout à fait le contraire. Regardez en politique le nombre de « fils de » que l’on a jugé à l’aune du père. C’est comme les médecins et les avocats qui sont «fils de» et dont on se demandera toujours s’ils sont aussi bons que le père. C’est très difficile de se situer dans de telles filiations.

 

Vous avez qualifié votre milieu professionnel de « monde de brutes » ?

 

Oui, c’est très brutal… Le problème, c’est que le positionnement des personnes l’emporte sur le combat des idées. C’est la lutte des places et elle est renforcée par notre système électoral… Faire de la politique, cela ressemble parfois au jeu de la chaise musicale. Au début, c’est bon enfant. A la fin du jeu, quand il ne reste que les plus forts, cela peut devenir plus vif, voire très brutal. 

 

Les noms de ceux qui ont «lâché» ou «lynché» au MR, cela reste une question taboue ?

 

Si vous acceptez des responsabilités telles que celles que j’ai exercées, cela vous donne du pouvoir, bien sûr, mais surtout un devoir de réserve. Quoiqu’il arrive, il faut garder le recul suffisant. Balancer des noms, ce serait une forme de laisser-aller personnel, un acte destructeur. Or, durant toute ma carrière politique, je n’ai eu d’autre ambition que celle de construire.

 

Du jour au lendemain, vous avez dû quitter l’un des sommets du pouvoir en Belgique. Que ressent-on en de telles circonstances ?

 

Il y a un sentiment de chute difficile à gérer, voire même à décrire… Mais ce qui m’a le plus éprouvé, c’est que j’avais des projets en cours, des choses à dire et à faire pour donner beaucoup plus de force et d’autonomie à la Région de Bruxelles-Capitale. Ce n’est même pas un combat inachevé, on m’a empêché d’en découdre comme je le voulais. J’ai été arrêté dans mon élan, comme un sportif qui se serait préparé pour une grande compétition et qui en aurait été interdit quelques jours seulement avant son début. Plus grave encore, c’est comme si on m’avait accusé de dopage pour révéler, après la fin de la compétition, que les tests étaient faux.

 

De votre enfance, on sait que vous en avez passé une partie dans un internat, c’est à peu près tout…

 

Mon enfance, c’est mon jardin secret.

 

Il faut parfois gratter dans le passé d’un homme pour comprendre les fondements de son action…

 

Dans mon enfance, l’une de mes grands-mères s’est beaucoup occupée de moi. On pourrait presque dire qu’elle m’a élevé. C’était une personne qui avait terriblement souffert de la guerre. Et c’est ce qui a déterminé mon engagement initial en politique. Un engagement européen pour une pleine réconciliation

des peuples.

 

En tant que président du MR international, vous passez pas mal de temps en France. Est-ce cela qui vous fait prendre les couleurs locales et vous amène à suggérer un rapprochement entre les francophones de Belgique et ceux d’outre-Quiévrain ?

 

Je me sens belge ! Mais il est exact que je connais bien la France et les Français. C’est d’ailleurs cette connaissance de l’Hexagone qui fait que je ne me suis jamais affiché comme rattachiste. Les Belges francophones ont à la fois une grande proximité culturelle avec la France et une identité tout à fait particulière. Je souhaite que nous cultivions cela dans le cadre d’une Belgique nouvelle et stabilisée. Mais j’ose effectivement dire que si la Flandre ne nous considère pas mieux, il est décent de s’assumer. Dans ce cas, il ne faut pas s’accommoder d’un rattachement pur et simple. Je plaiderais plutôt pour une « association » avec nos voisins de ce que j’appelle la « Belgique française » composée des régions wallonne, bruxelloise et germanophone… Et cela seulement, c’est évident, et je tiens à le répéter, s’il devait être définitivement établi dans un avenir plus ou moins proche que les Flamands ne veulent plus d’un destin commun dans un Etat belge repensé.

 

Que faudrait-il notamment « repenser », selon vous ?

 

Il est essentiel d’enfin donner un statut de Région à part entière à Bruxelles ! Il faut établir une parfaite égalité entre les communautés nationales. Mon discours est d’affirmer que si les Flamands refusent un nouveau pacte des Belges dont l’affirmation de Bruxelles est l’une des clés, nous devrons nous faire une raison… Et nous assumer sans craintes. Nous devrons alors être prêts à prendre en charge notre destin et notre autonomie.

 

Les mots que vous avez utilisés récemment devant une assemblée de militants du MCC sont très forts, voire définitifs : « Il ne faut plus se voiler la face. François Perin a raison. La Belgique est à bout. Je crois même qu’elle ne tient plus debout. Nous sommes arrivés à la croisée des chemins »… C’est fini, vous n’y croyez plus ?

 

La Belgique telle qu’elle existe maintenant, je n’y crois plus. On est arrivé au bout du processus de régionalisation et de communautarisation entamé à la fin des années 1960.

 

Nous sommes au bout d’un cycle, il faut bâtir autre chose. On a besoin de ce nouveau pacte des Belges qui se fondera, je le répète, sur l’affirmation régionale bruxelloise pour porter Bruxelles au rang des grandes métropoles européennes. Le Bruxellois doit être maître chez lui, avec une autonomie constitutive et financière lui permettant d’entamer des grands travaux. A partir de là, on pourra mieux travailler à la cohérence des francophones au travers de partenariats équilibrés entre les Régions bruxelloise et wallonne et, s’ils le veulent, avec les germanophones dont on connaît l’attachement à la Belgique. Face à une Flandre qui nous dit ce qu’elle ne veut plus, sans oser vraiment dire ce qu’elle veut, il faut être proactif. Si on veut sauver la Belgique, cela dépendra beaucoup plus qu’on ne le croit des francophones.  Si nous nous contentons d’une attitude romantique et attentiste, il s’agira bien plus que d’une erreur : ce sera un comportement d’échec !

 

Que deviennent les Flamands de la capitale dans vos projets d’affirmation de l’identité, forcément francophone, de Bruxelles ?

 

Je continue à tendre la main aux Bruxellois flamands comme je l’ai fait quand j’ai négocié les accords du Lombard. Ils devraient bénéficier des dispositions de protection des minorités, etc… Mais on n’en est pas encore là. Il faut demander aux Flamands s’ils acceptent de donner un statut de Région à part entière à Bruxelles. S’ils sont d’accord de couler cela dans des textes, eh bien continuons ensemble. Si ce n’est pas possible, on ne va tout de même pas rester à se faire « baffer » !

 

Si un jour, on « s’associait » à la France, que deviendrait le Roi ?

 

Je suis attaché à la famille royale, au drapeau belge, à notre hymne… Dans le cadre d’une association, ces symboles ne disparaîtraient pas. La voie du pragmatisme passerait certainement par une mise en commun de certaines matières dites régaliennes, comme les Affaires étrangères ou la Défense nationale, mais la « Belgique Française » conserverait une identité propre et sa pleine autonomie dans la gestion de nombreuses compétences. J’insiste encore : on évoque ici le scénario catastrophe ! J’espère qu’on va pouvoir s’en sortir autrement…

 

Il faudra aussi revoir les frontières de la Région bruxelloise ?

 

C’est évident. Et il n’y a pas que le Brabant flamand qui soit concerné, il y aussi le Brabant wallon.

 

Waterloo, cela fait partie de Bruxelles ?

 

Si vous deviez avoir un referendum pour savoir à quelle région souhaitent appartenir les habitants d’un certain nombre de localités du Brabant wallon, voire même de certaines communes des provinces de Liège et du Hainaut, on serait étonné. Bruxelles et son influence rayonne très loin au-delà de ses frontières actuelles. C’est un débat que je veux lancer car il est très important pour l’avenir. Au-delà du rôle pivot des Etats nations, le développement des métropoles et leur maillage entre elles seront déterminants. Bruxelles ne doit pas rater son rendez-vous avec l’Histoire, les dix ou vingt années à venir vont être cruciales à cet égard.

 

Est-ce le sens de l’histoire pour la Région bruxelloise d’avoir un aéroport toujours plus grand, toujours plus bruyant et si près de zones habitées ?

 

Certainement pas. Et je ne parle pas uniquement en termes de nuisances. Il faudrait aussi aborder la question de la sécurité qui est posée par le survol continu de zones densément peuplées. Il n’y a qu’à Bruxelles que l’on voit que l’on voit cela, c’est invraisemblable.  C’est pour cela aussi que des gens quittent les 19 communes pour aller s’installer en Wallonie, notamment dans le Brabant wallon.

 

Quelques mots sur l’échec de l’orange bleue ?

 

Je ne veux pas évoquer des négociations auxquelles je n’ai pas participées, ce ne serait pas correct. Je connais la difficulté de l’exercice et la facilité que d’aucun ont à le commenter…

 

On vient tout juste de trouver une « alliance » hétéroclite pour former un gouvernement intérimaire, ne serait-ce pas qu’un système D pour arrêter le compteur de la crise pendant les fêtes ?

 

C’était surtout la seule formule d’urgence à retenir. La sortie de crise était indispensable pour la crédibilité du pays à l’étranger. Mais aussi pour la crédibilité du monde politique au regard des citoyens alors que la longueur exceptionnelle de cette crise était de nature à renforcer l’antipolitisme et le sentiment que l’on ne s’occupe pas des vraies difficultés rencontrées par la population. La prise en charge du volet socio-économique par Didier Reynders va donc s’avérer bien utile. Pour le volet institutionnel, j’espère qu’Yves Leterme tirera les enseignements de ses échecs. Mais c’est une évidence : rien n’est encore réglé sur le plan institutionnel et le moment reste extrêmement critique !

 

Avec le recul que vous avez aujourd’hui, n’avez-vous pas le sentiment que le débat politique belge manque décidemment de hauteur, de grandeur. La terre est en train de mourir et ici on parle de BHV, ce n’est pas très sérieux…

 

Il faut poser la question aux flamands ! C’est à eux d’expliquer pourquoi tout ce qui échappe à leur agenda institutionnel n’a plus d’intérêt à leurs yeux. Vous dites que ce n’est pas très « sérieux » par rapport à des enjeux fondamentaux pour l’avenir de notre planète ? Je suis d’accord. 

 

Nous savons que vous appréciez cette citation de J-F Kennedy : « Il ne faut chercher à rajouter des années à sa vie mais plutôt de rajouter de la vie à ses années ».  C’est au fond l’enseignement qui traduit le mieux, ce qui est aujourd’hui votre état d’esprit ?

 

Certainement. Je vous le dis, j’ai fait ma révolution. Je m’occupe mieux de mes proches et de moi-même. Pour ce qui est de la politique, j’ajouterais cette expression populaire : « désormais, je suis sur la croûte du pain ». En d’autres termes, je vois les choses avec plus de recul, sans doute avec moins de passion. Je l’espère, avec plus de sagesse. J’ai appris que celui que ne connaît pas la traversée du désert ignore la richesse des oasis. Les préoccupations de devenir personnel sont derrière moi. J’ai été réélu, c’est ma plus belle victoire. Je ne suis pas à la recherche de mandats. Je ne désire que d’aider. Et bien sûr, je garde ma liberté de parole. C’est avec un sentiment d’utilité que je plaide très fortement pour l’autonomie constitutive de Bruxelles, exactement comme on l’a donnée à la Flandre et à la Wallonie. C’est vraiment le nœud gordien à trancher pour l’avenir de la Belgique ! L’incontournable dans le nouveau pacte des Belges que j’appelle de mes vœux.

 

(1)        : « Daniel Ducarme règle ses comptes », entretiens avec Pascal Vrebos, Editions Luc Pire, 2006.

 

Petits conseils…

 

- Que diriez-vous à un jeune de 20 ans qui veut se lancer en politique ?

- Ne cherche pas à faire carrière. Saches que tu dois prendre des risques, que le meilleur comme le pire peut arriver. Si tu n’es pas prêt à te battre, à exprimer haut et fort tes idées, même parfois en sachant que tu peux te tromper, laisse la place à d’autres.

 

- Des gens comme Reynders, Di Rupo, Milquet, moins Javaux sans doute, sont tellement dans leur truc ; Tellement prêts à en découdre, à être partout et tout le temps… On a l’impression la politique occupe toute leur vie. A l’aune de votre expérience, quel conseil leur donneriez-vous ?

- Je leur dirais que cela devient dangereux quand l’action politique qui peut procurer une certaine ivresse devient le seul sens de la vie. C’est même dommage d’en arriver là. D’expérience, je dirais aussi qu’il est important d’être toujours entouré d’amis pour garder les pieds sur terre.

 

10:03 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : ducarme, mr, belgique, politique |  Facebook |

03/03/2008

Alain Berenboom (191207)

Entretien publié dans "Paris-Match" (Edition belge), le 19 décembre 2007

 

Alain Berenboom : «Il faudra faire avec Yves Leterme »

 

47_blog_pic_thumbYves Leterme est-il décidemment trop maladroit pour devenir Premier ministre ? Dans de récentes interviews accordée à la presse néerlandophone, « Monsieur 800 000 voix » – « Monsieur 800 000 gaffes », titrait un quotidien francophone – a donc encore lamentablement dérapé en comparant la RTBF à la tristement célèbre « Radio Mille Collines » qui fut complice du génocide commis au Rwanda. Une bêtise de plus. Rédhibitoire ? Leterme doit-il être jeté aux oubliettes de l’histoire de Belgique ? Doit-il faire un pas de côté après cette sortie médiatique catastrophique qui, malheureusement, en ce qui le concerne, n’a rien d’une première ?

 

Certainement pas, estime l’écrivain, avocat (notamment du Roi), professeur à l’ULB et chroniqueur au «Soir» Alain Berenboom. Dans l’interview qu’il nous accorde, cet intellectuel bruxellois, ce passionné de Tintin qui transpire la Belgique par tous ses pores, préfère nous mettre en garde contre une lecture par trop francophone de la crise, des soubresauts, atermoiements et autres psychodrames plus ou moins importants, plus ou moins sérieux et parfois tellement puérils.

 

« Rien ne sert de diaboliser Leterme », dit l’écrivain. « Par contre, dans une démocratie, il est impératif de respecter le résultat des urnes. Et donc, qu’on l’aime ou pas ce M. Leterme, il faudra faire avec… Dire cela n’absout pas cet homme de sa faute - sa comparaison entre la RTBF et « Radio Mille Collines » est tout à fait inacceptable. Il est aussi évident que Leterme doit encore poursuivre son apprentissage de la vie et cultiver ce qu’il pense être son sens de l’humour, pour le raffiner ».

 

Paris Match Belgique. Après le récent dérapage verbal d’Yves Leterme, la question de sa capacité à gouverner un pays aussi complexe que la Belgique ne se pose-t-elle d’une manière plus forte que jamais ?

 

Alain Berenboom. Et si on voyait un peu les choses autrement qu’au travers de notre prisme hostile de francophone ? Et si je vous répondais qu’en fin de compte, cet homme est peut-être idéalement placé pour gouverner la Belgique !

 

Ah bon ?

Eh bien, oui ! Ce brave homme semble avoir toutes les caractéristiques du Belge. C’est un type complexe qui essaie de communiquer au travers de phrases paradoxales et d’un certain humour. Je remarque aussi qu’il parle les deux langues nationales de manière parfaite. Et puis, n’est-il pas très complexé ? Ne la joue-t-il pas trop humble par moment ? Je vois aussi un homme qui considère que la « valeur travail » est essentielle. C’est donc bien un bon représentant de la Belgique d’aujourd’hui… Et j’ajouterais aussi, malheureusement, que la pâleur de sa personnalité, cette absence de charisme est bien à l’image du monde politique actuel. Leterme est le produit de sa communauté mais aussi celui de son époque.

 

Ce « bon Belge » que vous décrivez, il commence à énerver tout le monde dans le pays, non ?

 

Hé là ! C’est encore le francophone qui pose la question ? Regardez les sondages dans le nord du pays : après six mois de crise, l’opinion publique flamande est restée très stable. Notre « Gaston » national n’a de toute évidence pas déçu ses électeurs. Seul le SPa a tendance à perdre encore des plumes tandis que le cartel CD&V-Nva reste en tête. Avec le même score d’ailleurs !

 

Et donc ?

 

On doit accepter la réalité telle qu’elle est : en Flandre, malgré un certain émiettement de l’électorat, celui-ci s’est très nettement déplacé à droite – le SP.a et Groen ne représentent qu’1/5e des élus – et c’est le « CVP » nouvelle mouture qui est à la barre. Pour en finir avec cette plaisanterie qui perdure depuis six mois, il faut que les francophones ne jouent plus aux aveugles : qu’on le déplore ou pas, le renforcement du discours communautaire, pour ne pas dire nationaliste, au nord du pays, est un fait. Durant cette crise, c’est sans doute l’erreur magistrale qui a été commise tant au niveau des hommes politiques que de l’opinion publique francophones : on n’a pas mesuré à quel point l’idée d’une réforme de l’Etat était incontournable pour les Flamands. Aujourd’hui, à la veille de Noël, Leterme a raison de souligner qu’il a amené tous les partis francophones à cette idée de révision de la Constitution. Souvenez-vous, il y a six mois, nos représentants n’avaient qu’une seule phrase en bouche : « On ne touche pas au communautaire. Sauf pour des réformes de façade ne demandant par la majorité des deux tiers… ».

 

La suite de votre raisonnement, c’est que Leterme sera donc l’incontournable prochain Premier ministre ?

 

Non seulement cela. Lui et ses amis, tant du CD&V et de la N-VA, seront utiles au travail de réforme à venir dans la mesure où tous ces gens ont fait un vrai travail de réflexion et de proposition sur le plan communautaire ! Ils ont réfléchi concrètement aux aspects du remodelage institutionnel du pays. Du côté francophone, on est désormais en retard. On pensait encore pouvoir éviter l’inévitable débat et on est venu à la table de négociation sans véritable programme communautaire. Il est vrai que certains croyaient qu’après huit années d’opposition, le CD&V aurait un tel appétit de pouvoir qu’il céderait sur le communautaire… Eh bien, non ! Peut-on reprocher à Leterme de n’avoir pas trahi ses électeurs ? Et aujourd’hui, puisqu’on va tout de même passer par l’étape « réforme de l’Etat », il faudra que les francophones réfléchissent à un programme cohérent en ce domaine. Quelque chose de plus développé maintenant que « Non, on ne touche à rien »...

 

Mais tout de même, un personnage comme Yves Leterme à la tête du pays, un homme qui dit si facilement des inepties, qui est si peu diplomate…

 

Des personnages un peu lourds dans leur manière de s’exprimer, on en a déjà eu quelques-uns au plus haut niveau en Belgique… Et tant les Bruxellois que les Wallons n’ont certainement pas de leçon à donner aux Flamands en la matière. Un homme comme Michel Daerden, par exemple, c’est un modèle pour les jeunes générations de ce pays ?

 

Mais ce bonhomme-là, il n’a jamais comparé notre service public d’information à une chaîne de radio génocidaire…

 

Je suis d’accord. Ce que Leterme a dit là est complètement ignoble, scandaleux. A l’égard des journalistes bien sûr, mais encore plus à l’égard des victimes du génocide. C’est un propos tellement banalisant qu’il en est négationniste, c’est évident.

 

Et ensuite, Leterme ne s’est pas vraiment excusé…

 

C’est là le vrai problème. Après tout, au bout de six mois de négociations houleuses, compliquées, harassantes, on aurait pu encore dire : « Il a dérapé, il est fatigué, il a pété un plomb, mais bon, il s’excuse platement et de toute évidence, sincèrement »… Mais il faut bien remarquer qu’il ne s’excuse pas vraiment, voire pas du tout. Et c’était déjà un peu ce qui s’était passé après l’épisode de la Brabançonne. Cet homme a un problème de psychorigidité. Je l’ai aussi entendu du dire : « J’essaie de me contrôler sans arrêt », ce qui est un aveu extraordinaire. Il a donc un vrai problème avec lui-même, une difficulté personnelle qu’il devrait analyser pour son propre équilibre. Maintenant, pour gérer le pays, cet homme sera entouré et cela ne devrait pas avoir de conséquences...  Mais Yves Leterme peut-il se gérer lui-même ? C’est une autre question. Inquiétante, c’est exact. Que ce soit dans l’affaire de la Brabançonne ou celle de ses déclarations sur la RTBF, il aurait pu s’en sortir en osant un regard critique, voire ironique et détaché sur lui-même. C’est quelque chose qui s’apprend. En fait, cet homme doit encore apprendre à vivre !

 

D’accord, il a un problème pour gérer ses excuses… Mais ne doit-on pas d’abord s’interroger sur ce qui le pousse, au départ, dans une sorte de processus d’échec répétitif, à sortir des âneries devant les micros et les caméras ?

 

Je crains que cet homme soit sincère. Il veut manier ce qu’il croit être une sorte d’humour provocateur… Il y a quelque temps, quand il prétendait à « Libération » que les francophones étaient incapables d’apprendre le flamand, il pensait vraiment faire de l’humour…

 

Vous le trouvez un peu c…, c’est cela ?

 

Non, je dirais que c’est un homme qui apprend. On ne devient pas Coluche du jour au lendemain. Cela nécessite un apprentissage ! C’est d’ailleurs plus difficile de devenir drôle que de devenir Premier ministre…

 

C’est un personnage de roman ?

 

Oui. Il y a chez lui une ambition extraordinairement cachée derrière une fausse modestie tellement évidente. C’est un succulent personnage ! Quel effort pour sortir du lot et, dans le même temps, pour paraître modeste. Quelle guerre intérieure il doit y avoir chez ce personnage introverti contraint de parader au premier plan !

 

Dans le fond, on en revient à ce que vous disiez au départ. Une petite psychothérapie et tout devrait aller mieux…

 

Et ce serait parfaitement à l’image de cette Belgique qui aurait aussi besoin de sa psychothérapie collective. Il y a un problème d’autisme dans ce pays : chaque communauté ne regarde que ses propres problèmes.

 

Vous le présentez comme une victime. Mais si Leterme était un pervers ?

 

(Il rit de bon cœur) Le plan « pervers », ce serait que Leterme n’en aurait rien à faire de l’aboutissement des négociations fédérales ; qu’il serait le cheval de Troie des thèses séparatistes de la N-VA dans son propre parti ; qu’en fin de compte, ce serait à dessein qu’il mettrait de l’huile sur le feu communautaire… Cela le rendrait encore plus romanesque ! Mais il ne sert à rien de formuler de telles hypothèses. La règle de base, on la connaît : c’est le leader du principal parti qui prend la tête du gouvernement. Ce sera donc Yves Leterme qui deviendra le Premier ministre fédéral d’une Belgique en voie de réforme. De toute façon, le CD&V, dont le président est un personnage étonnant de transparence, n’a pas grand monde à proposer pour occuper cette fonction.

 

En résumé, comme on dit en Belgique, « il faudra faire avec » ?

 

Si on veut respecter la démocratie, cela me semble être une évidence. Il faudra « faire avec » Leterme…

 

 « Arrêtons de croire que tous les hommes politiques flamands sont des Vlaams Belang déguisés en démocrates »

 

Ne trouvez-vous pas que la crise belge actuelle est énorme alors qu’elle tourne autour d’un débat d’idée tout petit, petit…

C’est surtout un débat dont le citoyen ne maîtrise pas les enjeux ! On ne voit plus très bien qui veut quoi et pourquoi... J’ai même le sentiment que dans le personnel politique, certains ne s’y retrouvent plus très bien. Il y a d’évidence un travail de dialogue et de recherche de compréhension à fournir. Quand les Flamands nous disent « réforme », on comprend « séparation ». Je suis persuadé que la grande majorité des Flamands ne veulent pas la fin de la Belgique ; ils désirent seulement des meilleurs outils pour faire fonctionner leur Région. Mais ces Flamands sont aussi en déficit d’explication à propos de ce que la réforme qu’ils proposent pourrait apporter aux autres régions. Le vrai problème qui ressort de cette crise, c’est une perte de confiance. Nous, les francophones, arrêtons de croire que tous les hommes politiques flamands sont des Vlaams Belang déguisés en démocrates. Les hommes du Nord qui participeront au pouvoir dans les semaines à venir ne mentent pas : ils veulent réformer les institutions pour qu’elles tournent mieux. A nous, à nos hommes politique, de construire aussi un programme de propositions concrètes sur le plan communautaire qui dépasse le trop simple ‘‘non’’. Punt aan de lijn ! »

 

Le costume est-il trop grand ?

Qu’on partage ou pas leurs idées, certains hommes sont taillés sur mesure pour la fonction supérieure qu’ils ambitionnent d’atteindre. En France, des personnages comme Mitterrand ou Sarkozy sont certainement des exemples éloquents d’hommes dont le destin de présidentiables était su de tous avant même qu’ils fussent élus, voire même qu’ils se déclarent candidats. Bien sûr, le personnel politique belge est ce qu’il est, bien sûr, comparaison n’est pas raison. Toutefois, on ne peut être qu’inquiet en voyant, chez nous, le petit calibre de l’homme qui est - qui reste - malgré ses gaffes à répétition, le Premier ministrable le plus cité. A force de dire des âneries, Yves Leterme donne de plus en plus l’impression de vouloir endosser un costume bien trop grand pour lui. Avec un CVP, pardon un CD&V, dans le rôle du tailleur qui, tel celui du sketch de feu Fernand Raynaud, rassure sans cesse le client : « Mais oui ce costume est bien pour toi, Yves. On va juste encore faire une retouche »… Comme le dit Alain Berenboom dans l’entretien qu’il nous a accordé, la plaisanterie a assez duré. Surtout, elle ne fait rire personne dans un pays où les citoyens continuent à attendre du monde politique des réformes plus concrètes, plus palpables, plus liées à leur quotidien… Des réformes contre la vie chère, par exemple. Et cela même si, désormais, une réforme de l’Etat semble être devenue incontournable pour empêcher une victoire des indépendantistes flamands et sauver quelques (beaux) meubles de la maison Belgique. (M. Bf.)

 

 

12:11 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : belgique, leterme, politique |  Facebook |

14/02/2008

Belgique (121207)

Entretien publié dans l'hebdomadaire "Paris Match" (Edition Belge), le 12 décembre 2007

 

Jean-Pierre Stroobants :

« NOUS SOMMES BIEN LE PAYS DU SURREALISME »

 

compo_belgiqueCorrespondant permanent du "Monde" à Bruxelles, ancien rédacteur en chef du "Vif-L’Express", ancien rédacteur en chef adjoint du quotidien "Le Soir", maître de conférences invité au département COMU de l’université catholique de Louvain, le journaliste belge Jean-Pierre Stroobants est un observateur averti et expérimenté des soubresauts à répétition de la vie politique du Royaume.  Pour lui, « Yves Leterme s’est lui-même emprisonné dans le carcan qui l’a empêché d’aboutir ».

 

Paris Match Belgique. Quand vous croisez un confrère français et que vous devez lui résumer la « crise belge » en deux mots, par où, commencez-vous ?

 

Jean-Pierre Stroobants. Hum… Expliquer ce qui passe en Belgique en deux mots, c’est tout bonnement impossible ! J’entamerais le propos en évoquant, disons, «une crise complexe dans un pays complexe…» J’aurais tendance à remonter à 1831. Peut-être faudrait-il que je donne à ce collègue quelques éléments d’informations relatifs à l’histoire du mouvement flamand. Que je lui raconte ces frustrations et ces injustices d’un passé lointain qui, aujourd’hui encore, nourrit encore un certain romantisme culturel et l’inconscient collectif de la génération Leterme. Je lui dirais que ce que la Belgique vit en ce moment n’est pas seulement une crise linguistique, que ce n’est pas un incident soudain ; plutôt le fruit d’une longue chaîne historique dont tous les maillons devaient conduire, un jour ou l’autre, à ce type d’affrontement. Il est évident que j’ajouterais un petit commentaire sur un acteur dont le rôle a été tragiquement central dans la crise actuelle. Je veux parler d’Yves Leterme, bien entendu.

 

Et qu’en diriez-vous ?

 

Contrairement à ses prédécesseurs - je pense à des personnalités telles Martens, Dehaene ou Verhofstadt - Yves Leterme ne s’est pas bien préparé à la fonction qu’il envisageait d’occuper. Quand on a l’ambition de devenir le Premier ministre d’un pays compliqué comme la Belgique, il faut savoir jeter des ponts vers toutes les communautés. Avoir une stature d’homme d’Etat, être au dessus de la mêlée. De ce point de vue, le bilan de l’homme aux 800 000 voix flamandes est très négatif. Et puis, fait unique dans l’histoire du pays, il s’est pris deux fois de suite les pieds dans le tapis en temps que formateur ! Dès lors, de grosses questions se posent sur sa véritable compétence…

 

Outre le constat qu’il est peu ou pas rassembleur, ne peut-on pas aussi dire de l’ex-formateur qu’il manque cruellement d’expérience pour prendre en main, dès à présent, le gouvernail de la Belgique ?

 

En effet, Leterme n’apparaît pas comme quelqu’un qui disposerait de l’expérience nécessaire pour devenir Premier ministre dans un contexte fédéral aussi difficile… Il est arrivé dans le débat national comme un matamore tout en ne disposant que d’un acquis très limité. En fait, ses véritables débuts au premier plan sont très récents. Ils remontent à la fin des années 1990, au moment où il devient chef de groupe des sociaux chrétiens flamands à la Chambre. Inexpérimenté, il s’est en outre enfermé dans un carcan et, de la sorte, il s’est empêché d’aboutir. Je pense à ses slogans électoraux trop définitifs et bien entendu à ce cartel avec la N-VA ; tout le monde savait dès avant le 10 juin qu’il s’agissait d’un mouvement séparatiste à peine plus modéré que le Vlaams Belang sur le plan communautaire. Bref, la conséquence de tout cela, c’est que pour la première fois, le loup a été introduit dans la bergerie fédérale…

 

On ne s’étonnera évidemment pas ensuite que le loup ait mordu…

 

Evidemment que non. Bart De Wever, d’étape en étape, a confirmé qu’il jouait bien ce rôle de prédateur avide de mordre dans la Belgique… Mais ce qui est plus signifiant et certainement plus inquiétant, c’est de constater à quel point le leader séparatiste a tenu Leterme en otage… Ainsi d’ailleurs que la totalité du CD&V et, finalement, toute la négociation fédérale ! Tout cela avec ses cinq petits sièges à la Chambre… Leterme et ses amis du CD&V portent la responsabilité d’avoir permis à un mouvement minoritaire d’exercer un chantage au radicalisme flamingant. C’est tout sauf habile quand on veut mener une négociation fédérale dans un pays comme la Belgique.

 

Derrière cette erreur stratégique, il y a toutefois le « contexte flamand », dont Yves Leterme ne pourrait être détaché. La photo politique actuelle de la Flandre n’est guère réjouissante…

 

Il est vrai que Leterme est aussi le produit de son époque. Si on additionne les voix de l’extrême droite radicale, celles des nationalistes de la N-VA, des populistes de la liste De Decker et d’une fraction non négligeable du CD&V, cela donne du crédit aux hypothèses de Philippe Dutilleul dans « Bye Bye Belgium » : de 40 à 50 % de l’électorat flamand se sont affichés « autonomiste », pour ne pas dire séparatiste…

 

Le mobile de cette mobilisation « autonomiste » est très matérialiste. Les enjeux des revendications flamandes sont toujours financiers…

 

Il s’agit, en effet, d’un repli égoïste. Celui ci est d’autant plus étonnant qu’il s’inscrit dans un contexte où la Flandre est aux commandes de la plupart des leviers fédéraux et qu’elle a obtenu l’autonomie culturelle et économique. Comme le disait récemment Daniel Cohn Bendit, c’est extrêmement interpellant que dans une telle configuration, certains flamands continuent à se ressentir comme des victimes de l’Etat belge. On est bien dans une forme de romantisme, pas tout à fait dans la réalité des faits.

 

Dans son ouvrage intitulé « Une brève histoire de l’avenir », Jacques Attali présente la désagrégation des états nations actuels comme inéluctable… En d’autres termes, ce que certains milieux flamands revendiquent ne serait que la préfiguration d’un mouvement général en Europe ?

 

Pour ma part, je ne désire pas jouer au prévisionniste. Le présent est déjà assez interpellant : on assiste au même phénomène de repli égoïste dans d’autres pays d’Europe. Toutes proportions gardées, c’est ce qui se passe en Catalogne. En Italie du Nord aussi, où les nantis des zones industrielles ne veulent plus donner de l’argent pour ce qu’ils appellent les « nègres du Sud ». C’est ce qui s’est passé aussi en Tchéquie à l’égard de la Slovaquie… Cela pose évidemment beaucoup de question sur ce que pourrait devenir l’Europe. C’est bien parce que la Flandre n’a rien inventé que de nombreux observateurs, dans la plupart des pays de l’Union, s’intéressent en ce moment à la crise belge. Faut-il le souligner, la construction européenne telle qu’elle a été pensée depuis les pères fondateurs repose sur la solidarité, l’échange et le partage des richesses… Exactement l’inverse de ce que proposent les nationalistes égoïstes de tous crins que se multiplient sur le continent. Il faudrait demander aux Flamands qui veulent le séparatisme et l’autonomie « parce qu’ils ne veulent pas payer chaque année une voiture à un Wallon » si l’étape suivante de leur émancipation sera aussi de sortir du cadre européen ! Le cas échéant, accepteraient-ils encore d’être solidaires avec les Européens de l’Est ? Jusqu’où ira leur logique nationaliste ? Il y a un moment où ce débat sur ces mouvements de replis égoïstes et rétrogrades deviendra inévitable au niveau européen. Si tel n’est pas le cas, on n’aura plus d’Europe ou alors une Europe à soixante… N’est-ce pas déjà assez compliqué à vingt-sept ?

 

Comment réagissez-vous à la dernière péripétie en date ; Leterme remettant une nouvelle fois son tablier après plusieurs semaines de négociations ?

 

J’ai trouvé assez remarquable la façon dont le parti du formateur s’est employé à vouloir faire reposer l’échec des négociations sur les francophones, en particulier sur Joëlle Milquet… Alors qu’il est tellement évident que le CD&V est soumis aux diktats de son partenaire nationaliste. En fait, dès que le formateur a voulu se mettre au-dessus de la mêlée, tel un homme d’Etat soucieux de l’intérêt de tous et de toutes les communautés, il a été rappelé à l’ordre par Bart De Wever.

 

Et on a pu constater que quand De Wever siffle, Leterme accourt…

 

Il est, je l’ai déjà dit, l’otage de ses propres accords. Dans le même temps, et sans vouloir l’exonérer de ses responsabilités, Yves Leterme agit comme tous les autres hommes politiques de ce pays dans le cadre d’un système qui ne possède pas de circonscription fédérale ; Ses voix, il ne peut les trouver qu’en Flandre. Ce n’est pas une incitation à l’ouverture vers les autres communautés du pays. A cause de cela, en Belgique, les scrutins régionaux deviennent, en fin de compte, plus importants que les élections fédérales ! Comme l’ont déjà relevé de nombreux intellectuels belges, il y a donc des dysfonctionnements institutionnels auquel il conviendrait de remédier, des ponts à construire entre les communautés qui permettraient de sortir d’une logique de confrontation.

 

En juillet dernier, dans un article paru dans Le Monde, vous évoquiez la possibilité d'un scénario de séparation douce à la Tchécoslovaque. Avez-vous le sentiment que la Belgique a encore de l’avenir ?

 

Pour le futur immédiat, je n’ai guère de crainte… Toutefois, si ce pays ne parvient pas à se réformer, s’il devait vivre encore des situations de blocages à répétition, si rien n’est mis en place du genre pour recréer du lien entre le Nord et le Sud, telle cette circonscription électorale que j’évoquais tout à l’heure, je crains que dans dix ou quinze ans, les Flamands en arrivent à faire sécession. 

 

Après le nouvel échec de l’Orange bleue et après la gifle du vote flamand à la Chambre sur B.h.v., avez-vous le sentiment que le réputé « compromis à la belge » a vécu ? 

 

Cela pose question… Une vraie question car cette aptitude au compromis est une véritable marque de fabrique qui a fait la réputation des Belges à l’étranger. Et j’ai comme le sentiment qu’on est en train de perdre une partie de notre identité. C’est pour cela que la presse internationale dit qu’il n’y a plus de Belgique ou que ce pays va vers son éclatement : tout le monde pense avoir compris que les hommes politiques belges ne parviennent plus à trouver des consensus comme ils le faisaient si bien auparavant.

 

Un diplomate belge déclarait récemment à La Libre Belgique : « On sous-estime le nombre de points que (cette crise institutionnelle) coûte pour notre image de marque en Europe (…) Les Etats de l’Union ont la vision d’un pays totalement déchiré. Ils se demandent pourquoi nous ne parvenons pas à résoudre des problèmes qui ne devraient pas, d’après eux, être insurmontables ». Ce sentiment d’incompréhension, vous l’avez aussi rencontré ?

 

Certainement. Il est clair que la crise actuelle n’est pas bonne pour la crédibilité du pays. Et c’est la même chose sur le plan économique, comme l’a encore rappelé récemment le gouverneur de la banque nationale. Pour l’heure, des investissements étrangers sont gelés. A mon avis, si la situation politique continue à se détériorer, il y aura des désinvestissements. L’image du pays est très écornée, c’est une évidence. Elle l’est d’autant plus que la presse étrangère ne s’intéresse pas tous les jours de si près à notre pays. Actuellement, certains reporters étrangers viennent ici en se disant qu’ils vont trouver un pays à feu et à sang… Une sorte de remake de l’ex-Yougoslavie. C’est pénible. On en est tout de même pas là…

 

En France, que l’on soit d’accord ou pas avec lui, Nicolas Sarkozy évoque les problèmes du quotidien – pouvoir d’achat, insécurité…- dans sa communication vers l’opinion publique. En Belgique, des « explorateurs », « formateurs » et autres « négociateurs » passent l’essentiel de leur temps à ne pas trouver de solutions à des problèmes institutionnels. Le monde politique belge ne dessert-il pas la démocratie à l’heure où l’on se plaint si souvent du fossé qui peut exister entre les élites et le peuple ?

 

C’est effectivement l’un des problèmes que pose la crise actuelle. Si on était dans un autre pays que la Belgique, je dirais que le monde politique est train de scier la branche sur laquelle il est assis. Mais nous sommes dans ce pays complexe dont les habitants connaissent les difficultés institutionnelles depuis si longtemps. Les Belges ont donc de l’indulgence. On sent cependant que cette indulgence a des limites. Six mois sans gouvernement, on a déjà dépassé un record ! Les citoyens commencent à être excédés, ils ne comprennent plus. A cet égard, il est inquiétant de constater que la persistance de la crise a un autre effet pervers. Elle a tendance à radicaliser les positions et à accroître le fossé entre les communautés. Des sondages montrent que tant au Sud qu’au Nord, des gens en arrivent à conclure qu’il vaudrait mieux se séparer… C’est donc une terrible responsabilité qui pèse en ce moment sur le monde politique belge et on n’a pas toujours le sentiment que tous ses acteurs en ont bien conscience. Si on induit dans la population que c’est toujours la faute de l’autre, former une nouvelle majorité au Fédéral perdra une partie de son sens. Il sera trop tard, cette majorité sera construite sur du sable. Il est temps de bouger avant que le virus de la méfiance entre les communautés déclenche une épidémie d’incompréhension qui pourrait être fatale pour la Belgique.

 

Quand un candidat Premier ministre belge confond la Marseillaise et la Brabançonne, comment vous racontez cela à vos lecteurs français ? C’est la dernière blague belge ?

 

J’aime bien raconter des histoires belges aux lecteurs du Monde. Dernièrement, j’ai bien dû leur expliquer que les pompiers du Royaume devaient s’arrêter aux feux rouges au risque de se faire sanctionner par la police… Et, bien sûr, Leterme qui chante la Marseillaise, cela restera aussi un très grand moment…

 

On est tout de même dans le pays du surréalisme, cela doit se mériter un peu tous les jours…

 

Absolument. Yves Leterme a au moins démontré qu’il avait de l’humour. Même si il est involontaire et qu’il n’était pas apparu plus tôt dans sa courte carrière. Dans le fond, cette attitude surréaliste, c’est bien belge, non ?

 


 


 

 

 

18:18 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : separatisme, communautaire, politique, belgique, leterme |  Facebook |

31/01/2008

Affaire Lecrenier (291107)

Entretien publié dans l'hebdomadaire "Paris Match" (Edition Belge), le 29 novembre 2007

 

Philippe Tellier à propos des «amours de détention» du meurtrier de sa famille

 

«Le diable a toujours eu quelque chose de fascinant»

 

dyn005_original_748_561_pjpeg_38869_196face4c42bf15e60d25614f4b8a747Depuis septembre 2006, Rémy Lecrenier, l’homme qui, il y a dix ans, décima une famille entière à Bas-Oha, est dans les conditions légales pour demander sa libération conditionnelle. Il ne l’a pas encore obtenue. En attendant, il multiplie les conquêtes amoureuses derrière les barreaux… «Dois-je encore m’indigner ?», s’interroge, désabusé, le mari et père des victimes, Philippe Tellier.

 

Bien évidemment, c’est le genre d’affaire dont il importe de rappeler les horribles circonstances. Toujours. Pour ne pas oublier, ne pas banaliser. Et que soient posées les bonnes questions lorsque des juges auront la lourde responsabilité de décider d’un retour dans la société de l’auteur des faits. On parle donc ici d’un tueur responsable d’une série de meurtres terribles, quatre au total, commis froidement, avec préméditation, en une journée, au début du mois de juillet 1997. Parce qu’il était jaloux, insatisfait, frustré… Rémy Lecrenier a éliminé Geneviève Tellier (50 ans) et trois de ses filles, Laurence (19 ans), Vanessa (21 ans) et Vinciane (23 ans). Pour commettre l’innommable, l’homme, qui était alors âgé de 28 ans, s’était notamment armé d’une arbalète… Ce jour-là, il avait aussi violé… Post mortem.

 

Est-ce un tel curriculum vitæ qui en fait aujourd’hui un redoutable séducteur ? «Il faut le croire. En fait, plus rien ne m’étonne», commente, d’évidence dépité, Philippe Tellier. «Je crois que le mal personnifié attire, oui ! C’est une nouvelle, cela ? Regardez tout ce qui se passe sur cette Terre… Le diable a toujours eu quelque chose de fascinant. Voyez aussi les « affaires Dutroux », « Fourniret », etc. De tous ces sinistres personnages, on a dit qu’ils recevaient de la correspondance amoureuse. Et c’était déjà le cas de Landru en son temps… Quels sont les ressorts de cela ? Je n’en sais rien… Bien sûr que c’est choquant de savoir que Lecrenier reçoit des V.h.s. (Visites hors surveillance) durant lesquelles, il peut avoir des rapports sexuels avec ses conquêtes du moment… Personnellement, j’étais déjà au courant depuis plusieurs mois. Je savais qu’il y avait eu et qu’il y a encore un véritable défilé. Cinq femmes au moins depuis qu’il est emprisonné… J’ai mes sources, moi aussi !»

 

Et cet homme meurtri, dont la vie a été complètement détruite en une journée par Lecrenier, de décoder : «Ce monstre à l’apparence humaine rentabilise à fond son ‘droit à une relation amoureuse’. En fait, il b… autant qu’il peut. Il prend son pied puisque c’est là le seul mobile de son existence : être pervers et sans scrupules.  Ses victimes actuelles et futures ont-elles seulement conscience que ce personnage, décrit comme psychopathe pendant son procès, est définitivement incapable de sentiments, d’altruisme ou d’un quelconque intérêt pour la souffrance d’autrui ? Ce qui compte pour lui, c’est sa jouissance et il prêt à l’obtenir par n’importe quel moyen…»

 

Mais pour Philippe Tellier, l’important n’est pas là : «Que des femmes soient assez stupides, naïves ou perverses  pour caresser la bête qui les mordra, inévitablement, tôt ou tard, c’est finalement leur problème à elles. Moi, mon combat reste le même : comment protéger la société le plus longtemps possible du danger que représente cet  individu. Il faut qu’il sorte le plus tard possible. C’est une question de morale : il y a à peine plus de dix ans que ma famille a été décimée par ce tueur. C’est aussi une question de sécurité. En décembre 1999, quand il a été jugé par la cour d’Assises et condamné à la perpétuité, il a été décrit par tous les psychiatres comme un homme très dangereux. Il était tout à fait responsable des actes criminels qu’il a posés dans ma maison. Son caractère narcissique le rend incapable d’avoir un regard honteux et critique sur ses propres actes. Cet homme est un récidiviste en puissance ! S’il sort, je suis persuadé qu’il tuera encore… Et s’il sort trop vite, je l’ai déjà dit et je le répète : je l’attendrai. ».

 

Il y a quelques semaines, Philippe Tellier nous confiait ceci : «Je fais toujours un même cauchemar où j’apprends qu’on a tué mes enfants. Généralement, quand on ouvre les yeux pour se libérer d’un cauchemar, c’est pour se rassurer. Mais pour moi, c’est différent. Ce mauvais rêve que je refais sans cesse correspond à la réalité. Pour l’avoir connu, pour avoir constaté son détachement pendant son procès, pour avoir entendu les experts psychiatres qui ont décrit sa personnalité, je suis certain que Lecrenier dort beaucoup mieux que moi…».

 

16:46 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : lecrenier, prisons, justice, tellier |  Facebook |

18/01/2008

Marie Claire Houard (221107)

Entretien publié dans Paris Match (Belgique), le 22 novembre 2007

 

«Humainement,  j’ai vécu une aventure extraordinaire»

 

A4_GKK1INFV5.1+nbn_A4houard_mvnLe 10 août dernier, une fonctionnaire liégeoise du ministère des Pensions, 45 ans, mariée et mère de deux grandes filles de 17 et 22 ans, s’installait derrière son PC pour écrire un petit texte sur la Belgique et l’envoyer vers un site de pétitions : «Nous, Belges de naissance, de cœur ou d’adoption, demandons que les hommes politiques respectent notre pays ! Et son Unité. Notre pays est trop petit, à l’heure de l’Europe pour être divisé. Nous, Belges de toutes les Régions et de toutes les Communautés, demandons aux hommes politiques de s’occuper des vrais problèmes tels que emploi, sécurité, santé, bien-être, l’environnement… Sans gaspiller leur temps et Notre argent à des querelles qui ne concernent qu’une petite minorité. L’Union fera notre force ! Merci». Trois mois plus tard, cette madame «Tout le Monde», sans engagement politique ou public jusque là, peut se targuer d’avoir réuni plus de 140.000 signatures et d’avoir été l’initiatrice d’un mouvement citoyen inédit dont on a assisté à un moment très fort, sinon à l’apothéose, ce dimanche 18 novembre, dans les rues de Bruxelles. Au lendemain de la «Marche pour l’Unité du Pays», c’est une Marie-Claire Houard sereine et modeste qui s’est confiée à Paris Match.

 

Tout le monde se demande qui est cette citoyenne qui, partant de rien, est parvenue à mobiliser autant de monde ce 18 novembre ? Etes-vous magicienne, sorcière ou quelque chose de ce genre ?

 

Rien de tout cela : je suis une personne comme les autres ! J’ai simplement risqué… Disons que j’ai osé et qu’ensuite, j’ai assumé. Il y a déjà des années que l’idée de faire quelque chose pour la Belgique mûrissait en moi. Le texte que j’ai déposé sur le site «pétitions.be», ces quelques mots qui ont tout lancé, c’est le fruit d’une accumulation de petites frustrations, d’incompréhensions, de toutes ces choses qui montrent que d’aucuns ont le projet de toujours plus séparer les Belges : la B.r.t. qui devient la V.r.t., la Côte belge qui devient la «Vlaamse kust» etc. Y en a marre ! Le mot «Belgique» est-il si moche à prononcer ? Mais que se passe-t-il dans ce pays qui a tous les atouts pour réussir ? Pourquoi remettre en cause tellement d’acquis ? Je me suis demandé ce que je pouvais faire en tant que citoyenne pour faire prendre conscience au monde politique qu’il était en train de s’égarer, d’oublier les vrais problèmes des gens. Certains de nos représentants oublient de gérer la cité, c’est-à-dire la vie chère, l’environnement, l’emploi… Ce pourquoi ils sont élus, ce pourquoi ils sont payés avec nos impôts. Je trouve que séparer les gens, véhiculer des clichés sur les communautés, de part et d’autre de la frontière linguistique, c’est assez minable comme projet politique. Cela manque, en tous cas, d’envergure, de hauteur. Et tout simplement, d’intelligence. J’ai donc imaginé plusieurs modes d’action. Par exemple, imprimer des t-shirts avec le coq et le lion… Finalement, après avoir créé un site Internet sur le thème de l’unité de la Belgique, je me suis dit qu’une pétition ne coûterait rien à personne… Et c’est vrai, le succès, plus de 140 000 signatures, a dépassé toutes mes espérances. Je le constate : on est encore très nombreux à se dire qu’il est étrange de vouloir séparer un pays où il n’y a pas de gros problèmes entre les gens qui le peuplent.

 

Comment êtes-vous passée à l’idée d’une marche à Bruxelles ?

 

C’est un simple enchaînement. Il y a trois mois, je n’aurais jamais imaginé qu’on en serait arrivé là ! Mais quand la pétition a atteint quelques milliers de signatures, des gens m’ont rejoint. On a formé un petit groupe. On s’est réunis, on a réfléchi… J’ai d’ailleurs épuisé tout ce qui me restait comme jours de congés ! Et puis, les médias se sont emparés de ce qui se passait : nos petites chaînes nationales d’abord, puis des tas de télés étrangères. Celle du Qatar, les Japonais de la NHK, CNN, des Coréens, des Français, des Italiens, que sais-je encore ? Cela a fait boule de neige… A tel point que mon compagnon, qui, au départ, m’avait pourtant encouragé à assumer les suites de ma pétition, en arrivait à se poser des questions ! Aujourd’hui, si j’en ai un peu assez de rencontrer des journalistes, j’aurais bien tort de me plaindre de cette médiatisation qui, évidemment, a renforcé l’attrait de la pétition.

 

Vous avez aussi fait de l’affichage, de la pub, etc…

 

Oui et honnêtement, ce développement-là m’a parfois un peu effrayée. Il se fait que le Dr Guy Spiltoir, un neurochirurgien, a rejoint le petit groupe informel qui s’était créé après le lancement de la pétition. Un homme plein d’idées, lesquelles allaient bien au-delà de ce que nous avions imaginé. Il y a eu l’ouverture d’un compte dans une banque, la réservation d’espaces publicitaires, l’impression d’affiches… Moi, je ne sais rien ou presque de l’aspect financier de toutes ces opérations. Il paraît que des gens, des signataires, ont donné des sommes parfois très importantes… Et que l’affichage a coûté 170 000 euros. Ce dont je suis certaine, c’est que les panneaux « I want you for Belgium » ont eu de l’influence. Ils ont contribué à doper le nombre de signatures de la pétition… A tel point qu’il est devenu incontournable d’aller remettre celle-ci au Parlement, ce qui a débouché sur l’idée de cette marche qui a finalement réuni 35 000 à 40 000 personnes à Bruxelles… Enfin, c’est le chiffre officiel. A mon sens, on était beaucoup plus nombreux !

 

Au cours de ces trois mois, avez-vous eu des contacts directs avec des femmes et hommes politiques belges ?

 

Quarante huit heures avant la marche, Joëlle Milquet m’a envoyé une lettre pour de me dire qu’elle y participerait. Cela dit, quand j’ai lancé la pétition, j’avais communiqué le lien Internet à tous les partis politiques, mais ma demande était restée lettre morte. A part Charles Michel qui m’a envoyé un courrier pour m’indiquer que j’avais eu une très bonne initiative.

 

Et vous ? Vous êtes plutôt de quel bord ?

 

J’ai toujours eu le cœur plus à gauche mais je n’ai pas voté pour le PS aux dernières élections en raison de la réaction trop faible de ce parti lorsqu’il a été confronté aux « affaires ». En ce qui me concerne, de toute manière, j’estime que par respect des personnes qui ont signé la pétition, je ne dois m’impliquer dans aucun parti, afin d’éviter toute forme de récupération d’une idée qui transcende les logiques partisanes ou communautaires.

 

Avez-vous l’impression que le monde politique a capté le message véhiculé par la marche du 18 novembre ?

 

Difficile à dire, mais je constate que quelques tête connues étaient là ce dimanche. Finalement, je me demande si Reynders n’a pas eu l’attitude la plus intelligente : il n’est pas venu, comprenant que le message était adressé au monde politique.

 

Quel sentiment vous inspire la crise actuelle ?

 

A mon sens, les dés sont pipés puisque l’un des négociateurs qui se trouve à la table, je veux parler de la NV-a, porte un projet clairement séparatiste et indépendantiste. J’ai aussi le sentiment d’un manque de dialogue, d’une pénurie grave de bon sens.

 

Cela dit, la tâche des politiques belges n’est pas aisée : si vous étiez à la place des élus francophones, vous céderiez en tout ou en partie aux exigences flamandes de réforme de l’Etat ?

 

C’est évident que le « dossier Belgique » est complexe. Je le conçois aisément et j’ai bien noté la difficulté de créer des coalitions entre des partis aux vues divergentes et, au surplus, entre des formations politiques qui appartiennent à des communautés différentes… Toutefois, il faudrait arrêter de tout conflictualiser. Il faudrait cesser de poser le débat en termes de « céder ceci ou cela », restaurer un dialogue. D’autant plus qu’il n’y a pas d’autre voie possible. Tout le monde le sait, au Nord comme au Sud, à droite comme au centre et à gauche… Tout le monde sait qu’on finira comme toujours par trouver un compromis… à la belge. Alors, pour l’image de la politique et de ce pays, il serait temps de siffler la fin de la récréation. Et cette fois, s’il vous plaît, que des engagements soient pris sur un long terme pour ne pas recommencer ce tour de piste communautaire après chaque élection fédérale !

 

Dire non à toute réforme de l’Etat, c’est foncer dans un mur ?

 

Certainement. Restaurer un dialogue, cela ne veut pas dire tout accepter. Et cela veut dire aussi, côté flamand, prendre des engagements sur un long terme. Pas négocier quelque chose avec, déjà, l’idée d’une étape suivante à franchir lors de la prochaine échéance électorale.

 

35 000 ou 40 000 Belges dans les rues de Bruxelles pour demander au monde politique de veiller à la pérennité du pays, c’est un succès ?

 

Quand on voit qu’on a démarré de rien, je trouve que c’est vraiment une réussite, oui. En plus, la presse néerlandophone a très peu parlé de l’événement. Et quand certains journaux flamands l’ont fait, c’était un peu dénigrant. L’un d’entre eux a même écrit que j’espérais la présence de 20 000 personnes mais qu’au maximum, il y aurait 100 Flamands et que ce ne seraient pas des vrais Flamands ! Un internaute d’Alost m’a, par exemple, écrit qu’il serait bien venu ce 18 novembre mais qu’en lisant son journal, il avait compris que ce serait une marche de francophones contre les Flamands. Il a donc changé d’avis !

 

La marche de Bruxelles, en ne réunissant que 20 % de personnes venant du nord du pays, n’a-t-elle pas surtout confirmé que la préoccupation de l’avenir de la Belgique est un sentiment essentiellement francophone ? En d’autres termes, n’auriez-vous pas atteint un résultat inverse à l’objectif que vous visiez ?

 

J’en reviens à ce que je disais à propos du problème «médiatique» qu’on a connu au Nord… Et pour avoir discuté avec beaucoup de Flamands durant ces dernières semaines, il est clair que le climat entretenu par certains de vos confrères flamands et des hommes politiques du Nord est vraiment pesant pour ceux qui se sentent Belges et Flamands. On rabâche sans cesse les thèmes du Wallon profiteur, etc. A tel point qu’un jeune homme de 25 ans m’a dit qu’il n’osait pas mettre son drapeau belge à la fenêtre de peur d’être perçu dans sa communauté comme étant un «mauvais Flamand». Il faudrait peut-être tenter une marche à Anvers pour que les Flamands osent enfin afficher leur belgitude.

 

Sur le forum électronique d’un quotidien belge, un internaute fait la remarque suivante : « Marie-Claire Houard est sans doute une petite dame brave et courageuse. Mais qu’est-ce que cette manifestation va changer ? ».

 

J’espère qu’elle va donner au monde politique le sentiment que la population n’est pas une masse amorphe qui regarde ce qui passe — ou plutôt en ce moment, ce qui ne se passe pas ! —  sans regard critique. Les citoyens sont là, ils peuvent et ils veulent se faire entendre. Ils aiment ce pays et ils sont prêts à le dire, voire si nécessaire à le crier.

 

Que retiendrez-vous de cette expérience ?

 

Au cours de ces dernières semaines, j’estime avoir vécu une aventure humaine extraordinaire. J’ai rencontré tellement de personnes. Des Flamands, des Bruxellois, des Wallons. Des Belges, quoi !

 

Certaines rencontres vous ont-elles particulièrement marquée ?

 

Oui, notamment celles avec des gens assez âgés pour avoir connu des Belges qui ont donné leur sang, leur vie, pour la liberté de ce pays. Et aujourd’hui, certains seraient prêts à se battre pour B.h.v. ? C’est tellement dérisoire. Surréaliste. Tellement idiot !

 

23:35 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : belgique |  Facebook |

10/01/2008

Alicia Allemeersch (111107 et 151107)

Enquête évoquée sur le plateau de l'Info Confidentielle Match-RTL-TVi, le 11 novembre 2007 et publiée dans l'hebdomadaire Paris Match (Belgique), le 15 novembre 2007

 

Alicia s’est évaporée en allant chercher un pain

 

92Dans leur petite maison de Montignies-sur-Sambre, les Allemeersch continuent à garder l’espoir, à rêver d’un miracle.  Pour eux, Alicia est toujours en vie. Mais la réalité est de plus en plus implacable, dure et triste comme l’automne qui s’installe : cela fait désormais un an que la jeune femme n’a plus donné signe de vie. Un an qu’une enquête policière –  pourtant bien menée et avec tous les moyens nécessaires – ne débouche sur aucun résultat. Un an que personne ne sait où pourrait se trouver cette maman qui, tel un personnage de la série télévisée « Cold Case », s’est volatilisée un soir de novembre 2006. « Rien ne nous prouve qu’elle serait morte. Il est possible que quelqu’un la retienne quelque part. Qu’elle soit séquestrée, peut-être droguée et à la merci d’une bande de criminels. On veut croire qu’elle reviendra », explique Marcel, le papa d’Alicia qui, ce dimanche, est venu témoigner sur le plateau de l’Info Confidentielle Paris Match ».

 

Le 12 novembre 2006, il est environ 22 h 45 lorsqu’Alicia Allemeersh, 20 ans, ferme la porte de son appartement de la rue Bosquetville à Charleroi. Depuis, elle n’est plus revenue dans ce quartier peu agréable, à proximité immédiate du ring carolo où, dans le bruit et la pollution, elle vivait depuis quelque mois avec son copain Judigaël et sa petite Jenna, aujourd’hui âgée de 21 mois… Un an plus tard, jour pour jour, plus personne ne réside à l’adresse et Marcel Allemeersch, le papa d’Alicia, le regard triste, le corps détrempé par une pluie glacée d’automne, nous montre les vitres dénudées de l’appartement sans vie du premier étage. Avec lui, nous remarchons dans les pas d’Alicia tels qu’ils ont été reconstitués par une enquête minutieuse de la Police fédérale.

 

«Ce soir-là, Alicia était sortie pour aller chercher du pain dans un night-shop de la ville basse», raconte l’homme éploré avant d’entamer notre marche dans ce décor noir de noir. En guise de paysage, à notre gauche, un petit chemin. Il nous conduit tout droit vers un quai industrieux de la Sambre où l’on ne serait guère étonné de trouver l’une ou l’autre seringue oubliée par un junkie de passage. «L’eau est très proche, à quelques dizaines de mètres, c’est pourquoi la police fédérale a fait draguer la rivière après la disparition de ma fille. Ils n’ont rien trouvé», note d’une manière désabusée, presque neutre, Marcel Allemeersch.

 

2A notre droite, la rue mène vers les soubassements du ring du Charleroi sur lequel d’innombrables voitures entretiennent une pollution sonore permanente. C’est par là que nous nous dirigeons car sous les voûtes du monstre de béton existe un petit tunnel pour piétons connu des seuls indigènes. Marcel décrit cet endroit peu hospitalier : «C’est un raccourci. Il permet de gagner un quart d’heure de marche au moins si l’on désire se rendre au centre ville. Et c’est ce qu’Alicia a fait le soir de sa disparition». Fort imprudemment car, poursuit le papa, «ce lieu n’est jamais éclairé et donc, le soir, c’est un vrai coupe-gorge. J’ai souvent conseillé à ma fille de ne pas s’aventurer par ici, une fois la nuit tombée. Mais elle ne voulait rien entendre. Alicia, que j’ai peu élevée, parce que sa maman en avait la garde principale, était assez effrontée. Je dirais qu’elle était trop franche. On aurait dit que rien ne pouvait l’effrayer. Elle avait certainement un côté un peu inconscient».

 

«Ce qui est arrivé est forcément grave»

 

A la sortie du tunnel, la ville basse de Charleroi s’offre au regard à environ deux cent mètres de distance. Dans la nuit du 12 novembre, empruntant des petites rues peu accueillantes, Alicia se rend d’abord dans un self-bank de la Fortis sur la place Albert 1er. «La dernière image de ma fille a été prise là par une caméra de surveillance. Elle a retiré 40 euros. Elle était en discussion au téléphone avec un ami. Tout à fait normale et joviale, dira plus tard cet interlocuteur». En poursuivant sa conversation téléphonique, la jeune femme se rend ensuite dans un night-shop qui se trouve tout au bout de la rue de Marchienne. Avec le papa d’Alicia, nous nous marchons dans ce quartier chaud de Charleroi où les bordels et les putes sont innombrables. Pas vraiment un endroit où une jeune fille de 20 ans devrait se promener un dimanche soir de novembre…

 

« L’enquête a établi qu’elle a bien acheté son pain chez le Pakistanais », reprend Marcel. « Et sur le chemin du retour, elle continuait à converser sur son portable. Jusqu’au moment où elle a dit à son copain François qui parlait avec elle qu’elle devait s’interrompre. Ensuite, son G.s.m. a été coupé. Puis remis en fonctionnement pendant quelques secondes avant d’être coupé définitivement. A partir de ce moment, elle disparaît. Tout ce que l’on sait, c’est qu’elle était quelque part  sur le chemin du retour quand elle s’est évaporée…Et c’est à peu près tout… ».

 

Alicia aurait-elle décidé de tout plaquer ? A-t-elle été enlevée ? A-t-elle été tuée ? Pour parler de toutes ces hypothèses, Marcel nous invite dans la petite maison de Montignies-sur-Sambre où il cohabite depuis onze ans avec Stéphanie, sa seconde épouse. En nous recevant, la belle-mère d’Alicia donne tout de suite le la : « Pour nous, elle est toujours en vie. Et on est certain qu’elle n’a pas fugué ». Marcel enchaîne aussitôt : « Rien ne nous prouve qu’elle serait morte. Il est possible que quelqu’un la retienne quelque part. Qu’elle soit séquestrée, peut-être droguée et à la merci d’une bande de criminels. On veut croire qu’elle reviendra ».

 

Aurélie, 18 ans, l’une des sœurs d’Alicia, vient se joindre à la conversation. « Pour moi aussi, il est exclu qu’il s’agisse d’une fugue. Si elle était partie de sa propre volonté, elle m’aurait prévenue. J’en suis certaine, elle m’aurait appelée ! On s’entendait trop bien pour qu’elle puisse me laisser comme cela. Elle aimait trop sa fille Jenna aussi pour l’abandonner de cette manière. Ce qui est arrivé à Alicia est forcément grave. Si des gens la retiennent, qu’ils la libèrent. Je m’en fous qu’ils soient punis ou pas, je  veux revoir ma sœur, vous comprenez ! ».

 

5Si les proches d’Alicia regrettent amèrement qu’il ait fallu un mois pour que la justice carolo prenne au sérieux ce dossier de disparition inquiétante, ils soulignent dans le même temps que, depuis lors, c'est-à-dire depuis que le dossier a été mis à l’instruction, les policiers n’ont pas lésiné sur les moyens pour trouver la clé de l’énigme. « On a pu lire le dossier, il est évident que les enquêteurs sont des gens sérieux et professionnels. Ils ont énormément travaillé. Il y a eu des surveillances, des écoutes. Ils n’ont reculé devant rien. C’est vraiment impressionnant. On les apprécie aussi sur le plan humain. Mais ils ne trouvent rien, aucune piste », explique Marcel. Pour illustrer le propos, Stéphanie évoque des confidences récentes que lui faisait un policier : « Ils ont l’impression de chercher une aiguille dans un grand hangar tout noir avec les yeux bandés ».

 

« Elle ne se méfiait de personne »

 

S3000044Une source autorisée proche de l’enquête confirme ce sentiment d’impuissance : « On a fait des tonnes de devoirs. Pour déboucher sur le néant. Dans la plupart des enquêtes, on a toujours un os à ronger, une piste ou l’autre, mais ici, on n’a plus rien, rien du tout. Les seuls résultats qu’on a obtenus à ce jour, en exploitant méthodiquement tous les témoignages que nous recevons sur la présence de la jeune femme à tel ou tel endroit, c’est d’avoir trouvé plusieurs « fausses Alicia », des personnes qui lui ressemblaient... Plus le temps passe, plus ce dossier devient inquiétant ».

 

Côté policier, on confirme le sentiment de la famille : «Rien dans ce dossier ne tend vers l’hypothèse de la fugue». Comme le dit Marcel, «si on veut tout plaquer, on ne fait pas d’abord un détour chez le Pakistanais, à trois kilomètres de marche, pour acheter un pain». Ce n’est pas tout. Ce soir-là, Alicia ne prend aucun vêtement, même pas sa carte d’identité. Juste avant de quitter son appartement, elle a un contact téléphonique avec une amie pour lui demander quelques tartines en dépannage pour le déjeuner de Judigaël, le lendemain matin. Ce n’est qu’en se voyant répondre que cela n’est pas possible qu’elle décide d’aller acheter du pain au seul magasin ouvert un dimanche soir à 22 h 45. Avant de partir, elle écrit aussi un mot à son compagnon annonçant son retour imminent. Au Mister Cash, elle laisse 300 euros sur son compte… Cet argent dort depuis maintenant plus d’un an. Durant tout son dernier parcours connu, elle est au téléphone avec un ami et rien dans ce qu’elle dit ne traduit une intention de partir, un quelconque stress, une déprime annonciatrice d’un départ, alimenté par un désespoir soudain. «Tous les éléments de cette affaire donnent plutôt à penser que la jeune femme a été kidnappée », confirme Gilbert Dupont, notre confrère de la « D.H.», le seul journaliste à avoir tout de suite accordé à cette affaire l’importance qu’elle mérite.

 

73Que s’est-il passé le soir du 12 novembre 2006 ? Autour de la table de la salle à manger, dans la petite maison de Montignies-sur-Sambre, ceux qui connaissent le mieux Alicia évoquent leur hypothèse avec des mots qui nous semblent convaincants.  

 

Stéphanie : « Alicia est une fille impulsive ».

 

Marcel : « Je lui ai toujours dit qu’elle était trop franche. Que cela lui causerait des ennuis ».

 

Aurélie : « Elle fonce sans réfléchir. Si quelqu’un l’embête, elle l’envoie promener. Parfois trop directement. Dans le même temps, elle fait trop vite confiance aux gens, elle est un peu naïve. »

 

Marcel : «C’était en effet très risqué de se promener dans des rues aussi malfamées que celles-là, le soir, pour une jeune fille seule !».

 

Aurélie : «Si une voiture s’est arrêtée à sa hauteur pour demander son chemin ou quoi…».

 

Marcel : «Elle est capable d’être montée à bord pour montrer le chemin…»

 

Stéphanie : « A mon avis, c’est ce qui s’est passé. Alicia ne se méfie de personne, elle a trop confiance… ».

 

Pour être complet, on signalera encore qu’au moment de sa disparition, Alicia partageait sa vie affective entre deux hommes. Le père de son enfant, Judigaël, et François, la personne avec laquelle elle parlait au téléphone en se rendant chez l’épicier pakistanais… Ces deux hommes ont été interrogés. Ils ont aussi passé avec succès le test du polygraphe et l’enquête, à ce stade, les met totalement hors de cause, de même d’ailleurs que toute personne appartenant à l’entourage de la disparue.

08:59 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : allemeersch, disparition |  Facebook |