15/02/2007

 Accès à la santé (250107)

Enquête publiée dans l'hebdomadaire "La Libre Match", le 25 janvier 2007

Marie, le prix d’une vie

 

LLM281Marie Sobczak, 16 ans, lutte contre un cancer particulièrement agressif. Le médicament qui peut l’aider dans son combat coûte 2500 euros par mois. Inabordable pour sa maman qui assume seule la charge de trois enfants !

 

Depuis plus d’un an, les oncologues disposent d’une arme très efficace dans l’arsenal des médicaments utilisés pour le traitement du cancer du colon (et très bientôt, du rein et du sein) : le bevacizumab. Cette nouvelle molécule a vu le jour grâce aux recherches des laboratoires Roche et elle a été mise sur le marché sous l’appellation «Avastin». Dans l’immense majorité des pays européens, ce médicament fait l’objet d’un remboursement par la sécu… Mais pas encore en Belgique où les patients concernés –une centaine de personnes - doivent débourser quelques 2500 euros par mois pour bénéficier d’une cure. Autant dire que seuls les plus fortunés peuvent se payer ce produit révolutionnaire. Marie, par exemple, aurait dû avoir une maman plus riche. A 16 ans, souffrant déjà très fort moralement et physiquement, cette jeune a pris contact avec La Libre Match pour témoigner de ses craintes : «On n’a pas les moyens. Pourrais-je être soignée ? ».  On le lira, notre enquête se termine par une promesse du ministre de la Santé, Rudy Demotte : une solution devrait in fine être trouvée pour le dossier de Marie… Tandis que le problème reste entier pour tous les autres patients qui un besoin urgent et impérieux d’Avastin…  (Photo : Ronald Dersin)

 

 Un été à Bray Dunes. Une plage de sable fin. Le soleil au zénith. Une belle petite maison en location, près de la digue… En résumé, une certaine idée du bonheur. Toute simple. Accessible. Pas loin de chez nous. Quelle famille belge n’a-t-elle pas goûté aux joies iodées de la mer du Nord, à ses vagues de dunes et à ses cuistax… A la mi-juillet, il y a six mois, à peine plus mais cela semble déjà si loin, Marie-France Crousse et ses trois filles avaient décidé de déposer leurs valises dans ce département français encore presque belge, mais déjà tellement dépaysant.

  « En juillet, je devais travailler à Dunkerque pour une durée de six semaines », se souvient la maman. « Le séjour à Bray Dunes permettait donc de joindre l’utile à l’agréable. Mes filles pouvaient profiter de cette villégiature, aller la plage, et moi, je limitais mes déplacements professionnels quotidiens. On était heureuses et insouciantes. Malheureusement, Marie est tombée malade…».

  Un mal soudain, fulgurant. Tout simplement effrayant. Que Marie nous raconte avec des mots courageux, lucides et teintés d’espoir, lorsque nous la rencontrons dans la maison où elle vit avec sa maman et ses deux sœurs, Julie et Lalie, à La Louvière. « Début  juillet, j’ai commencé à me sentir mal. Je n’avais plus d’appétit. La nuit, je n’arrivais plus à bien dormir, j’avais tout le temps trop chaud, je transpirais. J’ai commencé aussi à éprouver des difficultés respiratoires. Dans un premier temps, un médecin m’a prescrit des antibiotiques. Ils n’ont rien changé à mon état. Finalement,  rendez-vous a été pris chez un pneumologue ». Ce médecin constate que Marie a perdu 70% de ses capacités respiratoires. Une série de tests doivent aussitôt être entrepris pour juger de la gravité de la situation. Ils seront faits aux Cliniques Universitaires de Mont-Godinne (Yvoir).

  « On m’avait dit de prendre quelques petites affaires pour trois jours. Finalement, j’y suis restée trois semaines », explique Marie. « D’abord, pendant 48 heures, ils m’ont fait un tas d’examens et puis, je me souviens, c’était un vendredi soir, un docteur est venu me parler dans ma chambre. Il m’a annoncé que je devais être opérée, dès le lundi à la première heure. J’avais du liquide dans les poumons. C’était une conséquence d’un double problème de tumeurs cancéreuses dans la zone abdominale, vraisemblablement le colon, et aussi au niveau des ovaires. Une nouvelle atroce. Quelque chose d’incroyable parce que tout est allé si vite. A 16 ans, on ne s’attend vraiment pas à cela. Une question me revient toujours à l’esprit; Elle m’obsède : pourquoi ça m’est tombé dessus, pourquoi alors que je suis encore si jeune ? ». 

  « Il n’y a, semble-t-il, pas de réponse», intervient Marie-France, la maman de la petite Marie. « La seule chose que l’on puisse dire, c’est que le type de cancer qui attaque ma fille est relativement rare. Pour ses ovaires, les oncologues ont diagnostiqué une tumeur de Krukenberg. Il s’agit d’une tumeur secondaire. Cela signifie que les ovaires ont été atteints par les métastases d’une autre tumeur maligne qui se trouvait dans le colon de Marie…Ce genre de pathologie rare touche généralement des femmes relativement âgées aux environs de la ménopause, pas des jeunes filles ! ».

 

 « Le seul traitement rationnel envisageable »

 

  Opérée le 1er août,  Marie entame la chimio dix jours plus tard. A un rythme soutenu. Cinq journées d’hospitalisation toutes les trois semaines. Lourd, très lourd… Malheureusement, cela n’empêche pas la maladie d’évoluer. Une chimio de deuxième ligne, avec d’autres médicaments, est tentée jusqu’à la fin novembre, mais elle ne donne pas plus les résultats espérés.  « J’ai compris ce qui m’arrive et je veux me battre pour vivre », dit courageusement Marie. D’ailleurs, quand elle rentre à La Louvière, la jeune fille continue à vivre normalement. Autant que faire se peut malgré l’énorme fatigue qui a envahi son corps. « Je rêve de devenir avocate, j’ai toujours voulu combattre l’injustice. Et donc, je reste motivée par mes études », dit-elle. Avec panache, quand ses jambes ont encore la force de la porter, Marie continue donc à suivre les cours de 5e secondaire à l’Athénée provinciale de Morlanwelz.

  A la fin du mois de novembre, vu le manque de résultat des traitements précédents, Marie est vue par deux sommités du « Centre des tumeurs de l’ULB » à l’Institut Jules Bordet. Les professeurs Véronique D’Hondt et Ahmad Awada sont formels : il n’y a plus qu’une seule piste envisageable pour espérer une amélioration de l’état de santé de la jeune fille et il la décrivent dans une lettre datée du 21 novembre 2006 : « La patiente est encore en excellent état général malgré la maladie (…) Un traitement associant une chimiothérapie et un agent anti-angiogénique est le seul traitement rationnel au vu du caractère métastatique d’emblée de la tumeur. La néo-vascularisation (c'est-à-dire la formation de nouveaux vaisseaux par et pour les cellules cancéreuses) de ces tumeurs est un élément capital de leur agressivité. Le bevacizumab (Avastin) bloque le développement de ces vaisseaux indispensables à la tumeur ».

  Aux Cliniques Universitaires de Mont-Godinnes, le docteur Joseph Kerger, un oncologue réputé qui suit Marie depuis le début de ses ennuis de santé, partage l’option thérapeutique prônée par ses confrères bruxellois : « Ma patiente a besoin de cet Avastin. Cette molécule a déjà fait ses preuves. Elle est enregistrée et remboursée dans de nombreux pays européens. Pour ce dont Marie souffre, il s’agit effectivement du remède le plus approprié. La prise d’Avastin peut lui apporter un plus. Il serait donc inhumain et éthiquement indéfendable de priver cette jeune fille de 16 ans de ce médicament ! ».

  Et donc, début décembre, Marie commence à prendre de l’Avastin. « On a changé de rythme. Désormais, je vais à l’hôpital toutes les deux semaines pendant deux jours. L’Avastin, ils me l’ajoutent dans le baxter et, en vingt minutes, tout est dans mon corps. Je n’en ressens pas encore les effets, mais les médecins sont convaincus que c’est ce qu’il y a de mieux pour moi. Le problème, c’est le prix : chaque cure d’Avastin coûte 1250 euros et j’en suis déjà à ma troisième. C’est impossible pour Maman ! Comment va-t-on faire ? Normalement, le traitement devrait durer six mois au moins, peut-être plus. J’ai peur ! On ne va tout de même pas être mises dans une situation financière telle que je ne pourrais plus être soignée ? ».  

  Aux côtés de Marie, sa maman se veut rassurante. « Ne t’inquiète pas. Les moyens, on les trouvera toujours »… Soudain, la discussion  nous semble surréaliste. Sommes-nous revenus au temps de Germinal où la médecine de pointe était réservée aux seules classes possédantes ? Venons-nous d’être projeté dans un pays du tiers-monde ? Non, cela se passe en 2007, en Belgique, un pays riche dont les gouvernants aiment à souligner les bienfaits de la sécurité sociale.

 

« Qui a dit que la vie n’a pas de prix ? »

 

  Pourquoi la prise d’un médicament tel que l’Avastin coûte-t-elle l’équivalent d’un salaire dans notre pays ? Cette question, nous ne sommes pas les premiers à la poser. Par deux fois déjà en 2006, des parlementaires ont interpellé le Ministre des Affaires sociales et de la Santé publique à cet égard. Ainsi, en juin dernier, le sénateur Vankrunkelsven (VLD) faisait remarquer à Rudy Demotte (PS) que « l’Avastin est déjà utilisé dans une série d’hôpitaux mais, à l’heure actuelle, seuls les Belges fortunés peuvent se le procurer. (…) Pourtant, pour beaucoup de patients, c’est le seul remède possible ».  Et le ministre lui répondait alors qu’il avait décidé de suivre l’avis négatif de la Commission de Remboursement des Médicaments (CRM) qui s’était penchée sur le dossier de l’Avastin.   

  Cette CRM, qui est composée de représentants de tous les acteurs du monde de la santé, est en effet chargée d’évaluer le rapport coût-efficacité des nouveaux médicaments. En d’autres termes, elle émet un avis sur leur utilité thérapeutique et sur la nécessité de les faire rembourser aux patients par une intervention de la sécu. Dans le cas de l’Avastin, expliquait le ministre Demotte, en juin dernier, « la CRM a estimé devoir rendre un avis négatif (…) surtout à cause d’un coût extrêmement élevé. En effet, le coût incrémentiel résultant de l’utilisation de l’Avastin s’élèverait à plus de 80.000 euros par année de vie sauvée. Il faut savoir que les limites communément acceptées pour décider si un médicament est « cost-effective » est de 35 à 40.000 euros. (…) J’ai donc suivi l’avis de la CRM, rendu à plus de 2/3 des voix (…). Je suis parfois obligé de faire des choix pour permettre au plus grand nombre de bénéficier de l’accès aux soins les meilleurs. Il revient maintenant à la firme Roche de réintroduire une demande avec des modalités qui soient acceptables pour le budget de la sécurité sociale».

  Qui disait que la vie n’a pas de prix ? Voilà, en tous cas, où on en était il y a six mois, le politique renvoyant la balle dans le camp de la multinationale pharmaceutique : vous êtes trop gourmand, ce médicament est trop cher pour la sécurité belge qui doit être gérée dans l’intérêt du plus grand nombre (équilibre, pérennité du système) plutôt que dans celui de groupes minoritaires de patients. Depuis juin dernier, rien n’a vraiment bougé. Un collaborateur du ministre de la Santé, Karim Ibourki, nous indique qu’un nouveau dossier a bel et bien été introduit par Roche auprès de la CRM mais que cette firme a récemment demandé que son examen soit provisoirement interrompu. « C’est vrai qu’on a demandé cette interruption pour essayer d’ouvrir un espace de négociation avec les autorités belges dans ce dossier particulièrement difficile», reconnaît Emmanuel de Rivoire, le directeur-général de Roche-Bruxelles.

 

 Le fond spécial de solidarité ? Peut-être…

 

  A la critique du gouvernement portant sur le coût prohibitif de l’Avastin, le manager de Roche oppose deux arguments. Le premier, on s’en serait douté, renvoie aux lourds investissements que nécessite la mise au point de médicaments de ce type : « On dit qu’on est cher mais, vu le budget « recherche » qui est nécessaire pour la conception d’un médicament comme l’Avastin – plus de deux milliards d’euros-, le prix demandé est tout à fait justifié. Si Roche fait des bénéfices, c’est aussi pour financer la recherche et les médicaments de l’avenir». Le second argument est moins attendu. M. de Rivoire explique en effet que « l’Avastin est remboursé dans pratiquement tous les pays d’Europe. Il n’y a qu’en Belgique qu’on nous dit que ce médicament est trop cher… C’est d’autant plus contestable que,  pour nous conformer au souhait des autorités belges, nous avons déjà fait beaucoup d’efforts. On propose désormais un prix de remboursement qui est le plus bas en Europe et ce n’est pas encore bon ?». Apparemment, non…

  Bien… Et Marie, qu’est-ce qu’elle doit faire ? Retour vers M. Ibourki qui nous explique que, « en tous les cas, tant que le dossier n’est pas réglé devant la CRM, la sécurité sociale ne peut intervenir ». Et de nous indiquer que « Roche, en attendant que le dossier passe le cap de la CRM, pourrait faire un effort en délivrant le médicament gratuitement, à titre compassionnel ». Nous revenons donc vers M. de Rivoire pour lui suggérer cette piste. « Ce n’est pas possible », nous répond fermement le directeur général de la multinationale. « Il y a peut-être une centaine de personnes qui ont besoin d’Avastin en Belgique pour le moment. On doit le donner gratuitement à tout le monde ? Pourquoi dirait-on oui aujourd’hui pour Marie et non demain à  une autre personne ? C’est aux responsables politiques de prendre leurs responsabilités. Mais ce dossier, on n’a aucune écoute du gouvernement. Si on devait recevoir un message clair nous indiquant qu’on va bientôt sortir de cette situation de blocage, on pourrait accepter des dons d’Avastin à titre compassionnel. Roche fait d’ailleurs beaucoup de compassionnel par ailleurs. Mais pour l’Avastin, dans le contexte actuel, ce n’est pas envisageable ».

  Il faudra certainement encore de longues semaines avant que ces deux logiques à la fois contradictoires et semblables se rencontrent. D’un côté, un manager d’une filiale de multinationale qui doit montrer à ses actionnaires qu’il ne brade pas les prix. Rentabilité oblige. Et puis, pourquoi Roche vendrait-elle nettement moins cher en Belgique qu’en France, en Allemagne ou en Espagne ? De l’autre côté, un ministre qui veut montrer à l’opinion et à ses collègues du gouvernement qu’il est un type rigoureux qui sait gérer un budget et d’année en année, le faire tendre vers l’équilibre. Ces messieurs, chacun dans leur milieu, seront sans doute félicités pour leurs grandes compétences. Mais Marie, elle, n’a pas encore de plan de carrière. Ses rêves sont plus immédiats. Retrouver la santé. Peut-être un jour retourner à Bray Dunes avec ses sœurs et sa maman… «Les patients sont pris en otage. Et cela arrive trop souvent en Belgique en matière de médicaments innovants. Il faudrait un système plus souple pour que les nouvelles molécules soient plus vite reconnues et plus vite remboursées…Et pour que les patients belges ne soient plus des laissés pour compte par rapport au patients du reste de l’Union Européenne », commente le professeur Joseph Kerger.

 

  Il reste encore une piste pour que la maman de Marie puisse bénéficier d’une intervention de la sécu dans ce tragique dossier. Le « Fonds Spécial de Solidarité » (FSS). Il s’agit, renseigne le site internet de l’Inami (www.inami.fgov.be) « d’un filet de protection supplémentaire à la couverture “ordinaire” de l’assurance soins de santé. Un collège de médecin peut ainsi accorder des interventions dont il fixe le montant afin d’éviter qu’un patient, dans une situation médicale très grave, ne doive renoncer aux soins si des prestations médicales essentielles ne sont pas remboursées et sont particulièrement chères ».

  « C’est bien beau, mais le FSS est très lent, vraiment très lent. Et il  n’intervient pas dans toutes les situations. Il y a des critères très nombreux et en partie subjectifs. Il faut que la maladie soit reconnue comme rare, que l’efficacité du traitement soit suffisamment démontrée, etc.», nous fait remarquer un oncologue. Au bout de cette enquête, c’est donc encore une fois vers les services de M. Demotte que nous revenons. Marie et sa famille, qui ont déjà introduit un dossier au FSS pourront-elles en bénéficier ?

  Après avoir consulté qui de droit dans son administration, M. Ibourki nous indique qu’à la suite de l’appel de La Libre Match et d’un échange avec la maman de Marie, «le ministre a pris personnellement contact avec l’administrateur général de l’Inami» et que «Marie devrait être dans les conditions pour obtenir un remboursement exceptionnel de son Avastin via le Fond spécial de Solidarité». La maman de Marie nous confirme qu’elle a eu un contact avec le cabinet du ministre où on lui a promis que «ce dossier sera prioritaire». Ouf ! Marie aura les médicaments dont elle a besoin «Je suis contente pour elle», dit sa maman. «Toutefois, cela ne me fait pas oublier qu’il y a une centaine de patients qui ont besoin d’Avastin en Belgique. C’est bien pour toutes ces personnes que Marie ait eu le courage de témoigner. J’espère que cela contribuera à ce que des solutions se profilent pour elles aussi !»

 

10:14 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (7) |  Facebook |

01/02/2007

Affaire de l'Awiph (180107)

Entretien publié dans l'hebdomadaire "La Libre Match", le 18 janvier 2007

Christiane Vienne doit-elle valser ?

 

Le député wallon Philippe Fontaine (MR) accuse : «La ministre a lourdement dysfonctionné ! »

 

VienneEn ce début d’année, le parti socialiste aurait bien aimé être débarrassé du débat relatif au fonctionnement de l’Agence wallonne pour l’intégration des personnes handicapées (Awiph)… Ce n’est pas le cas : après avoir bataillé ferme, l’opposition (MR-Ecolo) a obtenu que les travaux de la commission du parlement chargée de faire la lumière sur cette affaire reprennent ce jeudi 18 janvier. Quoiqu’il advienne, ce dossier aura mis en lumière une troublante fragilité de la novice en politique du gouvernement wallon, Christiane Vienne (PS). Dans sa communication, tant devant la presse qu’au parlement, elle est apparue approximative, contradictoire, maladroite aussi. La ministre wallonne de la Santé et de l’Action sociale a-t-elle commis trop d’erreurs ? Pire aurait-elle démontré qu’elle n’a pas la carrure pour assumer les hautes responsabilités qui lui ont été confiées ? Doit-elle en tirer les conséquences ? «Oui. Trois fois oui !», déclare à «La Libre Match» le député wallon Philippe Fontaine (MR): «Soutenue par le président du PS, Christiane Vienne est entrée dans le gouvernement. Sans doute n’aurait-elle jamais du le faire. Elle est dépassée. Elle doit s’en aller avant de faire d’autres bêtises. Le personnel politique wallon et notre Région n’ont certainement pas besoin d’une si mauvaise publicité par le temps qui courent!».  

 

-La Libre Match : Le 13 octobre 2006, le bourgmestre de Fontaine L’Evêque, Georges Rovillard était placé sous mandat d’arrêt par le parquet de Charleroi. Ce mandataire socialiste était alors inculpé de faux, usage de faux, détournement par fonctionnaire public et abus de confiance… C’est cet évènement qui a déclenché toute l’affaire «Awiph» ?

 - Philippe Fontaine : Oui, bien entendu. Encore que la ministre de la Santé du gouvernement wallon ait été un peu longue à la détente! Georges Rovillard étant également l’administrateur général de l’Awiph, j’ai interpellé Christiane Vienne sur l’arrestation de ce haut fonctionnaire dès le 18 octobre. Et je vous assure qu’à ce moment, elle ne semblait guère inquiète. En commission, au parlement wallon, elle déclarait encore à cette date que M. Rovillard avait été arrêté dans le cadre de sa fonction de bourgmestre et que cela n’aurait donc pas de répercussion sur l’Awiph…

 

- On sait pourtant aujourd’hui qu’au moment où la ministre vous répondait cela, elle venait de donner son aval à l’ouverture d’une enquête administrative pour jauger d’éventuelles indélicatesses commises par M. Rovillard dans sa fonction d’administrateur général de l’Awiph!

- Il y a eu double discours de la ministre? Mais cela n’est encore rien par rapport à ce qui a suivi ! A vrai dire, la gestion de ce dossier par le cabinet de Christiane Vienne est un véritable cas d’école…  Pour ceux qui voudraient étudier un exemple type de mauvaise gouvernance. Dans l’action, la précipitation de la ministre a fait suite à l’immobilisme. Dans la communication, ce fut un incroyable désastre également. Mme Vienne a dit tellement de bêtises, allant jusqu’à relayer des rumeurs méchantes et indignes sur des personnes qui étaient dans sa ligne de mire. Avant d’être contredite par son propre chef de cabinet…

 

- Ce chef de cabinet, Dominique Delhauteur (PS), n’est-ce pas le personnage central de cette affaire ?

- C’est en effet quelqu’un de très important puisque M. Delhauteur n’est pas que le chef de cabinet de la ministre. Il est aussi le commissaire du gouvernement wallon au sein du Conseil de gestion de l’Awiph. C’est un poste qu’il occupe depuis deux ans et demi. Au nom de l’exécutif, cet homme est donc sensé exercer un contrôle sur que l’on fait avec l’argent des contribuables wallons destiné à l’aide aux personnes handicapées. Pour ce faire, il n’est d’ailleurs pas seul. Michel Daerden (PS), le ministre du budget a aussi un délégué dans l’institution en la personne d’Hervé Briet (de couleur CDH, c'est aussi un collaborateur du cabinet du ministre Antoine)

 

- Et durant ces deux ans et demi, ces deux émissaires du gouvernement wallon n’avaient donc rien remarqué d’anormal à l’Awiph ?

- Il faut croire que non… Par contre, après l’arrestation de Rovillard, ils enfilent leurs bottes de sept lieues et, en quatre jours, ils rattrapent tout le temps perdu pendant les deux années qui ont précédé. Le 16 octobre, Dominique Delhauteur, alors dans son costume de «commissaire du gouvernement», signale à la ministre Vienne qu’il est urgent d’ouvrir une «enquête administrative» à l’Awiph sur d’éventuelles malversations commises par l’administrateur général. Et d’évidence, il sait tout de suite où il faut aller chercher des poux dans la tête du camarade Rovillard… Désormais emprisonné, il est vrai!

 

- C’est-à-dire ?

- L’enquête administrative est immédiatement focalisée sur les nombreux voyages (Grèce, Chypre, Cap Vert, Liban, Chili…) entrepris depuis 2002 par M. Rovillard et sur les frais de mission qu’ils ont impliqués pour l’Awiph. Et voilà qu’enfin, après deux ans et demi d’aveuglement, la lumière jaillit! Tout s’éclaire pour MM. Delhauteur et Briet et, en plus, cela va très vite! Dès le 20 octobre, l’enquête est déjà terminée… Avec un constat évident, clair, incontestable : l’administrateur général et certains de ses collaborateurs de l’Awiph voyageaient énormément, de manière injustifiée et coûteuse… Trois jours plus tard, les deux délégués du gouvernement wallon couchent leurs observations sur papier à destination de trois ministres (Di Rupo, Vienne et Daerden). Leur rapport est dès lors rempli de phrases assassines sur les «voyages de l’administrateur général», jugés trop coûteux, trop fréquents, inopportuns etc. (Ndlr : Lire aussi l’encadré intitulé «Quatre jours d’enquête pour cinq constats accablants»).

 

- Avec un tel rapport entre les mains, la ministre Vienne pouvait reprendre la main ?

- Vous avez tout compris ! A partir de là, elle se présente, médiatiquement en tous les cas, comme celle qui va remettre de l’ordre à l’Awiph. Pour reprendre l’une des expressions qu’elle a utilisées, Mme la ministre annonce qu’elle va «faire le ménage»! C’est ainsi qu’à la fin octobre, à l’une de mes questions en commission, elle révèle qu’elle a suspendu Georges Rovillard. Cela marque le début d’une partie de football panique, de fuites en avant successives, où elle va multiplier les effets d’annonce, les grandes déclarations parfois fausses, souvent très maladroites. Des écrans de fumées destinés en fait à cacher son immobilisme par rapport à l’Awiph depuis qu’elle est ministre.

 

- Son immobilisme ?

- Mais bien sûr ! Le contrat de gestion de l’Awiph a expiré depuis 2003. Il a été prolongé jusqu’au 31 décembre 2004. A cette date, un document prolongeant une nouvelle fois l’ancien contrat de gestion pour un terme de six mois aurait été signé par la ministre Vienne…

 

- «Aurait» ?

-  «Aurait», parce qu’en fait il n’a jamais été publié au Moniteur belge comme le veut le prescrit légal. Quoiqu’il en soit, à la mi-2005, il y aurait donc du y avoir enfin un nouveau contrat de gestion! Mais rien n’est venu. Et il n’y a toujours rien en ce début 2007!

 

- Est-ce grave ?

 - C’est du jamais vu ! Et c’est d’autant plus grave que l’Awiph est un gros paquebot : 468 millions d’euro de budget dont une dotation de la Région wallonne de 403 millions, 341 personnes employées. Rien qu’à elle seule, cette Agence qui joue un rôle social primordial pour des milliers de personnes handicapées représente 63% du budget géré par la ministre Vienne… C’est donc «son» dossier principal mais rien n’avance. Et pendant ce temps le paquebot «Awiph» navigue à vue, dans le brouillard, avec des cartes périmées. Cela a de nombreuses conséquences dont la principale est sans doute une incapacité de l’Agence à pouvoir s’adapter aux réalités nouvelles. Par exemple, il y a un moratoire sur les reconnaissances de nouvelles institutions pour handicapées par l’Awiph. La situation est figée. Le système est verrouillé. Et il en sera ainsi tant qu’un nouveau contrat de gestion n’aura pas dégagé de nouveaux moyens pour une nouvelle stratégie d’avenir.   

 

- Voilà pour l’immobilisme, mais vous parliez aussi de «maladresses» commises par la ministre ?

- Mais bien entendu, quelle gestion de crise calamiteuse ! Après n’avoir rien vu de certaines dérives pendant deux ans et demi, elle s’est attaquée aux gens qui posaient problème avec une naïveté et une incompétence qui seyent mal à une personne qui occupe une position ministérielle. Il y a d’abord le cas Rovillard. Elle annoncé sa suspension sans songer un seul instant à l’éventualité d’une retenue sur salaire. Ce n’est que sur l’intervention de parlementaires qu’elle prendra les mesures nécessaire pour qu’il y ait au moins une retenue d’1/5ème de son traitement. Par la suite, en commission, elle a pris la liberté de considérer publiquement que l’évaluation en cours de l’administrateur général serait forcément négative s’il devait reposer sa candidature à un nouveau mandat en février prochain! Cette manière de préjuger laisse pantois : elle a ouvert une voie royale à Rovillard pour qu’il introduise des recours contre le refus prévisible de le renommer à son poste… Ce vice de procédure forcera sans doute le gouvernement à devoir le recaser quelque part en maintenant son salaire jusqu’à la fin de sa carrière. En fait, M. Rovillard, outre ses recours annoncés, pourra aussi envoyer une lettre de remerciement à Mme Vienne! 

 

- La ministre a aussi décapité le comité de gestion de l’Awiph…

- Oui et au motif que les trois personnes visées, le président et deux vice-présidents ont «manqué à leur devoir de surveillance de l’administrateur général». Je veux bien mais il y a tout de même quelque chose de très peu moral dans ce qui s’est passé! La ministre reproche à ces trois personnes de n’avoir rien vu des excès de M. Rovillard mais elle épargne totalement le commissaire du gouvernement qui lui n’avait rien vu non plus! Que je sache, la mission de M. Delhauteur, qui est aussi son chef de cabinet, était justement de lui faire rapport d’éventuels dysfonctionnements à l’Awiph… Non seulement, la ministre l’a absous pour des raisons qu’on imagine aisément mais c’est ce même Delhauteur qui ensuite se charge d’enquêter sur les autres membres du comité de gestion et qui ramène vers la ministre des informations à leur charge… 

 

- Par exemple, le fait que le président de l’Awiph a bénéficié d’un prêt de l’agence auquel il n’avait pas droit pour financer sa voiture privée ?

- Des éléments de ce genre qui, in fine, n’étaient pas nombreux et qui n’avaient pas l’ampleur que leur a donnée la ministre Vienne lors de certaines conférences de presse.

 

- Elle a grossi le trait ?

- Non seulement, elle a grossi certains faits - pour éviter que le débat se porte sur la faiblesse de son propre bilan et les insuffisances de son contrôle à l’Awiph-, mais c’est même allé plus loin que cela ! Mme Vienne a pris la liberté d’en rajouter une couche en relayant des rumeurs qui, de toute évidence, n’ont aucun fondement. Au cours d’une conférence de presse, le 23 novembre, elle a ainsi insisté lourdement sur un «voyage de trois semaines à Nice d'un membre du comité de gestion. En plein juillet, avec un véhicule de l'Agence.». J’imagine que ce type de déclaration a du avoir son petit effet dans l’opinion publique… Mais quelques jours plus tard, devant la commission du parlement wallon, M. Delhauteur déclarera à propos de ce prétendu scandale qu’il «ne dispose d’aucun élément attestant le voyage à Nice et qu’il s’agit pour le moment de rumeurs».  Entretemps, malheureusement le nom du bénéficiaire du voyage à Nice qui n’a jamais existé avait été publié dans la presse… Il s’agit de procédés indignes d’un ministre !

 

- Dans le cas des membres du comité de gestion, leur révocation a-t-elle été faite dans les formes ?

- Non. Bien sûr que non, dirais-je. On nage encore une fois en pleine confusion. La ministre a annoncé que trois personnes de ce comité étaient révoquées mais le sont-elles vraiment ?

 

- Comment cela ?

- Il se fait que la ministre a annoncé ces révocations lors d’une conférence de presse et cela avant même d’en informer le gouvernement. Or, le statut des  personnes concernées prévoit que si on veut les révoquer, il faut d’abord les entendre pour leur dire ce qu’on a à leur reprocher et qu’ils puissent se défendre. En d’autres termes, une fois encore, Mme Vienne a mis fort maladroitement la charrue avant les bœufs et elle a donné des armes à ces personnes pour qu’elles introduisent des recours au conseil d’Etat… Cette erreur était tellement flagrante que le chef de cabinet de Mme Vienne a tenté de la réparer en commission en prétendant que le gouvernement n’avait discuté que du «principe d’une révocation»… Et aujourd’hui, ces gens ne sont apparemment plus révoqués puisqu’ils ont encore été convoqués au comité de gestion de l’Awiph en date du 21 décembre. Pour illustrer un peu encore cette politique du flou artistique, on ajoutera que, selon l’un des membres «révoqué» du comité de gestion, celui-ci aurait reçu le conseil de la ministre de se représenter comme candidat à sa succession dans quelques semaines. Bien sûr, Mme Vienne prétend elle qu’elle ne lui aurait pas dit cela mais quelque chose m’incite à ne plus la croire sur parole…

 

- A vous suivre, le bulletin de Mme Vienne n’est donc guère brillant ?

- Il suffit de regarder les résultats de son action : pas de contrat de gestion, pas de contrôle pendant deux ans et demi de l’Agence et des mises en causes maladroites. Aujourd’hui qui dirige l’Awiph? Le paquebot n’avait déjà plus de cartes, maintenant il n’y a même plus de capitaine à bord. Plutôt que de résoudre des problèmes, Mme Vienne en a créé de nouveaux… D’ailleurs, des sources internes à l’Awiph me font aussi savoir que des pratiques qui avaient été éliminées sous la précédente législature sont réapparues sous l’ère Vienne. Je veux parler de recrutements partisans de contractuels… Cela dit, je lui donnerais tout de même trois sur dix parce que je ne crois pas qu’il s’agisse d’une personne de mauvaise volonté. Mais visiblement, elle est dépassée par la situation. Cette fonction à laquelle elle a été placée par le président Di Rupo, sans aucune expérience préalable au sein d’un cabinet ministériel, ne lui convient visiblement pas. Elle devrait en tirer les conclusions, c’est d’ailleurs aussi ce que disent certains collègues du parti socialiste…

 

«Quatre jours d’enquête, cinq constats accablants»

Le vendredi 13 octobre 2006, Georges Rovillard est arrêté. Dès le lundi 16 octobre, le chef de cabinet de la ministre Vienne prend contact avec la «Cellule permanente de Contrôle de Gestion de l’Awiph, laquelle reçoit ordre de réaliser «dans l’urgence» une enquête administrative sur les frais de déplacements, de représentation et les voyages de l’Administrateur général. Enquête expresse, déjà terminée le vendredi 20 octobre. Et cinq constats accablants qui seront résumés dans une notre adressée au gouvernement wallon dès le 23 octobre :

-         «On doit s’étonner du caractère particulièrement élevé des avances consenties pour les frais de missions à l’étranger de l’Administrateur général et des personnes accompagnantes (…)».

-         «On doit également s’interroger sur la fréquence des déplacements à l’étranger de l’Administrateur général ainsi que sur sa capacité à concilier ces déplacements avec l’exercice normal de son mandat (…)»

-         «A cela s’ajoute notre interrogation sur l’opportunité et la destination de certaines missions ‘étrangères’ de l’Administrateur général (…). Par exemple, 8 missions ont été menées au Cap Vert entre juin 2001 et juillet 2006 alors qu’il s’agit d’un projet qui avait été, dès le départ, refusé par la DRI pour l’Agence et rejeté par le partenaire pressenti, l’Union des Villes et des Communes, pour la commune de Fontaine L’Evêque.(…)»

-         «Il est constaté une absence systématique d’information préalable des organes de gestion de l’Agence sur la tenue de ces missions et une absence totale d’information ultérieure des mêmes organes sur leurs résultats.»

-         «Il est urgent pour le Comité de gestion de l’Agence et pour son bureau de revoir les modes de délégations de pouvoir à l’Administrateur général ainsi que les procédures en vigueur en matière de mission à l’étranger (…)».

Cette note du 23 octobre 2006 est signée par le chef de cabinet de Mme Vienne qui est aussi commissaire du gouvernement wallon au sein de l’Awiph. Ainsi que par Hervé Briet, le délégué du ministre Daerden au sein du comité de gestion de l’Awiph. Il faut donc en déduire qu’en quatre jours, ces deux collaborateurs zélés du PS ont découvert d’horribles choses qu’ils n’avaient pas vues auparavant… En deux ans et demi de mandat au sein de l’Awiph! 

 

21:01 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

29/01/2007

Institutions belges (040107)

Entretien publié dans l'hebdomadaire "La Libre Match", le 4 janvier 2007

 

Olivier Maingain, président du FDF, rencontre La Libre Match à l’entame de l’année de tous les dangers sur le plan institutionnel

 

«La fin de la Belgique en 2007 ? Cela restera une fiction !»

 

031_7129bbaffed7c60dddd3e208109d9624_jpg_150_150Il y a quelques semaines, une émission de télévision nous racontait l’indépendance flamande et la disparition de l’Etat Belge. Cela n’était qu’une fiction… Qui risque d’être rejointe par la réalité alors que se profilent des négociations communautaires extrêmement chaude en 2007 ?  Au Nord, seul le Vlaams Belang milite ouvertement pour que «la Belgique crève», mais tous les autres partis qui pèsent réclament plus d’autonomie et de nouveaux transferts de compétences du fédéral vers la Région flamande. S’ils s’en tiennent à leur ligne de conduite et qu’ils restent unis, comme en 2006 lors du débat sur Bruxelles-Hal-Vilvorde, les francophones devraient opposés un «Nee» à ces nouvelles revendications flamandes. Et après ? Une crise sans précédent ? Un blocage irrémédiable de l’Etat belge, voire sa disparition ? «Je n’irais pas jusqu’à prévoir un tel scénario catastrophe mais l’année qui commence sera évidemment très chaude sur le plan institutionnel», confirme le président du FDF, Olivier Maingain. Pour ce vieux routard des débats linguistiques et communautaires, «la crise qui se profile sera très importante. Peut-être même qu’il n’y aura pas de possibilité de former un gouvernement fédéral pendant plusieurs semaines après les prochaines élections. Il y aura du bluff, des menaces, mais il ne faudra pas y céder naïvement. Si les francophones gardent la tête froide, les exercices de musculation flamands ne déboucheront pas sur grand-chose. Pas plus que nous, nos partenaires du nord ne peuvent faire une croix sur la Belgique. Ce pays continuera à exister parce que c’est autant leur intérêt que le notre!»     

 

- Dans un contexte politique où les élus du nord du pays réclament toujours plus d’autonomie pour leur Région, auriez-vous envie de dire que la récente fiction de la RTBF ne fait qu’anticiper une évolution inéluctable vers la fin de la Belgique ?

­- Je n’irais pas jusque là ! Je n’ai pas le sentiment que la disparition totale de la Belgique corresponde à la volonté des partis flamands, exception faite des membres du Vlaams Belang ou, peut-être, de l’aile la plus radicale du CD&V-NVA.

 

- Sans doute mais, avec force et quasiment à l’unisson, les hommes politiques flamands revendiquent une réforme institutionnelle qui transformerait la Belgique en état «confédéral». N’est-ce pas là le dernier pas avant le séparatisme ?

- De fait, c’est bien là que se trouve le danger institutionnel pour 2007! Cette idée flamande de «confédéralisme» se résume ainsi : comment obtenir les avantages du séparatisme, sans en subir les inconvénients.

 

- C’est donc un séparatisme qui ne dit pas son nom ?

- Exactement. Pour eux, il s’agit d’aller le plus loin possible dans l’autonomie et dans la remise en question de mécanismes de solidarité entre les Régions et communautés… Tout en se préservant des ennuis qu’impliquerait une rupture nette et brutale du pays.

 

­- Est-ce à dire que les hommes politiques flamands ont bien conscience que leur Région auraient beaucoup à perdre d’une telle «rupture nette et brutale» ?

- Mais bien entendu ! Ils perdraient Bruxelles et croyez-moi ce serait un terrible manque à gagner pour la Flandres. Il y aurait aussi une débat sur les frontières et il clair que dans un tel cas les Bruxellois se liguerait avec la Wallonie pour former une nouvelle Belgique sans la Flandres. Et puis le président de la république de Flandres aurait aussi beaucoup de mal à expliquer son projet auprès de l’Union européenne… Par conséquent, j’ai la conviction que les hommes politiques flamands savent où sont les limites de leurs revendications.

Malgré le fait qu’il n’en font pas état publiquement. Malgré également certains exercices de musculation qui sont de nature à vouloir imposer une nouvelle négociation aux francophones.

 

- Si vous deviez utiliser la métaphore d’un ménage en instance de divorce pour illustrer le projet «confédéraliste flamand», cela donnerait quoi ?

- On ne se sépare pas parce qu’on aurait trop à perdre. On garde la maison «Belgique», mais les flamands, comme ils gagnent plus d’argent, veulent vivre dans le salon et les francophones n’ont qu’à se  contenter de la buanderie… Dans un tel projet politique, il n’y a presque plus de solidarité, pratiquement plus d’échange. On se croise de temps en temps dans le couloir… Le «confédéralisme», c’est une coquille vide; Du «façadisme institutionnel» destiné à faire croire qu’il y aurait encore une Belgique alors que dans les faits elle résumerait à rien ou presque. Dans les négociations qui se profilent pour 2007, ce sera bien le piège à éviter !

 

- Lors de ces négociations, il y aura plusieurs dossiers sur la table. D’abord celui relatif à l’éventuel transferts de compétences. Les flamands voudraient gérer eux mêmes tout ce qui touche au socio-économique, à l’emploi ; Ils veulent l’autonomie fiscale. Faut-il lâcher du lest ne pas approfondir le gouffre communautaire ?

- Dans le passé, cela a toujours été le raisonnement des francophones : pour éviter ce qu’ils croyaient être le pire, c'est-à-dire le risque de lâchage de la Flandres, ils ont toujours ouvert la porte à des concessions. Pour ma part, je suis d’avis qu’il faut cesser de vivre avec cette hantise de la rupture soudaine. Je le répète, la majorité des hommes politiques flamands n’en veulent pas eux-mêmes. Se dire qu’on va calmer le jeu en lâchant encore du lest, ce n’est qu’entretenir un système qui, dès après de nouvelles concessions francophones, verra naître de nouvelles revendications flamandes. Pour une large part, l’histoire des réformes institutionnelles dans ce pays correspond à celle d’un affaiblissement de la position des francophones dans l’Etat Belge. Il faut oser mettre le mot «fin»!

 

- Inévitablement, après les élections de juin prochain, les Flamands nous reparlerons de la scission de Bruxelles-Hal-Vilvorde. Ce sera peut-être même un pré requis avant toute formation d’une majorité au fédéral…

- Et bien, les francophones maintiendront leur point de vue exprimé lors de la première crise communautaire sur cette question. Les flamands veulent BHV ? Nous demandons alors l’élargissement de la région bruxelloise. Ce dossier illustre parfaitement mon propos : il y a quelques mois, on nous disait que si nous étions fermes sur BHV, les francophones prenaient le risque de provoquer l’implosion du pays où à tous le moins la chute du gouvernement fédéral. Or, il n’y a rien eu de tout cela. Le parti (flamand) du premier ministre a compris que son intérêt, mais aussi celui de ses concitoyens, était de ne pas approfondir cette crise et de garder sa position de force au fédéral pour travailler sur les dossiers socio-économique.

 

- Vous n’avez pas tout à fait répondu. Les francophones doivent-ils lâcher du lest en termes de transferts de compétence ?

- Il y a peut-être des choses à la marge, comme la sécurité routière. Et encore, je dis cela sans enthousiasme. Je ne vois vraiment pas ce qu’on peut leur offrir d’autre…

 

- A vous entendre, les négociations institutionnelles, c’est un peu comme une partie de poker menteur ?

- Cela ressemble en effet à une partie de cache-cache. Il y a du bluff et particulièrement du côté flamand, il y a une grande capacité à faire peur aux francophones. Il ne faut pas, comme par le passé, tomber dans ce piège. C'est-à-dire leur donner une partie de ce qu’ils demandent en se disant «ouf, on a évité une catastrophe»…

 

- Les flamands négocieraient-ils mieux que les francophones ?

- Ils ont pu jouer sur le fait que pendant de longues années, les partis francophones se disaient que le prix pour rester au pouvoir était de satisfaire les revendications institutionnelles de leurs partenaires flamands. Aujourd’hui, la donne est très différente. L’affaire de BHV l’a montré : tant qu’il y aura une unité de point de vue des francophones, on sera à l’abri de nouveaux affaiblissements.

 

- Les sondages annoncent une possibilité de retour en force du CD&V-NVA au fédéral après les prochaines législatives. Vous avez récemment déclaré que «sur le plan institutionnel, ce parti est aussi dangereux que le Vlaams Belang». C’est assez terrible comme comparaison !

- Ecoutez, je crois que je traduis un sentiment assez général dans le monde politique francophone. Personne n’a vraiment envie de se retrouver avec ce parti à la table des négociations institutionnelles en juin. On sait que si tel devait être le cas, on aurait à rencontrer des gens extrêmement revanchards, poussés dans le dos par une branche «NVA» qui est tout de même l’héritière de la tendance la plus dure de l’ex-Volksunie… Et qui est historiquement proche du Vlaams Belang!

 

- Evidement, le FDF faisait partie du MR, vous préféreriez négocier avec des libéraux…

- Si ce devait être le cas, ce ne serait pas aisé pour autant. Mais au moins Verhoofstadt a compris que son image sera plus forte en Flandres s’il joue la carte de l’apaisement institutionnel. Il sait d’ores et déjà qu’une campagne électorale basée sur le communautaire ne bénéficiera qu’au CD&V-NVA. Voilà un homme politique flamand qui peut jouer d’autres atouts comme son bilan favorable en termes socio-économique.

 

- L’électeur tranchera. Mais beaucoup d’observateurs estiment déjà qu’après les élections de 2007, Yves Leterme sera en position de devenir premier ministre. Après toutes ses déclarations tapageuses, notamment sur le fait que «la Belgique n’a pas de valeur ajoutée», le président flamand ne s’est-il pas disqualifié ?

- En tous cas, je suis certain qu’il n’a vraiment pas la cote dans l’opinion francophone du pays… Et ce ne sera certainement du côté de mon parti qu’il trouvera un appui pour occuper la fonction de premier ministre! Verhoofstadt reste pour nous le meilleur choix. Je retiens notamment qu’au moment de BHV, il a fait le choix de faire primer le socio-économique sur l’institutionnel. On parviendra plus facilement à former un gouvernement fédéral si les libéraux restent, tant au nord qu’au sud du pays en position de participer à la nouvelle majorité. Il faut tout de même rappeler que Leterme et le CD&V font un chantage à la formation du prochain gouvernement fédéral : pas de réformes institutionnelles, pas de gouvernement. Pour un candidat premier ministre, c’est un discours tout à fait inacceptable qui témoigne d’un faible sens de l’Etat.

 

- Le fait que Leterme puisse envisager un destin fédéral pourrait peut-être l’amener à plus de sagesse ?

- D’accord, la fonction fait parfois l’homme… En l’espèce, j’ai des doutes. Depuis 2000, le CD&V a fait le choix de se repositionner dans le monde politique flamand en allant chercher les voix des courants les plus nationalistes. Leterme a des gages à donner à ses nouveaux amis. Dans le temps, le CD&V était le parti du trône et du premier ministre, celui qui est chargé d’assurer une certaine pérennité de l’Etat belge, aujourd’hui c’est un parti qui fait primer les intérêts de la Flandres sur ceux de la Belgique.

 

- Si tout le monde, tant au Sud qu’au Nord et à Bruxelles reste sur ses positions, il sera peut-être difficile de former un nouveau gouvernement après les élections de 2007. N’est-ce pas là le danger suprême qui nous guète pour cette année qui commence : la Belgique ne disparaîtrait pas mais elle deviendrait ingouvernable ?

- Encore une fois, tout dépendra de qui sera à la manœuvre du côté flamand. Quoiqu’il en soit, même si c’est Leterme qui négocie et qu’il bloque la formation d’une majorité au niveau fédéral, il ne faudra certainement pas céder à son chantage. Il faudra avoir la capacité de dire non pour tester une fois pour toute la capacité des partis flamands à aller au bout de leur logique.

 

- Vous ne craignez pas que cela nous mène trop loin ? 

- Ma conviction profonde est qu’in fine les partis flamands céderont et qu’ils formeront le gouvernement fédéral. Je le répète, malgré les menaces et les petites phrases assassines, Leterme et tous les autres hommes politiques flamands savent très bien que la Flandres tire encore énormément d’avantages de l’existence de la Belgique!

 

- Vous imaginez une longue crise communautaire après les élections de juin ? 

- Leterme veut créer une sorte de psychose institutionnelle. Le piège qu’il tend aux francophones, c’est de les conduire à de nouvelles concessions en les persuadant qu’il pourrait empêcher indéfiniment la formation d’une majorité fédérale. Pour moi, c’est du bluff. Si Leterme devait s’enfoncer dans cette attitude de blocage, je suis persuadé qu’il serait remis en cause par une bonne partie de l’opinion flamande qui refuserait que l’on laisse le pays non gouverné pendant une trop longue période. En d’autres termes, cette crise annoncée sera importante mais je suis aussi persuadé qu’elle ne sera que l’affaire d’un été. En septembre ou octobre, il y aura un nouveau gouvernement!

 

- Ce sera donc une sorte de guerre psychologique ?

- On peut dire cela. Les Flamands vont nous faire craindre le pire pour obtenir quelque chose mais ils ne peuvent se permettre eux-mêmes que le pire arrive. Le principal danger pour les francophones, ce serait que leurs négociateurs n’aient pas un mental suffisamment fort dans cette guerre psychologique.

 

- Pas moins de deux manifestes signés par de nombreuses personnalités flamandes ont vu le jour en 2006 Leitmotiv : plus d’indépendance pour la Flandres. Vous qui êtes présent sur le terrain des affrontements linguistiques depuis longtemps, comment décodez-vous cette obsession communautaire flamande ?

- Il y a eu une évolution très nette dans l’affirmation autonomiste de la Flandres. D’abord, c’était un rejet de la domination francophone. C’était un combat culturel et linguistique qui, d’ailleurs, avait sa part de légitimité. Mais aujourd’hui, on a basculé dans tout autre chose. Les élus flamands ont une telle fierté de leur force économique – qui est d’ailleurs plus relative qu’ils le croient- qu’ils en sont arrivés à considérer que le sud du pays est un boulet trop lourd à tirer. Leur conviction est donc qu’en rompant un certain nombre de mécanisme de solidarité, ils seront encore plus forts. Ce qui, dans leur analyse, veut surtout dire plus riches. On est donc passé d’une démarche d’émancipation avec une dimension culturelle à une sorte d’égoïsme économico-régional.

 

- Où se trouve l’humanisme dans ce nouveau combat flamand ?

- Il est totalement absent. Ce n’est plus que du matérialisme. Autrefois, les hommes politiques flamands défendait la cause d’un peuple qui avait été trop longtemps méconnu, aujourd’hui le discours se limite à vouloir vivre plus confortablement et avec plus d’argent. C’est l’avènement d’un nationalisme matérialiste.

 

- Outre les citoyens qui restent majoritairement attachés à la Belgique,  le Roi doit aussi se poser beaucoup de questions sur les éventuels dangers de l’année nouvelle. Au travers de membres de sa famille, Albert II a fait l’objet de nombreuses attaques en 2006…

- Et bien, je trouve que ces attaques n’ont pas porté ! Cela ne l’a pas fragilisé. Au contraire, il a été conduit à communiquer de manière plus forte et plus claire. Le Roi n’a pas fléchi. Je crois que ceux qui ont porté ces assauts du côté flamand doivent bien réfléchir car finalement, le Roi va commencer cette nouvelle année en étant renforcé!

 

- Le séparatisme comme conséquence de la prochaine crise communautaire, vous n’y croyez donc pas trop ?

- La fin de la Belgique en 2007 ?  Cela restera une fiction !

17:39 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

05/01/2007

Nouvelle culture politique? (281206)

Enquête publiée dans l'hebdomadaire "La Libre Match", le 28 décembre 2006

 

Administration du Parlement wallon

Une affaire de (quelques) familles

 

stgille2«Entre Wallons, toujours on fraternise. On fait le bien sans que jamais on le dise», clame l’hymne de la Région wallonne. Force est de constater que certains mandataires politiques, au sud du pays, applique le «Chant des wallons» un peu trop à la lettre… Enquête sur les conditions de recrutement du

personnel administratif statutaire du parlement wallon. Où il apparaît que de nombreux choix d’engagement sont dictés par des critères politiques et familiaux (fils, fille, frère de…) plutôt que par la recherche de compétence.

Un audit au greffe du parlement wallon ? Ce serait bien souhaitable alors que plusieurs membres de cette administration témoignent de leur «démotivation face des pratiques népotiques d’une autre âge qui minent l’efficacité du travail et créent des injustices flagrantes en termes de promotion des agents». Encore faudrait-t-il que les partis de la majorité (PS,CDH) mais aussi de l’opposition (MR) décident de remettre en cause un système dont ils profitent allégrement. On peut toujours rêver…

 

«Pourquoi je ne travaille plus au greffe du parlement wallon ? J’espérais rester là plus longtemps mais je n’avais pas la bonne carte. En clair, je n’étais pas «la mère, la fille ou la sœur de…»… Bon, cela ne sert à rien de mettre mon nom dans votre magazine. Je n’ai pas envie d’avoir d’ennuis».

 

«A la longue, c’est démotivant. Ici, normalement, les fonctionnaires ont une carrière plane : ils montent automatiquement en grade tous les cinq ans ou tous les six ans, selon leur rang dans la hiérarchie. Mais certains d’entre nous, ceux qui ont de la famille, des amis ou des relations au parlement connaissent des carrières éclair. J’en connais qui ont gagné jusqu’à 10 ans dans leur avancement. C’est cela la Wallonie du plan Marshall ? Moi ce que je vois, c’est plutôt des pratiques népotiques d’un autre âge!».  

 

«De toute manière, on a intérêt à adopter un profil bas. Il n’y a pas de syndicat au greffe. Le secrétaire général, le bureau et le président du parlement sont tout puissants. Tant en termes de nominations que de promotions. On ne sursaute même plus quand on voit arriver un «fils de… » dans le personnel. Et cela même si on lui crée une fonction sur mesure où si cette personne – ce n’est pas toujours le cas- s’avère totalement incompétente. Du style, une secrétaire qui n’a aucune notion de traitement de texte, vous voyez ce que je veux dire…».

 

Bienvenue au greffe du parlement wallon, le centre névralgique de la démocratie «made in Wallonie» où, en toute discrétion au cours de ces dernières semaines, nous avons rencontré plusieurs «agents statutaires». Comme en témoignent les quelques citations qui ouvrent cet article, le moral de ces fonctionnaires est au plus bas : «On balance entre ras-le-bol et résignation. De toute manière, quand on a des gosses, une maison à rembourser, mais aussi un bon salaire et divers avantages, on apprend vite à ne pas trop ruer dans les brancards», résume laconiquement l’un d’entre eux.

 

«Cela leur fait des obligés qui, évidemment, ne vont jamais cracher dans la soupe»

 

Quelques petits rappels d’histoire et d’architecture institutionnelles ne sont pas inutiles pour évaluer de l’importance du lieu dont nous parlons. Institué, il y a 26 ans (Art.1er de la loi spéciale de réformes institutionnelles du 8 août 1980), le parlement wallon est composé de 75 députés élus directement au suffrage universel. Contrairement à ce que pourrait laisser supposer un certain poujadisme ambiant, ceux-ci ne manquent pas de travail : exercice du pouvoir législatif au travers de propositions et d’adoptions de décrets, vote du budget du gouvernement, contrôle permanent de l’exécutif via des interpellations ainsi que des questions écrites et orales, réunions en séance plénière et de multiples commissions…

 

Une grosse machinerie qui, pour fonctionner correctement, a bien besoin de l’appui d’une centaine de fonctionnaires : ce sont les «agents statutaires» du greffe. Essentielles à la bonne marche de la vie parlementaire, leurs missions sont aussi très diverses : les fonctionnaires du greffe dressent acte des délibérations de l'Assemblée et tiennent le procès-verbal de séance. Ils prennent note de tout ce qui se dit dans les diverses commissions. Ils assistent le Président du parlement en toutes circonstances. Ils assurent la convocation et l’organisation pratique de toutes les réunions, l'impression et la diffusion des documents, ils gèrent les archives… Bref, sans eux, rien ne pourrait se faire !

 

A la tête de cette armada de scribes, de secrétaires, de huissiers, d’informaticiens et autres comptables se trouve le «greffier». C’est le big boss, un personnage réputé être aussi puissant que le président du parlement. Il a vue sur tout ce qui se passe dans le saint des saint de la démocratie wallonne et, contrairement aux élus, son mandat n’est pas mis en balance tous les cinq ans. Actuellement, c’est un membre du PS qui assume cette haute fonction. L’homme s’appelle Jean-Claude Damseaux et il a été nommé par le parlement en séance plénière… Contrairement à tous ses subordonnés qui, eux, ont été engagés par un autre organe, nettement plus restreint, composé de 9 personnes seulement. A savoir ? Le «bureau» du parlement…

 

«C’est explicitement prévu par l’article 46 alinéa 2 de la loi spéciale du 8 août 1980 : ‘le bureau nomme les membres du personnel du parlement wallon à l'exception du greffier’», décode un agent du greffe. Précisant, quelque peu désabusé : «En d’autres termes, 9 personnes sont souveraines en matière de recrutement. N’ayant de comptes à rendre à quiconque, elles en profitent allègrement pour placer des relations amicales, politiques ou autres au greffe. Cela leur fait des obligés qui, évidemment, ne vont jamais cracher dans la soupe. Ce système qui incite au clientélisme et au népotisme est aussi ancien que le parlement wallon lui-même… Seul les Ecolos, durant les législatures où ils ont été présents au bureau, ont procédé d’une autre manière. Lorsqu’une personne pouvait être engagée sur leur quota politique, ils mettaient une annonce dans le journal et ils organisaient un concours. Pour tous les autres, CDH, MR, PS, l’engagement s’est toujours fait à la tête du client, la compétence n’étant qu’un atout subsidiaire». 

 

Qui sont les membres de ce bureau «tout puissant» en matière de recrutement ? Il s’agit de députés wallons désignés par l’assemblée parlementaire. A savoir un président, trois vice-présidents et des secrétaires. Et, cela va de soi, la composition de cet organe est le reflet immédiat des rapports de force politiques au sein de l’assemblée. Actuellement, cela donne ceci : José Happart (PS), président; Véronique Cornet (MR), 1ère vice présidente ; Michel Lebrun (CDH); vice président, Charles Janssens (PS), vice président; Et 5 «secrétaires» : Jean-Claude Van Cauwenberghe (PS), Jean-Pierre Dardenne (MR), Paul Ficheroulle (PS), René Thissen (CDH), Paul Furlan (PS). Ce groupe accueille aussi en son sein le secrétaire général ou greffier, Jean-Claude Damseaux (PS).

 

Des cas concrets ? En voici…

 

Le décor étant planté, qu’en est-il de la crédibilité des accusations de favoritisme et de népotisme formulées par les quelques agents statutaires du greffe que nous avons pu rencontrés ? Plusieurs semaines d’enquête nous permettent  -malheureusement pour une institution qui devrait se montrer exemplaire en termes d’éthique- de répondre qu’elle est totale ! Des exemples? En voici quelques-uns seulement car le cas du patient est si préoccupant qu’il en devient impossible de décrire ici tous les symptômes de la maladie… Bien que nous disposions d’informations très précises, nous ne citerons que des prénoms car le propos de cet article n’est pas d’attaquer des gens à titre personnel, mais de démonter un système qui est contraire aux principes élémentaires de bonne gouvernance.

 

- Chantal, mère de… : Il y a quelques semaines, son engagement en temps que huissier réceptionniste a été entériné par le «bureau». Pas d’examen, bien sûr, mais une belle carte de visite : Chantal est la maman de Jean-Charles Luperto (PS), député au parlement wallon où, cela ne s’invente pas, il préside la Commission relative à l’Emploi… Cet homme qui monte dans les rangs socialistes est depuis peu le nouveau bourgmestre de Sambreville. Patricia, une autre personne qui travaillait au greffe depuis un certain temps avec un contrat de remplacement lorgnait sur la place. Il est vrai que Patricia avait été recrutée du temps où son soutien à elle, l’ex-bourgmestre de La Louvière Willy Taminiaux (PS), était encore membre du «bureau». Mais, après la démission de Jean-Claude Van Cauwenberghe de la ministre-présidence de la Région wallonne, il y a quelques mois, Taminiaux a quitté le «bureau» pour faire place à son camarade carolo (ndlr : Il est vrai que la fonction de «membre de bureau» confère certains avantages, comme une voiture avec chauffeur que Van Cau avait perdu en quittant l’Elysette). Patricia est donc, en quelque sorte, une victime collatérale des «affaires» mais ne comptez pas sur elle pour s’en plaindre d’une quelconque manière à un journaliste. C’est vrai qu’il y a toujours une solution pour ceux qui savent se taire : elle a été replacée depuis lors dans une autre administration.

 

- Bénédicte, fille de… : Avec le rang d’attaché, elle a travaillé notamment pour la commission du budget du Parlement wallon. On lui prête une belle carrière en devenir, d’autant qu’elle est proche du directeur général, Jean Kalkmann (CDH) dont elle est désormais une collaboratrice directe. Surtout, Bénédicte est la fille de Michel Lebrun, ancien ministre, député wallon et… membre du «bureau» du parlement wallon. Au minimum, papa ferait bien de se retirer si un jour il devait être question de l’avancement de la petite lors d’un prochain «bureau».

 

- Sibylle et Lionel, fille et fils de… : L’une travaille au service informatique, l’autre est rédacteur et il est occupé dans le service du CRI (Compte rendu intégral). Tous deux sont les enfants de Jean-Marie Séverin (MR), député wallon, ex-vice président du Parlement wallon, ex-ministre des Affaires intérieures et… de la fonction publique, échevin à Eghezée. Sur le site du MR, on renseigne utilement que l’une des matières de prédilection de Jean-Marie Severin est… l’emploi.

 

- Sonia, amie de… : Particularité de cette secrétaire : son mari –aujourd’hui décédé- entretenait autrefois une relation amicale de longue date avec le député wallon et bourgmestre d’Incourt, Léon Walry (PS). Son arrivée au greffe, comme celle d’autres personnes, a fait un peu de casse, parce qu’il a fallu mettre quelqu’un d’autre à la porte pour lui faire de la place… La victime de ce jeu de chaise amicale, une certaine Chantal, ne se plaint pas : tant qu’elle peut faire encore quelques intérims…

 

- Sandrine, épouse de… : Au sein du greffe, des mauvaises langues prétendent que sa place était déjà réservée plus d’un an avant qu’elle n’effectue ses débuts dans cette administration.  Par qui ? Par l’ancien président du parlement Robert Collignon (PS). Faut dire que Sandrine est l’épouse du fils de Robert, à savoir Christophe Collignon, l’homme qui aux dernières communales est passé à côté de la succession de papa dans la bonne ville d’Amay. Avec le rang de conseiller, Sandrine rempli une tâche de secrétaire de commission.

 

- Isabelle, amie de…: Nommée 1er conseiller, le 18 mai 1998. Promue au grade de directeur d’administration, le 17 janvier 2002. Nommée directeur général adjoint le 23 mars 2006, Isabelle n’a pas connu la carrière «plane», avancement automatique tous les cinq ans, de la plupart de ses collègues du greffe. Est-ce, comme nous le dit un membre du personnel, parce qu’elle est particulièrement fidèle au MR où elle est amie de très longue date avec un ponte du MR ? 

 

- Jean-Luc, fils de… : Passionné d’informatique, ce fils de l’ancien sénateur et président honoraire des questeurs du Sénat, Jean Bock (MR) s’est fait aussi recommander au greffe du parlement wallon.

- Katia, belle fille de… : la belle fille du député de l’arrondissement de Dinant-Philippeville, Guy Saulmont (MR) occupe quant à elle une place de rédacteur au compte-rendu intégral.  

 

- Xavier, fils de… : Cet agent qui travaille à la commission du budget a bénéficié en son temps du soutien d’un ministre des Affaires étrangères du temps où son père, Guy Pierrard était député wallon. «Il a cependant craint pour sa place quand son papa a quitté le MR pour rejoindre le Rassemblement Wallonie-France mais les choses se sont ensuite calmées», nous raconte l’un de ses collègues.

 

Eric, Jean-Claude et un autre Jean-Claude ont tous les trois des points communs. Ces huissiers étaient chauffeur de personnalités politiques de premier plan avant d’être recasés au greffe. Le premier de Joëlle Milquet (CDH), le second de Philippe Busquin (PS), le troisième de Charles-Ferdinand Nothomb (CDH)

 

Et ça continue encore et encore…

 

La carte amicale ou politique n’est pas la seule que l’on peut jouer pour rentrer au greffe du parlement wallon. Avoir quelqu’un de la famille dans la place est aussi un sésame intéressant pour y trouver un emploi. Ainsi, Jean-François, le fils de Jean-Claude Damseaux, le greffier himself, travaille au service informatique de cette administration dont il a d’ailleurs créé le site internet. L’agent statutaire Virginie, quand à elle, est la belle fille du directeur général du greffe, Jean Kalkmann (CDH). S’entend-t-elle bien avec Jeannine ? Cette secrétaire de première classe travaille aussi au greffe, mais elle est aussi la belle-mère de Virginie et la femme du directeur général précité. «Ce qui met Jeannine à l’abri au point de vue horaires», note perfidement un membre du personnel du greffe.

 

Autre exemple, dans le rayon «famille», celui de Murielle, un agent étiqueté PS, qui occupe une fonction dirigeante au greffe : non seulement elle y a connu une ascension fulgurante en sautant plusieurs étapes de la carrière dite «plane», mais en plus, sa sœur Sophie et son mari Albert ont pu y également trouver de l’embauche.

 

Nous aurons enfin la pudeur de ne donner aucun détail qui permettrait de reconnaître –même en interne- deux cas de promotions canapés (pas étonnantes dans ce contexte d’arbitraire total en termes de recrutement) qui nous ont été détaillés. L’ex maîtresse de… ou la sœur de la maîtresse de… se reconnaîtront.

 

«C’est un mauvais procès. Tout fonctionne bien…»

 

Dans un tel contexte, le greffe est-il, malgré tout, un outil efficace ? «Mais tout à fait! Par rapport à toutes les administrations que j’ai connues durant ma carrière politique, je trouve même que le greffe est une administration extrêmement bien rodée», assure le président du Parlement wallon, José Happart (PS). Le fait que des «fils, frère, amis de…» trouvent plus aisément à se faire embaucher dans cette administration que d’autres ne le choque pas particulièrement : «Ce qui m’importe, c’est que les personnes recrutées soient compétentes. Or, pour l’heure, je n’ai aucun reproche à faire à qui que soit dans cette administration en termes de qualité du travail fourni. Il faut arrêter ce mauvais procès. Ce n’est pas parce qu’on est le fils ou la fille de que l’on devrait être nécessairement écarté ! On recrute ici comme ailleurs.»

 

« Bien sûr», argumente encore M. Happart, on pourrait mettre en place des procédures d’examen pour faire semblant de… Cela rassurerait peut-être certains esprits chagrins mais en fait, ce serait lourd, cela coûterait cher et ce serait même hypocrite parce qu’in fine, il y aurait de toute façon un choix du politique. En plus, il faut regarder autour de soi. Des engagements qui sont favorisés par des liens familiaux, cela existe aussi dans d’autres secteurs : combien de gens travaillent à la FN ou au chemin de fer de père en fils ? Quand une famille est connue et qu’elle donne entière satisfaction, cela favorise ce genre de choses. Pour nous qui engageons, tout partis confondus, c’est important d’avoir des gens proches dans lesquels on peut avoir confiance. Et puis, ici, il n’y a pas de hauts salaires ou des gens qui puisent dans la caisse. Tout fonctionne très bien.»

 

Qu’en est-il des carrières éclaires de certains agents ? «C’est vrai qu’il y a des membres de ce personnel qui ont bénéficié d’avancements plus rapides», reconnaît le président du parlement wallon. «Mais cela s’est toujours fait sur base d’évaluations très poussées et d’un satisfecit de leurs chefs et de leurs cadres. C’est bien simple, je ne connais pas une personne dans cette administration pour laquelle je pourrais dire que le choix d’une nomination ou d’un avancement n’ait pas été judicieux. Oui, il y a des ‘fils de’, ‘des amis de’ et ‘des proches de’ dans ce service, mais ils sont aussi compétents que les autres !».

 

«Le bureau peut choisir n’importe qui. C’est le règne de l’arbitraire»

 

Pour le chef de file Ecolo au parlement wallon, Bernard Wesphael, certes «le greffe fonctionne bien et il y a une bonne dynamique». Mais, dit-il, «il faut regretter que ses moyens pour couvrir l’ensemble des travaux du parlement restent trop limités. Le cadre devrait être complété». A la différence du président du parlement, le député vert ne cautionne pas le népotisme qui se manifeste dans les recrutements : «Comme tout le monde ici, je sais que ce problème existe. Mais actuellement les Verts ne sont pas membres du bureau et lorsque nous y étions, sous la législature précédente, nous n’avons jamais participé à ce genre de pratique. Lorsqu’il s’agissait d’engager des gens dans le quota qui nous était attribué, nous avons toujours fait des appels publics suivis d’examens sanctionnés par un jury indépendant. Résultat : pas mal de personnes que nous avons choisies n’étaient pas du tout Ecolo! Il serait souhaitable qu’une telle sélection rigoureuse, basée uniquement sur des critères de compétence, soit généralisée à tous les partis.» La démotivation du personnel ? «J’ai aussi entendu ce genre de plainte», confirme le parlementaire avant de préciser, un peu dépité : «Je suis intervenu régulièrement en conférence des présidents pour que l’on mette à plat le fonctionnement du greffe. Mes collègues des autres partis me répondent gentiment qu’il y a là un vrai problème… Mais rien ne bouge ! J’y reviendrai donc encore…»  

 

Le député wallon et bourgmestre de Namur, Jacques Etienne (CDH) est nettement plus offensif : «Le travail du greffe?  Cela manque un peu de rigueur et de discipline. J’ai un peu le sentiment que tout le monde y fait ce qu’il veut… Vous avez parfaitement raison de vous interroger sur les méthodes de recrutement mises en œuvre par le bureau du parlement. Je vous confirme que dans cette administration, cela pullule de ‘fils de’, de ‘sœurs de’, de ‘tantes de’, etc…! Qu’il s’agisse de branquignoles ou de personnes qualifiées… C’est le règne de l’arbitraire : le bureau peut choisir n’importe qui, n’importe comment et sans garantie en termes de compétences. Il en va de même pour certaines promotions qui sont accordées à la tête du client. Ce système pour le moins archaïque n’existe pas dans les autres assemblées du pays. Pour moi, c’est une évidence: il faudrait dégager un accord politique pour que l’on en vienne à des procédures d’examens qui objectivent les nominations et les promotions!».

 

Voilà une sortie qui fera certainement plaisir aux collègues CDH de Jacques Etienne qui siègent au bureau du parlement wallon… Afin d’être complet, nous aurions aimé également alimenter ce débat par l’opinion d’un membre MR de ce «bureau», mais c’est en vain que nous avons contacté à plusieurs reprises le secrétariat de la députée Véronique Cornet.   

 

Egalité des chances?

Charles et Mathieu Michel, Freya Van den Bosche, Melchior Wathelet jr, Frédéric Daerden, Alisson De Clercq, Chantal Bertouille, Denis et Lucas Ducarme, Olivier Langendries, Benoît Lutgen, Vincent Despiegheleer, Gilles Foret, Alain Mathot, Laurette et Alain Onkelinx, Christine Defraigne, Benoît Bayenet, Véronique Cornet, Rik Daems, Jacques Simonet, Bernard Clerfayt, Caroline Désir, Alex Tromont, Philippe Van Cauwenberghe, Pascal Lafosse, Renaud Duquesne, Frédéric Nimal, Bruno Toback, Olivier Harmegnies, Sophie Pecriaux… Loin d’être exhaustive, cette liste de noms confirme que, depuis quelques années et tous partis confondus, les filles et fils de ténors de la politique belge sont de plus en plus nombreux à avoir pris la relève de leur papa (où, beaucoup plus rarement, de leur maman). Vivons-nous désormais dans une «démocratie représentative héréditaire» ? Soyons très clair : ce n’est pas parce qu’une personne est une «fille de» ou un «fils de» qu’elle doit être suspectée d’incompétence. De plus, la transmission de savoirs et de carnets d’adresse de père en fils, cela se fait légitiment dans tous les secteurs professionnels. On connaît aussi des dynasties d’architectes, de bouchers, d’entrepreneurs, de plombiers, de footballeurs, de journalistes… On voit mal au nom de quel principe éthique, il devrait être interdit que de telles «successions» se produisent également dans la vie politique. S’il est évident que ces «filles et fils de» ont un parcours politique facilité par leur position familiale, on peut estimer qu’ils respectent les règles du jeu démocratique puisqu’ils briguent des mandats électifs. En d’autres termes, si nos concitoyens estiment opportun de voter pour les enfants d’hommes et de femmes politiques célèbres, il n’y a pas de quoi s’offusquer. Par contre, ce qui choque dans le cas du greffe du parlement wallon, outre l’ampleur du système népotique qui y est mis en oeuvre, c’est que les «nominations familiales» et les promotions s’y exercent allègrement en dehors de toute transparence. Rappelons si nécessaire que les 9 membres du «bureau» ne sont pas les actionnaires d’une boîte privée ou d’une entreprise… familiale mais des représentants du peuple qui doivent garantir le bon fonctionnement d’une administration publique financée par les deniers du contribuable. Cela implique notamment le respect  d’une valeur démocratique essentielle : l’égalité de chances… 

 

 

13:56 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (9) |  Facebook |

02/01/2007

Faux JT de la RTBF (211206)

Entretien publié dans l'hebdomadaire "La Libre Match", le 21 décembre 2006

 

imagesCAE3ABGXFrançois De Brigode reçoit «La Libre Match» au lendemain de l’émission qui a fait paniquer les Belges

 

«Aux gens qui ont été choqués, je présente mes excuses… On ne le refera plus comme cela!»

 

Mercredi 13 décembre 2006, 20 heures 21 : la télévision publique belge interrompt brutalement ses programmes. Une mire apparaît brièvement à l’écran avant de laisser place au présentateur vedette du journal télévisé de la RTBF. Installé dans le studio habituel du JT, François De Brigode a la mine grave et il annonce une nouvelle stupéfiante : «Le Parlement flamand vient de voter la sécession de la Flandre. Le Royaume de Belgique n’existe plus!». Des journalistes présents qui devant le palais royal, qui devant les différents parlements du pays confirment «en direct». Le Roi aurait fui à l’étranger, les ministres sont en réunions de crise. D’autres reportages recensent les premières réactions politiques et témoignent des premiers signes de désorganisation et de panique dans le pays. Ils sont ponctués par les commentaires du directeur de la télévision qui a rejoint François De Brigode sur le plateau du journal pour analyser l’évènement à chaud…

 

Tout ceci n’est bien sûr qu’une fiction… Mais 80 à 90% des téléspectateurs, parmi lesquels des hommes politiques de premier plan, des ambassadeurs et des correspondants de presse étrangers tombent dans le panneau. Une demi-heure après le début de cette émission très spéciale, la RTBF lève enfin toute ambiguïté sur la nature du son programme en insérant un sous-titre dans l’image : «Ceci est une fiction». Le choc est immense dans toute la Belgique, comme la polémique qui s’en suit. Certains crient au génie en estimant que la chaîne publique a réveillé les citoyens à propos d’une thématique institutionnelle qu’ils ont tendance à bouder. D’autres n’ont pas de mots assez fort pour condamner une faute déontologique inacceptable.

 

Nulle part ailleurs dans le monde un journal télévisé n’avait osé cela. Qu’en dit l’un des acteurs principaux de ce moment qui marquera l’histoire de la télé ? François De Brigode a reçu longuement « Match» à son domicile bruxellois. «Je suis sous pression mais je reste serein», confie-t-il avant de démarrer cet entretien vérité.  

 

- La Libre Match : Pour commencer, une question à choix multiple. Au surlendemain de la présentation de ce «faux journal», vous nous diriez : A) que vous êtes fier; B) que vous avez des regrets C) que vous avez du mal à définir ce que vous ressentez ?

- Je choisis la réponse «c». J’ai du mal à mettre des mots sur mon état d’esprit actuel. D’une part, j’ai la conviction d’avoir fait œuvre utile en participant à cette émission spéciale… Dans le même temps il est évident que je ne reste pas insensible au constat qu’un certain nombre de téléspectateurs aient été quelque peu choqués. Je ne veux pas éluder ce problème. L’émotion suscitée par ce programme doit être à l’origine d’un questionnement. Vous ne m’entendrez jamais dire que nous sommes des génies qui ont réinventé la télé. Qu’on a eu raison à 110% de faire ce qu’on a fait. Je reste ouvert à une discussion qui sera, à mon avis, encore longtemps débattue à la RTBF… Et dans les écoles de journalisme.    

 

- Faut-il comprendre que vous craigniez d’avoir dérapé ?

- Réfléchir avec modestie sur le travail que l’on a réalisé, cela ne veut pas dire qu’on veut tout jeter à la poubelle! Le but de l’émission était de faire comprendre aux Belges que le débat sur l’avenir de leur pays ne devait pas être réservé à un cénacle fermé. En leur annonçant que la Belgique n’existait plus, ils ont été mis en situation. Ils ont pu appréhender toute la dimension concrète d’une question qui leur semble parfois barbante, voire même irréaliste. On voulait produire un électrochoc ! De ce point de vue là, personne ne pourra dire que nous avons raté la cible ! Par conséquent, si c’était à refaire, je le referais… Mais autrement.

 

- «Le refaire, mais autrement.», c’est un peu alambiqué comme formule ! 

- Je veux dire qu’on ne le refera plus comme cela !

 

- Cette émission, c’était donc un «one shot». Une expérience qu’on ne reproduira plus jamais à la RTBF ?

- On peut dire cela comme cela. En tous cas, à l’avenir, un recours éventuel à la fiction devra être mieux balisé.

 

- En clair, si c’était à refaire ?

- Si c’était à refaire, je m’assurerais que les indications données aux téléspectateurs pour leur faire comprendre qu’il s’agit d’une fiction inspirée de la réalité viendraient plus vite et plus clairement. Les sous titre - «Ceci est une fiction» -  apparaîtrait après moins de dix minutes. Des artifices de décors seraient ajoutés pour que le studio ne soit plus la copie conforme de celui du vrai JT… Pour autant, je ne regrette rien, sauf d’avoir blessé certaines personnes. J’assume en soulignant que c’est aussi l’aspect provocateur et déstabilisant du programme de mercredi dernier qui a permis de redonner toute son importance à un débat essentiel. Si on avait choisi une forme d’émission classique pour parler de la possible disparition de la Belgique, je ne suis pas certain qu’on serait parvenu à intéresser autant les gens.   

 

- Un journalisme politique pratiqué dans les règles de l’art serait-il devenu inaudible pour une bonne partie de la population ?

- J’entends souvent dire dans des réunions de rédaction que la politique, l’institutionnel, c’est quelque chose d’embêtant; Que les gens ne suivent plus… Moi, je trouve que ce sont des matières essentielles. A partir d’un certain moment, il faut se poser la question de savoir par quel moyen on va réinterresser les citoyens. C’est ce qu’on a fait avec une démarche, il est vrai, quelque peu provocatrice. Une forme accrocheuse certes, mais dans le but d’alimenter une réflexion de fond. N’est-ce pas ce que vous faites aussi dans la presse écrite en cherchant des titres interpellant qui donneront envie de vous lire ? Je ne suis pas en train d’affirmer qu’on a été génial et qu’on a eu tout juste. Sincèrement, je continue à me poser des questions.

 

- Il semble que les personnes qui ont construit cette fiction n’aient pas pesé l’ampleur de l’émotion qu’elle susciterait dans la population. C’est aussi votre cas ?

-Je dois bien reconnaître que oui. Certes, je m’attendais à ce que cette émission fasse du bruit, à ce qu’elle suscite une réflexion, des réactions, voire même une polémique. Mais là, cela a pris des proportions inimaginables! Tout le monde en parle en Belgique mais aussi à l’étranger. Cela dit, il faut tout de même insister sur le fait que l’émotion n’a pas été pas que négative. Le soir même de la diffusion, le standard de la RTBF a reçu trois types d’appels. Dans un premier temps, c’est vrai, il y avait surtout eu des gens très en colère. Certains s’étaient sentis piégés et cela les avait vexés.  D’autres avait vraiment cru que la Belgique avait disparue et cela les avait causé une sorte de traumatisme. Dans une seconde vague d’appels, les choses se sont nettement calmées. Il y avait plus de personnes qui se disaient interpellées et qui nous posaient des questions mais aussi des téléspectateurs qui avaient décodé notre intention et qui nous félicitaient de notre audace. Il semble, en définitive, que c’est plutôt ce courant de sympathie qui est en train de l’emporter.  

 

- Comment est né le concept de cette émission très spéciale ?

- C’est une idée déjà vieille de deux ans ! Elle a germé dans l’imagination de Philippe Dutilleul, un réalisateur de la RTBF qui vient d’ailleurs de publier un livre sur ce même thème de l’explosion du pays (1). Avant d’arriver à la diffusion du 13 décembre, il y a donc eu une très longue réflexion qui a été accompagnée d’un travail de recherche journalistique approfondi.

 

- L’intention était bien que les gens croient être dans la réalité pendant quelques minutes ?

- Oui, c’est exact. C’est une responsabilité que l’on doit assumer totalement. Je n’aime pas tellement le côté prétentieux de l’expression mais disons que, de la sorte, on voulait «réveiller les consciences»…  

 

- Mercredi dernier, devant leur poste de télévision, des gens ont pleuré… Et pas uniquement des anciens combattants. D’autres, dit-on ont eu des malaises. Beaucoup ont paniqué. Cela vous met-il mal à l’aise ?

- Si des gens ont eu à souffrir de cette émission, je ne peux que leur présenter mes excuses. Et je leur assure qu’elles sont sincères. Mais attention aux rumeurs! On a parlé de malaises, de gens qui se seraient retrouvés à l’hôpital… A ma connaissance, il y a eu de l’exagération. Personne n’est mort d’une crise cardiaque en regardant la RTBF mercredi soir.

 

­- Encore heureux !

- Je vous assure que si on avait provoqué un décès, j’aurais plaidé coupable! Cela étant, il faut aussi souligné ce qui est positif. Désormais, la majorité des appels de téléspectateurs visent à nous féliciter : « Merci de nous avoir fait réfléchir !».

 

- Si on va dans ce sens-là, peut-être qu’un certain nombre d’entre eux déduit que les présentateurs de JT et la télé en général ne racontent pas que des «vérités» ?

- C’est un acquis de plus ! Si après cette expérience, des gens regardent la télé et consomment leur info avec plus de distance critique, on aura parfaitement rempli notre rôle de service public. La presse n’est pas infaillible, il faut multiplier ses sources d’informations, recouper… C’est un réflexe démocratique.

 

- Dans cette histoire, vous n’êtes que «l’homme-tronc» qui a lu des textes sur un prompteur?

- Pas du tout ! En plus d’une importante contribution éditoriale, j’ai aussi pris part à la réflexion sur les conditions de diffusion. Par exemple, je me suis opposé à ce que la fausse interruption de programme ait lieu en plein milieu du journal télévisé de 19 heures 30 ! Tant qu’à parler des circonstances qui ont présidées à la réalisation de cette émission, je voudrais être tout à fait honnête en ajoutant que des journalistes de la RTBF n’étaient pas d’accord avec sa mise sur antenne. Certains d’entre eux ont aussi décliné l’offre qui leur avait été faite d’y participer. Ils estimaient qu’en tant que professionnels de l’information ce n’étaient pas leur rôle de s’insérer dans un programme qui pouvait entraîner une confusion entre fiction et réalité. Mon avis à moi, c’est que si le but recherché est noble, il peut être utile de faire exceptionnellement appel à des formes de communication provocatrices. Créer un débat conforme à l’intérêt général, c’est bel et bien une mission de service public. Et puis, j’entends souvent dire de la RTBF qu’elle est un peu aseptisée, prévisible, professorale, voire même sclérosée. Ici, on a été innovants, didactiques et très concrets !

 

- Tout le monde n’est pas de cet avis. Par exemple, le ministre-président de la Région bruxelloise, Charles Picqué estime que «l'objectif de réflexion de la population n’a pas été atteint dans la mesure où les gens ont été soit émus, soit bouleversés et en tout cas distraits par l'hypothèse que l'on n'était dans le réel»…

- C’est un avis que je ne partage pas du tout. Le 13 décembre, il y a eu plus de deux heures d’émission et l’ambiguïté sur la fiction a été totalement levée après une demi-heure. Ce qui a encore laissé le temps aux téléspectateurs qui auraient été troublés par la première partie de découvrir de nombreux reportages fouillés suivis d’un débat en direct qui recadrait le tout. Les relevés d’audience confirment que la plupart des gens ont fait ce choix-là. Ils regardaient encore la RTBF bien après que la mention «ceci est une fiction» est apparue à l’antenne.

 

- Le jeudi soir, c’est vous qu’on retrouve aux commandes du JT de 19 heures 30 consacré en grande partie à la polémique créée par l’émission du jour précédent. Etait-ce bien votre place ?

- Je ne vois pas où se situe le problème dans la mesure où avec la plus grande rigueur, toutes les opinions et peut-être plus encore celles de nos plus grands détracteurs ont pu se faire entendre dans ce JT.

 

- Et si le vrai but de la RTBF n’avait été que de faire de l’audience ?

- Non, c’est totalement faux! Si on avait voulu attirer le spectateur sur ce concept de docu-fiction, on aurait pu faire appel à des techniques de marketing pour en renforcer l’impact. Là, on n’a fait que débarquer subitement dans un programme.

 

- Mais en faisant de la pub, vous perdiez l’effet de surprise. Autrement dit l’arme fatale de votre édition spéciale…

- Il y a des techniques publicitaires qui aurait pu contourner cet obstacle… Mais peu importe parce que la RTBF n’a utilisé aucun instrument de ce type.

 

- Connaissez-vous la déclaration internationale des droits et devoirs des journalistes ?

- Oui, bien entendu.

 

- L’article 1er de cette déclaration dit que «le journaliste s’engage respecter la vérité, quelle qu'en puissent être les conséquences pour lui-même, et ce en raison du droit que le public a de connaître la vérité»… En diffusant sciemment de fausses infos, n’avez-vous pas commis un grand écart déontologique ?  

- Mais mon métier, c’est de dire la vérité ! On était dans un scénario du possible!

 

- Vous avez seulement levé le masque après trente minutes!

- Sur une émission qui fait deux heures, je le rappelle. Et puis, le journaliste a un autre devoir, c’est celui de décoder, d’expliquer. Et c’est que l’on a fait en disant au gens : «Voilà ce qui pourrait se passer».

 

- Vous avez plutôt dit : «Voilà ce qui se passe»…

- Bon, je peux comprendre que l’on nous reproche l’utilisation de la fiction. Mais ce que nous montrons est plus que de l’ordre du possible. Les revendications séparatistes de la Flandre, ce n’est tout de même pas de l’imagination pure! Dans quelques mois, après les élections législatives, on sait qu’il y aura de nouvelles négociations institutionnelles qui seront particulièrement dures.

 

- De là à ce que le parlement flamand proclame son indépendance…

- J’en conviens. Si on arrive au séparatisme, cela ne se fera sans doute pas de manière aussi brutale. Mais peu importe ! Le scénario que nous avons imaginé permettait d’attirer l’attention dans un premier temps. Et dans un second temps de proposer des reportages qui expriment nombre de vérités. Sur les fantasmes d’une certaine Flandre, sur les conséquences politiques, sociales et économiques qu’auraient la disparition du pays. De telle sorte que je reste convaincu que nous avons rempli notre mission de service public.

 

- De nombreuses personnalités belges ont été interviewées dans le cadre de ce faux JT. Savaient-elles dans quelle pièce elles jouaient ?

- Le secret a été bien gardé. A ma connaissance, ces personnalités n’étaient toutes pas au courant du contexte précis de notre projet.

 

- Parmi les hommes politiques qui sont apparus dans les reportages, il y avait notamment le sinistre Filip Dewinter, leader du Vlaams Belang. Aujourd’hui, il se vante d’avoir été dans la confidence… La RTBF a-t-elle pactisé avec le diable ?

- Mais non ! On n’a rien négocié avec ce type. Il en rajoute une couche pour faire du tort avec la RTBF parce qu’il sait que les journalistes de la chaîne publique francophone dénoncent régulièrement ses discours de facho haineux et raciste.

 

- N’avez-vous pas rompu le cordon sanitaire en lui donnant la parole ?

- Ceux qui nous accusent de cela se trompent lourdement. Il y a une règle à la RTBF, c’est de ne jamais faire intervenir l’extrême droite dans les émissions de débat télévisé, dans les flashs spéciaux et dans les JT. Ici, on était dans le cadre d’une fiction et certainement pas en direct. On n’a donc pas violé nos règles internes. L’intervention cadrée de Dewinter s’imposait dans la mesure où, côté flamand, cet homme est l’un des chantres du séparatisme.

 

- Et aujourd’hui, il vous félicite…

- Cela relève aussi d’une logique de déstabilisation de la RTBF. Ses félicitations, je le jette à la poubelle tout autant que son projet politique.

 

- Tout de même, ne craignez-vous pas d’avoir mis en péril la crédibilité de l’information de service public. La prochaine fois que vous ferez un «flash spécial», on s’interrogera…

- Mais, encore plus après ce qui vient de se passer, les gens seront encore plus à même de faire la distinction entre fiction et réalité. Je vous l’ai dit : de toute manière, il est exclut de recommencer une telle expérience. En tous cas, à l’identique. Je soulignerai aussi que depuis cette émission, les téléspectateurs ne se sont pas pour autant écarté du JT de la RTBF. L’audience, et donc la confiance, sont toujours là.

 

- Au moins pendant quelques minutes, 80 à 90% des téléspectateurs, parmi lesquels des hommes politiques, des correspondants de presse étranger et mêmes des ambassadeurs en poste à Bruxelles sont tombés dans le panneau. Cela fait de vous un homme extrêmement puissant !

- Personnellement, je fais ce métier avec beaucoup de recul. Mais c’est vrai que cette expérience invite aussi à une réflexion sur la puissance des médias… Il y a aussi une vertu pédagogique dans ce qu’on a fait. En tous les cas, je me dis que si les gens y ont cru parce que le sujet était bien choisi. Si on avait annoncé une fonte brutale des glaces à cause du réchauffement climatique, je ne suis pas sûr que cela aurait produit le même effet.

 

- «Irresponsable», «inadmissible», «détestable», «canular de mauvais goût », « sensationnalisme», «indignation», les réactions du monde politique ont été féroces… Comment recevez-vous cela ?

- Je ne peux pas dire que cela me fait plaisir. Ayant beaucoup de considération pour le personnel politique qui est composé de personnes responsables et intelligentes, j’estime que de telles remarques pertinentes invitent à une remise en question.

 

- Vous avez bien dit «pertinentes» ?

- Oui puisqu’elles viennent de personnes intelligentes. Cela dit, il y a des contre arguments que je veux défendre. J’en ai évoqué certains durant cette interview mais pour le reste, je ne vais pas dialoguer avec ces personnes par média interposé.

 

- Mais vous avez bien votre petite idée sur la virulence des réactions politiques ?

- C’est le droit des hommes politiques de réagir comme cela puisque la RTBF n’hésite pas à les mettre sur la sellette quand ses journalistes constatent les dérapages de certains d’entre eux. Je crois que tout cela va se dépassionner dans les prochains jours et que l’on parlera plus du débat de fond : quel avenir pour ce pays ?

 

- Elio Di Rupo, le président du PS vient d’ailleurs d’appeler à une rencontre de tous les présidents de parti francophones sur ce thème. Quelque part, vous provoquez donc le débat de fond que vous souhaitiez. Mais dans le même temps, cela pourrait donner crédit à certains hommes politiques flamands qui accuse la RTBF d’avoir participé à une manœuvre orchestrée par le PS pour caricaturer les aspirations du nord du pays à une nouvelle réforme de l’Etat ?

- Ca c’est de la théorie du complot ! Le PS ou n’importe quel autre parti n’a rien à dire dans notre rédaction. On a travaillé en toute indépendance sur cette émission. Tout le monde a bien pu constater les réactions indignées de certains ministres PS après sa diffusion !

 

- Peu avant notre rencontre, une dépêche de l’agence Belga vient d’annoncer que vous êtes viré de la RTBF. Votre réaction ?

- Je suppose que c’est une fiction!

 

- Bien entendu. En fait, la dépêche annonce que le conseil d’administration de la RTBF déplore que des «erreurs» ait été commises mais qu’il ne prendra aucune sanction. Soulagé ?

- Soulagé, oui. Mais ce qui me réjouit le plus, c’est que ce communiqué incite aussi au débat interne sur l’info. C’est une bonne chose pour l’avenir de la RTBF.

 

 

 

14:38 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

08/12/2006

Assassinat de Nathalie et Stacy (301106)

Entretien publié dans l'hebdomadaire "La Libre Match", le 30 novembre 2006

 

Kaltoum Ait Out parle pour la première fois. Ce qu’elle n’avait osé confier à la justice, elle le révèle à «La Libre Match».

«Mon frère Abdallah a fait d’autres victimes»

 

Ait OutD’évidence, Kaltoum Ait Out (56 ans) est la personne qui connaît le mieux l’assassin (toujours présumé) des petites Nathalie et Stacy. C’est la grande sœur d’Abdallah, celle qui, pendant des années, a toujours été là pour le soutenir, l’écouter, l’accueillir… Jusqu’au jour où elle rompit les ponts parce qu’elle découvrit que sa fille Nadia avait été abusée sexuellement par son pervers de frère…  Pendant l’été dernier, nous avions déjà proposé à Kaltoum de parler. Par pudeur, par prudence, tétanisée aussi par la gravité des faits, elle avait préféré se réfugier dans le silence. Si cette femme livre aujourd’hui un témoignage inédit et terrible, c’est parce qu’elle a été profondément choquée par la récente sortie médiatique de plusieurs membres de sa famille destinée à plaider l’innocence d’Abdallah. «Leur attitude est complètement indécente. Comme moi, ils savent très bien qui est ce frère. Ils connaissent ses antécédents. Contrairement à la justice, ils savent qu’outre ma fille, il a fait d’autres victimes dans la famille. Ils connaissent sa capacité à nier l’évidence jusqu’au bout. Comme tout le monde, ils ont pu entendre que les indices à charge se sont accumulés. Il est temps d’en finir ce soutien inconditionnel. Il est urgent de briser des secrets de familles qui entretiennent le sentiment d’impunité d’Abdallah.  A mes sœurs et à mes frères qui se sont adressés aux médias, je veux crier que j’ai ressentis leur démarche comme une insulte aux parents de Nathalie et Stacy. Cela me fait honte ! A Abdallah,  je veux lancer cet appel : «Si tu ne veux pas salir un peu plus l’honneur des Ait Out, dis toute la vérité. N’oublie pas que tu devras aussi répondre de tes actes devant Dieu»

                                                                                                                                                    

- Pourquoi avez-vous décidé de témoigner. Il y a quelques mois, vous préfériez rester silencieuse ?

- Ce n’était pas facile de prendre la parole dans le contexte émotionnel qui a suivi l’arrestation de mon frère. Bien sûr, je savais ce qu’il avait fait dans le passé. Mais je ne disposais pas d’éléments qui m’auraient permis d’affirmer qu’il était l’assassin de Stacy et Nathalie. Je ne suis pas dans la tête d’Abdallah. Seul lui sait ce qu’il a fait.

 

- Vous ne vouliez pas préjuger de sa culpabilité ?

- Il me semblait en tous cas que le silence était la seule attitude digne. Après l’interpellation de mon frère, on a eu une réunion de famille. J’y ai exprimé mon point de vue devant tout le monde : si Abdallah est coupable, il doit soulager sa conscience. J’ai ajouté qu’il fallait laisser le temps à la justice de faire son travail et qu’on ne pouvait pas interférer dans les médias. Mais eux, ce qui les inquiétait surtout, c’était «l’honneur» de la famille. Ce qui les préoccupaient, c’était que le nom des Ait Oud puisse être sali. Ils voulaient payer un ténor du barreau pour s’en prendre aux journalistes qui évoquaient l’éventuelle implication de mon frère dans ces terribles assassinats. Avant même que l’enquête n’ait pu déterminer si les dénégations d’Abdallah étaient justifiées, ils lui donnaient déjà l’absolution (Ndlr : Elle s’arrête pendant quelques secondes, avant de reprendre les larmes aux yeux). Le nom, l’honneur, ils n’ont que ces mots là à la bouche! Moi, je voudrais entendre d’autres mots. «Vérité», par exemple. Je voudrais en finir avec ces secrets de famille qui n’apportent que du malheur. Je voudrais que vous écriviez qu’en ce qui me concerne «l’honneur» m’a détruite !

 

- Que voulez-vous dire par là ?

- Le culte de «l’honneur», cela conduit à des conflits inextricables dans les familles… Comme l’intégrisme religieux sème la guerre dans le monde. Ce qui se passe aujourd’hui, ce n’est qu’une répétition de ce qui s’est déjà passé. Il y a des années de cela, quand j’ai eu besoin de mes frères et de mes sœurs, ils ont déjà privilégié l’«honneur» de la famille sur la vérité…

 

- Faites-vous référence aux abus sexuels répétés dont votre fille Nadia a été victime entre 1986 et 1992 ?

- Oui, bien sûr. A l’époque, ces abus ont été mis à jour parce que l’un de mes fils a trouvé le carnet intime de Nadia où elle faisait état de sa souffrance. Elle y décrivait ce qu’elle avait enduré pendant des années avant qu’elle comprenne que ce que lui faisait son oncle était mal. Ensuite Nadia s’est confiée à moi et j’ai alerté une assistante sociale qui, elle-même, a prévenu la police. Au début, Abdallah était prêt à avouer. Mais quand la famille s’en est mêlée, c’est «l’honneur» qui a pris le dessus. A leurs yeux, ce qui s’était passé était tabou. Cela n’aurait jamais du se savoir à l’extérieur. Tant pis pour ma fille! Elle n’avait qu’à se débrouiller avec ses blessures. Je ne l’ai pas accepté. Quant à Abdallah, se sentant soutenu par la famille, il a commencé à tout nier. Finalement, ce n’est que parce que ma fille était porteuse d’une maladie qu’il lui avait refilée qu’il n’a pas pu s’en sortir… Il a été condamné à cinq ans de prison.

 

- Cette condamnation n’a-t-elle pas réfléchir certains de vos proches?

- Le message de la famille en direction de Nadia et de moi est resté le même : elle n’aurait pas dû parler (ndlr : Nouvelle interruption, elle reprend son souffle). Vous savez, c’est affreux pour une maman de se trouver avec sa fille de 12 ou 13 ans chez un gynécologue pour chercher des traces des viols commis par son oncle.

 

- La récente sortie médiatique de plusieurs membres de votre famille est donc une reproduction d’un système de déni déjà mis en oeuvre par le passé ?

- Mais bien entendu ! C’est cela qui me choque. Eux, ce qui les interpellent, c’est de voir «le nom» dans les journaux. Ils veulent préserver leur «honneur», quitte à regarder Abdallah avec des yeux de myopes. Quitte à plaider son innocence sans avoir la moindre certitude qu’il n’est pas l’auteur des faits. Moi je trouve qu’il faut penser d’abord aux enfants qui sont mortes dans des circonstances atroces. Il faut penser à leurs parents.  A leur espoir de connaître enfin toute la vérité. Je le répète, c’est à la justice d’enquêter et de juger. Mes frères et mes soeurs veulent parler d’ «honneur» ? Mais qu’en restera-t-il, si Abdallah devait être confondu ? La seule vérité, c’est que personne d’entre nous ne sait si c’est lui ou pas pour Nathalie et Stacy. Pour le surplus, il faudrait aussi oser regarder certaines réalités en face. Comme tout le monde, on doit constater que les charges s’accumulent. Quand j’entends que des fibres textiles de son caleçon se retrouvent, par le fruit d’un intense frottement, sur le pantalon de l’une des victimes, cela pose tout de même question ! Personnellement, je n’oserais pas mettre ma main au feu qu’Abdallah n’est pas l’auteur des faits…

 

- C’est donc toujours le tabou qui domine dans votre famille ?

- Exactement. J’ai un espoir. Celui que les enquêteurs verront tous les membres de la famille et qu’enfin les langues se délieront. Je sais que ce n’est pas facile.  Moi-même, je dois concéder que je n’ai pas eu la force ou la clairvoyance de tout leur dire… Mais aujourd’hui, ma conscience ne le supporte plus. S’ils viennent me retrouver, je leur raconterai tout ce que ce que j’ai toujours su et tout ce que j’ai encore appris lors de la réunion de famille qui a suivi la dernière arrestation de mon frère.

 

- Qu’est-ce qui a changé depuis votre premier interrogatoire par la police ?

- Quand l’affaire des petites Nathalie et Stacy a éclatée, cela m’a anéantie. D’abord, je me suis recluse. J’en ai été littéralement malade pendant plusieurs semaines. Ensuite, j’ai beaucoup réfléchi. Je me suis dit que je ne devais pas avoir peur du jugement des hommes. Que c’est devant Dieu que, le jour venu, je devrai rendre des comptes. C’est une idée qui m’a libérée. Maintenant, je me sens capable de tout raconter.

 

- Par où commencer ?

- J’ai d’abord envie de dire que la seule chose que j’ai attendue d’Abdallah depuis de si longue années, c’est qu’il demande pardon à Nadia. Non seulement il ne l’a jamais fait, mais en plus il a toujours minimisé la gravité de ses actes en parlant d’un accident de parcours alors qu’il s’agissait d’abus qui se sont étalés sur des années. Mon frère ne s’est jamais senti coupable! Lors de son procès, il a même eu le culot d’affirmer que c’est Nadia qui venait à lui. C’était tellement odieux, qu’en pleine audience, son avocat lui avait demandé de se taire. Se rend-il compte du mal qu’il a fait à ma fille ? Mais aussi du mal qu’il m’a fait à moi. Quand il était jeune, Abdallah était le seul de mes frères en qui j’avais confiance. Lorsqu’il a connu des difficultés financières, je l’ai hébergé et aidé de mon mieux. On se parlait beaucoup. Je me confiais. Il se confiait. Jamais je n’aurais cru qu’il en profiterait pour abuser de ma fille. Je voudrais lui lancer un appel : «Si tu ne veux pas salir un peu plus l’honneur des Ait Out, dis toute la vérité. N’oublie pas que tu devras aussi répondre de tes actes devant Dieu».

 

- Vous pensez qu’il pourrait être réceptif à un tel appel ?

- Franchement, je ne sais pas…

 

- Vous êtes une des personnes qui le connaît le mieux…

- Tout ce que je peux vous dire, c’est qu’enfant, il était gentil et calme. Même timide. Il a commencé à avoir des problèmes scolaires vers l’âge de 12-13 ans. A l’époque, j’ai pensé qu’il avait été traumatisé par la mort de l’un de ses copains. Ils étaient cinq à vélo et il y avait eu un accident. Mais aujourd’hui, j’ai le sentiment qu’il a été fortement perturbé par d’autres évènements.

 

- Lesquels ?

- Il faut dire la vérité sur ce qu’il a subi… Il a été lui-même été victime d’abus sexuels répétés sur une longue période de sa vie. C’est à lui de dire ce qu’on lui a fait et qui lui a fait…

 

- Interrogé par des experts psychiatres, Abdallah a mis en cause des «membres de sa famille» mais sans citer de nom…

­­- Il devrait tout dire…

 

- Aux mêmes psychiatres, votre frère a notamment déclaré que cela a commencé quand il avait quatre ans. Ajoutant, «c’est pour cela que j’ai tripoté une jeune nièce en 1993» ou encore «on me touchait depuis que j’était tout petit. Je pensais que c’était normal, même après quand j’ai grandi.»

- Sur ce point, il ne ment pas. Mais encore une fois, c’est à lui tout dire… Cela pourra peut-être l’aider à évoluer. Cela dit, je veux être très claire : si ce qu’il a connu a peut-être contribué à le perturber, ce ne doit pas lui servir d’excuse pour les actes qu’il a posés lui-même lorsqu’il est devenu adulte. Ses propres souffrances ne lui ont jamais donné le droit de s’en prendre à des innocents. Je voudrais qu’il comprenne enfin cela.

 

- Quand il a vécu ces abus sexuels, c’était déjà un tabou dont on ne pouvait parler dans la famille ?

- Bien avant, bien avant ! Parce que moi aussi, j’ai connu la loi du silence…

 

- Comment cela ?

- J’ai subi la même chose que lui. On a aussi abusé de moi pendant des années… C’est difficile d’en parler mais je dois m’y résoudre. Pour que l’on ne reproduise plus ce cycle infernal d’abus de génération en génération. J’en ai besoin aussi pour me soulager d’un poids que je traîne depuis trop longtemps. Quand j’ai vécu cela, personne n’a voulu me soutenir dans la famille. Comme ce sera le cas, des années plus tard, pour Nadia. Ce qu’elle a vécu, ce qu’elle endure encore aujourd’hui, c’est presque le décalque parfait de ma propre vie.

 

- Qui était votre abuseur ?

- L’aîné des garçons (Ndlr : elle cite le nom). A la maison, c’était un enfant-roi qui avait droit à toutes les faveurs. Moi, j’étais l’aînée des filles destinée à être soumise et consentante. Dans la famille, tout le monde a su ce qui s’est passé. Comme Nadia, j’ai subis cela pendant des années. Pendant l’adolescence, j’ai commencé à me révolter. J’en avais assez de ne plus pouvoir m’endormir sans avoir peur. Vers mes 17 ans, j’ai même été trouver la police pour déposer plainte. Quand mon père a appris cela, il m’a poursuivi dans la maison en criant : «Je vais te tuer!». Et puis, il m’a dit qu’il me croyait mais qu’il ne fallait pas que cela se sache. Plus tard, les policiers sont revenus à la maison. Il y avait tellement eu de pression de la famille que j’ai retirée ma plainte. Il n’y a pas eu de suites judiciaires. J’en étais arrivée à me demander si, en fin de compte, ce n’était pas moi qui était anormale… Ensuite, les années ont passé. J’ai accepté le silence. De part ce fait, je suis devenue «complice».

 

- «Complice» ? C’est peut-être un peu fort ?

- Je maintiens ce mot et je veux vous expliquer pourquoi. Après avoir vécu ces abus sexuels pendant mon enfance et mon adolescence, j’ai entamé une vie de couple avec un homme violent et alcoolique. A nouveau, la famille ne voulait rien voir. Tout le monde parlait avec lui comme si de rien n’était. A force de subir dans l’indifférence, on est enfermé dans un système et on y participe. Je veux dire qu’on perd toute estime pour soi-même mais aussi pour les autres. De part mon expérience de vie, j’ai pu ainsi appréhender comment une victime qui n’y prend garde peut facilement devenir un bourreau pour d’autres innocents. C’est cela le cycle infernal que je voudrais stopper (ndlr : les larmes coulent sur ses joues mais elle continue à parler). Vers l’âge de 30 ans, alors que j’avais déjà trois enfants, j’ai été moi-même l’auteur d’un attouchement sur l’un de mes jeunes frères. Il était encore petit. C’est comme si j’avais été programmée pour faire cela. Ce fût une pulsion courte mais irrésistible qui m’a prise alors que je vivais un moment de colère contre ma famille. Je me suis rétractée tout de suite mais le mal était fait. J’ai demandé pardon. J’ai tenté de me suicider à cette époque. Cela m’a valu trois mois d’hospitalisation. Ce j’ai fait subir à mon frère me renvoyait trop à ma propre souffrance. Je me dégoûtais. Je préférais mourir que d’être devenue cela… Aujourd’hui, je préférerais mourir que de me taire encore. De subir encore. En réalité, c’est de Dieu que j’ai peur. Je ne suis pas une fanatique, même pas une pratiquante, mais je crois en Dieu et je veux avoir la conscience en paix.

 

- D’après ce que nous savons, dans l’affaire de Nadia aussi, vous avez failli céder à la loi du silence?

- Oui, c’est vrai. En 1993, après qu’elle ait déposé plainte contre Abdallah, je me suis rendue chez l’avocat de mon frère avec certaines de mes sœurs. Le but de cette réunion était de trouver des arguments qui déforceraient son témoignage. J’agissais sous la pression de la famille. A cette époque, mon père était encore en vie et il a insisté pour que je fasse cela… Vous voyez, chez les Ait Out, on réécrit toujours la même histoire. Mais cette fois-là, ça n’a pas marché. Quand je me suis retrouvée devant l’avocat, il a tout de suite vu que je n’étais pas là de mon plein gré. Il m’a dit : «Madame, vous êtes du côté de la plaignante. Votre place n’est pas dans le cabinet de l’avocat d’Abdallah». Après sa condamnation, mon frère a toujours reçu de la visite en prison. La plupart des membres de la famille étaient solidaire de sa «souffrance». Mais Nadia, mes autres enfants et moi, nous n’avons plus vu la famille pendant quatre ans.

 

- Que vous reprochait-on ?

- Ma fille et moi nous avions résisté. Par conséquent, nous étions devenues des pestiférées qui avaient sali l’ «honneur» de la famille. L’une des mes sœurs (ndlr : elle nous donne son prénom) est venue m’insulter à mon domicile. Elle a traité ma fille de «pute»… Et pourtant, l’une de ces filles … (ndlr : elle nous donne son prénom…) a été victime aussi.

 

- Vous dites ?

- Sa fille … a été également victime d’abus sexuels commis par Abdallah.

 

- La justice est au courant ?

- Non, je ne le pense pas. Quand les enquêteurs sont venus me trouver, je ne leur ai pas donné tous les détails parce que je pensais que, peut-être, les personnes concernées parleraient d’elle-même.  Mais aujourd’hui, je constate que c’est exactement l’inverse qui se passe. Si la famille témoigne dans les médias, c’est uniquement pour plaider l’innocence d’Abdallah. C’est intolérable. Dès lors, je suis prête à tout leur dire.

 

- A savoir ?

- Je leur dirai aussi qu’une de mes plus jeunes sœurs a aussi été violée par Abdallah (ndlr : encore une fois, elle nous donne un prénom). Elle a subit des abus sexuels pendant des années.

 

- Mais alors, il a fait combien de victimes dans la famille ?

- J’en connais trois mais peut-être qu’il y en a plus. On en parlé lors de la réunion de famille qui a suivi l’arrestation d’Abdallah. Il y a eu beaucoup de confidences ce jour-là…  Deux de ces victimes qui ne veut pas se reconnaître comme telles ont des enfants. Et c’est cela qui m’inquiète. Il faut qu’elles osent témoigner pour en finir avec tout cela, pour elles-mêmes mais aussi afin de donner la chance à leurs enfants de vivre un avenir meilleur. Qu’elles réfléchissent ! Comment a-t-on construit un Abdallah Ait Out ? Sa personnalité perverse, son sentiment d’impunité s’est nourri du culte du secret. A force d’être protégé pour éviter des scandales, il s’est senti tout puissant et sans limites. J’en arrive à me demander si à force de rien dire, certains ne deviennent pas ses complices. Dans le non-dit, n’y a-t-il pas un deal malsain ? Quelque chose du genre : Abdallah, on te soutient mais toi tu ne révèles pas toute cette m… Sous entendu, tu ne parles pas non plus des déviances sexuelles du grand frère, le grand manitou de la famille qui n’a jamais eu maille à partir avec la justice.

 

- Peut-être qu’elles culpabilisent. A avoir trop protégé Abdallah, elles ne peuvent envisager une seconde que ce soit lui pour Nathalie et Stacy. Quelque part, elles se sentiraient alors responsable de l’avoir laissé faire trop longtemps ?  

- Je ne sais pas pour elles, mais moi c’est bien ce sentiment-là que je ressens profondément. Ca me mine le moral. Lorsque j’ai été violée par le grand frère, j’étais en quelque sorte au début de cette chaîne de l’horreur et du non-dit. Si j’avais eu le courage et la lucidité de maintenir ma plainte, peut-être que toute la suite de l’histoire aurait été différente. Peut-être qu’Abdallah n’aurait pas été lui-même perverti. Peut-être qu’un autre de mes petits frères n’aurait pas été abusé, lui aussi, par l’aîné de la famille et par sa femme.

 

- C’est terrible ce que vous dites !

- Ce qui est terrible, c’est de vivre avec cela… Cela me soulage de parler.

 

- L’abus sexuel serait-il inscrit dans le mode de fonctionnement de votre famille ?

- C’est une évidence. Peu de personnes y ont échappé. Quand aux auteurs, ce ne sont pas que des hommes, il y a des femmes aussi. Je pense que c’est l’intérêt des victimes de se libérer aujourd’hui du poids du silence. C’est même celui des auteurs des ces comportements déviants. Moi, en tous cas, je ne veux pas mourir sans avoir fait mon examen de conscience.

 

 

Mehdi, fils de Kaltoum, frère de Nadia, neveu d’Abdallah…

Mehdi assiste à tout l’entretien que nous a consacré sa maman. A un certain moment, il désire prendre la parole. Ses mots nous ont semblé forts et très justes : «Moi ce qui me choque, c’est que quand mon oncle Abdallah a connu des ennuis avec la justice, il a toujours été soutenu par la famille. Par contre, quand Nadia a parlé des abus qu’il lui avait infligés, la famille l’a laissée tombée. Ils ont tout fait pour la culpabiliser. Cela l’a détruit. Ma mère a été soumise au même traitement. Pour moi qui n’ai que 18 ans, c’est important de dire tout haut que je suis solidaire de ma mère et de Nadia. Je voudrais qu’on en finisse avec ces tabous, avec tous ces secrets. C’est la seule voie qui existe pour sortir notre famille d’une histoire sans fin de violences et d’abus. Si nous ne décidons pas tous de tout mettre sur la table, cela ne s’arrêtera jamais». 

 

 

 

 

 

 

14:45 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

28/11/2006

Politique d'asile (161106)

Enquête publiée dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 16 novembre 2006

 

Centre fermé de Vottem, des gardiens parlent :

plan-vottem«Il y a des violations des droits de l’homme! Ca ne peut plus continuer»

 

 «On vous parle parce que nous sommes les témoins de faits inacceptables. D’atteintes aux droits de l’homme et à la dignité humaine. Certains d’entre nous dépriment, ils rentrent chez eux en pleurant, en se posant de questions sur leur participation à ce système», nous disent plusieurs agents du Centre fermé pour «sans papiers» de Vottem (en région liégeoise). Jacques, Julien, Jean et Joseph qui s’expriment ici ont, en réalité, d’autres prénoms. En chœur, ils dénoncent la présence de plus en plus fréquente de «résidents» souffrant de lourdes pathologies psychiatriques dans les «cellules» de Vottem… «Ce n’est pas leur place. Ils n’y reçoivent aucune aide thérapeutique et quotidiennement, nous sommes confrontés à des drames humains qui nous révulsent», accusent-ils.

 

Le rendez-vous a été fixé dans un café de la Place Saint Lambert à Liège. Quatre agents du Centre fermé pour «sans papiers» de Vottem ont des choses à nous dire sur cette prison liégeoise qui ne porte pas son nom, ce lieu secret où séjournent des «illégaux» en attente d’expulsion du territoire belge. Avant d’entamer cette discussion qui va s’avérer saisissante à plus d’un titre, l’un de nos témoins, Jacques, a clairement précisé les règles du jeux : «Vous devrez garder le silence sur notre identité. Notre statut nous interdit tout contact avec la presse. On risque notre emploi». Il expose ensuite le malaise ressentis par lui-même et plusieurs de ses collègues : «Ce boulot, on a accepté de le faire. On est des agents de l’Etat et on obéit aux ordres qui nous sont donnés. Mais dans le même temps, on est quelques-uns à avoir des problèmes de conscience. Pour retrouver notre sérénité, on voudrait faire notre travail en respectant la dignité de tous les «résidents». Or, d’année en année, la situation se détériore. On nous demande de garder des gens qui n’ont pas leur place à Vottem !»    

 

- De quelles personnes parlez-vous ?

- Julien : Depuis plus d’un an, on nous transfère très régulièrement des personnes qui souffrent de très graves problèmes psychiatriques.

- Pardon ?

- Julien : Oui, des schizophrènes, des psychotiques, des paranoïaques avec délire mystique… J’en passe. Toutes sortes de personnes qui auraient bien plus besoin d’une aide thérapeutique que d’une détention en Centre fermé. C’est inhumain !

- Vos collègues confirment ?

- Jean : Bien sûr, nous confirmons tous les trois. Vous voulez des exemples ? Récemment, on a eu un jeune turc qui avait un problème mental… Il s’est retrouvé pendant quinze jours complètement nu dans un cachot. Il passait son temps à se masturber en insultant Allah. Une fois qu’il en avait fini, il culpabilisait d’avoir insulter son Dieu. La direction a mis trois longues semaines à se décider de le faire transférer dans un lieu psychiatrique.

- Vous avez bien dit «quinze jours complètement nu dans un cachot» ?

-Joseph : Oui et ce n’est pas un cas unique. Il y a eu aussi cet Africain dont on ne connaissait rien des antécédents. Il s’est d’abord retrouvé dans une aile avec d’autres personnes. Mais rapidement, on s’est aperçu que cela ne tournait pas très rond dans sa tête. Cet homme était tétanisé. Il mourrait littéralement de trouille et il restait immobile, emballé dans une couverture. Peut-être avait-il vu des choses horribles dans son pays… Décision de la direction : mise en isolement.

- Jacques : C’est la décision systématique qui est prise lorsque ces malades s’avèrent dérangeant pour la vie en groupe.

- Joseph : Celui-là, il a été mis au cachot parce qu’il ne se lavait pas et que ses codétenus en avaient assez de devoir le conduire à la douche. De toute évidence, cet homme n’était plus en état de contrôler ses actes. Au point qu’il déféquait et qu’il urinait sur lui. Il a été laissé nu dans sa cellule d’isolement pendant des semaines. De temps en temps, l’un ou l’autre agent qui en avait le courage désinfectait sa cellule…

- De temps en temps ?

-Jean : Oui, de temps en temps. Il est parfois resté plusieurs jours comme cela dans sa m… Finalement, cela a joué sur la corde sensible de certains agents qui ont dit : «Nous on va le faire, on va l’amener à la douche». Ce n’est pas notre rôle de faire cela…

- Julien : C’est vrai, il y a des gens qui ne veulent pas le faire. Des agents qui ne supportent pas l’odeur parce que cela refoule… Moi, c’est mon cas. En plus, je vous le dis honnêtement, j’estime que ce n’est pas mon boulot d’aller désinfecter une cellule d’isolement.

- Jean : Il y a en d’autres qui le font parce qu’ils sont bien contents d’avoir une place et qu’on ne doit pas laisser quelqu’un vivre dans ses excréments.

- Il y a donc des périodes où ces résidents restent sans soins…

- Julien : Ils reçoivent leur nourriture, leurs médicaments mais sur le plan de l’hygiène, on doit le reconnaître, ça ne va pas… Une personne qui défèque sur elle pourra rester de 24 heures à une semaine sans qu’il y ait de nettoyage… Se développe alors une odeur pestilentielle qui embête tout le monde… Et ce sont toujours les mêmes qui s’y collent avec des masques…

- Jacques : Ce n’est pas facile à vivre. Moi, il m’arrive souvent de rentrer chez moi et de chialer parce que j’ai vu des trucs qui ne pourraient pas exister. Ce type, ils l’ont rapatrié sans suivi, sans rien…

- Jean : Quand on demande pourquoi des cas psychiatriques arrivent chez nous, on me dit que pour savoir si ces gens doivent être rapatriés ou pas, il faut qu’ils passent d’abord par Vottem. Ils doivent être dans le système pour que l’Office des Etrangers puisse les «valider». Moi, si cela se faisait en quelques jours, je comprendrais. Mais là, cela dure beaucoup trop longtemps : pour eux, comme pour nous.

- Joseph : Il y a des établissements spécialisés pour aider et soigner ces personnes!  

 

- N’y sont-elles pas transférées lorsqu’on constate leur état psychiatrique à Vottem ?-

-Joseph : Après quelques trop longues semaines d’isolement, cela peut arriver mais c’est loin d’être systématique. Le plus souvent, l’état psychiatrique des ces personnes n’empêche pas leur rapatriement.

- Julien : Et puis, il y a aussi ceux qui sont tout simplement relâchés dans la nature.

- Comment cela ?

- Julien : Que ce soit pour faire de la place dans le Centre ou pour une autre raison, ils reçoivent un ordre de quitter le territoire (OQT) dans les cinq jours. Concrètement, cela veut dire qu’ils sortent, livrés à eux-mêmes et, à charge pour eux de quitter le pays. Je me souviens notamment du cas d’un obsédé sexuel qui ne savait pas s’empêcher de se masturber dès qu’il voyait passer une femme de ménage dans le couloir. Après quelques semaines passées chez nous, il a remis en liberté avec un OQT de 5 jours…

- C’est mettre la société en danger !

- Julien : Tout à fait, mais nous aussi nous nous sentons en danger. Par exemple, le mois dernier, on nous amené un type potentiellement très violent. Un schizophrène, nous a dit la direction. Il parle avec vous très calmement et puis il pète un câble… Avant de comprendre ce qui se passe, il est déjà en train de vous étrangler. On n’est pas formé pour s’occuper de gens comme cela ! Ce type est bien resté deux ou trois semaines en cellule d’isolement. De temps en temps, il y avait un volontaire pour lui faire prendre sa douche… Et puis, il a été transféré on ne sait où… Aux dernières nouvelles, il serait à Lantin.

-Jacques : Des gens à problèmes psychiatriques lourds, il y en a de plus en plus. Dès qu’il y en a un qui s’en va, il y en a un autre qui arrive. En ce moment, on a un Guinéen qui parle et chante tout seul pendant toute la journée. Il défèque dans son assiette et balance ce qu’il produit par l’oeilleton de sa cellule… C’est triste à voir. Il faudrait qu’un type comme cela reçoive une aide psychiatrique mais comme souvent la direction préfère décréter qu’il s’agit d’une simulation. Jouer la comédie pendant deux ou trois jours, je veux bien, mais pas pendant des semaines !

- Jean : Le dilemme pour cette direction qui dépend du ministère de l’Intérieur, c’est que si le type est reconnu malade par un psychiatre, il n’est plus rapatriable… Donc, elle fera éventuellement venir des kinés de l’extérieur, mais jamais un psychiatre. Les résidents n’ont aucune aide de ce point de vue. Sauf cas tout à fait exceptionnel. Je me souviens d’un type qui voyait déjà un psychiatre avant sa détention. Dans un moment de lucidité, il est arrivé à demander à revoir son thérapeute et finalement, il a pu quitter Vottem.

- Jacques : Pour comprendre le problème des cas psychiatriques, il faut savoir que Vottem est devenu un centre poubelle. Par exemple, il y a une personne qui se ballade en rue avec un comportement bizarre, elle est interpellée par la police et elle n’a pas de papiers. Le plus simple pour les flics, c’est de l’envoyer chez nous où elle ne sera pas enfermée en tant que cas psychiatrique mais uniquement sous le label de «personne étrangère et sans papiers». Officiellement, il n’y a donc pas de cas psychiatriques dans les centres. Dans la pratique, on improvise…

- Et la plupart des gens qui souffrent de problèmes psychiatriques se retrouvent donc en cellule d’isolement ?

- Julien : Voilà, c’est cela. Pas tous, mais la plupart. En tous cas, les cas difficiles qui posent problème pour la vie en groupe. Dans notre jargon, on appelle cela le régime «différentié».

- Jean : Et ils ne restent pas en isolement pour un jour, deux jours mais pour deux semaines, trois semaines, voire deux mois. Même pour une personne normale, rester dans ce type de cachot pendant si longtemps, c’est insupportable. Elle en ressort à l’état de zombie.

- Julien : Je me souviens d’un Polonais y est resté deux mois. Il en ressorti complètement cassé avant d’être renvoyé dans son pays.

- Jean : En fait, il est rare quelqu’un de normal reste une longue période en isolement. Après deux ou trois jours, l’intéressé comprend le message et il reprend la vie en groupe… Il n’y a donc que les personnes fragilisées par des problèmes psy qui y restent longtemps.

- Avec quels droits ?

- Jacques : Trois repas par jour comme les autres. En théorie, le différentié peut aussi avoir une promenade aux préau, deux heures par jour. En pratique, il y en a qui refusent, d’autres qui ne comprennent même pas qu’ils ont ce droit et puis ceux qui ont des troubles comportementaux qui empêchent cette sortie. On ne peut tout de même pas demander à trois agents de promener une seule personne.

- A quoi ressemble une cellule d’isolement ?

- Jacques : A un cachot de prison. Il n’y a pas de table, juste un matelas posé sur un bloc de béton. C’est une pièce vide.

- Vous dites à propos des cas psychiatriques qu’un cas chasse l’autre. Que faut-il comprendre par là ?

- Julien : Il y en a deux ou trois par mois!

- Jacques : Moi, je dirais qu’il y en permanence un cas très grave qui doit être isolé.

- Julien : Et puis, il y a aussi des toxicomanes, des personnes qui ont des troubles du comportement liés à ce qu’elles ont vu dans leur pays. Est-ce que ce sont des cas psychiatriques ou pas ? Il s’agit aussi de toute sorte de personnes qui peuvent avoir des crises d’angoisse, de colère. Des délires… On craint tous qu’un jour, il y ait un accident.

- Jean : Mais Julien, des accidents il y en a déjà eu ! Des nez cassés, un genou explosé… Des réfugiés qui se font du mal à eux-mêmes.

- Julien : C’est vrai. Il y aussi des tentatives de suicide et beaucoup d’automutilations. Nous, on n’est pas apte à juger si il s’agit de simulations pour obtenir un transfert en hôpital ou pour sortir. Il faudrait un véritable suivi de la population détenue sur le plan psychologique et psychiatrique, mais il est totalement inexistant. Nous, humainement, cela nous met en permanence dans une situation de malaise.

- Jean : Vous savez comment l’office réagit quand il y a un cas grave de tentative de suicide ou d’automutilation ? Ils transfèrent dans un autre centre ou à l’hôpital. Généralement, dans cette seconde hypothèse, la personne se casse parce qu’il n’y a pas de garde à l’hôpital. En un sens, on pourrait croire que c’est un mieux pour elle mais moi je me dis qu’elle se retrouve alors dans la nature, sans ressources, dans la clandestinité mais avec ses problèmes psychologiques ou psychiatriques qui restent entiers.

- Il n’y a donc aucune prise en charge des cas psychiatriques : soit on écarte le «problème», soit on le cache ?

- Jacques : Et c’est la même chose avec le tuberculeux…

- Comment cela ?

- Jacques : Là, je crois qu’on touche à un problème de santé publique. Des «résidents» qui souffrent de cette affection très contagieuse ont parfois été relâchés dans la nature plutôt que d’être soignés au centre ou d’être renvoyés vers un hôpital.

- Ce n’est pas vrai !

- Joseph : Vous voulez un exemple ? Il y a quelque temps, un type crachait ses poumons. La direction n’avait pas envie qu’il perde la vie au centre mais elle ne l’a pas envoyé à l’hôpital. L’homme a reçu un ordre de quitter le territoire dans les cinq jours. Sur le plan humanitaire, c’est tout à fait désastreux.

- Julien : Sans doute aussi que c’est illégal car la tuberculose est une maladie à déclaration obligatoire. Or, moi je vois régulièrement des gens qui sortent alors qu’ils ont viré leur cuti. Est-ce que les centres les déclarent ? J’ai des doutes.

-Joseph : Plusieurs agents de Vottem ont aussi contracté cette maladie…

- Revenons à vos «résidents» qui souffrent de troubles mentaux. N’y a-t-il pas de psychiatre au centre ?

-Joseph : Non. On le demande régulièrement. On voudrait la présence d’un psychiatre mais aussi celle d’infirmières spécialisées.

- Jacques : Tu peux préciser que dans l’organigramme du centre, il y a un psychologue mais qu’il ne voit jamais les «résidents». Cela ne l’intéresse pas d’aller parler avec le gars qui vit dans ses excréments dans une cellule puante.

-Julien : De toute façon, n’étant pas psychiatre, il n’est pas qualifié pour soigner ces gens.

-Jacques : La question se situe simplement sur le plan de la dignité humaine, des droits de l’homme. En tant que membre de la direction, il devrait juger intolérable ces mises en isolement d’être aussi fragilisés.

- Il est membre de la direction?

- Julien : Voilà, le psy est aussi directeur adjoint du centre. Et il est cela avant tout. Ce qui compte c’est que la machine continue à tourner sans faire de vagues… Il pourrait aller visiter les résidents pour déceler ceux qui sont suicidaires. Il ne le fait même pas.

- Joseph : C’est vrai. Il est dans son bureau. Et ce sont les agents qui font de la psychologie comme ils le peuvent en parlant avec les résidents qui ont des problèmes.

- Jacques : Il lui arrive tout de même de parler à des résidents excités pour tenter de les calmer !

- Joseph : Sans doute mais de toute façon, il y a toujours confusion des rôles. Il parle à un type un jour et le lendemain, s’il est par exemple de garde, c’est lui qui décidera aussi mettre le même homme en cellule d’isolement. A qui parle les résidents lorsqu’ils ont des problèmes de détention : au directeur ou à un psy ?

 

- Les médecins qui visitent le centre, ils ne voient pas ces cas graves qui sont en isolement trop longtemps avec les problèmes d’hygiène que vous avez décrit ?

- Jacques : Si bien sûr… C’est peut-être pour cela qu’ils changent souvent… Quand ils se retrouvent face à un mur, ils s’en vont.

- Julien : Il paraît que prochainement un psychiatre va débarquer chez nous, un type qui fait des expertises pour le ministère. On verra bien…

- Jean : En attendant, cela va crescendo. Un groupe de travail vient de se former sur cette problématique des cas psychiatriques que la direction présente simplement comme des «cas difficiles». Ils pensent faire une aile spécialisée de 24 lits pour ces gens-là.

- Jacques : Il y a un autre aspect du travail dont on voudrait vous parler car il nous inquiète très fort : la distribution des médicaments aux résidents. Ce n’est pas notre job! Que se passera-t-il le jour où il y aura une erreur ? 

- Une erreur ?

- Jacques : Les médecins et les infirmières ne sont pas là en permanence. Il arrive donc, la nuit ou à d’autres moments, que des gardiens se retrouvent face à des «résidents» qui ont besoin de certains médicaments. Par exemple, un calmant pour dormir. Le système en place veut que l’on téléphone alors à l’infirmière de garde.

- Joseph : On reçoit donc une consigne verbale de donner tel ou tel médoc. Imaginons qu’il y ait une contre-indication ou que le résident ne supporte pas ce qu’on lui a donné pour tel ou telle raison. Qui va porter le chapeau ?

 

- Et quand les infirmières sont là, comment cela se passe ?

- Joseph : Ce n’est pas du tout satisfaisant non plus. Ce sont elles qui préparent des plaquettes à donner aux détenus…

- Jacques : Et il y a constamment des erreurs dans les plaquettes… Un jour, il y aura un problème. C’est couru d’avance.

- Joseph : Cette question des médicaments est aussi à l’origine de beaucoup de situations de violence. Certains gardiens hésitent à donner des calmants ou des antidouleurs pour les raisons que nous venons de vous expliquer. En retour, il y a des résidents qui vivent cela très mal et qui s’énervent… 

 

- Vous vous êtes plaints de cette situation à la direction ?

- Joseph : Bien entendu. On nous répond qu’il n’y a pas de budget pour assurer une présence permanente d’une infirmière dans le centre.

- Jacques : Les infirmières sont intérimaires ou contractuelles à mi-temps. Elles n’ont pas intérêt à ruer dans les brancards. La direction leur fait comprendre qu’il ne faut pas qu’elles soient trop proches des résidents.

- Joseph : En fait, on se contente de bourrer les gens de médicaments pour les garder calme. Les médocs à Vottem, c’est un budget de plusieurs milliers d’euros pas mois.

- Jean : Et dans le même temps, il y a des gens qui attendent 5 jours pour voir le médecin, parfois plus. Cela fait monter la colère et c’est nous qui avons les problèmes. Par exemple, si un «résident» a une rage de dent, il s’inscrit chez le médecin et cela peut durer un mois pour qu’il voie un dentiste.

 

- Vous vous sentez mal dans ce travail ?

-Jacques : Parfois, je me demande ce que je fait là. Mais je me dis que j’occupe la place d’un type qui aurait pourrait être pire que moi. Ces centres existent de toute façon. Et puis, il faut gagner sa vie.

- Joseph : La plupart d’entre nous font de leur mieux dans un contexte difficile. Certains pourraient croire que les agents des Centres fermés sont des brutes sans scrupules ou des racistes. Or, il n’y a rien de plus faux. Par exemple, quand il a été question de recevoir des familles à Votem et que rien n’était prévu à cet effet, on s’est démené sans compter pour rendre l’accueil acceptable parce que l’on savait qu’il y aurait aussi des enfants. Ce qui a été fait en un an dans d’autres centres, on l’a réalisé en deux mois parce qu’il y avait un enjeu humanitaire. Les familles qui sont venues pendant un temps chez nous étaient mieux accueillies que dans d’autres centres.

- Julien : Ce travail est pesant. Des gens font des crises parce qu’il n’imaginent pas devoir retourner dans leur pays. Je pense par exemple ce Chinois qui est resté pendant trois jours à l’infirmerie ou cet ado de 18 ans qui avait fait toutes ses études en Belgique et qui devait repartir… Si vous êtes gardien de prison, vous savez que le gars qui est en face de vous n’est pas là par hasard : il a tué, il a volé. Ici, beaucoup de gens n’ont jamais rien fait de mal !

- Jacques : Mais il y en a d’autres aussi. A la création du centre, les «résidents» étaient uniquement des illégaux mais depuis quelques années, il y a de plus en plus de ‘smex’ : ils représentent pas loin de 50% de la population du centre.

- De qui s’agit-il ?

- Jacques : Smex, cela veut dire «sans moyens d’existence». Ce sont des «sans-papiers» qui ont été condamnés à une peine de prison et qui viennent purger leurs dernières semaines de peine chez nous avant d’être rapatrié ou de recevoir un OQT de cinq jours. En quelque sorte, on sert aussi à désengorger les prisons.

-Jean : Parmi ces clients-là, il y a beaucoup de petites frappes qui se prennent pour des caïds, des gens violents… On n’est pas formé pour s’occuper de ce type de population. On craint qu’un jour il y ait un accident…

-Julien : D’ailleurs, c’est un «smex» qui a récemment donné un coup de ciseau à une gardienne du 127bis. Auparavant, il avait aussi fait un séjour chez nous!

-Joseph : En plus, cette population très particulière pose également problème aux autres résidents, ceux qui n’ont jamais eu de contact avec le milieu délinquant et criminel. Ils sont victimes de pressions, de rackets, de violence.

- Julien : Des africains qui fuient un régime politique dictatorial sont mélangés avec des albanais qui viennent ici pour faire du proxénétisme. Il faut savoir que le «résidents» sont logés dans des chambres qui ne sont pas fermées et regroupés dans des ailes qui peuvent contenir jusqu’à 40 personnes. Et très souvent, pour ne pas dire tout le temps, il n’y a qu’un seul agent pour surveiller tout le monde. Quand c’est calme cela va, mais lorsque cela commence à s’énerver, vaut mieux se tirer. On a déjà du évacuer une aile ou cela chauffait trop.  Il se crée des groupes dans le groupe. Des hiérarchies. Comme en prison.

- Jacques : Les «résidents» qui n’ont jamais eu de problème avec la justice n’ont vraiment pas besoin de ce stress supplémentaire alors qu’ils sont déjà déstabilisés par le fait de se trouver dans un milieu carcéral. On ne sait plus trop comment protéger et rassurer certain d’entre eux…

- Julien : Et puis, il y une autre injustice. Les ‘smex’, ils ont le plus souvent un OQT de 5 jours. En résumé, ce sont les «résidents» les plus difficiles, les gars dangereux mais qui savent se payer de bons avocats, qui échappent généralement à l’expulsion. Ils reçoivent cet OQT qui, bien entendu, reste lettre morte jusqu’à leur prochaine interpellation. Le gars perdu, sans relations, fragilisé par son exil, ce sera toujours plus facile de le taper dans un avion…

 

- Comment se passent les rapatriements ?

- Joseph : Moi, je me souviens d’un pakistanais qui avait refusé de monter dans l’avion à Zaventem. Ce gars est revenu tellement cassé qu’il ne savait plus marcher. Il a passé plus d’un mois à l’infirmerie. J’ai le sentiment que rien n’a changé depuis Sémira Adamu. Il n’y a plus de coussin mais c’est toujours aussi violent.

- Julien : Je voudrais dire que les gens qui se trouvent à Vottem ne sont pas tabassés, contrairement à ce que pensent certaines associations. Par contre, c’est vrai que quand elles reviennent de l’aéroport, on constate que certaines d’entre elles – pas toutes- ont été l’objet de violence sérieuses. Beaucoup de choses se passent à Zaventem. Il y a aussi des gens qui partent avec un GSM ou de l’argent dans une enveloppe qui devait leur être remises à leur montée dans l’avion et qui reviennent au centre sans rien.

- Jacques : D’après les témoignages de plusieurs résidents, les policiers utilisent des techniques assez incroyables qui ne laissent pas de traces. Par exemple, ils m’ont raconté comment ils appuient fortement sur un endroit du front qui provoque une douleur tellement intense que la personne perd tous ses moyens. Il y aussi beaucoup d’insultes verbales.

- Julien : Il est arrivé qu’un médecin vienne pour constater les dégâts mais la plupart du temps les résidents ont peur de déposer plainte. Ils croient que cela va avoir une influence sur leur dossier.

 

«De faits inacceptables»

Le juriste Pierre Arnaud Perrouty s’occupe des questions liées à l’enfermement et l’expulsion des sans-papiers à la Ligue des Droit de l’Homme. Récemment, il a participé à la rédaction d’un rapport alarmant qui fait l’état des lieux des six centres fermés où sont détenus des migrants en Belgique (on peut le consulter à l’adresse suivante : http://www.liguedh.be/). Avant sa publication, nous avons porté notre article à sa connaissance. Réaction ? «Les témoignages apportés par ces agents sont très graves», estime M. Perrouty. «D’une part, ce que disent ces fonctionnaires confirme en bien des points des informations que différentes ONG avaient pu recueillir au cours de ces dernières années en visitant des détenus des centres fermés. D’autre part, ces témoins de première main évoquent des pratiques qui sont totalement illégales. Certes, nous connaissons l’existence des cellules d’isolement, la problématique de leur usage excessif et les durées de détentions trop longues dans ces cachots. Normalement, un détenu ne peut y rester que cinq jours au grand maximum. Lors de visites des centres, nous avons même pu voir certaines de ces cellules d’isolement alors qu’elles étaient vides. Les gardiens que vous avez rencontrés expliquent ce qui s’y passerait vraiment. Notamment, des gens qui souffrent de problèmes psychiatriques s’y retrouveraient abandonnés, sans soins. Ces faits, s’ils devaient être avérés, sont tout à fait inacceptables. Il s’agit de graves atteintes aux droits de l’homme qui doivent impliquer une réaction forte et rapide des autorités compétentes. Il faut que cela cesse et que des responsabilités soient déterminées. Je souligne aussi dans ces témoignages les propos tenus sur la violence persistante lors de rapatriements. Cela confirme également des récits de sans-papiers».    

  

 

«Ces personnes font l’objet d’un régime différencié»

Nous avons pris contact avec la direction de l’Office des Etrangers (O.E.). Kareen Vandeweeghe, porte-parole de ce département nous a demandé lui envoyer nos questions par mail et elle nous a répondu par le même canal. Comme on le constatera la vérité officielle s’oppose à celle de nos témoins en ce qui concerne les durées des détentions en cellule d’isolement. Par ailleurs, l’O.E. reste muet sur la nature du «régime différencié» qu’il dit donner aux «résidents» souffrant de problèmes psychiatrique. A cet égard, rappelons que les gardiens nous ont expliqué que dans le jargon du Centre, le «régime différencié» équivaut… au placement en cellule d’isolement. A en croire, l’O.E., le nombre de «smex» est moins important que ce qui est affirmé par les gardiens. La question de savoir si cette population pose des problèmes pour la vie en groupe au sein du Centre est éludée par notre interlocutrice. Le 10 novembre, pour en savoir plus, nous avons également laissé un message au directeur de Vottem, M. Jacob, mais au moment de boucler cette édition, le 13 novembre au matin, il ne nous avait pas encore répondu.

 

- Selon nos informations, dans le flux des résidents qui arrivent à Vottem, il y a  régulièrement des étrangers qui souffrent de problèmes psychiatriques graves. Ces personnes font-elles l'objet d'un traitement différencié en termes d'hébergement et de soins ?

- Le nombre de personnes présentant des troubles psychiques ou psychiatriques peut varier d'un moment à l'autre. Nous constatons toutefois, depuis quelques mois, que le nombre de personnes présentant des troubles relevant de la psychiatrie est en légère augmentation. Ces personnes font l'objet d'un régime différencié, qui est déterminé au cas par cas et selon nos moyens en fonction du comportement spécifique de chacun. Autant que faire se peut, ces personnes sont orientées vers un service spécialisé.

 

- Quelle est la durée maximun d'un séjour  d'un résident en cellule d'isolement?

- La durée maximale de l'isolement est de 24h.  En cas de prolongement de plus 24h,  parce que le résident n'est pas intégrable dans le groupe, le Directeur générale doit donner son avis  et l'autorisation. Dès que le délai de 72h est atteint, seul le Ministre peut décider du maintien ou non du résident en isolement.

 

- Confirmez-vous la présence de plus en plus importante de «smex», soit des personnes en fin de peine d'emprisonnement, à Vottem ? - Cette population est-elle à l'origine de problèmes particuliers dans la vie de groupe des résidents de Vottem ?

- A la date du vendredi 10/11/2006, 09h10, il y a 18 résidents SMEX. Seules les personnes provenant directement d'un établissement pénitentiaire sont reprises dans cette catégorie de SMEX.   

08:43 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |