24/05/2007

Bob Beijer (160507)

Entretien publié dans l'hebdomadaire franco-belge "La Libre Match", le 16 mai  2007

 

Tueries du Brabant : Beijer veut parler

 

bob_veut_parlerokBob Beijer, le retour ! Condamné à quatorze ans de prison en 1996, l’ex-collègue de Madani Bouhouche vit désormais à Bangkok. Depuis sa libération, il y a sept ans, c’est là qu’il s’est professionnellement reconverti dans les secteurs de l’informatique et l’immobilier. Revenu pour quelques jours en Belgique, il s’est confié à La Libre Match, en exclusivité pour la presse francophone, ainsi qu’à l’hebdomadaire néerlandophone «P Magazine». Autrefois suspecté dans un nombre invraisemblable d’affaires louches, touchant au banditisme, à des extorsions de fonds, au terrorisme, voire au contre-terrorisme et au renseignement, ce petit homme aux yeux perçants fut aussi présenté par certains médias comme l’un des membres potentiels de la bande dite des tueurs du Brabant wallon (28 morts entre 1982 et 1985). «Je n’ai jamais rien eu à voir avec ces horreurs. Il s’agissait surtout de fantasmes de journalistes. Peut-être que certains policiers les ont partagés, mais je n’ai jamais été inquiété dans cette affaire», réaffirme-t-il aujourd’hui. «Toutefois, je pourrais aider l’enquête sur les tueries», dit encore Bob Beijer. «Je dispose d’ informations précises sur des dossiers non résolus qui sont considérés à tort comme connexes aux tueries". Sollicité par des enquêteurs, Robert Beijer se dit prêt à collaborer. En échange, il souhaite que les autorités belges envisagent favorablement son dossier de changement de nom en cours d’examen depuis plusieurs années. «La balle est dans le camp de la ministre de la Justice», estime-til. Fille de l’une des victimes des tueurs, Patricia Finné espère que «les discussions avec Beijer doivent aboutir. Son témoignage est précieux à un moment où les informations de nature à faire avancer l’enquête sur les tueurs sont devenues extrêmement rares».


La Libre Match. On vous croyait définitivement installé en Thaïlande et vous voilà à Bruxelles. Le mal du plat pays ?

Robert Beijer. Alors là, pas du tout ! J’ai totalement refait ma vie en Asie et je n’éprouve aucun sentiment de nostalgie pour la Belgique. Les personnes de ma famille qui me sont les plus chères vivent désormais à Bangkok. En ce moment, j’y suis actif dans les domaines de l’informatique et de l’immobilier. Je suis revenu, pour quelques jours seulement, afin de régler quelques petites affaires privées… Mais aussi pour lancer un appel à Laurette Onkelinx, la ministre de la Justice !

Quel genre d’appel?

Cela fait plusieurs années que des magistrats et des policiers savent que je dispose d’informations qui pourraient leur être utiles. Mais jamais les conditions n’ont été remplies pour que je puisse les leur donner. En 1996, alors que j’étais encore en prison, j’ai négocié une libération plus rapide à un moment où j’avais déjà purgé plus du tiers de ma peine. En d’autres termes, j’étais déjà libérable mais, bénéficiant d’un « traitement de faveur », on ne me libérait pas ! Des enquêteurs étaient venus me solliciter pour que je leur donne des éléments. Je m’étais déclaré prêt à collaborer... pour autant qu’on me traite sur le même pied que les autres détenus de droit commun. En échange de mes renseignements, je voulais retrouver ma liberté dans un délai normal. Ni plus, ni moins. Ce n’était tout de même pas beaucoup demander ! Pourtant, le ministre de la Justice de l’époque (N.d.l.r. : Stefaan De Clerq du CD & V) n’avait rien voulu entendre.Et dire que des hommes politiques prétendent s’intéresser aux victimes. A l’époque, j’ai bien dû constater que ce n’était que du vent. Dont acte. J’ai fait plus de la moitié de ma peine et je suis resté silencieux.

Avez-vous eu le sentiment d’avoir payé un prix politique pour avoir mis en cause la sûreté de l’Etat lors de votre procès devant la cour d’Assises de Bruxelles en 1994 ?

D’abord,je ne reviens pas sur ce que j’ai dit: certaines des missions que j’ai menées dans les années 1980 l’ont été pour le compte de la Sûreté.Vraisemblablement,il a été audacieux de ma part d’avoir osé cracher dans la soupe...Cela a un prix, c’est clair.

Aujourd’hui, vous êtes libre. Le contexte est fort différent...

En effet, je n’ai plus rien à négocier en termes de liberté. Ma période de conditionnelle est terminée. Dès lors, ce que je souhaiterais obtenir avant de parler revient à vraiment très peu de chose...

Une prime ? De l’argent ?

Alors là, pas du tout ! Je souhaite seulement l’accomplissement d’une petite formalité administrative...

A savoir ?

Depuis ma libération de prison en décembre 1999, j’ai introduit un dossier pour changer de nom.Cela fait donc des années que cette procédure est en cours et,récemment,j’ai appris qu’elle risquait de ne pas aboutir.Pourtant, ce que je sollicite me semble à la fois bénin et légitime:jusqu’à l’âge de 6 ans, étant né de père inconnu, j’ai porté le nom de ma mère.Ensuite,elle s’est mariée à un certain Beijer qui m’a donné son patronyme. Bien plus tard,j’apprendrai que cet homme n’était pas mon vrai père. Je voudrais donc récupérer mon premier nom,le seul qui renvoie à mes véritables origines familiales.Franchement,je ne vois pas en quoi cela pourrait gêner qui que ce soit. Mais apparemment, ce serait de trop ! Dans de telles conditions, je n’ai pas envie de collaborer...

Vous demandez l’intervention de la ministre de la Justice ?

Si elle peut débloquer cette situation,qu’elle le fasse ! Il n’y a pas que moi qui suis demandeur. Des enquêteurs attendent que je dise tout ce que je sais depuis plusieurs années...A vrai dire,je suis assez estomaqué de la tournure prise par les évènements. On se retrouve dans le même scenario d’échec qu’en 1996.Toutes les parties sont prêtes à marcher dans la même direction, mais cela est rendu impossible par un stupide blocage administratif au ministère de la Justice. Je crois pourtant avoir déjà fait preuve de ma crédibilité. Les informations que j’ai données dans le passé se sont toujours avérées exactes (N.d.l.r.:par exemple, en 1995,Beijer révélait l’existence d’un lieu à Sart-Dame Aveline où étaient enterrés des pistolets-mitralleurs volé treize ans auparavant à l’Escadron Spécial d’Intervention (ESI) de l’ex-gendarmerie. Un vol audacieux dont les spéculations en termes de mobile avaient fait couler beaucoup d’encre. Les policiers y trouvèrent aussi un pistolet Stech-kine et une arme de poing Browning volé chez l’ingénieur de la FN Juan Mendez –quelques mois avant que ce dernier ne soit exécuté sur l’aire de sortie d’une autoroute– des explosifs, des détonateurs, des plaques d’immatriculations etc... – Lire aussi l’encadré). Aujourd’hui, ce qui reste à révéler permettrait à la justice d’enfin comprendre des dossiers criminels importants qui ont défrayé la chronique à une époque que certains ont appelé « les années de plomb ».Très récemment, Patricia Finné, la fille de Léon Finné, l’une des personnes assassinées par les tueurs du Brabant (N.d.l.r. : lire aussi l’encadré) m’a confié qu’elle espérait que les discussions aboutiraient. Ce qui compte pour elle, c’est de ne négliger aucune information qui permettrait de faire avancer l’enquête. Par contre, pour la ministre de la Justice,j’ai cru comprendre qu’il s’agit de «vieilles affaires qui ne l’intéressent plus »... De plus, on m’a fait savoir, récemment, qu’«elle ne souhaite pas être dérangée avec cela pendant sa campagne électorale».Si tout cela est bien exact, je suggère à Mme Onkelinx d’expliquer sa position aux familles concernées !

Vous pouvez nous en dire plus sur les renseignements que vous pourriez donner à la justice ?

Je vous l’ai dit : je pense pouvoir l’aider dans certaines grandes affaires qui n’ont pas étérésolues...

Mais encore ?

Des policiers le savent : je peux leur apporter mon aide dans l’enquête sur les tueries du Brabant.

Sans y être impliqué ?

Bien entendu ! Je veux être très clair : personnellement, je ne suis en rien impliqué dans ces faits.De même, mon propos n’est pas de prétendre que je dispose de réponses toutes faites qui permettraient de résoudre cette énigme criminelle. Par contre,je pourrais aider les enquêteurs à dépolluer ce dossier mammouth.Au fil des ans, plusieurs affaires ont été liées à tort aux tueries. Pour un certain nombre d’entre elles, avec certitude, je peux les resituer dans leur vrai contexte. Cela permettrait à mes anciens collègues de ne plus être encombrés par certaines mauvaises pistes, par des tuyaux crevés ou, je le déplore, par certaines hypothèses abracadabrantes.

De quels dossiers connexes aux tueries parlez-vous?

Vous comprendrez que je réserve cela aux enquêteurs... Je vous dirais qu’il s’agit de dossiers qui ont influé sur l’histoire de la Belgique et qui font partie des « années de plomb ».

Mais comment êtes-vous si bien informé ?

Je parle de dossiers où j’ai été impliqué de différentes façons... Soit parce que j’étais présent dans leur phase de préparation, soit parce que j’y suis intervenu directement.

Parler de tout cela, ce n’est pas risqué pour vous ?

Je contrôle la situation. Le temps a passé, des choses ont bougé, des prescriptions ont été atteintes, la géopolitique a changé...

Votre hypothèse à propos des tueries ?

Disons que je ne crois pas aux théories du grand complot généralisé. Pour le reste, je constate qu’il y a déjà eu tellement d’hypothèses...

Je ne veux pas ajouter quelques spéculations gratuites de plus. Ce que je peux apporter à l’enquête, ce sont des éléments concrets. Ni plus, ni moins.

Cela vous semble normal que l’on soit toujours dans un cul de sac après autant d’années ?

Cela n’apparaît normal pour personne.Mais, dans le même temps, il y a une vérité statistique qui veut qu’un certain nombre de faits criminels ne sont jamais résolus. Dans le cas d’espèce, il est assez logique de penser que les auteurs n’avaient pas l’argent pour mobile mais plutôt une forme d’idéologie. Dans le cas contraire, je crois que les primes très importantes qui ont été proposées auraient pu appâter certains d’entre eux.

L’« affaire Françis Zwarts », du nom d’un convoyeur de la Sabena qui a disparu avec sa cargaison d’or sur le tarmac de Zaventem en 1982, est-elle comprise dans le lot des dossiers sur lesquels vous pourriez faire des révélations ?

Effectivement, je pourrais aussi donner des éléments à ce sujet, notamment en ce qui concerne le périmètre où pourrait se trouver le corps de la victime.Je précise,si nécessaire,que ce dossier n’a rien à voir avec les tueries du Brabant.

Vous dites « où pourrait se trouver le corps de la victime ». Pourquoi utilisez-vous le conditionnel ?

Il s’agit de faits vieux de vingt-cinq ans ! Je dispose d’informations très fiables mais, après autant de temps, on ne sait jamais avec certitude si l’on va trouver ou pas. C’était exactement le même cas de figure quand j’ai donné mes indications sur Sart-Dame Aveline. Malgré le sérieux de mes renseignements, il y avait une possibilité que les armes ne fussent plus là. En fin de compte, on les a tout de même trouvées !

Comment en savez-vous autant ?

Quelqu’un qui a participé à l’« affaire Zwarts » m’en a parlé. C’est vraiment le même schéma que les armes de Sart-Dame Aveline. Une personne m’avait confié qu’elle avait déplacé ces armes. J’avais confiance en elle...Dans le dossier Zwarts aussi, la qualité de la personne qui m’a donné l’information me laisse à penser que je suis dans le bon.

Dans l’aspect de votre témoignage relatif aux dossiers connexes aux tueries, vous allez aussi donner des indications de lieux ?

Sans entrer dans les détails que je réserve à la justice, il peut s’agir d’indications d’endroits où se trouvent des armes, des indices ou des preuves matérielles... Et puis, je peux aussi donner pas mal d’explications, des éléments de contexte qui permettront aux enquêteurs de se faire une religion claire et nette sur ces dossiers prétendument connexes. Ils pourront définitivement mettre au placard certaines thèses délirantes et donc élaguer l’enquête sur les tueurs du Brabant. A ce stade, je ne désire pas en dire plus.

Vous êtes encore le même homme qu’il y a vingt ans?

Comme le bon vin, j’espère tout de même avoir bonifié ! En effet, je ne suis plus le même homme pour des tas de raisons. Familiales,notamment. Dans le même temps, si je devais recommencer ma vie et que je me trouvais dans des circonstances identiques, mes choix seraient sans doute les mêmes. Dit comme cela, cela peut interpeller. C’est qu’il manque encore pas mal d’explications, des clés qui sont de nature à expliquer mon comportement,des éléments de contexte,des précisions sur l’idéal qui m’a toujours animé.Un jour, j’expliquerai ce qui m’a emmené dans une trajectoire de vie si peu commune.J’y travaille:un livre est en préparation.J’en profiterai pour régler certains petits comptes avec les médias car il y a deux choses que je n’ai jamais digérées dans ce qu’on a pu dire ou écrire à mon égard.

Lesquelles ?

La première, bien entendu, c’est le costume de tueur du Brabant que l’on a voulu me tailler. Mais bon, avec le recul, je me dis que ce n’est pas encore le plus grave. Cette accusation était tellement ridicule qu’elle était facile à contrer. Par contre, il est plus difficile de lutter contre les étiquettes que l’on vous colle.Cela fait très mal de se voir décrit comme un type d’extrême droite alors que votre idéal n’a absolument rien à voir avec cela ! Je suis un type ouvert. La tolérance, la diversité, ce sont des valeurs importantes pour moi ! Je m’arrête là.Vous en saurez plus en lisant mon livre...

 

«Son témoignage est précieux»

Un soir de septembre 1985, son père, Léon, a été l’une des victimes des tueurs du Brabant wallon alors qu’il faisait ses courses au Delhaize d’Overijse. Depuis lors, sa fille Patricia n’a jamais renoncé à vouloir savoir. « Qui ? » « Pourquoi ? ». Malgré le temps qui a passé – bientôt vingt-cinq ans –, ces questions restent désespérément sans réponses. « J’espère que les discussions avec Beijer aboutiront. Son témoignage est précieux à un moment où les informations de nature à faire avancer l’enquête sur les tueurs sont devenues extrêmement rares. Ce qu’il demande en échange me semble tout à fait dérisoire vu l’enjeu. Je souhaite vraiment que la ministre de la Justice l’entende de la même oreille ! ». On signalera pour ceux qui s’intéressent à l’enquête sur les tueries du Brabant que Patricia Finné est la co-administratrice d’un forum de discussion sur la question : tapez www.tueriesdubrabant.be.cx


Ce qu'il n'avait pas dit en 1995?

Robert Beijer dit « Bob » n’a pas bénéficié d’une vie de famille extrêmement chaleureuse durant son enfance : ses six premiers années, il les vit en institution. Son père adoptif et sa mère se contentant de lui rendre visite de temps en temps. Ensuite, commence une période de douze ans dans un internat très strict à Wavre. Etudiant à l’Université libre de Bruxelles (Solvay), ses études promettent d’être brillantes... Pourtant, dans les années 1970, il plaque tout pour rentrer à la gendarmerie. Il y travaille notamment à la section « stup » de la BSR de Bruxelles qu’il quitte en même temps que son collègue Madani Bouhouche, peu de temps après une première affaire trouble : ils avaient placé un micros dans le bureau d’un sous-officier... En 1983, après avoir remis leur démission, les deux hommes s’entendent pour créer une officine de détectives privés baptisée ARI (Agence de Recherche et d’Information).


Dix ans plus tard, c’est l’heure du bilan de plusieurs années d’activités louches restées encore largement mystérieuses à ce jour. Les deux hommes se retrouvent au centre d’un méga-procès qui dure plus de cinq mois et demi. Ce sont alors toutes les « années de plomb » qui sont évoquées. Au programme de la cour d’Assises du Brabant, une expédition meurtrière chez des Libanais d’Anvers actifs dans les diamants, l’ivoire et l’or (un mort et un blessé grave), l’assassinat en 1986 de l’ingénieur de la FN, Juan Mendez (N.d.l.r : uniquement à charge de Bouhouche). Le vol d’une cargaison d’or en 1982 à Zaventem avec la circonstance aggravante que le convoyeur Francis Zwarts a totalement disparu... Et puis aussi, un lot impressionnant de dossiers pourris. Il s’agit d’affaires vraisemblablement liées entre elles mais dont personne, dans la justice ou la police, n’a jamais réussi à cerner le véritable fil conducteur. Le vol d’armes à l’ESI de la gendarmerie, un attentat contre un major (N.d.l.r. : Herman Vernaillen), l’explosion d’une bombe dans une Peugeot 504 de la gendarmerie, etc...


En arrière-fond de ces affaires, et sans que cela ne fasse nécessairement l’objet de préventions, on parle encore de micros, d’opérations de surveillance et d’intoxication, voire de chantage. Un climat flirtant autant avec des barbouzeries en tous genres qu’avec du banditisme classique.Avec, d’un côté, un Bouhouche dont les idées politiques et les fréquentations menaient en droite ligne vers des milieux d’extrême droite actifs et violents, eux-mêmes impliqués dans des affaires criminelles. Et de l’autre, un Beijer qui affirmera lors du procès -en ayant l’oreille des jurés- qu’en fait, il avait mené plusieurs missions pour la Sûreté de l’Etat, notamment des locations de flats et de garages à des fins qui restent largement inexpliquées. On ne prête qu’aux riches : Beijer et Bouhouche ont été aussi suspectés – plus par des journalistes en quête d’hypothèses que par des policiers – dans le cadre de l’enquête sur les tueries du Brabant. Pour démontrer leur bonne foi, ils ont accepté de passer le test du polygraphe et ils l’ont réussit. Rien jamais pu leur être imputé dans le dossier des tueurs, dans lequel, du reste, il n’ont jamais été inculpés.


Quels sont les vrais et les faux liens entre toutes les affaires qui ont fait penser à certains observateurs que la Belgique de la fin des années 1970 jusqu’au milieu des années 1980 aurait connu une sorte de stratégie de la tension ? Beijer dit avoir une partie du mode d’emploi. En tout cas, il se dit en mesure d’alléger le dossier mammouth de la Cellule de Jumet en lui démontrant que certaines pistes qui ont été suivies n’ont rien à voir avec les tueries. Encore faudra-t-il qu’il obtienne son changement de nom, ce qui ne semble pas gagné à ce stade. Ou alors, il faudra attendre la parution de son livre... Dans quelques années.


L’ancien gendarme, lui, a le temps. Condamné à quatorze ans de prison en 1995 – pour des faits relativement peu importants par rapport à ce dont il était accusé (recel criminel, vol dans une maison communale, port illégal d’armes, faux télégramme, corruption de fonctionnaire...) – il a purgé sa peine et il a refait sa vie.Très loin de la Belgique. L’impatience se trouve plutôt du côté de certains enquêteurs qui espèrent encore trouver certaines pièces du puzzle qu’ils essayent de reconstituer depuis de si nombreuses années. Et ils ne peuvent plus espérer quelque chose de Bouhouche qui, récemment, a quitté ce monde. L’impatience est plus palpable encore dans certaines familles de victimes – voir le témoignage de Patricia Finné– qui espèrent encore l’information, le détail, qui pourrait enfin conduire vers la résolution de la plus grande énigme de l’histoire criminelle belge.



16:46 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : tueries du brabant |  Facebook |

17/05/2007

Elio Di Rupo (210396)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Télémoustique", le 21 mars 1996

Visite à domicile : Elio Di Rupo : «A vrai dire, je suis un maniaque»

Dans les années '90, je publiais une série d'articles dans l'hebdomadaire Télémoustique intitulée "Visite à domicile". Le principe en était le suivant : "On les voit à la télé, on les lit dans les journaux. Mais qui sont-ils vraiment? Où et comment vivent-ils quand ils ne sont pas sous les feux de l’actualité?". Intéressant à relire quelques années plus tard...

Di Rupo2Plusieurs fois ministre, actuel vice- Premier du gouvernement Dehaene, celui qu’on appelle par fois “le Petit Chose” de Morlanwelz en a fait du chemin. Lui qui n’avait qu’un seul pantalon mille fois rapiécé pour aller à l’école, lui qui regarda la télé pour la première fois à 12 ans (“Chez un voisin, un peu moins pauvre que nous’) et qui découvrit la mer à 16 ans lors d’un séjour en colonie...

 

Est-ce que vos origines italiennes ont déterminé ce que vous êtes aujourd’hui?

Elio Di Rupo. — Pas vraiment. J’avais à peine un an quand mon père est mort. Cela a créé une sorte de rupture par rap port à l’Italie. Ma mère est restée veuve avec sept enfants. Pour des raisons financières, elle a dû accepter que trois d’entre nous soient placés dans un orphelinat. Celui-ci se situait à un gros kilomètre de là où nous habitions. A Morlanwelz. On s’y rendait souvent. Cette proximité a influencé notre éducation. L’assistance publique a fait que les enfants Di Rupo ont baigné dans une culture belge. A la différence d’autres Italiens de Belgique qui ont vécu dans des environnements plus dos.

Vous n’êtes donc pas déchiré entre deux cultures?

E. R. — Je n’ai jamais éprouvé ce sentiment. A vrai dire, je suis ravi d’être Belge et d’avoir en même temps des racines italiennes. Je pense que cela se marque sur le plan de la sensibilité.

Comment cela?

E. R. — A mon avis, cela a une influence réelle en termes d’éveil à l’art, à la musique, à l’esthétique. Il suffit de voir l’Italie pour comprendre. Son soleil, sa beauté architecturale et naturelle.

Qui étaient vos parents?

E. R. — En Italie, ils étaient paysans. Ils labouraient des terrains qui appartenaient à un seigneur. C’était fifty-fifty. La moitié des récoltes pour le propriétaire. Il fallait survivre avec ce qui restait. La misère. Presque le Moyen Age.

Comment ont-ils abouti en Belgique?

E. R. — Le fruit du hasard. Ils auraient tout aussi bien pu se retrouver en Argentine! Il se fait qu’ils ont obtenu des papiers leur permettant de venir en Belgique. Et que cela coûtait moins cher de venir ici...

Que savez-vous de leurs premières années dans notre pays?

E. R. — L’arrivée en Belgique fut un véritable choc de cultures. En plus, s’ils avaient abandonné la pauvreté, ils tombaient ici au bas de l’échelle. Dans un milieu extrêmement sale. On les a installés dans ces baraques en roofing et en bois qui avaient servi précédemment à détenir des prisonniers de guerre. C’était très dur aussi parce que mon père quittait le travail de la terre pour celui de la mine... Quand il est mort, ma mère s’est retrouvée totalement seule. Délaissée de tout de le monde. On a survécu grâce au système de sécurité sociale belge qui était déjà remarquable à l’époque.

Vu l’histoire de vos parents, ça doit vous gêner quand le gouvernement restreint les possibilités d’accueil des réfugiés?

E. R. — C’est différent. Mes parents sont arrivés ici dans le cadre d’une convention internationale. La Belgique était demanderesse de main-d’oeuvre. L’Italie voulait du charbon à bon marché. Il ne faut pas confondre des personnes qui ont bougé dans le cadre d’un contrat et les réfugiés économiques d’aujourd’hui.

Mais vos parents avaient tout de même un peu ce profil-là, non?

E. R. — Non. Quand les Italiens de cette génération sont arrivés, ils étaient accueillis sur le quai de la gare par la mutuelle du charbonnage avec des interprètes. C’était même extrêmement paternaliste. On leur disait à quel syndicat ils devaient s’affilier. Ils étaient attendus. Ce n’est pas la même chose aujourd’hui. Il y a d’une part les réfugiés politiques et on continuera à les accueillir. Mais par ailleurs, la Belgique est incapable d’absorber tout le flot des réfugiés économiques. A moins de mettre en péril nos propres citoyens.

Revenons-en à votre parcours. Donc ce qui est le plus déterminant dans votre personnalité, c’est votre origine sociale, la pauvreté...

E. R. — Pour le moins! C’est vrai que lorsque je me retourne et que je fais le point sur mes origines sociales, je me dis que là se trouve le moteur de mon action. Quand j’étais adolescent, j’avais le sentiment que je pouvais quelque peu modifier le cours des choses... Aujourd’hui, quand c’est vrai ment difficile, je me dis: mais pourquoi me suis-je embarqué dans cette galère!

Quelle galère?

E. R. — Je veux parler de ma fonction politique. C’est extrêmement difficile.

Qu’est-ce qui vous pèse le plus?

E. R. — La quantité de travail. Nos concitoyens ne mesurent pas du tout ce que cela représente. C’est hallucinant. Je commence tous Les jours à 7 heures du matin et je finis régulièrement à 22, 23 heures. Impossible, sauf rares exceptions, de trouver l’espace pour des moments conviviaux avec des amis. En plus, il y a la pression constante, la responsabilité des actes que l’on pose.

Vous êtes parfois fatigué? A la télé, les hommes politiques ont toujours l’ait en pleine forme !

E. R.- C’est que la fonction politique se nourrit de cet élément médiatique: il faut tou jours paraître en forme!

Faut-il être spécialement “brillant” pour devenir ministre?

E. R. — Il faut être relativement compétent... Enfin, j’espère que ce ne sera jamais le critère majeur. Des citoyens tels des ouvriers mineurs, des agriculteurs, un poète comme Vaclav Havel doivent pouvoir accéder au pouvoir. Il doit y avoir de la place pour les non-spécialistes de la politique.

Donc, Il suffit d’être “relativement compétent”?

E. R. — Bon d’accord, ce n’est pas si simple. Il est vrai que les problèmes ne se règlent pas avec une baguette magique. Je le vois dans mon département: si on n’a pas un certain niveau de maîtrise du sujet, on va tout droit à l’échec. Quand Bernard-Henri Lévy lance des critiques sur la méconnaissance des dossiers par les politiciens, il a tout à fait tort.

Vous faites beaucoup de voix aux élections. La recette?

E. R. — Un travail colossal. Une présence importante dans la population. Des relations par service social interposé. Et puis la communication. Nous l’évoquions tout à l’heure. C’est un aspect fondamental à une époque où on ne juge plus ‘es hommes politiques sur le fond de leur actes mais sur la présentation de ceux-ci. A la limite, on se demande parfois si le fond de ce qu’on fait a encore une quelconque importance pour l’opinion! C’est pour cela qu’il faut paraître toujours en forme...

A quel âge êtes-vous entré en politique?

E. R. —Je devais avoir 17 ans.

Qu’est-ce qui a provoqué le déclic?

E. R. — Un enseignant. Mais c’est aussi une question de nature. On est rebelle ou on ne l’est pas. Achille Chavée disait qu’il était un Sioux qui ne marcherait jamais en file indienne. J’aime bien cette phrase. Quand on est jeune, on va assez naturellement vers la gauche et la contestation. Enfin, j’espère que c’est encore le cas aujourd’hui! Donc à cette époque-là, j’ai pris goût à certaines lectures. Karl Marx m’attirait plus que d’autres auteurs.

Vous parliez du rôle d’un enseignant?

E. R. — C’est vrai. Cet homme m’a dit un jour des choses extrêmement importantes. Il a éveillé en moi une certaine confiance.

Il vous a révélé à vous- même en quelque sorte?

E. R. — En fait, durant la phase de puberté, j’ai eu énormément de difficultés. De 11 ans et demi à 13 ans et demi, mon existence fut un enfer. Je pense que je souffrais à l’époque de maladies psychosomatiques à cause des problèmes sociaux de ma famille. J’étais très malade. Je n’ai pas été à l’école pendant quasiment un an. Puis, je suis sorti plus ou moins tout seul de cet état, mais le véritable déclic a eu lieu quand ce prof de chimie m’a un jour appelé dans son bureau.

Qu’est-ce qu’il vous a dit?

E. R. — “Tu sais, Di Rupo tu vaux quelque chose“. Je n’oublierai jamais. C’était la première fois que quelqu’un me disait que je valais quelque chose.

Pourtant, votre mère vous aimait.

E. R. — Bien entendu... C’était autre chose. Elle me protégeait. Elle m’encourageait à travailler. Mais elle ne savait ni lire, ni écrire. Elle me faisait recommencer mes cahiers lorsqu’ils étaient tachés, mais puisqu’elle ne savait pas lire, je pouvais écrire n’importe quoi. Elle me donnait son accord quand la propreté du cahier qui semblait acceptable. C’était un soutien fondamental sur le plan affectif. Mais e le ne pouvait me faire prendre conscience de mes capacités.

C’est donc ce professeur...

E. R. — Ecoutez. Quand j’étais gosse, j’étais un petit gros. Quasiment plus large que long. Parfois on riait un peu de moi. J’en souffrais. Alors, les quelques mots de cet adulte qui prit le temps de me parler entre quatre yeux déclenchèrent une véritable révolution intérieure. Un déluge de réflexions. Aussi, j’estimais que je ne pouvais pas le décevoir. Donc, je me suis mis à étudier intensément. A partir delà, j’ai été sauvé. Je n’ai plus jamais arrêté de travailler avec acharnement.

Le travail comme thérapie, en quelque sorte?

E. R. — Et d’autant plus que j’avais un énorme retard culturel à combler. A la maison, il n’y avait pas de livre. Seulement le catalogue Unigros parce que maman pouvait acheter à crédit.

La lumière qui apparaît dans le chahut de l’adolescence, cela explique votre sympathie pour Rimbaud?

E. R — Oui. Chez lui aussi, le déclic s’est fait pendant l’adolescence. Il a découvert la mer à 16 ans. Moi aussi. En colonie, à Middelkerke. 16 ans, je ne sais pas si vous vous rendez compte! Ce sont mes frères qui travaillaient déjà qui m’avaient offert le séjour.

C’est vrai que vous avez regardé la télé pour la première fois à 12 ans?

E. R. — Eh oui! On n’avait pas de poste. A partir d’un certain moment, on est allés chez une voisine dont le mari était porion. Cela veut dire qu’il avait un peu plus que les autres, Il avait acheté une télé. Un événement majeur. On allait voir les matches de foot, Zorro, Les Incorruptibles. La voisine installait des chaises et les gosses venaient. Comme au cinéma. On recevait même des biscuits. Une femme d’une générosité exceptionnelle. Des moments inoubliables.

On peut dire que vous n’étiez pas sur les rails dès l’enfance?

E. R. — Alors là, pas du tout! J’ai dû grappiller des morceaux de fer à droite et à gauche pour me construire mes propres rails.

Dans le monde que vous fréquentez maintenant, n’êtes-vous pas parfois un peu irrité de rencontrer au tant de gens pour lesquels la vie est un long fleuve tranquille?

E. R. — Je ne reprocherai jamais à quelqu’un d’avoir eu plus facile que moi. Mais c’est vrai que je suis agacé quand ces personnes qui ont toujours été sur les rails n’en tirent pas profit pour se montrer quel que peu généreuses. Pour faire quelque chose d’utile et de constructif pour la société.

Et la gauche caviar, ça vous laisse de marbre?

E. R. — Je connais pas mal de gens qui n’ont vécu que dans des milieux extrêmement huppés. C’est déjà bien s’ils ont fait l’effort d’intellectualiser les choses. De toute manière, l’histoire sociale montre que ce sont souvent des intellectuels issus de milieux bourgeois qui ont fait bouger la société. Ce qui m’énerve, c’est quand ils veulent m’expliquer la pauvreté.

Cela arrive parfois?

E. R. — Bien sûr! Je ne répète pas mon histoire à tous vents. Et puis, avec mon noeud papillon, on a peut-être l’impression que je suis un prince issu d’une famille noble italienne. Donc, on est parfois surpris quand on découvre mon parcours.

Pourquoi arborez-vous toujours le noeud papillon?

E. R. — C’est peut-être le reflet de ma personnalité. Etre sérieux, sans se prendre au sérieux. Ce que j’aime aussi dans le noeud papillon, c’est que pour moi il est un peu synonyme de jour de fête.

Donc, c’est la fête tous les jours!

E. R. — Oui, c’est vrai. Au plus profond de moi-même, même s’il y a des difficultés, des moments où je râle très fort, je me dis finalement que tous les matins du monde sont sans retour. Chaque jour mérite d’être vécu.

C’est évidemment plus facile quand on en a les moyens. Pensez-vous que le minimex (environ 20.000 francs) est suffisant pour permettre aux plus démunis de vivre décemment?

E. R. — C’est un montant raisonnable. En tout cas, si on relativise les choses en regardant ce qui a pu exister auparavant et ce qui existe encore dans d’autres pays. Alors là manifestement, nous sommes à la pointe de la protection sociale.

Oui, en relativisant mais...

E. R. — Cela suffit-il pour vivre si on n’a que ce montant-là? Je ne le crois pas. Si on n’a pas une famille ou d’autres liens de solidarité, c’est clair que ce n’est pas possible. Ne serait-ce que pour prendre un petit appartement, il faut une dizaine de milliers de francs. En plus, on ne se nourrit pas uniquement de matières premières! Je ne suis pas de ceux qui croient que parce qu’on est pauvre, on ne peut pas regarder la télé ou boire une chope.

C’est donc un constat d’échec que vous faites là?

E. R. — Pas du tout. Le statut du minimex, ce n’est pas cela qui est important. Ce qui l’est, c’est de sortir les gens du minimex.

On ne va pas dans ce sens-là. les minimexés sont de plus en plus nombreux!

E. R. — Par mon parcours, je suis dans le gouvernement celui qui a sans doute la fibre la plus sociale! Mais c’est clair que dans la situation belge actuelle, nous ne pouvons faire plus. Qu’est-ce que voulez? Voilà un pays qui a dépensé sans compter pendant vingt ans. Les générations des années ‘80 et ‘90 ont dû payer l’addition et aujourd’hui, on touche enfin à un résultat. On a des perspectives à moyen terme. Cela n’existait pas il y a dix ans! Donc, si on pouvait augmenter le minimex tout de suite, on le ferait... L’essentiel, c’est de faire reculer la pauvreté.

Encore une fois, dans les faits, les minimexés sont de plus en plus nombreux!

E. R. — Mais le problème n’est pas spécifiquement belge! C’est international. La Belgique a le taux de pauvreté le plus bas du monde. Entre 6 et 7 %. Bien entendu, 1 % c’est 1 % de trop...

On dit que le gouverne ment ne gouverne pas vraiment. Que c’est le marché qui dicte la marche. Vous seriez prisonniers de contingences budgétaires, économiques, européennes...

E. R. — Que l’on soit tenu par un carcan budgétaire, c’est vrai. Que le marché nous dicte sa loi, c’est exagéré. Mais évidemment, quand on gouverne un pays aussi petit que la Belgique, c’est difficile de ne pas en tenir compte. On a moins de poids que l’Allemagne ou la France. Nous sommes ouverts aux quatre vents de la finance internationale et nous ne déci dons pas de la croissance économique que nous aurons. On peut infléchir, mais c’est la conjoncture internationale qui domine. La marge de manoeuvre est réduite...

Au point qu’un change ment de coalition gouverne mentale, avec la participation des libéraux, ne changerait pas grand-chose à la politique menée?

E. R. — ils n’auront pas beaucoup d’autres possibilités. A moins, bien entendu, de casser la sécurité sociale...

Avez-vous un modèle en politique?

E. R. — Non. Mais il y a des personnalités que j’apprécie. J’aime bien lire des biographies sur Pierre Mendès France. J’ai lu récemment un ouvrage sur Léon Blum. Quant à un modèle sur lequel je calquerais mon comportement, là c’est non.

Que pensez-vous de Mitterrand?

E. R. — Je ne fais pas partie de ceux qui le jettent déjà dans la poubelle de l’histoire.

Un parcours comme le sien, c’est pour le moins troublant, non?

E. R. — Troublant, oui. Mais je crois aussi que beaucoup de gens aujourd’hui gagnent leur vie en le noircissant. Il a tout de même fait des choses considérables. Notamment en matière européenne. On oublie cela et aujourd’hui il est plutôt de bon ton de rechercher ses enfants illégitimes... Plus on gagne de l’argent en disant du mal de lui, plus j’ai tendance à vouloir le comprendre.

Croyez-vous au destin?

E. R. —Je crois en tout cas qu’il y a des carrefours dans la vie. Par exemple, quand j’étais représentant étudiant, j’ai eu à discuter avec Pierre Descamps qui était à l’époque président des libéraux. Je me reverrai toujours dans ce bureau où nous devions rester dix minutes et où finalement nous avons passé deux heures. Au bout du compte, il m’a proposé de militer chez les libéraux...

Etes-vous vous-même surpris pas votre parcours?

E. R. — Oui, c’est évident.

Aviez-vous un plan de carrière?

E. R. — Pas vraiment. Evidemment quand on entre en politique on pense à son avenir éventuel dans ce domaine. Je me souviens m’être dit aux en virons de 17-18 ans que devenir ministre, ce devait être le sommet de ce qui pouvait arriver à un être humain.

Aujourd’hui, vous pensez encore cela?

E. R. — Non. Le sommet, c’est soit être écrivain soit compositeur. En tout cas c’est plus déterminant pour la société que d’être ministre. Il faut faire avec ce que l’on a!

Vous êtes très ambitieux?

E. R. — Je sais que j’ai souvent été perçu comme tel. Mais je ne crois pas l’être plus que la moyenne des gens. En fait, j’ai toujours bossé beaucoup. Quand je suis entré dans les cabinets ministériels en 1980, j’étais docteur en chimie et je pouvais travailler à l’université de Berkeley. J’ai opté pour une carrière politique parce que je trouvais cela plus puissant que la dimension scientifique. Je l’ai fait en professionnel. Je me suis investi douze à quatorze heures par jour. J’ai travaillé tous mes dossiers. Je n’ai rien laissé au hasard. A vrai dire, je suis un maniaque. L’expérience m’a montré que c’est la marche à suivre.

N’avez-vous pas envie de prendre une année sabbatique? De voyager, de lire tout ce que vous n’avez pas encore lu?

E. R. — L’idéal, ce serait de pouvoir prendre de temps en temps une période de repos d’une semaine ou de quinze jours. C’est clair que quand je vais à Rome pour un Conseil (européen - NDLR) et que je n’ai même pas le temps de voir une toile d’un peintre que j’aime, cela m’agace.

On vous voit toujours avec le sourire, vous arrive-t-il de pleurer?

E. R. — Oui bien entendu. Ce la m’est arrivé au décès de ma mère... Mais aussi parfois pour des raisons très nettement plus futiles. Par exemple, en regardant l’un ou l’autre film émouvant à la télé, il m’arrive d’essuyer discrètement une larme.

Alors, ce sourire, il est tout à fait naturel?

E. R. — Ben oui! Mais vous savez, mes amis me reprochent de ne plus sourire! Quand je passe à la télé, ils ont l’impression que je tire la tête. Faut dire que les nouvelles qu’il faut annoncer n’y prêtent pas souvent!

Avez-vous l’ambition de devenir Premier ministre?

E. R. — On ne pose pas des questions pareilles aux hommes politiques! Ils vont tous vous dire que non et ils pensent peut-être tous que oui.

Va-t-on inévitablement vers une nouvelle réforme de l’ Etat en 1999?

E. R. — Non. Peut-être vers des ajustements. Mais objectivement, le pays pourrait vivre sans que l’on se pose de nouvelles questions institutionnelles.

Et les hommes politiques?

E. R. — Certains hommes politiques! Je suis tout de même de ceux qui ont jeté le moins d’huile sur le feu.

Vous vous entendez bien avec quelqu’un comme José Happart?

E. R. — On a de bonnes relations personnelles. Je ne partage pas toutes ses options politiques.

En quoi irait-il trop loin?

E. R. — Et si on parlait d’autre chose que de politique?

Vous vous êtes fait une réputation par votre “parler vrai” mais aujourd’hui vous êtes parfois un peu “langue de bois” !

E. R. — On me le reproche. Mais comment voulez-vous que je fasse? Je suis vice-Pre mier ministre! Bien sûr que parfois j’ai envie de rentrer dans le lard, de dire ouverte ment les choses. Mais alors, je serais comme un éléphant dans une usine de porcelaine.

Est-ce qu’il vous arrive de vous engueuler avec Jean Luc Dehaene?

E. R. — On s’engueule de temps en temps, oui.

Vous vous dites des gros mots?

E. R. — On a des codes. Je ne suis pas du genre à dire des jurons. Quand on n’est pas d’accord, on se quitte sur un “on va y réfléchir’

Si vous n’aviez qu’une seule chose encore à réaliser dans votre carrière politique?

E. R. —Je donnerais du boulot à tous les jeunes. C’est une de mes grandes obsessions: ce n’est pas possible qu’une société progresse avec des jeunes qui ne croient plus dans l’avenir. Or, on n’est pas loin de cette situation de rupture... •

 

 

LE TOUR DU PROPRIETAIRE

Voilà une bien belle bâtisse. Faut-il parler d’une maison de maître ou d’une maison bourgeoise?

E. R. — Je n’aime ni l’une ni l’autre de ces appellations!

On a tous ses contradictions!

E. R. — Ouais. Allez, je dirais plutôt maison de maître. Cela son ne mieux.

C’est votre résidence principale?

E. R. — Oui. C’est une maison que j’ai louée à mon frère avant de la lui racheter. A cette époque, elle était très dégradée. J’ai réalisé beaucoup de travaux, mais si je devais vous montrer tout ce qui ne va pas, je n’aurais pas fini.

Qu’est que vous aimez particulièrement dans cette maison?

E. R. — J’adore ses volumes importants, ses boiseries. Mon petit bout de jardin de 60 m2 entouré de hauts murs qui me permettent de rester à l’abri des regards indiscrets lorsque je suis en tenue légère. La proximité du centre-ville.

C’est votre seul logement?

E. R. — J’ai aussi un petit kot d’étudiant à Bruxelles. C’est là que se trouvent tous mes livres d’art. J’en ai une centaine. Ma passion. •

16:15 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (12) |  Facebook |

Arsène Vaillant (030507)

Article publié dans l'hebdomadaire "La Libre Match", le 3 mai 2007

Arsène, le gentleman commentateur

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Il a marqué la mémoire de plusieurs générations de sportifs et de télespectateurs. Arsène Vaillant, le bien nommé, gentleman des terrains de foot d’abord, du petit écran ensuite, nous a quitté discrètement. Il fut l’une des icônes médiatiques d’une époque que les moins de 30ans n’ont pas connue. Ce temps où la R.T.B. n’avait pas encore de «F» et où les reportages tournaient encore en 35 mm... Cette époque encore plus reculée où les joueurs du Sporting d’Anderlecht n’avaient même pas de contrat. «On jouait à la prime de match et on gagnait 300 francs belges par entraînement», racontait-il. «J’étais tout fier de disposer de deux tenues complètes. Je n’avais jamais vu cela. Dans mon club précédent, le White Star, quand j’avais besoin de lacets pour mes chaussures de foot, je devais d’abord rendre les anciens». Ex-diable rouge, Arsène Vaillant fit aussi partie d’une équipe nationale qui écrasa les Hollandais par un cinglant 7-2! Impossible à imaginer aujourd’hui. C’était en 1950. Il y a une éternité... Avec sa plume, puis derrière son micro, il commenta des décennies de matches de foot, de compétitions de ski et de patinage artistique et même sept Tour de France.

Comme tout Ardennais qui se respecte, et bien qu’il ait émigré très jeune vers la Région bruxelloise, Arsène Vaillant avait un caractère bien trempé. Il savait ce qu’il voulait et force est de constater qu’il l’a toujours obtenu. Dès l’âge de 16 ans, en 1939, ce magicien du ballon rond né à Saint-Hubert entame une brillante carrière de footballeur en division d’honneur belge, la division 1 de l’époque. «J’ai disputé mon premier match comme titulaire au White Star lors d’un tournoi organisé à Verviers. Nous avions battu les Hollandais de Go Ahead Deventer par 3-0. J’avais marqué les trois buts. Mais, à ce moment, j’ai du faire un choix, parce que j’étais aussi doué pour le basket. J’avais déjà reçu une première convocation pour jouer en équipe nationale», aimait-il à se souvenir.

Ce qui faisait le foot d’alors semble si loin. «Comme tous les jeunes, j’avais besoin d’argent et j’ai signé un contrat d’indépendant,comme on disait à l’époque.A partir du moment où on signait, on pouvait espérer des primes de 250 à 500 francs belges.A 16ans, je me retrouvais certains mois avec plus de 1 000 francs belges ! J’avais donc beaucoup de copains...Vous savez, cette somme n’était pas si dérisoire car, à ce moment, le salaire moyen d’un employé était de 1500 francs». Beaucoup de buts ont été marqué depuis lors... Aujourd’hui, personne ne songerait un instant à comparer l’incomparable, c’est-à-dire le salaire d’un employé et d’un joueur de foot professionnel.

Alors qu’il est titulaire au White, l’ancêtre de l’actuel Brussels, la guerre éclate.Arsène et ses coéquipiers de l’époque connaîtront les joies d’un championnat remanié et parfois risqué. «Quand on partait pour jouer à Liège, on n’était pas certain de revenir le jour-même. Pas de voiture ou de car à cette époque. On dépendait du train, et comme les lignes étaient régulièrement bombardées, on revenait parfois le lundi soir». Arsène verra partir un autre train durant cette période de malheur. Celui qui déporta son père vers l’Allemagne.

Après la Guerre, le voici sous la vareuse des Diables Rouges lors du premier France-Belgique suivant la Libération. Il jouera douze fois en équipe nationale et notamment ce Belgique-Hollande du 12 novembre 1950 gagné sur le score fleuve de 7-2. On vous le disait, c’était une autre époque.Celle des Mermans,Meert,Anoul, Sermon... Quelque temps auparavant,Arsène avait quitté le White sur un dernier coup de tête... bien ardennais. C’était en 1947. Après une dispute d’anthologie avec le président du club bruxellois, il s’était fait dire qu’on ne le reverrait plus jamais sur un terrain de foot. Promesse tenue... Mais pendant un an à peine.

En 1948, Albert Roosens, le président du Sporting d’Anderlecht, vient repêcher la tête brûlée. «Mon premier ébahissement allait suivre», expliquait Arsène. «Au White,quand j’avais besoin de lacets, il fallait que je rende les anciens. A Anderlecht, je suis entré dans une énorme salle où on m’a fait choisir tout un équipement en double, des paires de spikes, des baskets pour aller courir dans le parc. Je n’avais jamais vu cela ». Tout était à l’avenant. Les entraînements, notamment,qui n’avait rien à voir avec le travail d’horloger suisse mené aujourd’hui par des Vercauteren et autres Broos entourés de multiples assistants. «Mon premier entraîneur s’appelait Schmidt, il sortait de l’armée des Indes. Au point de vue tactique, il ne connaissait strictement rien, mais il avait le don de faire sortir les tripes de ses joueurs. Un prof d’éducation physique verrait ses entraînements à l’heure actuelle, il le mettrait tout de suite dans un asile. Pour lui, une seule chose comptait : aller vite.Après un match, il avait comme consigne de réhydrater : il fallait boire, boire et encore boire. A l’entraînement du mardi, il disait : « Maintenant, toute la bière doit sortir !...».

Au Sporting aussi,Arsène, engagé comme avant-centre, fera une belle carrière... à l’arrière gauche.Foulant des pelouses belges mais aussi internationales comme celle des prestigieux clubs anglais d’Arsenal et Liverpool. C’était le temps d’une équipe d’Anderlecht qui n’existera sans doute plus jamais,composée qu’elle était de neuf internationaux belges.

Des stars ? Oui, bien sûr. Car en ces heures glorieuses, les stades étaient pleins chaque semaine comme des oeufs. Mais l’ambiance restait bon enfant et les joueurs de foot pro étaient encore des gens comme les autres. Pas beaucoup plus riches que la moyenne. «On jouait à la prime, on n’avait même pas de contrat, on avait aussi 300 francs belges par entraînement (trois fois par semaine), et, en fonction du classement, on avait droit à un supplément : 1 500 francs la victoire, 1 000 pour un match nul et 750 francs pour une défaite. Si on était champion, on retouchait une seconde fois toutes les primes de l’année. Mermans avait sans doute un tarif préférentiel mais, à part lui, tout le monde était logé à la même enseigne».

Plus encore alors qu’aujourd’hui, les divas du ballon rond devaient préparer l’après-foot. Mais Arsène avait la tête sur les épaules et, dès 1946, en parallèle de sa carrière de sportif de haut niveau, il entame une carrière de journaliste. Dans la presse écrite d’abord.Au défunt «Peuple», puis à «Sportclub».Un peu en France aussi, en radio, pour Europe 1 au tout début des années 1950. «On me demandait de faire un petit billet sur le football belge depuis un petit studio à Bruxelles. C’est là que j’ai notamment fait la connaissance de Jacques Brel qui grattait la guitare et courait le cachet». C’est là aussi que l'I.N.R., l'ancêtre de la RTBF, le débauche en 1954. Et le voilà lancé dans le bain de la première émission sportive télé de la chaîne publique. Un peu malgré lui : «La télé., je n’aimais pas. Elle me faisait peur. Mais j’avais 32 ans et ma carrière sportive était derrière moi.Je souffrais des adducteurs. A l’époque,c’était encore considéré comme un mal inguérissable», confiera-t-il plus tard.

Lors de ses débuts en télé, Arsène Vaillant partage l’antenne avec deux autres petits nouveaux qui iront loin;deux chers disparus, eux aussi Théo Mathy et Sélim Sasson. «La télé était sous la direction d’un type qui ne croyait pas du tout à son avenir. Ceux qui y travaillaient étaient censés être des ratés qui ne trouveraient pas de place ailleurs. Les choses ont bien changé ensuite», témoignait ironiquement le gentleman Vaillant. De ce temps-là, pas de faisceau hertzien, pas de direct, pas même de cassettes vidéo. «On passait le dimanche soir à 22 heures. Plus tôt, ce n’était pas possible. On travaillait en film et il fallait développer des 35mm,ce qui durait une ou deux heures...A l’époque, on avait des petites bobines et souvent, quand l’opérateur rechargeait, on manquait un but ».

Dès cette époque et jusqu’au bout,Arsène n’a jamais eu la grosse tête : «Quand je suis sorti de ma première émission, j’étais totalement convaincu que j’avais été mauvais et qu’on ne me demanderait jamais plus de passer...». Mauvais pronostic ! Sa carrière télé durera plus de trente ans. Impossible évidemment de toute la raconter mais lorsqu’il était interrogé sur celle-ci, il avait bien sûr quelques anectodes. Par exemple, celle relative à la première Coupe du monde qu’il eut à commenter pour la télévision belge en 1962 : «La compétition se disputait au Chili. A l’époque, nous ne bénéficiions pas de retransmissions par satellite. Conclusion : pas de direct possible. Ma mission consistait à commenter les résumés des matches depuis Bruxelles. En fonction des horaires des avions, des bobines de films étaient expédiées, soit à Londres, soit à Francfort. Elles étaient développées et montées là-bas.Nous,on découvrait les images à l’antenne,exactement en même temps que les téléspectateurs. C’était l’époque du noir et blanc. En plus, nous disposions de très peu de renseignements sur les équipes. On commentait donc vaille que vaille, sans toujours bien reconnaître les joueurs dont on parlait ! ».

Bien avant qu’il ne devienne l’une des icônes les plus aimées de la lucarne belge, Arsène Vaillant a pu côtoyer de nombreux sportifs de très haut niveau,comme par exemple le coureur cycliste italien Fausto Coppi, qui fut l’un de ses véritables amis. On lui prêtait d’ailleurs beaucoup en amitié : durant toute sa carrière, Arsène fut suspecté de «partialité» en faveur du Sporting d’Anderlecht. A tel point qu’un jour, il décida de ne plus se rendre à Sclessin pour commenter les matches du Standard de Liège. Il est vrai qu’il y avait été frappé dans le dos par un supporter! «Je n’ai jamais nié ma sympathie pour les Mauves», avouait-il.Tout en affirmant que «celui qui aime bien, châtie bien. Dans mes commentaires, j’ai parfois été plus sévère pour Anderlecht que pour d’autres clubs».

Parallèlement à la télé,Arsène Vaillant a toujours continué à pratiquer plusieurs sports. Bien après sa retraire, il jouait encore au tennis à l’European Club de Woluwe-Saint-Lambert avec ses potes (Roger Laboureur, Michel de Ville, Michel Lecomte et Maurice Loiseau). A 70 ans, on l’a encore vu enfiler un maillot de foot pour soutenir le Télévie et, ces dernières années, il s’était rabattu sur un sport moins exigeant mais qui lui permettait tout de même d’entretenir sa condition physique : le golf. Par contre, depuis longtemps, il ne mettait plus les pieds dans un stade de foot belge pour assister aux compétitions de division 1 ou aux matches des Diables Rouges.

Il y a quelques années,il nous en avait expliqué les raisons lors d’une rencontre où il évoquait ce qui fut le moment le plus difficile à vivre de sa longue carrière de commentateur sportif : la tragédie du Heysel, 39 morts le 29 mai 1985, lors de la finale de la Coupe des clubs champions qui avait vu s’affronter les Italiens de Juventus et les Anglais de Liverpool.

Arsène, avez-vous gardé un souvenir précis de ce tragique 29 mai1985?

Certainement. C’est une soirée qui a marqué, non pas ma carrière, mais ma vie. Dès 18 heures 15, on sentait déjà que quelque chose allait se passer. Ca s’agitait beaucoup trop du côté des Anglais. Puis, vers 19 heures 10, il y eut la charge des hooligans. Roger Laboureur était à mes côtés. De là où nous étions, on ne voyait qu’un mouvement de foule; une pointe qui s’enfonçait dans le bloc Z. Mais on était encore à cent lieues de mesurer la gravité de l’événement. Notre assistant Christian Provnier est descendu voir ce qui se passait près du gradin. Il est revenu en nous disant qu’il y avait un mort. Ensuite, Laboureur et Provnier ont fait plusieurs fois la navette entre l’extérieur du stade où furent évacués les cadavres et la cabine de commentateur. C’est alors qu’a commencé le décompte macabre : on apprit qu’il y avait cinq morts, puis dix, puis le double... A 21 heures, quand a commencé le match, on savait déjà qu’il y avait plus de trente morts. Les joueurs aussi d’ailleurs...

Fallait-il encore jouer au football après ce drame?

C’est une certitude. Il était impossible d’annoncer à des supporters qui venaient de si loin qu’on allait annuler le match. On aurait dû leur dire pourquoi ! S’ils avaient appris qu’il y avait des morts, c’était la guerre. (...)

Etait-il cependant nécessaire de diffuser les images du match sur la R.t.b.f.?

Ça, j’en sais rien ! C’était à la direction de prendre la décision.Moi,j’ai fait mon boulot.On m’a laissé l’antenne. J’étais bien obligé d’assurer.

Vous avez gardé le souvenir de vos commentaires?

Non,pas du tout. J’étais dans un état d’excitation extrême. Je sais que j’ai parlé sans discontinuer pendant trois heures d’affilée.A vrai dire, je n’ai jamais cherché à revoir le reportage... Pour le match, en tous cas, je me souviens de m’être contenté du strict minimum : je prononçais le nom des joueurs, sans plus.

Que pensez-vous de ce qui fut leur attitude?

Pour les raisons déjà énoncées, ils étaient obligés de jouer. Par contre, j’ai été particulièrement déçu par l’attitude de Platini lorsqu’il a marqué.

Après, vous avez encore vu le foot de lamême manière?

Vraiment pas, non. J’ai terminé ma carrière en n’ayant plus le même attrait pour ce sport. Aujourd’hui, pour moi, le foot, c’est terminé. Cela fait sept ou huit ans que je n’ai plus mis les pieds dans un stade.

A ce point-là? Le foot,c’est toute votre vie...

Cela vous étonne, mais je ne suis pas le seul ancien joueur à ne plus fréquenter les stades. Ce n’est plus le même esprit qu’auparavant. On jouait pour gagner ; aujourd’hui, on joue très souvent pour ne pas perdre et puis,on ne respecte plus le règlement : voyez comme on joue des bras et comme on tire les maillots. En plus, trois événements m’ont encouragé à me distancer de l’univers du football professionnel. D’abord, l’affaire de corruption du Standard en 1985. Cela m’a fait beaucoup réfléchir. Je me suis rendu compte qu’il y avait déjà eu des choses pas très catholiques dans d’autres matches à cette époque. Dès ce moment, je ne faisais plus les commentaires du championnat de Belgique avec le même entrain. J’avais à la fois l’impression d’être cocu et de mentir aux gens. Ensuite, il y a eu le Heysel. Et puis le coup de grâce est tombé lors de la finale de la Coupe de l’U.e.f.a.,Tottenham-Anderlecht en 1986. Un supporter britannique avait été tué dans un café lors du match aller en Belgique.A Londres, pour éviter d’être égorgés, mon confrère flamand Rik De Sadeleer et moi avons dû être entourés d’un véritable cordon de policiers. Là, je me suis dit que ce n’était vraiment pas cela le foot. Je n’ai pas renié ce sport en tant que tel,mais tout ce qui est autour m’en écarte. L’argent prend trop de place, les enjeux sont dénaturés, la fête est finie.


12:17 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

04/05/2007

Didier Reynders (080307)

Entretien publié dans l'hbebdomadaire La Libre Match, le 8 mars 2007 

Didier Reynders : «Oui, j’ai l’ambition de devenir premier ministre»


devant_mr« Au prochain scrutin, je serai candidat à la Chambre des réprésentants». «Oui, j’ai l’ambition de devenir un jour Premier ministre,mais pas avant la prochaine législature » « La notoriété, c’est vrai qu’il s’agit un peu d’une drogue»...Voilà quelques phrases fortes de l’entretien-vérité que Didier Reynders a accordé à La Libre Match. Pendant deux heures,le vice-Premier ministre,ministre des Finances et président du MR nous a reçus dans son hôtel particulier du 12, rue de la Loi à Bruxelles. Le ton vif, parfois sarcastique, du chef de file des libéraux annonce une campagne électorale animée.

 

La Libre Match. Ce 8 mars, c’est la « Journée de la Femme ». En Belgique, un homme gagne en moyenne 20% de plus qu’une femme. Pour le membre du gouvernement que vous êtes depuis huit ans, ce n’est pas un peu la gêne que notre pays connaisse encore une telle discrimination ?

Didier Reynders. La gêne? Il y a tellement de choses injustes dans ce monde qu’on pourrait être géné tout le temps ! Mais je suis d’accord : cette discrimination, même si elle a eu tendance à diminuer au cours de ces dernières années, doit disparaître. Dans la fonction publique, le principe « travail égal, salaire égal » est d’ailleurs acquis. Les mandataires publics montrent aussi l’exemple : mes collègues vice-Premières gagnent la même chose que moi.

Leur vie, avec leurs enfants, est peut-être plus difficile à gérer sur le plan privé.

Mais moi aussi,j’ai des enfants dont je me suis toujours occupé! Et aujourd’hui,j’ai même un petit- fils pour lequel je me rends disponible. Je souhaite donc à mes collègues et à toutes les femmes qui travaillent d’avoir un conjoint qui a la même attitude que celle qui est la mienne vis-à-vis de mon épouse.C’est évident,il doit être difficilement supportable pour une femme de vivre avec un homme qui ne s’occupe pas des enfants et de l’intendance de manière partagée. Surtout quand cette femme a un boulot à temps plein et encore plus,bien entendu,quand elle occupe une fonction à haute responsabilité.Je conseillerais donc à cette femme-là de commencer par ne pas accepter ce genre de discrimination au sein de son couple.

Le pouvoir politique ne pourrait-il pas imposer aux entreprises qu’elles respectent l’égalité salariale ?

Primo, les partenaires sociaux ont un rôle primordial à jouer dans ce débat.Secundo: la vigilance doit s’exercer au sein de chaque entreprise.Tertio, je plaide pour une plus grande transparence des rémunérations, mais vous savez comme moi que cela reste un sujet assez tabou en Belgique. C’est un problème de mentalité : si on reconnaissait plus fortement la réussite, les gens hésiteraient peut-être moins à révéler ce qu’ils gagnent et on objectiverait plus facilement les inégalités. Ensuite, ce que l’on peut faire de mieux au niveau politique, c’est de prendre toutes les mesures qui facilitent l’accès à la profession et une mixité harmonieuse entre vie de famille et vie professionnelle.

Par exemple ?

Des mesures qui touchent à la garde des enfants, aux transports,à la capacité de prendre des temps de repos ou d’arrêt...

On pourrait commencer par construire plus de crêches...

Mais au fédéral, on a fait des choses dans ce domaine! Une entreprise qui finance des lits en son sein ou dans une crêche publique peut réduire sa fiscalité à concurrence de 6000 euros par lit créé. On a aussi augmenté les montants des réductions d’impôts pour garde d’enfants et, surtout, on a élargi la tranche d’âge des enfants concernés de 3 à 12 ans.

Pour vous permettre d’arriver là où vous êtes, votre femme a-t-elle dû faire des sacrifices ?

Il faudrait lui poser la question.Mais,à mon sens, plutôt que de sacrifice, on doit parler d’un choix commun, partagé. Dès le début de notre relation – c’était en 1979 –, ma femme et moi avions le projet d’avoir plusieurs enfants.Au début des années 1980, mon épouse, qui était avocate, a décidé d’opter pour la magistrature. Elle trouvait là une fonction qui lui semblait tout aussi intéressante sur le plan juridique, mais qui était plus adaptée à une vie de famille. Et nous avons eu quatre enfants. Je vous assure que cela demande beaucoup d’organisation !

De part et d’autre ?

Bien sûr que oui ! Depuis toujours, j’essaie de gérer mon agenda en gardant des plages entières pour ma vie de famille.Les week-ends sont en général très bien dégagés,de même que les périodes de vacances,y compris les vacances scolaires. Ainsi,on ne me voit pas si souvent que cela à toutes les manifestations de section,de fédération et autres dans mon parti.Certains me le reprochent, mais je leur réponds qu’un investissement dans la vie de famille permet de garder un équilibre, de maintenir une vie de couple. Il faut savoir garder un espace pour ses proches et soi-même.

Vous n’allez pas nous faire croire qu’en étant ministre des Finances, vice-Premier et président du MR, vous rentrez tous les soirs à 17 h pour préparer le dîner...

Non, bien entendu. Il faut voir une vie professionnelle et une vie de couple sur la durée. Depuis 1999, je suis à la tête d’un département ministériel très prenant, mais il y a eu aussi des moments où j’ai été parlementaire d’opposition ou chef de groupe à la Chambre ; des périodes où je pouvais m’organiser encore plus facilement que maintenant : quand les enfants étaient en bas-âge, j’étais très présent. C’est vrai que maintenant, ils ont tous grandi.Avec les plus âgés, on se parle plus souvent par téléphone.D’ailleurs, ils sont très heureux qu’on ait une maison de campagne. Quand j’y suis avec ma femme, ils restent à Liège... Ou c’est l’inverse. Désormais, je dois l’avouer, c’est plutôt eux qui sont difficiles à voir le week-end que moi qui ne serais pas disponible !

La « peoplelisation » de la vie politique vous dérange?

Pas vraiment. J’ai déjà chanté avec ma collègue Milquet dans une émission de variétés caritative. Récemment, j’ai participé à un jeu à la V.r.t. En compagnie d’autres personnalités comme Paul Van Himst et Gilles De Bilde.Tant qu’on ne me demande pas de mettre ma vie privée devant les caméras, il n’y a pas de problème.

Le show permanent de votre collègue socialiste Michel Daerden, c’est donc très bien ?

Ah! là, c’est un autre débat : son rapport à l’alcool aurait dû rester dans la sphère privée. Quelle mauvaise image de marque pour la politique! Mais c’est au PS de jauger des valeurs qu’il véhicule. J’ai lu récemment que le jeune responsable de la rénovation de ce parti –Doutrelepont, c’est cela ? – trouvait que c’était cela, la rénovation. Dont acte,mais moi,je ne voyais pas les choses de cette manière. Je ne m’entends pas trop mal au demeurant avec Daerden et je lui rappelle ce conseil d’ami : « Boire ou conduire une Région,il faut choisir».A son propos,je soulignerais aussi que je ne me mettrais pas avec mes gosses sur la pelouse du jardin pour poser devant les objectifs. Chacun fait ce qu’il veut, mais je ne crois pas que ce genre de médiatisation fasse avancer le débat démocratique.

Nicolas Sarkozy signe la préface d’un livre à paraître qui vous est consacré. C’est un copain ?

C’est un ami. Pas encore un ami de trente ans,mais il y a tout de même vingt ans que l’on se connaît. Bref, on s’apprécie depuis bien avant qu’il n’affiche des ambitions présidentielles.

« Karcher », « racaille » : ces mots font aussi partie de votre vocabulaire ?

Non, parce qu’on n’a pas le même type de problèmes avec les banlieues en Belgique. Cela dit, il ne faut pas exagérer ! J’en parlais encore récemment avec Faudel: dans les banlieues françaises, le mot « racaille » fait sourire. C’est un terme mineur dans la gamme des injures. Il y a en de bien plus forts ; que certains chantent d’ailleurs. En plus, la confrontation très forte suscitée par le scrutin majoritaire en France implique que l’on cherche des mots... Et puis, vous ne soulignez pas ceux de Ségolène Royal.

Lesquels ?

Quand elle dit qu’il faut un encadrement militaire pour les jeunes délinquants récidivistes et qu’elle utilise l’expression de « remettre les familles au carré ».Voilà des termes que je n’oserais pas employer.

L’encadrement militaire des jeunes délinquants, c’est aussi une idée qui a été avancée par un membre de votre parti en la personne d’Armand De Decker...

Oui et elle a provoqué un tollé. Les médias affirmant que c’était...du Sarkozy.C’est la même chose dans le débat sur la responsabilisation des parents. Soyons clair : les enfants délinquants demeurent une minorité et il faut pas faire peser sur toute la jeunesse les fautes de quelques-uns. Mais dans certains cas, on a affaire à des parents totalement démissionnaires. Des gens qui ne se rendent même pas aux convocations du juge de la jeunesse quand leur gosse a commis des faits graves. Ne doit-on pas décider, dans ces cas-là, que les allocations familiales ne vont plus aux parents mais que l’Etat va consacrer cet argent à la réinsertion du jeune concerné ? En Belgique, c’est tout de suite la levée de boucliers. En France, c’est la candidate Royal qui le dit et cela passe comme une lettre à la poste.

En France, le débat politique est souvent plus passionnant...

C’est évidemment l’avantage du scrutin majoritaire. La logique d’affrontement est plus forte, les candidats savent qu’ils ne travailleront certainement pas ensemble. Dès lors, la campagne électorale devient sanglante.Avec de possibles excès de langage.Mais,dans le même temps,c’est plus clair. Je reste demandeur de plus de scrutin majoritaire dans notre pays. En tous cas pour les communales et les régionales, car au fédéral, il y aussi des obstacles communautaires. Avec le scrutin majoritaire, on verrait mieux qui est qui ! Cela mettrait fin à certaines attitudes ambiguës.

Lesquelles ?

S’il y avait un second tour aux régionales ou aux communales, les candidats CDH devraient dire pour qui ils appellent à voter. Oseraient-ils tous appeler à voter pour le PS ? Je crois qu’un tel parti tire un profit démesuré du système actuel. Il a une influence qui ne correspond en rien à son poids réel dans l’opinion.Le CDH préfère évidemment le deuxième tour des présidents de parti. Cela lui permet d’avancer masqué.Tiens, vous vous y connaissez en vampires?

Pas vraiment, non...

Eh bien, pour éloigner les vampires,on peut brandir un crucifix, mais avec le CDH, cela ne marche pas. Même pas maintenant. L’autre

moyen,c’est d’ouvrir la tenture et de laisser la lumière entrer dans la pièce où ils se trouvent.Ce serait cela, également, le scrutin majoritaire. L’obligation de faire des choix, de se positionner. Avant le vote !

Vous êtes de ceux qui estiment possible qu’un Premier ministre puisse de nouveau être francophone ?

Tout à fait.

Vous vous verriez bien dans cette fonction ?

Je suis encore partant pour travailler avec Guy Verhofstadt en restant de préférence dans le même département.Mais je suis encore jeune. Je ne dis pas qu’ensuite...

Ensuite ?

Pour être tout à fait sincère, j’ai toujours retenu la formule de Balladur – même s’il n’a pasréussi. On lui avait demandé quand il avait eu l’idée de devenir candidat aux présidentielles. Il avait répondu : « Quand je suis rentré à Matignon ». En politique, quand vous êtes dans une fonction et qu’il en reste une autre à un échelon supérieur, ce serait malhonnête de prétendre qu’elle ne vous intéresse pas. En ce qui me concerne, je pense que l’échéance pour devenir Premier ministre se présentera après la prochaine législature.Au delà d’une majorité, des compétences de gestion et de l’expérience, il faut aussi une bonne connaissance des deux langues nationales pour exercer cette fonction. Je crois que tout cela est acquis.

Pourquoi faites-vous ce métier ?

Dans ma vie, il y a d’abord eu une rencontre déterminante : celle avec Jean Gol. Ensuite, la découverte d’une forme de pouvoir qui est directe, très personnelle. En politique, même si on participe à une équipe, le produit, c’est soimême. Il y a un sentiment de maîtrise.On avance dans la carrière en même temps que l’on progresse sur le plan individuel. Enfin, il y a la notoriété. A cet égard, je me dis qu’il doit tout de même y avoir quelque chose de conscient ou d’inconscient qui est un peu une drogue. D’ailleurs, certains politiques n’y résistent pas. Je vous ai déjà parlé d’un collègue liégeois...

Michel Daerden?

Oui,il y en a qui disjonctent un peu. On voit bien, en ce qui le concerne, que quelque chose a dû se déconnecter.

Vous avez envie de laisser une trace ?

Je pense être le seul président des chemins de fer dont les gens ont retenu l’existence. Des années après, on me parlait encore de la S.n.c.b. Aux Finances également, je veux laisser une empreinte et, si possible, prolonger mon mandat pour réaliser des chantiers importants sur la durée. La notoriété, c’est la même chose, elle se construit progressivement. Etape par étape. Je le répète, c’est vrai qu’il s’agit un peu d’une drogue. Je n’aime pas la démagogie. Je n’aime pas quand on dit qu’on fait de la politique pour l’intérêt général, par altruisme. Il n’y a pas en politique que des mères Teresa. Et d’ailleurs, mère Teresa n’a jamais été candidate.

Vous n’êtes donc pas mère Teresa...

Et l’Abbé Pierre non plus.

La notoriété ne vous est jamais montée à la tête ?

Au moment de l’introduction de l’euro,on a fait énormément de communication. C’était excessif. Il aurait fallu mettre des limites. Si je n’y avais pris garde, j’aurais pu me couper des réalités. On était tout le temps en représentation, cela devenait dangereux.

Parfois le sentiment d’être grisé ?

Les moments grisants, c’est surtout quand on est confronté à la notoriété des autres. Par exemple, quand vous montez les marches à Cannes avec l’une ou l’autre star de cinéma. Cela m’impressionne plus que les rencontres politiques. Ca, c’est professionnel, c’est le monde dans lequel je vis. Mais si je me trouve en présence d’Eddy Merckx –il le sait d’ailleurs- je suis comme un gosse, mal à l’aise et intimidé. Parce que quand j’étais gamin, j’étais Eddy Merckx sur mon vélo. J’ai eu aussi la chance de rencontrer une personne qui était en poster dans ma chambre quand j’étais petit : Mark Spitz, l’un des plus grands nageurs de tous les temps. Et puis, je vous l’avoue, quand vous vous retrouvez dans un stade juste à côté d’Adriana Karembeu, c’est tout de même plus impressionnant que d’être au Parlement!

Vous en avez déjà discuté avec votre femme ?

Elle était là. Je peux vous le prouver, j’ai les photos.Mais, bien sûr, dans les journaux, ils n’ont publié qu’une partie du « document ». Devinez laquelle...Avec une légende du genre :«Dur métier que celui de ministre ».

Ce sera moins amusant dans quelques semaines. Voici bientôt revenu le temps des sempiternelles négociations institutionnelles. On croyait avoir perçu que les partis francophones avaient compris que les Bruxellois et les Wallons en avaient assez…

Tous les Belges en ont un peu assez de ces discussions. Mais si les partis francophones ne sont demandeurs de rien,il ne faut pas moins rester ouvert au dialogue. Si les Flamands veulent telle ou telle réforme,qu’ils nous démontrent simplement que celles-ci seront de nature à améliorer la vie de tous les citoyens.Ainsi, je n’ai pas refusé un débat sur la régionalisation de l’emploi, mais il reste encore à me prouver que, de cette manière, on pourrait mieux aider les chômeurs à revenir sur le marché du travail.Je n’ai pas encore vu d’argument concret.Pour le reste, pas question, évidemment, d’un débat avec des séparatistes qui veulent de l’autonomie pour l’autonomie.

Vu les revendications institutionnelles flamandes, la formation du prochain gouvernement risque de prendre pas mal de temps...

Moi, je dis que l’on peut encore espérer la mise en place d’un gouvernement avant la Fête nationale.

Par quel miracle ?

J’imagine une majorité qui serait d’accord, non pas d’enterrer le débat institutionnel, mais de l’évacuer provisoirement vers des groupes de discussion, notamment au Parlement. Pendant que ces groupes fixeraient un calendrier et avanceraient vers des solutions, le gouvernement pourrait travailler comme l’espèrent les citoyens. Sur l’économique, le social, etc...

On vous voit venir, ce scénario collerait parfaitement bien à un Verhofstadt III...

Bien sûr que je préférerais que cela se passe avec lui.Il a déjà prouvé qu’il était capable d’être pragmatique. Souvenez-vous que l’on a voté le refinancement de la Communauté française avec le soutien du Premier ministre. Yves Leterme avait mis la Périphérie et les facilités sur la table. On en a discuté sans trouver de solution et Guy Verhofstadt a eu le courage politique de monter à la tribune du Parlement pour constater le nonaboutissement des négociations et dire que l’on continuait en mettant cela de côté.

Mais si les résultats imposent le CD&V-NVA à la table des négociations, cela risque de se passer bien moins amicalement...

Là, il me semble assez probable que, bien après les vacances, il n’y aura pas encore de gouvernement. Je garde un espoir ; je connais bien le CD&V, l’ancien CVP...

Ce parti serait prêt à beaucoup pour revenir au fédéral?

En effet, il faut bien faire la différence entre ce qu’ils disent avant une élection et après. Ils ont déjà retourné leur veste dans le passé.

Pour vous, serait-il possible de monter dans un gouvernement tripartite présidé par Yves Leterme ?

Rien n’est impossible, mais je ne crois pas qu’une tripartite soit une bonne solution. C’est mieux de travailler avec deux partis.Toutefois, cela dépendra aussi de ce que Leterme mettra sur la table. Si le CD&V vient avec les revendications de ses alliés de la NVA,on ne va pas discuter longtemps. Ceux-là, ils ne veulent qu’une chose : la séparation du pays. D’ailleurs, je vois mal le Roi signer la nomination d’un ministre NVA qui, dès le lendemain, travaillerait à le faire disparaître du paysage institutionnel.A vrai dire, je donne 1 chance sur 100 à Leterme de devenir Premier ministre s’il se fait le relais des thèses de la NVA.

On ne l’entend plus beaucoup, Leterme...

Vous avez remarqué ? Il y a une campagne de communication en cours pour polir son image. Pour qu’il paraisse moins arrogant. Voyez tous les «CVP Jongeren » qui remontent au créneau !

Pardon ?

Mais oui ! Tindemans, Martens, Eyskens viennent dire dans tous les journaux que Leterme est tout de même fréquentable, qu’il ferait un bon Premier ministre. Mais lui, on ne l’entend plus. Il y a eu son interview dans Libération, où il s’est montré plus que limite vis-à-vis des francophones, et, depuis, c’est le silence. S’il veut aller dans une majorité, il devra nécessairement arrondir les angles. Et pas un peu ! Il le sait bien.

Le SPF Economie vient de publier des chiffres qui témoignent du fait qu’un Belge sur sept vit en-dessous du seuil de pauvreté. La faute au libéralisme ?

Il faut continuer à lutter contre la pauvreté, mais elle n’est pas la résultante du libéralisme. Historiquement, les libéraux ont été de tous les combats qui ont permis le progrès social : l’économie de marché,le système démocratique,l’ouverture des frontières. Avant la mise en oeuvre de ces idées, la pauvreté dominait.Avant la révolution industrielle et même pendant une partie de celle-ci,vous m’auriez demandé de commenter le fait que, dans nos régions, six personnes sur sept vivaient sous le seuil de pauvreté. Dans beaucoup d’endroits sur la planète,là où les marchés s’ouvrent, la démocratie progresse, la pauvreté et la mortalité infantile recule.L’Afrique, cependant, reste un vrai problème.

Il y a tout de même de nombreuses avancées sociales que l’on doit aux socialistes !

Quand le parti ouvrier a quitté le mouvement libéral, c’était parce qu’il y avait une vraie question ouvrière en Belgique,mais on n’est plus tout à fait à cette époque-là.Aujourd’hui,les libéraux regardent vers l’avant et les socialistes sont conservateurs sur le plan social. Ce conservatisme socialiste n’est pas nouveau. Regardez le vote des femmes en 1948.C’est grâce à notre courant d’idées qu’il a été possible car les socialistes n’y étaient pas favorables. Dans les matières qui touchent à l’éthique, nous sommes aussi beaucoup plus progressistes que le monde catholique.

Dans l’actualité, qu’est-ce qui vous fait dire que les socialistes seraient plus conservateurs que les libéraux?

Un exemple ? Il y a eu une résistance très forte du PS contre les titres services. Maintenant, c’est la Région wallonne présidée par Elio Di Rupo qui en fait la publicité ! Certaines familles politiques sont conservatrices de fait parce qu’elles sont liées à des piliers. Le syndicat dit non,on ne bouge pas.Moi,je n’ai pas ce problème.Les libéraux ne sont pas plus liés aux uns qu’aux autres. D’ailleurs,il m’arrive d’être en confrontation directe avec le patronat.

Désormais, tous les partis parlent d’environnement. Simple fièvre électorale ?

On en parle depuis longtemps...

Les Ecolos en parlent depuis bien plus longtemps que vous !

J’ai gouverné avec eux pendant quatre ans (ndlr : gouvernement arc-en-ciel entre le 1999 et 2003). Et, à cette époque, on n’a pas pris énormément de mesures. Les Verts étaient plus attachés à la sortie du nucléaire qu’à la rénovation des immeubles ou aux économies d’énergie. Sur le plan fiscal, j’ai pris plus de mesures favorables à l’environnement dans la majorité actuelle que du temps de l’arc-en-ciel. Par exemple, si vous rénovez votre maison, que vous l’isolez et que vous avez recours à des énergies renouvelables, 40 % des travaux jusqu’à 2 600 euros vous sont remboursés en réduction d’impôts. On peut aussi parler des biocarburants qui sont maintenant sur le marché. Il y a désormais des preuves matérielles qu’une bonne partie du réchauffement climatique est lié au comportement humain... Donc, il faut tenter d’inverser. Mais cela ne veut pas dire revenir en arrière,commencer à vivre avec des gros pulls en laine et fabriquer du fromage de chèvre dans le Larzac! Premier axe : il faut que le pouvoir politique oriente les comportements. En informant, mais aussi en freinant.Taxation, coercition : on peut prendre beaucoup de mesures.

Par exemple ?

Les pénalités biodégradables : vous pouvez éviter la taxation si vous vous comportez mieux. Si vous achetez un véhicule moins polluant, vous payez moins de taxes. Les cotisations d’emballage, selon que ce soit plus ou moins polluant, vous payez plus ou moins. Le plus bel exemple, c’est le tabac. On peut éviter la taxe : il suffit d’éviter de fumer. On parle beaucoup de 4x4. En temps que ministre des Finances, j’ai aggravé la fiscalité pour ce type de véhicule. Le 4x4, c’est bien pour rouler en forêt.Pour se promener dans le quartier du Sablon à Bruxelles afin d’épater l’une ou l’autre personne à une terrasse, c’est un peu nul. D’ailleurs, je ne suis pas sûr que cela épate encore qui que ce soit... Il faut aussi que les gens s’attendent à certaines évolutions. Un jour sans doute, il faudra réserver l’accès aux villes aux véhicules qui polluent moins.Les autres devront être laissés dans des parkings de dissuasion.Vu qu’il y a trop de personnes seules à bord de leur voiture sur les autoroutes, il faudra peut-être réserver une bande aux transports en commun, au covoiturage (trois personnes minimum dans l’auto) et aux véhicules qui polluent le moins.

Second axe ?

Prendre conscience que grâce au défi environnemental, on a devant nous des gisements d’emplois et d’activité économique. Dans de nouvelles formes d’énergies,de nouvelles formes de consommation et de production. Qui aurait cru,il y a trente ans,qu’une société finlandaise allait inonder le monde en G.s.m. ? Qui aurait cru qu’un universitaire dans son garage allait devenir la première fortune du monde en vendant des logiciels ? Aujourd’hui, qui sait ce qui va se passer grâce aux enjeux de développement durable? Le plus évident est d’imaginer qu’il y aura peut-être d’autres moyens de transport. Mais combien d’autres innovations encore ? Il faut donc investir massivement dans la recherche !

La sortie du nucléaire en 2020 est-elle toujours garantie?

Elle est dans la loi.

Vous vous voyez dans une majorité qui changerait cette loi ?

Le seul débat qui pourrait être ouvert, c’est le calendrier de la fermeture. La loi dit qu’on doit assurer la sécurité de l’approvisionnement, qu’on doit diversifier et qu’il soit vérifié à chaque moment qu’il n’y ait pas un cas de force majeure qui fasse que l’on doive décaler dans le temps.

Donc, vous envisagez que les centrales actuelles durent plus longtemps ?

Si on constate que c’est ce qu’il faut faire... Mais l’heure n’est pas encore à ce type de constat. Maintenons plutôt la pression en termes de recherche, y compris dans le nucléaire.On peut imaginer de régler l’actuel problème de sécurité et de déchets.

Avec vous, on n’a pas plus besoin d’Ecolo ?

Si Ecolo veut encore être nécessaire,il va devoir devenir un vrai mouvement politique. Jacky Morael et Jean-Michel Javaux sont des amis. Attention,je ne dis pas cela pour leur porter préjudice. Je pense simplement qu’ils sont pragmatiques et qu’au travers de personnalités comme celles-là, Ecolo pourrait évoluer en s’occupant du développement durable dans tous ses aspects sociaux,économiques et autres.Ce mouvement couvrirait alors tout le champ politique et il deviendrait une formation politique avec laquelle on peut discuter.

Et vous la situez où, cette formation politique écologique ? Entre vous et le PS ?

Pour une bonne part, elle est beaucoup plus au centre de l’échiquier politique que certains militants écolos le croient.

On a parfois eu l’impression que tout le monde court un peu au centre en Belgique. Vous êtes où finalement?

On n’a pas choisi le mot « réformateur »pour rien. Si vous prenez l’échiquier politique et que vous prenez comme critère la volonté de changer les choses, le MR est le parti le plus progressiste. Et si c’est cela être de gauche, on est tout à fait à gauche ! Sur ce critère, le plus souvent, le PS et le CD&V sont très à droite, dans le sens où ils sont très conservateurs.

Voici donc que le MR serait un parti de gauche ! Cela pourrait faire un titre surprenant pour cet article...

Ce pourrait être le titre de cet entretien si on considère que la gauche,c’est la volonté d’aller de l’avant pour l’intérêt commun,la volonté de faire bouger les choses. Si vous prenez l’axe ordre-désordre, on est probablement plutôt à droite. Quoique... Sur ces thématiques, je constate que pratiquement tout l’échiquier politique est venu nous rejoindre.Si Jean Golrevenait avec ses idées des années 1980, on le taxerait de vrai gauchiste!

Comment cela ?

Depuis qu’il y a eu des socialistes à l’Intérieur ou à la Justice,on a créé des centres fermés,y compris pour mineurs non-délinquants, on a ouvert très largement les cas où des écoutes téléphoniques sont possibles. Quand Jean Gol proposait d’en faire un tout petit peu, on le présentait comme un horrible personnage.

Vous désapprouvez ?

Non.Je veux dire que sur le terrain de la sécurité, nous sommes réalistes et cohérents. En matière économiques et sociale, je me sens aussi porteur de réformes et donc je pourrais aussi être classé très à gauche si je considère le conservatisme des syndicats et même celui des organisations patronales et des classes moyennes dans certains domaines. Si on prend l’axe des libertés individuelles, la volonté de croire en ce que les gens peuvent faire par rapport à une vision collective, je suis plutôt à droite.

La gauche et la droite, cela n’existe plus ?

On ne peut plus dire d’une façon générale que quelqu’un est progressiste. Le PS veut expliquer aux gens que le progrès, c’est le progrès social. Mais si je regarde en Wallonie, par exemple dans le Hainaut, je me demande ce que les socialistes entendent par progrès social. Cela se passe tout de même mieux dans le Brabant wallon qui est plutôt libéral, non ? Alors, est-ce que cette province est libérale parce qu’elle est riche ou est-ce plutôt l’inverse ? Question corrolaire : le Hainaut est-il socialiste parce qu’il est pauvre ou est-il pauvre parce qu’il est dominé par le PS depuis des dizaines d’années ? Indépendamment des affaires, avez-vous vu l’état du logement social ? De grâce, n’y a-t-il pas autre chose à faire dans ce secteur ? Il faut relancer le débat de l’accès à la propriété.Vendre des logements sociaux à ceux qui les occupent en leur donnant des conditions privilégiées. Ce serait autant l’intérêt des locataires que des collectivités locales. Le logement social tel qu’il a été géré par les socialistes, ce n’est pas du progrès social. La vérité, c’est que les populations les plus fragilisées sont victimes de l’immobilisme socialiste.

Autre débat du moment : la fonction royale. Vous dites « pas touche » ?

Elle a toujours évolué et elle évoluera encore, mais nous avons la chance d’avoir un Roi exemplaire. J’utilise un mot que l’on partage, Guy Verhofstadt et moi. Cela fait huit ans que l’on travaille maintenant avec AlbertII et il n’y a absolument rien à lui reprocher. Maintenant, c’est vrai que je me suis souvent demandé pourquoi faire sanctionner par le Roi une loi qui est, de toute façon, votée par le Parlement. C’est une question de formalisme. Mais le rôle du Roi, je ne vois pas pourquoi on le remettrait en cause.

Parce qu’on aurait peur que Philippe ne puisse être un Souverain aussi exemplaire ?

C’est aussi la fonction qui crée l’homme. Des tas de gens se sont révélés à partir du moment où ils ont exercé une fonction. Je trouve que l’on fait un mauvais procès au prince Philippe en tirant des conclusions beaucoup trop hâtives. Ce qu’il m’apparaît surtout, c’est que certains ont tendance à utiliser ce débat à d’autres fins : quand la NVA veut changer la monarchie, c’est tout simplement parce qu’elle n’en veut plus ! Qu’elle ne rêve plus que d’une Flandre indépendante.

Si vous revenez au pouvoir après juin 2007, ce sera dans quelles fonctions ?

Je suis tout à fait prêt à retravailler avec Guy Verhofstadt et je suis candidat à reprendre le portefeuille des Finances pour travailler dans la durée. Mais si je devais faire autre chose, le département des affaires sociales pourrait aussi m’intéresser.

Après les élections de juin, vous resterez président du MR ?

Oui,c’est évident.Et d’ailleurs,je serai encore probablement candidat à cette fonction en 2008.



«JE SERAI CANDIDAT À LA CHAMBRE! »

Vous n’avez toujours pas annoncé où vous allez vous présenter aux prochaines législatives. Alors, la Chambre ou le Sénat?

C’est décidé, je serai candidat à la Chambre à Liège.

C’est un scoop, cela ! Et peut-on vous demander ce qui motive votre choix ?

Je n’ai pas désiré me lancer dans un combat des chefs pour aller siéger dans une assemblée qui n’a pas le contrôle politique du gouvernement. De plus, l’enjeu des élections dans la région de Liège,comme d’ailleurs dans le Hainaut, me paraît particulièrement fort : va-t-on enfin prendre une orientation différente dans ces provinces qui ont été dominées depuis des dizaines d’années par les socialistes ? Dans le Hainaut, on a vu les pratiques qui sont nées de l’hégémonie socialiste. En Région liégeoise, depuis la mort de Cools, les querelles internes du PS bloquent à peu près tout. Quand on voit comment le PS liégeois tente de relancer sa popularité...

Vous parlez de Michel Daerden?

Oui,cela n’est pas très porteur pour la Région. Il faut un nouveau départ.Rééquilibrer.Une vraie alternance politique.Ce sera mon combat.


19:23 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

20/04/2007

Sécurité nucléaire (120407)

Enquête publiée dans l'hebdomadaire "La Libre Match", le 12 avril 2007 

Pollution contrôlée ou danger pour la santé de la population?

Des rejets de gaz radioactifs à Fleurus


FleurusLa radioactivité est partout. Depuis la nuit des temps, elle nous vient du ciel (rayons cosmiques), de la terre (radioéléments présents dans le sol) et elle est même présente dans certains de nos aliments. A ces infimes doses naturelles s'ajoutent celles produit par l'industrie nucléaire. Bien qu'il soit aussi question de très petites quantités de rejets ionisants, les discussions sont d'actualité au sein de la communauté scientifique : faut-il s'inquiéter pour la santé des populations qui sont exposées très régulièrement, voire en permanence à ces surplus de doses, même minimes? L'Union européenne finance un grand projet de recherche multinational sur la question. Même s'il ne faut pas crier panique, à ce stade personne n'est encore parvenu à trancher. En Belgique, c'est le député Jean-Marc Nollet (Ecolo), mais aussi un ancien inspecteur de l'Agence fédérale de contrôle nucléaire (AFCN) qui ouvrent le débat dans les colonnes de «La Libre Match» en attirant l'attention sur des pics de radioactivité très réguliers qu'ils ont observés dans les environs immédiats de l'Institut national des Radioéléments (IRE) à Fleurus. Aux inquiétudes de ces deux observateurs qui sont arrivés aux mêmes constats par des voies différentes répond un discours rassurant de l'AFCN : tant les pics radioactifs que les rejets de gaz ionisants ne sont pas niés mais ils sont qualifiés d'«inoffensifs». Dans l'état actuel des connaissances scientifiques en tous les cas...


Installé à Fleurus depuis le début des années 70, l'Institut national des Radioéléments (IRE) est spécialisé dans la fission de cibles d'Uranium hautement enrichi (U 235) aux fins de produire des radio-isotopes utilisés en médecine nucléaire. L'IRE est ainsi leader mondial dans la production de Molybdène 99/Technétium 99 et d'Iode 131 -des radioéléments de fission qui sont utilisés dans 80% des protocoles médicaux- et il fabrique aussi du Xénon 133 et de l'Yttrium 90.


L'activité de cette fondation d'utilité publique est réputée dans le monde entier et d'ailleurs, elle exporte la majorité de sa production. L'année dernière, l'IRE a notamment créé un consortium avec la société IBA (Ion Beam Applications) qui développe des solutions de très haute précision dans le diagnostic et le traitement du cancer. Ensemble, l'IRE et l'IBA ont acquis la division internationale de CIS bio International qui offre une vaste gamme de produits thérapeutiques et diagnostiques utilisés en oncologie, cardiologie, rhumatologie et endocrinologie.


Travaillant avec des produits radioactifs extrêmement dangereux, l'IRE est bien sûr tenu de veiller à la sûreté de ses installations, à la protection de ses travailleurs, de la population et de l'environnement. Afin de veiller à ce que ces précautions sont bien prises et maintenues sur la durée, l'Institut est lui-même contrôlé par l'Association Vinçotte Nucléaire pour le compte de l'Agence Fédérale de Contrôle Nucléaire (AFCN)... Et force est de constater que le dernier audit en date n'était guère rassurant. Il y a quelques semaines, en effet, l'AFCN se fendait d'un communiqué pour indiquer qu'elle avait requis «des mesures pour améliorer la sûreté et la culture de sûreté à l'IRE».


De manière très précise, ce communiqué définissait ainsi cette «culture de sûreté» que l'IRE était invité à «améliorer». Il s'agit de «l'ensemble des caractéristiques et des attitudes qui, dans l'organisation et chez les individus de cette organisation, font que les questions relatives à la sûreté des installations nucléaires bénéficient prioritairement de toute l'attention qu'elles méritent. Concrètement, la culture de la sûreté ne se limite donc pas aux seules prescriptions ou à la seule réglementation en matière de sûreté, mais implique notamment que l'ensemble de l'entreprise, de la direction au personnel d'exploitation, soit imprégné de l'importance de la sûreté et agisse en fonction (...), que des procédures adéquates existent et soient appliquées». On n’en attend pas moins en effet de personnes travaillant dans un secteur aussi sensible que le nucléaire...


Pourtant, à l'IRE, cette culture de la sécurité semble toute relative car, détaillaient les contrôleurs de l'AFCN, «les experts ont constaté des problèmes dans le processus décisionnel ainsi que dans la collaboration et l'échange d'informations relatives à la sûreté entre les différents départements de l'entreprise». Se posant aussi des questions sur la qualité des infrastructures de l'Iinstitut, ils notaient prudemment qu'«il n'a pas été constaté à ce jour d'élément mettant clairement en évidence un mauvais état général des installations. Cependant, certaines interrogations demeurent sur la culture de sûreté interne qui régit la gestion et l'entretien des installations» et, notait également l'AFCN à propos de ce qu'elle appelle le «traitement des déviations».


Un processus décisionnel mal huilé, des échanges d'informations peu fiables, des installations dont l'état ouvre sur des «interrogations». Et puis surtout cette considération sur le «traitement des déviations». Qu'entend-on par là? Pour aller au delà de la langue de bois, nous avons pris contact avec l'Agence Fédérale de Contrôle Nucléaire. On lira en page ..., notre entretien avec Manfred Schrauber, directeur du département de contrôle et de surveillance de cet organisme. En résumé, cet agent de l'Etat se veut rassurant : la direction de l'IRE est certes parue quelque peu défaillante lors du dernier audit mais si l'AFCN a attiré l'attention sur des dysfonctionnements, notamment dans l'entretien des installations, c'est en vertu d'une application stricte du principe de précaution. Autrement dit, on s'inquièterait de corriger le moindre petit défaut bien avant que l'on soit dans une situation qui présenterait le moindre risque pour les travailleurs de l'IRE ou pour la population avoisinnante de cet institut nucléaire.


Une lettre accusatrice


Pourtant, un document en notre possession évoque une Agence fédérale de Contrôle Nucléaire beaucoup moins proactive et, dans le même temps, une pollution radioactive produite par l'IRE à laquelle les autorités de contrôle n'accorderaient une attention suffisante. Il est ici question d'une lettre écrite le 20 juillet dernier par l'inspecteur nucléaire Jean-Claude Coussement. Destinataires de la missive : les parlementaires du groupe «sécurité nucléaire» créé au sein de la Commission de l'Intérieur de la Chambre.


Coussement, qui avait des responsabilités importantes à l'AFCN entre 2001 et 2004, y exprime très clairement ses craintes quand à la gestion de la sécurité des installations nucléaires de l'IRE : «Des centaines de fois, j'ai constaté qu'une usine située à Fleurus (ndlr : l'IRE) rejetait des gaz ionisants (ndlr : radioactifs) dans l'air et ce depuis plusieurs années, à raison de 2-3 fois par semaine. Quand la direction du vent ramène ce nuage sur une des balises, les ordinateurs se mettent en alarme et enregistrent une «pointe de radioactivité». J'ai également constaté que l'on avait modifié les 'niveaux d'alarme' pour ces mesures».


D'après M. Coussement, le problème de ces «pics de radioactivité» à Fleurus est loin d'être nouveau. Dans sa lettre, l'inspecteur nucléaire cite notamment un rapport rédigé le 31 octobre 2001 par M. Samain, directeur de l'AFCN à l'époque : « '-... une balise de Fleurus est passée en alarme niveau 1 à 11 heures, ceci durant un court moment. A quoi correspond ce pic, personnellement je ne puis le dire... Voilà en tous cas l'exemple le plus concret qui soit, qui montre la nécessité d'une réorganisation (ndlr : déjà!) et l'établissement des procédures préconisées par l'audit (...)'.


Coussement écrit en commentaire : «C'était en octobre 2001... En 2004, rien n'a changé... En 2006, non plus... Ce qui me choque, c'est que 'personne' parmi les 'gestionnaires' hiérarchiques (ndlr : de l'Agence Fédérale de Contrôle Nucléaire) ne juge utile, nécessaire, indispensable d'en discuter, ni même de faire procéder à des analyses et/ou études afin de savoir si «oui ou non», il y a ou s'il pourrait y avoir de graves risques pour la santé de la population. Que peut provoquer la 'répétition' dans la durée de ces rejets? Il n'y a pas lieu de s'inquiéter? Ni moi, ni mes collègues n'aimerions habiter le coin, croyez-le! (...) Je m'inquiète pour la population! A force de jouer aux apprentis sorciers... il faut s'attendre à des catastrophes. L'amiante aussi n'était pas nocive... A l'Agence et chez Telerad, on ne parle pas du «danger pour la santé» de la population concernée et encore moins, alors là! du principe de précaution! A croire que l'on ignore même son existence».


Un an plus tard, qu'est devenu cet ex-inspecteur inquiet? Confirme-t-il ce qu'il dénonçait par écrit aux parlementaires? Nous le retrouvons dans la région de Tournai. Surpris que nous ayons pris connaissance de sa lettre accusatrice, il nous tient d'emblée une réflexion désabusée : «Vous vous attaquez à gros morceau. Le ministère de l'Intérieur dont dépend l'AFCN n'aime pas trop être titillé sur ces questions. En Belgique, le milieu du nucléaire est très fermé. Très étroit surtout. Tout le monde se connaît : contrôlés et contrôleurs. Parfois même on est très bon amis, comme par exemple un ex-directeur de l'AFCN et celui de l'IRE... Si vous avez mon document envoyé au parlement, tout est dedans : ce que j'ai dénoncé, je l'assume. Je l'ai d'ailleurs confirmé quand j'ai été auditionné par des parlementaires en octobre dernier. Pour moi, cela s'arrête là. Je viens d'être l'objet d'une importante opération chirurgicale. Le combat est terminé».


Un parlementaire se pose aussi beaucoup de questions


Le député Ecolo Jean-Marc Nollet a déjà fait plusieurs interpellations au parlement sur les activités de l'IRE. Nous décidons de lui rendre une petite visite dans sa commune de Fontaine-l’évêque, au sud-est de Charleroi. Bonne initiative : «Ce dossier, je le suis pas à pas depuis des mois», nous confirme d'emblée l'ex-ministre de la Communauté française. «En consultant le site de l'AFCN depuis de nombreux mois déjà, j'ai pu en effet constater qu'il y avait des pics de doses radioactives détectées dans les environs de l'IRE : de 200 nano Sievert (nSv) jusqu'à parfois 2500 nSv. (1) Trois balises renseignent des données préoccupantes. Numérotées IMRF3, IMRF4, IMAF4. Les deux premières se trouvent à l'intérieur du site de l'Institut. La troisième se situe dans une zone économique mixte, à quelques dizaines de mètres d'habitations. Ce phénomène de surdoses radioactives m'interpelle d'autant plus qu’il est répétitif et qu'il existe dans des zones à forte densité de population. J'ai pris le soin de comparer avec les données renseignées par les balises situées près d’autres sites sensibles (Doel, Tihange, Mol) : aucunes d'entre elles ne présentent de telles anomalies!»


En parcourant l’enregistrement des balises au cours de l’année 2006, le parlementaire explique avoir aussi remarqué qu’ «un changement est intervenu en ce qui concerne la nomenclature de classification des évènements. L’ancienne appellation reprise sur le site de l'AFCN était «dépassement de niveau 1». Pour des mêmes quantités de rejets, elle a été remplacée au cours du mois de mai 2006 par la mention «Elévations de la dose dues à des rejets contrôlés de Xénon effectués par le site de l'IRE, rejets respectant les autorisations données». Ensuite, toujours pour les mêmes valeurs, le site de l'AFCN mentionne «rejets contrôlés IRE»;


Un témoignage qui recoupe parfaitement les propos tenus par l'ex-inspecteur de l'AFCN, Jean-Paul Coussement. Mais les observations faites par le député vert intriguent plus encore lorsqu'il ajoute «avant les changements de dénominations des dépassements, les alarmes étaient assez aléatoires. En effet, j'ai pu constaté que des balises indiquaient parfois le dépassement du seuil d'alarme lorsque la dose de 150 nSv était atteinte. Alors qu'à d'autres moments, à 200 nSv, elles ne réagissaient pas. J'ai aussi remarqué que des données autrefois accessibles sur le site de l'AFCN ne le sont plus : plus possible de remonter dans le temps au delà de 2005. D’autre part, il apparaît aussi qu’à certains moments, on retrouve comme justification de dépassements la mention : «données en cours de validation»... Et que, certaines de ces valeurs ont toujours cette justification un an après l’enregistrement!».


Que pense cet élu du témoignage de M. Coussement? «C'est un apport précieux car il confirme ce qu'on peut observer en se pliant à une exégèse laborieuse du site de l'AFCN (ndlr : Laborieuse? C'est le moins que l'on puisse dire! Pour en juger, nous renvoyons vers la lecture de l'encadré intitulé : «Qui vivra verra»). Mais en plus, cet ancien inspecteur nucléaire affirme que pour l'époque où il travaillait là, aucun suivi interne n’était organisé quand un pic radioactif était détecté. Cela ouvre sur beaucoup d'interrogations. Et très honnêtement, cela m'inquiète pour la santé des travailleurs de l'IRE et pour celle de la population de Fleurus et des environs. Il s'agit bien évidemment de petites doses radioactives qui s'ajoutent en permanence à la radio-activité naturelle mais je crois qu'il serait coupable de banaliser la chose. En effet, des études de plus en plus nombreuses évoquent les effets possibles des faibles radiations à long terme sur la santé humaine. Et puis comment ne pas se sentir encore plus inquiet, suite au dernier rapport de l’AFCN paru début mars (ndlr : Voir au début de cet article), nous pensons que ce qui se passe à Fleurus n’est certainement pas sans lien avec l’érosion de la 'culture de sûreté' qui est soulignée dans ce rapport.»


Des rejets de gaz radioactifs, certes... Mais ils sont inoffensifs, affirme l'Agence de Contrôle Nucléaire


«C'est vrai, on a constaté certains conflits à l'IRE. Au sein du staff, au niveaux des cadres et aussi entre les services. Conséquence : des décisions ne sont pas prises; Certains problèmes ne sont pas résolus dans les délais. Cela peut concerner des éléments techniques, des anomalies qui sont signalées et qui traînent trop longtemps avant que des mesures correctives soient appliquées. Cette mauvaise collaboration entre services et ce déficit décisionnel font que la culture de sûreté qui est nécessaire dans une installation nucléaire, comme dans tout entreprise d'ailleurs, n'est pas aussi efficiente que nécessaire».


Ce constat sans appel des défaillances qui menacent l'IRE – ou qui in fine rendrait l'IRE menaçante pour l'environnement, c'est selon...- est celui, on ne peut plus officiel, de Manfred Schrauber, directeur du département de contrôle et de surveillance de l'AFCN. Mais attention! Cet agent de l'Etat veut aussi être rassurant. «A la longue, le type de manquements constatés pourraient avoir un effet sur la sécurité de l'Institut mais on est loin de là. Nous avons mené une action de prévention. Le but est d'éviter que les choses ne se dégradent de trop. On joue notre rôle de chien de garde».


Qu'en est-il des problèmes liés aux «traitements des déviations» évoqués par le communiqué de l'AFCN? Il ne faut pas y voir une allusion à des incidents du type «rejet de gaz radioactifs non contrôlés», assure le fonctionnaire. «Déviation, cela veut dire simplement anomalie dans le processus de fabrication. Une erreur qui pourrait créer un incident ou altérer la qualité du produit. On ne peut risquer que ce qui est livré au client – notamment des hôpitaux qui utilisent des isotopes- n'ait pas la qualité requise. «Déviation», cela veut dire qu'il y a écart par rapport à spécifications du processus de fabrication. On pourrait par exemple avoir une contamination dans une cellule de fabrication qui impliquerait que le produit final soit contaminé par des isotopes qui ne sont pas souhaités par le client. Cela pourrait aussi amener à la contamination d'un travailleur. Donc, le traitement des déviations est aussi essentiel du point de vue de la sécurité de l'exploitation».


Et ces gaz radioactifs qui sont rejetés dans la nature par l'Institut des Radioéléments, est-ce un problème? «Non pas du tout» assure le contrôleur. «L'IRE a une autorisation de rejet dans la nature. Il y a des contrôles. Des mesures systématiques et en continu. L'Institut est toujours largement en dessous des limites qui sont autorisées». Péremptoire. Pourtant notre interlocuteur est moins précis sur la hauteur des limites en question: «Je ne peux pas vous le dire comme cela. Je n'ai pas le dossier sous la main. Mais on est largement en dessous de ce qui est légalement toléré», renchérit-il (lire aussi l'encadré, page...).


Il ne faudrait pas plus s'inquiéter des variations de radioactivité constatées à Fleurus. «Il y a des pics radioactifs mais ils sont inoffensifs. C'est contrôlé. On reste en dessous des limites. Si il y avait danger, on agirait», dit M. Schrauber. Le directeur explique aussi que les contrôles sont multiples. En interne par un expert de niveau 1 agrée par l'AFCN, lequel est structurellement indépendant de la production pour garantir son indépendance. En externe par AVN Vinçotte qui réalise des contrôles réguliers et qui a accès à toutes les données de l'Institut de Fleurus, tout comme l'AFCN d'ailleurs. «On a le droit de débarquer à n'importe quel moment sur place. De demander toutes les données...» Il y a enfin le réseau «Telerad», des balises qui enregistrent notamment la pollution de l'air dans les environs de l'IRE. «On est toujours attentif. Les résultats sont transmis vers nos ordinateurs. Sept jours sur sept, vingt quatre heures sur vingt quatre, quelqu'un est prêt à intervenir.», assure M. Schrauber.


Est-ce que le niveau d'alarme a été changé récemment? Notre interlocuteur se montre fort hésitant sur la question. Après lui avoir répété, il répond d'abord que non. Avant de convenir que des valeurs de rejets radioactifs qui étaient autrefois interprétées sur le site de l'AFCN comme un «dépassement de niveau 1» sont répertoriées depuis quelques mois en temps que «rejets contrôlés IRE» : «Les seuils sont les mêmes. Mais c'est l'interprétation que l'on en donne que nous avons changé.». M. Schrauber précisant au passage que le niveau 1 correspond à deux ou trois fois «le bruit de fond», c'est à dire le taux de radioactivité naturelle dans la zone surveillée. Mais il ne se dit pas en mesure de nous communiquer une donnée plus précise sur le taux de radioactivité qui fait se déclencher les alarmes.


Comme explication à ces nouvelles «interprétations de données» et aux allures de montagne russe des graphiques rendant comptes des rejets de gaz radioactifs à Fleurus (voir ci-contre), le directeur de l'AFCN renvoie au mode de production des radio-isotopes par l'IRE : «L'IRE n'a pas une fabrication en continu. Elle travaille par «patch», c'est à dire à la demande de sa clientèle. Les isotopes fabriqués sont généralement de très courte durée de vie. Ils sont envoyés le plus rapidement possible et utilisés dans un délai également très court par les hôpitaux. Les gaz qui sont stockés lors de la fabrication, de l'Iode en particulier, passent par toute une batterie de filtres. Ce qui reste est rejeté dans l'environnement en ayant subi les contrôles adéquats. Un institut comme l'IRE ne fonctionne pas comme une centrale nucléaire, il n'y a pas de rejets de gaz en continu. Les pics qui apparaissent sont liés à ces «patch» de production. Donc c'est vrai qu'on a de temps en temps des alarmes ou des dépassements. Mais si on constate que c'est lié à un «patch» de fabrication, il s'agit de rejets contrôlés. Il y a donc bien des pics de radioactivité par moment mais tout cela est contrôlé pour que ce soit en doses infimes, bien en deçà des limites tolérées par la loi»


Vraiment inoffensif?


Au Commissariat pour l'Energie Atomique de Fontenay-aux-Roses, près de Paris, le Dr Laure Sabatier coordonne le projet international intégré «Risc-Rad» essentiellement financé par la Communauté européenne. «Depuis 2004, la priorité de notre travail de recherche est de mettre au point les outils qui nous permettront peut-être demain d'enfin quantifier les risques associés aux expositions prolongées à de faibles doses de radioactivité. C'est un enjeu important pour la santé publique mais aussi pour l'avenir de l'énergie nucléaire. Par prudence, aucun seuil n'a pu être défini à ce stade en dessous duquel on pourrait dire qu'une exposition permanente à de faibles doses de radiation ne présenterait aucun risque. Maintenant, il faut aussi relativiser le problème : vous me parlez de doses de 0.5 mSv par an. Dans certaines parties du monde, certaine population sont exposées à des doses bien plus importantes qui sont due à la seule radioactivité naturelle!Prendre un vol transatlantique va aussi vous surexposer à la radioactivité naturelle pendant quelques heures... Imaginez aussi que quand vous allez faire une radiographie, vous pouvez prendre jusqu'à 2 ou 4 mSv en une fois! Bien sûr, on ne va généralement pas faire une radio tous les jours...».


Faut-il s'enfuir en courant de Fleurus? Ce n'est évidemment pas le propos de l'enquête de Match. Cela n'empêche cependant de se poser des questions sur l'exposition à long terme aux faibles doses de radioactivité. Il y a des années d'ici, l'omniprésence de l'amiante dans notre société n'était généralement pas considérée comme préoccupante. Et puis, trop tard pour trop de personnes, on a pu prouver le danger que représentait ce matériau... Même à faible dose.


Le débat sur les dangers des rayonnements ionisants à faible dose, lui aussi, a du mal à poindre. Mais dans le même temps, le propos doit être mesuré. Au fils des décenies, d'incontestables efforts de prudence ont été fait dans le secteur nucléaire. Ainsi, les doses non naturelles autorisées auxquelles l'homme peut être exposé n'ont fait qu'être réduites au fil des ans... Avant la fin du 19ème siècle, les premiers cancers constatés dans les rangs des scientifique qui s'intéressaient au nucléaire avaient déjà fait réfléchir. Le temps des années '20 où des marchands de chaussures utilisaient un appareil à rayon X permettant à leurs clients de voir leurs doigts de pied à travers leurs godasses est désormais très éloigné. C'était encore un temps où aucune norme n'existait quand à l'exposition du public aux rayonnements ionisants. Cela n'est apparu qu'en 1959 : 5 mSv/an, ramenés à 1 mSv/an dans les années '90. Pour les travailleurs du nucléaire, on estimait en 1934 qu'ils pouvaient être exposés à 600 mSv/an! Cela a été ramené à 150 mSv en 1951, 50 mSv en 1977 et puis, dernière norme admise depuis les années '90, 20 mSv...


Il y a un peu plus d'un an, le Centre d'Etude de l'Energie nucléaire (CEN) de Mol commentait ainsi une étude de l'IARC (International Agency for Research on Cancer) sur l'exposition des travailleurs du nucléaire au faibles radiations dans 15 pays du monde : «La durée moyenne du suivi pour l'ensemble du groupe étudié était de 13 ans. La moyenne des doses cumulées n'était pas tellement élevée : 19,4 mSv, ceci malgré le fait que 407.000 des travailleurs concernés aient reçu au cours des premières années de l'industrie nucléaire des doses plus importante que ce n'est la cas actuellement. (...) Il ressort de l'étude que 1 à 2% de la mortalité des travailleurs due au cancer pourrait être attribuée aux radiations. (...) En ce qui concerne tous les cancers (exception faite de la leucémie), un dose totale de radiations de 100 mSv donnerait lieu à une augmentation relative d'environ 10% par rapport au risque de mortalité naturelle (...) La même dose peut faire accroître de manière relative, c'est à dire proportionnelle, la mortalité naturelle par leucémie de 19% environ (...).


Faut-il conclure qu'il n'y aurait aucunement lieu de s'inquiéter des doses annuelles, cent fois plus faibles qui se propagent dans l'air de Fleurus et environs? Sans doute... Si l'on en croit les données imprécises et incomplètes qui sont publiquement accessibles à ce jour. Si l'on se persuade aussi que l'érosion de la culture de «sûreté» de l'IRE n'a jamais eu aucune influence sur la qualité de ses rejets gazeux dans l'atmosphère. Si l'on se dit enfin que les connaissances scientifiques sur les conséquences de l'exposition à de faibles doses de radioactivité n'évolueront jamais dans un sens préoccuppant... Comme ce fut le cas pour l'amiante. Un jour, les avancées de la recherche conduiront-elles à interdire toute exposition à des doses même très faibles de radioactivité non naturelle. Difficile à imaginer vu certaines applications médicales du nucléaire (radiologie, scanners, marqueurs etc), mais le progrès réserve tellement de surprises...


Il reste donc beaucoup de «si». Ajoutons-en un, le plus important à ce stade : et si un vrai débat était ouvert en Belgique sur la question des faibles doses de radioactivité générées par certaines activités industrielles! Un débat pour aller plus loin que des réponses comme «je ne me prononce pas» lorsque l'on demande un directeur de l'Agence fédérale de Contrôle Nucléaire de réagir sur la dangerosité éventuelle de l'exposition à faibles doses de radioactivité(lire encadré)...


(1) : Le Sievert est l'unité de mesure des risques d'effets sur la santé à long terme des radiations auxquels nous sommes exposés.



Qui vivra, verra...

Les normes internationales, d'application en droit belge interdisent que la population soit exposée à des doses non naturelles de radioactivité totalisant plus de 1 milli Sievert par an (mSv/an). Mais le site de l’Agence fédérale de Contrôle Nucléaire, censé apporter de l’information aux citoyens, se contente de renseigner des données chiffrées exprimées en notation scientifique loin d'être compréhensibles pour tout un chacun. Si l'on veut connaître la dose captée par une balise à une heure précise durant telle ou telle journée, l'internaute curieux trouvera des annotations du genre : 1,25 x 10 E -07 nanoSievert par heure (nSv/heure) Tout le monde est-il censé savoir qu'il convient de multiplier le premier facteur par 100 pour obtenir une estimation de la dangerosité des rejets en nSv/heure, soit des milliardièmes de Sievert. Dans notre exemple: 1,25 x 10 E -07 = 125 nSv/heure... Quelle recette le citoyen doit-il appliquer pour savoir si l'IRE a dépassé la dose de 1 mSv par an? Pas simple... Faites donc 24 fois la première opération pour obtenir une idée de la radioactivité supplémentaire apportée par l'IRE sur une journée. Ensuite, vous n'avez plus qu'à faire le même calcul pour les 364 autres jours de l'année pour obtenir une estimation annuelle en nSv/an, ce qui équivaut tout de même à 8736 multiplications. Vous arrivez alors à une donnée qu'il conviendra ensuite de convertir par une ultime conversion en mSv par an. Précaution utile pour les fans de Texas Instruments qui seraient tentés par cette aventure mathématique : elle comporte aussi un obstacle incontournable qui rend ce calcul «laborieux» carrément impossible : certains «dépassements» renseignés sur le site de l'AFCN n'ont jamais été validés et parfois, pour cette raison ou à cause de «problèmes de communication», certaines heures ne renseignent aucune donnée du tout. En bref, il sera donc plus simple pour les habitants des environs de l'IRE de se fier au seul rapport annuel de l'AFCN qui nous indique, chaque année, que les seuils légaux de radioactivité n'ont pas été dépassés et ce,... sans donner de chiffres précis en mSv/an. Une partie de notre entretien avec Manfred Schrauber, le directeur du département de contrôle et de surveillance de l'AFCN portait sur cette question du seuil tolérable d'exposition de la population. Une fois encore, on constate que les informations communiquées ne sont pas de la plus haute précision. Extrait :


- Serait-il possible d'avoir une estimation en mSv de ce qui est rejeté chaque année par l'IRE dans la région de Fleurus?

  • Je n'ai pas ces données comme cela. La limite autorisée est de 1 mSv par an. Les rejets sont un pourcentage de cette limite. Quand les autorisations ont été données à l'IRE, un calcul a été fait pour qu'on ne dépasse pas cette fraction. On ne refait pas à chaque rejet le calcul dans l'autre sens (sic). On sait cependant que ce qui est rejeté est en dessous du miliSievert/an... Cela ne dépasse pas généralement le dixième de ce 1 milli Sievert/an...

  • Donc, 0,1 mSv par an à peu près?

  • Oui, je dirais pour être tout à fait prudent que cela ne dépasse pas 0,5 milli Sievert par an.

  • Donc, vous n'auriez aucun problème à habiter dans une maison à proximité de l'IRE?

  • Bien entendu! Je connais les mesures de protection qui sont prises. Je me rends régulièrement dans des zones nucléaires contrôlées, si j'avais le moindre doute...

  • Mais le fait d'habiter en permanence dans les environs immédiats de l'IRE, cela peut-il poser un problème?

  • Non. C'est pour cela que des limites ont été définies. 1mSv par an, c'est la limite pour la population mais, pour comparer, le travailleur nucléaire -et j'en suis un- lui est autorisé à recevoir 20 mSv par an. Et je n'ai pas de crainte. Même si j'arrivais à 20 mSv, ce qui n'est jamais le cas, je sais que cela ne causerait pas un effet mesurable sur ma santé.

  • Pourtant la question des «faibles doses» reçue sur une longue période d'exposition fait débat chez les scientifiques...

  • Je connais bien ce débat des scientifiques. Je ne me prononce pas. Je ne sais pas qui a raison. Il y a des thèses de scientifiques qui disent le corps humain exposé aux basses doses réagit comme de la même manière que lorsqu'il est agressé par des bactéries : il se défend. Et donc que si l'attaque est très faible, il se crée de la résistance...

  • Ca c'est la thèse favorable...

  • Il y a même des stations de cure où l'on prend des bains radioactifs au radon! Cela aurait des effets bénéfiques. On paye cher pour cela. Et, paraît-il, c'est scientifiquement prouvé. Moi, je n'en sais rien rien...

  • Mais il y a aussi d'autres thèses défavorables. A force d'être exposé on aurait par exemple un risque accru de cancer, cela pourrait aussi avoir des conséquences génétiques... Vous n'en parlez pas?

  • Je ne nie pas mais des scientifiques estiment aussi qu'il est possible que l'accumulation de petites doses ait un effet néfaste pour la santé. En ce qui me concerne, je le répète, je n'en sais rien. Les statistiques là dessus sont tellement faibles qu'on ne sait pas tirer de conclusion. En 1996, une directive européenne -traduite dans la législation belge en 2001- a diminué les doses admissibles qui sont passées pour la population de 5 mSv à 1mSv. Même chose pour le travailleur qui auparavant pouvait être exposé à 50 mSv. On a réduit ces doses tout simplement parce qu'on ne sait pas bien si les faibles doses ont une influence sur la santé. C'est le principe de précaution.

  • Donc, il reste un point d'interrogation. Sans doute le mettrez-vous en balance avec le fait que ce que produit l'IRE est également utile dans le domaine médical?

  • C'est clair, comment imaginer la médecine d'aujourd'hui sans l'apport de la médecine nucléaire! Le premier principe de la radioprotection, c'est la justification des pratiques. Et du point de vue de l'intérêt général, l'activité de l'IRE est tout à fait légitime. Le fait de produire des isotopes pour les hôpitaux contribue à sauver des vies. Comme pour toute activité humaine, il faut voir le rapport entre le bénéfice obtenu et le risque encouru. Quand on va faire une radiographie chez le médecin, on prend aussi une dose de radioactivité dans le corps. Mais cela n'empêche pas qu'on s'y rende quand même parce que c'est un outil de diagnostic parfois indispensable.








22:54 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : nucleaire |  Facebook |

16/04/2007

Affaire Magerotte (050207)

Enquête publiée dans l'hebdomadaire belgo-français "La Libre Match", le 05 février 2007

 

Du Luxembourg à Bruxelles, enquête sur une étonnante saga familiale

«Rendez-moi mon nom !»

 

LLM284Imaginez un instant. Un matin comme tous les autres. Au moment de partir au travail, vous ouvrez machinalement une enveloppe à l’allure officielle qui traîne depuis quelques jours sur la table de la salle à manger. Encore une facture ? Non, c’est pire. Un avis  vous informe que désormais votre nom a changé ! Ce patronyme que vous portiez depuis votre naissance, cette «marque» qui accompagne votre personne, au point de faire partie de votre identité, n’est plus. Sans préavis, vous en êtes privés… 

 

Résidant à Barvaux, dans le Luxembourg belge, une jeune femme de 20 ans vient de vivre un tel cauchemar. Elle s’appelle Magali Magerotte.  Pardon ! Magali «Hainaut». Pourquoi et comment cette mésaventure lui est-elle arrivée? Pour le comprendre, «La Libre Match» s’est déplacée sur les bords de l’Ourthe. Notre reporter y a rencontré Magali, bien sûr, mais aussi Marcel, son papa. Ensemble, père et fille, lui ont raconté une étonnante saga familiale qui mériterait, à tous le moins, qu’ils bénéficient d’une certaine mansuétude des autorités belges. S’ils veulent s’appeler «Magerotte» plutôt que «Hainaut», ne faudrait-il pas qu’on les laisse en paix ? (Photo : Ronald Dersin)

  

«Cela s’est passé deux jours avant mon vingtième anniversaire. Comme ça, sans préavis. Un vrai choc; Dont je ne me remets pas. Une enveloppe de la mutuelle avait été déposée par le facteur. Je l’ai ouverte sans m’attendre du tout à la nouvelle bouleversante qu’elle dissimulait. Figurez-vous cela : cette lettre m’informait que, désormais, je ne m’appellerais plus Magali Magerotte ! Pourtant, c’est le nom que je porte depuis ma naissance. Celui qui a toujours été le mien pour mes voisins, mes amis, à l’école. Un nom qui, bien sûr, est associé étroitement à mon identité… Et voilà, plus rien. Volatilisé! J’’apprenais que le Procureur du Roi de Dinant, à mon insu, l’avait fait modifier dans les registres de l’état civil de la ville de Dinant… ‘Magali Hainaut’! A l’avenir, je devrais m’appeler ‘Magali Hainaut’! Mais moi, je ne veux pas de ce nouveau nom!»

 

Elle ne désire certainement pas en rajouter, mais le visage d’ange de cette jeune femme cache mal son émotion. Magali, étudiante en comptabilité, vingt ans, n’avait visiblement pas prévu que cela lui arriverait. Elle est prête à pleurer. Il suffirait d’une question encore… Mais heureusement, il y a son papa. Marcel est à ses côtés pour prendre le relais. Pour nous expliquer, pour nous raconter plutôt; Ce qu’il présente lui-même comme «une vraie saga familiale». Nous sommes dans une maison de ville à Barvaux, tout près du centre. En cette fin de mois de janvier pluvieux, cette citée touristique bâtie au bord de l’Ourthe reste jolie. Mais elle est aussi trop calme. Un peu triste, comme l’histoire de Marcel. L’homme allume un cigarillo, boit une rasade du café et il se lance dans le récit d’un passé qui lui fait encore très mal.     

 

 « Mon vrai nom, je ne le connaîtrai sans doute jamais »

 

Tout commence à Uccle, le 29 mars 1950. «C’est ma date de naissance. Vous savez, j’approche tout doucement de mes 60 ans mais quand je dois parler de mon enfance, c’est comme si certains souvenirs dataient d’hier… En tous cas, les plus mauvais d’entre eux. Ceux qui m’ont traumatisé», entame Marcel. «A ce jour, je n’avais jamais parlé de tout cela en dehors du cercle familial. J’estimais que mon passé ne regardait que mes proches et moi-même. Maintenant, c’est différent. Désormais, c’est ma fille qui paye les pots cassés et je trouve cela inacceptable. Toute ma vie, je me suis battu pour ne pas porter un nom que je ne considérais pas être le mien. Je ne veux pas qu’elle vive quelque chose de semblable. Il faut mettre le mot ‘fin’ à ce cauchemar! Si je vous parle de mon histoire, c’est avec l’espoir que la ministre de la Justice lise La Libre Match. C’est de son administration que dépendent les changements de noms. J’espère qu’elle pourra faire un geste, appuyer la demande que nous avons introduite» (lire encadré).

 

La Libre Match : En fait, comment vous appelez-vous ?

 

Marcel : Officiellement, je veux dire le nom qui se trouve sur ma carte d’identité, c’est «Hainaut». Mais le nom qui m’a accompagné toute ma vie, celui avec lequel j’ai grandi, celui sous lequel tout le monde me connaît, c’est «Magerotte». Quand à mon «vrai» nom, ce patronyme que j’aurais du porter parce que c’était celui de mon père biologique, je ne le connaîtrai sans doute jamais!

 

- C’est compliqué !

- Pas tant que cela. En réalité, je suis le fils d’une certaine Marie-Louise Feller. Cette femme m’a mis au monde alors qu’elle était encore très jeune et qu’elle vivotait à Bruxelles. Quand à mon père biologique, je ne sais pratiquement rien de lui. La seule info que ma mère ait jamais accepté de me donner se résume à cette phrase : ‘Cela ne sert rien que tu saches qui est ton père parce que cela briserait un ménage’. Pas moyen de la faire céder…

 

- Mais d’où vient «Hainaut», votre nom officiel ?

- Hainaut ? C’est le nom d’un individu qui a épousé ma mère quand je n’avais encore que quelques mois de vie. Elle a fait une sorte de «deal» avec lui : il me reconnaissait et, en échange, elle acceptait de l’épouser. Malheureusement, j’étais encombrant pour cet homme alcoolique et violent. Et donc, ma prime jeunesse a été un véritable enfer.

 

- Vous avez été maltraité ?

- A vrai dire, j’ai subis les pires atrocités! Une image revient souvent; Elle a marqué ma mémoire bien que j’étais encore très petit au moment des faits. Je devais avoir quatre ans. Cinq ans tout au plus. Je me vois attaché au pied d’une table. Il m’est impossible de bouger. Je suis prisonnier pendant des journées entières. J’ai faim, j’ai soif. Surtout j’ai peur. Des ivrognes horriblement méchants me crient et me frappent dessus si je fais trop de bruit. Terreur et humiliation, ce sont les deux sentiments qui reviennent quand je repense à cette époque.

 

-  L’horreur a perduré pendant toute votre enfance ?

- Heureusement, non! Les faits dont j’ai été victime étaient si graves que des voisins ont prévenu la police. A six ans, j’ai fait l’objet d’une mesure de placement en institution. Quelques mois plus tard, ma mère et mon père de substitution, ce triste sire de Hainaut, ont été déchus de leurs droits parentaux. J’étais devenu orphelin. Peu après mes sept ans, ma vie a connu un nouveau tournant. J’ai retrouvé des parents ! Des vrais. Des personnes qui m’ont aimé. Et qui, en quelque sorte, m’ont sauvé la vie.

 

- Les Magerotte ?

- Voilà! Un jour, un homme est venu au home pour orphelins de Rochefort où j’avais échoué. Et il m’a choisi. Il aurait pu prendre un autre enfant, mais c’est moi qu’il a choisi. J’ai donc commencé une nouvelle vie chez les époux Magerotte-Pigeon à Nassogne. C’était des personnes généreuses. Je n’ai jamais manqué de rien. D’emblée, mon nouveau père adoptif a décrété que je porterais son nom. A l’école, pour les profs comme pour mes copains, j’étais donc devenu Marcel Magerotte. Et je le suis resté pendant toute ma jeunesse. Malheureusement, mes parents d’accueil n’ont jamais entamé les démarches administratives pour que mon nom soit changé dans les registres de l’état civil. Dans la vie de tous les jours, j’étais leur fils mais formellement, ils ne m’ont jamais adopté.  

 

- Et pour l’état civil, vous étiez toujours Marcel Hainaut…

- De fait, mais dans la région où je vis, cela n’a jamais changé grand-chose. Ici, depuis mes sept ans, tout le monde me connaît sous le nom de Marcel Magerotte. A l’âge adulte, c’est d’ailleurs sous ce nom que j’ai entamé une activité commerciale et, aujourd’hui encore, lorsque mon banquier s’adresse à moi, il me dit «Monsieur Magerotte»! Certainement pas «Monsieur Hainaut», il sait que je ne supporterais pas cela. Ce nom renvoie à l’horreur de mon enfance. Psychologiquement, je ne veux, je ne peux être lié d’une quelconque façon à ce monsieur «Hainaut». C’est aussi pour cette raison que je ne me suis pas marié à ma compagne avec laquelle je vis pourtant depuis 25 ans. Pas question qu’elle devienne Madame Hainaut!

 

- Le fait de devenir père vous-même à du être un moment particulièrement important dans votre parcours ?

- C’est clair, avant cela, je me débrouillais vaille que vaille avec ma double identité. En 1986, l’arrivée de Magali a été le moment d’une nouvelle prise de conscience. Je n’avais jamais voulu porter le nom du tortionnaire qui m’avait volé mon enfance mais je voulais encore moins que ma fille en hérite! Quand il s’est agit de la déclarer à la commune, j’ai donc fait un faux !

 

- Comment ?

- A l’époque, on avait encore ces cartes d’identités vertes en papier. J’ai pris une pièce de monnaie et j’ai gommé le nom de «Hainaut». Au bic, j’ai écrit «Magerotte» et ensuite je me suis rendu à l’administration communale de Dinant. Finalement, je n’ai même pas eu besoin d’utiliser ce faux pour faire inscrire Magali sous le nom de Magerotte… Le préposé à l’état civil me connaissait… Et donc, pour lui, j’étais bien sûr Marcel Magerotte! Quelques semaines plus tard, une fonctionnaire a découvert la supercherie mais, de manière inespérée, il n’y a eu aucune suite. Pendant 20 ans, Magali s’est donc nommé Magerotte! C’est le seul nom qu’elle ait porté à ce jour… C’est inhumain de la part des autorités judiciaire de vouloir qu’elle change brutalement d’identité aujourd’hui.

 

- Vous avez d’autres enfants ?

- Deux filles et  elles s’appellent Magerotte aussi! Mais leur situation administrative est différente. Pendant douze ans, j’ai vécu en France… Sous le nom de mes parents adoptifs, bien entendu. C’est là que Marylise (15 ans) et Manon (11 ans) sont nées. Je ne sais pas si les autorités belges ont pris récemment contact avec les autorités françaises… En tous cas pour elle, rien n’a encore changé. Pour l’heure, mes trois filles ne portent donc plus le même nom!

 

- Comment sortir de cet imbroglio ?

- Ma fille et moi, nous avons chacun introduit un dossier au «service des changements de nom» du ministère de la Justice. Pour ma part, j’avais déjà fait une telle demande, il y a quelques années. Elle n’avait pas aboutie parce qu’elle a été considérée comme «insuffisamment motivée». Par la suite, vous savez, j’ai même été poursuivi pour port de faux nom ! Peu m’importe, partout où j’irai, je me présenterai toujours sous le nom de Marcel Magerotte! A moins, bien entendu, que ma mère me dise un jour qui est mon père biologique. Je n’y crois pas du tout mais, dans cette hypothèse, je serais prêt à porter le nom de cet homme. Quoiqu’il en soit, je n’assumerai jamais celui de Hainaut!

 

Pendant tout notre entretien avec Marcel, Magali est restée silencieuse. A ce moment, cependant, elle réagit fortement. «Mais moi, je ne veux pas d’un autre nom ! Même pas celui de ton père biologique. Je veux juste garder celui que j’avais. Magerotte, cela me va très bien».

 

La jeune femme a introduit sa demande en septembre dernier. Marcel, lui, a écrit une longue lettre à la ministre de la justice en janvier 2007. Avec quelle chance de succès ? «La procédure de changement de nom est longue et aléatoire. Il n’y a pas de certitude quand à son aboutissement», explique l’avocat des Magerotte, Jean-Marie Dermagne. «Dans ce dossier, il faut bien peser que ce peut être la stupeur et l’émoi des trois filles Magerotte qui doivent ou vont devoir changer brutalement de nom. Leur nouveau patronyme étant de surcroît celui d’un pseudo grand-père qui leur a toujours été décrit comme un ignoble individu ! J’entends remuer ciel et terre pour prouver la réalité des mauvais traitements subis par Marcel Magerotte, durant sa petite enfance, de la part d’une personne dont on le force à porter le nom. De la sorte, j’espère sensibiliser la ministre de la Justice au caractère tout à fait exceptionnel des motivations de mes clients. Je suis en contact avec le parquet et le tribunal de la jeunesse de Bruxelles pour faire exhumer les dossiers qui sont à l'origine du placement de Marcel dans la famille Magerotte à la fin des années 1950.»

 

 La mère de Marcel : «Je partirai avec mon secret»

 

La gravité des sévices infligés à Marcel alors qu’il était enfant est d’évidence un élément déterminant, de nature à expliquer et sans doute même à justifier son dégoût pour le nom de Hainaut. Afin d’en savoir plus, La Libre Match a retrouvé la mère de Marcel. Agée de 77 ans, Marie-Louise F. vit actuellement dans un grand immeuble très impersonnel à Anderlecht. Lorsque nous lui parlons de son fils, elle réagit au quart de tour : «Ah bon, vous l’avez rencontré. Le passé est le passé. J’ai fait des erreurs, je les ai payées : six mois de prison. Je ne l’ai jamais touché. Je l’ai simplement délaissé (sic). On était parti se promener en le laissant seul à la maison, il a gueulé (resic) et les voisins ont appelé la police. Quand on est revenu, deux flics étaient devant la porte. Ils l’avaient emmené. On a été arrêté. C’est tout. On ne revient pas sur une affaire jugée. Mon mari (ndlr : Yvon Hainaut) a été condamné à 18 mois d’emprisonnement. Maintenant, il est mort depuis 32 ans. Je reconnais mes torts, j’étais jeune. Je ne cherche pas d’excuse mais j’ai payé. Jugée, condamnée. J’ai toujours entendu dire que l’on ne revient pas sur une condamnation. Si il veut ressortir ce passé (ndlr : elle parle de Marcel), j’irai me plaindre chez le procureur du Roi. Pour le reste, je l’ai bien dit à la police, il peut s’appeler Napoléon, j’en ai rien à f…».

 

C’est en termes aussi amènes que cette dame nous dit qu’elle ne révélera jamais à Marcel l’identité de son père biologique, celui qui, en définitive aurait du lui donner son nom : «Ecoutez, monsieur, je vais vous parler franchement. Moi, j’étais une jeune fille de 17 ans qui habitait le fin fond des Ardennes et je suis venue à Bruxelles. Je suis devenue servante dans une très riche famille. Et je me suis fait embobinée par le fils de mon employeur, un homme plus âgé que moi. Il m’a fait un enfant et quand sa mère a découvert cela, elle m’a donné mes huit jours. Je devais disparaître. Je suis allée dans une maison pour filles mères. Ensuite, j’ai rencontré Yvon Hainaut et il a donné un nom à cet enfant. Voilà ce qui s’est passé. Mais le nom du père biologique, je ne le dirai pas. Jamais. Bientôt, je vais mourir et je partirai avec mon secret. Ce sont des gens trop riches, monsieur. On ne peut rien contre des gens si riches. Si j’attaque cette famille, ce qui est bien trop tard, je serai écrabouillée et je ne m’en sortirai pas. Dans cette affaire, je n’ai été qu’une puce écrasée par un grand pied. (…) Il (Marcel) doit arrêter ses conneries, c’est un conseil que je lui donne. Qu’il cesse de m’importuner avec tout cela, sinon il va avoir le procureur du Roi au c… Est-ce que je vais être obligée de prendre un avocat pour lui fermer sa g… ? On n’embête pas une femme de mon âge et qui est malade en plus. Moi, pendant mes derniers mois de vie, je ne vais pas trop me tracasser pour tout cela.» Les paroles d’une mère. Biologique, en tous cas…

 

Changer de nom ? Pas un droit, une faveur… Et elle payante

Relativement lente – 1,5 an en moyenne-, la procédure de modification du patronyme est mise en œuvre au ministère de la Justice (Service des changements de nom). «On reçoit environ 800 demandes par an», explique un fonctionnaire de cette administration. «Le changement de nom n’est pas un droit, mais une simple faveur concédée par arrêté royal. Le principe général étant la fixité du nom, toute modification n’est autorisée qu’à titre exceptionnel et pour des demandes fondées sur des motifs sérieux». Par exemple ? «Le fait de porter un nom ridicule qui ferait l’objet de moquerie. On reçoit des demandes de gens naturalisés depuis peu et dont le nom, en français ou en néerlandais veut dire quelque chose d’horrible. Il s’agit parfois de franciser ou de flamandiser un patronyme pour faciliter l’intégration. D’autres font aussi appel à nous au gré de l’actualité. Ainsi, des Dutroux ont changé de nom, il y a quelques années. Il peut aussi s’agir d’un père qui n’aurait pas tout de suite reconnu son enfant et qui, en accord avec la maman, voudrait le lui attribuer…». Magali et Marcel obtiendront-ils gain de cause ? Leur avocat estime qu’ils peuvent être confiant. Du côté de l’administration, pas question de se prononcer sur un cas concret. Mais un fonctionnaire explique l’appel de Marcel vers la ministre de la Justice n’a pas beaucoup de sens : «les procédures et délais légaux sont les mêmes pour tous. Le plus souvent, on fait appel aux autorités judiciaires pour évaluer la pertinence des demandes car il peut arriver que certaines soient motivées par des raisons liées à des activités criminelles. Or, la ministre ne peut intervenir dans les enquêtes du parquet… ».Si, au bout du processus, les Magerotte père et fille devaient gagner leur combat, il leur en coûtera à chacun 49 euros, car le changement de nom donne lieu à la perception d'un droit d'enregistrement. Une paille, bien sûr, vu l’enjeu.

 

Contact : SPF Justice - Service des changements de noms et prénoms - 02/542.67.01 - Boulevard de Waterloo 115 -1000 Bruxelles

 

11:00 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

10/03/2007

Politique d'asile (010307)

Enquête publiée dans l'hebdomadaire "La Libre Match", le 1er mars 2007

 

Centre fermé de Vottem

Des pratiques qui font peur

 

fotoviiiN’y a-t-il place pour un vrai secret médical dans le Centre fermé pour «illégaux» de Vottem? Des membres du personnel non médical interviennent-ils dans des prescriptions de calmants- destinés à «casser» des «résidents» jugés «trop excités»? Du DHBP, un neuroleptique potentiellement très dangereux pour la santé si les doses ne sont pas respectées, est-il délivré à la légère par certains médecins qui travaillent à la prestation pour le Centre ? Ces questions ressortent des témoignages d’infirmières qui, jusqu’il y a peu, travaillaient à Vottem. «On voulait me faire cautionner des entorses graves à la déontologie médicale. Comme je ne cédais pas, j’ai été victime de harcèlement, puis d’un licenciement abusif» accuse notamment l’une d’entre elle. L'un des médecins du centre fermé confirme l'utilisation de DHBP pour calmer des «résidents agités» mais, affirme-t-il, «c'est rare et cela se fait dans le respect de la déontologie médicale». Le directeur de Vottem, quant à lui, se porte en faux contre les accusations de harcèlement. «La Libre Match» a mené l’enquête… Avant que la  justice ne revienne une nouvelle fois mettre son nez dans le linge sale de Vottem? C'est ce que souhaite  la «Ligue des Droits de l'Homme» qui estime que les infirmières témoignent de graves atteintes à la dignité humaine.

 

 «C’est de la médecine soviétique! Il s’agit de faits graves, passibles d’une sanction disciplinaire pour le confrère concerné, voire même d’une sanction pénale». Ce psychiatre liégeois auquel nous faisons part des témoignages de deux infirmières qui travaillaient jusqu’il y a peu au «Centre fermé pour illégaux de Vottem» (CIV) n’en revient pas. Nous venons de lui donner à connaître deux extraits de lettres écrites très récemment par ces dames en blanc. Des documents dont «La Libre Match» a pu prendre connaissance grâce à un vent favorable et qui, c’est important de le signaler, sont également en possession du directeur de Vottem et de ses supérieurs de l’Office des Etrangers à Bruxelles depuis plusieurs semaines. En d’autres termes, tous ces gens savent…

 

Dans ces documents, on peut lire la description détaillée de faits qui renvoient à un exercice de la médecine, disons très particulier. Où il est fait usage d'un neuroleptique qui, vu ses effets secondaires potentiels est encore très peu utilisé dans les unités psychiatriques et ce, dans le but de «calmer» un «résident» jugé trop excité… Alors qu’en fait le «patient» présenté aux infirmières est calme, alors qu'aucun médecin n’est présent pour juger de son état et que ce sont des membres de la direction administrative qui transmettent un ordre de «piquer» donné par téléphone… Cela se serait passé un vendredi soir, fin novembre dernier, derrière des murs généralement infranchissables pour la presse. Et évidemment, cela n’aurait jamais du se savoir...

 

Premier document. Il s’agit d’une lettre signée Chantal Boveroux, une infirmière intérimaire qui a exercé pendant plusieurs semaines au CIV. Extrait : «30 novembre 2006 : Un résident est amené à l’infirmerie, le soir. C’est un vendredi et comme il est un peu ‘dérangé de la tête’ et assez ‘excité’, Messieurs Khmiri, Stassens et Riga (ndlr : trois membres de la direction du centre fermé de Vottem) ont parlé au docteur : on peut le piquer avec deux ampoules de DHBP dans la fesse (afin) qu’il soit tranquille pour le week-end et ne pose pas de problème aux agents. (…) Léone et moi, nous décidons d’abord d’appeler le docteur une première fois : ok, 2 ampoules, mais notre type n’est pas très épais et nous ne le trouvons pas excité comme il était (censé l’être) d’après eux. Dans ce contexte, nous rappelons le docteur pour exprimer nos craintes d’une dose trop forte. Les trois directeurs s’impatientent, notre résident est pourtant calme… Ok, 1 ampoule à injecter suffira. Nous restons tout de même pantoises car le DHBP, c’est en général lors de crise et d’excitation intense qu’il est administré en psychiatrie. Nous jetons la moitié  de cette ampoule à la poubelle. Mr S. est resté calme tout le week-end».

 

Second document. Cette fois, la lettre est signée par l’infirmière graduée Léone Lowao, collaboratrice du service médical de Vottem entre septembre 2005 et janvier 2007. Avec sa sensibilité, elle relate le même événement : «Le 30/11/06, 3 directeurs viennent à l’infirmerie (Khmiri, Stassens et Riga); Ils me présentent un résident tout calme et Khmiri prend la parole : ‘Voilà Léone, le docteur a dit de réaliser 2 ampoules de DHBP (dehydrobenzperidol) d’une dose maximale comme cela il sera calme tout le week-end’. M. Riga me dit : ‘Viens réaliser l’injection, je le tiens’. Je réponds aux trois que je dois moi-même parler au docteur. Ce dernier m’ordonne de faire une seule ampoule de 5 mg au lieu de 2 ampoules comme m’a dit M. Khmiri. Après réflexion, voyant que le patient n’est pas en crise, ma collègue et moi décidons de mettre le docteur au courant de certains paramètres qu’il ignore peut-être. Les trois s’excitent plus que le résident.»

 

Léone Lowao poursuit  : «M. Khmiri contacte à nouveau le docteur. Après, je mets le docteur au courant de l’état du résident : il est calme, il ne pèse que 55 kilos. Au téléphone, le docteur diminue la dose à 1 ampoule de 2,5 mg, au lieu de 5 mg. M. Khmiri n’apprécie pas ma démarche (…). Pour lui, je n’obéis pas à ses ordres (…) Comment exécuter les ordres de quelqu’un qui ne fait pas partie du corps médical et qui ne connaît rien aux effets actifs et secondaires des médicaments ? Après l’injection du DHBP, M. Stassens est revenu avec un agent de sécurité (ASA) pour demander les effets secondaires du médicament».

 

«On utilisait aussi le DHBP dans les dictatures communistes de l’ancien bloc de l’Est pour casser les dissidents. Si vous donnez cela à quelqu’un de normal, c’est un bon moyen de le rendre fou !»

 

Ces témoignages évoquent-t-ils des faits contraires à la déontologie médicale ? Trois psychiatres qui connaissent bien le DHPB, ses indications, ses effets et son mode d’administration sont unanimes : un tel neuroleptique doit être injecté en présence d’un médecin, lequel doit constater un état d’agitation très aigu du patient et dans des cas très spécifiques, par exemple un alcoolique qui souffrirait d’une crise de delirium tremens. Le fait qu’un généraliste prescrive une telle drogue par téléphone et, au surcroît en passant par des personnes totalement étrangères au monde médical (directeurs du centre), est une faute grave. L’un de spécialistes contacté par «La Libre Match» à notamment ces mots : «Ce n’est tout de même pas de l’aspirine ! Mal utilisé, ce médicament peut tuer. Par exemple, dans le cas d’une personne qui souffrirait de problèmes cardiaques. Il faut bien connaître les antécédents du patient... Sachez aussi qu’on utilisait aussi le DHBP dans les dictatures communistes de l’ancien bloc de l’Est pour casser les dissidents. Si vous donnez cela à quelqu’un de normal, c’est un bon moyen de le rendre fou !» (NDLR : Pour en savoir plus, lire aussi l’encadré ci-contre).

 

Cela s’est-il souvent passé à Vottem? Il faut nous rendre sur les hauteurs de Flémalle pour trouver un début de réponse. C’est là, dans une petite maison de cité que nous retrouvons la trace de l’infirmière Léone Lowao. Elle accepte de nous parler. «En ce qui me concerne, je n’ai injecté du DHBP qu’à une seule occasion. C’était lors de cette fameuse soirée de novembre dernier où les trois directeurs étaient présents», assure-t-elle. Avant d’ajouter : «Mais je sais que ce médicament a été injecté par d’autres infirmières à d’autres résidents. Ce type de pratique a commencé au printemps de l’année dernière après le départ du médecin permanent du CIV, lequel a été remplacé par des généralistes qui travaillent à la prestation, tandis que la responsabilité du service médical était confiée à une personne qui n’a aucune compétence dans ce domaine. A savoir le chef du personnel, Mohamed Khmiri. Prouver que ces injections ont faites à plusieurs reprises ne sera peut-être pas chose aisée car il n’est pas dans la  pratique de tout le monde au service médical de répertorier ce qui a été injecté, à quel moment et à qui… Pour ma part et toujours sur ordre d'un médecin, j’ai souvent injecté du Valium».

 

«Il nous demande de lui transmettre des données médicales qui relèvent de la confidentialité (…) Il nous oblige à poser des actes médicaux réservés à un médecin»

 

D’origine congolaise mais belge de nationalité, cette mère de trois enfants est infirmière depuis de nombreuses années et elle n’a jamais eu le moindre accroc professionnel. Pourtant, elle vient d’être licenciée. Pourquoi ? Dossier en main, Léone nous donne une version des faits qui témoigne d’autres dysfonctionnements médicaux à Vottem : «Mon licenciement est l’aboutissement d’un processus de harcèlement mené par un membre de la direction depuis quelques mois parce que je n’acceptais pas de fermer les yeux sur la déontologie de ma profession», accuse-t-elle.  

 

«J’ai rejoint l’équipe médicale du CIV en septembre 2005 », raconte ensuite l’infirmière. «Pendant des mois, j’ai travaillé en parfaite harmonie avec le Dr Juna Petrillo qui dirigeait ce service. Mais au printemps 2006, ce médecin est parti vers d’autres horizons professionnels et la direction a décidé de faire chapeauter le service médical par le chef du personnel, un certain Mohamed Khmiri. C’est à partir de là que les problèmes ont commencé.»

 

Incompatibilité de caractère ? Léone s’en défend, bien qu’elle relève au passage le tempérament «autoritaire» de son nouveau chef. «La difficulté principale n’a rien de personnel !», dit-elle, «mais en donnant de telles responsabilités à M. Khmiri, l’Office des Etrangers a créé de toutes pièces un dysfonctionnement structurel. En fait, ce monsieur n’a aucune formation médicale. Il se présente lui-même comme un ex-policier tunisien qui a acquis la nationalité belge par mariage. C’est un criminologue que la direction du CIV a placé à la tête du service médical, alors que cette place devrait être évidemment occupée par un médecin ou, à tout le moins, par une personne qui connaît les limites imposées par le secret médical! Ce n’est pas du tout le cas de M. Khmiri!».

 

Léone affirme avoir dénoncé cette situation en interne. Et elle nous donne à lire une lettre qu’elle adressait au directeur du Centre de Vottem, M. Jacob, le 11 décembre dernier : «Monsieur le Directeur, j’aime mon travail et je le fais volontiers (…) Pour mieux saisir le sens des relations entre M Khmiri et moi, il faut que vous sachiez certaines choses. Il nous amène parfois à lui donner un refus déontologique catégorique comme lorsqu’il nous demande de lui transmettre des données médicales qui relèvent de la confidentialité ou quand il nous oblige à poser des actes médicaux réservés à un médecin, comme la prescription de médicaments. Il sait pertinemment bien qu’il nous est interdit de le faire par notre engagement d’infirmière et pourtant il nous faut le faire. Comment justifier cela en cas de problème grave ?» 

 

Selon Mme Lowao, cette problématique du secret médical s’est notamment posée, le 7 septembre 2006, lors d’une réunion de travail des infirmières présidée par M. Khmiri. Dans un dossier qu’elle a fait parvenir à son syndicat et à la direction de l’Office des étrangers, elle joint une lettre d’une de ses collègues infirmières qui confirme son témoignage en ces termes : «Réunion du 7/09/06… Mr Khmiri dit qu’il peut être au courant des dossiers médicaux : il sera muet comme une carpe. Léone refuse : secret professionnel. M Khmiri est directeur de l’infirmerie sans être membre d’une profession médicale ou paramédicale !».

 

«Lors de cette réunion du 7 septembre 2006, je me suis opposé aux exigences excessives du chef et cela a tourné au vinaigre», détaille Mme Lowao. «Par exemple, j’ai fort peu apprécié une remarque raciste ‘ici, ce n’est pas la loi de la jungle’. Je m’en suis plainte et au lendemain de cette réunion, j’avais droit à un rapport dans lequel il me reprochait ‘un grand manque de respect envers le chef de service et un refus total de collaboration’. Dans ce rapport daté du 8 septembre, tout était transformé. On me reprochait d’invoquer le secret professionnel à propos de situations ou de données qui n’en relevaient pas, on me prêtait des propos et des attitudes que je n’avais pas eus et ses dires à lui, sur la loi de la jungle, il les transformait pour qu’ils paraissent acceptables. Dès ce moment, ce directeur qui ne supporte aucune contradiction affichait déjà ses intentions en concluant son rapport par une menace de licenciement».

 

«Il s'avère que l'état de santé de cette collègue se détériore de semaine en semaine», estime le directeur du personnel

 

Et de fait, à partir de là, les rapports se succèdent. Le 28 novembre, M. Khmiri reproche à Léone de «n’être toujours pas ouverte à la discussion (attitude, elle évite mon regard…). Cette situation dure depuis quelque temps déjà (07/09/2006, début sérieux des incidents avec Mme Lowao». Plus loin dans ce rapport, il brosse un portrait peu flatteur de l’infirmière : «plusieurs colères lors de réunions, réactions disproportionnées, relations tendues avec ses collègues et son responsable hiérarchique…». Et, sans doute parce qu’il est tout de même chef de l’infirmerie, le criminologue se permet même un diagnostic médical : «il s’avère que l’état de santé de cette collègue se détériore de semaine en semaine». Pour en arriver, bien évidemment, à la confirmation de son postulat de départ, il faut qu’elle dégage car «son état de santé, certes très préoccupant d’un point de vue humain et social, s’avère malheureusement incompatible avec une exécution correcte des tâches, par ailleurs, à très haute responsabilités, qui lui sont dévolues».

 

Mais d’un point de vue professionnel, que reproche-t-on à Mme Lowao dans ce rapport au vitriol du 28 novembre ? De n’être pas assez souple sur la question de ses horaires et notamment des gardes qu’elle n’a plus faite «depuis avril 2006». C’est finalement le seul grief objectivable… Et il est faux, comme en témoigne des documents internes du centre (feuilles de présence) que nous montre l'infirmière. Présentée comme une personne manquant de respect en septembre, Léone est devenue, si on croit ce second rapport, une demi dingue en novembre. La personne posée que nous avons rencontrée ne correspond pourtant pas à ce profil. Et ce n’est pas non plus celui qui est tracé par plusieurs agents du CIV qui louent la compétence et le dévouement de cette infirmière. Dans une lettre dont dispose la direction de l’Office des Etrangers, une collègue de Léone écrit avoir eu le sentiment qu’on avait cherché à  la «pousser à la faute grave…».

 

Le 11 décembre 2006, Mme Lowao écrit au directeur du CIV, M. Jacob pour dénoncer le harcèlement dont elle estime être l’objet de la part de Mohamed Khmiri… Trois jours plus tard, le 14 décembre, retour de flamme. Dans un nouveau rapport, son chef de service dénonce des faits qui «seront rapportés au service du personnel de l’Office des Etrangers» car «ils sont assez graves et pourraient aboutir à une procédure de licenciement»! Lesquels?

Le 13 décembre, un résident de Vottem se blesse en jouant au foot. Il a mal au dos et à un genou. Un médecin présent dans le centre est appelé mais il ne juge pas nécessaire d’intervenir en urgence. Le «patient» est en effet connu du service médical comme étant relativement simulateur. En second recours, les gardiens s’adressent à l’infirmerie. Au moment où le téléphone sonne, Léone est en route pour les toilettes... «J’ai pris un retard de cinq minutes. Pas plus! Des collègues l’ont confirmé par écrit. M. Khmiri me présentait comme une infirmière sans conscience, ne donnant pas suite à un appel urgent. J’ai répondu à ce rapport tendancieux. Il ne s'agissait pas d'une urgence médicale. Comme en a témoigné une collègue, le vrai souci de la direction était d'éviter une «agglomération» de résidents autour du 'blessé'; Ce qui les obsède, c'est le risque d'émeute... Mes explications n’ont rien changé. Dans les jours qui ont suivi, j'ai reçu un C4 avec la mention «Ne convient plus». Khmiri voulait ma peau parce que, par souci de déontologie, je ne disais pas oui à tout. Il a gagné… La voie est libre dans le service médical de Vottem. Il n'y a pratiquement plus que des intérimaires. Des personnes au statut précaire. Et forcément plus dociles...».

 

Un médecin du centre fermé : «Le DHPB, cela aide juste à calmer (...) Il y en a qui reçoivent deux ou trois ampoules et qui sont toujours bien debout»

 

Prescription à la légère de neuroleptiques potentiellement dangereux, non respect de la déontologie et du secret médical, harcèlement suivi d'un licenciement abusif dans le but de camoufler ces infractions… «Si de tels faits sont avérés, ils sont très graves», comment Pierre Arnaud Perrouty, juriste à La Ligue des Droits de l’Homme. «Ces témoignages s'inscrivent dans la ligne de ce que des gardiens dénonçaient déjà il y a quelques mois et je pense qu'un tribunal pourrait qualifier certains des faits évoqués de traitement inhumains et dégradants. La violation du secret médical est aussi une infraction qui est sanctionnée par le code pénal. En l’espèce, il serait assez piquant de constater une telle entorse à la loi alors que, souvent, l'Office des étrangers se drape derrière le secret médical pour refuser de donner certaines informations demandées par des avocats de résidents. Dans un état des lieux des centres fermés que l'on avait publié en octobre 2006 avec d'autres ONG, on avait déjà dénoncé l'usage abusif de calmants et de somnifères. En plus du fait que, très souvent, les détenus ne savent pas ce qu'on leur fait avaler comme médicament. Cela dit, on n'avait pas encore connaissance de l'usage de neuroleptiques comme le DHBP. Il y a une enquête du parquet qui a été entamée sur Vottem, il faudrait absolument que ces nouveaux faits soient également passés à la loupe par la justice liégeoise».

 

Mais qu'en dit la direction de Vottem? M. Jacob nous donne rendez-vous un vendredi après-midi derrière les grilles du centre. Après avoir passé le sas de sécurité – c'est bien une prison!- nous nous retrouvons dans une salle où le comité d'accueil est fourni. Le directeur, un médecin en la personne du docteur Kolacoglu (ndlr : ce n'est pas lui qui est intervenu dans l'épisode du 30 novembre relaté par les infirmières), une porte parole de l'Office des Etrangers et trois syndicalistes représentant le personnel du CIV. M. Khmiri qui avait été annoncé n'est pas là. Occupé à d'autres taches comme le dit son directeur? A moins qu'il ne s'agisse d'une précaution juridique car le directeur du personnel est l'une des personnes directement mises en cause dans les témoignages des infirmières? Tout le monde semble sur la défensive. L’entretien est vidéofilmé, tandis que la porte parole de l'Office des Etrangers note consciencieusement tout ce qui se dit. La grande idée du jour sera facile à retenir : circulez, il n'y a rien à voir!

 

Le service médical dirigé par un criminologue? Pas un problème, explique le Dr Kolacoglu. «L'année dernière, avec le directeur, on a revu toute l'organisation du service médical. (...) Ce n'est pas M. Khmiri qui a pensé cette organisation, c'est moi. (...) Il n'a jamais eu accès à des données médicales. Il reste très bien à sa place. Il s'occupe des aspects administratifs, par exemple les congés, les présences. Quand il demande comment va un monsieur qui est à l'hôpital, ce n'est pas vouloir violer le secret médical, mais certaines infirmières peuvent être sur la défensive et refuser de répondre. Il y a de mauvaises interprétations»

 

Les recours à des infirmières intérimaires ? «Ce n’est pas pour qu’elles soient plus dociles», conteste le directeur du CIV. «Simplement, il n’y a pas assez de candidates qui postulent aux examens. Quand on leur parle des conditions financières, elles s’encourent. C'est  juste un problème de recrutement».

 

Les injections de DHPB? « Cela peut arriver comme partout ailleurs» dit le Dr Kolacoglu. Dans n'importe quel service médical, on utilise cela quand vous avez quelqu'un d'agité qu'il faut calmer absolument. Ce médicament à un effet qui dure quelques heures et puis c'est terminé. Un agité reçoit une ampoule de DHBP si nécessaire, mais c'est très rare. Cela s'est fait peut-être quatre fois sur les six derniers mois, pas plus. (...) Soyons très clair, le DHBP est injecté uniquement si le patient commence à être dangereux pour son entourage. Pas pour qu'on soit tranquille parce qu'il fout le boxon dans l'aile».

 

Le dérapage du 30 novembre, les trois directeurs qui auraient transmis l'ordre de 'piquer' un résident?

Le directeur, M. Jacob botte en touche : «Ce que vous me dites là ne me dit rien du tout. J'entends bien que vous avez cette information. Je ne peux pas vous dire «non, c'est faux» ou «oui c'est vrai». Les faits sont pourtant relatés dans des documents écrits dont il a eu connaissance puisqu'ils font partie du dossier sur lequel il s'est penché avant de demander le licenciement de l'infirmière Lowao. «Je reçois tellement de notes, de mails. Et puis, ce n'est pas le seul dossier... Je ne nie pas. Je vérifierai», rétorque-t-il faiblement. Le Dr Kolacoglu est plus catégorique : «Le médecin qui donne la prescription à un directeur plutôt qu'à une infirmière? C'est impossible. Je dirais même que c'est rigolo. Jamais ce n'est arrivé. Dire qu'on aurait piqué une personne calme, c'est de la calomnie». Parole contre parole. Nous n'avons pas de détecteur de mensonge.

 

Au passage, ce médecin semble admettre que des prescriptions de DHPB sont parfois faites par téléphone et/ou aussi sans contact direct entre le patient et le prescripteur : «Un jour, un intérimaire me dit : on fait comme en prison, si on a un agité, on lui fait une injection de DHBP? Je lui ai répondu : 'Ici, hors de question, quand il y a un problème tu me téléphones et je te donnes l'autorisation de le faire. Point à la ligne' (...) Dans une situation très particulière où il y a quelqu'un qui ne va pas bien, l'infirmière me téléphone et me dit 'ce monsieur, il ne va pas bien'. Je dis à l'infirmière 'va voir un peu ce qui se passe.' Elle revient. Je lui donne la consigne : 'tu peux faire l'injection de DHPB'»

 

Le DHBP, un produit dangereux et dépassé? Mais non, pas du tout, réplique encore le docteur Kulacoglu : «Le DHPB, cela aide juste à calmer (...) C'est le médicament qui a le moins d'effets secondaires en injection. Il y en a qui reçoivent deux ou trois ampoules et qui sont toujours bien debout. Ce n'est pas un médicament dépassé, allez voir dans n'importe quel service d'urgence. Je suis urgentiste, je le sais très bien».

 

Les infirmières sont-elles parfois conduites à poser des actes qui sont normalement réservés aux médecins comme la prescription de médicaments? «Non, conteste encore Kulacoglu, à part ce qui relève de la pharmacie familiale, un spray pour déboucher le nez. Elles ne vont pas me téléphoner pour chaque nez bouché mais cela ne va pas plus loin.». Mme Lowao affirme néanmoins qu’une infirmière du CIV a délivré de la méthadone à un résident sans passer par un médecin.

 

Et le harcèlement dont Léone Lowao dit avoir été victime? On vous le donne en mille, c'est de la pure invention aussi. M Jacob affirme être «incapable de dire tout ce qui se trouve dans le dossier» qui a conduit au licenciement de Léone Lowao : «Je sais juste vous dire la tendance générale.  Il n'y a pas de faute grave. C'est une accumulation de problèmes sans issue . In fine, sur une période de huit mois peut-être, j'ai dis qu'on arrêtait les frais». Une argumentation qui nous semble très vague. Par contre, M. Jacob est beaucoup plus affirmatif pour défendre son directeur du personnel : «M Khmiri n'a rien à se reprocher. Je connais très bien la norme en matière de harcèlement dans le cadre administratif et ici on en est très loin. Vous savez, pour arriver au licenciement, un dossier doit être bien monté sinon la hiérarchie intermédiaire ne suit pas. On a déjà eu le cas. Mais avec le temps, on sait comment on doit faire. Il y a toute une série d'étapes et de termes à employés dans les écrits et même si on passe du temps à cela, on le fait». Pour l'avoir lu, le dossier  à charge de l'infirmière Léone a en effet été très bien «monté» par l'ex-policier de Tunis... A juste titre? Léone a pris un avocat pour obtenir réparation d'un licenciement qu'elle estime abusif. Et on peut supposer que le parquet de Liège qui a déjà ouvert une information judiciaire sur Vottem sera également intéressé d'entendre son témoignage...

 

Comme celui de sa collègue Chantal Boveroux qui confirme à «Match» la pertinence des propos de Léone Lowao : «Oui le directeur Khmiri ne discerne pas les contours du secret médical. Oui, on nous a demandé d'injecter du DHBP à un résident dans des circonstances fort peu déontologique. D'ailleurs j'ai décrit tous les détails dans une lettre (ndlr : voir plus haut)!». Chantal a-t-elle injecté des produits de ce type à d'autres occasions? Sa réponse est du même tonneau que celle de Léone Lowao : «Moi, non ! Mais il ne reste que des intérimaires à Vottem. Alors vous savez... Pour Khmiri, une bonne infirmière est celle qui obéit sans jamais broncher, même si il se trompe.» Que pense-t-elle de sa collègue? «Léone est quelqu’un de bien. C’est une bonne infirmière et, à ce titre, elle a bien compris qu’elle faisait un métier qui implique un devoir de réflexion. Quel acte médical est-on en train de poser ? Dans quel conditions ? Sur l’ordre de qui ? Outre la dextérité, il faut aussi être altruiste, avoir le souci du bien-être de ses patients… Pour l’avoir côtoyée, je vous assure que Léone a toutes ces qualités! Mais c’est aussi une personne qui a de la franchise. Si quelque chose n’est pas juste, elle le dit. Et cela, le nouveau chef du service médical ne l’a jamais accepté.»  

 

 «Insoutenable légèreté»

«Le DHBP (dehydrobenzperidol) est un neuroleptique utilisé pour contenir l'hyperexcitation», explique un psychiatre. «Il fait partie de la famille de l’Haldol. Existant depuis plus de trente ans, il est considéré comme dépassé et il n’y a guère plus que quelques vieux psychiatres qui le prescrivent encore... Et, je l’apprends, des généralistes au centre de Vottem! Je ne vois pourquoi, on utiliserait encore ce produit, si ce n’est par incompétence. Aujourd’hui, il y a des molécules beaucoup plus modernes et qui présentent moins de risques en termes d’effets secondaires. Mais celles-là aussi, il me semblerait peu éthique de les utiliser pour «calmer» un «illégal» en voie d’expulsion qui n’aurait pas de problème psychiatrique particulier. De plus, je ne vois pas en quoi un généraliste est habilité à donner un tel traitement. Les effets secondaires potentiels ne sont pas négligeables. Cela va du risque de raideurs musculaire jusqu’à la mort par arrêt cardiaque. Ce médicament crée une sorte de maladie de Parkinson artificielle, le patient est enfermé dans une camisole chimique. Bien sûr, légalement, un généraliste prescrit ce qu’il veut. Mais pour ce type de médicament, il ferait mieux de laisser l’appréciation à un spécialiste. Le fait de donner l’ordre d’injecter par téléphone sans constater l’état du patient est  d’une insoutenable légèreté. Quand à la dose évoquée de deux ampoules de 5mg. C’est énorme ! Et dans un tel cas, il faut attendre six heures entre l’injection des deux ampoules pour juger d’éventuels effets secondaires. Il faut aussi tenir compte des contre indications,  des antécédents du patient,  de l'interaction avec d’autres médicaments. La littérature renseigne tout de même des cas de morts subites lors de la prise de DHBP! Dans l’affaire dont vous me parlez, on ne peut que saluer la clairvoyance des infirmières qui ont tenté d’éclairer le  médecin sur l’état réel du patient»

 

Des gardiens avaient déjà lancé un cri d'alarme en novembre dernier

En novembre 2006, des gardiens du CIV s’étaient déjà confiés. Ils décrivaient des pratiques inacceptables dont auraient été victimes plusieurs ‘résidents’ souffrant de pathologies psychiatriques : détention en cellule d’isolement,  absence de suivi véritable sur le plan thérapeutique, état d’abandon sur le plan de l’hygiène. Plusieurs ONG avaient alors indiqué que ces déclarations confirmaient des craintes exprimées de longue date, une information judiciaire avait été ouverte par le parquet de Liège, des parlementaires avaient interpellé le ministre de l’Intérieur et la direction de l’Office des Etrangers avait tenu à démentir, taxant les accusations des témoins – qui ont pourtant confirmés leur dires à la police fédérale- d’ «exagérées», de «sorties de leur contexte», voire même pour certaines d’entre elles, de «mensongères». Parmi les griefs exprimés, des voix s'étaient exprimées sur le rôle du psychologue de Vottem, M. Riga, qui cumule cette fonction avec celle de cadre administratif. «Le psy est aussi directeur adjoint du centre. Et il cela avant tout. Ce qui compte, c'est que la machine continue à tourner sans faire de vagues... Il pourrait aller visiter les résidents pour déceler ceux qui sont suicidaires. Il ne le fait même pas», disait un agent. Un autre ajoutait : «C'est vrai. Il est dans son bureau. Et ce sont les agents qui font de la psychologie comme ils le peuvent en parlant avec les résidents qui ont des problèmes. (...) A qui parlent les résidents lorsqu'ils ont des problèmes? Au directeur ou au psy?». Interpellé, le ministre de l'Intérieur avait déclaré au parlement que «le budget 2007 prévoit un psychologue par centre qui sera responsable de l'accueil des personnes souffrant de problèmes psychiques et qui ne fera pas partie de la direction du centre.». Une source interne à Vottem nous indique qu'une personne est déjà prévue pour cette fonction… Il s'agit du directeur adjoint psychologue actuel, M. Riga... Le directeur M. Jacob nous le confirme : «Il aura une casquette en moins, ce sera plus facile pour lui et quelqu’un le remplacera à la direction».

 

 

 

 

09:26 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |