11/11/2006

Affaire Er (261006)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 26 octobre 2006

 

Victime d’une vendetta en 2002, un ex-commerçant crie sa colère

 

«La justice est immobile. Dois-je aller chercher le tueur moi-même ?»

 

DSCN2328C’était une petite épicerie qui ressemblait un peu à celle de la rue Broca. Un endroit sympa où les clients, des belges, des turcs, des arabes, des juifs et des musulmans prenaient le temps de discuter. «Parfois même, certains d’entre eux me confiaient les clés de leur maison pour y aller déposer des marchandises. Les gens nous aimaient bien. On était heureux de travailler là», se souvient Settar Er, les yeux embués. Autrefois, c’est lui qui remplissait l’étale de fruits et légumes qu’il était allé achetés, à l’heure où les braves gens dorment encore, au marché matinal. Subitement, cruellement, tout s’est arrêté. C’était le 8 juin 2002. Le jour où un fêlé est arrivé devant le magasin et a tiré une dizaine de coups de feu. «Mon neveu Haydarali a été tué J’ai été gravement blessé. Mon avenir professionnel est définitivement compromis… Mais la justice ne semble guère pressée d’interpeller les assassins. Bien que l’on connaisse leurs identités, quatre ans plus tard, ils courent toujours», accuse Settar.

 

«L’Etoile» ne brillera plus. Le petit magasin qui faisait l’angle de la Rue Royale Sainte-Marie et la rue Hancart à Schaerbeek a définitivement fermé ses portes. C’est là que nous aurions aimé rencontré Settar Er, un commerçant d’origine turc qui, bien malgré lui, a fait la une de l’actualité judiciaire en juin 2002. Mais Settar n’a pas eu le courage de venir jusque là. «Depuis ce qui s’est passé, je n’ai plus eu la force psychologique de retourner sur les lieux de cette tragédie. Je préfère qu’on discute de tout cela chez mon avocat, Me Georges-Henri Beauthier», nous dit-il lors d’un premier contact téléphonique. Quelques jours plus tard, nous retrouvons cet homme chez son conseil. Barbe de trois jours, le teint pâle, le regard en quête d’un inaccessible horizon, Settar est entouré de quatre membres de sa famille. Des frères, un neveu, une nièce. Et il nous raconte son histoire, son sentiment d’injustice, son ras-le-bol d’une justice qui semble lui faire un pied de nez en laissant courir ceux qui ont détruit sa vie.

 

- Pourquoi vous a-t-on tiré dessus le 8 juin 2002 ?

- Pourquoi ? C’est la question que je me pose depuis 4 ans! Ces gens ont fait couler le sang. Pour rien... Quelques jours plus tôt, il y avait eu un incident avec l’un d’entre eux mais cela ne justifiait nullement une réaction d’une telle violence…

 

- Un incident ?

- Oui, un banal accident de la circulation. Le 30 mai 2002, alors que nous déchargions les marchandises devant le magasin, une voiture conduite par un jeune homme d’origine maghrébine a eu un accrochage avec notre camion. Immédiatement, cela a créé un attroupement dans la rue. Il y a tout de suite beaucoup d’excitation. Il y avait là de simples curieux mais aussi des gens qui, par une sorte de communautarisme malsain, se montraient automatiquement solidaires avec le conducteur de la voiture. Ce dernier a appelé la police de Schaerbeek et on a commencé à dresser un constat. D’emblée, cela ne s’est pas très bien passé; D’origine turque, je parle correctement le français mais j’ai du mal à m’exprimer par écrit dans cette langue. J’ai donc demandé l’aide d’un policier. Je voulais qu’il remplisse ma partie du constat mais il a refusé. Alors que nous étions en train de discuter, un certain Soliman K. est venu se mêler à nous en se présentant comme témoin des faits…  Alors que cet ami du conducteur du véhicule adverse n’était pas présent au moment de l’accident! Je m’en suis plaint aux policiers mais ils s’en fichaient. Cela a débouché des échanges de mots avec Soliman K., lequel a commencé à nous menacer.

 

- Toujours sans réaction des policiers ?

- Aucune réaction, non. L’un d’entre eux, lui-même d’origine marocaine, a même accepté de rédiger la partie de constat de la partie adverse. Etant moi-même d’origine étrangère, je ne veux pas entretenir des clichés racistes mais tout de même, je m’interroge. Peut-être que l’agent était simplement impressionné par la foule qui était présente sur les lieux de l’accident… En tous cas, son attitude n’a pas calmé les choses. Avant que tout le monde se quitte, le conducteur et ses copains étaient encore plus revendicatifs. Laissant entendre que cette affaire n’en resterait pas là.

 

- Que d’histoire pour un peu de tôle froissée !

- Je crois que le problème est ailleurs. En fait, ces gens se comportaient comme si la rue leur appartenait. Nous les avions gênés ? On devait payer. Comme au far West…

 

- Ils sont donc revenus…

- Oui, le 8 juin vers 8 heures. A ce moment, nous étions quatre à travailler au magasin. Outre moi-même, il y avait mon neveu, Haydarali, mon frère Ekber et Akin, l’un de nos employés. Alors que j’étais en train de décharger le camion, un groupe de quatre personnes s’est posté de l’autre côté de la rue. Ils ont commencé à me lancer diverses insultes. Alors que ces personnes s’apprêtaient à traverser pour se bagarrer, mon frère est sorti du magasin pour les prévenir qu’il venait d’appeler la police. Cela les a fait déguerpir… Tout en nous menaçant. L’un des types qui avaient une main dans le plâtre a crié : «On va revenir vous faire la peau. Je vais vous tuer, si je ne vous tue pas que ma mère soit une pute». 

 

- Dans ce groupe, vous avez reconnu quelqu’un ?

- Oui, il y avait notamment le dénommé Soliman K. qui était intervenu lors de l’accident de la fin mai.

 

- Et la police est donc arrivée…

-  Trop tard. Les agresseurs venaient de partir. Ils ont tenté de les localiser mais ils n’y sont pas parvenus. In extremis, au moment, où les policiers allaient s’en aller, nous avons entraperçu l’un des voyous à l’autre bout de la rue. On l’a signalé et il a été interpellé par les policiers. Ce jeune, un certain S., était très excité et malgré la présence des flics, il a continué à nous menacer : «On va brûler votre magasin»…

 

- Ils l’ont donc emmené au poste pour qu’il se calme un peu ?

- Mais non, pas du tout. Il a eu droit à une petite remontrance, rien de plus. Et puis, ils l’on laissé partir sans autre forme de procès… Quelques minutes plus tard, on a vu une voiture passer dans la rue. A son bord, on a cru reconnaître l’un des agresseurs. A toutes fins utiles, on a noté le numéro de plaque mais, franchement, à ce moment-là, on pensait que cette histoire n’irait pas beaucoup plus loin… (Ndlr :Il s’interrompt un instant comme s’il revivait une scène qui l’a traumatisé).

 

- Mais…

Vers 9 heures 30, alors que je me trouvais à l’intérieur du magasin, j’ai vu un type débouché dans la rue avec une arme pointée vers mon neveu qui travaillait à l’étalage. J’ai immédiatement crié : «Haydarali, fais attention. Derrière toi!». Il n’a pas eu le temps d’esquisser le moindre mouvement. Il a reçu plusieurs balles dans le dos et il s’est écroulé. Il mourra quelques minutes plus tard, lors de son transfert vers l’hôpital.

 

- Comment avez-vous réagi ?

- Je me suis emparé d’un morceau de petit bois qui sert à disposer les marchandises à l’extérieur de l’épicerie, j’ai couru vers la porte du magasin et je l’ai jeté en direction du tueur. Il a aussitôt tiré dans ma direction et j’ai été touché à trois reprises. Il s’est enfui. Malgré mes blessures, fou de rage, j’ai eu la force de me lancer à sa poursuite. J’ai dû courir une centaine de mètre en faisant notamment le tour de l’église Sainte-Marie qui se trouve tout près de notre commerce. Plus tard, les policiers n’auront pas de peine à reconstituer mon parcours : il suffisait de suivre les trace de sang que j’avais laissées sur mon passage. Bien sûr, le tueur n’a pas eu de mal à me lâcher. Mais durant la poursuite, j’ai pu voir, à quelques dizaines de mètres de moi, le fameux S. qui avait été interpellé le matin même et Soliman K., le faux témoin qui était intervenu à la fin mai. Ce dernier était porteur d’une arme. Les deux hommes se trouvaient près d’un arrêt de bus et ils regardaient dans la direction du magasin, comme pour voir si le tireur avait atteint son but. En me voyant, ils se sont encourus. Sentant mes forces me lâcher, je suis revenu dans l’épicerie. Avant de tomber dans le coma, j’ai pu dire à un témoin ce que j’avais vu. L’implication de Soliman K., le fait que le tireur portait un plâtre. Et puis, c’est le trou noir. Je me suis réveillé quelques jours plus tard à l’hôpital.

 

- Avec quelles séquelles ?

- J’ai été opéré plusieurs fois. J’y ai notamment perdu un rein. Je ne pourrai sans doute plus jamais travaillé. Il y aussi des séquelles psychologiques. J’ai l’impression d’être dans un tunnel dont je ne vois pas la sortie. En tous les cas, il est impossible pour moi de regarder vers l’avant, de faire le deuil de mon neveu mais aussi de l’homme que je ne serai plus jamais, en sachant que ces assassins sont toujours en liberté.

 

- Vous aviez identifié deux complices apparents du tueur…

- Et la police a rapidement identifié le tueur lui-même. Le jour des faits, il portait un plâtre à la main, c’est un détail qui le confondait. En plus, il s’était vanté de son acte auprès d’un témoin qui l’a rapporté à la police. Il s’agit d’Ismaël K., le frère de Soliman. Il était déjà dans le groupe des quatre qui nous avait menacé en début de matinée, le 8 juin.

 

- Et donc tout le monde a été arrêté ?

- Pas du tout! Soliman K. a bien été interpellé peu de temps après les faits. Il a tout mis sur le dos de son frère Ismaël et cela a suffit pour qu’il soit relâché. Pourtant, ce Soliman était le seul à avoir un mobile dans cette affaire et, sans son intervention, tout ce sang n’aurait pas été versé. En plus, je ne suis pas le seul à l’avoir vu à proximité du lieu de la tuerie. Mon avocat s’est battu pour qu’il soit au moins poursuivi en tant que co-auteur. Mais rien, malgré les mensonges éhontés qui ressortent de son témoignage.

 

- A savoir ?

­- Au tout début de l’enquête, il a baladé les enquêteurs. Alors que ceux-ci voulaient interpeller Ismaël K, Soliman leur a donné une fausse adresse à Paris où soi-disant il s’était réfugié. Il a prétendu qu’il n’avait plus eu de contact avec son frère après le 8 juin. Or, dans le dossier, plusieurs témoins, dont un homme qui a hébergé Ismaël K. expliquent qu’ils ont assisté à plusieurs conversations téléphoniques du fugitif avec Soliman dans les jours qui ont suivi la tuerie. Cette information serait de plus corroborée par des écoutes téléphoniques mais celles-ci n’ont pas été exploitées lorsque j’ai eu accès au dossier. A un certain moment, il a été question, sur l’insistance de mon avocat, d’une confrontation que j’aurais eu avec ce Soliman. En fin de compte, elle n’a jamais eu lieu. De même que les différents protagonistes du premier groupe d’assaillant, ceux du petit matin du 8 juin, n’ont jamais été confrontés entre eux… Tous sont passés entre les mailles du filet. En fait, il n’y a qu’une seule inculpation pour assassinat dans ce dossier. A charge d’Ismaël K.   

 

- Et, bien sûr, il n’a pas été arrêté ?

- Non, il a passé cinq jours chez son copain F. à Bruxelles avant de prendre la fuite d’abord vers la France et ensuite vers le Maroc. Toute sa famille le soutient. 

 

- Le juge d’instruction n’a pas décerné de mandat d’arrêt international ?

- Le juge d’instruction ? Il y en a déjà eu trois qui se sont succédés dans notre dossier! Il paraît que c’est cela qui explique certains retards que notre avocat a pu mettre en évidence lors de la lecture du dossier.

 

- Mais le mandat d’arrêt ?

- J’y viens. Oui, plusieurs mandats d’arrêts ont été lancés à l’encontre d’Ismaël K. mais le parquet de Bruxelles a mis plusieurs années pour les rendre effectifs!

 

- Comment cela ?

- Pour obtenir des autorités marocaines qu’Ismaël K. soit arrêté, il ne faut pas seulement un mandat d’arrêt. Le suspect aurait du faire également l’objet d’une «dénonciation officielle» en vertu de la Convention d’entraide judiciaire qui existe entre le Maroc et la Belgique. D’après un arrêt de la cour d’appel qui est intervenu à la suite d’une demande de dessaisissement du juge d’instruction introduite par mon avocat, cette dénonciation officielle n’était pas encore faite à la date du 13 avril 2005, soit près de trois ans après le début de la cavale du meurtrier! (ndlr : Il nous donne à lire cette décision judiciaire).  

 

- C’est incroyable !

- En janvier 2004, la ministre de la Justice avait pourtant écrit une lettre à l’ambassadeur de Turquie pour l’assurer que «l’instruction se poursuivait activement». Et il y a quelques jours, alors que nous menacions d’alerter les médias, elle nous a une autre lettre pour nous dire que la «dénonciation officielle» aurait été faite le 14 juin 2004! (ndlr : Il nous montre les lettres dont il parle). Qui est mal informé, la Cour d’Appel ou la ministre ? C’est n’importe quoi ! De toute manière, dans la meilleure version des faits, celle de Mme Onkelinx, il aura fallu plus de deux ans pour régler la procédure permettant d’interpeller l’assassin de mon neveu… Je suppose que cela lui a laissé le temps de réorganiser sa vie.

 

- Quatre ans après cette tragédie, quel est votre état d’esprit ?

- Je suis désespéré. C’est pour cela que je vous raconte mon histoire. Comme un naufragé qui jetterait une bouteille à la mer. Je ne comprends pas l’inertie des juges et des procureurs. Dois-je aller chercher le tueur moi-même ? Peu de temps après les faits, des milliers de personnes avaient manifesté spontanément dans les rues de notre commune. Ils demandaient simplement que justice soit faite. On était à la «une» des journaux. Le bourgmestre, le chef de la zone de police et même la ministre de la Justice -qui s’était déplacée jusque chez nous- nous avait fait des promesses. Un peu dans le genre de celles qui furent faites après le meurtre du jeune Joe Van Hoolsbeeck : on savait qui était le tueur et tout serait mis en œuvre pour l’arrêter. Mais depuis plus de deux ans maintenant, on l’a constaté en ayant accès au dossier, plus aucun acte utile n’a été posé dans notre affaire! On nous a oublié. Aujourd’hui, j’ai vraiment le sentiment que nous sommes traités comme des citoyens de seconde zone. Ismaël K. doit être heureux de jouir d’une telle impunité. Aux dernières nouvelles, il vivrait toujours au Maroc mais à Schaerbeek des gens disent que, de temps en temps, il repasserait voir sa famille en France, voire même en Belgique. Pourquoi se gênerait-il ? Moi, ma vie est foutue. Le commerce est fermé. J’ai des douleurs permanentes et je devrai encore subir des opérations. Ma femme, mes deux enfants et moi, nous survivons désormais avec 800 euros par mois. Je n’ai même pas droit à une réparation du Fonds d’indemnisation des victimes d’actes de violence. Car, pour cela, il faudrait que l’affaire soit jugée…

 

 

 

 

10:02 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

01/11/2006

Affaire Pierre Pinon, suite (191006)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 19 octobre 2006

«C’est l’hôpital qui m’a rendu malade !»

 

DSCN2307«J’aurais pu y perdre ma jambe, voire pire : en fait, ils ont failli me tuer! C’est pour cela que je veux obtenir réparation. Mais si je témoigne c’est surtout pour cela n’arrive pas à d’autres. (…) L’hôpital où j’ai été mal soigné a pris contact avec moi. Ils veulent discuter…». C’était en mars 2005, nous évoquions  alors les effroyables mésaventures médicales de Pierre Pinon, un liégeois dont le corps a été colonisé par une bactérie quasiment indestructible, le staphylocoque doré, à la suite d’une intervention chirurgicale bénigne. Un an et demi plus tard, comment va le malade ? Toujours aussi mal – en incapacité de travail, il sera bientôt réopéré- mais surtout il n’a toujours pas reçu le moindre franc d’indemnisation...

 

«Vous savez ce que l’on dit : ‘A quelque chose malheur est bon’. Chaque matin, c’est que ce je me répète au moment d’entamer une nouvelle journée. Quand on est dans mon état, on voit les choses autrement. J’ai redécouvert mes parents, j’accorde beaucoup plus d’attention à ma relation avec mon fils et avec compagne. En bref, je suis devenu plus humain. Faut dire que, récemment, un médecin m’a dit que je ne ferais certainement pas de vieux os…». Alors qu’il nous parle, la voix de Pierre Pinon se met à dérailler. «N’ayez crainte, je ne suis pas enrhumé», prévient-il.  «C’est comme cela depuis que j’ai contracté ce microbe. Par moment, ma voix part et revient. Parfois aussi elle devient fluette. Ne soyez pas surpris. A la suite des mauvais traitements médicaux dont j’ai été l’objet, l’une de mes cordes vocales était paralysée. J’ai du subir une rééducation, mais ce n’est pas encore au point».    

 

Assis devant une tasse de café, dans sa maison de Waremme où il est désormais installé avec sa nouvelle campagne, Pierre Pinon est resté l’homme courtois que nous avions rencontré en mars de l’année dernière (1). Malheureusement, son sourire accueillant ne parvient à dissimuler une énorme détresse qu’il contient, tant bien que mal, à coup de Xanax et autres antidépresseurs. «Le 17 octobre, je vais être une nouvelle fois opéré. On va me retirer des polypes à la gorge. Pour moi, toute intervention médicale est une terrible angoisse. Dans mon état, je crains toujours une infection fulgurante qui pourrait m’emporter», témoigne-t-il avec des trémolos dans la voix.  

 

«L’état» de Monsieur Pinon est celui d’un homme dont le corps a été envahi par le staphylocoque doré, une bactérie quasiment indestructible, à la suite d’un séjour maudit dans une clinique de la région liégeoise (lire aussi notre encadré). Depuis lors, rien ne va plus : «Je suis tout le temps fatigué. Au beau milieu de la journée, il faut que j’arrête mes activités pour dormir. Parfois deux ou trois heures ! J’étais un grand lecteur, aujourd’hui je ne parviens plus à lire deux pages d’affilée à cause de troubles permanents de la concentration. Mais le pire du tout, c’est cette angoisse permanente causée par le fait que la moindre petite blessure peut avoir des conséquences dramatiques. Par exemple, il y a quelques mois, je me suis fait une éraflure sur le dessus du tibia en trébuchant sur un petit bloc de béton. A priori, rien de grave. C’est le genre de truc que le commun des mortels oublie cinq minutes après avoir éventuellement mis un peu d’éosine. En ce qui me concerne, l’éraflure s’est directement infectée. La griffe est devenue une plaie béante d’environ 15 centimètres. Et tout autour, ma jambe semblait être en plasticine…  Bref, il a fallu quatre mois, trois visites par semaine dans un clinique, des tonnes de pansements et une prise massive d’antibiotiques pour soigner cette bêtise!»

 

Des exemples comme celui-là, Pierre Pinon en a bien d’autres. Récemment, son fils lui met un doigt dans l’œil en jouant. Bilan : infection immédiate, douleurs insupportables, visite aux urgences et trois semaines de traitement avec des gouttes antibiotiques. Il y a quelques mois, lors de vacances en Vendée, des piqûres de moustiques le transforme quasiment en bonhomme Michelin. Résultat : apposition massive de pommade antibiotique…

 

«Antibiotique, antibiotique ! Depuis que le staphylocoque vit avec moi, ces médicaments ne me quittent pas. Je dois en prendre tout le temps ! Même quand je n’ai pas de blessure à soigner. Cela permet d’endormir le staphylocoque doré mais dans le même temps, ça détruit mon estomac. D’ailleurs, on vient de me diagnostiquer plusieurs ulcères… Quand je pense à ma santé, je vois un château de carte qui s’écroule…»

 

«La responsabilité de la clinique nous paraît formellement engagée»

 

Comment Pierre Pinon en est-il arrivé là ? Tout commence en novembre 2004, lorsqu’il constate la présence d’une petite boule derrière le genou droit. Un orthopédiste lui dit alors de ne pas s’inquiéter. Pas de traitement. Un mois plus tard, des lancements douloureux dans la jambe le conduisent à se rendre aux urgences en région liégeoise. Le docteur L. lui prescrit une pommade qui ne produit aucun effet et, une semaine plus tard, un examen au scanner détecte la présence d’un kyste. «Ce médecin m’a donc proposé une intervention chirurgicale pour le retirer. Ce devait être une opération tout à fait bénigne. Elle a eu lieu en janvier 2005. Je suis rentré chez moi trois jours plus tard», se rappelle notre témoin.

 

Après moins d’une semaine, Pierre Pinon constate l’apparition de rougeurs autour de sa cicatrice et la formation d’une petite boule à l’intérieur du genou. Retour dans la clinique où il a été opéré : «Un docteur S. m’a diagnostiqué un hématome. Pour lui, il n’y avait pas de quoi s’alarmer. Il m’a prescrit des anti-douleurs et une pommade antibiotique». Provisoirement, le douleur diminue mais quelques jours plus tard, elle revient plus forte que jamais : «Je ne savais pas qu’on puisse avoir aussi mal». A ce moment, la «boule» qui se trouvait au milieu de la cicatrice a la taille d’un œuf et elle pousse vers l’extérieur. Pierre Pinon file dare-dare aux urgences, toujours dans la clinique où on lui avait retiré son kyste. Un docteur B. lui fait une radio et il diagnostique… une entorse du genou. Il s’avérera par la suite que cette erreur surréaliste a notamment été due au fait que le médecin s’est prononcé sur base des radios d’un autre patient… «Lors de cette visite, on m’avait aussi dit qu’on me ferait un scintigraphie. En attendant qu’elle ait lieu, souffrant le martyr, j’ai demandé à une infirmière de pouvoir me rendre quelques minutes dans le fumoir. Quand je suis revenu, le docteur B. m’a dit : «Vous n’aviez qu’à pas à aller fumer ! On fera la scintigraphie dans quelques jours quand vous reverrez le docteur L.. De toute façon, je vous le répète, ce n’est qu’une entorse». Prescription ? Des anti-douleurs…

 

Plutôt que d’aller chercher une boîte de Dafalgan dans une pharmacie, Pierre Pinon a un réflexe salutaire : il se rend dans le service d’urgence d’un autre hôpital de la région liégeoise. L’infortuné patient raconte : «Un médecin m’a aussitôt fait faire une prise de sang et il m’a mis sous baxter de morphine. Le mal progressait dans le haut de la jambe. On a donc décidé de m’hospitaliser. Le lendemain matin, on m’a envoyé faire une échographie : j’avais une jambe d’éléphant! Après cet examen, j’ai senti un liquide couler le long de ma jambe. Des infirmières se sont masquées et gantées et elles ont pris un ravier en carton pour le poser en dessous de la plaie. Là où il y avait l’ «œuf», une infirmière a piqué avec une aiguille. Il y a un jet impressionnant : plus d’un litre d’un liquide jaune ! Quelques minutes après un orthopédiste est venu et il a décidé de faire une ponction du genoux qui, lui aussi, était gonflé comme un tambour. Avec une énorme aiguille qui ressemble à une pipette pour gonfler les vélos, on m’a retiré un autre liquide plus épais, ressemblant un peu à du miel. Le dimanche, le médecin est venu me dire qu’il fallait m’opérer sur le champ. Il venait d’être contacté par le laboratoire : il y avait des germes qu’il fallait retirer d’urgence. Plus tard, il m’expliquera que j’avais atteint un niveau d’infection de 9,33 et qui si j’étais arrivé à 10, il n’y avait plus qu’une solution : l’amputation. La situation était si grave qu’il ne voulait pas croire que je m’étais présenté précédemment dans un autre hôpital où l’on s’était contenté de me prescrire des anti-douleurs. Plus tard, j’ai appris que je n’étais plus très loin d’une septicémie, soit une infection généralisée du corps de laquelle on ne réchappe pas. Si j’avais attendu le rendez-vous du lundi chez le Docteur L., je crois que mes parents en étaient quittes pour commander un cercueil!»

 

C’est à ce moment que Pierre Pinon découvre un nouveau mot : « staphylocoque doré», une bactérie hospitalière qui est entrée dans son corps lors de son opération dans le premier hôpital en raison du non-respect de règles élémentaires d’hygiène (lavement de main insuffisant des intervenants médicaux, mauvaise désinfection du matériel…). Et il comprend aussi très vite que «ces microbes sont particulièrement vicieux» : «On m’a prescrit un traitement sous baxter combinant plusieurs antibiotiques pendant minimum 21 jours. A un moment, j’avais cinq baxters qui coulaient en même temps! Il fallait me repiquer tout le temps parce que les veines étaient endommagées par la quantité de liquide. Régulièrement, on me faisait aussi des ponctions au dessus du genou d’où sortait 70 à 100 centilitres de liquide en moyenne. En cours d’hospitalisation, la blessure a finalement rejeté des morceaux de chair nécrosés. Cela ressemblait à de la compote pas mixée! Le docteur m’a dit que c’était bien que cela sorte et qu’il convenait alors de faire un «méchage». Ils prennent un ruban de deux centimètres de large qu’ils trempent dans l’isobétadine et qu’ils introduisent dans la plaie pour la nettoyer. En ce qui me concerne, l’infirmière a utilisé plus d’1 mètre de ruban! Au bout de quelques jours, le méchage n’était plus possible : la plaie rejetait toujours plus de pus et de nécroses tandis que le trou par lequel on introduisait le ruban avait tendance à se cicatriser. Il a donc été décidé de me réopérer. Cette fois pour cureter et m’installer un chapelet d’antibiotiques directement dans le mollet.»

 

Lorsqu’il sort de l’hôpital, Pierre Pinon n’est plus le même homme. Il n’a plus d’énergie et il végète pendant plusieurs jours avant de se décider à obtenir réparation. Fin mars 2005, Ciné Télé Revue et un quotidien liégeois se penchent sur ses malheurs médicaux. Très rapidement, le directeur de la clinique où il avait mal soigné le contacte : «Plus de publicité dans les médias. On reconnaît notre responsabilité. Un accord à l’amiable sera passé avec votre avocat. Vous serez indemnisé.»

 

«Je suis sorti de cet entretien en me fiant à une parole donnée mais je n’avais pas d’écrit. Aujourd’hui, je le regrette car depuis lors plus rien ne bouge». Me Benoît Lespire, l’avocat de Pierre Pinon confirme : «La partie adverse ergote sur des points de détail et le dossier traîne. Pour en finir avec ces tergiversations sur la conclusion d’un accord à l’amiable, j’ai préparé un projet de citation en justice que je déposerai très prochainement. Il est moins une !». L’issue judiciaire de cette affaire ne fait guère de doute. Un expert médical, le professeur Crielaard a d’ores et déjà examiné ce dossier et ses conclusions sont sans ambages : «La responsabilité de la Clinique (…) nous paraît formellement engagée dans ce dossier et, manifestement, le suivi post-opératoire n’a pas été de qualité, permettant le développement d’une infection à staphylocoque». La victime peut espérer une indemnisation à concurrence de 250.000 euro.   

 

«Si l’accord à l’amiable n’abouti pas, j’ai toutes les chances de gagner en justice ? C’est fort bien !», commente Pierre Pinon. «Mais je sais aussi que cela prendra sans doute beaucoup de temps ! Parfois, je me dis qu’on fait traîner volontairement les choses en espérant peut-être que je ne vive plus trop longtemps ! Sans cesse, je pense à ma prochaine opération de la gorge, dans le courant de ce mois d’octobre. Je ne peux m’empêcher de craindre d’éventuelles complications, voire à une issue fatale… Je voudrais pourtant insisté sur un point : malgré ce que j’ai vécu, je garde confiance dans le monde médical. Il y a beaucoup de médecins et d’infirmiers très compétents et dévoués. Dommage qu’une minorité d’entre eux ont transformé leur serment d’Hippocrate en serment d’hypocrites !»

 

(1) : Le lecteur pourra retrouver l’intégralité de ce témoignage particulièrement terrifiant dans l’édition de CTR du 24 mars 2005 ou sur ce blog : http://michelbouffioux.skynetblogs.be/archive-day/20050331

 

Cela peut vous arriver !

C’est évident : au cours de son parcours hospitalier, Pierre Pinon a été victime de légèretés et d’erreurs de membres du corps médical. Mais son histoire renvoie aussi à une réalité inquiétante : environ 6% des patients hospitalisés en Belgique ressortent porteur du staphylocoque doré. «On parle alors de maladie nosocomiale», explique Marianne Toubac, une bruxelloise de 46 ans qui a contracté le virus en 1979 : «J’avais un ongle incarné et j’ai subis une intervention banale dans une clinique bruxelloise. C’est là que j’ai été contaminée. Un mois plus tard, j’avais un gros furoncle et mon doigt de pied était surinfecté. En parallèle, à cause de ce virus aussi, j’ai eu un abcès au rein de la taille d’un pamplemousse. A l’époque, cela m’a valu deux mois d’hospitalisation où je recevais des doses massives d’antibiotiques sous baxter. Ensuite, j’ai du encore prendre des antibiotiques par voix orale pendant 7 mois. 25 ans plus tard, le staphylocoque doré est toujours en moi. Des prises régulières d’antibiotique, une cure tous les six mois en ce qui me concerne, permettent de l’endormir mais il ne disparaît jamais. Et périodiquement, il se réveille. Dans mon cas, c’est généralement la tête qu’il attaque : otites a répétition avec surinfection, écoulement aux yeux, nez encombré sans avoir de rhume… Ce truc-là, ça peut arriver à n’importe quelle personne qui se fait hospitaliser!». Des campagnes de sensibilisation à destination du personnel hospitalier sont régulièrement organisées par le ministère de la Santé; La dernière en date avait un titre explicite : «Lavons-nous les mains!» Mais pour Marianne Toubac, ce n’est pas suffisant : «Nous faisons partie des grands oubliés de la sécurité sociale. Au Canada, les gens qui sont contaminés par cette bactérie hospitalière voient leur traitement pris en charge par l’Etat pour plusieurs années. En France aussi, des efforts ont été entrepris pour soutenir les patients qui souffrent d’une maladie nosocomiale à la suite du cas vécu par Guillaume Depardieu (ndlr : l’acteur français a perdu une jambe à cause du staphylocoque doré). Mais en Belgique, rien de tout cela. On se sent nié, un peu comme si cette question des maladies hospitalières était taboue!». En termes d’indemnisation, l’avenir s’annonce cependant plus serein pour les victimes d’infections nosocomiales. Il y a quelques jours, le gouvernement fédéral a entériné la création d’un «Fonds des accidents thérapeutiques» qui indemnisera les victimes d’erreurs médicales. A partir de janvier 2008, la condition de l'indemnisation ne sera plus la présence d'une faute et d'un lien de causalité entre le dommage et la faute (Article 1382 du Code civil), mais la seule présence d'un dommage lié à une prestation médicale ou à son absence. En clair, les patients qui ressortiront de l’hôpital porteurs du staphylocoque doré ne devront plus espérer un accord à l’amiable ou attendre la fin de longue procédure judiciaire pour déterminer la responsabilité de l’équipe chirurgicale. Ils s’adresseront directement au Fonds lequel devrait faire aboutir leur procédure de dédommagement dans un délai de 180 jours…

17:16 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (6) |  Facebook |

30/09/2006

Hormones (140906)

Enquête publiée dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 14 septembre 2006

Questions à la Une (RTBF) pointe le retour de la «mafia des hormones»

Doit-on se méfier de nos steacks ?

vache«Steack aux hormones : le retour ?» Dans sa livraison de ce mercredi 13 septembre, l’émission d’enquête de la RTBF, «Questions à la une» a jeté un nouveau pavé dans la marre. C’est le milieu des éleveurs de bovins et la qualité de la viande que nous consommons qui sont montrés du doigt. «Onze ans après l’assassinat du vétérinaire Karel Van Noppen, la mafia des hormones a retissé sa toile. Des engraisseurs utilisent des produits de plus en plus difficiles à détecter. Les trafiquants ont recours à la chimie moléculaire… Chiffres à l’appui, le nombre d’échantillons positifs aux hormones, saisis par la police fédérale au cours d’opérations de contrôle dans l’élevage et l’engraissement des taureaux a doublé en an. Plus d’un bovin sur 10 serait traité aux hormones», accusait notamment la journaliste Marie-Pierre Deghaye. Y-a-t-il vraiment une recrudescence du recours à des produits illicites par les engraisseurs de bovins? En tant que consommateur, faut-il s’alarmer ? Pour répondre à ces questions, nous avons rencontré Jan Van den Boeynandts et Philippe Robaer, deux policiers spécialisés dans la lutte contre la mafia des hormones. Mais aussi un scientifique : Guy Maghuin-Rogister est professeur d’analyse et toxicologie des denrées alimentaires à la Faculté de Médecine Vétérinaire de l’Université de Liège. Sa spécialisation : l’analyse des résidus et contaminants et la mise au point de nouvelles méthodes de détection en particulier des résidus d’hormones chez le bétail à l’engrais et dans les produits à base de viande.

 

Depuis juillet 1985, une loi spécifique interdit aux éleveurs et engraisseurs de bétail actifs en Belgique l’utilisation d’hormones de croissance (1). Une prohibition qui, quatre ans plus tard, a été étendue à tous les Etats membres de l’Union européenne. « Ce fut là une sage application du principe de précaution. Si l’on s’interroge encore sur la nocivité pour la santé humaine de certaines hormones, d’autres sont déjà réputées cancérigènes. La recherche scientifique à cet égard continue », explique le professeur Guy Maghuin-Rogister. Mais, comme vient de nous le rappeler le reportage de «Question à la une», cette prohibition a tout de suite causé un trafic de ces produits devenus frauduleux. Le plus inquiétant, à en croire notre consoeur Marie-Pierre Deghaye, c’est qu’après le reflux qui a suivi l’assassinat du vétérinaire Karl Van Noppen par la mafia des hormones au milieu des années ’90 (ndlr : lire encadré) il y aurait depuis peu une recrudescence de cette forme de criminalité. «Chiffres à l’appui, le nombre d’échantillons positifs aux hormones, saisis par la police fédérale au cours d’opérations de contrôle dans l’élevage et l’engraissement des taureaux a doublé en an», révélait notamment le magazine d’investigation de la RTBF.

 

«Même s’il font plus rarement la une de l’actualité, les trafiquants d’hormones sont toujours bien actifs», confirment en chœur Jan Van den Boeynandts et Philippe Robaer, respectivement commissaire et inspecteur principal à la «Cellule Nationale Hormones» de la Police fédérale. «Rien qu’en 2005, 127 contrôles fait chez des engraisseurs et autres marchands d’aliments se sont révélés positifs. Cela double en effet le score de l’année précédente». Inquiétant ? « Il ne faut certainement pas minimiser la portée de ces chiffres. Ils démontrent que les contrôles de l’AFSCA (Agence fédérale pour la sécurité de la chaîne alimentaire) et nos enquêtes policières sont plus que nécessaires. Mais, dans le même temps, il faut replacer ces données dans leur contexte» expliquent ces flics spécialisés. «2005 a été une année faste : en ayant abouti dans deux gros dossiers, notamment celui d’un grand marchand d’aliments pour bétail qui vendait des épices pour animaux provenant d’Espagne. Ce complément alimentaire avait été «amélioré» la dexaméthasone. Grâce à cette découverte, on a pu cibler plus précisément nombres de contrôles dans les exploitations où l’on avait recours – parfois de bonne foi - à ce complément alimentaire. Rien que dans cette affaire, une quarantaine de personnes ont été prises. Ce sont ces investigations fructueuses qui expliquent pour une grande partie le  gonflement spectaculaire des statistiques.»

 

Le professeur Maghuin-Rogister se veut encore plus rassurant : « Lorsque l’on évoque un doublement des contrôles positifs, c’est un peu paniquant pour la population. Mais il faut voir de quels chiffres on parle. On est donc passé de 0,5 à 1% de contrôle positifs ? Fort bien, mais cela  reste donc très marginal. Il faut comparer ces données avec la situation que l’on connaissait encore au milieu des années ’90, avant l’assassinat du Dr Van Noppen (Ndlr : lire encadré). A l’époque, on était à 60 ou 70% d’utilisation frauduleuse d’hormones dans les fermes ! Et il avait environ 30% de positifs à l’abattoir. C’était des données catastrophiques qui n’ont rien à voir avec celles que les contrôles actuels révèlent...»

 

«Une course-poursuite sans fin»

 

Tout va-t-il donc pour le mieux dans le monde de la viande ? «Loin s’en faut ! Ne me faites pas dire cela», rétorque le professeur Maghuin. «Il y a toujours des dealers d’hormones de croissance et il y a toujours des clients.» Dans quelles proportions ? Il y a quelques semaines, Johan Sabbe, le magistrat gantois qui coordonne la lutte contre la mafia des hormones au niveau national, lançait une estimation dans un quotidien du nord du pays : 10% des bovins pourraient être actuellement traités aux hormones! Le conditionnel est cependant de rigueur car, de fait, personne n’est en mesure d’évaluer exactement l’ampleur du trafic.

 

En cause? L’ingéniosité sans limite de la mafia des hormones qui dispose de laboratoires assez performants pour mettre régulièrement au point des produits indétectables. « Il y a une partie des molécules qui échappent aux contrôles tels qu’ils sont organisés actuellement », confirme le professeur Maghuin. « Cela se passe exactement comme dans le domaine du dopage sportif. Certains athlètes dopés passent parfois à travers les contrôles simplement parce qu’on n’a pas encore trouvé le moyen de les confondre. Dans le cadre de l’engraissement animal aussi, il nous faut compter sur le savoir-faire scientifique et technique très poussé de nos laboratoires pour démasquer les permanentes innovations des trafiquants. C’est une course-poursuite sans fin », précise le commissaire Van den Boeynants.   

 

Les tendances du moment ? En termes de produits, il y a un peu de tout. L’année dernière, les contrôles positifs dans les exploitations ont mis en évidence l’utilisation d’environ 25 substances hormonales. Pas moins ! Et rien que leur nom fait déjà peur : fluoximestérone, algestone acétophénide, acétate de chlortestostérone… Il y a aussi les prohormones, soit des produits de synthèse qui ont pour vocation de favoriser le développement d’hormones naturelles chez l’animal. A charge ensuite pour les contrôleurs de démontrer à l’aide de test de laboratoire complexes que l’animal a été bel et bien été «poussé». Le mode d’administration évolue lui aussi : pratiquement fini la seringue. Aujourd’hui les fraudeurs utilisent notamment des implants qui proviennent essentiellement des Etats-Unis (Ndlr : pays où l’usage des hormones dans l’engraissement est toléré). « Ceux-ci sont introduits dans l’oreille et n’y laissent qu’une petite cicatrice quasiment indétectable. Les hormones synthétiques qu’ils contiennent se transforment ensuite en hormones naturelles », détaille par exemple le dernier rapport de la Cellule nationale Hormones. Une affaire déjà évoquée plus haut, celle des « épices espagnoles » traduit aussi la vogue actuelle pour les compléments alimentaires « améliorés ».

 

Réseaux internationaux

 

Et il n’y a pas que les produits qui se perfectionnent sans cesse. Dans ses enquêtes «hormones», la police fédérale est confrontée à une criminalité de plus en plus performante. C’est encore le dernier rapport de sa «Cellule Hormones» qui en témoigne : «Le caractère international d’organisations véreuses et leur expertise prouvent clairement qu’il s’agit de criminalité organisée. Le lien qui existe entre des organisations criminelles et des activités légales nécessite des techniques de recherches spéciales». Un précédent rapport, publié celui-là en 2003 était encore plus clair : «Les personnes soupçonnées de trafic d’hormones ont mis en place des structures commerciales (…) Il peut s’agir d’une ou plusieurs entreprises, d’une pharmacie, d’un cabinet de vétérinaires, de sociétés dans l’immobilier… Ces organisations se procurent une couverture tout à fait légale pour poursuivre plus aisément leurs activités (…) En fait, le commerce illégal de produits dopants pour l’homme, le trafic d’anabolisants pour chevaux, la fraude dans le secteur de la viande et aux produits pharmaceutiques sont souvent liés».

 

Une vraie mafia donc. Avec qui à la tête de la pyramide ? Sur le territoire belge, les enquêteurs de la cellule «Hormones» nous disent recenser dans leurs dossiers une bonne dizaine de «gros dealers» d’hormones. Il s’agit le plus souvent de récidivistes dont l’activité s’insère dans des réseaux internationaux. Et d’évoquer à titre d’exemple un dossier français qui a récemment impliqué certains de nos compatriotes. Il visait une exploitation d’engraissement qui comportait plusieurs établissements. Dans cette affaire, les bêtes étaient françaises mais leurs hormones de croissance provenaient de Suisse et de Belgique. Les gains illégaux de cette activité ont été estimés à 1.000.000 d’euros par an ! Et bien sûr, c’est là que se situe le mobile du crime : un bovin traité pouvant rapporter jusqu’à cinq cent euro de plus…

 

Alors, combien d’engraisseurs cèdent-ils à la tentation ? «Certainement pas une majorité ! Beaucoup d’entre eux ont pris conscience que s’ils jouaient à ce jeu-là, cela décrédibiliserait leur secteur d’activité. Les consommateurs ne veulent pas d’hormones dans leur viande. Si ces derniers devaient constater qu’une fraude de grande ampleur était mise en œuvre, les engraisseurs auraient beaucoup à perdre. En plus, les sanctions sont vraiment dissuasives. Il y a par exemple le statut H : soit l’interdiction de vendre du bétail pendant un an et le risque de destruction d’une partie du cheptel à l’engraissement. A cela s’ajoute aussi les amendes et les éventuelles sanctions pénales. On est donc plutôt confronté à un petit noyau dur de fraudeurs», veux-t-on croire tant dans le chef des enquêteurs de la police fédérale que du côté du professeur Maghuin. Lequel conclut sur une considération qui devrait nous inviter à consommer notre blanc-bleu-belge sans trop de scrupules : « Je vous assure donc que la viande que l’on mange actuellement est incomparablement plus saine que celle d’il y a dix ou vingt ans ! A l’époque, certains engraisseurs y allaient très franchement avec les hormones. La législation, les contrôles et les attentes des consommateurs n’étaient pas ce qu’ils sont aujourd’hui. Honnêtement, à l’heure actuelle, les gens devraient bien plus s’inquiéter de veiller à leur équilibre alimentaire pour préserver leur santé que de se préoccuper des éventuels résidus d’hormones qu’il y aurait dans leur viande ». Pas trop de frites donc avec votre steack. Et un peu de salade s’il vous plait !

 

(1) : Auparavant, l’utilisation d’hormones constituait déjà une infraction à la loi de 1921 sur l’usage de drogues mais une réelle politique de contrôle et répression dans le secteur de l’engraissement n’était pas mise en œuvre.

 

Trois balles à bout portant…

Le 20 février 1995, il est aux environ de 20 heures 15 lorsque l’inspecteur vétérinaire Karel Van Noppen est froidement abattu à deux pas de son domicile de Wechelderzande, en Campine anversoise. Trois balles dans le corps. Tirées à bout portant. Depuis 1988, Van Noppen faisait partie de la «Cellule Hormones» créée spécialement par la défunte Inspection vétérinaire (IEV) et il était déterminé à mener ses enquêtes jusqu’au bout. Devenu l’ennemi n°1 de la «mafia des hormones», il avait reçu plusieurs menaces et il les prenait très au sérieux : quelques jours avant son assassinat, il avait fait augmenter son assurance-vie. Au bout d’une instruction longue de plusieurs années, quatre hommes ont été condamnés à de lourdes peines de prison par la Cour d’assise d’Anvers : 25 ans pour Albert Barrez (l’exécutant), Carl De Schutter (l’organisateur) et Germain Daenen (l’intermédiaire) et la perpétuité pour l’éleveur de bétail Alex Vercauteren (le commanditaire). L’inspecteur dérangeant avait fait l’objet d’un «contrat» pour 15.000 euros. Si la mort de ce père de deux enfants a été le détonateur d’un renforcement drastique de la lutte contre l’utilisation d’hormones dans l’élevage bovin, onze ans plus tard, le combat contre les trafiquants est loin d’être définitivement gagné… Et il reste toujours périlleux pour les contrôleurs de l’AFSCA  et les policiers qui se rendent sur le terrain. Dans son rapport d’activité 2005 qui sera prochainement rendu public, la «Cellule nationale Hormone» relate ainsi que «l’année dernière, une menace très concrète et grave a été proférée contre deux fonctionnaires de police à la suite d’une enquête judiciaire. Ceux-ci ont du bénéficier de mesures de protection particulières pendant une période assez longue». «C’est vrai qu’il y a des menaces mais on n’est pas non plus à Chicago du temps de la prohibition», explique l’inspecteur principal Robaer. «Les personnes impliquées dans ces trafics ont visiblement compris qu’il était contraire à leurs intérêts de se lancer dans des aventures sanglantes comme celle qui a conduit à l’assassinat du Dr Van Noppen. Aujourd’hui, les contrôleurs sont essentiellement confrontés à de la violence verbale, voire à des formes légères de violence physique et de vandalisme (rayures sur les véhicules, pneus crevés). Entre 1996 et 2005, la police fédérale a tout de même répertorié quelques 180 menaces faites à des contrôleurs et à des policiers…    

 

 

 

 

 

 

15:46 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

27/07/2006

Assassinat de Nathalie et Stacy (130706)

Enquête publiée dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 13 juillet 2006

Quelques jours avant la libération d’Ait Out, un expert psychiatre l’avait écrit :

«Je pense qu’il reste potentiellement aussi dangereux qu’au premier jour»

 

Toujours présumé innocent au moment de boucler cette édition de Ciné-Télé Revue (lundi 10 juillet), Abdallah Ait Out n’en restait pas moins le suspect numéro 1 dans le cadre de l’enquête sur les assassinats des petites Nathalie et Stacy à Liège. Qui est vraiment ce récidiviste ?  Dans quelles conditions a-t-il été interné –plutôt condamné à une peine de prison- après un odieux viol d’une jeune fille de 14 ans en 2001 ? Quelles sont les circonstances qui ont conduit à sa remise en liberté, fin 2005 ? Un risque inconsidéré pour la société a-t-il été pris en relâchant un tel individu dans la nature ? Ces questions sont au centre du débat politique et médiatique depuis plusieurs semaines. Ayant pu avoir accès à tous les rapports d’expertise psychiatrique d’Abdallah Ait Out, nous y répondons largement. Les documents que nous révélons cette semaine donnent des éclairages inédits sur le parcours de vie de l’inculpé lequel affirme, parmi d’autres choses, qu’il a été lui-même victime d’abus sexuels répétés durant son enfance. Mais surtout, ces pièces inédites laissent à penser qu’Abdallah Ait Out n’aurait pas dû être interné en 2001 et qu’en 2005 le risque de récidive de cette «personnalité anti-sociale avec une importante composante narcissique» (ce qui veut dire «psychopathe» dans le langage des psychiatres) était clairement connu de la Commission de défense sociale, avant qu’elle le libère. Dans les pièces sur lesquelles elle a fondé sa décision, elle disposait notamment les informations suivantes : le 28 octobre 2004, 1 an avant sa remise en liberté, trois médecins du Centre de défense sociale de Paifve ont signé collégialement un rapport dans lequel on pouvait lire : «Nous restons persuadés de la prégnance des traits anti-sociaux de la personnalité du sujet et du risque de récidive». Le 10 octobre 2005, quelques jours à peine avant la libération d’Ait Out, l’expert psychiatre Pierre Lux écrivait dans un autre rapport : «Je pense qu’il reste potentiellement aussi dangereux qu’au premier jour». Pourquoi alors l’a-t-on alors relâché ? La Commission de défense sociale n’avait pas vraiment le choix… Récit d’une histoire de fou. Avec la mise en évidence d’un échec collectif après lequel tout le monde pourra prétendre avoir eu raison et avoir fait son boulot dans les règles tout en  renvoyant la balle vers d’autres intervenants. Une histoire bien belge en définitive… Qui mériterait une commission d’enquête parlementaire pour que de tels errements ne puissent plus se reproduire.  

 

Dix mars 2001, il est environ 9 heures du matin. Christine H., une jeune fille de 14 ans promène son chien à proximité immédiate de son domicile à Grâce-Hollogne. Elle entend une voiture qui ralentit lorsqu’elle arrive à sa hauteur. Dans un premier temps, l’homme qui est à bord lui demande son chemin. Alors qu’elle lui inscrit quelques indications sur un bout de papier, le conducteur la frappe à la tête avec une pierre. Ensuite, il essaye de la faire monter à bord du véhicule mais la victime résiste. L’agresseur se fait alors plus menaçant : terrorisée et sans défense, Christine comprend qu’elle a intérêt à obéir si elle ne veut pas encore être frappée. Alors qu’elle entre dans la voiture, l’homme lui demande son âge et, semblant bien connaître les lieux, il prend la direction d’un petit chemin. Lorsque l’auto s’immobilise, le pervers déshabille sa victime complètement, il se déshabille lui aussi, il abaisse le siège où se trouve sa proie et il l’a viole. Ensuite, il l’a laisse se rhabiller et il lui donne une cigarette. Alors que la victime parvient à s’enfuir, la voiture redémarre. Christine H. court à perdre haleine pour trouver refuge dans la première maison qu’elle rencontre. L’occupant des lieux prévient aussitôt la police…

 

Un mois plus tard, le 9 avril 2001, Christine H. consulte un fichier photos de personnes déjà connues de la justice pour des faits de mœurs dans les locaux de la police; Elle reconnaît formellement un certain Abdallah Ait Out, né à La Hestre, le 23 juillet 1967. Pour la justice le suspect désigné par la victime de Grâce-Hollogne est déjà l’un de ses vieux «clients». Sa première condamnation remonte à 1988, époque où il était âgé de 21 ans : 6 mois de prison pour usage et détention de stupéfiants. En 1991, il prend encore une fois six mois pour des faits de coups et blessures. Ensuite les condamnations se succèdent : 8 mois (sursis pour la moitié) pour coups et blessures, le 30 juin 1994. 5 ans (sursis pour un an) du chef de viol et d’attentat à la pudeur sur mineur d’âge le 20 décembre 1994 : il s’agit du viol de sa nièce Nadia E. dont Ciné-Télé Revue a publié le témoignage dans son édition du 29 juin 2006. 1 mois, le 28 octobre 1996 du chef du roulage. 15 jours, le 6 juin 1997 du chef de roulage. 8 mois ferme le 11 février 1999 du chef de vols qualifiés, vol et grivèlerie. Depuis 1988, Ait Out a aussi bénéficié de deux périodes de libérations conditionnelles, toutes deux révoquées pour non respect des conditions ou/et commission de nouveaux délits rapidement après sa remise en liberté.

 

Le 23 avril 2001, Abdallah Ait Out est enfin interpellé par les policiers qui ont eu du mal à le trouver parce qu’il se cachait. Sur les raisons de cette cavale, Abdallah Ait Out expliquera que cela n’avait rien à voir avec le viol de Christine H. ; Que s’il se cachait c’était parce qu’il craignait d’être arrêté pour un fait bien plus mineur. A savoir ? Le non respect des conditions de sa liberté conditionnelle : il ne fréquentait plus depuis un certain temps le centre de santé mentale qui était chargé de son suivi… Un scénario que ressemble étrangement à celui que l’on retrouve aujourd’hui dans le dossier «Nathalie et Stacy». Ait Out affirme que s’il s’est volatilisé après l’enlèvement et l’assassinat des petites liégeoises, ce n’est pas parce qu’il était impliqué dans cette affaire mais parce qu’il craignait d’avoir des ennuis pour des faits mineurs de grivèlerie et de vol.

 

Ce qui se passe ensuite dans l’affaire de 2001 fait aussi penser à la récente actualité. Confronté au fait que sa victime le désigne formellement comme l’auteur des faits, Abdallah Ait Out… nie tout en bloc. «C’est faux, cette fille est folle», déclare-il en substance. Il est néanmoins inculpé pour le viol de Christine H. par le juge d’instruction Closon et placé sous mandat d’arrêt. En prison, Abdallah Ait Out maintient ensuite ses dénégations pendant plusieurs semaines : révolté, il jure qu’il est totalement innocent ! De «mauvaise humeur», - ce qui est logique à ce moment puisqu’il a adopté la posture de l’innocent injustement accusé - il refuse un premier entretien avec l’expert psychiatre Walter Denys qui a été désigné pour procédé à son «examen mental»…

 

Mais le 18 juin 2001, on assiste à une vraie volte face. Abdallah est réauditionné à la lumière des résultats de tests ADN prouvant formellement qu’il est bien l’auteur du viol de Christine. A partir de ce moment précis, il avoue… Prouvant par là même qu’il est loin d’être un débile mental, Abdallah prend aussitôt un autre axe de défense pour tenter d’échapper à la prison. Et cela va très bien fonctionner! A partir de sa réaudition du 18 juin 2001, il admet désormais les faits mais, dit-il, le jour du viol de Christine H., il ne savait pas ce qu’il faisait parce qu’il était sous l’influence d’un mélange détonnant d’alcool et de drogue (cocaïne, extasy). D’ailleurs, prétend alors Ait Out, il ne se souvient que très mal de ce qui s’est passé, tout au plus «quelques images» lui reviennent en tête…

 

 «J’ai tout nié. Je ne me retrouvais pas dans ma tête»

 

Immédiatement après ces aveux, l’expert psychiatre Walter Denis parvient lui aussi à obtenir la «collaboration» de l’inculpé. Dans le rapport qu’il signe en date du 23 juin 2001, le Dr Denys relate avec précision une partie de l’entretien qu’il a avec Abdallah Ait Out :

 

« - (…) Pourquoi êtes-vous en prison ?

-          Pour viol. J’avais bu et pris de la cocaïne, dix grammes au moins… et de l’ecstasy. Je ne me rappelle pas tout : juste quelques images.

-          Lesquelles ?

-          J’ai été à Huy avec une voiture, oui, une voiture volée. Et puis j’ai poussé une fille dans la voiture ; elle était jeune mais je ne saurais pas la reconnaître.

-          Vous la poussez dans la voiture…

-          Oui, à cause de la drogue ; je me suis réveillé sur un palier dans un building et une femme m’a dit que je ne pouvais pas rester là.

-          Où était-ce ?

-          Du côté de Jemeppe. Je suis parti et j’ai dormi plus qu’une journée et une nuit.

-          Et la voiture ?

-          Je ne sais pas où je l’ai laissée. Pendant 36 heures, j’ai des trous. J’avais été dans des dancings. J’ai pris de la coke et de l’XTC.

-          Combien d’XTC ?

-          Je ne sais pas : je buvais du whisky…

-          Vous avez dormi 24 heures.Où ?

-          Chez mon père.

-          On vous a arrêté plus tard ?

-          Oui, le 24 avril seulement. J’ai tout nié : je ne me retrouvais pas dans ma tête. On m’a interrogé il y a quelques jours et j’ai admis, enfin, ce que je sais. J’avais demandé un test ADN et on l’a fait : il est positif. Je sais maintenant que c’est bien moi !

-          Vous n’avez pas de souvenir de la fille ?

-          Je me revois couché sur elle mais c’est tout.

 

Un élément est particulièrement frappant dans cette audition d’Abdallah Ait Out : à aucun moment, il n’assume réellement ses responsabilités par rapport à l’acte qu’il a commis. Certes, il ne peut nier les faits mais dans son discours c’est la drogue et l’alcool qui sont les vrais accusés, ce sont ces substances qui l’ont poussé, malgré lui, à commettre l’irréparable. Une défense osée qui pourrait malheureusement inspirer ces trop nombreux chauffards qui tuent des enfants sur les routes en roulant en état d’ébriété. «Ce n’est pas moi, Monsieur le Juge. C’est l’alcool. Je ne savais plus ce que je faisais»… Car pour Abdallah, cela va marcher. Le docteur Walter Denys conclut qu’ «au moment des faits qu’il a commis, le prévenu ne se trouvait ni dans un état grave de débilité mentale ou de déséquilibre mental, mais bien dans un état de démence qui lui a enlevé le contrôle de ses actes». Et le médecin ajoute même qu’ «actuellement son état est le même». Traduction : Abdallah Ait Out ne doit pas rester en prison, il peut échapper à un procès pour prendre directement un billet à destination d’un Centre de défense sociale.

 

«J’en ai marre de mes conneries mais je les fais sans le savoir en plus »

 

Ce rapport du docteur Walter Denys est relativement bref. Le médecin y fait notamment état de quelques éléments biographiques : très jeune Abdallah aurait été victime d’abus sexuels intrafamiliaux (lire encadré), il a aussi connu d’importantes difficultés scolaires : «Il a fait les primaires jusqu’à la troisième années puis est passé en accueil et fait six années en enseignement spécial (Trixhes) formation soudure». Le rapport mentionne également le fait qu’Abdallah a été livré à lui-même dès l’âge de 17 ans alors que ses parents sont repartis vivre au Maroc (lire encadré). Le récit que nous fait ce psychiatre de la vie d’Abdallah met en évidence un fil conducteur : Ait Out semble avoir une tendance à commettre des faits dont il ne se souvient plus par la suite. A cet égard, Il met notamment en exergue cette citation à propos de ses trop nombreuses bagarres de café ou de rue : «Oui, j’en ai eu. Je ne me rappelle jamais parce que c’est quand j’ai bu beaucoup. J’ai même reçu trois balles dans les jambes, mais je ne saurais pas expliquer comment». Le psychiatre souligne aussi cette autre phrase d’Ait Out : «J’en ai marre de mes conneries mais je les fais sans le savoir en plus. C’est la coke et l’ecstasy».

 

Le docteur Denys en arrive ensuite à décoder le viol commis par Abdallah de la manière suivante : après avoir subi des abus sexuels dans son enfance qui ont laissé des traces (ndlr : mauvaise image de lui-même) et ensuite de longues périodes d’emprisonnement pour des délits divers, l’intéressé aurait aussi mal vécu sa libération à partir de juin 2000. Pourquoi ? Parce que durant celle-ci «il se voit de manière répétitive soupçonné de nouveaux délits» par la police. Cela l’aurait angoissé et «déstabilisé» au point qu’il ait développé un sentiment de persécution, ce qui l’aurait conduit à boire et à consommer des drogues qui l’aurait encore plus déstabilisé. Conclusion de l’expert : «Je pense qu’en temps normal, c’est-à-dire en dehors du contexte psychologique que vivait le prévenu et en l’absence des effets de divers psychotropes, Ait Out n’aurait pas agi comme il l’a fait. Il ne semble pas être un sujet agressif. Le contrôle de ses actes me paraît dès lors avoir été largement altéré au moment des faits et une prise en charge de longue durée s’avère nécessaire pour éviter de nouveaux comportement indélicats». Objectivement, cette expertise rejoint parfaitement la stratégie de défense d’Ait Out : c’est la drogue qu’il a prise qui l’a mis dans un «état de démence» et si il a pris de la came c’est parce qu’il souffrait. Où comment le bourreau d’une ado violée devient presque une victime…

 

Pour conforter son expertise, le Dr Denys fait appel au psychologue Didier Salah, lequel rencontre également Abdallah Ait Out à la prison de Lantin. Pour rappel, l’expert Denys estimait donc que Ait Out était non seulement dans un état de démence au moment du viol, mais aussi plusieurs semaines après les faits, au moment de son expertise mentale. Mais quand on lit le rapport de M. Salah, rien, absolument rien, ne renvoie à la description d’une personne démente! Ce psy se rend une première fois à la prison de Lantin, le 11 mai 2001. A ce moment, Ait Out n’a pas encore été forcé d’avouer à cause des tests ADN et celui qui joue encore à l’«innocent révolté» refuse de parler au psy en lui «expliquant de manière laconique qu’il souhaite d’abord discuter avec son avocat». Et comme de bien entendu, lors d’une seconde visite du psy, le 29 juin –après les aveux-, Abdallah est dans de toutes autres dispositions : «l’intéressé accepte sans la moindre réticence de participer à l’examen».

 

Le psy a droit aux mêmes évocations que son prédécesseur (abus sexuels, sentiment d’abandon au moment du retour des parents au Maroc etc…) mais ce qu’il note ne correspond en rien à la description d’un individu en état de démence : «Le niveau intellectuel est normal. M. Ait Out maintiendra son attention sans difficulté, et évoquera des souvenirs anciens et récents de manière suffisamment précise. Seule la scène des faits qui lui sont reprochés serait mal engrammée et accessible à la remémoration que par flash. Le contenu du discours est cohérent, sans fuite des idées ni évocation de conviction délirante. (…) L’intéressé comprend et raisonne de manière adéquate et son vocabulaire et sa syntaxe sont de bonne qualité. (…) On ne peut observer aucun signe susceptible d’évoquer une détérioration des fonctions mnésiques, du langage (…) On n’observe pas de manifestation d’angoisse. (…) Son attention et son état de conscience apparaîtront tout à fait normaux pendant l’examen.». Alors que rien dans ce rapport ne corrobore cet «état de démence» qui, selon le docteur Denys, justifiait l’internement d’Ait Out, son collègue Salah –par confraternité avec celui qui lui a commandé le rapport ?- conclut de manière identique à son collègue : «L’intéressé devrait bénéficié d’une prise en charge médico-psycho sociale au long cours». Autrement dit, il faut l’interné plutôt que de le juger et de l’envoyer en prison.

 

«Je suis sûr que je suis plus traumatisé que la fille, sûr à cent pour cent !»

 

Pourtant, ce rapport Salah comportait déjà bien des indices d’une éventuelle psychopathie d’Abdallah Ait Out. Un psychopathe ou «personnalité anti-sociale» dans le langage actuel des psychiatres répond à plusieurs critères clairement identifié dans la littérature scientifique. Si l’on se réfère par exemple au DSM IV, un ouvrage connu de tous les psy et qui résume les critères diagnostiques de différents troubles mentaux, la psychopatie se définit comme un «mode général de mépris et de transgression des droits d’autrui qui survient depuis l’âge de 15 ans, comme en témoignent au moins trois des manifestations suivantes :

 

-          (1) Incapacité de se conformer aux normes sociales qui déterminent les comportements légaux, comme l’indique la répétition de comportements passibles d’arrestation ;

-          (2) Tendance à tromper par profit ou par plaisir, indiquée par des mensonges répétés, l’utilisation de pseudonymes ou des escroqueries ;

-          (3) Impulsivité ou incapacité à planifier à l’avance ;

-          (4) Irritabilité ou agressivité, indiquées par la répétition de bagarres ou d’agressions ;

-          (5) Mépris inconsidéré pour sa sécurité et celle d’autrui ;

-          (6) Irresponsabilité persistante, indiquées par l’incapacité répétée d’assumer un emploi stable ou d’honorer des obligations financières ;

-          (7) Absence de remords, indiquée par le fait d’être indifférent ou de se justifier après avoir blessé, maltraité ou volé autrui.

 

­Il va de soi qu’il est extrêmement rare qu’un psychopathe collectionne les 7 critères ici définis. Même un personnage comme Marc Dutroux qui a été qualifié de grand psychopathe pendant son procès d’Arlon échappait par exemple au critère (3) puisqu’il planifiait ses enlèvements d’enfants en effectuant divers repérages. Il y en tous cas une chose sur laquelle l’immense majorité des psychiatres sont aujourd’hui d’accord : dans l’état actuel des connaissances scientifiques, les psychopathes ne sont pas des «malades qui peuvent être soignés» par des médicaments ou par des thérapies analytiques. La structure psychique qui est la leur est présente dès l’enfance et si elle a le malheur de s’installer dans les débuts de l’âge adulte –ce qui n’est pas systématique pour certains sujets qui semblent présenter des signes de psychopathie pendant l’enfance-, aucun moyen curatif n’a encore été trouvé pour la modifier. Par conséquent, la place de telles personnalités anti-sociales n’est pas en «Centre de défense sociale». D’abord parce que les médecins qui s’y trouvent ne peuvent rien pour eux d’un point de vue thérapeutique. Ensuite, parce que ces «patients» un peu particuliers ont une tendance à instrumentaliser et à manipuler les vrais malades et débiles mentaux qui se trouvent dans ces centres (organisation de trafics divers, abus sexuels etc…). Le contrôle de ces psychopathes implique alors un surcroît considérable de travail qui n’a dès lors plus que des enjeux de sécurité comme seule finalité. Outre quelques exceptions de plus en plus rares et de plus en plus contestées, les experts psychiatres laissent donc actuellement les psychopathes dans le circuit judiciaire classique (jugement, condamnation avec une éventuelle mise à disposition du gouvernement pour retarder au plus loin une éventuelle sortie, prison).

 

Ces précisions étant faites, nous pouvons maintenant revenir au cas Ait Out et à ce rapport du psychologue Salah. Bien qu’il épouse finalement les conclusions du Dr Denys (internement), son exposé rencontre parfaitement en certains points les critères de psychopathie décrit dans le DSM IV :

 

«Il semble bien que les dernières années se soit caractérisées par une déstructuration de son mode de vie : accumulation d’actes délictueux et consommation de divers toxiques de manière anarchique» (Critères 1 et 5)  

 

«Lorsque l’on évoque les faits, il fait état de pertes de mémoire, affirmant ne plus se souvenir que de flash. Il invoque sa consommation d’alcool et de toxiques, et assure qu’il se trouvait alors dans un état inhabituel, où son sens des réalités était perturbé. Il affirme ne pas se reconnaître dans les faits, et se dit même convaincu d’en souffrir plus que la victime elle-même. Ce qui illustre un sens de l’empathie pour le moins déficient» (Critère 7). A cet égard, le psychologue cite aussi Ait Out dans une autre partie de son rapport : «Je suis sûr que je suis plus traumatisé que la fille, sûr à cent pour cent !»

 

A l’époque, ces indices de psychopathie n’interpellent personne et, dès le 6 août 2001, le parquet de Liège se range derrière l’expertise du Dr Denys pour constater que «l’inculpé se trouvait au moment des faits en état de démence, le rendant incapable du contrôle de ses actions, qu’il se trouve actuellement dans le même état et qu’il constitue un danger pour la société». Conséquence logique, le ministère public requiert l’internement immédiat d’Abdallah Ait Out. C’est aussi la décision qui est prononcée par la chambre du conseil du tribunal de 1ère instance de Liège, le 12 septembre 2001. Ait Out reçoit donc son billet pour l’internement psychiatrique. Et à lire ce qu’il avait déclaré, quelques jours plus tôt, au psychologue Salah sur ses conditions de détention à Lantin, il doit alors être très heureux d’échapper à la prison : «Je reste dans ma cellule ; je reçois des menaces de partout, des surveillants et des détenus. Je ne veux pas aller au huitième (ndlr : section des délinquants sexuels), je veux être normal. Je n’ai pas peur des autres, même s’ils viennent à vingt. Je ne veux pas être mis avec les pédophiles. Je n’ai pas peur d’être tué, dans ma tête, je suis déjà mort».

 

 «Je ne peux être d’accord avec son internement»

 

Fin du premier acte. Abdallah Ait Out entame son parcours d’ «interné» par l’annexe psychiatrique de Lantin. Et très rapidement, les médecins qui ont à connaître de son cas estiment qu’une grosse erreur a été commise en leur envoyant ce type qui est sensé être «dément». D’une part, pour eux il ne l’est pas du tout mais en plus ils ont immédiatement la conviction d’avoir à faire à un psychopathe qui a berné les experts judiciaires. Dans les documents que nous avons pu découvrir au cours de nos investigations, il y a notamment cette «note confidentielle» rédigée par le docteur Michel Bataille dès le 5 novembre 2001, soit moins de deux mois après la décision d’internement. Elle est tout à fait explicite :

 

«Concerne : Ait Out Abdallah (…) interné, séjournant actuellement à l’annexe psychiatrique de Lantin. Il s’agit de la part de l’intéressé d’un viol crapuleux sur la personne d’une mineure d’âge de moins de 16 ans, avec violence, ruse et menaces. L’individu est par ailleurs en récidive légale. L’intéressé dit ne pas se souvenir du tout des faits. Il semble avoir commis cet acte odieux sous l’influence de cocaïne et d’ecstasy. En dehors du contexte de la drogue, l’intéressé se montre parfaitement normal, et il se retranche derrière la consommation de drogue pour justifier ou se défendre des faits commis. Pendant tout l’entretien avec lui, il ne fait jamais allusion à sa ou à ses malheureuses victimes. L’intéressé me paraît posséder un noyau psychopathique et de ce fait je ne peux être d’accord avec son internement. Je pense que Ait Out aurait bénéficié beaucoup mieux d’une lourde peine. Je ne vois pas d’ailleurs ce que nous allons pouvoir faire pour lui en défense sociale, mais ceci sera pour plus tard… En tous cas pour l’instant, il séjourne sans heurt à l’annexe, il n’a pas de traitement, n’en demande pas et vraiment on ne voit pas ce qui est à soigner au sens strict du terme. Toute analyse comme celle du psychologue expert (ndlr : Walter Denys) renvoyant à des explications de type analytique dans l’histoire personnelle est à mon avis obsolète par rapport à l’évidence des faits, à leurs récidives et surtout à leurs réalisation sous l’emprise de la drogue. Si on se met à interner tous délits quelconques sous l’effet de la drogue, on pourra multiplier à l’infini les établissements de défense sociale.»

  

«La dangerosité sociale reste entière»

 

Le 29 mai 2002, Abdallah Ait Out dépose ses valises au centre de défense sociale de Paifve. Un lieu où il ne recevra jamais la moindre médication puisque cela ne sert à rien. Moins d’un an plus tard, le 14 mars 2003, il reçoit l’autorisation de participer à des «sorties en groupes et accompagnées». Les médecins qui accèdent à ce souhait de leur «patient» notent cependant dans un rapport confidentiel que l’intéressé à «un important émoussement affectif et une froideur émotionnelle» : «Par rapport aux faits, il apparaît sur la défensive, fuyant soigneusement toute tentative de confrontation ; la gravité de ceux-ci est minimisée ; ils se seraient d’ailleurs selon lui, toujours passés sous l’influence de substance psychoactives et dès lors toute responsabilisation semble difficile.»

 

Le 26 septembre 2003, Ait Out fait l’objet d’un nouveau rapport psychiatrique au Centre de défense sociale de Paifve. Ses examinateurs relèvent une nouvelle fois «des traits de personnalité psychopathiques s’exprimant par la prédominance de l’agir sur la mentalisation, l’impulsivité, la difficulté à utiliser constructivement les expériences antérieures, l’instabilité affective, l’agressivité, le recours au toxiques (…) Du point de vue du D.S.M. IV, sur l’axe 2, Monsieur Ait Out présente un trouble de personnalité antisociale avec des traits narcissiques.(…) Compte tenu de sa personnalité et de ses consommations, la dangerosité sociale reste entière. En outre, il apparaît peu probable qu’une prise en charge psychothérapeutique puisse fournir les garanties suffisantes par rapport à un éventuel risque de récidive».

 

Ce rapport de 2003 mentionne que le fait que «Monsieur Ait Out désirerait (ndlr : déjà !) obtenir une libération définitive via une nouvelle expertise. Il verbalise qu’il se sent actuellement ‘au bout du rouleau’ que la vie en E.D.S est plus difficile qu’en prison parce ‘qu’on est tout le temps face à soi-même’». Confronté à cette demande, les médecins tentent d’évaluer ce qui s’est passé lorsque, dans les années précédentes, Abdallah Ait Out a bénéficié de périodes de liberté conditionnelle. Et ce n’est guère encourageant : «1996 : 2 jours après sa libération, Monsieur Ait Out assiste à une bagarre et reçoit 3 balles perdues dans la jambe. Il est hospitalisé et a des problèmes financiers. Il rompt avec son amie et ne se rend plus au centre de santé mentale. Il recommence à voler et sera à nouveau écroué 7 mois après sa libération conditionnelle. 2000 : 10 mois après sa libération, il est arrêté pour viol. Il a recommencé à boire, à consommer de la drogue et à négliger progressivement ses rendez-vous au centre de santé mentale (…) Les contacts avec l’assistant de justice se sont également dégradés au fil du temps. En 1999, les intervenants (SPS Lantin) soulignaient la remise en question de l’intéressé par rapport à l’échec de sa libération conditionnelle en 1996. Monsieur Ait Out verbalisait son désir de «penser à sa situation de vie affective et professionnelle, avant de sortir et de s’amuser». L’évaluation de la libération conditionnelle prouvera l’inverse. Nous pensons que rien n’a fondamentalement changé : le discours de l’intéressé est identique («je vais travailler, je ne penserai plus à m’amuser, j’ai bien compris… ». En effet, Monsieur Ait Out considère qu’il n’a pas de problèmes. Selon lui «plus rien ne lui fera commettre de nouveaux délits si on lui laisse sa chance»…

 

«Une sortie à l’essai me semble envisageable»

 

En cette fin d’année 2003, les médecins de Paifve constatent donc qu’Ait Out est toujours aussi «dangereux socialement» mais que, dans le même temps, il n’a pas sa place dans leur établissement de défense sociale. L’idée qui sous-tend leur raisonnement est toujours la même : cette personne aurait du faire l’objet d’une peine de prison plutôt que d’un internement où elle ne peut être l’objet d’aucune aide sur le plan thérapeutique. Le désaccord de ces médecins avec l’expertise de Walter Denys qui était à l’origine de l’internement est donc patent. Ce dernier reçoit donc une nouvelle mission qui lui commandée par la commission de défense sociale de Lantin : «déposer rapport décrivant l’état mental actuel de l’intéressé (…) et dire s’il relève encore de la loi de Défense sociale». A cette fin, Walter Denis rencontre Ait Out, le 20 novembre 2003. Le rapport que cet expert produit deux jours plus tard n’est rien d’autre qu’une confirmation de sa première expertise de 2001. Pour lui, c’est évident, tous les autres médecins qui ont rencontré Ait Out ont tort : Abdallah n’est pas un psychopathe.

 

Extrait : «Lorsqu’en 2001, j’avais écarté la notion de personnalité antisociale, c’était au profit d’un trouble essentiellement relationnel lié à une carence affective ancienne et prolongée et à une faible valorisation de l’image personnelle. J’avais en effet relevé les élément suivants fort peu présent dans un contexte de psychopathie : le sujet ressent le besoin de s’étendre sur sa vie personnelle…, une prise en charge à laquelle il dit tenir beaucoup…, destabilisé à cause des soupçons qui pesaient sur lui…, une fort mauvaise image de soi. J’y ajouterai l’état manifestement dépressif avec pessimisme (…) et les sentiments de honte qu’il dit connaître en repensant à deux ans de distance aux faits en cause. Ceci non plus n’est pas compatible avec un fonctionnement psychopathique.». Que recommande le docteur Denys ? «Une sortie à l’essai me paraît pouvoir être envisageable mais si elle survient, elle devra être soigneusement préparée (gestion financière, support psycho-social durable… et organisation de la vie).». A la suite de ce rapport, Ait Out reçoit l’autorisation de la commission de défense sociale d’effectuer des sorties non accompagnées. Le récidiviste est donc déjà en semi-liberté, moins de trois ans après le viol de Christine H.

 

Le 27 janvier 2004, les médecins de Paivfe prennent acte de la contre-expertise du Docteur Denys : «Nous n’avons pas le même avis quant à l’évaluation psychologique et psychiatrique de l’intéressé et nous maintenons nos conclusions (rapport spécialisé du 26 septembre 2003)». 9 mois plus tard, ils se penchent une nouvelle fois sur le cas Ait Out (rapport du 28 octobre 2004) et ils confirment leur analyse de la situation : «En dépit de la dernière décision de la commission de défense sociale (ndlr : autorisation de sorties non accompagnées) et du contenu de la contre-expertise du Docteur Denys, nous restons persuadés de la prégnance des traits antisociaux et psychopathiques de la personnalité du sujet et du risque de récidive («dangerosité sociale… entière»).» C’est aussi un embarras certain qui filtre au travers de ce rapport. D’une part, les médecins confirment leur point de vue sur le fait que «la place de ce sujet en défense sociale nous pose toujours question, entre autre, sur le plan thérapeutique.(…) Nous doutons que la notion de ‘déresponsabilisation’ découlant de la mesure d’internement (maintien de ce statut) puisse contribuer pour Monsieur Ait Out à une ébauche de changement ou de remise en question de ses comportements déviants et délictueux». Mais dans le même temps, la libération d’Ait Out qui se profile à l’horizon leur pose également question : «Rappelons les échecs des mesures de faveurs antérieures au travers notamment de récidives rapides».

 

Pendant ce temps, Abdallah Ait Out continue à préparer sa remise en liberté. Lors de ses sorties, il cherche déjà un appartement et conçoit comme projet de s’installer en région liégeoise. Il obtient aussi l’aval du «Service Epsylon», un service de santé mental situé à Herstal, aux fins d’assurer son suivi lorsqu’il sera libre. Le 2 juin 2005, un assistant social d’Epsylon écrit une lettre au Centre de défense sociale de Paifve : «Nous vous confirmons que nous acceptons de poursuivre le traitement médico-psycho-social entamé avec Mr Ait Out.» Une situation assez surréaliste dans la mesure où Abdallah Ait Out n’a jamais fait l’objet d’aucun traitement à Paifve pour les raisons que nous avons déjà longuement exposées.

 

En parallèle l’avocat d’Ait Out écrit à la Commission de défense sociale pour demander sa libération. Dans la foulée, le 16 juin 2005, Ait Out fait l’objet d’une dernière évaluation psychiatrique à Pfaive. Les médecins de l’EDS maintiennent leur avis : l’intéressé est une personne anti-sociale, un psychopathe dont la dangerosité sociale reste entière et il présente un risque important de récidive. De plus, ils n’affirment pas croire à la validité de l’accompagnement médico-psycho-social dont leur patient pourra bénéficié lors de son éventuelle libération. Mais comme la place d’Ait Out n’est pas non plus en Centre de défense social, les médecins de Paifve entrouvent tout de même la porte à sa libération en conclusion de leur rapport :

 

«Monsieur Ait Out souhaite obtenir de la Commission un accord de principe pour une libération (…) A ce jour, il répond donc aux conditions matérielles minimales relatives au plan de reclassement (occupation, logement, source de revenus et conventions de moyens). Les contre-indications relevées dans nos précédents rapports demeurent, à nos yeux, et sont principalement associées aux traits psychopathique et antisociaux de la personnalité de l’interné et aux risques de récidive. Nous sommes toutefois conscients du peu d’évolution possible pour ce type de profil clinique et de la nécessité de pouvoir envisager, de manière claire et ‘humaine’, les perspectives d’avenir de tout interné»

 

La patate chaude est ainsi transmise en l’état à la Commission de défense sociale près l’annexe psychiatrique de la prison de Namur, laquelle est présidée par Henry Pol Godin (on y trouve aussi un médecin psychiatre, un représentant du parquet de Liège, une avocate). Le 30 juin 2005, cette CDS constate qu’«il résulte du dossier et des débats à l’audience qu’il existe un doute sur l’état mental de l’interné qui pourrait ne plus ressortir à la commission de défense sociale». Pour être fixée sur ce point et trancher les désaccords qui ont opposés l’expert Denys au médecins de Paifve pendant les années précédentes, la CDS donne mission à l’expert psychiatre Pierre Lux «de dire dans un rapport motivé si l’état actuel de l’interné relève encore de la loi de défense sociale (…) en vue de l’examen d’une libération définitive».

 

Dangereux mais pas dément

 

Ce rapport est déposé le 10 octobre 2005 et il est accablant pour Walter Denys. Le docteur Pierre Lux a soumis Abdallah Ait Out au test de psychopathie de Hare et ce dernier a obtenu un score très élevé de 25 points (ndrl : ce qui est un score très élevé). La conclusion de l’expert est claire et nette : «Ni arriération mentale, ni psychose, ni démence (…) On a évidemment affaire à une personnalité anti-sociale, avec une importante composante narcissique». Les traits de psychopathie relevés par ce psychiatre sont extrêmement nombreux : «Loquacité/ Charme superficiel, surestimation de soi, tendance au mensonge pathologique, duperie/manipulation, absence de remords ou de culpabilité, affect superficiel, insensibilité, manque d’empathie, faible maîtrise de soi, apparition précoce de problèmes de comportement, incapable de planifier (long terme + réaliste), irresponsabilité, incapable d’assumer la responsabilité de ses faits et gestes, délinquance juvénile, violation des conditions de liberté conditionnelle, diversité des types de délits commis.»

 

Et les attaques de front contre l’expert Denys se succèdent. On l’a vu au début de cet article, non seulement le premier psychiatre estimait que Ait Out était en état de démence au moment du viol de Christine H. mais, pour lui, il l’était encore trois mois plus tard lorsqu’il avait rencontré l’inculpé à Lantin. Pierre Lux s’inscrit en faux : le contenu de l’entretien entre Denys et Ait Out démontrerait au contraire que l’inculpé était «parfaitement orienté dans le temps et dans l’espace, comprenait bien les questions et n’y répondait jamais à côté. Au moment de l’interview, il n’est certainement pas dément ! »

 

Et le nouvel expert de préciser «qu’Ait Out n’est pas dément non plus au moment des faits. Rien dans les dépositions des uns et des autres ne permet de reconnaître aucun des symptômes de la démence. Par contre, le prévenu s’est comporté comme un parfait psychopathe. La conclusion de l’expert au diagnostic de démence est donc incompréhensible. Le fait que Ait Oud aurait été sous l’effet de l’alcool et de divers psychotropes’ ne justifie en rien le diagnostic de démence, pas plus qu’on n’appellerait dément un automobiliste qui sous l’effet de l’alcool tuerait un piéton. (…) La motivation qui déterminé l’internement de Ait Out était une erreur de diagnostic (…). Le vrai diagnostic de trouble anti-social de personnalité (anciennement psychopathie ou sociopathie) a été négligé par la première expertise».

 

«Potentiellement aussi dangereux qu’au premier jour »

 

A partir de ce constat, le docteur Lux ne peut malheureusement tirer qu’une seule conclusion : que ce soit d’un point de vue légal ou thérapeutique, la place d’un psychopathe tel Ait Out n’est pas dans un Centre de défense sociale mais en prison : «Ait Out ne relève pas de la loi de défense sociale ni maintenant, ni à l’époque de son internement. Cette affirmation repose sur le libellé exact dans cette loi des motifs d’internement. De plus, les éléments de structure de sa personne excluent toute intervention thérapeutique que ce soit, tant médicamenteuse que psychologique. La bonne conduite signalée à l’E.D.S. n’est pas une objection. Elle est seulement l’effet d’un encadrement institutionnel strict sur une personne qui n’a pas de règles intériorisées pour se bien conduire seul. Attention que cet avis n’entraîne aucune affirmation sur la non dangerosité sociale de l’intéressé. Je pense qu’il reste potentiellement aussi dangereux qu’au premier jour. Mais la dangerosité sociale ne suffit pas à elle seule à prononcer un internement. D’ailleurs si cette erreur d’aiguillage n’avait pas eu lieu, il aurait dû purger de lourdes peines de prison, et la société serait pour de nombreuses années encore à l’abri de ses possibles erreurs de conduites».

 

En décembre 2005, la Commission de défense sociale constate donc qu’Abdallah Ait Out ne relève pas de la défense sociale et elle prononce sa libération définitive. Le parquet ne fait pas appel de cette décision. Techniquement, il n’y a aucun reproche à faire : tant pour l’internement en 2001 que pour la libération en 2005, les décisions ont été prises sur base d’avis d’experts reconnus comme tels par la justice. Ces experts eux-mêmes, même si leur avis ont été totalement divergeant, plaideront chacun la bonne foi. N’empêche. Le risque de récidive était clairement identifié et Ait Out était décrit comme dangereux en raison de sa personnalité anti-sociale. Aurait-il fallu alors le libérer à l’essai ? Pas sûr que cela ait tenu la route juridiquement puisqu’en 2005, les dernières expertises estimaient que l’intéressé ne relevait plus de la défense sociale. En plus, nous fait remarquer un juriste, «un interné qui commet un acte pendant une libération à l’essai est toujours considéré comme irresponsable. Dans un tel cas de figure, si ce devait être bien lui le coupable dans l’affaire des petites liégeoises, il aurait une nouvelle fois échappé à un procès pénal.». In fine, on pourrait encore se dire qu’il aurait mieux fallu alors de le laisser séjourner à Paifve. Mais là encore, les avocats d’Ait Out aurait eu beau jeu de contester une telle décision qui aurait été contraire à l’avis d’un expert assermenté qui estimait que ce n’était plus sa place. C’est donc bien en 2001 que l’erreur fatale a été commise dans ce dossier, au moment où Ait Out a été interné plutôt d’aller en prison pour une longue peine.

 

Abdallah Ait Out prétend avoir été lui-même la victime d’abus sexuels

Dans notre précédente édition, nous prenions acte des déclarations qui nous avait été faites par le grand frère d’Abdallah, Mohamed Ait Out. Celui-ci nous laissait entendre qu’il n’y avait pas trace d’un quelconque évènement dans l’enfance de l’assassin présumé de Nathalie et Stacy qui aurait pu le faire disjoncter. Dès lors, nous avions émis une hypothèse à propos du parcours de vie d’Abdallah : «Ce serait donc l’histoire d’un type qui n’a pas souffert et qui a fait souffrir…». Avec une semaine d’investigation supplémentaire, il nous apparaît que c’est fort heureusement que nous avions utilisé le conditionnel. Dans les rapports de psychiatres et de psychologues consacrés à l’intéressé, il apparaît en effet que son enfance et son adolescence n’auraient pas été toutes roses. S’il nous semble incontournable d’apporter ces précisions supplémentaires, on les accueillera aussi avec la prudence qui s’impose puisqu’elles ressortent de confidences faites par Abdallah Ait Out à différents thérapeutes au cours de ces dernières années. En d’autres termes, il s’agit de regards portés sur son passé par une personne qui, selon sa dernière expertise mentale en date est psychopathe doté d’une «tendance au mensonge pathologique» et d’une «incapacité d’assumer la responsabilité de ses faits et gestes». En outre, s’il devait se confirmer qu’Abdallah Ait Out était le ou l’un des coupables des horribles faits commis à Liège, il évident que ses tourments passés, fussent-ils avérés, ne pourraient lui servir de causes d’excuse.

 

1. Victime de faits de maltraitance durant sa petite enfance ?

A ses psychiatres, Ait Out présente son enfance comme difficile, dans un milieu pauvre, et avec un père extrêmement sévère, alcoolique, analphabète et parfois violent. En juin 2001, il déclare à un psychologue : «Quand on faisait des bêtises, il nous mettait dans la cave et nous attachait parce qu’on s’enfuyait pas le soupirail». Plus tard, son père le soutiendra pendant ses ennuis judiciaires lors de divers retour en Belgique.

 

2. Victime d’abus sexuels au sein de sa famille ?

Au cours de plusieurs interrogatoires par des psy, Abdallah Ait Out a fait état d’abus sexuels dont il aurait été victime au sein de sa famille entre ses 4 et ses 17 ans. En juin 2001, il déclare : «Mon enfance a été fort perturbée ; on m’a fait des attouchements depuis que je suis jeune ; j’avais quatre ans quand ça a commencé. Qui ? Des hommes et même des femmes. Oui, certains de ma famille… mais je n’aime pas en parler. C’est pour ça que j’ai tripoté une jeune nièce en 1993, une fille de ma sœur». A d’autres psy, il dira encore : «On me touchait depuis que j’étais tout petit. Je pensais que c’était normal quand j’étais petit, et même après quand j’ai grandi (…) C’est avec l’affaire Dutroux que j’ai compris». A d’autres occasions, Abdallah expliquera avoir victime d’abus sexuels de l’un de ses frères et même de l’une de ses sœurs.

 

3. Livré à lui-même à l’âge de 17 ans.

En 1984, le père et la mère d’Ait Out décident de retourner vivre au Maroc. A l’époque, Abdallah qui a 17 ans et son frère Mustapha qui est d’un an son cadet refusent d’accompagner leur parents. Les deux ados fuguent, ce qui ne reporte pas le départ des parents. Mustapha et Abdallah ressentent alors un profond sentiment d’abandon et ils sont livrés à eux-mêmes. Abdallah Ait Out déclare à cet égard : «Je suis resté dans la rue avec mon frère, on s’est caché, je dormais chez des copains, on travaillait dans un café et on a fini par louer un studio». C’est aussi à cette époque que commence le parcours délinquant d’Abdallah Ait Out.   

 

4. La perte tragique de Mustapha qu’il considérait être son jumeau

Deux ans après le départ de ses parents au Maroc, Mustapha le frère préféré d’Abdallah avec lequel il avait fugué, se tue dans un accident de voiture. Le conducteur avait trop bu. Abdallah était à bord du véhicule. C’est un moment tragique dans son existence. Il considérait Mustapha comme son frère jumeau. Il a notamment déclaré à son égard : «Il était plus jeune que moi mais c’est lui qui pensait pour moi, il était débrouillard, les gens croyaient qu’il était plus âgé que moi d’ailleurs

 

22:51 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Assassinat de Nathalie et Stacy (060706)

Enquête publiée dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 6 juillet 2006

Abdallah Ait Out dit «le joueur d’échecs»

Nous avons marché sur les pas du suspect n°1

 

«Pour moi, Abdallah était parfait. Je n’aurais pas vécu avec cet homme pendant six mois si il avait été violent ou méchant avec moi». Si l’on en croit cette seule et brève déclaration qu’accepte de nous faire son ancienne petite amie – Christelle, serveuse occasionnelle au Café «Les Armuriers», Abdallah Ait Out était un amant charmant et attentionné. Pourtant, c’est le même personnage qui est aujourd’hui – et pour de bonnes raisons- le suspect numéro 1 dans le cadre de l’enquête de l’assassinat de Stacy et de Nathalie (Ndlr : Au moment de boucler cet article, les résultats des analyse d’ADN pouvant confondre leur bourreau n’étaient pas encore connus).Docteur Jeckyl et Mister Hyde ? Qui est vraiment ce délinquant récidiviste que tout accuse dans l’horrible assassinat des fillettes du quartier Saint-Léonard ? Autant que faire se peut, nous avons suivi sa trace, depuis son enfance jusqu’aujourd’hui. S’il devait s’avérer qu’Abdallah Ait Out est bien le pervers criminel qui a enlevé la vie à deux petites filles, on pourrait sans hésitation l’appeler «le tueur silencieux» : partout où il est passé durant ses dernières décennies, et il a beaucoup déménagé, le violeur n’a soit laissé aucun souvenir à ses voisins ou alors, le plus souvent, il a laissé l’empreinte d’un homme réputé calme, discret, voire même serviable. Si la culpabilité de l’intéressé devait être confirmée, son aspect très «normal» et son étonnante capacité à cacher sa perversité seraient des éléments de nature à faire froid dans le dos. Il se confirmerait alors qu’Abdallah Ait Out est bel et bien un psychopathe doué d’une intelligence et de facultés d’adaptation redoutables. «C’est en effet un grand stratège, on pourrait aussi le surnommer le «joueur d’échecs», nous dit d’ailleurs l’un des médecins qui a eu à connaître l’inculpé.    

 

D’origine marocaine, le suspect principal dans le dossier Nathalie et Stacy est né à La Hestre le 23 juillet 1967. A l’époque, ses parents sont domiciliés à Anderlues. Dans cette famille, il y a huit frères et sœurs et Abdallah est l’un des plus jeunes. Il est à peine âgé de deux ans lorsque son père décide de s’installer en région liégeoise, rue Mathieu de Lexhy à Grâce-Hollogne. Cinq ans plus tard, la famille déménage de nouveau pour élire domicile dans une maison située dans une impasse, à proximité immédiate de la Place de l’Eglise à Grâce-Hollogne. C’est à cet endroit qu’Abdahlah Ait Out passe l’essentiel de son enfance, soit jusqu’à ses 17 ans. Vu les faits dont il est actuellement suspecté mais aussi en raison de ses antécédents judiciaires, on se prendrait facilement à fantasmer sur un milieu familial difficile. Ainsi, on verrait bien grandir le meurtrier présumé de Nathalie et Stacy dans un environnement rappelant celui dépeint par Ettore Scola dans son inoubliable «Affreux, sales et méchants»… Mais rien de tout cela.

 

Dans les environs d’Engis, nous avons retrouvé Marianne Collin, une dame qui a connu les Ait Out à l’époque : «Les souvenirs dont je vous parle datent d’un temps où je devais avoir 13 ou 14 ans. Je me rappelle assez bien de cette famille marocaine qui habitait dans l’impasse Braibant. J’ai joué avec l’une des sœurs aînées d’Abdallah… Les Ait Out étaient des gens sans histoire, polis mais très discrets. Les gosses semblaient bien élevés. Ils ne se signalaient pas par des dégradations ou des chapardages. Au contraire, ils étaient fort calmes et il semblaient très curieux de tout». Le père de ce témoin vit encore place de l’Eglise et il ne se souvient pas du tout des Ait Out qui habitaient à moins de cinquante mètres de chez lui. C’est une information en soi…  «Il n’est pas nécessaire qu’une famille dysfonctionne pour produire des psychopathes», décode un expert psychiatre qui travaille régulièrement pour les tribunaux belges. «Des gens qui sont atteints d’un tel handicap aux relations sociales et qui n’ont pas le moindre sens moral, on en trouve dans tous les milieux sociaux et dans toutes les configurations familiales. Mais on peut aussi faire le raisonnement inverse : des gens biens, doués d’altruisme, de bonté et de générosité, on les trouve aussi dans tous les milieux, même ceux qui sont qualifiés de difficile».

 

 «Je reste persuadé de l’innocence de mon frère» 

 

Il n’empêche qu’une enfance à la Oliver Twist aurait pu être, sinon une justification ou une cause d’excuse, à tous le moins un début de circonstances atténuantes pour le suspect Ait Out. Mais à en croire le propre frère de l’intéressé qui nous a reçu brièvement devant son domicile dans les environs d’Ans, les avocats d’Abdallah ne pourront même pas plaider en ce sens lors d’un prochain procès d’Assises que certaines sources proches de l’enquête judiciaire actuelle jugent déjà inéluctable. «Tant que les résultats des analyses ADN n’ont pas parlé, je reste persuadé de l’innocence de mon frère», nous dit Mohamed Ait Out avant de nous préciser qu’il ne voit pas trace d’un quelconque évènement dans l’enfance d’Abdallah qui aurait pu le faire disjoncter. Ce serait donc l’histoire d’un type qui n’a pas souffert et qui a fait souffrir…  

 

Quelques semaines avant ses 18 ans, le 2 juillet 1985, Adallah Ait Out décide de quitter le nid familial. Une expérience de très courte durée. Cinq mois seulement pendant lesquels, il va vivre rue Grande à Grâce-Hollogne. Dès le 11 décembre 1985, il s’installe officiellement chez son frère aîné Mohamed. Ce dernier a 15 ans de plus que lui et il habite une zone résidentielle assez chique du côté d’Ans (région liégeoise). Aujourd’hui encore, le grand frère demeure dans cette belle maison bourgeoise qui est protégée par un système de caméras. Lorsque nous sonnons à sa porte, le chien aboie longtemps avant que Mohamed nous ouvre enfin. Cet homme aux cheveux grisonnants a un regard qui nous rappelle celui de son frère mais ce qui frappe le plus c’est son air terriblement accablé; Mohamed Ait Out semble porter tout le poids de la terre sur ses épaules : «Avec toute cette histoire, j’ai arrêté le boulot. J’ai fait coupé le téléphone.Je reste chez moi et j’essaye d’encaisser le coup mais c’est très difficile.». On l’a déjà mentionné plus haut, Mohamed veut continuer à croire que son frère est innocent : «Je ne peux pas imaginer que c’est lui».

 

Lorsque nous lui rappelons qu’Abdallah tire tout de même derrière lui un encombrant passé judiciaire, Mohamed tente maladroitement de relativiser les crimes passés du petit frère : «On m’a parlé des déclarations de Nadia dans Ciné-Télé Revue. Elle a exagéré». Exagéré ? Dans notre édition de la semaine dernière, Nadia E., la nièce d’Abdalah Ait Out témoignait pour la première fois des sévices sexuels dont elle a du souffrir dès l’âge de 6 ans et jusqu’à ses 12-13ans. L’auteur des faits, son oncle Abdallah, profitait des périodes où il était hébergé chez sa sœur pour aller se glisser, la nuit, dans son lit. Aujourd’hui encore, Nadia n’est pas remise de ces années d’abus sexuels répétés et elle a notamment ces phrases qui en disent long sur son état psychologique : «Impossible d’aller dormir sans penser à ce qui s’est passé pendant si longtemps. Je suis foutue à cause de cela. En apparence, je suis encore en vie mais en réalité ce salop m’a tué… Je pourrais aussi formuler cela autrement : il aurait mieux fait de me tuer que de me laisser avec ce poids là !»  Exagéré ? Abdallah Ait Out a été condamné à 5 ans de prison en 1994 pour les faits dont il s’est rendu coupable à l’encontre de sa nièce et aucun avocat de ce pervers sexuel n’a jamais crié à l’erreur judiciaire…

 

Dans le même veine, Mohamed nous lance aussi cette petite phrase sur le deuxième fait qui a valu a Abdallah d’être arrêté en 2001 : «Mon frère a agit sous l’effet de la drogue. La jeune fille de Flémalle avait 14 ans mais par la suite on l’a vue et elle en faisait au moins 19 !»  Rappelons ici la véritable teneur des faits évoqués par Mohamed. Ce soir de printemps 2001, il n’était pas question de drogue. Abdallah avait été interpellé par des connaissances dans un débit de boissons. Celles-ci l’avaient raillé sur le fait qu’il avait été condamné pour des faits de pédophilie. Très énervé, Abdallah avait d’abord voulu en découdre avant d’en être dissuadé par certains de ses copains. Il avait alors pris sa voiture et voyant une jeune fille sur sa route, il l’avait agressé à coup de pierres avant de la violer. Il laissait ensuite sa victime dénudée et anéantie dans une petite rue, près du Croteux à Grâce-Hollogne (ndlr : Nous sommes allés sur place : c’est à trois cent mètres à vol d’oiseau de l’endroit où Julie et Melissa ont été enlevées en juin 1995). Cette gamine de 14 ans avait ensuite été recueillie par des habitants du lieu. On voit mal en quoi l’argument selon lequel la victime de Flémalle aurait eu l’allure d’une «fille de 19 ans» serait une quelconque cause d’excuse…

 

A moins, bien entendu, d’épouser la logique de psychopathe de l’auteur des faits. Comme l’a révélé le journal télévisé de RTL-TVI, Abdallah Ait Out a aussi une tendance à revisiter son passé d’une manière très particulière. Interrogé le 14 juin 2006, il passe sous silence les années d’abus sexuels infligés à sa nièce évoquant plutôt un fait ponctuel lié à une pulsion incontrôlée qui se serait produite au moment où Nadia E. était déjà adolescente : «Sur le moment, j’avais été pris d’une envie que je n’avais pas pu maîtriser. Je me suis relativement vite rendu compte de ce que je faisais. J’ai arrêté et j’ai quitté la maison où je me trouvais pour garder les enfants de ma sœur. (…) Un pédophile est un individu attiré par les enfants ce que je ne ressens absolument pas en moi. L’attirance que j’ai ressentie envers Nadia était une attirance envers une jeune fille qui était déjà formée et qui selon moi n’était plus à considérer comme un enfant.». Insistons : Nadia a du subir la présence de son oncle dans son lit dès l’âge de 6-7 ans et elle a été abusée pendant plusieurs années… A propos de la jeune fille violée à Flémalle, Abdallah joue aussi sur l’âge de la victime qui «à ses yeux n’était plus une enfant». Un peu comme s’il considérait que violer une personne majeure était un acte «acceptable»… : «En roulant sur une petite route, j’ai croisé ou dépassé une jeune fille qui promenait un chien. Je me suis arrêté, j’étais toujours en rage. Je ne sais pas ce qui s’est passé dans ma tête mais j’ai embarqué assez violemment la fille dans la voiture et je l’ai violée complètement. Je l’ai fait ensuite sortir de la voiture. Cette jeune fille était mineure, 15 ou 17 ans si mes souvenirs sont bons et de nouveau, comme pour Nadia, elle n’était plus à mes yeux une enfant.»

 

Nous aurions aimé confronter le grand frère Mohamed avec la réalité des faits. Mais, visiblement épuisé et las, l’homme ne nous en laisse pas le temps : «Je n’ai pas envie d’en dire plus. J’attends comme tout le monde de voir ce que les expertises scientifiques révéleront». Nous lui proposons de le revoir plus tard, au moment éventuel où des preuves irréfutables apparaîtraient à l’encontre d’Abdallah. L’homme hésite. Finalement il refuse. La porte de la villa d’Ans se ferme. Fin de l’entretien. On peut comprendre cette attitude : la famille d’Abdallah est complètement retournée par ce qui se passe en ce moment. Mais dans le même temps plusieurs questions restent ouvertes laissant la place à des supputations qui ne sont peut-être pas justifiées. Dont celle-ci : le suspect a-t-il toujours été surprotégé par une famille qui en serait devenue myope à son égard ? C’est ce que nous laissait entendre Nadia la semaine dernière : «La pression familiale est devenue insupportable. J’étais la mauvaise. Celle par qui le scandale était arrivé. J’aurais dû la fermer, voilà ce qu’on attendait de moi! Plus personne ne me parlait dans la famille.» 

 

A 20 ans, Abdallah décroche un emploi de soudeur salarié et il se domicilie chez son grand frère Mohamed et c’est précisément à ce moment que commence sa carrière connue de pervers sexuel : il s’en prend à sa nièce de 7 ans, Nadia E.

 

Nous sommes maintenant en 1987-88. Ait Out fréquente régulièrement un café situé à Flémalle, le «Mont Michel». Sur place, des clients qui l’on bien connu le décrivent comme un «type d’apparence normal». «En tous cas, je n’aurais jamais cru qu’il était pédophile.Je l’ai vu plusieurs fois avec des copines, c’était des filles majeures», précise l’un d’eux. A quoi s’intéressait Ait Out ? «La boxe était sa véritable passion. Il s’entraînait dans un club des environs». Un type violent ? «Il ne fallait pas le provoquer, il était assez soupe au lait. Mais pour autant, ce n’était pas quelqu’un qui cherchait lui-même les problèmes», explique un homme accoudé au bar du Mont Michel. Ses fréquentations ? «Abdallah faisait régulièrement des virées avec plusieurs membres de la famille C.», nous affirme aussi l’un de ses anciens copains entre deux gorgées de Jupiler. (ndlr : Certaines personnes de la famille C. sont bien connues de la justice, à Grâce-Hollogne, dans le cadre de divers petits trafics et de vols. Ces personnes avaient été interrogées dans le cadre de l’enquête sur l’enlèvement de Julie Lejeune et Melissa Russo parce qu’il était apparu qu’elles avaient eu des contacts avec certains suspects dans le dossier Dutroux et consorts. Que le monde est petit…). 

 

 Transparent, incolore, inodore

 

En novembre 1990, Abdallah se domicile chez un autre de ses frères qui est de deux ans son aîné. Officiellement, Il cohabite aussi à cette époque avec sa sœur et son beau-frère Jamal O. Tout le monde loge dans un petit appartement au rez-de-chaussée situé rue du Geï à Saint-Nicolas. Mme Esposito qui était voisine de palier de cette famille se souvient de «gens très biens» et «toujours prêts à rendre service». Elle n’a jamais eu le moindre problème avec eux. Pas de bruit, pas de cris. Une famille très discrète. En bref R.A.S.! Mais visiblement, Abdallah a la bougeotte et les déménagements succèdent aux déménagements. Toujours dans la même zone géographique. Le 24 janvier 1992, il se domicilie rue Xhavée à Saint-Nicolas comme isolé et, un an plus tard déjà, il revient s’installer à Grâce-Hollogne, rue Jean Volders. Abdallah habite donc officiellement à cette adresse lorsqu’il est arrêté pour avoir violé sa nièce en 1994. Cela a fait du bruit ? Rien du tout! Personne dans la rue, pas même la boulangère qui vend son pain aux habitants du coin depuis des lustres n’a gardé de souvenir du personnage. «Le suspect dans l’affaire Stacy et Nathalie a habité ici ? Première nouvelle», nous dit une dame qui habite depuis des années dans la maison qui fait face au petit bungalow occupé naguère par Abdallah… Le domicile suivant de l’assassin présumé de Nathalie et Stacy est connu : Lantin où il réside pendant 21 mois. Début 1996, lorsqu’il recouvre la liberté, il reste sans domicile fixe – en tous cas officiellement- jusqu'au 4 juillet 2000.

 

C’est à cette date qu’Abdallah Ait Out se rend à l’administration communale pour signaler qu’il réside dans un kot qu’il loue au sein d’une grande maison bourgeoise de la rue Hullos, près du centre-ville de Liège. Les locataires actuels n’ont pas de souvenirs de leur tristement célèbre prédécesseur. «Nous sommes arrivés ici en 2003, à une époque où il n’était déjà plus là. Mais on sait qu’il a habité les lieux parce que du courrier est encore arrivé à son nom. On l’a remis au propriétaire.» Ce dernier n’est guère plus disert : «Il y a quelques jours, j’ai remis le courrier à la police. Nous sommes propriétaires depuis 2003, nous n’avons donc pas connu ce monsieur». Nous rencontrons aussi un voisin direct de l’immeuble où séjournait Abdallah : «J’habite ici depuis trente ans et je connais parfaitement l’immeuble où vous me dites que Ait Out a habité. Mais, personnellement, il ne m’a laissé aucun souvenir». Transparent, incolore, inodore…

 

Dès le 20 avril 2001, Abdallah Ait Out a un nouveau domicile : Route de Glons à Pfaive. Mais cette adresse-là, il ne l’a pas choisie. C’est celle du Centre de défense sociale où il est interné à la suite du viol de la jeune fille de 14 ans sur les hauteurs de Flémalle. S’il se retrouve là, c’est à la suite d’une expertise –elle ne fait paraît-il que deux pages- rédigée par le psychiatre Walter Denis. Ce dernier a déclaré Ait Out irresponsable de ses actes et donc il a échappé à un procès et à un emprisonnement. Des membres du personnel du Pfaive s’en sont confiés dans plusieurs quotidiens : pendant les quatre années qu’il séjourne à Pfaive, Abdallah Ait Out est un patient modèle. Il participe sans difficulté aux activités et se soumet aux traitements que les médecins lui prescrivent. R.A.S. Encore une fois… De plusieurs sources autorisées, il ressort qu’à l’occasion de ces nombreux rapports avec la justice ou avec des psychiatres et autres membres du personnels soignant de Pfaive, Abdallah Ait Out est une personne intelligente qui s’exprime avec cohérence, maniant son argumentation avec beaucoup de logique et même une certaine anticipation par rapport à ce qu’on pourrait lui rétorquer comme contre argument. «C’est en effet un grand stratège, on pourrait le surnommer le «joueur d’échecs. Il essaye toujours d’avoir deux coups d’avance. Il a l’esprit du mal ! Son seul point faible, c’est sa famille. Là, c’est tabou. Il ne veut pas en parler», nous dit d’ailleurs un des médecins qui a eu à connaître l’inculpé.   

 

 Erreur de diagnostic

 

Lors de son passage à Pfaive, plusieurs médecins et intervenants en arrivent à considérer qu’une grossière erreur de diagnostic est à la base de l’internement d’Abdallah Ait Out. Ce type, ils le jugent responsable de ses actes et ils en tirent comme conclusion que sa place aurait été en prison plutôt que dans un centre de défense sociale. Saisie des faits, la commission de défense sociale réagit dans un premier temps en demandant à l’expert Walter Denis de réexaminer Abdallah. Ce psychiatre confirme son diagnostic. En réaction, les médecins de Pfaive continuent à contester le fait qu’Ait Out puisse être considéré comme un malade irresponsable de ses actes pour lequel ils pourraient être d’une quelconque aide sur un plan thérapeutique. C’est un autre expert, le docteur Pierre Lux, qui est amené à trancher la question. Il examine Abdallah et il estime lui aussi que ce patient ne relève pas de la défense sociale et cela même, note-t-il dans son rapport, «si cela ne veut pas dire que l’intéressé ne représente pas un danger pour la société». Selon nos informations, ce rapport du docteur Pierre Lux ne laisse planer aucun doute sur le fait qu’Abdallah ait est un vrai psychopathe, un homme extrêmement manipulateur. Que ce soit durant ses nombreuses auditions en justice ou devant du personnel médical, il n’a d’ailleurs jamais exprimé le moindre remord quand aux actes criminels qu’il a posé. Il en est totalement incapable. «Son passé le laisse complètement froid, totalement insensible. Il n’a aucune capacité de remise en question par rapport à des faits qu’il ne peut contester avoir commis, la compassion envers ses victimes, même a posteriori, n’existe pas», nous précise une source autorisée au sein de l’enquête actuelle. Et cette même personne de se dire bien consciente qu’il faudra «jouer fin avec cet inculpé qui n’avoue jamais. On a relu le dossier de la petite flémalloise. La victime l’avait reconnue derrière une glace sans teint au milieu d’autres personnes. Mais il continuait à nier en prétendant qu’elle était folle. Il a finalement été confondu par l’ADN et on ne lui a même plus demandé des aveux».

 

Fin décembre 2005, la commission de défense sociale décide de libérer Abdallah Ait Out en considérant que c’est à tort qu’il se trouve à Paifve. Les psychiatres s’accordent généralement aujourd’hui pour estimer que les psychopathes ne peuvent être considérés, comme on le faisait encore il y a trente ans, au titre de «débiles moraux». En d’autres termes, ces personnes ont une structure psychique anormale mais celle-ci ne peut être assimilée à une «maladie mentale» qui pourrait être soignée. «Pour prendre une comparaison», nous précise un psychiatre, «on ne va dire d’un mongole qu’il est malade mais plutôt qu’il souffre d’un handicap. Le psychopathe, c’est aussi un handicapé. Il a un défaut génétique du cerveau, c’est en tous cas ce que pense de plus en plus de gens dans la profession actuellement». Où se trouve la place de ces gens dangereux pour la société ? «Pas en asile psychiatrique ou en centre de défense sociale», nous confirme ce psychiatre. «Ils doivent se trouver en prison parce qu’ils sont responsables de leur actes mais peut-être faudrait-il envisager la création de sections spéciales pour ce type de profil». Puisqu’on ne peut pas soigner ces gens, est-il prudent de libérer ? «On n’a pas encore trouver le moyen de laver leur cerveau. Le temps ne change rien à leur structure psychique», nous dit ce psy…

 

Un type «discret et gentil»

 

Ait Out ne pouvant être redirigé vers un établissement pénitentiaire, vu qu’on ne pouvait le juger une deuxième fois pour les faits de 2001, retrouve donc la liberté à la toute fin de l’année 2005. Il va s’installer dans le quartier Saint-Léonard à Liège où il loue, à partir de février 2006, un petit appartement au dessus d’une épicerie turque. Et c’est le même topo que précédemment. Le garçon qui fait le service dans l’épicerie en témoigne : «Quand on l’a arrêté, je ne pouvais pas croire qu’il avait quelque chose à se reprocher. Il venait souvent faire ses courses ici. C’était un type discret et gentil. Je ne comprends pas». Des jeunes avec lesquels nous entamons une discussion sur la place Bonne Nouvelle, tout près de la rue Saint Léonard se souviennent de lui dans les mêmes termes : «Bien sûr qu’il frimait un peu avec son éternel bonnet noir sur la tête, mais c’était un gars plutôt sympa. Il ne nous a jamais fait de problèmes». Son ancienne copine, Christelle est encore plus radicale : «Pour moi, Abdallah était parfait. Je n’aurais pas vécu avec cet homme pendant six mois si il avait été violent ou méchant avec moi».

 

Rue Vivegnis à deux pas de la voie de chemin de fer où les corps de Nathalie et Stacy ont été retrouvés, nous rencontrons aussi Frédéric Vaessen. Ce jeune homme a bien connu Abdallah Ait Out. Ensemble, ils fréquentaient un groupe musical où ils jouaient du djembé. La vertu de ce témoignage est surtout de confirmer le fait que le suspect principal dans cette affaire connaissait bien les rues proches du lieu de dissimulation des cadavres des victimes. Pour le reste, le récit de Frédéric nous renvoie à ce que nous avons entendu à de très nombreuses reprises aux cours des enquête sur les pas d’Abdallah Ait Out : «Il se faisait appeler Abdel. Je ne connaissais pas son vrai passé judiciaire. Il m’avait dit qu’il avait eu des ennuis avec la justice pour des faits de vol et de drogue. Dans notre groupe, il s’est directement mis en valeur parce qu’il avait beaucoup de talent. C’était un excellent joueur de Djembé. Il avait le rythme dans la peau. On a sympathisé. Il est venu chez moi, rue Vivignis. Jamais il n’a fait allusion à des enfants ou à des goûts sexuels bizarres. C’était un gars qui paraissait tout à fait normal et je dirais même qu’il avait un sens certain de l’humour. Pendant les répétitions -deux fois par semaine, où il arrivait toujours à l’heure- on blaguait pas mal. Il avait de la répartie et on s’est tapé de nombreux fou rire. Je n’y a pas cru quand on l’a arrêté mais quand on voit les éléments qui s’accumulent contre lui, je me pose comme tout le monde beaucoup de questions».  

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Assassinat de Nathalie et Stacy (290606)

Entretien publié dans l’hebdomadaire belge «Ciné-Télé Revue», le 29 juin 2006

 

Nadia, la nièce d’Ait-Out témoigne pour la première fois

«Je ressemblais à Stacy quand il a abusé de moi»

 

Ce lundi 26 juin, au moment de boucler cette édition de Ciné-Télé Revue, Abdallah Ait-Out était encore le suspect numéro 1 dans le cadre de l’enquête sur la disparition de Nathalie (10 ans) et Stacy (7 ans) mais, dans le même temps, aucune preuve matérielle ne l’accablait et il restait présumé innocent. Impossible pour nous de prévoir l’avenir d’une enquête qui pouvait encore connaître des rebondissements importants. Par contre, il était plus aisé de fouiller dans le passé de ce pédophile violent et récidiviste. C’est ainsi que nous avons retrouvé la trace de Nadia E. Cette jeune femme aujourd’hui âgée de 26 ans a accepté de nous recevoir. Abusée pendant plus de six ans par Abdallah Ait Out, elle ne s’est toujours pas remise de sévices sexuels qu’elle a dû subir. On le comprendra aisément, l’arrestation récente de son oncle dans le cadre de l’enquête sur la disparition de Stacy et de Nathalie n’a fait que raviver des souvenirs extrêmement douloureux. Ce que ne nous expose ce témoin dans un récit extrêmement émouvant étaye en tous les cas un fait incontournable : dans les années’80, déjà, les déviances sexuelles d’Abdallah Ait Out le portaient à s’attaquer à une victime qui était exactement dans la même tranche d’âge que les fillettes aujourd’hui disparues. Voici l’histoire de Nadia.

 

- Ces jours-ci, quand la photo de votre oncle, Abdallah Ait-Out a été diffusée dans les médias, cela a du vous faire un fameux choc ?

- En fait, je m’y attendais un peu. Le jour précédant cette diffusion, les enquêteurs s’étaient rendus chez ma mère parce qu’ils étaient à sa recherche dans le cadre de l’enquête sur la disparition de Stacy et Nathalie. N’empêche que… (Ndlr : elle s’interrompt, visiblement émue)

 

- N’empêche que…

- Bien sûr que cela m’a troublé que de revoir sa tête! C’est comme si je vivais une sorte de flash back… A vrai mon dire, mon passé ne m’avait jamais quitté; Avant les terribles suspicions de ces derniers jours, toutes les blessures psychologiques dont je souffrais n’étaient pas du tout cicatrisées… Maintenant, elles sont complètement rouvertes et je ne dors plus. Ce type m’a fait tant de mal! Et moi, je sais de quoi il est capable. J’ai beaucoup regardé les photos des petites disparues et je n’ai pu m’empêcher de m’identifier à la plus petite d’entre elles, celle qui a des cheveux noirs… (Ndlr : des larmes commencent à couler sur son visage) Vous comprenez, je ressemblais à Stacy quand il a abusé de moi! Je n’avais que six ou sept ans. Je pense beaucoup à ces deux petites. Bien sûr, comme tout le monde, je ne sais pas si c’est lui le coupable. Par contre, ce que je sais me fait peur…

 

- Que voulez-vous dire ?  

- Je suis bien placée pour savoir qu’il peut-être sexuellement attiré par des gosses de l’âge de Nathalie et de Stacy!

­

- A quand remonte votre dernière rencontre avec votre oncle ?

- Je situe cela aux alentours de 1996 ou 1997. A l’époque, je faisais de la boxe dans un club à Jemeppe-sur-Meuse (Grâce-Hollogne). C’était une manière pour moi de chercher à évacuer la colère qui était en moi après ce que j’avais subit dans mon enfance. Un jour, il était présent dans la salle. Deux ans auparavant, il avait été condamné pour avoir abusé de moi et je me retrouvais face à lui sans préavis! Normalement, il ne pouvait pas se trouver là. Il ne respectait pas les conditions de sa remise en liberté : la justice lui ayant interdit d’encore se rendre à Grâce-Hollogne ou à Jemeppe. Cette situation imprévue m’a effrayé. C’était très paniquant… J’ai piqué une crise de nerfs dans les vestiaires. On a dû me prendre pour une folle. Et puis j’ai pris mes jambes à mon cou. Je voulais fuir cette rencontre insupportable. Pendant ce temps, lui, il a continué à s’entraîner comme si de rien n’était.

 

- Puis-je vous demander de vous remémorer votre passé de victime ?

- A l’époque, on vivait dans une maison de cité à Grâce-Hollogne. Il y avait mes deux frères, ma petite sœur. Ma mère ne travaillait pas et mon père, un ancien mineur, était au chômage. Je ne préfère pas en dire plus sur l’ambiance qui régnait à la maison, sauf que moi, dans cette famille, j’ai toujours eu l’impression d’être le mouton noir, celle que l’on mettait de côté…

 

- Comment votre abuseur entre dans votre existence ?

- Abdallah est l’un des frères cadets de ma mère. Dans les années ’80, il avait déjà une vie assez dissolue. Maman qui avait bon cœur et qui était toujours prête à rendre service à ses huit frères et sœurs accueillait régulièrement mon oncle Abdallah lorsqu’il était sans le sou et qu’il n’avait nulle part où aller. J’étais très petite quand il a commencé à passer des séjours à la maison. Je ne saurais plus dire aujourd’hui combien de temps il restait. Je crois savoir qu’à cette époque il avait de temps en temps une petite amie, qu’il aimait les grosses motos et qu’il était un peu perçu comme le «gamin de merde» de la famille : capricieux, violent, impulsif.

 

- Un souvenir plus précis ?

- Le seul souvenir qui est vraiment précis que j’ai à son égard, c’est un sentiment de dégoût. C’est que je le détestais parce qu’il venait le soir dans mon lit…

 

- Dans quelles circonstances a-t-il commencé a abusé de vous ?

- Je ne peux pas vous donner une date, un jour ou un soir précis durant lequel il se serait passé ceci ou cela. Tout ce que je peux dire, c’est ce que l’enquête judiciaire a établi en 1994 : les abus auraient commencé quand j’avais six ou sept ans, à une époque où lui, il avait un peu plus vingt ans. Ensuite, cela a continué pendant des années. Jusqu’à ce que j’ai eu 12 ans. Soit, il venait dans mon lit pendant que mes parents dormaient, soit cela se passait en journée quand il n’y avait personne d’autre à la maison. C’était notamment des attouchements mais c’est aussi allé plus loin… Je n’ai pas envie de donner plus de détails. Aujourd’hui encore, c’est trop douloureux. Je n’ai toujours pas tourné la page, vous comprenez ? Ce qui me traumatise le plus, ce qui ne passe pas encore aujourd’hui… (Ndlr : à ce moment elle ne peut retenir ses larmes et elle s’interrompt)

 

- Prenez votre temps…

- Ce que je n’accepte pas, c’est d’avoir été manipulé pendant si longtemps. Je n’ai pas compris que ce qu’il faisait était mal. Je n’ai pas su m’opposer. Il me dominait et je me suis laissée faire. Aujourd’hui encore, cela me rend folle. J’ai des flashs tout le temps. Impossible d’aller dormir sans penser à ce qui s’est passé pendant si longtemps. Je suis foutue à cause de cela. En apparence, je suis encore en vie mais en réalité ce salop m’a tué… Je pourrais aussi formuler cela autrement : il aurait mieux fait de me tuer que de me laisser avec ce poids là !

 

- Mais c’est terrible ce que vous dites. Vous n’étiez qu’une enfant qui a été manipulée par un pervers. C’est lui le coupable, pas vous!

- Oui, bien sûr… Intellectuellement, c’est une idée que je partage. Mais émotionnellement, c’est autre chose. Ce sentiment de culpabilité, il est ancré au plus profond de moi-même. Il me mine encore l’existence, il me met en colère et il m’interdit d’avoir la moindre estime pour moi… Il m’interdit d’être heureuse en amour, d’être la mère épanouie et aimante que je voudrais être… C’est pour cela qu’il y a quelque mois, j’ai tenté de mettre fin à mes jours. Fort heureusement, depuis lors, je fréquente un groupe de parole et je dialogue avec d’autres victimes d’abus sexuels (lire encadré). Cela m’aide vraiment, la thérapeute qui s’occupe de moi est une personne qui a un sens de l’écoute extraordinaire. Mais, avec ce qui vient de se passer, je replonge. Cela ravive tout…

 

- Aujourd’hui, vous n’avez que 26 ans. Toute votre vie est encore devant vous…

- Peut-être qu’un jour je verrai les choses comme cela. Pour l’instant, c’est l’inverse. Le poids du passé est encore trop lourd, je ne peux m’inscrire dans le temps présent et dans l’avenir. Je n’ai que 26 ans mais j’ai l’impression d’être comme ces vieilles personnes qui ont trop vécu et qui n’attendent plus rien de la vie… Tous les jours, cette histoire me rend malade. Il m’a fait croire que cela se passait parce que je le voulais bien. On dit aujourd’hui dans les médias que ce type est un fou. Ce n’est pas vrai. C’est un vrai manipulateur. Il est redoutable. Il est très intelligent. Il sait se montrer gentil et inoffensif en société. Dans le même temps, il calcule et il tisse une toile autour de sa victime dont elle ne sait plus se sortir.

 

On est bien d’accord : ce n’est peut-être pas lui dans l’affaire Stacy et Nathalie ?

- On est d’accord… Mais moi qui sait comment il est, je n’ai vraiment pas envie de le plaindre en ce moment. L’avenir dira si c’est lui ou pas dans l’affaire des petites disparues mais s’il devait être relâché faute de preuve, s’il devait être innocenté, il ne faudrait pas que les médias lui laisse jouer le rôle d’une victime du système judiciaire. En tous cas, moi cela me choquerait énormément et je m’en sentirais un peu plus détruite encore. Je suppose que son autre victime connue (ndlr : une flémalloise agressée sauvagement à coups de pierre et violée par Abdallah Ait-Out en 2001)- doit partager mon sentiment. S’il devait être relâché, on dira peut-être qu’un innocent a payé le prix de son passé. Moi, je répondrai alors que ce n’est pas encore assez cher payé parce que je sais une chose : lui, il ne vit pas comme moi avec ce passé. Lui, je suis certaine qu’il dort bien. Moi, depuis des années, je ne dors plus. Abdallah m’a anéantie.

 

-  C’est vous qui l’aviez dénoncé en 1994 ?

- Non, non ce n’est pas moi ! (Ndlr : Elle s’écroule complètement). C’est cela qui m’empêche de vivre. Quand j’étais enfant, je n’ai rien compris à ce qui passait. Ce n’est que vers 11-12 ans en voyant un film à la télé que cela a fait tilt… Dans ce film, il est question d’une petite fille qui avait été abusée par un membre de sa famille. Quand j’ai vu cela, j’ai commencé à écrire ce que j’avais vécu avec Abdallah dans un petit carnet intime. Un jour, mon grand frère l’a trouvé et il a été le porter à la connaissance de ma mère. Ce qui est terrible, c’est qu’il ne l’a pas fait pour me soutenir. Dans son esprit, il s’agissait plutôt de me dénoncer : «Regarde ce qu’elle baratine ta fille !»

 

- Comment votre maman a-t-elle réagit ?

- Je voudrais ici lui exprimer tout mon amour et toute ma reconnaissance. Car c’est la seule personne de la famille qui s’est tout de suite rangée à mes côtés. Une fois que ma mère a su, elle a renié complètement Abdallah. Elle m’a pris dans ses bras, elle m’a dit qu’elle m’aimait. Tous les autres membres de la famille, ses frères et sœurs, mon grand frère aussi, se sont aussitôt rangés aux côtés de mon abuseur. Ce scandale, la famille n’en voulait pas! Donc, forcément, j’étais une menteuse ou alors, bien entendu, c’est moi qui l’avait provoqué (Ndlr : encore des larmes). Autrement dit, j’étais une petite pute… Quelques années plus tard, après l’arrestation de mon oncle pour le viol commis à Flémalle, une de mes tantes s’est excusée, mais tous les autres n’ont jamais manifesté un changement position. Ces derniers jours, après cette nouvelle arrestation d’Abdallah dans l’affaire Stacy et Nathalie, j’espérais qu’ils m’appelleraient pour me soutenir, mais rien du tout. Le silence total. Je voudrais qu’ils me comprennent enfin mais j’ai peu d’espoir. Pour eux, c’est le passé. Pour moi, c’est le présent. Tous les jours! Et je me doute que leur seule réaction à venir sera de me reprocher d’avoir oser parler à un journaliste.

 

- C’est une famille de «barakis» ou quoi ?

- Pas du tout. Ce sont des gens tout à fait respectables avec un travail, une maison des enfants… Mais comme le dit l’adage, il n’y a pire sourd que celui qui ne veut entendre.

 

- En 1994, qui a alerté la justice ?

- Ma mère a parlé de ce qui était arrivé à une voisine. Celle-ci s’en est confiée à une assistante sociale du CPAS de Grâce-Hollogne, laquelle est allée faire une déposition chez les policiers. Dans un premier temps, comme aujourd’hui et comme dans l’affaire de Flémalle, mon oncle a tout nié.

 

- Et vous, vous avez tout raconté aux policiers ?

- Oui, j’ai tout dit et il a été confondu. Finalement, il a avoué. On l’a condamné à cinq ans de prison… Pour six ans d’abus sexuels répétés. Après moins de deux ans, il était dehors ! Il n’a jamais versé le premier centime des 3800 euros qu’il me devait à titre de réparation. Il s’en foutait royalement. D’ailleurs, j’ai entendu des bruits selon lesquels il disait partout qu’il n’était pas coupable de ce qu’il m’avait fait ; Que je l’avais provoqué. Et en 2001, il récidivait…

 

- Quand vous avez été en mesure de témoigner, vous ne l’avez pas protégé. Vous n’avez donc aucune raison de vous sentir coupable ?

- J’aimerais que ce soit aussi simple… Toutes les victimes d’abus sexuels aimeraient que ce soit aussi simple.

 

- Après que tout fût révélé, vous avez été prise en charge sur le plan psychologique ?

- Oui, mais cela n’a pas duré très longtemps et surtout ça ne s’est pas très bien passé. Je crois que je ne suis pas tombée sur la bonne personne. En plus, la pression familiale est devenue insupportable. J’étais la mauvaise. Celle par qui le scandale était arrivé. J’aurais dû la fermer, voilà ce qu’on attendait de moi! Plus personne ne me parlait dans la famille. A l’école, cela a commencé à déconner de plus en plus. Je me battais souvent. J’étais allergique à tout ce qui me semblait être une injustice et je réagissais sans discernement. Bref, je ne suis pas allée au-delà de ma quatrième humanité. A 17 ans et 9 mois, j’ai aussi commencé à vivre seule. J’étais devenue ingérable pour ma maman. J’avais trop d’estime pour les autres et pas assez pour moi-même. Pendant un temps, vers mes 20 ans, cela m’a conduit vers de mauvaises fréquentations. Cela n’a fait qu’accroître encore plus mon sentiment de culpabilité. A me noircir à mes propres yeux. J’étais complètement perdue. Sans repères. Privée de ma dignité. Et puis, j’ai voulu lutter, relever la tête. Il y a eu des hauts et des bas. Des «très bas» même. Ces derniers mois, j’avais pu commencer à mettre enfin de mots sur ce qui m’était arrivé au sein du groupe de parole auquel je participe. Je savais que le chemin serait encore très long. Je savais que ce serait difficile. Je crains maintenant que ce le sera encore plus après le choc que j’ai ressenti lors de l’arrestation d’Abdallah dans le dossier de Stacy et Nathalie…

 

Se libérer par la parole, retrouver une dignité et une confiance dans la vie

Nadia est actuellement prise en charge par les thérapeutes de l’Asbl liégeoise Valerea. Cette association liégeoise offre une aide thérapeutique aux adolescents (à partir de 12 ans) et aux adultes qui ont vécu des abus sexuels. Ces victimes peuvent y rencontrer un accueil et un soutien psychologique appropriés, soit par des entretiens individuels, soit par la participation à des groupes à visée thérapeutique. Chantal Vandervoort, la directrice de Valerea insiste sur quatre «valeurs maîtresse» dans son approche. Le respect : «Il s’agit de découvrir ou redécouvrir l’estime de soi, l’estime de l’autre, de créer des relations égalitaires». La liberté : «La personne est libre de venir ou de ne pas venir, libre de parler ou de ne pas parler, libre de parler de qu’elle veut». La confiance : «Aucun des propos tenus par une personne participante au niveau de sa situation et de la perception qu’elle en a, ne peut être mis en doute quant à sa sincérité. Il s’agit de se positionner à l’encontre des réactions fréquentes de négation des évènements par l’extérieur.». La confidentialité : «Toute personne participante s’engage à ne rien dévoiler à l’extérieur de tout ce qu’elle a pu entendre sur la situation des autres. La même confidentialité s’applique au thérapeute». Contact : 04/222.15.22. /0479/62.38.38.

                                                                                                 

22:27 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

ICDI (220606)

Enquête publiée dans l'hebdomadaire belge  "Ciné-Télé Revue", le 22 juin 2006

«Les gens qui ont fait cela étaient irresponsables»

 

Comme nous le révélions au début de ce mois, l’ICDI (Intercommunale de collecte et de destruction des immondices) a bel et bien déversé des milliers de tonnes de déchets hautement toxiques (ils contenaient des métaux lourds et des dioxines) dans une ancienne carrière située à Bouffioulx (entité de Châtelet). Ce crime environnemental est d’autant plus grave que le dépotoir utilisé à cet effet est décrit par les géologues comme un site extrêmement fragile (sol calcaire perméable, eaux souterraines). Tant devant le nouveau comité directeur de l’ICDI que dans le cadre d’une information judiciaire ouverte par le parquet de Charleroi plusieurs membres du personnel de l’ICDI dont le directeur d’exploitation de l’époque, ont d’abord admis les faits… Suivis ensuite par le président du nouveau comité de direction de l’ICDI, Roland Marchal (PS). Par ailleurs, une instruction a été ouverte sur les deux autres volets révélés par nos investigations : faux et usage de faux dans le cadre du pesage des camions au parc à conteneur de Couillet et broyage de matériaux amiantés dans des conditions qui ont pu mettre en péril la santé des travailleurs du site. A cet égard, on signalera que tous les témoins que nous avions pu rencontrer dans le cadre de notre enquête journalistique ont confirmé en justice ce qu’ils nous avaient révélé. A ce nombre, au cours de ces deux dernières semaines, se sont ajoutés de nouveaux témoins et des aveux «partiels» de certaines personnes mises en causes. Cette semaine, nous donnons la parole au professeur Léonard Hocks (Institut supérieur industriel de Bruxelles). Ce spécialiste qui étudie notamment les aspects environnementaux des productions industrielles n’est pas tendre pour les anciens gestionnaires de l’ICDI. A propos des «cendres volantes» déversées sans aucune mesure de précaution à Bouffioulx, il est très clair : «Il faut plus parler ici d’un manque de sens des responsabilités que d’une inconscience liée à une époque où l’on ne savait pas ce que l’on faisait». «Sidéré» par les pratiques de l’ICDI pendant l’ère Cariat, ce professeur de chimie industriel annonce aussi une mauvaise nouvelle aux riverains du dépotoir Moreau : «Il faudra encore être vigilant pendant des dizaines d’années.» Comme nous le confiaient des membres du personnel de l’ICDI, cette décharge de Bouffioulx est bel et bien une bombe à retardement… Enfin, nous avons aussi continué notre enquête de terrain, à Bouffioulx. Celle-ci nous a permis de trouver un témoignage aussi inédit qu’interpellant, celui d’Hervé Lardinois qui habite à cent mètre de l’ancienne carrière Moreau : «L’eau de mon puit a été polluée par leurs déchets toxiques», révèle-t-il.

 

Le 7 juin dernier, devant le nouveau comité de direction de l’ICDI, Freddy S. un employé de l’intercommunale a confirmé ce que nous avions révélé quelques jours auparavant : entre 1978 et 1995, les cendres volantes de l’incinérateur de Pont de Loup ont bel et bien été déversées à Bouffioulx, dans une ancienne carrière que l’ICDI utilisait comme dépotoir.  Le même jour, dans l’après-midi ces premiers aveux étaient complétés par ceux de Jean-Louis P., le directeur d’exploitation de l’ICDI. Au lendemain, c’est Roberto F., un autre employé de l’ICDI qui a une formation de chimiste, qui complétait les témoignages de ses deux collègues devant les nouveaux dirigeants de l’Intercommunale. De bonne source, nous savons par ailleurs que les déclarations formulées en interne par les membres du personnel de l’ICDI ont aussi été confirmées tant dans le cadre des interrogatoires réalisés par la DPE (police de l’environnement) que dans celui de l’information judiciaire ouverte par le parquet de Charleroi. Dans les débats dominicaux du 11 juin, par la bouche de son président ad interim, Roland Marchal (PS), l’ICDI a donc bien dû reconnaître les faits, tout en cherchant à en minimiser la portée au travers d’arguments douteux sur le plan scientifique.

 

Pour comprendre les termes du débat, il n’est sans doute pas inutile de rappeler ici quelques notions de bases relatives au fonctionnement des incinérateurs d’ordures ménagères. Après incinération des déchets, deux types de résidus doivent être évacués. D’une part, il y a les mâchefers : des déchets solides qui ressemblent à des cailloux et qui sont formés par tout ce qui a résisté à l’incinération. Par ailleurs, et c’est nettement plus problématique à gérer sur le plan environnemental, les usines d’incinération doivent aussi veiller à épurer les fumées qu’elles rejettent dans l’atmosphère. C’est ainsi que des électrofiltres récupèrent les poussières fortement toxiques provoquées par l’incinération. Ce sont ces poussières que l’on appelle les «cendres volantes», les «suies» ou encore les «fines» dans le langage courrant utilisé par les professionnels de l’incinération.

 

Alors que, désormais, il est établi que plusieurs milliers de tonnes de ces «cendres volantes» ont été déversées dans une carrière au sol calcaire très perméable à Bouffioulx, il nous a semblé utile de faire le point avec un expert indépendant qui connaît particulièrement bien la problématique des poussières d’electrofitre. Le professeur Léonard Hocks enseigne la chimie industrielle et les aspects environnementaux des productions industrielles à l’ISIB (Institut supérieur industriel de Bruxelles) et vous allez constater qu’il n’est pas tendre à l’égard des anciens responsables de l’ICDI.

 

- Afin de relativiser la portée de l’acte qui a consisté à déverser des milliers de tonnes de cendres volantes dans le dépotoir de Bouffioulx, le président actuel du conseil de direction de l’ICDI, Roland Marchal (PS), a notamment déclaré qu’au moment des faits, soit entre 1978 et 1995, on ne connaissait pas grand-chose de la toxicité de ces déchets. Est-ce un argument recevable ?

- Cet argument ne me semble que très partiellement recevable. Soyons un peu logique : dès que l’on a créé des usines d’incinération d’ordures ménagères en Belgique, celle-ci ont été pourvues d’électrofiltres dont le but était justement d’éviter que ces cendres volantes s’évacuent dans l’atmosphère. Si on a décidé de «dépoussiérer» ces fumées, c’est tout de même parce qu’on avait conscience que les cendres volantes n’étaient pas sans danger pour l’environnement et la santé publique! On savait donc d’emblée que ces fines particules très volatiles étaient des déchets qui méritaient d’être traités avec beaucoup de précaution. Bien sûr, on peut ergoter. Et par exemple défendre l’idée que dans la période qui se situe entre 1978 et la fin des années ’80, on ne connaissait pas encore avec précision, c’est-à-dire au travers d’études scientifiques spécifiques, la composition exacte de ces cendres volantes… Mais encore une fois, cette attitude me paraît peu crédible car le simple bon sens permettait de se douter que ces poussières étaient inévitablement chargées de métaux lourds et d’autres produits toxiques issus de l’incinération des ordures. C’était une évidence depuis que l’on a créé des incinérateurs.

 

- Soyons très précis. Vous nous dites qu’avant la fin des années ’80, on pouvait se douter que ces «cendres volantes» étaient dangereuses et qu’ensuite ce danger est objectivé par des études scientifiques?

- Oui, à partir de la fin des années’80, on connaît très précisément la composition de ces particules qui sont chargées de toutes sortes de métaux lourds (cadmium, plomb, zinc, mercure, nickel, chrome, manganèse …). On a donc objectivé d’une manière scientifique qu’il s’agissait de déchets très dangereux.

 

- Or, il est établi que l’ICDI pratique son déversage à Bouffioulx jusqu’à fin 1995. Et en plus, dans une ancienne carrière dont le sol calcaire se trouve au dessus de nappes d’eau souterraine… Comment qualifier cet acte ?

- En fonction de ce que je viens de vous expliquer, il faut bien admettre qu’il faut plus parler ici d’un manque de sens des responsabilités que d’une inconscience liée à une époque où l’on ne savait pas ce que l’on faisait. En d’autres termes, même dans les années ’80, une gestion raisonnablement prudente de ce type de déchets impliquait qu’on ne les déverse pas dans un site géologique de cette nature. Il fallait plutôt chercher un endroit avec du sol argileux, c’est-à-dire un sol très peu perméable, certainement pas une ancienne carrière avec un sol calcaire et fissuré qui bien évidemment laisse passer beaucoup plus facilement les éléments polluants vers les nappes d’eau. 

 

- C’est d’ailleurs ce qu’ont fait d’autres intercommunales. Par exemple, en 1980, Ipalle qui brûle les ordures ménagères dans le Tournaisis a demandé à des géologues de lui indiquer un site où les mâchefers et les cendres volantes pourraient être déversés sans faire trop de casse sur le plan environnemental. Ce n’est qu’une fois que ce site a été trouvé à Thumaide qu’un permis d’exploiter a été demandé à la députation permanente du Hainaut et que l’on a construit un incinérateur à proximité immédiate pour éviter le transport de ces matières dangereuses sur les routes…

- Oui cela montre que l’argument du passé doit être fortement relativisé. Je connais aussi d’autres exemples où les gestionnaires d’incinérateurs envoyaient les cendres volantes en décharge de classe 2. Ce n’était sans doute pas l’idéal mais c’était déjà plus raisonnable que ce qui a été fait à Bouffioulx.

 

- Un autre argument qui est utilisé par le président de l’ICDI pour minimiser la gravité des faits est de prétendre que son intercommunale mélangeait les mâchefers et les cendres volantes. Et que, partant, les cendres volantes étaient «inertées», ce qui voudrait dire qu’elles devenaient moins toxiques ? 

- Alors là, franchement, c’est un argument qui n’a aucune pertinence sur le plan scientifique. Ca ne correspond à rien de sérieux que d’aller affirmer des choses pareilles! Et puis de quel mélange parle-t-on ? J’ai lu les témoignages des ouvriers de l’ICDI dans votre magazine : les chauffeurs de camions de cette intercommunale allaient mettre leur conteneur en dessous du silo à cendres volantes et puis ils déversaient les mâchefers au dessus… J’y vois plus une forme de camouflage que d’inertage! Si c’est cela un «inertage», je ne vois pas alors à quoi serviraient les sociétés spécialisées qui récupèrent les cendres volantes pour les retraiter avant de les déposer avec précaution dans des décharges de classe 1.

 

- Dans la ligne du temps, on constate d’ailleurs qu’à partir de début 1996, soit quelques semaines après que la justice ait interdit à l’ICDI d’encore aller décharger quoi que ce soit dans le dépotoir de Bouffioulx, l’intercommunale a fait appel une société spécialisée pour «inerter» ses cendres et les évacuer dans une décharge de classe 1 en Flandre…    

- Ceci est une confirmation très claire du fait qu’ils ne maîtrisaient pas la technique en interne pour «inerter» ces cendres! Ils n’avaient plus l’ancienne carrière à disposition et, de toute évidence, à ce moment, ils n’ont plus osé aller déposer cela n’importe où.

 

- On peut aussi s’interroger sur les conditions de transport de ces «cendres volantes». Les sociétés spécialisées en retraitement utilisent des camions citernes et le chargement des cendres se fait par un tube hermétique, tandis que les ouvriers qui procèdent à l’opération sont hyperprotégés par des combinaisons spéciales avec masque… 

- Oui bien sûr. Et je découvre, comme tout le monde en vous lisant, qu’à l’ICDI les chauffeurs n’avaient ni combinaison, ni masque. Qu’en plus ils déversaient les cendres dans une banale benne qui ensuite assurait le transport jusqu’à la décharge sans même être bâchée. Il était inévitable que le chargement et le déchargement des cendres volantes occasionnaient d’importants dégagements de poussières, ce qui a inévitablement mis les travailleurs concernés en danger.

 

- Des travailleurs qui nous ont confié – et ils l’ont confirmé dans le cadre de l’information judiciaire actuelle- qu’ils ont respiré ces poussières…

- Dans de telles circonstances, c’était inévitable. Ces personnes devraient faire l’objet d’un suivi médical. Si on les examine, je ne serais pas étonné que l’on trouve des traces de contamination dans leur organisme.

 

- Des témoignages recueillis à ce stade, il ressort aussi que des cendres volantes aient été aussi mises en monticules, à même le sol, à proximité immédiate de l’incinérateur de Pont de Loup. Dans ce cas de figure, le chargement des camions se faisait à l’aide d’une pelle mécanique…

- C’est insensé ! Encore une fois ces particules sont très volatiles. Sous l’effet du vent ou de la pelle mécanique, une certaine quantité a certainement dû passer dans l’air…

 

- De même que dans les rues, durant le transport dans les camions non bâchés. Des riverains ainsi des chauffeurs témoignent du fait que ces camions faisaient pas mal de poussière par temps sec…

- Que dois-je répondre à cela ? C’est sidérant. Même si les camions n’ont certainement pas répandu des cendres volantes en grande quantité, on a violé là un principe de précaution élémentaire. Ce n’est pas un hasard si les spécialistes du traitement des cendres volantes utilisent des camions citernes!

 

- Les gens qui habitent dans les rues où ces camions passaient doivent-ils être inquiets ?

- Actuellement, je ne crois pas. Depuis le temps, l’eau de pluie qui tombe en abondance en Belgique a lavé tout cela. Quand à savoir si cela a contaminé des gens à l’époque, seule une étude épidémiologique pourrait donner une réponse.

 

- La Spaque (Société Publique d’Aide à la Qualité de l’Environnement) a procédé à des forages pour récolter des échantillons d’eau dans le sous-sol de la carrière Moreau. Si ces résultats s’avéraient bons, pourrait-on être définitivement rassuré et refermer définitivement ce dossier ?

- Certainement pas à long terme. Il faudra encore être vigilant pendant des dizaines d’années. La question qui se pose ici est celle de la diffusion d’éléments polluants à travers le sol et les échanges entre le sol et la phase aqueuse. Or, ceux-ci peuvent être très lents. En d’autres termes, les métaux peuvent se fixer pendant un certain temps puis être relâchés des années par après.

 

- Donc, si après le résultat des examens de la qualité de l’eau pratiqués par la Spaque, le ministre de l’Environnement nous dit : «Dormez braves gens, il n’ y a rien à signaler»…

- Je lui répondrais qu’un tel discours est très imprudent! Il faudra aussi veiller à ce que les analyses pratiquées aient été faites avec une très haute précision parce qu’il est tout de même question dans ce dossier de métaux extrêmement toxiques, mais aussi de dioxines.

 

- Il y a aussi la problématique des gens qui ont consommé de l’eau provenant de puits situés à proximité de la carrière Moreau ?

- Ca, c’est potentiellement le problème le plus grave. Je ne serais pas très étonné que certaines de ces personnes en aient subi des conséquences dommageables pour leur santé. Les puits de ces gens devraient être condamnés (ndlr : Au lendemain de cette interview, M. Hocks a pris l’avion pour la Chine a

 

- Tout à l’heure, vous nous avez dit qu’il faudrait être vigilant dans les années à venir. Mais que fait-on du passé ? Ceux qui vivaient à proximité de la carrière au moment où on y déversait des produits toxiques ne pourraient-ils pas souffrir aujourd’hui ou dans quelques années d’une éventuelle contamination du passé ?

- Il me semble évident que ce passé peut difficilement être mis entre parenthèses en se contentant d’un examen de la qualité de l’eau d’aujourd’hui. Encore une fois, pour y voir clair par rapport à cette question, il faudrait réaliser une étude épidémiologique dans les alentours de la décharge. Mais cela coûte très cher et il faudra donc voir si le gouvernement wallon aura la volonté politique de réaliser cet effort budgétaire…

 

- Et s’il aura la volonté de découvrir une vérité qui pourrait alimenter un scandale de plus touchant cette fois directement à la santé des gens?

- Ca c’est votre commentaire…

 

- En tous cas, les membres du personnel de l’ICDI qui se sont confiés n’avaient-ils pas raison de craindre qu’ils aient participé à la mise en place d’une «bombe à retardement» à Bouffioulx ?

- Quand on voit les suites judiciaires, budgétaires, éventuellement sanitaires et politiques de cette affaire, on ne peut pas leur donner tort !

 

 

Témoignage

 «L’eau de mon puit a été polluée par leurs déchets toxiques»

 

Discret de nature, Hervé Lardinois ne s’était jamais confié à un journaliste avant que nous le rencontrions dans sa maison de la rue des Potiats à Bouffioulx. Pendant un peu plus de deux mois en 1994, cet installateur en sanitaires a consommé l’eau de son puit situé une centaine de mètres de la décharge «Moreau» Son histoire est édifiante : «L’eau de ce puit était alimentée par la nappe qui se trouve en dessous de la carrière. Elle était réputée potable depuis plus d’un siècle dans le village. Mon voisin la consommait aussi. Vers 1997, il est mort d’un cancer. Moi, je me suis arrêté à temps grâce à des analyses sanguines que j’ai fait parce que j’étais anormalement fatigué. Leurs résultats étaient alarmants (manque de globules rouges, taux de plaquettes sanguines extrêmement bas). A l’époque, des analyses de l’eau du puit ont aussi été réalisées par un laboratoire de Gembloux et elles ont démontré des teneurs très importantes en polluants tels que du cadnium, du mercure, du plomb, nickel… ». Est-ce un hasard s’il s’agit exactement des poisons recelés par les tonnes de cendres volantes qui étaient déversées illégalement par l’ICDI à cette époque, et ce depuis 1978 ?

 

- Depuis quand habitez-vous ici?

- J’ai acheté ma maison en mai 1994. A l’époque, c’était Gaston Willart qui vendait. Ce monsieur habitait dans la maison juste à côté. Dans les années ’70, il avait lui-même acheté ce terrain, sur lequel se trouvait un ancien puit communal, à la ville de Châtelet. Lorsque je me suis installé, il m’a expliqué qu’il consommait l’eau du puit depuis des années et qu’il s’en portait fort bien. C’était, il est vrai, un homme bien bâti, un sportif. Et puis, étant du coin, je savais que ce puit avait une histoire. Pendant très longtemps, déjà au 19ème siècle, il avait alimenté en eau potable de nombreuses maisons qui se situaient dans ses alentours. Il n’y avait donc, à priori, aucun problème à consommer son eau.

 

- C’est donc ce que vous avez fait ?

- Oui… Et moi seulement, parce que ma femme et ma fille ont tout de même préféré consommer l’eau de ville. Et elles avaient bien raison! Vers les mois de juillet-août 1994, j’ai commencé à ressentir une grande fatigue. J’étais fort affaibli. Dans un premier temps, je ne me suis pas trop inquiété : j’ai mis cela sur le compte d’un éventuel surmenage.

 

- Vous pouvez décrire cette «grande fatigue» ?

- Avant que je ne me décide à consulter mon médecin, j’en étais arrivé à rester couché 20 heures sur 24 ! J’étais devenu blanc comme un linge. Une sorte de mort-vivant…

 

- D’autres symptômes ? De la fièvre ? Un état grippal ?

- Non, simplement, j’étais sans force. Littéralement vidé. Je ne saurais dire autrement… Finalement, je me suis décidé à prendre un rendez-vous chez mon médecin traitant qui m’a conseillé de faire une prise de sang. Celle-ci a révélé que je n’avais pratiquement plus de plaquettes sanguines (risques d’hémorragie et de trombose). Je me souviens d’un chiffre : mon médecin m’a dit que je n’avais plus que 80.000 plaquettes. Alors qu’il en aurait fallait 240.000. Il y avait aussi un important déficit en globules rouges, ce qui expliquait mon état de fatigue… On a fait immédiatement un nouveau test. Quelques jours plus tard, le résultat était encore plus inquiétant : je n’avais plus que 60.000 plaquettes! Le médecin m’a dit que, dans ce cas, il faudrait bientôt me faire hospitaliser. Alors, bien sûr, on a réfléchit à ce qui pouvait causer un tel état d’affaiblissement. Je n’étais pas certain que cela avait un lien avec l’eau du puit, mais j’ai tout de même décidé d’arrêter de la consommer à ce moment-là. Quelques jours plus tard, on a fait une troisième prise de sang et les résultats étaient déjà meilleurs. C’était donc bien lié à l’eau du puit! Depuis cette expérience, mon médecin m’impose une prise de sang chaque année et, bien heureusement, tout est redevenu normal.

 

- Avez-vous pu savoir ce que contenait cette eau qui vous avait rendu malade ?

- Oui car quelques semaines après avoir vécu cet empoisonnement, ma femme en a parlé à Laurentia Giaviarni, une connaissance qui était active dans le comité de riverains qui luttait à cette époque contre la pollution émise par l’incinérateur de l’ICDI à Pont de Loup. Laurentia a porté un échantillon de l’eau du puit dans un laboratoire. Quelques temps plus tard, elle m’a faxé les résultats. Dans cette eau, il y avait des tas de métaux lourds en quantités trop importantes : mercure, cadnium, plomb, phénol, nickel… Quand j’ai lu cela, j’étais horrifié !

 

- Comment avez-vous réagit ?

- Très honnêtement, je suis de nature discrète. Je n’ai pas fait de vagues. Comme je ne buvais plus de cette eau, j’estimais être hors de danger. Je me suis donc contenté d’aller avertir mon voisin, Gaston Willart. Il m’a répondu : «Ce n’est pas cela qui va me faire mourir. Cela vingt ans que j’en consomme et je suis encore là !». Deux ou trois ans plus tard, il est mort d’un cancer. Je ne sais pas si il y a un lien avec l’eau empoisonnée du puit mais en tous les cas cet homme avait une vie saine. Il était sportif et il ne fumait pas. Peut-être que la justice devrait s’intéresser son dossier médical…

 

- Pourquoi parlez-vous aujourd’hui ?

- Parce que j’ai été fortement interpellé par les récentes révélations sur le déversage de «cendres volantes» de l’incinérateur dans l’ancienne carrière Moreau. Tous les métaux lourds que l’on dit retrouver dans ces cendres volantes, on les a retrouvé aussi dans l’eau de mon puit en 1994. Or, l’eau de mon puit, c’est aussi celle de la nappe qui se trouve en dessous de la carrière. Aujourd’hui, il n’y a peut-être plus de problème mais je crois que mon témoignage montre au moins que cela n’a pas toujours été le cas !

 

Précisions

- Laurentia Giaviarni, que nous avons retrouvé à Pont de Loup, nous a confirmé le témoignage d’Hervé Lardinois : elle a bien commandé une analyse de l’eau de son puit en 1994 et, selon elle, son résultat était bien celui décrit par M. Lardinois. Soit une trop importante teneur dangereusement importante en divers métaux lourds. Ces deux témoins sont prêts à confirmer tout cela en justice. Par souci d’objectivité, on mentionnera cependant qu’ils n’ont pas pu remettre la main, à ce stade, sur les documents du laboratoire. Néanmoins, ce dernier devrait disposer d’archives accessibles à la justice, ce qui devrait définitivement trancher d’éventuelles questions sur la pertinence de ces témoignages.

 

- Madame G., l’ex-femme de Gaston Willart nous a confirmé le récit d’Hervé Lardinois : son mari buvait l’eau du puit et il est mort d’un cancer alors qu’il menait une vie tout à fait saine. Madame G., quant à elle, utilise l’eau du puit pour ses sanitaires mais elle ne la boit pas. Elle nous explique aussi qu’au lendemain de la parution de l’article de Ciné-Télé Revue consacré au déversage de déchets toxiques dans l’ancienne carrière Moreau, la commune de Châtelet est venu installé un fût de 1.000 litres d’eau devant son domicile. «Ils m’ont dit qu’ils passeraient régulièrement et que jusqu’à nouvel ordre, je ne pouvais plus utiliser l’eau du puit pour quelqu’usage que ce soit».

 

- Monsieur J. qui vit actuellement avec l’ex-épouse de Gaston Willart, nous explique qu’il a consommé l’eau du puit à quelques reprises quand il s’est installé rue de Pottiats : «Je me suis arrêté le jour où j’ai constaté que l’eau était envahie d’une sorte de mousse blanche. Ca m’a fait trop peur!».

 

- Madame G. a fait faire une analyse de l’eau du puit en octobre 1997 par Xanatex, une société spécialisée dans la vente de matériel pour le conditionnement, le traitement et la potabilité de l’eau. Un premier test –elle nous donne le document qui en atteste- faisait apparaître d’importantes teneurs en nitrates et en chlorures, ainsi que la présence de «composés très toxiques» (benzène, éthylbenzène, toluène et xylènes) en ultratrace. A l’époque, ce premier test devait être confirmé par un autre, mais Madame G. n’a pu nous fournir de documents relatifs à la seconde analyse.

 

Visite guidée de l’ancien dépotoir

Conseiller communal MR à Châtelet, Thierry Lardinois connaît particulièrement bien l’ancienne carrière Moreau : «Quand j’étais enfant, j’allais y jouer. Il y avait un petit plan d’eau, des poissons. C’était un vrai paradis». Jusqu’au jour où des camions, «d’abord ceux de la ville de Châtelet en 1974, puis ceux de l’ICDI à partir de 1978 et bien d’autres encore parfois avec des plaques étrangères», sont venus déchargés des tonnes de déchets de toutes natures. Lors d’une visite du site, M. Lardinois attire notre attention sur plusieurs choses très étonnantes. Ainsi, il faut emprunter un chemin légèrement pentu d’environ cinq cent mètres pour arriver au site proprement dit du dépotoir. «Quand il y avait trop de boue par temps de pluie ou quand le chemin était enneigé ou verglacé, les camions de l’ICDI avaient du mal à arriver jusqu’à leur lieu de déversage. Dans ce cas, ils déversaient leurs mâchefers bien avant, sur les côtés du chemin» (ndlr : ce témoignage nous est confirmé en interne par des membres du personnel de l’ICDI). Traduction : il y a le site officiel de déversage des mâchefers et des cendres volantes, celui qui a fait l’objet d’une réhabilitation partielle mais il y a eu aussi des zones officieuses de déversages où des tonnes de déchets ont été jetés et qui n’ont-elles connues aucun début de réhabilitation! Mieux, le chemin sur lequel nous marchons pour arriver à la décharge est lui-même composé de mâchefers. «Il y a environ un mètre de mâchefers sous vos pieds, ils ont mis cela pour rendre le chemin plus carrossable pour leurs camions». Un peu plus loin, nous arrivons sur le site «réhabilité» : «Ils ont planté des arbres mais ce qui m’inquiète c’est que la moitié d’entre eux au moins sont morts. Avec tout ce qu’il y a en dessous, ce ne guère étonnant…».

 

 

 

22:04 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (8) |  Facebook |