04/10/2006

Affaire Petrossian (210906)

Enquête publiée dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 21 septembre 2006

 

Insoutenable cruauté d’une décision administrative

Installée depuis 7 ans en Belgique, une famille entière bientôt expulsée ?

 

PetrossianPseudo démocratie minée par une corruption omniprésente, l’Arménie est un enfer sur terre pour l’immense majorité des gens qui peuplent cette ex-république socialiste soviétique. Confronté personnellement à l’arbitraire d’un régime qui s’appuie sur une police extrêmement répressive et un système carcéral moyenâgeux, Artak Petrossian a un jour pris une très grave décision : laisser sa maison, quitter son travail, sa famille et ses amis. Ne plus rien posséder, sauf sa dignité. Et partir… Le plus loin possible! Dans l’espoir de construire un avenir meilleur pour sa famille. C’était il y a sept ans déjà. Le hasard d’un convoi de la Croix Rouge a fait aboutir Artak en Belgique. Un pays dont il ne connaissait rien mais dont il espérait beaucoup. Alors, pour ne pas rater ce qu’il considérait être la chance de sa vie, il a tout fait pour s’intégrer. Lui et sa femme Nayri ont appris le français. Ils ont travaillé sans relâche et ils ont imprégné leurs enfants – Spartak, 13 ans et Arsen, 8 ans- d’une véritable culture de l’effort et d’une soif d’apprendre qui pourraient être montrées en exemple à tant de nos petites têtes blondes blasées par le confort hypnotique de leur existence. Attachants, cultivés et serviables, les Petrossian se sont fait beaucoup d’amis à Dinant où ils habitent en bord de Meuse. Depuis sept ans, Artak qui n’a rien, absolument rien, d’un assisté espère obtenir un petit bout de papier appelé «autorisation de séjour» pour être engagé par l’un de ces nombreux employeurs qui se réjouiraient de rémunérer ses talents exceptionnels de tailleur de pierre. Il y a quelques jours, c’est un autre papier qui est arrivé. Un «ordre de quitter le territoire»…

 

En cette fin d’été, le temps est clément et la Meuse suit son cours, paisiblement, à l’ombre de la Citadelle et du rocher Bayard. Qu’il semble faire bon vivre à Dinant! C’est dans cette petite ville à dimension humaine, il y a déjà plus de deux ans, que les Petrossian ont déposé leurs valises. Un peu comme à l’hôtel. Sans tout oser déballer parce que, du jour au lendemain, des policiers fédéraux pourraient débarquer, les emmener dans un centre de transit avant de les «rapatrier» manu militari vers l’Arménie.

 

Accompagné d’Artak, son papa, c’est le petit Arsen, 8 ans, qui nous ouvre la porte du petit appartement que la famille habite sur les berges du fleuve : sourire d’un enfant qui parle avec un léger accent belge et qui rêve qu’un jour peut-être, quand il sera joueur de foot professionnel, il pourra défendre les filets des Diables Rouges. «C’est un très bon gardien!», nous dit fièrement son père, «depuis deux ans, il s’entraîne avec dans un petit club des environs, mais bien sûr, comme il n’a pas de papiers d’identité, il ne peut pas jouer le dimanche». Arsen n’avait que 11 mois en 1999, quand il est arrivé en Belgique. Autant dire qu’il ne connaît que notre pays et que, dans sa tête comme dans son cœur, ce pays est le sien. Mais, officiellement, Arsen n’existe pas.

 

A la différence des autres enfants de sa classe du collège Notre-Dame de Bellevue où il mène une scolarité brillante et disciplinée, Arsen n’a pas le droit de rêver. Ce petit bout ne le sait pas, mais quelque part, très loin d’ici, à Bruxelles, dans la capitale de son pays, une fonctionnaire du ministère de l’Intérieur (Office des étrangers) le lui a interdit. Un document officiel daté du mois d’août dernier qui traîne sur la table du salon de ses parents le notifie sans ambages : «les intéressés sont priés d’obtempérer à l’ordre de quitter le territoire». 

 

Une décision froide, quasi-mécanique comme en atteste certaines motivations qui sont utilisées pour justifier l’expulsion. Un exemple ? Dans leur demande d’ «autorisation de séjour», Artak Petrossian et sa femme Nayri invoquent la situation difficile dans laquelle se trouveraient Arsen mais aussi son frère Spardag (13 ans) en cas de retour en Arménie. Ces gosses ne connaissent rien de la transcaucasie, ils vont perdre le tissus social dans lequel ils ont grandi, leur scolarité qui se passe très bien en Belgique va être interrompue, voire durablement compromise vu qu’ils ne pratiquent  pas l’arménien. Réponse de la fonctionnaire de l’office des Etrangers ? «Les requérants invoquent la scolarité des enfants en insistant sur le fait que les enfants ne parlent pas albanais (sic !). Cependant, un changement de système éducatif et de langue d’enseignement est l’effet d’un risque que les requérants ont pris en s’installant en Belgique (…) contre lequel ils pouvaient prémunir leurs enfants en leur enseignant leur langue maternelle».

 

Traduction : tant pis pour la situation objective à laquelle vont être confrontés ces gosses, ils n’ont qu’à s’en prendre à leurs parents ! Assez odieux et très léger dans le même temps car, on vient de lire, la fonctionnaire se trompe de langue en évoquant l’apprentissage de l’albanais en lieu et place de l’arménien! Peut-être était-elle pressée ? Devait-elle prendre son train de 16 heures pour aller chercher ses moutards à l’école ? Chacun son chemin, chacun son destin…

 

Les yeux de Nayri

Celui de la famille Petrossian a basculé en 1999. Artak s’attable dans sa modeste salle à manger et il raconte : «De profession, je suis tailleur de pierre. Avec la formation que j’ai suivie, je suis d’ailleurs en mesure d’enseigner ce métier. En Arménie, la vie n’est pas facile du tout parce que la corruption est  omniprésente, notamment dans les rangs de la police et des administrations qui vous harcèlent pour un oui ou pour un non. Malgré tout, on parvenait à vivre décemment grâce à mon boulot. En tant que père de deux petits enfants, j’étais considéré comme soutien de famille et, par conséquent, je ne devais pas faire mon service militaire. Ce droit m’a été reconnu par l’Etat arménien mais, en 1998, par je ne sais quelle magouille administrative, j’ai tout de même été convoqué. En Arménie, il n’y a pas moyen de contester les choses par la voie légale comme on le ferait en Belgique. Sauf bien sûr, si vous partie de la petite tranche de la population qui est très fortunée… Soit, j’acceptais cette injustice et ma femme et mes enfants allaient se retrouver sans le moindre revenu pendant deux ans. Soit je refusais de répondre à la convocation et je risquais alors de me retrouver en prison pour plusieurs années. Ayant un métier en main et de l’énergie à revendre, j’ai choisi une troisième solution. Celle de tout quitter pour reconstruire notre vie dans un pays où l’on ne serait plus victime de l’arbitraire».

 

C’est un convoi de la Croix-Rouge qui conduira la famille Petrossian jusqu’en Belgique. «Quand on est parti, je n’avais aucune idée de ce que serait notre destination. Dans ces moments-là, on a l’impression de se jeter dans le vide», reprend Ardag. «Finalement, on a abouti dans un centre pour réfugiés à Yvoir. On y est resté plus de quatre ans, attendant que notre demande d’asile soit examinée par les autorités belges. Là-bas, on s’est montrés le plus actif possible, on a appris le français. Le temps aidant, il nous apparaissait de plus en plus évident que nous trouverions le salut en faisant tout pour nous intégrer dans la société belge. C’était possible : des employeurs étaient prêts à utiliser mes compétences professionnelles dès que j’aurais des papiers, les enfants aimaient leur école et ils avaient de bons résultats. Il manquait juste les papiers…  Au bout de quelques années, ce n’était plus tenable de vivre ainsi dans un centre pour réfugiés et on a finalement trouvé ce logement à Dinant».

 

En nous servant un café arménien –il réveillerait un mort-, Nayri l’épouse d’Artak affiche un léger sourire qui ne parvient à effacer la profonde tristesse qui envahit ses yeux. A force d’attendre, de n’avoir aucune perspective d’avenir, cette femme est tombée en dépression. Mais elle continue à vouloir à y croire, à étudier le français. «Je n’ai pas le droit de craquer. Tous nos espoirs sont ici», résume-t-elle en regardant tendrement son petit Spartak. Très calé en sciences, cet enfant rêve d’observer les étoiles. Pas celles, éphémères, de la Star’Ac comme beaucoup de gosses de son âge. Non, les vraies. Celles du ciel. Il voudrait devenir astronome…

 

Mobilisation générale

 

«Sept années se sont déjà écoulées depuis l’arrivée des Petrossian en Belgique : les renvoyer maintenant serait tout à inhumain. Pour moi, c’est un dossier prioritaire. On ne peut pas détruire des gens comme cela ! J’ai déjà introduit deux recours au Conseil d’Etat mais j’ai encore d’autres atouts dans ma manche. D’autres familles qui ont connu des situations semblables ont déjà été régularisées. De plus, du temps où ils séjournaient à Yvoir en 2000, les Petrossian auraient pu bénéficier d’une mesure de régularisation comme d’autres réfugiés qui se trouvaient là mais il n’en ont pas été informé ! Ce qui ne fait qu’accroître l’injustice dont ils sont victimes», témoigne leur avocat dinantais, Dominique Remy. Lorsqu’il nous reçoit dans son cabinet de la rue Barré, l’homme de loi aligne les nombreux arguments qui plaident en faveur des ses clients. «Tout ce qu’ils vous expliqué est prouvé par de multiples documents et attestations qui se trouvent dans leur dossier (Ndlr : c’est exact, nous avons pu le consulter). La situation politique instable et la corruption en Arménie, le risque d’emprisonnement d’Artak, la mise en péril de l’équilibre et de la scolarité des enfants, les promesses d’embauche si Monsieur Petrossian obtenait un permis de travail, leur intégration parfaite à Dinant où ils sont soutenus par tout leur voisinage, par l’école de leurs enfants et même par le bourgmestre».       

 

Richard Fournaux (MR), le mayeur de la cité mosane, confirme : «Je comprends mal qu’on puisse vouloir expulser des gens comme eux. J’ai déjà écrit deux fois au ministre de l’Intérieur pour qu’il accorde une attention toute particulière à cette affaire. Et très franchement, je ne me vois pas envoyer des policiers chez les Petrossian pour les faire repartir en Arménie. Pour moi, c’est très clair : ces personnes ont développé de nombreuses amitiés dans ma ville où il se comporte comme des citoyens exemplaires. Ils ne courent pas derrière les aides sociales. Artak Petrossian a de très bonnes capacités professionnelles qui intéressent des employeurs dans la région. Ce sont des personnes qui sont en mesure de nous apporter de la richesse, tant sur le plan humain que financier. Les expulser est un non sens et c’est en plus totalement inacceptable de le faire après autant d’année !»    

 

Au Collège Notre Dame de Bellevue, c’est aussi la mobilisation générale. «Des parents et des élèves sont en train de se regrouper pour les soutenir. Nous estimons en effet qu’une expulsion serait tout à fait dommageable sur le plan psychopédagogique pour ces deux très bons élèves que sont Arsen et Spardag. Si l’on devait aller au bout d’un tel processus, cela ferait honte à notre démocratie!», dénoncent en chœur MM. Koene et Hubert qui sont respectivement directeur et directeur adjoint de cet établissement scolaire réputé.  

 

Avec leurs mots, les élèves du Collèges disent aussi leur incompréhension dans deux lettres qu’ils nous ont remises. Les copains de classe d’Artak écrivent : «Nous, les élèves de la classe de 1ère F du Collège de Bellevue, nous nous permettons d’écrire cette lettre afin de demander la régularisation de notre camarade Spartak Petrossian (…) Notre ami a effectué la majeure partie de sa scolarité en Belgique et a tissé des liens forts avec de nombreux élèves. De même, il a parfaitement intégré notre langue et notre culture. Cependant, Spartak et son entourage ont appris qu’ils avaient l’ordre de quitter le territoire belge. Nous nous refusons à accepter cette décision. (…) Dans un pays libre et démocratique, le sort réservé à cette famille est inhumain et va à l’encontre du droit au bonheur propre à chaque être humain. (…) Nous demandons que que Spartak et sa famille puissent poursuivre leur vie en Belgique.».

 

Les amis du petit Arsen sont aussi «révoltés» : «Nous avons appris que notre ami Arsen et sa famille sont menacés d’expulsion (…) Nous aimons beaucoup Arsen et nous marquons notre révolté et notre incompréhension face à ce qui lui arrive. Arsen est un super ami apprécié de toute la classe et de toute l’école. Il est très bien intégré dans notre groupe et personne ne désire qu’il s’en aille. Nous prions donc les autorités concernées de bien vouloir intervenir favorablement afin qu’Arsen puisse continuer à travailler, à jouer, à rire avec nous à l’école et à vivre encore de longue années dans notre beau pays».

 

Puissent ces lettres être lues par le ministre de l’Intérieur avant que des policiers fédéraux embarquent la famille Petrossian vers la ruine et le néant!

 

Une adresse de contact pour soutenir la famille Petrossian par vos messages de soutien :

Me Dominique Remy, Rue Barré, 32 à 5500 Dinant.   info@avocatsremybarth.be

 

Un magistrat dinantais : «Cette histoire me donne envie de hurler !»

«S’ils en arrivent à expulser cette famille, je m’enchaînerai aux barrières du ministère de l’Intérieur! Ce n’est pas possible une chose pareille. Notre pays ne peut pas faire preuve de tant d’inhumanité». Surplombant la Meuse, la demeure bourgeoise où nous reçoit le juge dinantais Pierre Brouwez n’a pas l’habitude d’accueillir la presse. «Cela fait 11 ans que je suis magistrat et j’ai toujours été attentif à respecter mon devoir de réserve. Mais là, c’est trop insupportable. J’ai envie d’hurler!», précise ce père de quatre enfants dont le plus jeune, Jean, est le meilleur ami du petit Spartak Petrossian.

 

Pendant que nous parlons, des rires de gosses transpercent les murs de l’imposante bâtisse. «Jean et Spartak s’entendent comme larrons en foire», décode M. Brouwez. «Ils se connaissent depuis deux ans et demi. Ils sont tellement proches, qu’on dirait deux frères. Je ne peux pas m’imaginer qu’un bureaucrate, quelque part à Bruxelles, décide de casser cette belle amitié du jour ou lendemain. Surtout, je pense à l’épreuve que l’on voudrait infliger à Spartak et à son frère cadet. Ils ont grandi chez nous. Ils partagent nos valeurs, notre culture, notre langue. Ce sont de vrais petits belges et cela même s’ils n’ont pas ces fameux papiers officiels qu’une administration sans âme refuse de donner à leurs parents. Qui oserait prétendre que ce ne soit pas terriblement contraire à l’intérêt de ces enfants d’être renvoyés en Arménie, un pays dont ils ne parlent pas la langue, dont ils ne connaissent rien ou presque?  Un pays où, de plus, leur père risque de se retrouver en prison! Que se passera-t-il si, là-bas, Artak était mis dans l’impossibilité de travailler? Qui va les nourrir?  Ce n’est pas d’un retour en Arménie dont il s’agit dans ce dossier. Ce que l’on risque de faire, c’est de mettre une famille à la rue. C’est choquant en soit, mais ce l’est encore plus alors qu’il est tellement évident qu’ici les Petrossian ont toutes les cartes en mains pour réussir leur vie. Monsieur a un métier et un contrat d’emploi qui l’attend en cas de régularisation, Madame est extrêmement intelligente, les deux sont parfaitement intégrés et en plus les enfants réussissent magnifiquement à l’école. En bref, ils apportent de la valeur ajoutée à notre pays!»     

 

 

 

 

 

 

 

 

 

21:41 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

30/09/2006

Hormones (140906)

Enquête publiée dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 14 septembre 2006

Questions à la Une (RTBF) pointe le retour de la «mafia des hormones»

Doit-on se méfier de nos steacks ?

vache«Steack aux hormones : le retour ?» Dans sa livraison de ce mercredi 13 septembre, l’émission d’enquête de la RTBF, «Questions à la une» a jeté un nouveau pavé dans la marre. C’est le milieu des éleveurs de bovins et la qualité de la viande que nous consommons qui sont montrés du doigt. «Onze ans après l’assassinat du vétérinaire Karel Van Noppen, la mafia des hormones a retissé sa toile. Des engraisseurs utilisent des produits de plus en plus difficiles à détecter. Les trafiquants ont recours à la chimie moléculaire… Chiffres à l’appui, le nombre d’échantillons positifs aux hormones, saisis par la police fédérale au cours d’opérations de contrôle dans l’élevage et l’engraissement des taureaux a doublé en an. Plus d’un bovin sur 10 serait traité aux hormones», accusait notamment la journaliste Marie-Pierre Deghaye. Y-a-t-il vraiment une recrudescence du recours à des produits illicites par les engraisseurs de bovins? En tant que consommateur, faut-il s’alarmer ? Pour répondre à ces questions, nous avons rencontré Jan Van den Boeynandts et Philippe Robaer, deux policiers spécialisés dans la lutte contre la mafia des hormones. Mais aussi un scientifique : Guy Maghuin-Rogister est professeur d’analyse et toxicologie des denrées alimentaires à la Faculté de Médecine Vétérinaire de l’Université de Liège. Sa spécialisation : l’analyse des résidus et contaminants et la mise au point de nouvelles méthodes de détection en particulier des résidus d’hormones chez le bétail à l’engrais et dans les produits à base de viande.

 

Depuis juillet 1985, une loi spécifique interdit aux éleveurs et engraisseurs de bétail actifs en Belgique l’utilisation d’hormones de croissance (1). Une prohibition qui, quatre ans plus tard, a été étendue à tous les Etats membres de l’Union européenne. « Ce fut là une sage application du principe de précaution. Si l’on s’interroge encore sur la nocivité pour la santé humaine de certaines hormones, d’autres sont déjà réputées cancérigènes. La recherche scientifique à cet égard continue », explique le professeur Guy Maghuin-Rogister. Mais, comme vient de nous le rappeler le reportage de «Question à la une», cette prohibition a tout de suite causé un trafic de ces produits devenus frauduleux. Le plus inquiétant, à en croire notre consoeur Marie-Pierre Deghaye, c’est qu’après le reflux qui a suivi l’assassinat du vétérinaire Karl Van Noppen par la mafia des hormones au milieu des années ’90 (ndlr : lire encadré) il y aurait depuis peu une recrudescence de cette forme de criminalité. «Chiffres à l’appui, le nombre d’échantillons positifs aux hormones, saisis par la police fédérale au cours d’opérations de contrôle dans l’élevage et l’engraissement des taureaux a doublé en an», révélait notamment le magazine d’investigation de la RTBF.

 

«Même s’il font plus rarement la une de l’actualité, les trafiquants d’hormones sont toujours bien actifs», confirment en chœur Jan Van den Boeynandts et Philippe Robaer, respectivement commissaire et inspecteur principal à la «Cellule Nationale Hormones» de la Police fédérale. «Rien qu’en 2005, 127 contrôles fait chez des engraisseurs et autres marchands d’aliments se sont révélés positifs. Cela double en effet le score de l’année précédente». Inquiétant ? « Il ne faut certainement pas minimiser la portée de ces chiffres. Ils démontrent que les contrôles de l’AFSCA (Agence fédérale pour la sécurité de la chaîne alimentaire) et nos enquêtes policières sont plus que nécessaires. Mais, dans le même temps, il faut replacer ces données dans leur contexte» expliquent ces flics spécialisés. «2005 a été une année faste : en ayant abouti dans deux gros dossiers, notamment celui d’un grand marchand d’aliments pour bétail qui vendait des épices pour animaux provenant d’Espagne. Ce complément alimentaire avait été «amélioré» la dexaméthasone. Grâce à cette découverte, on a pu cibler plus précisément nombres de contrôles dans les exploitations où l’on avait recours – parfois de bonne foi - à ce complément alimentaire. Rien que dans cette affaire, une quarantaine de personnes ont été prises. Ce sont ces investigations fructueuses qui expliquent pour une grande partie le  gonflement spectaculaire des statistiques.»

 

Le professeur Maghuin-Rogister se veut encore plus rassurant : « Lorsque l’on évoque un doublement des contrôles positifs, c’est un peu paniquant pour la population. Mais il faut voir de quels chiffres on parle. On est donc passé de 0,5 à 1% de contrôle positifs ? Fort bien, mais cela  reste donc très marginal. Il faut comparer ces données avec la situation que l’on connaissait encore au milieu des années ’90, avant l’assassinat du Dr Van Noppen (Ndlr : lire encadré). A l’époque, on était à 60 ou 70% d’utilisation frauduleuse d’hormones dans les fermes ! Et il avait environ 30% de positifs à l’abattoir. C’était des données catastrophiques qui n’ont rien à voir avec celles que les contrôles actuels révèlent...»

 

«Une course-poursuite sans fin»

 

Tout va-t-il donc pour le mieux dans le monde de la viande ? «Loin s’en faut ! Ne me faites pas dire cela», rétorque le professeur Maghuin. «Il y a toujours des dealers d’hormones de croissance et il y a toujours des clients.» Dans quelles proportions ? Il y a quelques semaines, Johan Sabbe, le magistrat gantois qui coordonne la lutte contre la mafia des hormones au niveau national, lançait une estimation dans un quotidien du nord du pays : 10% des bovins pourraient être actuellement traités aux hormones! Le conditionnel est cependant de rigueur car, de fait, personne n’est en mesure d’évaluer exactement l’ampleur du trafic.

 

En cause? L’ingéniosité sans limite de la mafia des hormones qui dispose de laboratoires assez performants pour mettre régulièrement au point des produits indétectables. « Il y a une partie des molécules qui échappent aux contrôles tels qu’ils sont organisés actuellement », confirme le professeur Maghuin. « Cela se passe exactement comme dans le domaine du dopage sportif. Certains athlètes dopés passent parfois à travers les contrôles simplement parce qu’on n’a pas encore trouvé le moyen de les confondre. Dans le cadre de l’engraissement animal aussi, il nous faut compter sur le savoir-faire scientifique et technique très poussé de nos laboratoires pour démasquer les permanentes innovations des trafiquants. C’est une course-poursuite sans fin », précise le commissaire Van den Boeynants.   

 

Les tendances du moment ? En termes de produits, il y a un peu de tout. L’année dernière, les contrôles positifs dans les exploitations ont mis en évidence l’utilisation d’environ 25 substances hormonales. Pas moins ! Et rien que leur nom fait déjà peur : fluoximestérone, algestone acétophénide, acétate de chlortestostérone… Il y a aussi les prohormones, soit des produits de synthèse qui ont pour vocation de favoriser le développement d’hormones naturelles chez l’animal. A charge ensuite pour les contrôleurs de démontrer à l’aide de test de laboratoire complexes que l’animal a été bel et bien été «poussé». Le mode d’administration évolue lui aussi : pratiquement fini la seringue. Aujourd’hui les fraudeurs utilisent notamment des implants qui proviennent essentiellement des Etats-Unis (Ndlr : pays où l’usage des hormones dans l’engraissement est toléré). « Ceux-ci sont introduits dans l’oreille et n’y laissent qu’une petite cicatrice quasiment indétectable. Les hormones synthétiques qu’ils contiennent se transforment ensuite en hormones naturelles », détaille par exemple le dernier rapport de la Cellule nationale Hormones. Une affaire déjà évoquée plus haut, celle des « épices espagnoles » traduit aussi la vogue actuelle pour les compléments alimentaires « améliorés ».

 

Réseaux internationaux

 

Et il n’y a pas que les produits qui se perfectionnent sans cesse. Dans ses enquêtes «hormones», la police fédérale est confrontée à une criminalité de plus en plus performante. C’est encore le dernier rapport de sa «Cellule Hormones» qui en témoigne : «Le caractère international d’organisations véreuses et leur expertise prouvent clairement qu’il s’agit de criminalité organisée. Le lien qui existe entre des organisations criminelles et des activités légales nécessite des techniques de recherches spéciales». Un précédent rapport, publié celui-là en 2003 était encore plus clair : «Les personnes soupçonnées de trafic d’hormones ont mis en place des structures commerciales (…) Il peut s’agir d’une ou plusieurs entreprises, d’une pharmacie, d’un cabinet de vétérinaires, de sociétés dans l’immobilier… Ces organisations se procurent une couverture tout à fait légale pour poursuivre plus aisément leurs activités (…) En fait, le commerce illégal de produits dopants pour l’homme, le trafic d’anabolisants pour chevaux, la fraude dans le secteur de la viande et aux produits pharmaceutiques sont souvent liés».

 

Une vraie mafia donc. Avec qui à la tête de la pyramide ? Sur le territoire belge, les enquêteurs de la cellule «Hormones» nous disent recenser dans leurs dossiers une bonne dizaine de «gros dealers» d’hormones. Il s’agit le plus souvent de récidivistes dont l’activité s’insère dans des réseaux internationaux. Et d’évoquer à titre d’exemple un dossier français qui a récemment impliqué certains de nos compatriotes. Il visait une exploitation d’engraissement qui comportait plusieurs établissements. Dans cette affaire, les bêtes étaient françaises mais leurs hormones de croissance provenaient de Suisse et de Belgique. Les gains illégaux de cette activité ont été estimés à 1.000.000 d’euros par an ! Et bien sûr, c’est là que se situe le mobile du crime : un bovin traité pouvant rapporter jusqu’à cinq cent euro de plus…

 

Alors, combien d’engraisseurs cèdent-ils à la tentation ? «Certainement pas une majorité ! Beaucoup d’entre eux ont pris conscience que s’ils jouaient à ce jeu-là, cela décrédibiliserait leur secteur d’activité. Les consommateurs ne veulent pas d’hormones dans leur viande. Si ces derniers devaient constater qu’une fraude de grande ampleur était mise en œuvre, les engraisseurs auraient beaucoup à perdre. En plus, les sanctions sont vraiment dissuasives. Il y a par exemple le statut H : soit l’interdiction de vendre du bétail pendant un an et le risque de destruction d’une partie du cheptel à l’engraissement. A cela s’ajoute aussi les amendes et les éventuelles sanctions pénales. On est donc plutôt confronté à un petit noyau dur de fraudeurs», veux-t-on croire tant dans le chef des enquêteurs de la police fédérale que du côté du professeur Maghuin. Lequel conclut sur une considération qui devrait nous inviter à consommer notre blanc-bleu-belge sans trop de scrupules : « Je vous assure donc que la viande que l’on mange actuellement est incomparablement plus saine que celle d’il y a dix ou vingt ans ! A l’époque, certains engraisseurs y allaient très franchement avec les hormones. La législation, les contrôles et les attentes des consommateurs n’étaient pas ce qu’ils sont aujourd’hui. Honnêtement, à l’heure actuelle, les gens devraient bien plus s’inquiéter de veiller à leur équilibre alimentaire pour préserver leur santé que de se préoccuper des éventuels résidus d’hormones qu’il y aurait dans leur viande ». Pas trop de frites donc avec votre steack. Et un peu de salade s’il vous plait !

 

(1) : Auparavant, l’utilisation d’hormones constituait déjà une infraction à la loi de 1921 sur l’usage de drogues mais une réelle politique de contrôle et répression dans le secteur de l’engraissement n’était pas mise en œuvre.

 

Trois balles à bout portant…

Le 20 février 1995, il est aux environ de 20 heures 15 lorsque l’inspecteur vétérinaire Karel Van Noppen est froidement abattu à deux pas de son domicile de Wechelderzande, en Campine anversoise. Trois balles dans le corps. Tirées à bout portant. Depuis 1988, Van Noppen faisait partie de la «Cellule Hormones» créée spécialement par la défunte Inspection vétérinaire (IEV) et il était déterminé à mener ses enquêtes jusqu’au bout. Devenu l’ennemi n°1 de la «mafia des hormones», il avait reçu plusieurs menaces et il les prenait très au sérieux : quelques jours avant son assassinat, il avait fait augmenter son assurance-vie. Au bout d’une instruction longue de plusieurs années, quatre hommes ont été condamnés à de lourdes peines de prison par la Cour d’assise d’Anvers : 25 ans pour Albert Barrez (l’exécutant), Carl De Schutter (l’organisateur) et Germain Daenen (l’intermédiaire) et la perpétuité pour l’éleveur de bétail Alex Vercauteren (le commanditaire). L’inspecteur dérangeant avait fait l’objet d’un «contrat» pour 15.000 euros. Si la mort de ce père de deux enfants a été le détonateur d’un renforcement drastique de la lutte contre l’utilisation d’hormones dans l’élevage bovin, onze ans plus tard, le combat contre les trafiquants est loin d’être définitivement gagné… Et il reste toujours périlleux pour les contrôleurs de l’AFSCA  et les policiers qui se rendent sur le terrain. Dans son rapport d’activité 2005 qui sera prochainement rendu public, la «Cellule nationale Hormone» relate ainsi que «l’année dernière, une menace très concrète et grave a été proférée contre deux fonctionnaires de police à la suite d’une enquête judiciaire. Ceux-ci ont du bénéficier de mesures de protection particulières pendant une période assez longue». «C’est vrai qu’il y a des menaces mais on n’est pas non plus à Chicago du temps de la prohibition», explique l’inspecteur principal Robaer. «Les personnes impliquées dans ces trafics ont visiblement compris qu’il était contraire à leurs intérêts de se lancer dans des aventures sanglantes comme celle qui a conduit à l’assassinat du Dr Van Noppen. Aujourd’hui, les contrôleurs sont essentiellement confrontés à de la violence verbale, voire à des formes légères de violence physique et de vandalisme (rayures sur les véhicules, pneus crevés). Entre 1996 et 2005, la police fédérale a tout de même répertorié quelques 180 menaces faites à des contrôleurs et à des policiers…    

 

 

 

 

 

 

15:46 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

22/09/2006

Affaire Lecrenier

 

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 14 septembre 2006

 

Le 7 juillet 1997, Rémy Lecrenier avait décimé une famille entière à Bas Oha : quatre assassinats et deux viols. Moins de dix ans plus tard, la justice entame la procédure devant conduire à une prochaine libération conditionnelle. Philippe Tellier, mari et père des victimes témoigne de sa colère

 

 «Quand y aura-t-il des peines incompressibles en Belgique ?»

 

7 juillet 1997 : en une journée d’horreur absolue, Rémy Lecrenier (28 ans à l’époque) commet deux viols et tue quatre femmes avec une arme de poing et une arbalète. 8 décembre 1999 : reconnu coupable d’avoir commis ces meurtres avec préméditation au cours d’un procès où il est décrit par les psychiatres comme un récidiviste en puissance, il est condamné à la perpétuité par le jury populaire. 28 août 2006 : Philippe Tellier qui, des œuvres de ce prédateur a perdu sa femme Geneviève (50 ans), ses filles Laurence (19 ans), Vanessa (21 ans) et Vinciane (23 ans), est informé par le parquet de Bruxelles que Lecrenier «est susceptible d’obtenir des congés pénitentiaires qui constituent une étape dans le processus d’une éventuelle libération conditionnelle».

 

Dans l’entretien qu’il a accordé à Ciné-Télé Revue, le mari et père des victimes n’a pas de mots assez forts pour crier son indignation : «Il n’y a pas dix ans que ma famille a été détruite et voilà que ce danger social prépare déjà sa libération conditionnelle. Que veut dire la «perpétuité» en Belgique ? On envisage donc de remettre en circulation un tueur froid, méthodique et sans état d’âme. Faudra-t-il que ce prédateur repasse à l’acte pour que l’on débatte enfin des peines incompressibles dans ce pays ? Après 20 ou 25 ans de détention, j’aurais peut-être pu accepter mais là c’est beaucoup trop tôt. Tant pis pour moi, tant pis pour la justice mais que Lecrenier le sache : si une commission de libération devait être assez laxiste ou assez folle pour se laisser avoir par ce manipulateur qui se fait aujourd’hui passer pour un agneau, je ne souffrirai pas en silence. Et que Lecrenier le sache : si on devait le libérer ou déjà lui donner des congés dans quelques semaines ou quelques mois, il n’en profitera pas longtemps. Je l’attendrai !»

 

- Il nous faut commencer cet entretien par une question délicate. Avez-vous la force de nous expliquer ce qui s’est passé pendant cette sinistre journée du 7 juillet 1997 ?

- Je me trouvais en Espagne où je faisais quelques petits travaux dans un chalet en compagnie de la plus grande de mes filles. Ma femme et mes trois autres filles devaient venir nous rejoindre la semaine suivante. Il était convenu avec mon épouse que l’on s’appelle tous les jours aux environs de 15 heures. Ce jour-là, ne recevant pas le coup de fil quotidien, j’ai téléphoné moi-même à la maison (ndlr : à l’époque, la famille Tellier était domiciliée à Bas-Oha dans les environs de Huy). C’était tout le temps occupé et puis finalement, vers 16 heures, je suis tombé sur Lecrenier. En soi, ce n’était pas tellement surprenant. Depuis plusieurs années, il sortait avec ma fille Vinciane et, bien qu’ils avaient décidé de rompre, il vivait encore provisoirement sous notre toit. Je lui ai demandé s’il savait où se trouvaient ma femme et mes filles. Très calmement, il m’a répondu qu’il ne savait pas et aussitôt il a relancé la conversation sur un sujet anodin : «Il y a du soleil en Espagne?». Ensuite, on a un peu parlé de son prochain départ en vacances. Rien dans le ton de sa voix ne laissait transparaître le moindre trouble. Il semblait parfaitement maître de lui-même alors qu’à ce moment, il avait déjà tué Laurence et Vanessa, deux de mes filles ainsi que Geneviève, ma femme…  

 

- Dans quelles circonstances ?

- L’enquête a révélé que le matin du 7 juillet, Lecrenier avait eu une dispute avec Vinciane. Ma fille lui avait rappelé qu’elle souhaitait qu’il ne tarde plus trop à quitter notre maison de Bas-Oha. Ensuite, elle était partie à son travail. Ce matin-là, Geneviève était aussi au boulot. Lecrenier est donc resté seul avec Laurence et Vanessa. Vers 10 heures, il a tiré son premier coup de feu. Laurence, la plus jeune de mes filles a été blessée à la mâchoire. C’est à ce moment qu’il l’a violée avant de l’achever d’une balle tirée à bout portant. Pendant ce temps, Vanessa était sous sa douche. Dès qu’elle en est sortie, il l’a également abattu : deux balles tirée à moins de dix centimètres, selon ce que démontrera l’expertise balistique. Il a ensuite déplacé les corps dans les chambres et il s’en allé tranquillement pour retirer ses économies dans une agence de banque. Avec cet argent, il a notamment acheté une arbalète, des flèches et une cible. Il s’est aussi payé des cassettes vidéo, sans doute pour passer le temps en attendant le prochain meurtre qu’il avait programmé. Il est donc revenu dans notre maison… En début d’après-midi, alors que Geneviève rentrait de son travail, il l’a saluée et dès qu’elle lui a tourné le dos, il lui a également tiré dessus à bout pourtant. Ensuite, il a dissimulé le corps dans le garage avant de nettoyer les pièces où il avait répandu le sang.

 

- C’est peu de temps après ce carnage qu’intervient votre coup de téléphone ?

- Exactement et je vous assure une nouvelle fois qu’il me parlait tout à fait normalement…

 

­- Et puis, il s’en prend à Vinciane…

- Oui, il attend patiemment le début de soirée et l’appel de ma fille qui lui demande de venir le chercher dans un manège où elle se trouvait du côté de Modave. Il l’a ramène à la maison comme si de rien n’était – il achèteront même un pizza en cours de route. Arrivés à la maison, ils mangent. Jusqu’au moment où Vinciane découvre ce qu’il a fait. Alors il lui saute dessus. Il l’a viole et puis il l’a tue aussi : deux balles et une flèche d’arbalète dans le coeur. Sur la plante du pied droit de ma fille, il écrit «Désolé» avec un marqueur et sur l’autre : «Tu m’as rendu fou».

 

- Comment avez-vous découvert cette indicible horreur ?

- Dans le courant de la soirée, ma femme n’appelant toujours pas, j’ai demandé à mon beau-frère de se rendre à la maison pour vérifier si tout allait bien. Il a découvert le corps de ma femme dans le garage, tandis que la porte de l’une des chambres était fermée à clé. Arrivée peu de temps après, la police a défoncé cette porte et elle a découvert les corps sans vie de mes trois filles. C’est un officier qui me l’a annoncé au téléphone : «Monsieur Tellier, ne tournons pas autour du pot : tout le monde est mort»

 

- Existe-t-il des mots pour décrire ce que vous avez éprouvé dans un moment pareil ?

- Je ne crois pas, non. En tous cas, je ne les trouve pas… (Ndlr : trop ému pour continuer tout de suite, il prend un temps de réflexion). Je dirais que j’étais dans un état second; KO debout. Je ne parvenais pas à assimiler qu’il s’agissait de la réalité. Pour moi, elles étaient toujours vivantes. J’ai tout suite commandé un taxi et je me suis retrouvé seul dans un aéroport au milieu de la nuit. J’ai expliqué à une hôtesse ce qui s’était passé et j’ai pu prendre le premier vol pour la Belgique. Il n’y avait que moi à bord ou à peu près. Quand je suis arrivé, ma maison était inaccessible… Et c’est à l’institut médico-légal que j’ai retrouvé ma famille : quatre corps dans des linceuls blancs. Je n’ai pas pu embrasser tout le monde une dernière fois. L’état de certains corps ne le permettait pas.

 

- Lecrenier avait pris la fuite ?

- Oui mais grâce au témoignage de touristes belges, la police française l’a intercepté cinq jours plus tard dans un camping à Ramatuelle. Là-bas, il passait son temps à la plage et à la piscine. Le soir, il se rendait en discothèque. Des gens qui l’ont cotoyé sur place ont expliqué qu’il était tout à fait relax, qu’il n’avait rien d’une personne aux abois… Lecrenier se fichait totalement de ce qu’il avait fait. Ce type est un tueur froid.

 

- Cela s’est-il confirmé lors de son procès ?

-  Comment vous dire ? Il est arrivé dans le box des accusés avec le sourire ! Bien sûr, au début des débats, ses avocats ont exprimé des excuses en son nom. Mais cela m’est apparu clairement comme une stratégie de défense obligée. Lecrenier, lui, il s’est contenté d’un «Je n’ai rien à dire». Au fil des audiences, il s’est montré plus loquace pour décrire les actes qu’il avait posés en juillet 1997. C’était effrayant : il parlait de ses meurtres avec détachement, comme d’autres raconteraient les péripéties de leur dernière partie de pêche. J’ai retenu deux enseignements essentiels de ce procès. Le premier, c’est que des experts psychiatres ont démontré qu’il était responsable de ses actes et que ses traits de personnalités (narcissisme, paranoïa, refus d’assumer ses responsabilités) faisaient qu’il restait dangereux pour la société. En d’autres termes, c’est un récidiviste en puissance ! Le second, c’est que le jury populaire a bien compris le message et qu’il condamné Lecrenier à la réclusion à perpétuité. Après le verdict, lorsque je suis sorti de la Cour d’assises de Liège, j’étais donc soulagé. Vu la sévérité du réquisitoire du ministère public, tout le monde avait le sentiment qu’il se sortirait pas avant au moins 20 ou 25 ans… Justice avait été rendue.

 

- Mais le 28 août dernier, vous avez reçu cette lettre du parquet de Bruxelles…

- Un vrai coup de poignard. La blessure était toujours là mais je parvenais à gérer la douleur. Là, je retombe dans le gouffre. Je me sens trahis par la Justice. Il n’y a pas dix ans que Lecrenier a détruit ma famille et voilà qu’on lui donne le droit de rêver à une prochaine libération! Pour tuer encore ? Je voudrais rappeler ici que, bien avant le drame, il confiait à qui voulait l’entendre que si Vinciane devait le quitter, il «liquiderait toute la famille Tellier». Le procès a aussi démontré qu’en tuant mes proches, il voulait se venger de moi parce qu’il pensait que j’étais à l’origine de la rupture avec Vinciane. Si on le libère demain, devrais-je demander une protection policière pour la fille qui me reste, mes deux petits enfants et moi? 

 

- Pour vous, quelle serait une juste exécution de la peine ?

- Emotionnellement, mon premier réflexe est de dire qu’il ne devrait jamais plus sortir. Cela dit, s’il était question de le libérer après 25 ou 30 ans, je ne crierais pas au scandale comme je le fais aujourd’hui.

 

- Mais s’il devait tout de même bénéficier de congés dans quelques semaines, voire d’une libération conditionnelle dans quelques mois?

- Si tel devait être le cas, il ne profitera pas longtemps de sa liberté. Je l’attendrai!

 

-  Avant d’en arriver à de telles extrémités, il existe des recours légaux !

- Je compte bien les utiliser. Il y aura des débats au sein d’une commission de libération dirigée par un magistrat. Je peux y donner mon avis mais je n’ai plus la force qui me permettrait de m’impliquer personnellement dans une telle procédure. Revivre toute cette tragédie une nouvelle fois, comme lors du procès d’assises, c’est impossible!

 

- Dès lors…

- Maître Dominique Remy, mon avocat, va écrire une lettre à cette commission pour manifester mon refus ferme et définitif de tout congé pénitentiaire et de remise en liberté conditionnelle… S’il le faut, on demandera une nouvelle expertise psychiatrique.

 

- Votre avis va donc être entendu…

- Ce qui a changé depuis l’affaire Julie et Melissa, c’est qu’on met désormais les victimes au courant de ce qui se passe. C’est bien mais ce n’est pas suffisant si, dans le même temps, la justice persiste dans une application froide et inhumaine de certaines procédures. Ce que je dénonce c’est qu’il y a quelque chose de «mécanique» dans ce système de remise en liberté : après quelques années, quelques soient les faits commis, le détenu est en droit de demander cette faveur. Mais dans un dossier comme celui de Lecrenier, l’existence même de ce droit pour le criminel, si peu de temps après les faits, insulte la mémoire des victimes. C’est aussi contraire à l’élémentaire bon sens et à l’intérêt de la société : Lecrenier n’est pas quelqu’un qui a tué une personne dans un accès de colère. Il ne s’agit pas non plus d’un crime passionnel. Ce prédateur a volontairement décimé toute une famille avec méthode et préméditation. Seulement pour satisfaire ses pulsions narcissiques! Veux-t-on encourager d’autres candidats à de telles horreurs? Le message qui ressort de cela c’est que je peux tuer quatre femmes en une journée et, dix ans plus tard, déjà préparer mon retour dans la société! Dans des cas comme celui-là, mais aussi pour des gens comme ceux qui ont été condamné dans le cadre de l’affaire Dutroux, il faudrait que le tarif criminel soit clair et définitif. Cela donnerait tout son sens à la sanction et cela ne mettrait plus les familles dans un état d’angoisse permanent à cause du flou qui entoure la date de sortie de ces grands criminels.

 

- Vous faites-là un plaidoyer pour les peines incompressibles !

- C’est évident. Je voudrais que se qui se passe dans cette affaire soit le déclencheur d’une prise de conscience de l’urgence d’enfin créer ces peines incompressibles. Après un procès, on saurait clairement à quoi s’en tenir alors que, dans le système actuel, tout peut être remis en question en cours d’exécution de peine. En plus, on réouvre sans cesse la blessure des victimes : pour me battre contre cette libération, on m’oblige à replonger de plein pied dans l’horreur. Combien de fois devrais-je le faire encore dans les prochaines années ? Est-ce normal que je dois encore recourir aux services de mon avocat pour aller plaider ce qui n’est somme toute que l’évidence ?

 

- Si une loi créait des peines incompressibles, elle n’aurait évidemment pas d’effet rétroactif…

- Donc pour mon dossier comme pour tant d’autres, c’est trop tard… J’en ai conscience. Mais à l’avenir il y aura encore d’autres victimes! Et d’autres Lecrenier qui pourraient bénéficier du laxisme de notre législation! C’est aussi pour cela que je veux crier mon indignation…  Cela ne fera pas revenir ma femme et mes trois filles mais si mon témoignage pouvait contribuer à une réaction du monde politique et de la magistrature, cela donnerait peut-être un peu de sens à ce cauchemar que je revis chaque jour qui passe depuis presque dix ans.

 

- Existe-t-il une place pour le pardon dans cette affaire ?

- Humainement, il m’est impossible de répondre positivement à cette question. Comme l’a dit mon avocat, Me Remy, lors du procès de Lecrenier : «Seul Dieu pourra un jour lui pardonner.»

 

 

«Toujours le même cauchemar»

Aujourd’hui encore, Philippe Tellier se réveille très souvent en sueur au milieu de la nuit : «Je fais toujours un même cauchemar où j’apprend qu’on a tué mes enfants. Généralement quand on ouvre les yeux pour se libérer d’un cauchemar, c’est pour se rassurer. Mais pour moi, c’est différent. Ce mauvais rêve que je refais sans cesse correspond à la réalité. Pour l’avoir connu, pour avoir constaté son détachement pendant son procès, pour avoir entendu les experts psychiatres qui ont décrit sa personnalité, je suis certain que Lecrenier dort beaucoup mieux que moi… Depuis le 7 juillet 1997, je ne vis plus. J’ai vendu la maison. J’ai perdu mon emploi. Je survis, c’est tout. Avec des médicaments. En gueulant trop et trop souvent, sans doute pour évacuer maladroitement la colère qui est en moi. En compensant aussi comme je le peux : lorsque je rencontre une petite fille plein de vie, je ne peux m’empêcher de lui dire «ma petite chérie» parce que je n’ai plus l’occasion de le dire à mes trois petites. Ma prison à moi, elle est psychologique. Ma peine à perpétuité à moi, elle est réelle! Laurence, Geneviève, Vanessa et Vincianne n’auront, elles non plus, jamais de remise de peine…»

09:42 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (66) |  Facebook |

12/09/2006

 Belgique

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 31 août 2006

Alain Berenboom, à propos de la nouvelle poussée de fièvre communautaire

«Et si chacun balayait devant sa porte ?»

«Apparemment les francophones ne sont pas en état intellectuel d’apprendre le néerlandais», «La Belgique n’est pas une valeur en soi»… Comme en témoigne l’abondant courrier qui a été adressé ces dernier jours à la rédaction de Ciné-Télé Revue, les propos déplacés tenus par le ministre-président de la Flandre, Yves Leterme dans un interview accordée au quotidien français «Libération» ont fortement choqué. Professeur de droit à l’ULB, avocat du Roi et écrivain de renom, Alain Berenboom réagit aux provocations du premier flamand avec calme et humour : «D’une certaine manière, Leterme nous a fait un pied de nez. Je ne suis pas certain que la bonne réaction soit de lui répondre par un coup de boule! J’ai vraiment l’impression que l’on joue à se faire peur en prédisant sans cesse l’éclatement du pays. Et puis, si chacun balayait devant sa porte?»

 

- Commençons par une question qui est dans l’air du temps : êtes-vous un francophone qui dispose d’«aptitudes intellectuelles suffisantes» pour pratiquer la langue de Vondel ? 

- Je me débrouille. Je lis la presse flamande, il m’arrive aussi de regarder la VRT. Maintenant, je ne vais pas dire que je serais capable de tenir une conférence sur la philosophie platonicienne pendant deux heures face un auditoire de professeurs d’Université de Leuven! Mais j’en sais assez pour me permettre d’être compréhensible et courtois avec les néerlandophones qui veulent échanger des idées, voire mieux des compliments, avec moi. En fait, comme beaucoup de «zinneke» bruxellois, je me qualifierais bien de «flamand francophone»! Bruxelles est une ville de culture flamande où l’on s’exprime le plus souvent en français… 

 

- Faut-il sourire avec dédain ou plutôt s’inquiéter de la dernière sortie du premier ministre flamand sur le «manque de capacité» des francophones à apprendre le flamand ?

- (Il prend un temps de réflexion). En fait, c’est les deux. J’ai le sentiment que Leterme a voulu plaisanter mais qu’il est devenu très difficile de rire encore dans le climat actuel de la Belgique. On dit parfois qu’on ne peut pas rire de tout mais j’en arrive à me dire qu’en politique belge on ne peut plus rire de rien! C’est très préoccupant  parce que, fatalement, l’humour suppose une certaine forme d’exagération et de distance; De l’impertinence aussi. D’une certaine manière, Leterme nous a fait un pied de nez. Je ne suis pas certain que la bonne réaction soit de lui répondre par un coup de boule! En plus, il a  précisé sa pensée dans la presse flamande : si ce n’est pas parce qu’ils ne veulent pas parler le néerlandais, c’est alors que les francophones de la périphérie ne le peuvent pas sur un plan intellectuel. C’est un peu une invitation ironique aux francophones de la périphérie qui pourrait se traduire par : «A force de voir que vous n’apprenez pas le flamand, on va croire que vous n’en êtes pas capable». Il veut chatouiller notre ego, comme un père le ferait avec un fils qui ne voudrait pas étudier à l’école.

 

- Donc, il ne faudrait pas trop se formaliser ?

- Voilà. Il n’est pas utile s’emballer à la moindre petite phrase. Pour résumer ma pensée par une expression populaire : évitons d’utiliser un bazooka pour chasser les mouches ! Cela dit, c’est vrai que Leterme m’inquiète tout de même. Quand j’observe ses déclarations dans les médias francophones et dans les médias flamands, je constate que ce monsieur est passé maître dans l’art du double discours; Ce qui ne surprend guère de la part d’un ancien CVP… Ce n’est pas au point d’Arafat qui avait un discours pour le monde arabe et un autre pour le monde occidental, mais il y a un peu de ça! Je trouve cela affligeant de la part d’un homme politique qui a une certaine carrure et que l’on présente même comme un possible futur premier ministre. C’est un peu comme si des valeurs essentielles en politique comme la cohérence des idées et la loyauté passaient systématiquement au second plan quand se profilent des enjeux bassement électoraux. Quelle manque d’envergure et d’imagination aussi que de ressortir à chaque fois la vieille marmite des conflits communautaires pour y faire bouillir le pays, le Roi et tout ce qui rassemble les Belges dès qu’il y a une urne à l’horizon!

 

- De fait, outre le ton utilisé, il n’y a rien de nouveau dans les propos de Leterme.

- Bien sûr que non ! Comme nombre de ses prédécesseurs, il rejoue toujours les mêmes cartes et c’est affligeant : c’est la démonstration qu’il n’a rien d’autre dans sa besace en termes d’idées. Leterme prétend ainsi participer à une certaine modernité mais il se trompe : il se profile clairement comme un homme du passé. La Flandre homogène et indépendante qu’il défend sans oser le dire ouvertement est un mirage rétrograde à l’heure de la mondialisation, de l’Europe, du brassage des cultures.

 

- Est-ce aussi un raciste ? Olivier Maingain, le président du FDF a décidé de porter plainte contre Leterme en l’accusant d’avoir dépeint les francophones comme «des êtres inférieurs» lorsqu’il les accuse de «ne pas être en état intellectuel d’apprendre le néerlandais». «Remplacez le mot «francophone» par «Africain», personne ne l’accepterait», argumente-t-il. 

- Crier au racisme, déposer des plaintes, c’est encore un peu mettre de l’huile sur le feu. Et puis cela ne tient pas la route d’un point de vue juridique : la loi sur le racisme condamne les discriminations dont sont victimes des groupes ethniques ou religieux mais elle n’est pas destinée à protéger des groupes linguistiques. Plutôt que répondre à une provocation ironique par une guerre juridique, nous, les francophones, ne devrions-nous pas aussi faire notre petit examen de conscience ?

 

- A savoir ?

- Le discours de Leterme porte sur les francophones de la périphérie. Ceux qui vivent dans des communes flamandes à facilités. On peut lui reprocher sa tendance à la généralisation lorsqu’il parle «des francophones» qui ne font aucun effort pour parler la langue locale. Comme s’il fallait mettre tout le monde dans le même sac. Mais d’un autre côté, on se doit d’être honnête : le phénomène qu’il décrit correspond aussi à une réalité pour un certain nombre ou même pour un nombre certain de francophones qui vivent dans ces communes flamandes. Sur ce point, je comprends l’irritation grandissante des flamands! Je trouve cela choquant qu’un type qui va s’installer en Flandre estime de n’avoir pas à connaître ou pratiquer le Flamand. Ce n’est tout de même pas un effort si extraordinaire qu’on lui demande! Il y a tant d’étrangers qui viennent chez nous et qui parviennent à apprendre soit le Français, soit le néerlandais, voire même les deux, en venant de langues parfois tellement éloignées! Refuser de parler le Flamand quand on est en Flandre est une attitude qui, elle aussi, peut être qualifiée de méprisante! Ceux qui sont dans cette optique feraient mieux de s’installer en Wallonie, à Charleroi par exemple. Là, on ne leur posera aucune question en flamand… Mais ils devront apprendre à parler «socialiste»!

 

- Faudrait-il donc supprimer les facilités comme le veulent les flamands ?

- Ah, non ! Cela fait partie d’un deal politique. Des droits ont été accordés aux francophones et ils doivent être respectés. Mais l’attitude hautaine d’un certain nombre de «francolatres de la périphérie» qui vivent en autarcie comme certains Israëliens le font en Cisjordanie ne fait pas partie du contrat. Pour mettre en œuvre un compromis, chacun doit faire preuve de bonne volonté. Lorsque les Flamands veulent remettre en cause les facilités, ils font un pas trop loin qui les conduit vers une intolérance inacceptable mais quand des francophones ne font pas d’efforts linguistiques, ils leur emboîtent le pas. Bien sûr, tout serait plus facile si ces communes flamandes où il y a beaucoup de francophones devenaient des communes bilingues comme à Bruxelles. Mais la réalité institutionnelle belge n’est pas celle-là alors il faut s’y adapter pas souci de bien vivre ensemble. En répondant à l’arrogance par l’arrogance, on construit un mur d’incompréhension.

 

- Leterme dit aussi que «la Belgique n’est pas une valeur en soi». N’est-ce pas cela qui est le plus choquant dans ses propos ?

- Certainement et encore plus dans la bouche d’une personnalité à qui l’on prête l’ambition de diriger le gouvernement fédéral. Mais sans doute que comme d’autres qui l’ont précédé changera-t-il de discours s’il connaît un jour un destin national. Cela s’est déjà souvent vu, tant dans les rangs politiques flamand que wallon, et c’est bien malheureux parce que l’opinion en tirera finalement comme conclusion que certains hommes politiques peuvent dire tout et son contraire. Ce n’est pas bon pour la démocratie.

 

- A ce propos, voici la question du «Millionnaire». Qui a dit : «Il faudrait refédéraliser le commerce extérieur. L’image d’un petit pays déchiqueté est difficile à vendre à l’étranger». A. Elio Di Rupo. B. Guy Verhoofstadt. C.Yves Leterme ?

- Et bien je suppose que c’est Yves Leterme…

 

- Exact.

- C’est bien ce que je vous disais. Leterme peut tenir des discours totalement contradictoires. Finalement, c’est cela qui me choque le plus dans le fonctionnement actuel du monde politique où la communication semble sans cesse adaptée à ce que l’auditoire du moment ou d’un lieu donné veut entendre. Un discours pour les Flamands, un discours pour les Wallons. Cela me fait penser aux sorties récentes de Louis Michel sur le Liban. Je l’ai entendu parler à trois jours d’intervalle sur la RTBF et sur France Inter, c’était le jour et la nuit. Une fois, c’était les horribles agresseurs israéliens, l’autre fois c’était les affreux terroristes du Hezbollah. C’est insupportable et cela contribue au trouble politique dans lequel se trouve plongé le citoyen et qui fait en sorte que finalement tous les votes semblent se valoir.

 

- Le président flamand a-t-il tort quand il affirme que la Belgique est un accident de l’histoire ?

- Historiquement, c’est vrai. Mais il y a tant d’Etat qui ont été des créations artificielles! Après tout, une ville comme Nice fait partie historiquement de l’Italie et c’est après des arrangements politiques que c’est devenu une ville française. Qui le mettrait en doute aujourd’hui? Ce genre de problème est récurrent sur toute la carte du monde. A ce compte-là, on peut dire aussi que les Etats-Unis sont une création artificielle; Qu’il s’agit plutôt d’un pays indien! Il se fait simplement que la Belgique est devenue une réalité incontournable. Et d’ailleurs, on le voit bien sur le plan littéraire, cinématographique ou même sportif. Il y a au-delà des particularismes wallons, flamands, germanophones ou Bruxellois, une véritable culture Belge qui se traduit pas une image clairement identifiée de notre pays dans le monde.  Lorsque je suis à l’étranger, on me considère comme un écrivain belge. Pas comme un écrivain de la Communauté francophone de Belgique! En 175 ans de vie commune, et malgré l’obsession indépendantiste de certains hommes politiques, les Belges ont trouvé plus de choses qui les rapprochent que de choses qui les divisent. C’est en tous le ressenti de l’immense majorité de la population et c’est cela qui est le plus important.

 

- Cela ne se limite-t-il pas comme le dit Leterme aux «Diables rouges, au Roi et à quelques bières» ?

- Mais enfin, tous les sondages montrent que la plupart des flamands, des wallons et des Bruxellois sont fiers d’être Belges. Ne comparez surtout pas un flamand à un hollandais ou un wallon à un Français, ils seront la plupart du temps très vexés!

 

- Le chanteur flamand Johan Verminen déclarait récemment : «Je me sens aussi bien Tintin que Nero. Je me sens plus chez moi à Liège qu’à Paris, et à Anvers qu’à Amsterdam. En fait, je suis fier de ce petit pays d’Europe…»

- Je souscris entièrement à cette vision. Comme la plupart de nos concitoyens d’ailleurs… Ce n’est pas être Belgicain, ce n’est pas refuser les différences entre les communautés, mais il y a une identité commune qui nous rassemble. A Paris, on ne va pas se présenter comme Flamand ou comme Wallon, tout de même !

 

- Si vous deviez mettre quelques mots sur ce que l’on partage avec les flamands ?

- Ce qui me vient aussitôt à l’esprit, c’est un certain sens de l’humour et plus encore de l’autodérision. Je trouve que les Belges ont un côté «révolté individuel» ou «anarchiste tranquille». Ca rouspète beaucoup mais finalement on arrive toujours à négocier, à remettre l’église au milieu du village. Les compromis à la Belge, c’est aussi une forme de «génie» dont on peut être fier.

 

- Et pourtant tout ce tralalla communautaire revient sans cesse dans le débat politique et dans les médias comme si c’était une préoccupation prioritaire…

- Il m’apparaît évident que les problèmes linguistiques tombent toujours bien à quelques encablures des élections pour pouvoir trouver le bouc émissaire chez l’autre et pour éviter des polémiques sur des questions éminemment plus complexes comme par exemple l’emploi ou des questions de société éminemment plus complexes .

 

- C’est de la mauvaise politique ?

- De la très mauvaise politique! Décidément, la Belgique ne semble pas encore avoir assez payé ses errements communautaires. Il est vrai que cela remplit aussi un certain vide idéologique dans un paysage politique où l’on ne voit plus tellement les différence entre les partis.

 

- Mais, poussés dans le dos par la volonté de replis identitaire du Vlaams Belang, ce sont surtout les partis flamands qui agitent les brûlots communautaires…

- A l’égard de la chasse à l’électeur du Vlaams Belang, les partis démocratiques francophones ne devraient pas trop faire la leçon aux partis flamands. Ils ont échappé par miracle à devoir faire face à une extrême droite organisée et rusée. Dieu merci, on n’a qu’à lutter que contre ce pâle Dr Feret dans le sud du pays. Mais que deviendrait le discours de certains de nos élus francophones s’il y avait un million d’électeurs du Front national ? Ne verrait-on pas des dérives identiques ? Il ne faut pas se leurrer, il y a une même nécessité du côté francophone que néerlandophone à restaurer la confiance dans l’action politique. Cela passe par  des vrais débats d’idées dans lesquels les citoyens peuvent se sentir concernés, plutôt que par ce flou idéologique où des machines à conquérir le pouvoir peaufinent leur armes pour se livrer à d’incessantes escarmouches communautaires. En Flandre, on voit déjà où cela conduit…

 

- De fait. 59% des flamands affirment qu’ils ne seraient pas choqués par la participation du Vlaams Belang au gouvernement de leur Région…

- C’est clair qu’à force de reprendre sans cesse les trois thèmes du Vlaams Belang (immigration, identité communautaire et sécurité), les partis flamands donnent finalement l’impression au gens que le VB est un mouvement comme les autres. Et c’est cela qui doit nous faire le plus peur : l’extrême droite n’a même plus à conquérir le pouvoir s’il est parvient à exporter ses idées dans les partis traditionnels.

 

- Mais si elle arrivait finalement au pouvoir chez nos voisins flamands, vous feriez comme votre père qui a émigré à plusieurs reprises pour échapper tantôt à l’oppression bolchevique, tantôt à celle des nazis (ndlr : lire l’encadré : «Ecrivain belge») ?

- On n’en serait encore pas là ! Il y aurait encore moyen de se battre pour soutenir les démocrates flamands. Quand l’extrême droite est arrivée au pouvoir en Autriche, les autrichiens ne sont pas enfuis. Idem en Hollande ou au Danemark. C’est vrai qu’il y a un phénomène presque mondial d’arrivée au pouvoir d’extrémistes populistes. Les démocraties sont très malades en ce moment mais ce n’est pas en fuyant qu’on trouvera un remède.

 

- Voici venir la question que tout le monde se pose : la Belgique vient de fêter son 175ème anniversaire, fêtera-t-elle aussi son 200ème ?

- Oui, j’en suis certain. Même ceux qui n’ont pas d’attachement sentimental à ce pays doivent bien constater que l’outil Belgique reste indispensable pour toutes ses communautés. J’ai vraiment l’impression que l’on joue à se faire peur en prédisant sans cesse l’éclatement du pays. C’est de l’agitation…  Mais il est vrai aussi qu’en jouant avec de l’explosif, un accident peut toujours arriver.

 

- Et si on demandait l’avis des citoyens belges. Di Rupo et Maingain ont notamment évoqué cette idée au moment du débat avorté sur Bruxelles-Halle-Vilvorde ?

- Mais à quoi servirait-il de faire un référendum en posant des questions dont on connaît déjà les réponses ! Il me semblerait très contestable d’occuper tout l’espace politique avec cela pendant des mois. Au risque en plus de crisper des positions et de renforcer les courants communautaristes, alors qu’il y a tant d’enjeux de société qui sont tellement plus prioritaires. On a déjà assez joué à l’apprenti sorcier avec les lois linguistiques dans ce pays pour ne pas sans cesse répéter les mêmes erreurs.

 

- Si vous deviez conseiller la lecture d’un livre à Yves Leterme ?

- Et bien qu’il lise le livre que j’ai écrit sur la montée de l’extrême droite à Anvers. Cela s’appelle «Le Lion noir». Il y trouvera une leçon de tolérance et peut-être éprouvera-t-il aussi une onde d’inquiétude en jaugeant mieux les conséquences possibles du repli identitaire qu’il cautionne.

 

- Mais ces conséquences, on les connaît. Il suffit d’ouvrir un livre d’histoire européenne pour s’en souvenir…

- Il faudrait aussi certainement rouvrir le livre de l’histoire de la Belgique. Je crois que si chaque communauté se livrait à ses petits examens autocritiques, on en viendrait peut-être à bout d’un certains nombres de rancœurs qui nourrissent l’inconscient collectif de chaque côté de la frontière linguistiques et qui pourrissent encore le climat politique actuel. Je pense à ce regard que la Flandre n’a jamais osé posé clairement sur la collaboration avec l’occupant nazi. Comment pourrait-elle construire une politique tolérante sans avoir fait véritablement ce travail de mémoire ? On le voit bien avec l’Allemagne : elle a fait le procès du nazisme et c’est devenu le pays le plus démocratique d’Europe. L’Autriche par contre préfère se mettre la tête dans le sable en se présentant comme une victime et on voit où elle en est. Cela dit, un grand mea culpa devrait aussi être objectivé par les francophones de Belgique à l’égard des décennies d’impérialisme qu’ils ont fait subir aux flamands. Les «bourgeois» de la périphérie qui ne daignent pas parler le «patois» flamand ne renvoient-ils nos amis du nord à ces blessures du passé ? Il faut accepter le fait qu’on n’est pas pour rien dans le développement d’une certaine psychorigidité flamande… En résumé, pour qu’un couple fonctionne, il faut parfois vider les abcès qui nourrissent les vieilles rancunes. Et si chacun balayait devant sa porte! Je crois que c’est possible de le faire. Ce n’est pas encore le temps du divorce.

 

- Vous venez de le souligner : une certaine rancœur flamande à l’égard des francophones a pu se construire dans un passé où les francophones dominaient trop ce pays. Mais aujourd’hui, les choses ont bien changé. C’est clairement les flamands qui sont dominants en Belgique mais le ressentiment de certains d’entre eux perdure…

- Oui, c’est vrai. Un psychiatre dira sans doute qu’un certain héritage du passé traîne encore dans l’imaginaire du peuple flamand. 130 ans d’arrogance francophone ont laissé des traces. Cette arrogance n’est plus là mais elle reste inscrite dans les esprits de beaucoup de concitoyens du Nord du pays. Cela me fait penser à la Pologne, un pays où l’antisémitisme persiste alors qu’il n’y a plus de juifs qui vivent là-bas. Le «Francophone dominant en Flandre» est un peu le «Juif imaginaire» de Pologne !

 

- Vous croyez à l’avenir de la Belgique. Mais l’Etat de demain sera-t-il toujours une monarchie constitutionnelle? Après le prince Philippe, c’est le Roi qui est clairement dans la ligne de mire de certains milieux flamingants. Leterme lui-même dans son interview à «Libération» s’en prend à l’entourage jugé trop francophone du souverain…

­- Je crois sincèrement que l’on peut également entrevoir l’avenir de la monarchie avec une certaine sérénité. Certains «faux modernes» critiquent le Roi avec des arguments pseudo démocratiques : ils n’acceptent pas que ce pouvoir soit héréditaire. Mais si on avait un président, ce ne serait pas forcément plus «démocratique». On serait obligé de faire des alternances comme en Suisse ou au Liban et donc de moduler le résultat des urnes pour ne défavoriser l’une ou l’autre des communautés. Ainsi, il serait inimaginable pour les francophones d’avoir un président et un premier ministre flamand! Soyons objectifs : des tas de démocraties modernes et parfois bien plus performantes que la notre fonctionnent très bien dans un système monarchique : l’Espagne, la Suède, la Grande Bretagne… Je crois que ce débat sur le Roi est surtout un prétexte pour s’attaquer à cette Belgique fédérale dont certains indépendantistes flamands ne veulent plus!

 


Auteurs de plusieurs romans dont la plupart ont été édités en France, Alain Berenbom puise souvent son inspiration dans une «belgitude» teintée d’humour et d’autodérision. A titre d’exemple, dans «L’Auberge espagnole et autres histoires belges» publié aux éditions du Grand Miroir, il s’interroge sur sa qualité d’écrivain belge. Succulent tout autant qu’interpellant, comme l’ensemble de son œuvre. Extrait. 

 

«Il paraît que je suis un écrivain de la communauté française de Belgique (c’est ainsi qu’on dénomme la culture chez nous). Je parie que pas un seul libraire est jamais parvenu à caser cette étiquette sur le rangement sans empiéter sur le rayon voisin. Et Dieu sait avec qui mes livres sont alors confondus. D'après l'ordre alphabétique, je dois être mêlé aux Coréens ou aux Cubains. A moins que, pour éviter les confusions, ce bon libraire n'ait choisi une abréviation qui rende mon espèce définitivement incompréhensible: "écrivains Co.fran.bel." ou "francs belg.". Peut-être "commu.be.", qui présente le risque d'être pris pour un communiste bulgare (dont le rayon ne doit pas être plus imposant).

 

Je suis né en Belgique, j'aurais donc pu être écrivain belge, ç'aurait été tellement simple. Mais voilà, la catégorie n'existe plus. A peine avais-je commencé à publier que, crac, la Belgique était supprimée. Fallait être Wallon ou Flamand... Moi qui suis né à Schaerbeek, j'aurais volontiers revendiqué le statut d'écrivain bruxellois. Mais il paraît que cette appellation n'a pas été retenue: trop bâtarde pour être sérieuse. Ecrivain juif alors? Non, politiquement incorrect, me dit-on. Quant à mes origines, elles embrouillent tout. Mon père est né à Makow et ma mère à Vilno. Qui a jamais entendu parler d'un écrivain lituano-polonais écrivant en français de Bruxelles? Peu d'espoir que le libraire s'y retrouve davantage...

 

De mes parents, je tiens mon amour pour Bruxelles et mon goût pour les frontières floues. De mon oncle aussi. Mon oncle est né comme ma mère à Vilno, d'où il s'est enfui pour Berlin à cause de la menace bolchévique puis pour Bruxelles, devant la menace allemande, puis pour Nice, devant l'invasion nazie, puis pour Montévidéo, quand les Italiens se sont emparés de Nice, puis pour la France à nouveau quand les mouvements communistes ont commencé à fleurir en Amérique latine. A peine s'était-il installé que des ministres communistes entraient dans le gouvernement français. J'aurais dû choisir, m'a-t-il avoué ce jour-là, de retourner en Belgique où la situation politique est tellement plus sûre. De mon oncle, je tiens mon excellent flair politique.

 

J'ai une tante à Toronto, des cousins à Haïfa et je ne sais où, et les derniers restes de ma famille sont restés accrochés à Varsovie, certains de la victoire communiste, en attendant une pension bien méritée comme travailleurs d'élite, qui leur est payée désormais grâce à l'aide allemande. D'eux, je tiens cette fascination pour les subventions publiques, fascination qui s'accompagne d'un étrange sentiment de honte.

 

Ma grand-mère est l'une des rares survivantes du ghetto de Varsovie. Blonde aux yeux bleus et aux traits carrés, elle passait pour une vraie paysanne polonaise, sosie féminine de Jean Paul II. Mon père l'a retrouvée en 1945 grâce à la Croix-rouge et il l'a fait venir en Belgique. Elle s'est occupée de moi pendant mon enfance, en me racontant des histoires en yiddish, une langue que je ne connaissais pas, ce qui m'a donné le goût des histoires incompréhensibles. Plus tard, elle est partie vivre en Israël. Âgée de 75 ans, elle a rencontré un ami d'enfance, rescapé comme elle, qu'elle a épousée. Je ne suis pas certain que ce fut un mariage heureux. En tout cas, ils n'eurent pas d'enfants.

 

Tout ça pour dire qu'avec mes histoires de famille, il était difficile pour moi de faire de la littérature, surtout de la littérature régionale de la communauté française de Belgique. Liège, Charleroi, Jehay-Bodegnée sont des noms un peu étranges à mes oreilles, moins familiers que Berlin, Makow, Montévidéo ou Vilno, des villes que je n'ai jamais vues et dont les rues, les places, les rivières et les gens, tels que je les connais, ont disparu il y a cinquante ans -s'ils ont jamais existé.

 

Avec quoi fait-on alors de la littérature de Belgique? Avec des histoires juives? Quand on me parle d'humour juif, je pense à Cervantès. Y a-t-il plus grand chef d'oeuvre d'humour juif que Don Quichotte? Le seul hic est que Cervantès n'était pas juif... Bien sûr, il a longtemps été prisonnier des Arabes. Mais l'explication n'est-elle pas un peu courte? Surtout que les vrais juifs espagnols, Maïmonide, Colomb, ne brillaient pas par un sens comique aigu. Pourtant, l'histoire de Colomb découvrant l'Amérique et soutenant mordicus qu'il a mis les pieds en Inde ne manque pas de sel. On reconnaîtra dans son attitude un avant-goût d'humour juif américain... Mais qui sait s'il était juif, Colomb? Pas plus sans doute que Charlie Chaplin... Colomb, Chaplin, tous ces non-Juifs qu'on prend pour des Juifs sont peut-être les plus intéressants des créateurs juifs! Chaplin, le plus célèbre des cinéastes juifs américains était un "pur" Anglais, chassé des Etats-Unis qui a terminé sa vie en Suisse avant que son cercueil ne connaisse à son tour quelques aventures burlesques. Un destin à peine moins extravagant que celui de Colomb. Né en Italie, devenu marin anglais, portugais puis espagnol en pleine Inquisition pour la très catholique et très intolérante reine Isabelle alors que ses parents ont fui l'Espagne parce qu'ils étaient maranes, il finit vice-roi. Or, que se rappelle-t-on de lui? Une bête histoire d'oeuf et son acharnement à nier l'existence de l'Amérique. Grandeur et grotesque mêlés... Ils me plaisent ces types-là qui ont endossé mille peaux pour devenir des êtres humains, prouvant au passage qu'il en faut des couches pour passer de la bête à l'homme... Que dire de Colomb? Qu'il était espagnol? Et de Chaplin? Qu'il était Suisse? Et de l'Austro-hongrois Billy Wilder? Et I.B. Singer? Où le ranger? Avec les écrivains américains? polonais? israëliens? Et que faire de Conrad? d'Ishiguro? de Rushdie? Tous citoyens du monde? Peut-être mais de quel monde? Zweig, vrai écrivain universel, chassé d'Autriche par l'arrivée d'Hitler, s'est suicidé comme Baillon, parti vivre à Paris dix ans auparavant. De quoi conforter ces amis autour de moi qui agitent leurs racines sous mon nez: Namurois de souche, Liégeois de souche, Juifs saint-gillois de souche. Il m'arrive d'avoir honte de ne pas avoir la moindre souche à me mettre sous la dent. Parfois, je l'avoue, la tentation me prend de tricher et de m'inventer moi aussi quelques ancêtres locaux. Mais, au bout d'un moment, le doute me reprend. Peut-on rester innocent et de souche?

 

C'est vrai qu'il ne faut pas nécessairement voyager pour devenir universel. Mais ça aide... Les plus beaux livres sur l'Italie ont été écrits par un Anglais, Barry Unsworth, et un Espagnol, José Luis Sampedro, et le plus beau livre sur la Chine des années trente par un Belge, Hergé. Alors, question: quel Bolivien, quel Indonésien, quel Sénégalais de génie écrira enfin le roman régional belge qui fera enfin de Bruxelles la nouvelle Jérusalem?» 

 

Pour en savoir plus sur l’œuvre d’Alain Berenboom, rendez-vous sur www.berenboom.com. Dernier roman paru, "Le Goût amer de l'Amérique" (Bernard Pascuito, éditeur). "Le Lion Noir" dont il nous parle dans l'interview vient d’être réédité en poche et il toujours disponible chez Labor.

 

 

 

16:48 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

27/07/2006

Assassinat de Nathalie et Stacy (130706)

Enquête publiée dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 13 juillet 2006

Quelques jours avant la libération d’Ait Out, un expert psychiatre l’avait écrit :

«Je pense qu’il reste potentiellement aussi dangereux qu’au premier jour»

 

Toujours présumé innocent au moment de boucler cette édition de Ciné-Télé Revue (lundi 10 juillet), Abdallah Ait Out n’en restait pas moins le suspect numéro 1 dans le cadre de l’enquête sur les assassinats des petites Nathalie et Stacy à Liège. Qui est vraiment ce récidiviste ?  Dans quelles conditions a-t-il été interné –plutôt condamné à une peine de prison- après un odieux viol d’une jeune fille de 14 ans en 2001 ? Quelles sont les circonstances qui ont conduit à sa remise en liberté, fin 2005 ? Un risque inconsidéré pour la société a-t-il été pris en relâchant un tel individu dans la nature ? Ces questions sont au centre du débat politique et médiatique depuis plusieurs semaines. Ayant pu avoir accès à tous les rapports d’expertise psychiatrique d’Abdallah Ait Out, nous y répondons largement. Les documents que nous révélons cette semaine donnent des éclairages inédits sur le parcours de vie de l’inculpé lequel affirme, parmi d’autres choses, qu’il a été lui-même victime d’abus sexuels répétés durant son enfance. Mais surtout, ces pièces inédites laissent à penser qu’Abdallah Ait Out n’aurait pas dû être interné en 2001 et qu’en 2005 le risque de récidive de cette «personnalité anti-sociale avec une importante composante narcissique» (ce qui veut dire «psychopathe» dans le langage des psychiatres) était clairement connu de la Commission de défense sociale, avant qu’elle le libère. Dans les pièces sur lesquelles elle a fondé sa décision, elle disposait notamment les informations suivantes : le 28 octobre 2004, 1 an avant sa remise en liberté, trois médecins du Centre de défense sociale de Paifve ont signé collégialement un rapport dans lequel on pouvait lire : «Nous restons persuadés de la prégnance des traits anti-sociaux de la personnalité du sujet et du risque de récidive». Le 10 octobre 2005, quelques jours à peine avant la libération d’Ait Out, l’expert psychiatre Pierre Lux écrivait dans un autre rapport : «Je pense qu’il reste potentiellement aussi dangereux qu’au premier jour». Pourquoi alors l’a-t-on alors relâché ? La Commission de défense sociale n’avait pas vraiment le choix… Récit d’une histoire de fou. Avec la mise en évidence d’un échec collectif après lequel tout le monde pourra prétendre avoir eu raison et avoir fait son boulot dans les règles tout en  renvoyant la balle vers d’autres intervenants. Une histoire bien belge en définitive… Qui mériterait une commission d’enquête parlementaire pour que de tels errements ne puissent plus se reproduire.  

 

Dix mars 2001, il est environ 9 heures du matin. Christine H., une jeune fille de 14 ans promène son chien à proximité immédiate de son domicile à Grâce-Hollogne. Elle entend une voiture qui ralentit lorsqu’elle arrive à sa hauteur. Dans un premier temps, l’homme qui est à bord lui demande son chemin. Alors qu’elle lui inscrit quelques indications sur un bout de papier, le conducteur la frappe à la tête avec une pierre. Ensuite, il essaye de la faire monter à bord du véhicule mais la victime résiste. L’agresseur se fait alors plus menaçant : terrorisée et sans défense, Christine comprend qu’elle a intérêt à obéir si elle ne veut pas encore être frappée. Alors qu’elle entre dans la voiture, l’homme lui demande son âge et, semblant bien connaître les lieux, il prend la direction d’un petit chemin. Lorsque l’auto s’immobilise, le pervers déshabille sa victime complètement, il se déshabille lui aussi, il abaisse le siège où se trouve sa proie et il l’a viole. Ensuite, il l’a laisse se rhabiller et il lui donne une cigarette. Alors que la victime parvient à s’enfuir, la voiture redémarre. Christine H. court à perdre haleine pour trouver refuge dans la première maison qu’elle rencontre. L’occupant des lieux prévient aussitôt la police…

 

Un mois plus tard, le 9 avril 2001, Christine H. consulte un fichier photos de personnes déjà connues de la justice pour des faits de mœurs dans les locaux de la police; Elle reconnaît formellement un certain Abdallah Ait Out, né à La Hestre, le 23 juillet 1967. Pour la justice le suspect désigné par la victime de Grâce-Hollogne est déjà l’un de ses vieux «clients». Sa première condamnation remonte à 1988, époque où il était âgé de 21 ans : 6 mois de prison pour usage et détention de stupéfiants. En 1991, il prend encore une fois six mois pour des faits de coups et blessures. Ensuite les condamnations se succèdent : 8 mois (sursis pour la moitié) pour coups et blessures, le 30 juin 1994. 5 ans (sursis pour un an) du chef de viol et d’attentat à la pudeur sur mineur d’âge le 20 décembre 1994 : il s’agit du viol de sa nièce Nadia E. dont Ciné-Télé Revue a publié le témoignage dans son édition du 29 juin 2006. 1 mois, le 28 octobre 1996 du chef du roulage. 15 jours, le 6 juin 1997 du chef de roulage. 8 mois ferme le 11 février 1999 du chef de vols qualifiés, vol et grivèlerie. Depuis 1988, Ait Out a aussi bénéficié de deux périodes de libérations conditionnelles, toutes deux révoquées pour non respect des conditions ou/et commission de nouveaux délits rapidement après sa remise en liberté.

 

Le 23 avril 2001, Abdallah Ait Out est enfin interpellé par les policiers qui ont eu du mal à le trouver parce qu’il se cachait. Sur les raisons de cette cavale, Abdallah Ait Out expliquera que cela n’avait rien à voir avec le viol de Christine H. ; Que s’il se cachait c’était parce qu’il craignait d’être arrêté pour un fait bien plus mineur. A savoir ? Le non respect des conditions de sa liberté conditionnelle : il ne fréquentait plus depuis un certain temps le centre de santé mentale qui était chargé de son suivi… Un scénario que ressemble étrangement à celui que l’on retrouve aujourd’hui dans le dossier «Nathalie et Stacy». Ait Out affirme que s’il s’est volatilisé après l’enlèvement et l’assassinat des petites liégeoises, ce n’est pas parce qu’il était impliqué dans cette affaire mais parce qu’il craignait d’avoir des ennuis pour des faits mineurs de grivèlerie et de vol.

 

Ce qui se passe ensuite dans l’affaire de 2001 fait aussi penser à la récente actualité. Confronté au fait que sa victime le désigne formellement comme l’auteur des faits, Abdallah Ait Out… nie tout en bloc. «C’est faux, cette fille est folle», déclare-il en substance. Il est néanmoins inculpé pour le viol de Christine H. par le juge d’instruction Closon et placé sous mandat d’arrêt. En prison, Abdallah Ait Out maintient ensuite ses dénégations pendant plusieurs semaines : révolté, il jure qu’il est totalement innocent ! De «mauvaise humeur», - ce qui est logique à ce moment puisqu’il a adopté la posture de l’innocent injustement accusé - il refuse un premier entretien avec l’expert psychiatre Walter Denys qui a été désigné pour procédé à son «examen mental»…

 

Mais le 18 juin 2001, on assiste à une vraie volte face. Abdallah est réauditionné à la lumière des résultats de tests ADN prouvant formellement qu’il est bien l’auteur du viol de Christine. A partir de ce moment précis, il avoue… Prouvant par là même qu’il est loin d’être un débile mental, Abdallah prend aussitôt un autre axe de défense pour tenter d’échapper à la prison. Et cela va très bien fonctionner! A partir de sa réaudition du 18 juin 2001, il admet désormais les faits mais, dit-il, le jour du viol de Christine H., il ne savait pas ce qu’il faisait parce qu’il était sous l’influence d’un mélange détonnant d’alcool et de drogue (cocaïne, extasy). D’ailleurs, prétend alors Ait Out, il ne se souvient que très mal de ce qui s’est passé, tout au plus «quelques images» lui reviennent en tête…

 

 «J’ai tout nié. Je ne me retrouvais pas dans ma tête»

 

Immédiatement après ces aveux, l’expert psychiatre Walter Denis parvient lui aussi à obtenir la «collaboration» de l’inculpé. Dans le rapport qu’il signe en date du 23 juin 2001, le Dr Denys relate avec précision une partie de l’entretien qu’il a avec Abdallah Ait Out :

 

« - (…) Pourquoi êtes-vous en prison ?

-          Pour viol. J’avais bu et pris de la cocaïne, dix grammes au moins… et de l’ecstasy. Je ne me rappelle pas tout : juste quelques images.

-          Lesquelles ?

-          J’ai été à Huy avec une voiture, oui, une voiture volée. Et puis j’ai poussé une fille dans la voiture ; elle était jeune mais je ne saurais pas la reconnaître.

-          Vous la poussez dans la voiture…

-          Oui, à cause de la drogue ; je me suis réveillé sur un palier dans un building et une femme m’a dit que je ne pouvais pas rester là.

-          Où était-ce ?

-          Du côté de Jemeppe. Je suis parti et j’ai dormi plus qu’une journée et une nuit.

-          Et la voiture ?

-          Je ne sais pas où je l’ai laissée. Pendant 36 heures, j’ai des trous. J’avais été dans des dancings. J’ai pris de la coke et de l’XTC.

-          Combien d’XTC ?

-          Je ne sais pas : je buvais du whisky…

-          Vous avez dormi 24 heures.Où ?

-          Chez mon père.

-          On vous a arrêté plus tard ?

-          Oui, le 24 avril seulement. J’ai tout nié : je ne me retrouvais pas dans ma tête. On m’a interrogé il y a quelques jours et j’ai admis, enfin, ce que je sais. J’avais demandé un test ADN et on l’a fait : il est positif. Je sais maintenant que c’est bien moi !

-          Vous n’avez pas de souvenir de la fille ?

-          Je me revois couché sur elle mais c’est tout.

 

Un élément est particulièrement frappant dans cette audition d’Abdallah Ait Out : à aucun moment, il n’assume réellement ses responsabilités par rapport à l’acte qu’il a commis. Certes, il ne peut nier les faits mais dans son discours c’est la drogue et l’alcool qui sont les vrais accusés, ce sont ces substances qui l’ont poussé, malgré lui, à commettre l’irréparable. Une défense osée qui pourrait malheureusement inspirer ces trop nombreux chauffards qui tuent des enfants sur les routes en roulant en état d’ébriété. «Ce n’est pas moi, Monsieur le Juge. C’est l’alcool. Je ne savais plus ce que je faisais»… Car pour Abdallah, cela va marcher. Le docteur Walter Denys conclut qu’ «au moment des faits qu’il a commis, le prévenu ne se trouvait ni dans un état grave de débilité mentale ou de déséquilibre mental, mais bien dans un état de démence qui lui a enlevé le contrôle de ses actes». Et le médecin ajoute même qu’ «actuellement son état est le même». Traduction : Abdallah Ait Out ne doit pas rester en prison, il peut échapper à un procès pour prendre directement un billet à destination d’un Centre de défense sociale.

 

«J’en ai marre de mes conneries mais je les fais sans le savoir en plus »

 

Ce rapport du docteur Walter Denys est relativement bref. Le médecin y fait notamment état de quelques éléments biographiques : très jeune Abdallah aurait été victime d’abus sexuels intrafamiliaux (lire encadré), il a aussi connu d’importantes difficultés scolaires : «Il a fait les primaires jusqu’à la troisième années puis est passé en accueil et fait six années en enseignement spécial (Trixhes) formation soudure». Le rapport mentionne également le fait qu’Abdallah a été livré à lui-même dès l’âge de 17 ans alors que ses parents sont repartis vivre au Maroc (lire encadré). Le récit que nous fait ce psychiatre de la vie d’Abdallah met en évidence un fil conducteur : Ait Out semble avoir une tendance à commettre des faits dont il ne se souvient plus par la suite. A cet égard, Il met notamment en exergue cette citation à propos de ses trop nombreuses bagarres de café ou de rue : «Oui, j’en ai eu. Je ne me rappelle jamais parce que c’est quand j’ai bu beaucoup. J’ai même reçu trois balles dans les jambes, mais je ne saurais pas expliquer comment». Le psychiatre souligne aussi cette autre phrase d’Ait Out : «J’en ai marre de mes conneries mais je les fais sans le savoir en plus. C’est la coke et l’ecstasy».

 

Le docteur Denys en arrive ensuite à décoder le viol commis par Abdallah de la manière suivante : après avoir subi des abus sexuels dans son enfance qui ont laissé des traces (ndlr : mauvaise image de lui-même) et ensuite de longues périodes d’emprisonnement pour des délits divers, l’intéressé aurait aussi mal vécu sa libération à partir de juin 2000. Pourquoi ? Parce que durant celle-ci «il se voit de manière répétitive soupçonné de nouveaux délits» par la police. Cela l’aurait angoissé et «déstabilisé» au point qu’il ait développé un sentiment de persécution, ce qui l’aurait conduit à boire et à consommer des drogues qui l’aurait encore plus déstabilisé. Conclusion de l’expert : «Je pense qu’en temps normal, c’est-à-dire en dehors du contexte psychologique que vivait le prévenu et en l’absence des effets de divers psychotropes, Ait Out n’aurait pas agi comme il l’a fait. Il ne semble pas être un sujet agressif. Le contrôle de ses actes me paraît dès lors avoir été largement altéré au moment des faits et une prise en charge de longue durée s’avère nécessaire pour éviter de nouveaux comportement indélicats». Objectivement, cette expertise rejoint parfaitement la stratégie de défense d’Ait Out : c’est la drogue qu’il a prise qui l’a mis dans un «état de démence» et si il a pris de la came c’est parce qu’il souffrait. Où comment le bourreau d’une ado violée devient presque une victime…

 

Pour conforter son expertise, le Dr Denys fait appel au psychologue Didier Salah, lequel rencontre également Abdallah Ait Out à la prison de Lantin. Pour rappel, l’expert Denys estimait donc que Ait Out était non seulement dans un état de démence au moment du viol, mais aussi plusieurs semaines après les faits, au moment de son expertise mentale. Mais quand on lit le rapport de M. Salah, rien, absolument rien, ne renvoie à la description d’une personne démente! Ce psy se rend une première fois à la prison de Lantin, le 11 mai 2001. A ce moment, Ait Out n’a pas encore été forcé d’avouer à cause des tests ADN et celui qui joue encore à l’«innocent révolté» refuse de parler au psy en lui «expliquant de manière laconique qu’il souhaite d’abord discuter avec son avocat». Et comme de bien entendu, lors d’une seconde visite du psy, le 29 juin –après les aveux-, Abdallah est dans de toutes autres dispositions : «l’intéressé accepte sans la moindre réticence de participer à l’examen».

 

Le psy a droit aux mêmes évocations que son prédécesseur (abus sexuels, sentiment d’abandon au moment du retour des parents au Maroc etc…) mais ce qu’il note ne correspond en rien à la description d’un individu en état de démence : «Le niveau intellectuel est normal. M. Ait Out maintiendra son attention sans difficulté, et évoquera des souvenirs anciens et récents de manière suffisamment précise. Seule la scène des faits qui lui sont reprochés serait mal engrammée et accessible à la remémoration que par flash. Le contenu du discours est cohérent, sans fuite des idées ni évocation de conviction délirante. (…) L’intéressé comprend et raisonne de manière adéquate et son vocabulaire et sa syntaxe sont de bonne qualité. (…) On ne peut observer aucun signe susceptible d’évoquer une détérioration des fonctions mnésiques, du langage (…) On n’observe pas de manifestation d’angoisse. (…) Son attention et son état de conscience apparaîtront tout à fait normaux pendant l’examen.». Alors que rien dans ce rapport ne corrobore cet «état de démence» qui, selon le docteur Denys, justifiait l’internement d’Ait Out, son collègue Salah –par confraternité avec celui qui lui a commandé le rapport ?- conclut de manière identique à son collègue : «L’intéressé devrait bénéficié d’une prise en charge médico-psycho sociale au long cours». Autrement dit, il faut l’interné plutôt que de le juger et de l’envoyer en prison.

 

«Je suis sûr que je suis plus traumatisé que la fille, sûr à cent pour cent !»

 

Pourtant, ce rapport Salah comportait déjà bien des indices d’une éventuelle psychopathie d’Abdallah Ait Out. Un psychopathe ou «personnalité anti-sociale» dans le langage actuel des psychiatres répond à plusieurs critères clairement identifié dans la littérature scientifique. Si l’on se réfère par exemple au DSM IV, un ouvrage connu de tous les psy et qui résume les critères diagnostiques de différents troubles mentaux, la psychopatie se définit comme un «mode général de mépris et de transgression des droits d’autrui qui survient depuis l’âge de 15 ans, comme en témoignent au moins trois des manifestations suivantes :

 

-          (1) Incapacité de se conformer aux normes sociales qui déterminent les comportements légaux, comme l’indique la répétition de comportements passibles d’arrestation ;

-          (2) Tendance à tromper par profit ou par plaisir, indiquée par des mensonges répétés, l’utilisation de pseudonymes ou des escroqueries ;

-          (3) Impulsivité ou incapacité à planifier à l’avance ;

-          (4) Irritabilité ou agressivité, indiquées par la répétition de bagarres ou d’agressions ;

-          (5) Mépris inconsidéré pour sa sécurité et celle d’autrui ;

-          (6) Irresponsabilité persistante, indiquées par l’incapacité répétée d’assumer un emploi stable ou d’honorer des obligations financières ;

-          (7) Absence de remords, indiquée par le fait d’être indifférent ou de se justifier après avoir blessé, maltraité ou volé autrui.

 

­Il va de soi qu’il est extrêmement rare qu’un psychopathe collectionne les 7 critères ici définis. Même un personnage comme Marc Dutroux qui a été qualifié de grand psychopathe pendant son procès d’Arlon échappait par exemple au critère (3) puisqu’il planifiait ses enlèvements d’enfants en effectuant divers repérages. Il y en tous cas une chose sur laquelle l’immense majorité des psychiatres sont aujourd’hui d’accord : dans l’état actuel des connaissances scientifiques, les psychopathes ne sont pas des «malades qui peuvent être soignés» par des médicaments ou par des thérapies analytiques. La structure psychique qui est la leur est présente dès l’enfance et si elle a le malheur de s’installer dans les débuts de l’âge adulte –ce qui n’est pas systématique pour certains sujets qui semblent présenter des signes de psychopathie pendant l’enfance-, aucun moyen curatif n’a encore été trouvé pour la modifier. Par conséquent, la place de telles personnalités anti-sociales n’est pas en «Centre de défense sociale». D’abord parce que les médecins qui s’y trouvent ne peuvent rien pour eux d’un point de vue thérapeutique. Ensuite, parce que ces «patients» un peu particuliers ont une tendance à instrumentaliser et à manipuler les vrais malades et débiles mentaux qui se trouvent dans ces centres (organisation de trafics divers, abus sexuels etc…). Le contrôle de ces psychopathes implique alors un surcroît considérable de travail qui n’a dès lors plus que des enjeux de sécurité comme seule finalité. Outre quelques exceptions de plus en plus rares et de plus en plus contestées, les experts psychiatres laissent donc actuellement les psychopathes dans le circuit judiciaire classique (jugement, condamnation avec une éventuelle mise à disposition du gouvernement pour retarder au plus loin une éventuelle sortie, prison).

 

Ces précisions étant faites, nous pouvons maintenant revenir au cas Ait Out et à ce rapport du psychologue Salah. Bien qu’il épouse finalement les conclusions du Dr Denys (internement), son exposé rencontre parfaitement en certains points les critères de psychopathie décrit dans le DSM IV :

 

«Il semble bien que les dernières années se soit caractérisées par une déstructuration de son mode de vie : accumulation d’actes délictueux et consommation de divers toxiques de manière anarchique» (Critères 1 et 5)  

 

«Lorsque l’on évoque les faits, il fait état de pertes de mémoire, affirmant ne plus se souvenir que de flash. Il invoque sa consommation d’alcool et de toxiques, et assure qu’il se trouvait alors dans un état inhabituel, où son sens des réalités était perturbé. Il affirme ne pas se reconnaître dans les faits, et se dit même convaincu d’en souffrir plus que la victime elle-même. Ce qui illustre un sens de l’empathie pour le moins déficient» (Critère 7). A cet égard, le psychologue cite aussi Ait Out dans une autre partie de son rapport : «Je suis sûr que je suis plus traumatisé que la fille, sûr à cent pour cent !»

 

A l’époque, ces indices de psychopathie n’interpellent personne et, dès le 6 août 2001, le parquet de Liège se range derrière l’expertise du Dr Denys pour constater que «l’inculpé se trouvait au moment des faits en état de démence, le rendant incapable du contrôle de ses actions, qu’il se trouve actuellement dans le même état et qu’il constitue un danger pour la société». Conséquence logique, le ministère public requiert l’internement immédiat d’Abdallah Ait Out. C’est aussi la décision qui est prononcée par la chambre du conseil du tribunal de 1ère instance de Liège, le 12 septembre 2001. Ait Out reçoit donc son billet pour l’internement psychiatrique. Et à lire ce qu’il avait déclaré, quelques jours plus tôt, au psychologue Salah sur ses conditions de détention à Lantin, il doit alors être très heureux d’échapper à la prison : «Je reste dans ma cellule ; je reçois des menaces de partout, des surveillants et des détenus. Je ne veux pas aller au huitième (ndlr : section des délinquants sexuels), je veux être normal. Je n’ai pas peur des autres, même s’ils viennent à vingt. Je ne veux pas être mis avec les pédophiles. Je n’ai pas peur d’être tué, dans ma tête, je suis déjà mort».

 

 «Je ne peux être d’accord avec son internement»

 

Fin du premier acte. Abdallah Ait Out entame son parcours d’ «interné» par l’annexe psychiatrique de Lantin. Et très rapidement, les médecins qui ont à connaître de son cas estiment qu’une grosse erreur a été commise en leur envoyant ce type qui est sensé être «dément». D’une part, pour eux il ne l’est pas du tout mais en plus ils ont immédiatement la conviction d’avoir à faire à un psychopathe qui a berné les experts judiciaires. Dans les documents que nous avons pu découvrir au cours de nos investigations, il y a notamment cette «note confidentielle» rédigée par le docteur Michel Bataille dès le 5 novembre 2001, soit moins de deux mois après la décision d’internement. Elle est tout à fait explicite :

 

«Concerne : Ait Out Abdallah (…) interné, séjournant actuellement à l’annexe psychiatrique de Lantin. Il s’agit de la part de l’intéressé d’un viol crapuleux sur la personne d’une mineure d’âge de moins de 16 ans, avec violence, ruse et menaces. L’individu est par ailleurs en récidive légale. L’intéressé dit ne pas se souvenir du tout des faits. Il semble avoir commis cet acte odieux sous l’influence de cocaïne et d’ecstasy. En dehors du contexte de la drogue, l’intéressé se montre parfaitement normal, et il se retranche derrière la consommation de drogue pour justifier ou se défendre des faits commis. Pendant tout l’entretien avec lui, il ne fait jamais allusion à sa ou à ses malheureuses victimes. L’intéressé me paraît posséder un noyau psychopathique et de ce fait je ne peux être d’accord avec son internement. Je pense que Ait Out aurait bénéficié beaucoup mieux d’une lourde peine. Je ne vois pas d’ailleurs ce que nous allons pouvoir faire pour lui en défense sociale, mais ceci sera pour plus tard… En tous cas pour l’instant, il séjourne sans heurt à l’annexe, il n’a pas de traitement, n’en demande pas et vraiment on ne voit pas ce qui est à soigner au sens strict du terme. Toute analyse comme celle du psychologue expert (ndlr : Walter Denys) renvoyant à des explications de type analytique dans l’histoire personnelle est à mon avis obsolète par rapport à l’évidence des faits, à leurs récidives et surtout à leurs réalisation sous l’emprise de la drogue. Si on se met à interner tous délits quelconques sous l’effet de la drogue, on pourra multiplier à l’infini les établissements de défense sociale.»

  

«La dangerosité sociale reste entière»

 

Le 29 mai 2002, Abdallah Ait Out dépose ses valises au centre de défense sociale de Paifve. Un lieu où il ne recevra jamais la moindre médication puisque cela ne sert à rien. Moins d’un an plus tard, le 14 mars 2003, il reçoit l’autorisation de participer à des «sorties en groupes et accompagnées». Les médecins qui accèdent à ce souhait de leur «patient» notent cependant dans un rapport confidentiel que l’intéressé à «un important émoussement affectif et une froideur émotionnelle» : «Par rapport aux faits, il apparaît sur la défensive, fuyant soigneusement toute tentative de confrontation ; la gravité de ceux-ci est minimisée ; ils se seraient d’ailleurs selon lui, toujours passés sous l’influence de substance psychoactives et dès lors toute responsabilisation semble difficile.»

 

Le 26 septembre 2003, Ait Out fait l’objet d’un nouveau rapport psychiatrique au Centre de défense sociale de Paifve. Ses examinateurs relèvent une nouvelle fois «des traits de personnalité psychopathiques s’exprimant par la prédominance de l’agir sur la mentalisation, l’impulsivité, la difficulté à utiliser constructivement les expériences antérieures, l’instabilité affective, l’agressivité, le recours au toxiques (…) Du point de vue du D.S.M. IV, sur l’axe 2, Monsieur Ait Out présente un trouble de personnalité antisociale avec des traits narcissiques.(…) Compte tenu de sa personnalité et de ses consommations, la dangerosité sociale reste entière. En outre, il apparaît peu probable qu’une prise en charge psychothérapeutique puisse fournir les garanties suffisantes par rapport à un éventuel risque de récidive».

 

Ce rapport de 2003 mentionne que le fait que «Monsieur Ait Out désirerait (ndlr : déjà !) obtenir une libération définitive via une nouvelle expertise. Il verbalise qu’il se sent actuellement ‘au bout du rouleau’ que la vie en E.D.S est plus difficile qu’en prison parce ‘qu’on est tout le temps face à soi-même’». Confronté à cette demande, les médecins tentent d’évaluer ce qui s’est passé lorsque, dans les années précédentes, Abdallah Ait Out a bénéficié de périodes de liberté conditionnelle. Et ce n’est guère encourageant : «1996 : 2 jours après sa libération, Monsieur Ait Out assiste à une bagarre et reçoit 3 balles perdues dans la jambe. Il est hospitalisé et a des problèmes financiers. Il rompt avec son amie et ne se rend plus au centre de santé mentale. Il recommence à voler et sera à nouveau écroué 7 mois après sa libération conditionnelle. 2000 : 10 mois après sa libération, il est arrêté pour viol. Il a recommencé à boire, à consommer de la drogue et à négliger progressivement ses rendez-vous au centre de santé mentale (…) Les contacts avec l’assistant de justice se sont également dégradés au fil du temps. En 1999, les intervenants (SPS Lantin) soulignaient la remise en question de l’intéressé par rapport à l’échec de sa libération conditionnelle en 1996. Monsieur Ait Out verbalisait son désir de «penser à sa situation de vie affective et professionnelle, avant de sortir et de s’amuser». L’évaluation de la libération conditionnelle prouvera l’inverse. Nous pensons que rien n’a fondamentalement changé : le discours de l’intéressé est identique («je vais travailler, je ne penserai plus à m’amuser, j’ai bien compris… ». En effet, Monsieur Ait Out considère qu’il n’a pas de problèmes. Selon lui «plus rien ne lui fera commettre de nouveaux délits si on lui laisse sa chance»…

 

«Une sortie à l’essai me semble envisageable»

 

En cette fin d’année 2003, les médecins de Paifve constatent donc qu’Ait Out est toujours aussi «dangereux socialement» mais que, dans le même temps, il n’a pas sa place dans leur établissement de défense sociale. L’idée qui sous-tend leur raisonnement est toujours la même : cette personne aurait du faire l’objet d’une peine de prison plutôt que d’un internement où elle ne peut être l’objet d’aucune aide sur le plan thérapeutique. Le désaccord de ces médecins avec l’expertise de Walter Denys qui était à l’origine de l’internement est donc patent. Ce dernier reçoit donc une nouvelle mission qui lui commandée par la commission de défense sociale de Lantin : «déposer rapport décrivant l’état mental actuel de l’intéressé (…) et dire s’il relève encore de la loi de Défense sociale». A cette fin, Walter Denis rencontre Ait Out, le 20 novembre 2003. Le rapport que cet expert produit deux jours plus tard n’est rien d’autre qu’une confirmation de sa première expertise de 2001. Pour lui, c’est évident, tous les autres médecins qui ont rencontré Ait Out ont tort : Abdallah n’est pas un psychopathe.

 

Extrait : «Lorsqu’en 2001, j’avais écarté la notion de personnalité antisociale, c’était au profit d’un trouble essentiellement relationnel lié à une carence affective ancienne et prolongée et à une faible valorisation de l’image personnelle. J’avais en effet relevé les élément suivants fort peu présent dans un contexte de psychopathie : le sujet ressent le besoin de s’étendre sur sa vie personnelle…, une prise en charge à laquelle il dit tenir beaucoup…, destabilisé à cause des soupçons qui pesaient sur lui…, une fort mauvaise image de soi. J’y ajouterai l’état manifestement dépressif avec pessimisme (…) et les sentiments de honte qu’il dit connaître en repensant à deux ans de distance aux faits en cause. Ceci non plus n’est pas compatible avec un fonctionnement psychopathique.». Que recommande le docteur Denys ? «Une sortie à l’essai me paraît pouvoir être envisageable mais si elle survient, elle devra être soigneusement préparée (gestion financière, support psycho-social durable… et organisation de la vie).». A la suite de ce rapport, Ait Out reçoit l’autorisation de la commission de défense sociale d’effectuer des sorties non accompagnées. Le récidiviste est donc déjà en semi-liberté, moins de trois ans après le viol de Christine H.

 

Le 27 janvier 2004, les médecins de Paivfe prennent acte de la contre-expertise du Docteur Denys : «Nous n’avons pas le même avis quant à l’évaluation psychologique et psychiatrique de l’intéressé et nous maintenons nos conclusions (rapport spécialisé du 26 septembre 2003)». 9 mois plus tard, ils se penchent une nouvelle fois sur le cas Ait Out (rapport du 28 octobre 2004) et ils confirment leur analyse de la situation : «En dépit de la dernière décision de la commission de défense sociale (ndlr : autorisation de sorties non accompagnées) et du contenu de la contre-expertise du Docteur Denys, nous restons persuadés de la prégnance des traits antisociaux et psychopathiques de la personnalité du sujet et du risque de récidive («dangerosité sociale… entière»).» C’est aussi un embarras certain qui filtre au travers de ce rapport. D’une part, les médecins confirment leur point de vue sur le fait que «la place de ce sujet en défense sociale nous pose toujours question, entre autre, sur le plan thérapeutique.(…) Nous doutons que la notion de ‘déresponsabilisation’ découlant de la mesure d’internement (maintien de ce statut) puisse contribuer pour Monsieur Ait Out à une ébauche de changement ou de remise en question de ses comportements déviants et délictueux». Mais dans le même temps, la libération d’Ait Out qui se profile à l’horizon leur pose également question : «Rappelons les échecs des mesures de faveurs antérieures au travers notamment de récidives rapides».

 

Pendant ce temps, Abdallah Ait Out continue à préparer sa remise en liberté. Lors de ses sorties, il cherche déjà un appartement et conçoit comme projet de s’installer en région liégeoise. Il obtient aussi l’aval du «Service Epsylon», un service de santé mental situé à Herstal, aux fins d’assurer son suivi lorsqu’il sera libre. Le 2 juin 2005, un assistant social d’Epsylon écrit une lettre au Centre de défense sociale de Paifve : «Nous vous confirmons que nous acceptons de poursuivre le traitement médico-psycho-social entamé avec Mr Ait Out.» Une situation assez surréaliste dans la mesure où Abdallah Ait Out n’a jamais fait l’objet d’aucun traitement à Paifve pour les raisons que nous avons déjà longuement exposées.

 

En parallèle l’avocat d’Ait Out écrit à la Commission de défense sociale pour demander sa libération. Dans la foulée, le 16 juin 2005, Ait Out fait l’objet d’une dernière évaluation psychiatrique à Pfaive. Les médecins de l’EDS maintiennent leur avis : l’intéressé est une personne anti-sociale, un psychopathe dont la dangerosité sociale reste entière et il présente un risque important de récidive. De plus, ils n’affirment pas croire à la validité de l’accompagnement médico-psycho-social dont leur patient pourra bénéficié lors de son éventuelle libération. Mais comme la place d’Ait Out n’est pas non plus en Centre de défense social, les médecins de Paifve entrouvent tout de même la porte à sa libération en conclusion de leur rapport :

 

«Monsieur Ait Out souhaite obtenir de la Commission un accord de principe pour une libération (…) A ce jour, il répond donc aux conditions matérielles minimales relatives au plan de reclassement (occupation, logement, source de revenus et conventions de moyens). Les contre-indications relevées dans nos précédents rapports demeurent, à nos yeux, et sont principalement associées aux traits psychopathique et antisociaux de la personnalité de l’interné et aux risques de récidive. Nous sommes toutefois conscients du peu d’évolution possible pour ce type de profil clinique et de la nécessité de pouvoir envisager, de manière claire et ‘humaine’, les perspectives d’avenir de tout interné»

 

La patate chaude est ainsi transmise en l’état à la Commission de défense sociale près l’annexe psychiatrique de la prison de Namur, laquelle est présidée par Henry Pol Godin (on y trouve aussi un médecin psychiatre, un représentant du parquet de Liège, une avocate). Le 30 juin 2005, cette CDS constate qu’«il résulte du dossier et des débats à l’audience qu’il existe un doute sur l’état mental de l’interné qui pourrait ne plus ressortir à la commission de défense sociale». Pour être fixée sur ce point et trancher les désaccords qui ont opposés l’expert Denys au médecins de Paifve pendant les années précédentes, la CDS donne mission à l’expert psychiatre Pierre Lux «de dire dans un rapport motivé si l’état actuel de l’interné relève encore de la loi de défense sociale (…) en vue de l’examen d’une libération définitive».

 

Dangereux mais pas dément

 

Ce rapport est déposé le 10 octobre 2005 et il est accablant pour Walter Denys. Le docteur Pierre Lux a soumis Abdallah Ait Out au test de psychopathie de Hare et ce dernier a obtenu un score très élevé de 25 points (ndrl : ce qui est un score très élevé). La conclusion de l’expert est claire et nette : «Ni arriération mentale, ni psychose, ni démence (…) On a évidemment affaire à une personnalité anti-sociale, avec une importante composante narcissique». Les traits de psychopathie relevés par ce psychiatre sont extrêmement nombreux : «Loquacité/ Charme superficiel, surestimation de soi, tendance au mensonge pathologique, duperie/manipulation, absence de remords ou de culpabilité, affect superficiel, insensibilité, manque d’empathie, faible maîtrise de soi, apparition précoce de problèmes de comportement, incapable de planifier (long terme + réaliste), irresponsabilité, incapable d’assumer la responsabilité de ses faits et gestes, délinquance juvénile, violation des conditions de liberté conditionnelle, diversité des types de délits commis.»

 

Et les attaques de front contre l’expert Denys se succèdent. On l’a vu au début de cet article, non seulement le premier psychiatre estimait que Ait Out était en état de démence au moment du viol de Christine H. mais, pour lui, il l’était encore trois mois plus tard lorsqu’il avait rencontré l’inculpé à Lantin. Pierre Lux s’inscrit en faux : le contenu de l’entretien entre Denys et Ait Out démontrerait au contraire que l’inculpé était «parfaitement orienté dans le temps et dans l’espace, comprenait bien les questions et n’y répondait jamais à côté. Au moment de l’interview, il n’est certainement pas dément ! »

 

Et le nouvel expert de préciser «qu’Ait Out n’est pas dément non plus au moment des faits. Rien dans les dépositions des uns et des autres ne permet de reconnaître aucun des symptômes de la démence. Par contre, le prévenu s’est comporté comme un parfait psychopathe. La conclusion de l’expert au diagnostic de démence est donc incompréhensible. Le fait que Ait Oud aurait été sous l’effet de l’alcool et de divers psychotropes’ ne justifie en rien le diagnostic de démence, pas plus qu’on n’appellerait dément un automobiliste qui sous l’effet de l’alcool tuerait un piéton. (…) La motivation qui déterminé l’internement de Ait Out était une erreur de diagnostic (…). Le vrai diagnostic de trouble anti-social de personnalité (anciennement psychopathie ou sociopathie) a été négligé par la première expertise».

 

«Potentiellement aussi dangereux qu’au premier jour »

 

A partir de ce constat, le docteur Lux ne peut malheureusement tirer qu’une seule conclusion : que ce soit d’un point de vue légal ou thérapeutique, la place d’un psychopathe tel Ait Out n’est pas dans un Centre de défense sociale mais en prison : «Ait Out ne relève pas de la loi de défense sociale ni maintenant, ni à l’époque de son internement. Cette affirmation repose sur le libellé exact dans cette loi des motifs d’internement. De plus, les éléments de structure de sa personne excluent toute intervention thérapeutique que ce soit, tant médicamenteuse que psychologique. La bonne conduite signalée à l’E.D.S. n’est pas une objection. Elle est seulement l’effet d’un encadrement institutionnel strict sur une personne qui n’a pas de règles intériorisées pour se bien conduire seul. Attention que cet avis n’entraîne aucune affirmation sur la non dangerosité sociale de l’intéressé. Je pense qu’il reste potentiellement aussi dangereux qu’au premier jour. Mais la dangerosité sociale ne suffit pas à elle seule à prononcer un internement. D’ailleurs si cette erreur d’aiguillage n’avait pas eu lieu, il aurait dû purger de lourdes peines de prison, et la société serait pour de nombreuses années encore à l’abri de ses possibles erreurs de conduites».

 

En décembre 2005, la Commission de défense sociale constate donc qu’Abdallah Ait Out ne relève pas de la défense sociale et elle prononce sa libération définitive. Le parquet ne fait pas appel de cette décision. Techniquement, il n’y a aucun reproche à faire : tant pour l’internement en 2001 que pour la libération en 2005, les décisions ont été prises sur base d’avis d’experts reconnus comme tels par la justice. Ces experts eux-mêmes, même si leur avis ont été totalement divergeant, plaideront chacun la bonne foi. N’empêche. Le risque de récidive était clairement identifié et Ait Out était décrit comme dangereux en raison de sa personnalité anti-sociale. Aurait-il fallu alors le libérer à l’essai ? Pas sûr que cela ait tenu la route juridiquement puisqu’en 2005, les dernières expertises estimaient que l’intéressé ne relevait plus de la défense sociale. En plus, nous fait remarquer un juriste, «un interné qui commet un acte pendant une libération à l’essai est toujours considéré comme irresponsable. Dans un tel cas de figure, si ce devait être bien lui le coupable dans l’affaire des petites liégeoises, il aurait une nouvelle fois échappé à un procès pénal.». In fine, on pourrait encore se dire qu’il aurait mieux fallu alors de le laisser séjourner à Paifve. Mais là encore, les avocats d’Ait Out aurait eu beau jeu de contester une telle décision qui aurait été contraire à l’avis d’un expert assermenté qui estimait que ce n’était plus sa place. C’est donc bien en 2001 que l’erreur fatale a été commise dans ce dossier, au moment où Ait Out a été interné plutôt d’aller en prison pour une longue peine.

 

Abdallah Ait Out prétend avoir été lui-même la victime d’abus sexuels

Dans notre précédente édition, nous prenions acte des déclarations qui nous avait été faites par le grand frère d’Abdallah, Mohamed Ait Out. Celui-ci nous laissait entendre qu’il n’y avait pas trace d’un quelconque évènement dans l’enfance de l’assassin présumé de Nathalie et Stacy qui aurait pu le faire disjoncter. Dès lors, nous avions émis une hypothèse à propos du parcours de vie d’Abdallah : «Ce serait donc l’histoire d’un type qui n’a pas souffert et qui a fait souffrir…». Avec une semaine d’investigation supplémentaire, il nous apparaît que c’est fort heureusement que nous avions utilisé le conditionnel. Dans les rapports de psychiatres et de psychologues consacrés à l’intéressé, il apparaît en effet que son enfance et son adolescence n’auraient pas été toutes roses. S’il nous semble incontournable d’apporter ces précisions supplémentaires, on les accueillera aussi avec la prudence qui s’impose puisqu’elles ressortent de confidences faites par Abdallah Ait Out à différents thérapeutes au cours de ces dernières années. En d’autres termes, il s’agit de regards portés sur son passé par une personne qui, selon sa dernière expertise mentale en date est psychopathe doté d’une «tendance au mensonge pathologique» et d’une «incapacité d’assumer la responsabilité de ses faits et gestes». En outre, s’il devait se confirmer qu’Abdallah Ait Out était le ou l’un des coupables des horribles faits commis à Liège, il évident que ses tourments passés, fussent-ils avérés, ne pourraient lui servir de causes d’excuse.

 

1. Victime de faits de maltraitance durant sa petite enfance ?

A ses psychiatres, Ait Out présente son enfance comme difficile, dans un milieu pauvre, et avec un père extrêmement sévère, alcoolique, analphabète et parfois violent. En juin 2001, il déclare à un psychologue : «Quand on faisait des bêtises, il nous mettait dans la cave et nous attachait parce qu’on s’enfuyait pas le soupirail». Plus tard, son père le soutiendra pendant ses ennuis judiciaires lors de divers retour en Belgique.

 

2. Victime d’abus sexuels au sein de sa famille ?

Au cours de plusieurs interrogatoires par des psy, Abdallah Ait Out a fait état d’abus sexuels dont il aurait été victime au sein de sa famille entre ses 4 et ses 17 ans. En juin 2001, il déclare : «Mon enfance a été fort perturbée ; on m’a fait des attouchements depuis que je suis jeune ; j’avais quatre ans quand ça a commencé. Qui ? Des hommes et même des femmes. Oui, certains de ma famille… mais je n’aime pas en parler. C’est pour ça que j’ai tripoté une jeune nièce en 1993, une fille de ma sœur». A d’autres psy, il dira encore : «On me touchait depuis que j’étais tout petit. Je pensais que c’était normal quand j’étais petit, et même après quand j’ai grandi (…) C’est avec l’affaire Dutroux que j’ai compris». A d’autres occasions, Abdallah expliquera avoir victime d’abus sexuels de l’un de ses frères et même de l’une de ses sœurs.

 

3. Livré à lui-même à l’âge de 17 ans.

En 1984, le père et la mère d’Ait Out décident de retourner vivre au Maroc. A l’époque, Abdallah qui a 17 ans et son frère Mustapha qui est d’un an son cadet refusent d’accompagner leur parents. Les deux ados fuguent, ce qui ne reporte pas le départ des parents. Mustapha et Abdallah ressentent alors un profond sentiment d’abandon et ils sont livrés à eux-mêmes. Abdallah Ait Out déclare à cet égard : «Je suis resté dans la rue avec mon frère, on s’est caché, je dormais chez des copains, on travaillait dans un café et on a fini par louer un studio». C’est aussi à cette époque que commence le parcours délinquant d’Abdallah Ait Out.   

 

4. La perte tragique de Mustapha qu’il considérait être son jumeau

Deux ans après le départ de ses parents au Maroc, Mustapha le frère préféré d’Abdallah avec lequel il avait fugué, se tue dans un accident de voiture. Le conducteur avait trop bu. Abdallah était à bord du véhicule. C’est un moment tragique dans son existence. Il considérait Mustapha comme son frère jumeau. Il a notamment déclaré à son égard : «Il était plus jeune que moi mais c’est lui qui pensait pour moi, il était débrouillard, les gens croyaient qu’il était plus âgé que moi d’ailleurs

 

22:51 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Assassinat de Nathalie et Stacy (060706)

Enquête publiée dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 6 juillet 2006

Abdallah Ait Out dit «le joueur d’échecs»

Nous avons marché sur les pas du suspect n°1

 

«Pour moi, Abdallah était parfait. Je n’aurais pas vécu avec cet homme pendant six mois si il avait été violent ou méchant avec moi». Si l’on en croit cette seule et brève déclaration qu’accepte de nous faire son ancienne petite amie – Christelle, serveuse occasionnelle au Café «Les Armuriers», Abdallah Ait Out était un amant charmant et attentionné. Pourtant, c’est le même personnage qui est aujourd’hui – et pour de bonnes raisons- le suspect numéro 1 dans le cadre de l’enquête de l’assassinat de Stacy et de Nathalie (Ndlr : Au moment de boucler cet article, les résultats des analyse d’ADN pouvant confondre leur bourreau n’étaient pas encore connus).Docteur Jeckyl et Mister Hyde ? Qui est vraiment ce délinquant récidiviste que tout accuse dans l’horrible assassinat des fillettes du quartier Saint-Léonard ? Autant que faire se peut, nous avons suivi sa trace, depuis son enfance jusqu’aujourd’hui. S’il devait s’avérer qu’Abdallah Ait Out est bien le pervers criminel qui a enlevé la vie à deux petites filles, on pourrait sans hésitation l’appeler «le tueur silencieux» : partout où il est passé durant ses dernières décennies, et il a beaucoup déménagé, le violeur n’a soit laissé aucun souvenir à ses voisins ou alors, le plus souvent, il a laissé l’empreinte d’un homme réputé calme, discret, voire même serviable. Si la culpabilité de l’intéressé devait être confirmée, son aspect très «normal» et son étonnante capacité à cacher sa perversité seraient des éléments de nature à faire froid dans le dos. Il se confirmerait alors qu’Abdallah Ait Out est bel et bien un psychopathe doué d’une intelligence et de facultés d’adaptation redoutables. «C’est en effet un grand stratège, on pourrait aussi le surnommer le «joueur d’échecs», nous dit d’ailleurs l’un des médecins qui a eu à connaître l’inculpé.    

 

D’origine marocaine, le suspect principal dans le dossier Nathalie et Stacy est né à La Hestre le 23 juillet 1967. A l’époque, ses parents sont domiciliés à Anderlues. Dans cette famille, il y a huit frères et sœurs et Abdallah est l’un des plus jeunes. Il est à peine âgé de deux ans lorsque son père décide de s’installer en région liégeoise, rue Mathieu de Lexhy à Grâce-Hollogne. Cinq ans plus tard, la famille déménage de nouveau pour élire domicile dans une maison située dans une impasse, à proximité immédiate de la Place de l’Eglise à Grâce-Hollogne. C’est à cet endroit qu’Abdahlah Ait Out passe l’essentiel de son enfance, soit jusqu’à ses 17 ans. Vu les faits dont il est actuellement suspecté mais aussi en raison de ses antécédents judiciaires, on se prendrait facilement à fantasmer sur un milieu familial difficile. Ainsi, on verrait bien grandir le meurtrier présumé de Nathalie et Stacy dans un environnement rappelant celui dépeint par Ettore Scola dans son inoubliable «Affreux, sales et méchants»… Mais rien de tout cela.

 

Dans les environs d’Engis, nous avons retrouvé Marianne Collin, une dame qui a connu les Ait Out à l’époque : «Les souvenirs dont je vous parle datent d’un temps où je devais avoir 13 ou 14 ans. Je me rappelle assez bien de cette famille marocaine qui habitait dans l’impasse Braibant. J’ai joué avec l’une des sœurs aînées d’Abdallah… Les Ait Out étaient des gens sans histoire, polis mais très discrets. Les gosses semblaient bien élevés. Ils ne se signalaient pas par des dégradations ou des chapardages. Au contraire, ils étaient fort calmes et il semblaient très curieux de tout». Le père de ce témoin vit encore place de l’Eglise et il ne se souvient pas du tout des Ait Out qui habitaient à moins de cinquante mètres de chez lui. C’est une information en soi…  «Il n’est pas nécessaire qu’une famille dysfonctionne pour produire des psychopathes», décode un expert psychiatre qui travaille régulièrement pour les tribunaux belges. «Des gens qui sont atteints d’un tel handicap aux relations sociales et qui n’ont pas le moindre sens moral, on en trouve dans tous les milieux sociaux et dans toutes les configurations familiales. Mais on peut aussi faire le raisonnement inverse : des gens biens, doués d’altruisme, de bonté et de générosité, on les trouve aussi dans tous les milieux, même ceux qui sont qualifiés de difficile».

 

 «Je reste persuadé de l’innocence de mon frère» 

 

Il n’empêche qu’une enfance à la Oliver Twist aurait pu être, sinon une justification ou une cause d’excuse, à tous le moins un début de circonstances atténuantes pour le suspect Ait Out. Mais à en croire le propre frère de l’intéressé qui nous a reçu brièvement devant son domicile dans les environs d’Ans, les avocats d’Abdallah ne pourront même pas plaider en ce sens lors d’un prochain procès d’Assises que certaines sources proches de l’enquête judiciaire actuelle jugent déjà inéluctable. «Tant que les résultats des analyses ADN n’ont pas parlé, je reste persuadé de l’innocence de mon frère», nous dit Mohamed Ait Out avant de nous préciser qu’il ne voit pas trace d’un quelconque évènement dans l’enfance d’Abdallah qui aurait pu le faire disjoncter. Ce serait donc l’histoire d’un type qui n’a pas souffert et qui a fait souffrir…  

 

Quelques semaines avant ses 18 ans, le 2 juillet 1985, Adallah Ait Out décide de quitter le nid familial. Une expérience de très courte durée. Cinq mois seulement pendant lesquels, il va vivre rue Grande à Grâce-Hollogne. Dès le 11 décembre 1985, il s’installe officiellement chez son frère aîné Mohamed. Ce dernier a 15 ans de plus que lui et il habite une zone résidentielle assez chique du côté d’Ans (région liégeoise). Aujourd’hui encore, le grand frère demeure dans cette belle maison bourgeoise qui est protégée par un système de caméras. Lorsque nous sonnons à sa porte, le chien aboie longtemps avant que Mohamed nous ouvre enfin. Cet homme aux cheveux grisonnants a un regard qui nous rappelle celui de son frère mais ce qui frappe le plus c’est son air terriblement accablé; Mohamed Ait Out semble porter tout le poids de la terre sur ses épaules : «Avec toute cette histoire, j’ai arrêté le boulot. J’ai fait coupé le téléphone.Je reste chez moi et j’essaye d’encaisser le coup mais c’est très difficile.». On l’a déjà mentionné plus haut, Mohamed veut continuer à croire que son frère est innocent : «Je ne peux pas imaginer que c’est lui».

 

Lorsque nous lui rappelons qu’Abdallah tire tout de même derrière lui un encombrant passé judiciaire, Mohamed tente maladroitement de relativiser les crimes passés du petit frère : «On m’a parlé des déclarations de Nadia dans Ciné-Télé Revue. Elle a exagéré». Exagéré ? Dans notre édition de la semaine dernière, Nadia E., la nièce d’Abdalah Ait Out témoignait pour la première fois des sévices sexuels dont elle a du souffrir dès l’âge de 6 ans et jusqu’à ses 12-13ans. L’auteur des faits, son oncle Abdallah, profitait des périodes où il était hébergé chez sa sœur pour aller se glisser, la nuit, dans son lit. Aujourd’hui encore, Nadia n’est pas remise de ces années d’abus sexuels répétés et elle a notamment ces phrases qui en disent long sur son état psychologique : «Impossible d’aller dormir sans penser à ce qui s’est passé pendant si longtemps. Je suis foutue à cause de cela. En apparence, je suis encore en vie mais en réalité ce salop m’a tué… Je pourrais aussi formuler cela autrement : il aurait mieux fait de me tuer que de me laisser avec ce poids là !»  Exagéré ? Abdallah Ait Out a été condamné à 5 ans de prison en 1994 pour les faits dont il s’est rendu coupable à l’encontre de sa nièce et aucun avocat de ce pervers sexuel n’a jamais crié à l’erreur judiciaire…

 

Dans le même veine, Mohamed nous lance aussi cette petite phrase sur le deuxième fait qui a valu a Abdallah d’être arrêté en 2001 : «Mon frère a agit sous l’effet de la drogue. La jeune fille de Flémalle avait 14 ans mais par la suite on l’a vue et elle en faisait au moins 19 !»  Rappelons ici la véritable teneur des faits évoqués par Mohamed. Ce soir de printemps 2001, il n’était pas question de drogue. Abdallah avait été interpellé par des connaissances dans un débit de boissons. Celles-ci l’avaient raillé sur le fait qu’il avait été condamné pour des faits de pédophilie. Très énervé, Abdallah avait d’abord voulu en découdre avant d’en être dissuadé par certains de ses copains. Il avait alors pris sa voiture et voyant une jeune fille sur sa route, il l’avait agressé à coup de pierres avant de la violer. Il laissait ensuite sa victime dénudée et anéantie dans une petite rue, près du Croteux à Grâce-Hollogne (ndlr : Nous sommes allés sur place : c’est à trois cent mètres à vol d’oiseau de l’endroit où Julie et Melissa ont été enlevées en juin 1995). Cette gamine de 14 ans avait ensuite été recueillie par des habitants du lieu. On voit mal en quoi l’argument selon lequel la victime de Flémalle aurait eu l’allure d’une «fille de 19 ans» serait une quelconque cause d’excuse…

 

A moins, bien entendu, d’épouser la logique de psychopathe de l’auteur des faits. Comme l’a révélé le journal télévisé de RTL-TVI, Abdallah Ait Out a aussi une tendance à revisiter son passé d’une manière très particulière. Interrogé le 14 juin 2006, il passe sous silence les années d’abus sexuels infligés à sa nièce évoquant plutôt un fait ponctuel lié à une pulsion incontrôlée qui se serait produite au moment où Nadia E. était déjà adolescente : «Sur le moment, j’avais été pris d’une envie que je n’avais pas pu maîtriser. Je me suis relativement vite rendu compte de ce que je faisais. J’ai arrêté et j’ai quitté la maison où je me trouvais pour garder les enfants de ma sœur. (…) Un pédophile est un individu attiré par les enfants ce que je ne ressens absolument pas en moi. L’attirance que j’ai ressentie envers Nadia était une attirance envers une jeune fille qui était déjà formée et qui selon moi n’était plus à considérer comme un enfant.». Insistons : Nadia a du subir la présence de son oncle dans son lit dès l’âge de 6-7 ans et elle a été abusée pendant plusieurs années… A propos de la jeune fille violée à Flémalle, Abdallah joue aussi sur l’âge de la victime qui «à ses yeux n’était plus une enfant». Un peu comme s’il considérait que violer une personne majeure était un acte «acceptable»… : «En roulant sur une petite route, j’ai croisé ou dépassé une jeune fille qui promenait un chien. Je me suis arrêté, j’étais toujours en rage. Je ne sais pas ce qui s’est passé dans ma tête mais j’ai embarqué assez violemment la fille dans la voiture et je l’ai violée complètement. Je l’ai fait ensuite sortir de la voiture. Cette jeune fille était mineure, 15 ou 17 ans si mes souvenirs sont bons et de nouveau, comme pour Nadia, elle n’était plus à mes yeux une enfant.»

 

Nous aurions aimé confronter le grand frère Mohamed avec la réalité des faits. Mais, visiblement épuisé et las, l’homme ne nous en laisse pas le temps : «Je n’ai pas envie d’en dire plus. J’attends comme tout le monde de voir ce que les expertises scientifiques révéleront». Nous lui proposons de le revoir plus tard, au moment éventuel où des preuves irréfutables apparaîtraient à l’encontre d’Abdallah. L’homme hésite. Finalement il refuse. La porte de la villa d’Ans se ferme. Fin de l’entretien. On peut comprendre cette attitude : la famille d’Abdallah est complètement retournée par ce qui se passe en ce moment. Mais dans le même temps plusieurs questions restent ouvertes laissant la place à des supputations qui ne sont peut-être pas justifiées. Dont celle-ci : le suspect a-t-il toujours été surprotégé par une famille qui en serait devenue myope à son égard ? C’est ce que nous laissait entendre Nadia la semaine dernière : «La pression familiale est devenue insupportable. J’étais la mauvaise. Celle par qui le scandale était arrivé. J’aurais dû la fermer, voilà ce qu’on attendait de moi! Plus personne ne me parlait dans la famille.» 

 

A 20 ans, Abdallah décroche un emploi de soudeur salarié et il se domicilie chez son grand frère Mohamed et c’est précisément à ce moment que commence sa carrière connue de pervers sexuel : il s’en prend à sa nièce de 7 ans, Nadia E.

 

Nous sommes maintenant en 1987-88. Ait Out fréquente régulièrement un café situé à Flémalle, le «Mont Michel». Sur place, des clients qui l’on bien connu le décrivent comme un «type d’apparence normal». «En tous cas, je n’aurais jamais cru qu’il était pédophile.Je l’ai vu plusieurs fois avec des copines, c’était des filles majeures», précise l’un d’eux. A quoi s’intéressait Ait Out ? «La boxe était sa véritable passion. Il s’entraînait dans un club des environs». Un type violent ? «Il ne fallait pas le provoquer, il était assez soupe au lait. Mais pour autant, ce n’était pas quelqu’un qui cherchait lui-même les problèmes», explique un homme accoudé au bar du Mont Michel. Ses fréquentations ? «Abdallah faisait régulièrement des virées avec plusieurs membres de la famille C.», nous affirme aussi l’un de ses anciens copains entre deux gorgées de Jupiler. (ndlr : Certaines personnes de la famille C. sont bien connues de la justice, à Grâce-Hollogne, dans le cadre de divers petits trafics et de vols. Ces personnes avaient été interrogées dans le cadre de l’enquête sur l’enlèvement de Julie Lejeune et Melissa Russo parce qu’il était apparu qu’elles avaient eu des contacts avec certains suspects dans le dossier Dutroux et consorts. Que le monde est petit…). 

 

 Transparent, incolore, inodore

 

En novembre 1990, Abdallah se domicile chez un autre de ses frères qui est de deux ans son aîné. Officiellement, Il cohabite aussi à cette époque avec sa sœur et son beau-frère Jamal O. Tout le monde loge dans un petit appartement au rez-de-chaussée situé rue du Geï à Saint-Nicolas. Mme Esposito qui était voisine de palier de cette famille se souvient de «gens très biens» et «toujours prêts à rendre service». Elle n’a jamais eu le moindre problème avec eux. Pas de bruit, pas de cris. Une famille très discrète. En bref R.A.S.! Mais visiblement, Abdallah a la bougeotte et les déménagements succèdent aux déménagements. Toujours dans la même zone géographique. Le 24 janvier 1992, il se domicilie rue Xhavée à Saint-Nicolas comme isolé et, un an plus tard déjà, il revient s’installer à Grâce-Hollogne, rue Jean Volders. Abdallah habite donc officiellement à cette adresse lorsqu’il est arrêté pour avoir violé sa nièce en 1994. Cela a fait du bruit ? Rien du tout! Personne dans la rue, pas même la boulangère qui vend son pain aux habitants du coin depuis des lustres n’a gardé de souvenir du personnage. «Le suspect dans l’affaire Stacy et Nathalie a habité ici ? Première nouvelle», nous dit une dame qui habite depuis des années dans la maison qui fait face au petit bungalow occupé naguère par Abdallah… Le domicile suivant de l’assassin présumé de Nathalie et Stacy est connu : Lantin où il réside pendant 21 mois. Début 1996, lorsqu’il recouvre la liberté, il reste sans domicile fixe – en tous cas officiellement- jusqu'au 4 juillet 2000.

 

C’est à cette date qu’Abdallah Ait Out se rend à l’administration communale pour signaler qu’il réside dans un kot qu’il loue au sein d’une grande maison bourgeoise de la rue Hullos, près du centre-ville de Liège. Les locataires actuels n’ont pas de souvenirs de leur tristement célèbre prédécesseur. «Nous sommes arrivés ici en 2003, à une époque où il n’était déjà plus là. Mais on sait qu’il a habité les lieux parce que du courrier est encore arrivé à son nom. On l’a remis au propriétaire.» Ce dernier n’est guère plus disert : «Il y a quelques jours, j’ai remis le courrier à la police. Nous sommes propriétaires depuis 2003, nous n’avons donc pas connu ce monsieur». Nous rencontrons aussi un voisin direct de l’immeuble où séjournait Abdallah : «J’habite ici depuis trente ans et je connais parfaitement l’immeuble où vous me dites que Ait Out a habité. Mais, personnellement, il ne m’a laissé aucun souvenir». Transparent, incolore, inodore…

 

Dès le 20 avril 2001, Abdallah Ait Out a un nouveau domicile : Route de Glons à Pfaive. Mais cette adresse-là, il ne l’a pas choisie. C’est celle du Centre de défense sociale où il est interné à la suite du viol de la jeune fille de 14 ans sur les hauteurs de Flémalle. S’il se retrouve là, c’est à la suite d’une expertise –elle ne fait paraît-il que deux pages- rédigée par le psychiatre Walter Denis. Ce dernier a déclaré Ait Out irresponsable de ses actes et donc il a échappé à un procès et à un emprisonnement. Des membres du personnel du Pfaive s’en sont confiés dans plusieurs quotidiens : pendant les quatre années qu’il séjourne à Pfaive, Abdallah Ait Out est un patient modèle. Il participe sans difficulté aux activités et se soumet aux traitements que les médecins lui prescrivent. R.A.S. Encore une fois… De plusieurs sources autorisées, il ressort qu’à l’occasion de ces nombreux rapports avec la justice ou avec des psychiatres et autres membres du personnels soignant de Pfaive, Abdallah Ait Out est une personne intelligente qui s’exprime avec cohérence, maniant son argumentation avec beaucoup de logique et même une certaine anticipation par rapport à ce qu’on pourrait lui rétorquer comme contre argument. «C’est en effet un grand stratège, on pourrait le surnommer le «joueur d’échecs. Il essaye toujours d’avoir deux coups d’avance. Il a l’esprit du mal ! Son seul point faible, c’est sa famille. Là, c’est tabou. Il ne veut pas en parler», nous dit d’ailleurs un des médecins qui a eu à connaître l’inculpé.   

 

 Erreur de diagnostic

 

Lors de son passage à Pfaive, plusieurs médecins et intervenants en arrivent à considérer qu’une grossière erreur de diagnostic est à la base de l’internement d’Abdallah Ait Out. Ce type, ils le jugent responsable de ses actes et ils en tirent comme conclusion que sa place aurait été en prison plutôt que dans un centre de défense sociale. Saisie des faits, la commission de défense sociale réagit dans un premier temps en demandant à l’expert Walter Denis de réexaminer Abdallah. Ce psychiatre confirme son diagnostic. En réaction, les médecins de Pfaive continuent à contester le fait qu’Ait Out puisse être considéré comme un malade irresponsable de ses actes pour lequel ils pourraient être d’une quelconque aide sur un plan thérapeutique. C’est un autre expert, le docteur Pierre Lux, qui est amené à trancher la question. Il examine Abdallah et il estime lui aussi que ce patient ne relève pas de la défense sociale et cela même, note-t-il dans son rapport, «si cela ne veut pas dire que l’intéressé ne représente pas un danger pour la société». Selon nos informations, ce rapport du docteur Pierre Lux ne laisse planer aucun doute sur le fait qu’Abdallah ait est un vrai psychopathe, un homme extrêmement manipulateur. Que ce soit durant ses nombreuses auditions en justice ou devant du personnel médical, il n’a d’ailleurs jamais exprimé le moindre remord quand aux actes criminels qu’il a posé. Il en est totalement incapable. «Son passé le laisse complètement froid, totalement insensible. Il n’a aucune capacité de remise en question par rapport à des faits qu’il ne peut contester avoir commis, la compassion envers ses victimes, même a posteriori, n’existe pas», nous précise une source autorisée au sein de l’enquête actuelle. Et cette même personne de se dire bien consciente qu’il faudra «jouer fin avec cet inculpé qui n’avoue jamais. On a relu le dossier de la petite flémalloise. La victime l’avait reconnue derrière une glace sans teint au milieu d’autres personnes. Mais il continuait à nier en prétendant qu’elle était folle. Il a finalement été confondu par l’ADN et on ne lui a même plus demandé des aveux».

 

Fin décembre 2005, la commission de défense sociale décide de libérer Abdallah Ait Out en considérant que c’est à tort qu’il se trouve à Paifve. Les psychiatres s’accordent généralement aujourd’hui pour estimer que les psychopathes ne peuvent être considérés, comme on le faisait encore il y a trente ans, au titre de «débiles moraux». En d’autres termes, ces personnes ont une structure psychique anormale mais celle-ci ne peut être assimilée à une «maladie mentale» qui pourrait être soignée. «Pour prendre une comparaison», nous précise un psychiatre, «on ne va dire d’un mongole qu’il est malade mais plutôt qu’il souffre d’un handicap. Le psychopathe, c’est aussi un handicapé. Il a un défaut génétique du cerveau, c’est en tous cas ce que pense de plus en plus de gens dans la profession actuellement». Où se trouve la place de ces gens dangereux pour la société ? «Pas en asile psychiatrique ou en centre de défense sociale», nous confirme ce psychiatre. «Ils doivent se trouver en prison parce qu’ils sont responsables de leur actes mais peut-être faudrait-il envisager la création de sections spéciales pour ce type de profil». Puisqu’on ne peut pas soigner ces gens, est-il prudent de libérer ? «On n’a pas encore trouver le moyen de laver leur cerveau. Le temps ne change rien à leur structure psychique», nous dit ce psy…

 

Un type «discret et gentil»

 

Ait Out ne pouvant être redirigé vers un établissement pénitentiaire, vu qu’on ne pouvait le juger une deuxième fois pour les faits de 2001, retrouve donc la liberté à la toute fin de l’année 2005. Il va s’installer dans le quartier Saint-Léonard à Liège où il loue, à partir de février 2006, un petit appartement au dessus d’une épicerie turque. Et c’est le même topo que précédemment. Le garçon qui fait le service dans l’épicerie en témoigne : «Quand on l’a arrêté, je ne pouvais pas croire qu’il avait quelque chose à se reprocher. Il venait souvent faire ses courses ici. C’était un type discret et gentil. Je ne comprends pas». Des jeunes avec lesquels nous entamons une discussion sur la place Bonne Nouvelle, tout près de la rue Saint Léonard se souviennent de lui dans les mêmes termes : «Bien sûr qu’il frimait un peu avec son éternel bonnet noir sur la tête, mais c’était un gars plutôt sympa. Il ne nous a jamais fait de problèmes». Son ancienne copine, Christelle est encore plus radicale : «Pour moi, Abdallah était parfait. Je n’aurais pas vécu avec cet homme pendant six mois si il avait été violent ou méchant avec moi».

 

Rue Vivegnis à deux pas de la voie de chemin de fer où les corps de Nathalie et Stacy ont été retrouvés, nous rencontrons aussi Frédéric Vaessen. Ce jeune homme a bien connu Abdallah Ait Out. Ensemble, ils fréquentaient un groupe musical où ils jouaient du djembé. La vertu de ce témoignage est surtout de confirmer le fait que le suspect principal dans cette affaire connaissait bien les rues proches du lieu de dissimulation des cadavres des victimes. Pour le reste, le récit de Frédéric nous renvoie à ce que nous avons entendu à de très nombreuses reprises aux cours des enquête sur les pas d’Abdallah Ait Out : «Il se faisait appeler Abdel. Je ne connaissais pas son vrai passé judiciaire. Il m’avait dit qu’il avait eu des ennuis avec la justice pour des faits de vol et de drogue. Dans notre groupe, il s’est directement mis en valeur parce qu’il avait beaucoup de talent. C’était un excellent joueur de Djembé. Il avait le rythme dans la peau. On a sympathisé. Il est venu chez moi, rue Vivignis. Jamais il n’a fait allusion à des enfants ou à des goûts sexuels bizarres. C’était un gars qui paraissait tout à fait normal et je dirais même qu’il avait un sens certain de l’humour. Pendant les répétitions -deux fois par semaine, où il arrivait toujours à l’heure- on blaguait pas mal. Il avait de la répartie et on s’est tapé de nombreux fou rire. Je n’y a pas cru quand on l’a arrêté mais quand on voit les éléments qui s’accumulent contre lui, je me pose comme tout le monde beaucoup de questions».  

22:37 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Assassinat de Nathalie et Stacy (290606)

Entretien publié dans l’hebdomadaire belge «Ciné-Télé Revue», le 29 juin 2006

 

Nadia, la nièce d’Ait-Out témoigne pour la première fois

«Je ressemblais à Stacy quand il a abusé de moi»

 

Ce lundi 26 juin, au moment de boucler cette édition de Ciné-Télé Revue, Abdallah Ait-Out était encore le suspect numéro 1 dans le cadre de l’enquête sur la disparition de Nathalie (10 ans) et Stacy (7 ans) mais, dans le même temps, aucune preuve matérielle ne l’accablait et il restait présumé innocent. Impossible pour nous de prévoir l’avenir d’une enquête qui pouvait encore connaître des rebondissements importants. Par contre, il était plus aisé de fouiller dans le passé de ce pédophile violent et récidiviste. C’est ainsi que nous avons retrouvé la trace de Nadia E. Cette jeune femme aujourd’hui âgée de 26 ans a accepté de nous recevoir. Abusée pendant plus de six ans par Abdallah Ait Out, elle ne s’est toujours pas remise de sévices sexuels qu’elle a dû subir. On le comprendra aisément, l’arrestation récente de son oncle dans le cadre de l’enquête sur la disparition de Stacy et de Nathalie n’a fait que raviver des souvenirs extrêmement douloureux. Ce que ne nous expose ce témoin dans un récit extrêmement émouvant étaye en tous les cas un fait incontournable : dans les années’80, déjà, les déviances sexuelles d’Abdallah Ait Out le portaient à s’attaquer à une victime qui était exactement dans la même tranche d’âge que les fillettes aujourd’hui disparues. Voici l’histoire de Nadia.

 

- Ces jours-ci, quand la photo de votre oncle, Abdallah Ait-Out a été diffusée dans les médias, cela a du vous faire un fameux choc ?

- En fait, je m’y attendais un peu. Le jour précédant cette diffusion, les enquêteurs s’étaient rendus chez ma mère parce qu’ils étaient à sa recherche dans le cadre de l’enquête sur la disparition de Stacy et Nathalie. N’empêche que… (Ndlr : elle s’interrompt, visiblement émue)

 

- N’empêche que…

- Bien sûr que cela m’a troublé que de revoir sa tête! C’est comme si je vivais une sorte de flash back… A vrai mon dire, mon passé ne m’avait jamais quitté; Avant les terribles suspicions de ces derniers jours, toutes les blessures psychologiques dont je souffrais n’étaient pas du tout cicatrisées… Maintenant, elles sont complètement rouvertes et je ne dors plus. Ce type m’a fait tant de mal! Et moi, je sais de quoi il est capable. J’ai beaucoup regardé les photos des petites disparues et je n’ai pu m’empêcher de m’identifier à la plus petite d’entre elles, celle qui a des cheveux noirs… (Ndlr : des larmes commencent à couler sur son visage) Vous comprenez, je ressemblais à Stacy quand il a abusé de moi! Je n’avais que six ou sept ans. Je pense beaucoup à ces deux petites. Bien sûr, comme tout le monde, je ne sais pas si c’est lui le coupable. Par contre, ce que je sais me fait peur…

 

- Que voulez-vous dire ?  

- Je suis bien placée pour savoir qu’il peut-être sexuellement attiré par des gosses de l’âge de Nathalie et de Stacy!

­

- A quand remonte votre dernière rencontre avec votre oncle ?

- Je situe cela aux alentours de 1996 ou 1997. A l’époque, je faisais de la boxe dans un club à Jemeppe-sur-Meuse (Grâce-Hollogne). C’était une manière pour moi de chercher à évacuer la colère qui était en moi après ce que j’avais subit dans mon enfance. Un jour, il était présent dans la salle. Deux ans auparavant, il avait été condamné pour avoir abusé de moi et je me retrouvais face à lui sans préavis! Normalement, il ne pouvait pas se trouver là. Il ne respectait pas les conditions de sa remise en liberté : la justice lui ayant interdit d’encore se rendre à Grâce-Hollogne ou à Jemeppe. Cette situation imprévue m’a effrayé. C’était très paniquant… J’ai piqué une crise de nerfs dans les vestiaires. On a dû me prendre pour une folle. Et puis j’ai pris mes jambes à mon cou. Je voulais fuir cette rencontre insupportable. Pendant ce temps, lui, il a continué à s’entraîner comme si de rien n’était.

 

- Puis-je vous demander de vous remémorer votre passé de victime ?

- A l’époque, on vivait dans une maison de cité à Grâce-Hollogne. Il y avait mes deux frères, ma petite sœur. Ma mère ne travaillait pas et mon père, un ancien mineur, était au chômage. Je ne préfère pas en dire plus sur l’ambiance qui régnait à la maison, sauf que moi, dans cette famille, j’ai toujours eu l’impression d’être le mouton noir, celle que l’on mettait de côté…

 

- Comment votre abuseur entre dans votre existence ?

- Abdallah est l’un des frères cadets de ma mère. Dans les années ’80, il avait déjà une vie assez dissolue. Maman qui avait bon cœur et qui était toujours prête à rendre service à ses huit frères et sœurs accueillait régulièrement mon oncle Abdallah lorsqu’il était sans le sou et qu’il n’avait nulle part où aller. J’étais très petite quand il a commencé à passer des séjours à la maison. Je ne saurais plus dire aujourd’hui combien de temps il restait. Je crois savoir qu’à cette époque il avait de temps en temps une petite amie, qu’il aimait les grosses motos et qu’il était un peu perçu comme le «gamin de merde» de la famille : capricieux, violent, impulsif.

 

- Un souvenir plus précis ?

- Le seul souvenir qui est vraiment précis que j’ai à son égard, c’est un sentiment de dégoût. C’est que je le détestais parce qu’il venait le soir dans mon lit…

 

- Dans quelles circonstances a-t-il commencé a abusé de vous ?

- Je ne peux pas vous donner une date, un jour ou un soir précis durant lequel il se serait passé ceci ou cela. Tout ce que je peux dire, c’est ce que l’enquête judiciaire a établi en 1994 : les abus auraient commencé quand j’avais six ou sept ans, à une époque où lui, il avait un peu plus vingt ans. Ensuite, cela a continué pendant des années. Jusqu’à ce que j’ai eu 12 ans. Soit, il venait dans mon lit pendant que mes parents dormaient, soit cela se passait en journée quand il n’y avait personne d’autre à la maison. C’était notamment des attouchements mais c’est aussi allé plus loin… Je n’ai pas envie de donner plus de détails. Aujourd’hui encore, c’est trop douloureux. Je n’ai toujours pas tourné la page, vous comprenez ? Ce qui me traumatise le plus, ce qui ne passe pas encore aujourd’hui… (Ndlr : à ce moment elle ne peut retenir ses larmes et elle s’interrompt)

 

- Prenez votre temps…

- Ce que je n’accepte pas, c’est d’avoir été manipulé pendant si longtemps. Je n’ai pas compris que ce qu’il faisait était mal. Je n’ai pas su m’opposer. Il me dominait et je me suis laissée faire. Aujourd’hui encore, cela me rend folle. J’ai des flashs tout le temps. Impossible d’aller dormir sans penser à ce qui s’est passé pendant si longtemps. Je suis foutue à cause de cela. En apparence, je suis encore en vie mais en réalité ce salop m’a tué… Je pourrais aussi formuler cela autrement : il aurait mieux fait de me tuer que de me laisser avec ce poids là !

 

- Mais c’est terrible ce que vous dites. Vous n’étiez qu’une enfant qui a été manipulée par un pervers. C’est lui le coupable, pas vous!

- Oui, bien sûr… Intellectuellement, c’est une idée que je partage. Mais émotionnellement, c’est autre chose. Ce sentiment de culpabilité, il est ancré au plus profond de moi-même. Il me mine encore l’existence, il me met en colère et il m’interdit d’avoir la moindre estime pour moi… Il m’interdit d’être heureuse en amour, d’être la mère épanouie et aimante que je voudrais être… C’est pour cela qu’il y a quelque mois, j’ai tenté de mettre fin à mes jours. Fort heureusement, depuis lors, je fréquente un groupe de parole et je dialogue avec d’autres victimes d’abus sexuels (lire encadré). Cela m’aide vraiment, la thérapeute qui s’occupe de moi est une personne qui a un sens de l’écoute extraordinaire. Mais, avec ce qui vient de se passer, je replonge. Cela ravive tout…

 

- Aujourd’hui, vous n’avez que 26 ans. Toute votre vie est encore devant vous…

- Peut-être qu’un jour je verrai les choses comme cela. Pour l’instant, c’est l’inverse. Le poids du passé est encore trop lourd, je ne peux m’inscrire dans le temps présent et dans l’avenir. Je n’ai que 26 ans mais j’ai l’impression d’être comme ces vieilles personnes qui ont trop vécu et qui n’attendent plus rien de la vie… Tous les jours, cette histoire me rend malade. Il m’a fait croire que cela se passait parce que je le voulais bien. On dit aujourd’hui dans les médias que ce type est un fou. Ce n’est pas vrai. C’est un vrai manipulateur. Il est redoutable. Il est très intelligent. Il sait se montrer gentil et inoffensif en société. Dans le même temps, il calcule et il tisse une toile autour de sa victime dont elle ne sait plus se sortir.

 

On est bien d’accord : ce n’est peut-être pas lui dans l’affaire Stacy et Nathalie ?

- On est d’accord… Mais moi qui sait comment il est, je n’ai vraiment pas envie de le plaindre en ce moment. L’avenir dira si c’est lui ou pas dans l’affaire des petites disparues mais s’il devait être relâché faute de preuve, s’il devait être innocenté, il ne faudrait pas que les médias lui laisse jouer le rôle d’une victime du système judiciaire. En tous cas, moi cela me choquerait énormément et je m’en sentirais un peu plus détruite encore. Je suppose que son autre victime connue (ndlr : une flémalloise agressée sauvagement à coups de pierre et violée par Abdallah Ait-Out en 2001)- doit partager mon sentiment. S’il devait être relâché, on dira peut-être qu’un innocent a payé le prix de son passé. Moi, je répondrai alors que ce n’est pas encore assez cher payé parce que je sais une chose : lui, il ne vit pas comme moi avec ce passé. Lui, je suis certaine qu’il dort bien. Moi, depuis des années, je ne dors plus. Abdallah m’a anéantie.

 

-  C’est vous qui l’aviez dénoncé en 1994 ?

- Non, non ce n’est pas moi ! (Ndlr : Elle s’écroule complètement). C’est cela qui m’empêche de vivre. Quand j’étais enfant, je n’ai rien compris à ce qui passait. Ce n’est que vers 11-12 ans en voyant un film à la télé que cela a fait tilt… Dans ce film, il est question d’une petite fille qui avait été abusée par un membre de sa famille. Quand j’ai vu cela, j’ai commencé à écrire ce que j’avais vécu avec Abdallah dans un petit carnet intime. Un jour, mon grand frère l’a trouvé et il a été le porter à la connaissance de ma mère. Ce qui est terrible, c’est qu’il ne l’a pas fait pour me soutenir. Dans son esprit, il s’agissait plutôt de me dénoncer : «Regarde ce qu’elle baratine ta fille !»

 

- Comment votre maman a-t-elle réagit ?

- Je voudrais ici lui exprimer tout mon amour et toute ma reconnaissance. Car c’est la seule personne de la famille qui s’est tout de suite rangée à mes côtés. Une fois que ma mère a su, elle a renié complètement Abdallah. Elle m’a pris dans ses bras, elle m’a dit qu’elle m’aimait. Tous les autres membres de la famille, ses frères et sœurs, mon grand frère aussi, se sont aussitôt rangés aux côtés de mon abuseur. Ce scandale, la famille n’en voulait pas! Donc, forcément, j’étais une menteuse ou alors, bien entendu, c’est moi qui l’avait provoqué (Ndlr : encore des larmes). Autrement dit, j’étais une petite pute… Quelques années plus tard, après l’arrestation de mon oncle pour le viol commis à Flémalle, une de mes tantes s’est excusée, mais tous les autres n’ont jamais manifesté un changement position. Ces derniers jours, après cette nouvelle arrestation d’Abdallah dans l’affaire Stacy et Nathalie, j’espérais qu’ils m’appelleraient pour me soutenir, mais rien du tout. Le silence total. Je voudrais qu’ils me comprennent enfin mais j’ai peu d’espoir. Pour eux, c’est le passé. Pour moi, c’est le présent. Tous les jours! Et je me doute que leur seule réaction à venir sera de me reprocher d’avoir oser parler à un journaliste.

 

- C’est une famille de «barakis» ou quoi ?

- Pas du tout. Ce sont des gens tout à fait respectables avec un travail, une maison des enfants… Mais comme le dit l’adage, il n’y a pire sourd que celui qui ne veut entendre.

 

- En 1994, qui a alerté la justice ?

- Ma mère a parlé de ce qui était arrivé à une voisine. Celle-ci s’en est confiée à une assistante sociale du CPAS de Grâce-Hollogne, laquelle est allée faire une déposition chez les policiers. Dans un premier temps, comme aujourd’hui et comme dans l’affaire de Flémalle, mon oncle a tout nié.

 

- Et vous, vous avez tout raconté aux policiers ?

- Oui, j’ai tout dit et il a été confondu. Finalement, il a avoué. On l’a condamné à cinq ans de prison… Pour six ans d’abus sexuels répétés. Après moins de deux ans, il était dehors ! Il n’a jamais versé le premier centime des 3800 euros qu’il me devait à titre de réparation. Il s’en foutait royalement. D’ailleurs, j’ai entendu des bruits selon lesquels il disait partout qu’il n’était pas coupable de ce qu’il m’avait fait ; Que je l’avais provoqué. Et en 2001, il récidivait…

 

- Quand vous avez été en mesure de témoigner, vous ne l’avez pas protégé. Vous n’avez donc aucune raison de vous sentir coupable ?

- J’aimerais que ce soit aussi simple… Toutes les victimes d’abus sexuels aimeraient que ce soit aussi simple.

 

- Après que tout fût révélé, vous avez été prise en charge sur le plan psychologique ?

- Oui, mais cela n’a pas duré très longtemps et surtout ça ne s’est pas très bien passé. Je crois que je ne suis pas tombée sur la bonne personne. En plus, la pression familiale est devenue insupportable. J’étais la mauvaise. Celle par qui le scandale était arrivé. J’aurais dû la fermer, voilà ce qu’on attendait de moi! Plus personne ne me parlait dans la famille. A l’école, cela a commencé à déconner de plus en plus. Je me battais souvent. J’étais allergique à tout ce qui me semblait être une injustice et je réagissais sans discernement. Bref, je ne suis pas allée au-delà de ma quatrième humanité. A 17 ans et 9 mois, j’ai aussi commencé à vivre seule. J’étais devenue ingérable pour ma maman. J’avais trop d’estime pour les autres et pas assez pour moi-même. Pendant un temps, vers mes 20 ans, cela m’a conduit vers de mauvaises fréquentations. Cela n’a fait qu’accroître encore plus mon sentiment de culpabilité. A me noircir à mes propres yeux. J’étais complètement perdue. Sans repères. Privée de ma dignité. Et puis, j’ai voulu lutter, relever la tête. Il y a eu des hauts et des bas. Des «très bas» même. Ces derniers mois, j’avais pu commencer à mettre enfin de mots sur ce qui m’était arrivé au sein du groupe de parole auquel je participe. Je savais que le chemin serait encore très long. Je savais que ce serait difficile. Je crains maintenant que ce le sera encore plus après le choc que j’ai ressenti lors de l’arrestation d’Abdallah dans le dossier de Stacy et Nathalie…

 

Se libérer par la parole, retrouver une dignité et une confiance dans la vie

Nadia est actuellement prise en charge par les thérapeutes de l’Asbl liégeoise Valerea. Cette association liégeoise offre une aide thérapeutique aux adolescents (à partir de 12 ans) et aux adultes qui ont vécu des abus sexuels. Ces victimes peuvent y rencontrer un accueil et un soutien psychologique appropriés, soit par des entretiens individuels, soit par la participation à des groupes à visée thérapeutique. Chantal Vandervoort, la directrice de Valerea insiste sur quatre «valeurs maîtresse» dans son approche. Le respect : «Il s’agit de découvrir ou redécouvrir l’estime de soi, l’estime de l’autre, de créer des relations égalitaires». La liberté : «La personne est libre de venir ou de ne pas venir, libre de parler ou de ne pas parler, libre de parler de qu’elle veut». La confiance : «Aucun des propos tenus par une personne participante au niveau de sa situation et de la perception qu’elle en a, ne peut être mis en doute quant à sa sincérité. Il s’agit de se positionner à l’encontre des réactions fréquentes de négation des évènements par l’extérieur.». La confidentialité : «Toute personne participante s’engage à ne rien dévoiler à l’extérieur de tout ce qu’elle a pu entendre sur la situation des autres. La même confidentialité s’applique au thérapeute». Contact : 04/222.15.22. /0479/62.38.38.

                                                                                                 

22:27 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |