04/07/2007

Léopold 1er (060607)

Article publié dans l’hebdomadaire franco-belge «La Libre Match», le 6 juin 2007.

Les descendants oubliés de Léopold 1er

ClaretIl y a quelques années, la révélation de l’existence de Deiphine Boël, fruit d’une relation extraconjugale entre la baronne Sybille de Selys Longchamps et l’actuel souverain Albert II avait fait grand bruit. Aujourd’hui, une enquête minutieuse et patiente de Victor Capron, un historien amateur passionné de généalogie, met en lumière de nombreux aspects inédits d’une autre royale et secrète saga amoureuse. Tout commence en 1844 lorsque Léopold 1er, le premier Roi des Belges qui est à ce moment un homme marié âgé de 54 ans, tombe éperdument amoureux d’une jeune fille encore mineure d’âge (pour l’époque). Elle s’appelle Arcadie Claret, c’est la fille d’un militaire et elle n’a que 18 ans... De cette union interdite naîtront deux enfants que le Roi voulut préserver du besoin en leur léguant, via un fonds secret et de nombreux investissements immobiliers, une partie de son immense fortune privée. Plus de 150 ans ont passé. Il ne subsiste plus rien du patrimoine financier qui a été dilapidé par Georges et Arthur von Eppinghoven, les fils adultérins de Léopold 1er. Mais la lignée, elle, s’est poursuivie: plusieurs descendants naturels du Souverain vivent aujourd’hui très loin de la Belgique. Au Canada et en Afrique du Sud. Victor Capron les a retrouvés. «Ce sont des personnes qui vivent tout simplement des revenus de leur travail, Ils connais sent leurs origines royales, mais ces cousins éloignés du Roi, forts sympathiques au demeurant, ne revendiquent rien. Ils préfèrent regarder vers l’avant plutôt que vers le passé. Leur vie est désormais si éloignée de notre pays »...

Un grand bureau trône au milieu de son appartement bruxellois. Pas d’ordinateur ou de scanner, mais des kilos d’archives rangées méthodiquement dans des armoires. Et puis, accrochés aux murs -sur tous les murs !- comme autant de trophées, des cadres protégeant des photos et des correspondances échangées au cours des quarante dernières années avec divers chefs d’Etat de la planète. Quand vous entrez chez lui, Victor Capron aime à répéter que tous les présidents américains, de Dwight Eisenhower jusqu’ à Ronald Reagan, ont personnellement répondu à ses lettres courtoises.

Pour sûr, ce petit homme au regard malicieux est un original mais, bardé de diplômes, ce francophone des Flandres, qui parle quatre ou cinq langues, est loin d’être un farfelu. Passionné de généalogie et d’histoire, « la petite histoire» dit-il modestement, il a un jour décidé de se lancer sur les traces de la dénommée Arcadie Claret. Une femme de toute beauté qui, au milieu du XIXème siècle, défraya la chronique, surtout dans les milieux «informés» du pouvoir, parce qu’elle était «l’amie du Roi », du premier de nos rois, nous avons nommé Léopold de Saxe-Cobourg Gotha, mieux connu sous le nom de Léopold 1er.

Balayée par l’histoire officielle, effacée (comme une tache ?), Arcadie a ensuite totale ment disparu. Pas de trace d’elle, bien entendu, dans les manuels scolaires, voire même dans certains ouvrages consacrés au fondateur de notre dynastie. Un véritable déni. Il y a quinze ans, au moment où Victor Capron a commencé ses recherches, personne ne savait même plus où cette belle du temps jadis reposait en paix. C’est donc cet historien amateur qui a retrouvé le lieu véritable de sa dernière demeure en Allemagne. Mais s’il n’y avait que cela. Tel un Colombo des registres de naissance, en fouillant aussi des bottins téléphoniques néo-zélandais, canadiens et sud-africains, au prix de la rédaction d’innombrables lettres qu’il serait plus aisé de quantifier au kilo, après moult déplacements en Allemagne mais aussi à plusieurs heures d’avion de la capitale de l’Europe, il a retrouvé les descendants d’Arcadie et de Léopold. D’autres méconnus de l’histoire officielle, tellement ignorés que selon certains historiens réputés sérieux, ils n auraient jamais existé!

A écouter l’histoire que nous raconte Victor Capron, à le lire aussi dans l’ouvrage qu’il vient de publier à compte d’auteur, on se dit que les aventures de Mazarine en France ou, plus près de chez nous, celles de Delphine ne sont que des remakes un peu pâles. On comprend mieux aussi la position socialement difficile de ces enfants d l’amour. Ces enfants du désir... Du tabou et di non-dit surtout. Parmi les nombreux documents retrouvés par M. Capron, il y en a un qui en témoigne parfaitement. Et on peut dire, d’ailleurs, qu’il garde une certaine actualité. Il s’agit d’une note écrite en 1910 par un conseiller du ministre des Affaires Etrangères Julien Davignon, qui évoquait la position de notre pays vis-à-vis de ce type de « questions les plus délicates » : « Nous n’avons jamais traité les affaires relatives aux descendants naturels ou adultérins du roi Léopold 1 comme des affaires d’Etat. On les ignore officiellement en Belgique »...

Encore bien des décennies après qu’elle se passa, et plus encore pour les contemporains des faits, cette histoire d’amour, cette véritable passion, sentait le soufre. Victor Capron raconte: «Au moment où il rencontre Arcadie Claret en 1844, Léopold 1 est le père de trois enfants en bas âge et, de plus, la santé de sa seconde épouse, la reine Louise-Marie, est chancelante. A cela s’ajoute le fait qu’au regard de la législation de l’époque, l’élue du coeur royal est encore mineure d’âge: elle n’a que 18 ans quand commence cette relation alors que le Roi a déjà largement passé la cinquantaine. Dès lors, le père d’Arcadie, un lieutenant-colonel de l’armée belge, n’était guère favorable à cette idylle».

On imagine aisément les préoccupations royales du moment : éviter le scandale tout en essayant tant que faire se peut de soustraire la jeune tourterelle à l’autorité parentale. Comment? En organisant, dès 1845, le mariage blanc de la belle avec un homme de confiance, un écuyer cobourgeois oeuvrant à la Cour de Léopold et répondant au nom de Ferdinand Meyer. «Il est évidemment étonnant que ce soit le chef de l’Etat, gardien des lois, qui ait organisé cette mascarade», juge sévèrement Victor Capron. Officiellement, le couple Meyer-Claret existera pendant près de vingt ans avec plusieurs années de vie commune. Enfin, il serait plus juste d’écrire que ce couple connut plusieurs années de domiciliation officielle à la même adresse...

Très rapidement, le Roi aimant prouve à sa clandestine moitié qu’il peut se montrer très généreux. Comme preuve d’amour, il lui permet d’acquérir de nombreux biens immobiliers. Notamment un hôtel particulier sis rue Royale à Bruxelles, où la jeune femme tiendra des salons de conversation et de musique. « Celle que certains surnommaient «l’amie du Roi» ou «la Meyer» y recevait des hommes politiques, des artistes », relève Victor Capron. En d’autres termes, le « tout Bruxelles» connaissait l’état amoureux de Léopold, mais la chose restait plus ou moins non dite. Dès 1850, Arcadie se voit aussi offrir le domaine d’Eppinghoven, 123 hectares comprenant un ancien couvent, des fermes et des terres, à Holzheim en Allemagne. L’année suivante, elle reçoit le château du Stuyvenberg à Laeken (N.d.l.r. : il sera racheté par Léopold II en 1889). Cela s’ajoute, bien entendu, à des versements en liquide qui permettent à Arcadie de développer un haut train de vie. «Elle aimait parader dans les rues de Bruxelles à bord de beaux carrosses», précise M. Capron.

Résidant le plus clair de son temps à proximité du Palais, Arcadie reçoit souvent Léopold. Elle le rejoint aussi dans ses divers déplacements à l’étranger. « D’évidence, le Roi était très amoureux », avance Victor Capron qui, dans les greniers de descendants naturels du Souverain, a trouvé certains documents assez parlants. Il s’agit par exemple de petits mots doux signés d’un « L » orné d’un petit coeur avec des déclarations écrites du genre: «Arcadie,je t’aime et je t’adore ». Dans des archives qu’il a pu découvrir en Afrique du Sud, Victor Capron amis la main sur une autre pièce inédite : un agenda personnel d’Arcadie datant de 1854. Au jour le jour, l’amante, qui a alors 28 ans, rend compte de l’intensité de sa relation amoureuse avec un Léopold, certes âgé de 64 ans, mais apparemment encore plein de vivacité. Dans ce « diary », les annotations de la jeune femme sont courtes mais relativement parlantes. «J’ai vu trois fois mon ami, il a été si bon pour moi» ; «Très grande fête. Passion» ; « Grande fête, très voluptueux»; «Le matin, sa visite m’a rendue heureuse, il était bien aimant» ; «Visite le matin, camélias, visite l’après-midi, bouquet délicieux. Doux serments» «Délicieux! Amour passion ». Etc...

De cette idylle clandestine qui durera plus de vingt ans naîtront deux enfants. «Le premier fils d’Arcadie voit le jour à Liège, le 14 novembre 1849», explique Victor Capron. « Cet enfant, doublement adultérin, est prénommé Georges, Frédéric, Ferdinand, Henri. Georges et Frédéric sont des prénoms de Léopold 1 tandis que Ferdinand est le prénom de Meyer, le faux mari d’Arcadie », relève notre fouineur. A l’époque, la reine Louise-Marie est encore en vie. Elle n’a que 38 ans, mais elle est très malade. Elle mourra un an plus tard. Dans un tel contexte, il va de soi que la naissance de Georges se passe en toute discrétion... Au couvent Saint-Joseph des Filles de la Croix, rue Louvrex, à Liège.

Moins de précautions sont prises lors de la venue au monde du second fils naturel de Léopold 1 Capron explique que «cet enfant naît le 25 septembre 1852 au château de Stuyvenberg et se prénomme Chrétien Frédéric Arthur. Chrétien et Frédéric sont des prénoms de Léopold 1 Arthur, qui deviendra son prénom usuel, renvoie indubitablement au souve nir du duc de Wellington, né Arthur Wesley, dé cédé le 14 septembre 1852, soit une dizaine de jours auparavant».

Dans les dernières années de sa vie, Léopold 1” n’aura de cesse de vouloir assurer l’avenir de sa jeune amante et de ses fils naturels. «Dès avril 1857, il rédige un testament qui vise à ce que ses héritiers ne puissent intenter une action en revendication contre sa petite famille il légitime », détaille Victor Capron. On y lit notamment cette phrase: «Tout ce que j’aurai donné de mon vivant, toutes les sommes aux quelles j’aurai donné une destination de mon vivant, de quelle nature qu’elles puissent être, tout cela ne fait pas partie de ma fortune à partager entre quatre parts, et n’est et ne sera susceptible d’aucune réclamation».

En 1859, Léopold fait un pas de plus. Il crée une fondation de bienfaisance à Cobourg, la Leopoldstiftung für Krankenpflege (ndlr: Fondation léopoldienne pour les soins aux malades), qu’il dote de ressources provenant de sa cassette personnelle. Elle sera gérée par cinq administrateurs, tous des hommes de confiance du Roi, tous des Cobourgeois. « Les historiens ne s’étaient jamais fort intéressés aux activités de cette fondation », explique Capron. «De rares auteurs se sont contentés d’en signaler l’existence afin de souligner les mérites du roi philanthrope... Cependant, des recherches approfondies en Allemagne m’ont permis de mettre à jour la véritable vocation de la Leopoldstiftung. Elle a été mise sur pied pour gérer la constitution d’un fonds secret destiné à fournir une rente à Arcadie et à ses enfants après la mort de Léopold ».

Prouvant le sérieux de ses recherches, M. Capron produit de nombreux documents inédits rédigés par le roi Léopold. Des actes notariés que l’Histoire officielle avait fort opportunément oubliés en Allemagne. Ainsi en va-t-il d’« instructions pour la gestion des fonds secrets par la Leopoldstiftung » données par un souverain très déterminé à protéger les enfants nés de sa passion amoureuse. Tout en remettant aux administrateurs de la Fondation une enveloppe fermée à ouvrir après sa mort et dans laquelle sont précisées les identités d’Arcadie, de Georges et d’Arthur, il donne les consignes écrites suivantes : le capital de la fondation «ne doit en aucun cas être remis à d’autres membres de la famille, si ce n’est aux deux frères (N.d.l.r. Georges et Arthur) ou à leur descendance légitime. Au cas où ces personnes n’accepteraient pas ce capital, il reviendrait à Nos Princes. Les intérêts du capital sont destinés à assurer la subsistance aussi bien d’une troisième personne, également dévoilée dans l’annexe scellée et qui est la mère de ces deux frères, que des deux frères eux-mêmes jusqu’à leur 25’ anniversaire. Dès mon décès, sur les intérêts produits par les fonds secrets, il y a à payer à la mère des deux frères, c son vivant, une rente de 60 000 francs (N.d.l.r.: ce qui équivaut à 307 690 euros actuels ou encore 12 412 200 millions de francs, selon une estimation qui nous est communiquée par la Banque nationale de Belgique), à verser par mensualités...»

Ce long document, impossible à citer intégralement ici -mais qui est détaillé dans le livre de Victor Capron- prévoit aussi le versement d’une pension alimentaire pour chacun des enfants: 10000 francs de l’époque jusqu’à leurs 16 ans (soit 51 280 euros actuels ou 2 068 000€ francs), 15 000 francs (soit 79920 euros ou 3103000 francs) jusqu’à leurs 25 ans, et ensuite versement de la moitié du capital. «Au cas où les deux frères seraient décédés, sans descendance légitime, avant leur 25ème année, le capital ainsi libéré reviendrait à notre prince cadet Philippe, Comte de Flandres », précise encore Léopold 1”…

Afin de sécuriser un peu plus encore la situation de ses enfants illégitimes, le Roi formulera aussi le projet de leur donner un titre de noblesse. Mais, selon les recherches de Victor Capron, « il se heurtera au refus du gouvernement belge ». Qu’à cela ne tienne. Le Roi adressera alors une demande d’anoblissement à son neveu, le duc Ernst II de Cobourg. C’est ainsi qu’aux âges de 10 et 13 ans, Arthur et Georges Meyer obtiennent un titre de noblesse allemand. Nous sommes en 1862: ils s’appelleront désormais baron von Eppinghoven, du nom du domaine offert quelques années plus tôt à Arcadie. Par la même voie, elle-même sera anoblie, avec un titre de baronne en 1863.

En décembre 1865, le roi Léopold meurt. A l’époque, la rumeur court que peu de temps avant l’issue fatale, il aurait contracté mariage avec Arcadie Claret à l’occasion d’un voyage en Angleterre ou en Italie. Malgré de nombreuses recherches, Victor Capron n’a pu étayer cette information. Par contre, il a pu retracer le parcours de la descendance illégitime du Roi. Après la disparition de Léopold, Arcadie part vivre en Allemagne avec ses deux fils. «Elle mène grand train», explique l’auteur. «Attelages, chasses, serviteurs, jardin artistique, linge personnalisé avec ses initiales surmontées d’une couronne à sept branches, nombreux séjours à la Riviera, etc... La fortune est immense mais les dépenses aussi. Avec ses fils, elle se lancera dans d’innombrables opérations immobilières, pas toujours heureuses. Pressée par des fils joueurs, dépensiers et toujours à court d’argent, elle va aussi plusieurs fois demander des avances sur le capital constitué par la fondation ».

Lorsqu’elle meurt en 1897, Georges et Arthur se partagent ce qui reste. Soit environ 1 million de marks, ce qui est toujours une somme très considérable... Mais pas encore suffisante pour eux. L’alcool, les chasses, le jeu, la dévaluation du mark et une gestion calamiteuse du parc immobilier constitué par leur père concourront à tout dilapider sur le seul temps de leur existence. Née en 1894, une fille d’Arthur nommée Louise-Marie vivra en région bruxelloise, rue Gérard à Etterbeek, jusqu’en 1966. Elle na pas eu de descendance. Il est intéressant de relever que, malgré ses origines cachées, elle bénéficiera jusqu’à sa mort du soutien financier de plusieurs membres de la famille royale, dont la reine Elisabeth, le prince Charles ou encore le roi Baudouin.

Du côté des enfants de Georges, c’est plus compliqué. Les petits-enfants de Léopold 1er eux-mêmes furent aussi «illégitimes» dans un premier temps. Georges les ayant conçus avec une servante de sa mère qui deviendra sa femme officielle sur le tard. Née en 1891, Marianne von Eppinghoven, sa fille aînée, était atteinte de schizophrénie. Elle est morte seule, oubliée de tous, dans un hôpital psychiatrique allemand en 1973.

Georg Il, né en 1892, fut un héros de l’armée... prussienne pendant la première guerre mondiale. Ce qui provoqua des dissensions dans la famille, vu que Arcadie, la troisième petite-fille naturelle de Léopold 1 avait épousé, quant à elle, un officier de l’armée britannique. Cette situation de conflit a contribué à la mauvaise gestion des derniers biens qui restaient en possession des von Eppinghoven et à l’immigration de Georg II vers l’Afrique de 1’ Est. Et puis, plus tard, n y ayant pas trouvé fortune, vers le Canada, à Toronto. C’est là que l’un de ses fils vit encore. L’arrière-petit-enfant de Léopold 1 soit Alarich von Eppinghoven, né en 1930. Lequel a eu des jumeaux : Armin et Ralph, qui ont vu le jour en 1960. Les derniers né des von Eppinghoven sont Konrad, né à Vancouver en 1997, Derek né à Mississauga (Ontario) en 1999 et Alexander né à Toronto en 2001. Troisième petite-fille naturelle de Léopold 1 Arcadie von Eppinghoven a eu également une abondante descendance que l’on retrouve principalement en Afrique du Sud, à Johannesburg, où elle immigra après le décès de son mari, l’officier britannique Eric Tebbitt.

Au cours de ses patientes recherches, Victor Capron a rencontré beaucoup de ces descendants naturels de Léopold 1 «Selon les cas, ils étaient plus ou moins conscients de l’importance de leur histoire familiale. J’ai aidé à ce que certains contacts puissent avoir lieu entre la branche sud-africaine et celle installée au Canada. Je crois que je leur ai aussi donné pas mal d’informations qui les ont fortement intéressés. Ils me l’ont bien rendu en étant très coopératifs. Ce sont des personnes ordinaires. Des gens qui, généralement, vivent de manière aisée mais uniquement des revenus de leur travail. Une sorte de revanche sur certains de leurs ancêtres qui ont dilapidé le patrimoine familial. Ils connais sent ou ont mieux découvert leurs origines royales, mais ces cousins éloignés d’Albert II, fort sympathiques au demeurant, ne revendiquent rien. Ils préfèrent regarder vers l’avant plutôt que vers le passé. Leur vie est désormais si éloignée de notre pays»....

Pour en savoir plus: Victor Capron a publié ses recherches dans un livre édité â compte d’auteur: « Sur les traces d’Arcadie Claret, le grand amour de Léopold 1”. » Renseignements : Victor Capron, BP28, 1050 Bruxelles 5. Tél:02/640.27.63. Prix : 25 €

10:12 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : monarchie, belgique, histoire |  Facebook |

17/05/2007

Elio Di Rupo (210396)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Télémoustique", le 21 mars 1996

Visite à domicile : Elio Di Rupo : «A vrai dire, je suis un maniaque»

Dans les années '90, je publiais une série d'articles dans l'hebdomadaire Télémoustique intitulée "Visite à domicile". Le principe en était le suivant : "On les voit à la télé, on les lit dans les journaux. Mais qui sont-ils vraiment? Où et comment vivent-ils quand ils ne sont pas sous les feux de l’actualité?". Intéressant à relire quelques années plus tard...

Di Rupo2Plusieurs fois ministre, actuel vice- Premier du gouvernement Dehaene, celui qu’on appelle par fois “le Petit Chose” de Morlanwelz en a fait du chemin. Lui qui n’avait qu’un seul pantalon mille fois rapiécé pour aller à l’école, lui qui regarda la télé pour la première fois à 12 ans (“Chez un voisin, un peu moins pauvre que nous’) et qui découvrit la mer à 16 ans lors d’un séjour en colonie...

 

Est-ce que vos origines italiennes ont déterminé ce que vous êtes aujourd’hui?

Elio Di Rupo. — Pas vraiment. J’avais à peine un an quand mon père est mort. Cela a créé une sorte de rupture par rap port à l’Italie. Ma mère est restée veuve avec sept enfants. Pour des raisons financières, elle a dû accepter que trois d’entre nous soient placés dans un orphelinat. Celui-ci se situait à un gros kilomètre de là où nous habitions. A Morlanwelz. On s’y rendait souvent. Cette proximité a influencé notre éducation. L’assistance publique a fait que les enfants Di Rupo ont baigné dans une culture belge. A la différence d’autres Italiens de Belgique qui ont vécu dans des environnements plus dos.

Vous n’êtes donc pas déchiré entre deux cultures?

E. R. — Je n’ai jamais éprouvé ce sentiment. A vrai dire, je suis ravi d’être Belge et d’avoir en même temps des racines italiennes. Je pense que cela se marque sur le plan de la sensibilité.

Comment cela?

E. R. — A mon avis, cela a une influence réelle en termes d’éveil à l’art, à la musique, à l’esthétique. Il suffit de voir l’Italie pour comprendre. Son soleil, sa beauté architecturale et naturelle.

Qui étaient vos parents?

E. R. — En Italie, ils étaient paysans. Ils labouraient des terrains qui appartenaient à un seigneur. C’était fifty-fifty. La moitié des récoltes pour le propriétaire. Il fallait survivre avec ce qui restait. La misère. Presque le Moyen Age.

Comment ont-ils abouti en Belgique?

E. R. — Le fruit du hasard. Ils auraient tout aussi bien pu se retrouver en Argentine! Il se fait qu’ils ont obtenu des papiers leur permettant de venir en Belgique. Et que cela coûtait moins cher de venir ici...

Que savez-vous de leurs premières années dans notre pays?

E. R. — L’arrivée en Belgique fut un véritable choc de cultures. En plus, s’ils avaient abandonné la pauvreté, ils tombaient ici au bas de l’échelle. Dans un milieu extrêmement sale. On les a installés dans ces baraques en roofing et en bois qui avaient servi précédemment à détenir des prisonniers de guerre. C’était très dur aussi parce que mon père quittait le travail de la terre pour celui de la mine... Quand il est mort, ma mère s’est retrouvée totalement seule. Délaissée de tout de le monde. On a survécu grâce au système de sécurité sociale belge qui était déjà remarquable à l’époque.

Vu l’histoire de vos parents, ça doit vous gêner quand le gouvernement restreint les possibilités d’accueil des réfugiés?

E. R. — C’est différent. Mes parents sont arrivés ici dans le cadre d’une convention internationale. La Belgique était demanderesse de main-d’oeuvre. L’Italie voulait du charbon à bon marché. Il ne faut pas confondre des personnes qui ont bougé dans le cadre d’un contrat et les réfugiés économiques d’aujourd’hui.

Mais vos parents avaient tout de même un peu ce profil-là, non?

E. R. — Non. Quand les Italiens de cette génération sont arrivés, ils étaient accueillis sur le quai de la gare par la mutuelle du charbonnage avec des interprètes. C’était même extrêmement paternaliste. On leur disait à quel syndicat ils devaient s’affilier. Ils étaient attendus. Ce n’est pas la même chose aujourd’hui. Il y a d’une part les réfugiés politiques et on continuera à les accueillir. Mais par ailleurs, la Belgique est incapable d’absorber tout le flot des réfugiés économiques. A moins de mettre en péril nos propres citoyens.

Revenons-en à votre parcours. Donc ce qui est le plus déterminant dans votre personnalité, c’est votre origine sociale, la pauvreté...

E. R. — Pour le moins! C’est vrai que lorsque je me retourne et que je fais le point sur mes origines sociales, je me dis que là se trouve le moteur de mon action. Quand j’étais adolescent, j’avais le sentiment que je pouvais quelque peu modifier le cours des choses... Aujourd’hui, quand c’est vrai ment difficile, je me dis: mais pourquoi me suis-je embarqué dans cette galère!

Quelle galère?

E. R. — Je veux parler de ma fonction politique. C’est extrêmement difficile.

Qu’est-ce qui vous pèse le plus?

E. R. — La quantité de travail. Nos concitoyens ne mesurent pas du tout ce que cela représente. C’est hallucinant. Je commence tous Les jours à 7 heures du matin et je finis régulièrement à 22, 23 heures. Impossible, sauf rares exceptions, de trouver l’espace pour des moments conviviaux avec des amis. En plus, il y a la pression constante, la responsabilité des actes que l’on pose.

Vous êtes parfois fatigué? A la télé, les hommes politiques ont toujours l’ait en pleine forme !

E. R.- C’est que la fonction politique se nourrit de cet élément médiatique: il faut tou jours paraître en forme!

Faut-il être spécialement “brillant” pour devenir ministre?

E. R. — Il faut être relativement compétent... Enfin, j’espère que ce ne sera jamais le critère majeur. Des citoyens tels des ouvriers mineurs, des agriculteurs, un poète comme Vaclav Havel doivent pouvoir accéder au pouvoir. Il doit y avoir de la place pour les non-spécialistes de la politique.

Donc, Il suffit d’être “relativement compétent”?

E. R. — Bon d’accord, ce n’est pas si simple. Il est vrai que les problèmes ne se règlent pas avec une baguette magique. Je le vois dans mon département: si on n’a pas un certain niveau de maîtrise du sujet, on va tout droit à l’échec. Quand Bernard-Henri Lévy lance des critiques sur la méconnaissance des dossiers par les politiciens, il a tout à fait tort.

Vous faites beaucoup de voix aux élections. La recette?

E. R. — Un travail colossal. Une présence importante dans la population. Des relations par service social interposé. Et puis la communication. Nous l’évoquions tout à l’heure. C’est un aspect fondamental à une époque où on ne juge plus ‘es hommes politiques sur le fond de leur actes mais sur la présentation de ceux-ci. A la limite, on se demande parfois si le fond de ce qu’on fait a encore une quelconque importance pour l’opinion! C’est pour cela qu’il faut paraître toujours en forme...

A quel âge êtes-vous entré en politique?

E. R. —Je devais avoir 17 ans.

Qu’est-ce qui a provoqué le déclic?

E. R. — Un enseignant. Mais c’est aussi une question de nature. On est rebelle ou on ne l’est pas. Achille Chavée disait qu’il était un Sioux qui ne marcherait jamais en file indienne. J’aime bien cette phrase. Quand on est jeune, on va assez naturellement vers la gauche et la contestation. Enfin, j’espère que c’est encore le cas aujourd’hui! Donc à cette époque-là, j’ai pris goût à certaines lectures. Karl Marx m’attirait plus que d’autres auteurs.

Vous parliez du rôle d’un enseignant?

E. R. — C’est vrai. Cet homme m’a dit un jour des choses extrêmement importantes. Il a éveillé en moi une certaine confiance.

Il vous a révélé à vous- même en quelque sorte?

E. R. — En fait, durant la phase de puberté, j’ai eu énormément de difficultés. De 11 ans et demi à 13 ans et demi, mon existence fut un enfer. Je pense que je souffrais à l’époque de maladies psychosomatiques à cause des problèmes sociaux de ma famille. J’étais très malade. Je n’ai pas été à l’école pendant quasiment un an. Puis, je suis sorti plus ou moins tout seul de cet état, mais le véritable déclic a eu lieu quand ce prof de chimie m’a un jour appelé dans son bureau.

Qu’est-ce qu’il vous a dit?

E. R. — “Tu sais, Di Rupo tu vaux quelque chose“. Je n’oublierai jamais. C’était la première fois que quelqu’un me disait que je valais quelque chose.

Pourtant, votre mère vous aimait.

E. R. — Bien entendu... C’était autre chose. Elle me protégeait. Elle m’encourageait à travailler. Mais elle ne savait ni lire, ni écrire. Elle me faisait recommencer mes cahiers lorsqu’ils étaient tachés, mais puisqu’elle ne savait pas lire, je pouvais écrire n’importe quoi. Elle me donnait son accord quand la propreté du cahier qui semblait acceptable. C’était un soutien fondamental sur le plan affectif. Mais e le ne pouvait me faire prendre conscience de mes capacités.

C’est donc ce professeur...

E. R. — Ecoutez. Quand j’étais gosse, j’étais un petit gros. Quasiment plus large que long. Parfois on riait un peu de moi. J’en souffrais. Alors, les quelques mots de cet adulte qui prit le temps de me parler entre quatre yeux déclenchèrent une véritable révolution intérieure. Un déluge de réflexions. Aussi, j’estimais que je ne pouvais pas le décevoir. Donc, je me suis mis à étudier intensément. A partir delà, j’ai été sauvé. Je n’ai plus jamais arrêté de travailler avec acharnement.

Le travail comme thérapie, en quelque sorte?

E. R. — Et d’autant plus que j’avais un énorme retard culturel à combler. A la maison, il n’y avait pas de livre. Seulement le catalogue Unigros parce que maman pouvait acheter à crédit.

La lumière qui apparaît dans le chahut de l’adolescence, cela explique votre sympathie pour Rimbaud?

E. R — Oui. Chez lui aussi, le déclic s’est fait pendant l’adolescence. Il a découvert la mer à 16 ans. Moi aussi. En colonie, à Middelkerke. 16 ans, je ne sais pas si vous vous rendez compte! Ce sont mes frères qui travaillaient déjà qui m’avaient offert le séjour.

C’est vrai que vous avez regardé la télé pour la première fois à 12 ans?

E. R. — Eh oui! On n’avait pas de poste. A partir d’un certain moment, on est allés chez une voisine dont le mari était porion. Cela veut dire qu’il avait un peu plus que les autres, Il avait acheté une télé. Un événement majeur. On allait voir les matches de foot, Zorro, Les Incorruptibles. La voisine installait des chaises et les gosses venaient. Comme au cinéma. On recevait même des biscuits. Une femme d’une générosité exceptionnelle. Des moments inoubliables.

On peut dire que vous n’étiez pas sur les rails dès l’enfance?

E. R. — Alors là, pas du tout! J’ai dû grappiller des morceaux de fer à droite et à gauche pour me construire mes propres rails.

Dans le monde que vous fréquentez maintenant, n’êtes-vous pas parfois un peu irrité de rencontrer au tant de gens pour lesquels la vie est un long fleuve tranquille?

E. R. — Je ne reprocherai jamais à quelqu’un d’avoir eu plus facile que moi. Mais c’est vrai que je suis agacé quand ces personnes qui ont toujours été sur les rails n’en tirent pas profit pour se montrer quel que peu généreuses. Pour faire quelque chose d’utile et de constructif pour la société.

Et la gauche caviar, ça vous laisse de marbre?

E. R. — Je connais pas mal de gens qui n’ont vécu que dans des milieux extrêmement huppés. C’est déjà bien s’ils ont fait l’effort d’intellectualiser les choses. De toute manière, l’histoire sociale montre que ce sont souvent des intellectuels issus de milieux bourgeois qui ont fait bouger la société. Ce qui m’énerve, c’est quand ils veulent m’expliquer la pauvreté.

Cela arrive parfois?

E. R. — Bien sûr! Je ne répète pas mon histoire à tous vents. Et puis, avec mon noeud papillon, on a peut-être l’impression que je suis un prince issu d’une famille noble italienne. Donc, on est parfois surpris quand on découvre mon parcours.

Pourquoi arborez-vous toujours le noeud papillon?

E. R. — C’est peut-être le reflet de ma personnalité. Etre sérieux, sans se prendre au sérieux. Ce que j’aime aussi dans le noeud papillon, c’est que pour moi il est un peu synonyme de jour de fête.

Donc, c’est la fête tous les jours!

E. R. — Oui, c’est vrai. Au plus profond de moi-même, même s’il y a des difficultés, des moments où je râle très fort, je me dis finalement que tous les matins du monde sont sans retour. Chaque jour mérite d’être vécu.

C’est évidemment plus facile quand on en a les moyens. Pensez-vous que le minimex (environ 20.000 francs) est suffisant pour permettre aux plus démunis de vivre décemment?

E. R. — C’est un montant raisonnable. En tout cas, si on relativise les choses en regardant ce qui a pu exister auparavant et ce qui existe encore dans d’autres pays. Alors là manifestement, nous sommes à la pointe de la protection sociale.

Oui, en relativisant mais...

E. R. — Cela suffit-il pour vivre si on n’a que ce montant-là? Je ne le crois pas. Si on n’a pas une famille ou d’autres liens de solidarité, c’est clair que ce n’est pas possible. Ne serait-ce que pour prendre un petit appartement, il faut une dizaine de milliers de francs. En plus, on ne se nourrit pas uniquement de matières premières! Je ne suis pas de ceux qui croient que parce qu’on est pauvre, on ne peut pas regarder la télé ou boire une chope.

C’est donc un constat d’échec que vous faites là?

E. R. — Pas du tout. Le statut du minimex, ce n’est pas cela qui est important. Ce qui l’est, c’est de sortir les gens du minimex.

On ne va pas dans ce sens-là. les minimexés sont de plus en plus nombreux!

E. R. — Par mon parcours, je suis dans le gouvernement celui qui a sans doute la fibre la plus sociale! Mais c’est clair que dans la situation belge actuelle, nous ne pouvons faire plus. Qu’est-ce que voulez? Voilà un pays qui a dépensé sans compter pendant vingt ans. Les générations des années ‘80 et ‘90 ont dû payer l’addition et aujourd’hui, on touche enfin à un résultat. On a des perspectives à moyen terme. Cela n’existait pas il y a dix ans! Donc, si on pouvait augmenter le minimex tout de suite, on le ferait... L’essentiel, c’est de faire reculer la pauvreté.

Encore une fois, dans les faits, les minimexés sont de plus en plus nombreux!

E. R. — Mais le problème n’est pas spécifiquement belge! C’est international. La Belgique a le taux de pauvreté le plus bas du monde. Entre 6 et 7 %. Bien entendu, 1 % c’est 1 % de trop...

On dit que le gouverne ment ne gouverne pas vraiment. Que c’est le marché qui dicte la marche. Vous seriez prisonniers de contingences budgétaires, économiques, européennes...

E. R. — Que l’on soit tenu par un carcan budgétaire, c’est vrai. Que le marché nous dicte sa loi, c’est exagéré. Mais évidemment, quand on gouverne un pays aussi petit que la Belgique, c’est difficile de ne pas en tenir compte. On a moins de poids que l’Allemagne ou la France. Nous sommes ouverts aux quatre vents de la finance internationale et nous ne déci dons pas de la croissance économique que nous aurons. On peut infléchir, mais c’est la conjoncture internationale qui domine. La marge de manoeuvre est réduite...

Au point qu’un change ment de coalition gouverne mentale, avec la participation des libéraux, ne changerait pas grand-chose à la politique menée?

E. R. — ils n’auront pas beaucoup d’autres possibilités. A moins, bien entendu, de casser la sécurité sociale...

Avez-vous un modèle en politique?

E. R. — Non. Mais il y a des personnalités que j’apprécie. J’aime bien lire des biographies sur Pierre Mendès France. J’ai lu récemment un ouvrage sur Léon Blum. Quant à un modèle sur lequel je calquerais mon comportement, là c’est non.

Que pensez-vous de Mitterrand?

E. R. — Je ne fais pas partie de ceux qui le jettent déjà dans la poubelle de l’histoire.

Un parcours comme le sien, c’est pour le moins troublant, non?

E. R. — Troublant, oui. Mais je crois aussi que beaucoup de gens aujourd’hui gagnent leur vie en le noircissant. Il a tout de même fait des choses considérables. Notamment en matière européenne. On oublie cela et aujourd’hui il est plutôt de bon ton de rechercher ses enfants illégitimes... Plus on gagne de l’argent en disant du mal de lui, plus j’ai tendance à vouloir le comprendre.

Croyez-vous au destin?

E. R. —Je crois en tout cas qu’il y a des carrefours dans la vie. Par exemple, quand j’étais représentant étudiant, j’ai eu à discuter avec Pierre Descamps qui était à l’époque président des libéraux. Je me reverrai toujours dans ce bureau où nous devions rester dix minutes et où finalement nous avons passé deux heures. Au bout du compte, il m’a proposé de militer chez les libéraux...

Etes-vous vous-même surpris pas votre parcours?

E. R. — Oui, c’est évident.

Aviez-vous un plan de carrière?

E. R. — Pas vraiment. Evidemment quand on entre en politique on pense à son avenir éventuel dans ce domaine. Je me souviens m’être dit aux en virons de 17-18 ans que devenir ministre, ce devait être le sommet de ce qui pouvait arriver à un être humain.

Aujourd’hui, vous pensez encore cela?

E. R. — Non. Le sommet, c’est soit être écrivain soit compositeur. En tout cas c’est plus déterminant pour la société que d’être ministre. Il faut faire avec ce que l’on a!

Vous êtes très ambitieux?

E. R. — Je sais que j’ai souvent été perçu comme tel. Mais je ne crois pas l’être plus que la moyenne des gens. En fait, j’ai toujours bossé beaucoup. Quand je suis entré dans les cabinets ministériels en 1980, j’étais docteur en chimie et je pouvais travailler à l’université de Berkeley. J’ai opté pour une carrière politique parce que je trouvais cela plus puissant que la dimension scientifique. Je l’ai fait en professionnel. Je me suis investi douze à quatorze heures par jour. J’ai travaillé tous mes dossiers. Je n’ai rien laissé au hasard. A vrai dire, je suis un maniaque. L’expérience m’a montré que c’est la marche à suivre.

N’avez-vous pas envie de prendre une année sabbatique? De voyager, de lire tout ce que vous n’avez pas encore lu?

E. R. — L’idéal, ce serait de pouvoir prendre de temps en temps une période de repos d’une semaine ou de quinze jours. C’est clair que quand je vais à Rome pour un Conseil (européen - NDLR) et que je n’ai même pas le temps de voir une toile d’un peintre que j’aime, cela m’agace.

On vous voit toujours avec le sourire, vous arrive-t-il de pleurer?

E. R. — Oui bien entendu. Ce la m’est arrivé au décès de ma mère... Mais aussi parfois pour des raisons très nettement plus futiles. Par exemple, en regardant l’un ou l’autre film émouvant à la télé, il m’arrive d’essuyer discrètement une larme.

Alors, ce sourire, il est tout à fait naturel?

E. R. — Ben oui! Mais vous savez, mes amis me reprochent de ne plus sourire! Quand je passe à la télé, ils ont l’impression que je tire la tête. Faut dire que les nouvelles qu’il faut annoncer n’y prêtent pas souvent!

Avez-vous l’ambition de devenir Premier ministre?

E. R. — On ne pose pas des questions pareilles aux hommes politiques! Ils vont tous vous dire que non et ils pensent peut-être tous que oui.

Va-t-on inévitablement vers une nouvelle réforme de l’ Etat en 1999?

E. R. — Non. Peut-être vers des ajustements. Mais objectivement, le pays pourrait vivre sans que l’on se pose de nouvelles questions institutionnelles.

Et les hommes politiques?

E. R. — Certains hommes politiques! Je suis tout de même de ceux qui ont jeté le moins d’huile sur le feu.

Vous vous entendez bien avec quelqu’un comme José Happart?

E. R. — On a de bonnes relations personnelles. Je ne partage pas toutes ses options politiques.

En quoi irait-il trop loin?

E. R. — Et si on parlait d’autre chose que de politique?

Vous vous êtes fait une réputation par votre “parler vrai” mais aujourd’hui vous êtes parfois un peu “langue de bois” !

E. R. — On me le reproche. Mais comment voulez-vous que je fasse? Je suis vice-Pre mier ministre! Bien sûr que parfois j’ai envie de rentrer dans le lard, de dire ouverte ment les choses. Mais alors, je serais comme un éléphant dans une usine de porcelaine.

Est-ce qu’il vous arrive de vous engueuler avec Jean Luc Dehaene?

E. R. — On s’engueule de temps en temps, oui.

Vous vous dites des gros mots?

E. R. — On a des codes. Je ne suis pas du genre à dire des jurons. Quand on n’est pas d’accord, on se quitte sur un “on va y réfléchir’

Si vous n’aviez qu’une seule chose encore à réaliser dans votre carrière politique?

E. R. —Je donnerais du boulot à tous les jeunes. C’est une de mes grandes obsessions: ce n’est pas possible qu’une société progresse avec des jeunes qui ne croient plus dans l’avenir. Or, on n’est pas loin de cette situation de rupture... •

 

 

LE TOUR DU PROPRIETAIRE

Voilà une bien belle bâtisse. Faut-il parler d’une maison de maître ou d’une maison bourgeoise?

E. R. — Je n’aime ni l’une ni l’autre de ces appellations!

On a tous ses contradictions!

E. R. — Ouais. Allez, je dirais plutôt maison de maître. Cela son ne mieux.

C’est votre résidence principale?

E. R. — Oui. C’est une maison que j’ai louée à mon frère avant de la lui racheter. A cette époque, elle était très dégradée. J’ai réalisé beaucoup de travaux, mais si je devais vous montrer tout ce qui ne va pas, je n’aurais pas fini.

Qu’est que vous aimez particulièrement dans cette maison?

E. R. — J’adore ses volumes importants, ses boiseries. Mon petit bout de jardin de 60 m2 entouré de hauts murs qui me permettent de rester à l’abri des regards indiscrets lorsque je suis en tenue légère. La proximité du centre-ville.

C’est votre seul logement?

E. R. — J’ai aussi un petit kot d’étudiant à Bruxelles. C’est là que se trouvent tous mes livres d’art. J’en ai une centaine. Ma passion. •

16:15 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (12) |  Facebook |

Arsène Vaillant (030507)

Article publié dans l'hebdomadaire "La Libre Match", le 3 mai 2007

Arsène, le gentleman commentateur

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Il a marqué la mémoire de plusieurs générations de sportifs et de télespectateurs. Arsène Vaillant, le bien nommé, gentleman des terrains de foot d’abord, du petit écran ensuite, nous a quitté discrètement. Il fut l’une des icônes médiatiques d’une époque que les moins de 30ans n’ont pas connue. Ce temps où la R.T.B. n’avait pas encore de «F» et où les reportages tournaient encore en 35 mm... Cette époque encore plus reculée où les joueurs du Sporting d’Anderlecht n’avaient même pas de contrat. «On jouait à la prime de match et on gagnait 300 francs belges par entraînement», racontait-il. «J’étais tout fier de disposer de deux tenues complètes. Je n’avais jamais vu cela. Dans mon club précédent, le White Star, quand j’avais besoin de lacets pour mes chaussures de foot, je devais d’abord rendre les anciens». Ex-diable rouge, Arsène Vaillant fit aussi partie d’une équipe nationale qui écrasa les Hollandais par un cinglant 7-2! Impossible à imaginer aujourd’hui. C’était en 1950. Il y a une éternité... Avec sa plume, puis derrière son micro, il commenta des décennies de matches de foot, de compétitions de ski et de patinage artistique et même sept Tour de France.

Comme tout Ardennais qui se respecte, et bien qu’il ait émigré très jeune vers la Région bruxelloise, Arsène Vaillant avait un caractère bien trempé. Il savait ce qu’il voulait et force est de constater qu’il l’a toujours obtenu. Dès l’âge de 16 ans, en 1939, ce magicien du ballon rond né à Saint-Hubert entame une brillante carrière de footballeur en division d’honneur belge, la division 1 de l’époque. «J’ai disputé mon premier match comme titulaire au White Star lors d’un tournoi organisé à Verviers. Nous avions battu les Hollandais de Go Ahead Deventer par 3-0. J’avais marqué les trois buts. Mais, à ce moment, j’ai du faire un choix, parce que j’étais aussi doué pour le basket. J’avais déjà reçu une première convocation pour jouer en équipe nationale», aimait-il à se souvenir.

Ce qui faisait le foot d’alors semble si loin. «Comme tous les jeunes, j’avais besoin d’argent et j’ai signé un contrat d’indépendant,comme on disait à l’époque.A partir du moment où on signait, on pouvait espérer des primes de 250 à 500 francs belges.A 16ans, je me retrouvais certains mois avec plus de 1 000 francs belges ! J’avais donc beaucoup de copains...Vous savez, cette somme n’était pas si dérisoire car, à ce moment, le salaire moyen d’un employé était de 1500 francs». Beaucoup de buts ont été marqué depuis lors... Aujourd’hui, personne ne songerait un instant à comparer l’incomparable, c’est-à-dire le salaire d’un employé et d’un joueur de foot professionnel.

Alors qu’il est titulaire au White, l’ancêtre de l’actuel Brussels, la guerre éclate.Arsène et ses coéquipiers de l’époque connaîtront les joies d’un championnat remanié et parfois risqué. «Quand on partait pour jouer à Liège, on n’était pas certain de revenir le jour-même. Pas de voiture ou de car à cette époque. On dépendait du train, et comme les lignes étaient régulièrement bombardées, on revenait parfois le lundi soir». Arsène verra partir un autre train durant cette période de malheur. Celui qui déporta son père vers l’Allemagne.

Après la Guerre, le voici sous la vareuse des Diables Rouges lors du premier France-Belgique suivant la Libération. Il jouera douze fois en équipe nationale et notamment ce Belgique-Hollande du 12 novembre 1950 gagné sur le score fleuve de 7-2. On vous le disait, c’était une autre époque.Celle des Mermans,Meert,Anoul, Sermon... Quelque temps auparavant,Arsène avait quitté le White sur un dernier coup de tête... bien ardennais. C’était en 1947. Après une dispute d’anthologie avec le président du club bruxellois, il s’était fait dire qu’on ne le reverrait plus jamais sur un terrain de foot. Promesse tenue... Mais pendant un an à peine.

En 1948, Albert Roosens, le président du Sporting d’Anderlecht, vient repêcher la tête brûlée. «Mon premier ébahissement allait suivre», expliquait Arsène. «Au White,quand j’avais besoin de lacets, il fallait que je rende les anciens. A Anderlecht, je suis entré dans une énorme salle où on m’a fait choisir tout un équipement en double, des paires de spikes, des baskets pour aller courir dans le parc. Je n’avais jamais vu cela ». Tout était à l’avenant. Les entraînements, notamment,qui n’avait rien à voir avec le travail d’horloger suisse mené aujourd’hui par des Vercauteren et autres Broos entourés de multiples assistants. «Mon premier entraîneur s’appelait Schmidt, il sortait de l’armée des Indes. Au point de vue tactique, il ne connaissait strictement rien, mais il avait le don de faire sortir les tripes de ses joueurs. Un prof d’éducation physique verrait ses entraînements à l’heure actuelle, il le mettrait tout de suite dans un asile. Pour lui, une seule chose comptait : aller vite.Après un match, il avait comme consigne de réhydrater : il fallait boire, boire et encore boire. A l’entraînement du mardi, il disait : « Maintenant, toute la bière doit sortir !...».

Au Sporting aussi,Arsène, engagé comme avant-centre, fera une belle carrière... à l’arrière gauche.Foulant des pelouses belges mais aussi internationales comme celle des prestigieux clubs anglais d’Arsenal et Liverpool. C’était le temps d’une équipe d’Anderlecht qui n’existera sans doute plus jamais,composée qu’elle était de neuf internationaux belges.

Des stars ? Oui, bien sûr. Car en ces heures glorieuses, les stades étaient pleins chaque semaine comme des oeufs. Mais l’ambiance restait bon enfant et les joueurs de foot pro étaient encore des gens comme les autres. Pas beaucoup plus riches que la moyenne. «On jouait à la prime, on n’avait même pas de contrat, on avait aussi 300 francs belges par entraînement (trois fois par semaine), et, en fonction du classement, on avait droit à un supplément : 1 500 francs la victoire, 1 000 pour un match nul et 750 francs pour une défaite. Si on était champion, on retouchait une seconde fois toutes les primes de l’année. Mermans avait sans doute un tarif préférentiel mais, à part lui, tout le monde était logé à la même enseigne».

Plus encore alors qu’aujourd’hui, les divas du ballon rond devaient préparer l’après-foot. Mais Arsène avait la tête sur les épaules et, dès 1946, en parallèle de sa carrière de sportif de haut niveau, il entame une carrière de journaliste. Dans la presse écrite d’abord.Au défunt «Peuple», puis à «Sportclub».Un peu en France aussi, en radio, pour Europe 1 au tout début des années 1950. «On me demandait de faire un petit billet sur le football belge depuis un petit studio à Bruxelles. C’est là que j’ai notamment fait la connaissance de Jacques Brel qui grattait la guitare et courait le cachet». C’est là aussi que l'I.N.R., l'ancêtre de la RTBF, le débauche en 1954. Et le voilà lancé dans le bain de la première émission sportive télé de la chaîne publique. Un peu malgré lui : «La télé., je n’aimais pas. Elle me faisait peur. Mais j’avais 32 ans et ma carrière sportive était derrière moi.Je souffrais des adducteurs. A l’époque,c’était encore considéré comme un mal inguérissable», confiera-t-il plus tard.

Lors de ses débuts en télé, Arsène Vaillant partage l’antenne avec deux autres petits nouveaux qui iront loin;deux chers disparus, eux aussi Théo Mathy et Sélim Sasson. «La télé était sous la direction d’un type qui ne croyait pas du tout à son avenir. Ceux qui y travaillaient étaient censés être des ratés qui ne trouveraient pas de place ailleurs. Les choses ont bien changé ensuite», témoignait ironiquement le gentleman Vaillant. De ce temps-là, pas de faisceau hertzien, pas de direct, pas même de cassettes vidéo. «On passait le dimanche soir à 22 heures. Plus tôt, ce n’était pas possible. On travaillait en film et il fallait développer des 35mm,ce qui durait une ou deux heures...A l’époque, on avait des petites bobines et souvent, quand l’opérateur rechargeait, on manquait un but ».

Dès cette époque et jusqu’au bout,Arsène n’a jamais eu la grosse tête : «Quand je suis sorti de ma première émission, j’étais totalement convaincu que j’avais été mauvais et qu’on ne me demanderait jamais plus de passer...». Mauvais pronostic ! Sa carrière télé durera plus de trente ans. Impossible évidemment de toute la raconter mais lorsqu’il était interrogé sur celle-ci, il avait bien sûr quelques anectodes. Par exemple, celle relative à la première Coupe du monde qu’il eut à commenter pour la télévision belge en 1962 : «La compétition se disputait au Chili. A l’époque, nous ne bénéficiions pas de retransmissions par satellite. Conclusion : pas de direct possible. Ma mission consistait à commenter les résumés des matches depuis Bruxelles. En fonction des horaires des avions, des bobines de films étaient expédiées, soit à Londres, soit à Francfort. Elles étaient développées et montées là-bas.Nous,on découvrait les images à l’antenne,exactement en même temps que les téléspectateurs. C’était l’époque du noir et blanc. En plus, nous disposions de très peu de renseignements sur les équipes. On commentait donc vaille que vaille, sans toujours bien reconnaître les joueurs dont on parlait ! ».

Bien avant qu’il ne devienne l’une des icônes les plus aimées de la lucarne belge, Arsène Vaillant a pu côtoyer de nombreux sportifs de très haut niveau,comme par exemple le coureur cycliste italien Fausto Coppi, qui fut l’un de ses véritables amis. On lui prêtait d’ailleurs beaucoup en amitié : durant toute sa carrière, Arsène fut suspecté de «partialité» en faveur du Sporting d’Anderlecht. A tel point qu’un jour, il décida de ne plus se rendre à Sclessin pour commenter les matches du Standard de Liège. Il est vrai qu’il y avait été frappé dans le dos par un supporter! «Je n’ai jamais nié ma sympathie pour les Mauves», avouait-il.Tout en affirmant que «celui qui aime bien, châtie bien. Dans mes commentaires, j’ai parfois été plus sévère pour Anderlecht que pour d’autres clubs».

Parallèlement à la télé,Arsène Vaillant a toujours continué à pratiquer plusieurs sports. Bien après sa retraire, il jouait encore au tennis à l’European Club de Woluwe-Saint-Lambert avec ses potes (Roger Laboureur, Michel de Ville, Michel Lecomte et Maurice Loiseau). A 70 ans, on l’a encore vu enfiler un maillot de foot pour soutenir le Télévie et, ces dernières années, il s’était rabattu sur un sport moins exigeant mais qui lui permettait tout de même d’entretenir sa condition physique : le golf. Par contre, depuis longtemps, il ne mettait plus les pieds dans un stade de foot belge pour assister aux compétitions de division 1 ou aux matches des Diables Rouges.

Il y a quelques années,il nous en avait expliqué les raisons lors d’une rencontre où il évoquait ce qui fut le moment le plus difficile à vivre de sa longue carrière de commentateur sportif : la tragédie du Heysel, 39 morts le 29 mai 1985, lors de la finale de la Coupe des clubs champions qui avait vu s’affronter les Italiens de Juventus et les Anglais de Liverpool.

Arsène, avez-vous gardé un souvenir précis de ce tragique 29 mai1985?

Certainement. C’est une soirée qui a marqué, non pas ma carrière, mais ma vie. Dès 18 heures 15, on sentait déjà que quelque chose allait se passer. Ca s’agitait beaucoup trop du côté des Anglais. Puis, vers 19 heures 10, il y eut la charge des hooligans. Roger Laboureur était à mes côtés. De là où nous étions, on ne voyait qu’un mouvement de foule; une pointe qui s’enfonçait dans le bloc Z. Mais on était encore à cent lieues de mesurer la gravité de l’événement. Notre assistant Christian Provnier est descendu voir ce qui se passait près du gradin. Il est revenu en nous disant qu’il y avait un mort. Ensuite, Laboureur et Provnier ont fait plusieurs fois la navette entre l’extérieur du stade où furent évacués les cadavres et la cabine de commentateur. C’est alors qu’a commencé le décompte macabre : on apprit qu’il y avait cinq morts, puis dix, puis le double... A 21 heures, quand a commencé le match, on savait déjà qu’il y avait plus de trente morts. Les joueurs aussi d’ailleurs...

Fallait-il encore jouer au football après ce drame?

C’est une certitude. Il était impossible d’annoncer à des supporters qui venaient de si loin qu’on allait annuler le match. On aurait dû leur dire pourquoi ! S’ils avaient appris qu’il y avait des morts, c’était la guerre. (...)

Etait-il cependant nécessaire de diffuser les images du match sur la R.t.b.f.?

Ça, j’en sais rien ! C’était à la direction de prendre la décision.Moi,j’ai fait mon boulot.On m’a laissé l’antenne. J’étais bien obligé d’assurer.

Vous avez gardé le souvenir de vos commentaires?

Non,pas du tout. J’étais dans un état d’excitation extrême. Je sais que j’ai parlé sans discontinuer pendant trois heures d’affilée.A vrai dire, je n’ai jamais cherché à revoir le reportage... Pour le match, en tous cas, je me souviens de m’être contenté du strict minimum : je prononçais le nom des joueurs, sans plus.

Que pensez-vous de ce qui fut leur attitude?

Pour les raisons déjà énoncées, ils étaient obligés de jouer. Par contre, j’ai été particulièrement déçu par l’attitude de Platini lorsqu’il a marqué.

Après, vous avez encore vu le foot de lamême manière?

Vraiment pas, non. J’ai terminé ma carrière en n’ayant plus le même attrait pour ce sport. Aujourd’hui, pour moi, le foot, c’est terminé. Cela fait sept ou huit ans que je n’ai plus mis les pieds dans un stade.

A ce point-là? Le foot,c’est toute votre vie...

Cela vous étonne, mais je ne suis pas le seul ancien joueur à ne plus fréquenter les stades. Ce n’est plus le même esprit qu’auparavant. On jouait pour gagner ; aujourd’hui, on joue très souvent pour ne pas perdre et puis,on ne respecte plus le règlement : voyez comme on joue des bras et comme on tire les maillots. En plus, trois événements m’ont encouragé à me distancer de l’univers du football professionnel. D’abord, l’affaire de corruption du Standard en 1985. Cela m’a fait beaucoup réfléchir. Je me suis rendu compte qu’il y avait déjà eu des choses pas très catholiques dans d’autres matches à cette époque. Dès ce moment, je ne faisais plus les commentaires du championnat de Belgique avec le même entrain. J’avais à la fois l’impression d’être cocu et de mentir aux gens. Ensuite, il y a eu le Heysel. Et puis le coup de grâce est tombé lors de la finale de la Coupe de l’U.e.f.a.,Tottenham-Anderlecht en 1986. Un supporter britannique avait été tué dans un café lors du match aller en Belgique.A Londres, pour éviter d’être égorgés, mon confrère flamand Rik De Sadeleer et moi avons dû être entourés d’un véritable cordon de policiers. Là, je me suis dit que ce n’était vraiment pas cela le foot. Je n’ai pas renié ce sport en tant que tel,mais tout ce qui est autour m’en écarte. L’argent prend trop de place, les enjeux sont dénaturés, la fête est finie.


12:17 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

16/04/2007

Affaire Magerotte (050207)

Enquête publiée dans l'hebdomadaire belgo-français "La Libre Match", le 05 février 2007

 

Du Luxembourg à Bruxelles, enquête sur une étonnante saga familiale

«Rendez-moi mon nom !»

 

LLM284Imaginez un instant. Un matin comme tous les autres. Au moment de partir au travail, vous ouvrez machinalement une enveloppe à l’allure officielle qui traîne depuis quelques jours sur la table de la salle à manger. Encore une facture ? Non, c’est pire. Un avis  vous informe que désormais votre nom a changé ! Ce patronyme que vous portiez depuis votre naissance, cette «marque» qui accompagne votre personne, au point de faire partie de votre identité, n’est plus. Sans préavis, vous en êtes privés… 

 

Résidant à Barvaux, dans le Luxembourg belge, une jeune femme de 20 ans vient de vivre un tel cauchemar. Elle s’appelle Magali Magerotte.  Pardon ! Magali «Hainaut». Pourquoi et comment cette mésaventure lui est-elle arrivée? Pour le comprendre, «La Libre Match» s’est déplacée sur les bords de l’Ourthe. Notre reporter y a rencontré Magali, bien sûr, mais aussi Marcel, son papa. Ensemble, père et fille, lui ont raconté une étonnante saga familiale qui mériterait, à tous le moins, qu’ils bénéficient d’une certaine mansuétude des autorités belges. S’ils veulent s’appeler «Magerotte» plutôt que «Hainaut», ne faudrait-il pas qu’on les laisse en paix ? (Photo : Ronald Dersin)

  

«Cela s’est passé deux jours avant mon vingtième anniversaire. Comme ça, sans préavis. Un vrai choc; Dont je ne me remets pas. Une enveloppe de la mutuelle avait été déposée par le facteur. Je l’ai ouverte sans m’attendre du tout à la nouvelle bouleversante qu’elle dissimulait. Figurez-vous cela : cette lettre m’informait que, désormais, je ne m’appellerais plus Magali Magerotte ! Pourtant, c’est le nom que je porte depuis ma naissance. Celui qui a toujours été le mien pour mes voisins, mes amis, à l’école. Un nom qui, bien sûr, est associé étroitement à mon identité… Et voilà, plus rien. Volatilisé! J’’apprenais que le Procureur du Roi de Dinant, à mon insu, l’avait fait modifier dans les registres de l’état civil de la ville de Dinant… ‘Magali Hainaut’! A l’avenir, je devrais m’appeler ‘Magali Hainaut’! Mais moi, je ne veux pas de ce nouveau nom!»

 

Elle ne désire certainement pas en rajouter, mais le visage d’ange de cette jeune femme cache mal son émotion. Magali, étudiante en comptabilité, vingt ans, n’avait visiblement pas prévu que cela lui arriverait. Elle est prête à pleurer. Il suffirait d’une question encore… Mais heureusement, il y a son papa. Marcel est à ses côtés pour prendre le relais. Pour nous expliquer, pour nous raconter plutôt; Ce qu’il présente lui-même comme «une vraie saga familiale». Nous sommes dans une maison de ville à Barvaux, tout près du centre. En cette fin de mois de janvier pluvieux, cette citée touristique bâtie au bord de l’Ourthe reste jolie. Mais elle est aussi trop calme. Un peu triste, comme l’histoire de Marcel. L’homme allume un cigarillo, boit une rasade du café et il se lance dans le récit d’un passé qui lui fait encore très mal.     

 

 « Mon vrai nom, je ne le connaîtrai sans doute jamais »

 

Tout commence à Uccle, le 29 mars 1950. «C’est ma date de naissance. Vous savez, j’approche tout doucement de mes 60 ans mais quand je dois parler de mon enfance, c’est comme si certains souvenirs dataient d’hier… En tous cas, les plus mauvais d’entre eux. Ceux qui m’ont traumatisé», entame Marcel. «A ce jour, je n’avais jamais parlé de tout cela en dehors du cercle familial. J’estimais que mon passé ne regardait que mes proches et moi-même. Maintenant, c’est différent. Désormais, c’est ma fille qui paye les pots cassés et je trouve cela inacceptable. Toute ma vie, je me suis battu pour ne pas porter un nom que je ne considérais pas être le mien. Je ne veux pas qu’elle vive quelque chose de semblable. Il faut mettre le mot ‘fin’ à ce cauchemar! Si je vous parle de mon histoire, c’est avec l’espoir que la ministre de la Justice lise La Libre Match. C’est de son administration que dépendent les changements de noms. J’espère qu’elle pourra faire un geste, appuyer la demande que nous avons introduite» (lire encadré).

 

La Libre Match : En fait, comment vous appelez-vous ?

 

Marcel : Officiellement, je veux dire le nom qui se trouve sur ma carte d’identité, c’est «Hainaut». Mais le nom qui m’a accompagné toute ma vie, celui avec lequel j’ai grandi, celui sous lequel tout le monde me connaît, c’est «Magerotte». Quand à mon «vrai» nom, ce patronyme que j’aurais du porter parce que c’était celui de mon père biologique, je ne le connaîtrai sans doute jamais!

 

- C’est compliqué !

- Pas tant que cela. En réalité, je suis le fils d’une certaine Marie-Louise Feller. Cette femme m’a mis au monde alors qu’elle était encore très jeune et qu’elle vivotait à Bruxelles. Quand à mon père biologique, je ne sais pratiquement rien de lui. La seule info que ma mère ait jamais accepté de me donner se résume à cette phrase : ‘Cela ne sert rien que tu saches qui est ton père parce que cela briserait un ménage’. Pas moyen de la faire céder…

 

- Mais d’où vient «Hainaut», votre nom officiel ?

- Hainaut ? C’est le nom d’un individu qui a épousé ma mère quand je n’avais encore que quelques mois de vie. Elle a fait une sorte de «deal» avec lui : il me reconnaissait et, en échange, elle acceptait de l’épouser. Malheureusement, j’étais encombrant pour cet homme alcoolique et violent. Et donc, ma prime jeunesse a été un véritable enfer.

 

- Vous avez été maltraité ?

- A vrai dire, j’ai subis les pires atrocités! Une image revient souvent; Elle a marqué ma mémoire bien que j’étais encore très petit au moment des faits. Je devais avoir quatre ans. Cinq ans tout au plus. Je me vois attaché au pied d’une table. Il m’est impossible de bouger. Je suis prisonnier pendant des journées entières. J’ai faim, j’ai soif. Surtout j’ai peur. Des ivrognes horriblement méchants me crient et me frappent dessus si je fais trop de bruit. Terreur et humiliation, ce sont les deux sentiments qui reviennent quand je repense à cette époque.

 

-  L’horreur a perduré pendant toute votre enfance ?

- Heureusement, non! Les faits dont j’ai été victime étaient si graves que des voisins ont prévenu la police. A six ans, j’ai fait l’objet d’une mesure de placement en institution. Quelques mois plus tard, ma mère et mon père de substitution, ce triste sire de Hainaut, ont été déchus de leurs droits parentaux. J’étais devenu orphelin. Peu après mes sept ans, ma vie a connu un nouveau tournant. J’ai retrouvé des parents ! Des vrais. Des personnes qui m’ont aimé. Et qui, en quelque sorte, m’ont sauvé la vie.

 

- Les Magerotte ?

- Voilà! Un jour, un homme est venu au home pour orphelins de Rochefort où j’avais échoué. Et il m’a choisi. Il aurait pu prendre un autre enfant, mais c’est moi qu’il a choisi. J’ai donc commencé une nouvelle vie chez les époux Magerotte-Pigeon à Nassogne. C’était des personnes généreuses. Je n’ai jamais manqué de rien. D’emblée, mon nouveau père adoptif a décrété que je porterais son nom. A l’école, pour les profs comme pour mes copains, j’étais donc devenu Marcel Magerotte. Et je le suis resté pendant toute ma jeunesse. Malheureusement, mes parents d’accueil n’ont jamais entamé les démarches administratives pour que mon nom soit changé dans les registres de l’état civil. Dans la vie de tous les jours, j’étais leur fils mais formellement, ils ne m’ont jamais adopté.  

 

- Et pour l’état civil, vous étiez toujours Marcel Hainaut…

- De fait, mais dans la région où je vis, cela n’a jamais changé grand-chose. Ici, depuis mes sept ans, tout le monde me connaît sous le nom de Marcel Magerotte. A l’âge adulte, c’est d’ailleurs sous ce nom que j’ai entamé une activité commerciale et, aujourd’hui encore, lorsque mon banquier s’adresse à moi, il me dit «Monsieur Magerotte»! Certainement pas «Monsieur Hainaut», il sait que je ne supporterais pas cela. Ce nom renvoie à l’horreur de mon enfance. Psychologiquement, je ne veux, je ne peux être lié d’une quelconque façon à ce monsieur «Hainaut». C’est aussi pour cette raison que je ne me suis pas marié à ma compagne avec laquelle je vis pourtant depuis 25 ans. Pas question qu’elle devienne Madame Hainaut!

 

- Le fait de devenir père vous-même à du être un moment particulièrement important dans votre parcours ?

- C’est clair, avant cela, je me débrouillais vaille que vaille avec ma double identité. En 1986, l’arrivée de Magali a été le moment d’une nouvelle prise de conscience. Je n’avais jamais voulu porter le nom du tortionnaire qui m’avait volé mon enfance mais je voulais encore moins que ma fille en hérite! Quand il s’est agit de la déclarer à la commune, j’ai donc fait un faux !

 

- Comment ?

- A l’époque, on avait encore ces cartes d’identités vertes en papier. J’ai pris une pièce de monnaie et j’ai gommé le nom de «Hainaut». Au bic, j’ai écrit «Magerotte» et ensuite je me suis rendu à l’administration communale de Dinant. Finalement, je n’ai même pas eu besoin d’utiliser ce faux pour faire inscrire Magali sous le nom de Magerotte… Le préposé à l’état civil me connaissait… Et donc, pour lui, j’étais bien sûr Marcel Magerotte! Quelques semaines plus tard, une fonctionnaire a découvert la supercherie mais, de manière inespérée, il n’y a eu aucune suite. Pendant 20 ans, Magali s’est donc nommé Magerotte! C’est le seul nom qu’elle ait porté à ce jour… C’est inhumain de la part des autorités judiciaire de vouloir qu’elle change brutalement d’identité aujourd’hui.

 

- Vous avez d’autres enfants ?

- Deux filles et  elles s’appellent Magerotte aussi! Mais leur situation administrative est différente. Pendant douze ans, j’ai vécu en France… Sous le nom de mes parents adoptifs, bien entendu. C’est là que Marylise (15 ans) et Manon (11 ans) sont nées. Je ne sais pas si les autorités belges ont pris récemment contact avec les autorités françaises… En tous cas pour elle, rien n’a encore changé. Pour l’heure, mes trois filles ne portent donc plus le même nom!

 

- Comment sortir de cet imbroglio ?

- Ma fille et moi, nous avons chacun introduit un dossier au «service des changements de nom» du ministère de la Justice. Pour ma part, j’avais déjà fait une telle demande, il y a quelques années. Elle n’avait pas aboutie parce qu’elle a été considérée comme «insuffisamment motivée». Par la suite, vous savez, j’ai même été poursuivi pour port de faux nom ! Peu m’importe, partout où j’irai, je me présenterai toujours sous le nom de Marcel Magerotte! A moins, bien entendu, que ma mère me dise un jour qui est mon père biologique. Je n’y crois pas du tout mais, dans cette hypothèse, je serais prêt à porter le nom de cet homme. Quoiqu’il en soit, je n’assumerai jamais celui de Hainaut!

 

Pendant tout notre entretien avec Marcel, Magali est restée silencieuse. A ce moment, cependant, elle réagit fortement. «Mais moi, je ne veux pas d’un autre nom ! Même pas celui de ton père biologique. Je veux juste garder celui que j’avais. Magerotte, cela me va très bien».

 

La jeune femme a introduit sa demande en septembre dernier. Marcel, lui, a écrit une longue lettre à la ministre de la justice en janvier 2007. Avec quelle chance de succès ? «La procédure de changement de nom est longue et aléatoire. Il n’y a pas de certitude quand à son aboutissement», explique l’avocat des Magerotte, Jean-Marie Dermagne. «Dans ce dossier, il faut bien peser que ce peut être la stupeur et l’émoi des trois filles Magerotte qui doivent ou vont devoir changer brutalement de nom. Leur nouveau patronyme étant de surcroît celui d’un pseudo grand-père qui leur a toujours été décrit comme un ignoble individu ! J’entends remuer ciel et terre pour prouver la réalité des mauvais traitements subis par Marcel Magerotte, durant sa petite enfance, de la part d’une personne dont on le force à porter le nom. De la sorte, j’espère sensibiliser la ministre de la Justice au caractère tout à fait exceptionnel des motivations de mes clients. Je suis en contact avec le parquet et le tribunal de la jeunesse de Bruxelles pour faire exhumer les dossiers qui sont à l'origine du placement de Marcel dans la famille Magerotte à la fin des années 1950.»

 

 La mère de Marcel : «Je partirai avec mon secret»

 

La gravité des sévices infligés à Marcel alors qu’il était enfant est d’évidence un élément déterminant, de nature à expliquer et sans doute même à justifier son dégoût pour le nom de Hainaut. Afin d’en savoir plus, La Libre Match a retrouvé la mère de Marcel. Agée de 77 ans, Marie-Louise F. vit actuellement dans un grand immeuble très impersonnel à Anderlecht. Lorsque nous lui parlons de son fils, elle réagit au quart de tour : «Ah bon, vous l’avez rencontré. Le passé est le passé. J’ai fait des erreurs, je les ai payées : six mois de prison. Je ne l’ai jamais touché. Je l’ai simplement délaissé (sic). On était parti se promener en le laissant seul à la maison, il a gueulé (resic) et les voisins ont appelé la police. Quand on est revenu, deux flics étaient devant la porte. Ils l’avaient emmené. On a été arrêté. C’est tout. On ne revient pas sur une affaire jugée. Mon mari (ndlr : Yvon Hainaut) a été condamné à 18 mois d’emprisonnement. Maintenant, il est mort depuis 32 ans. Je reconnais mes torts, j’étais jeune. Je ne cherche pas d’excuse mais j’ai payé. Jugée, condamnée. J’ai toujours entendu dire que l’on ne revient pas sur une condamnation. Si il veut ressortir ce passé (ndlr : elle parle de Marcel), j’irai me plaindre chez le procureur du Roi. Pour le reste, je l’ai bien dit à la police, il peut s’appeler Napoléon, j’en ai rien à f…».

 

C’est en termes aussi amènes que cette dame nous dit qu’elle ne révélera jamais à Marcel l’identité de son père biologique, celui qui, en définitive aurait du lui donner son nom : «Ecoutez, monsieur, je vais vous parler franchement. Moi, j’étais une jeune fille de 17 ans qui habitait le fin fond des Ardennes et je suis venue à Bruxelles. Je suis devenue servante dans une très riche famille. Et je me suis fait embobinée par le fils de mon employeur, un homme plus âgé que moi. Il m’a fait un enfant et quand sa mère a découvert cela, elle m’a donné mes huit jours. Je devais disparaître. Je suis allée dans une maison pour filles mères. Ensuite, j’ai rencontré Yvon Hainaut et il a donné un nom à cet enfant. Voilà ce qui s’est passé. Mais le nom du père biologique, je ne le dirai pas. Jamais. Bientôt, je vais mourir et je partirai avec mon secret. Ce sont des gens trop riches, monsieur. On ne peut rien contre des gens si riches. Si j’attaque cette famille, ce qui est bien trop tard, je serai écrabouillée et je ne m’en sortirai pas. Dans cette affaire, je n’ai été qu’une puce écrasée par un grand pied. (…) Il (Marcel) doit arrêter ses conneries, c’est un conseil que je lui donne. Qu’il cesse de m’importuner avec tout cela, sinon il va avoir le procureur du Roi au c… Est-ce que je vais être obligée de prendre un avocat pour lui fermer sa g… ? On n’embête pas une femme de mon âge et qui est malade en plus. Moi, pendant mes derniers mois de vie, je ne vais pas trop me tracasser pour tout cela.» Les paroles d’une mère. Biologique, en tous cas…

 

Changer de nom ? Pas un droit, une faveur… Et elle payante

Relativement lente – 1,5 an en moyenne-, la procédure de modification du patronyme est mise en œuvre au ministère de la Justice (Service des changements de nom). «On reçoit environ 800 demandes par an», explique un fonctionnaire de cette administration. «Le changement de nom n’est pas un droit, mais une simple faveur concédée par arrêté royal. Le principe général étant la fixité du nom, toute modification n’est autorisée qu’à titre exceptionnel et pour des demandes fondées sur des motifs sérieux». Par exemple ? «Le fait de porter un nom ridicule qui ferait l’objet de moquerie. On reçoit des demandes de gens naturalisés depuis peu et dont le nom, en français ou en néerlandais veut dire quelque chose d’horrible. Il s’agit parfois de franciser ou de flamandiser un patronyme pour faciliter l’intégration. D’autres font aussi appel à nous au gré de l’actualité. Ainsi, des Dutroux ont changé de nom, il y a quelques années. Il peut aussi s’agir d’un père qui n’aurait pas tout de suite reconnu son enfant et qui, en accord avec la maman, voudrait le lui attribuer…». Magali et Marcel obtiendront-ils gain de cause ? Leur avocat estime qu’ils peuvent être confiant. Du côté de l’administration, pas question de se prononcer sur un cas concret. Mais un fonctionnaire explique l’appel de Marcel vers la ministre de la Justice n’a pas beaucoup de sens : «les procédures et délais légaux sont les mêmes pour tous. Le plus souvent, on fait appel aux autorités judiciaires pour évaluer la pertinence des demandes car il peut arriver que certaines soient motivées par des raisons liées à des activités criminelles. Or, la ministre ne peut intervenir dans les enquêtes du parquet… ».Si, au bout du processus, les Magerotte père et fille devaient gagner leur combat, il leur en coûtera à chacun 49 euros, car le changement de nom donne lieu à la perception d'un droit d'enregistrement. Une paille, bien sûr, vu l’enjeu.

 

Contact : SPF Justice - Service des changements de noms et prénoms - 02/542.67.01 - Boulevard de Waterloo 115 -1000 Bruxelles

 

11:00 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

10/03/2007

Politique d'asile (010307)

Enquête publiée dans l'hebdomadaire "La Libre Match", le 1er mars 2007

 

Centre fermé de Vottem

Des pratiques qui font peur

 

fotoviiiN’y a-t-il place pour un vrai secret médical dans le Centre fermé pour «illégaux» de Vottem? Des membres du personnel non médical interviennent-ils dans des prescriptions de calmants- destinés à «casser» des «résidents» jugés «trop excités»? Du DHBP, un neuroleptique potentiellement très dangereux pour la santé si les doses ne sont pas respectées, est-il délivré à la légère par certains médecins qui travaillent à la prestation pour le Centre ? Ces questions ressortent des témoignages d’infirmières qui, jusqu’il y a peu, travaillaient à Vottem. «On voulait me faire cautionner des entorses graves à la déontologie médicale. Comme je ne cédais pas, j’ai été victime de harcèlement, puis d’un licenciement abusif» accuse notamment l’une d’entre elle. L'un des médecins du centre fermé confirme l'utilisation de DHBP pour calmer des «résidents agités» mais, affirme-t-il, «c'est rare et cela se fait dans le respect de la déontologie médicale». Le directeur de Vottem, quant à lui, se porte en faux contre les accusations de harcèlement. «La Libre Match» a mené l’enquête… Avant que la  justice ne revienne une nouvelle fois mettre son nez dans le linge sale de Vottem? C'est ce que souhaite  la «Ligue des Droits de l'Homme» qui estime que les infirmières témoignent de graves atteintes à la dignité humaine.

 

 «C’est de la médecine soviétique! Il s’agit de faits graves, passibles d’une sanction disciplinaire pour le confrère concerné, voire même d’une sanction pénale». Ce psychiatre liégeois auquel nous faisons part des témoignages de deux infirmières qui travaillaient jusqu’il y a peu au «Centre fermé pour illégaux de Vottem» (CIV) n’en revient pas. Nous venons de lui donner à connaître deux extraits de lettres écrites très récemment par ces dames en blanc. Des documents dont «La Libre Match» a pu prendre connaissance grâce à un vent favorable et qui, c’est important de le signaler, sont également en possession du directeur de Vottem et de ses supérieurs de l’Office des Etrangers à Bruxelles depuis plusieurs semaines. En d’autres termes, tous ces gens savent…

 

Dans ces documents, on peut lire la description détaillée de faits qui renvoient à un exercice de la médecine, disons très particulier. Où il est fait usage d'un neuroleptique qui, vu ses effets secondaires potentiels est encore très peu utilisé dans les unités psychiatriques et ce, dans le but de «calmer» un «résident» jugé trop excité… Alors qu’en fait le «patient» présenté aux infirmières est calme, alors qu'aucun médecin n’est présent pour juger de son état et que ce sont des membres de la direction administrative qui transmettent un ordre de «piquer» donné par téléphone… Cela se serait passé un vendredi soir, fin novembre dernier, derrière des murs généralement infranchissables pour la presse. Et évidemment, cela n’aurait jamais du se savoir...

 

Premier document. Il s’agit d’une lettre signée Chantal Boveroux, une infirmière intérimaire qui a exercé pendant plusieurs semaines au CIV. Extrait : «30 novembre 2006 : Un résident est amené à l’infirmerie, le soir. C’est un vendredi et comme il est un peu ‘dérangé de la tête’ et assez ‘excité’, Messieurs Khmiri, Stassens et Riga (ndlr : trois membres de la direction du centre fermé de Vottem) ont parlé au docteur : on peut le piquer avec deux ampoules de DHBP dans la fesse (afin) qu’il soit tranquille pour le week-end et ne pose pas de problème aux agents. (…) Léone et moi, nous décidons d’abord d’appeler le docteur une première fois : ok, 2 ampoules, mais notre type n’est pas très épais et nous ne le trouvons pas excité comme il était (censé l’être) d’après eux. Dans ce contexte, nous rappelons le docteur pour exprimer nos craintes d’une dose trop forte. Les trois directeurs s’impatientent, notre résident est pourtant calme… Ok, 1 ampoule à injecter suffira. Nous restons tout de même pantoises car le DHBP, c’est en général lors de crise et d’excitation intense qu’il est administré en psychiatrie. Nous jetons la moitié  de cette ampoule à la poubelle. Mr S. est resté calme tout le week-end».

 

Second document. Cette fois, la lettre est signée par l’infirmière graduée Léone Lowao, collaboratrice du service médical de Vottem entre septembre 2005 et janvier 2007. Avec sa sensibilité, elle relate le même événement : «Le 30/11/06, 3 directeurs viennent à l’infirmerie (Khmiri, Stassens et Riga); Ils me présentent un résident tout calme et Khmiri prend la parole : ‘Voilà Léone, le docteur a dit de réaliser 2 ampoules de DHBP (dehydrobenzperidol) d’une dose maximale comme cela il sera calme tout le week-end’. M. Riga me dit : ‘Viens réaliser l’injection, je le tiens’. Je réponds aux trois que je dois moi-même parler au docteur. Ce dernier m’ordonne de faire une seule ampoule de 5 mg au lieu de 2 ampoules comme m’a dit M. Khmiri. Après réflexion, voyant que le patient n’est pas en crise, ma collègue et moi décidons de mettre le docteur au courant de certains paramètres qu’il ignore peut-être. Les trois s’excitent plus que le résident.»

 

Léone Lowao poursuit  : «M. Khmiri contacte à nouveau le docteur. Après, je mets le docteur au courant de l’état du résident : il est calme, il ne pèse que 55 kilos. Au téléphone, le docteur diminue la dose à 1 ampoule de 2,5 mg, au lieu de 5 mg. M. Khmiri n’apprécie pas ma démarche (…). Pour lui, je n’obéis pas à ses ordres (…) Comment exécuter les ordres de quelqu’un qui ne fait pas partie du corps médical et qui ne connaît rien aux effets actifs et secondaires des médicaments ? Après l’injection du DHBP, M. Stassens est revenu avec un agent de sécurité (ASA) pour demander les effets secondaires du médicament».

 

«On utilisait aussi le DHBP dans les dictatures communistes de l’ancien bloc de l’Est pour casser les dissidents. Si vous donnez cela à quelqu’un de normal, c’est un bon moyen de le rendre fou !»

 

Ces témoignages évoquent-t-ils des faits contraires à la déontologie médicale ? Trois psychiatres qui connaissent bien le DHPB, ses indications, ses effets et son mode d’administration sont unanimes : un tel neuroleptique doit être injecté en présence d’un médecin, lequel doit constater un état d’agitation très aigu du patient et dans des cas très spécifiques, par exemple un alcoolique qui souffrirait d’une crise de delirium tremens. Le fait qu’un généraliste prescrive une telle drogue par téléphone et, au surcroît en passant par des personnes totalement étrangères au monde médical (directeurs du centre), est une faute grave. L’un de spécialistes contacté par «La Libre Match» à notamment ces mots : «Ce n’est tout de même pas de l’aspirine ! Mal utilisé, ce médicament peut tuer. Par exemple, dans le cas d’une personne qui souffrirait de problèmes cardiaques. Il faut bien connaître les antécédents du patient... Sachez aussi qu’on utilisait aussi le DHBP dans les dictatures communistes de l’ancien bloc de l’Est pour casser les dissidents. Si vous donnez cela à quelqu’un de normal, c’est un bon moyen de le rendre fou !» (NDLR : Pour en savoir plus, lire aussi l’encadré ci-contre).

 

Cela s’est-il souvent passé à Vottem? Il faut nous rendre sur les hauteurs de Flémalle pour trouver un début de réponse. C’est là, dans une petite maison de cité que nous retrouvons la trace de l’infirmière Léone Lowao. Elle accepte de nous parler. «En ce qui me concerne, je n’ai injecté du DHBP qu’à une seule occasion. C’était lors de cette fameuse soirée de novembre dernier où les trois directeurs étaient présents», assure-t-elle. Avant d’ajouter : «Mais je sais que ce médicament a été injecté par d’autres infirmières à d’autres résidents. Ce type de pratique a commencé au printemps de l’année dernière après le départ du médecin permanent du CIV, lequel a été remplacé par des généralistes qui travaillent à la prestation, tandis que la responsabilité du service médical était confiée à une personne qui n’a aucune compétence dans ce domaine. A savoir le chef du personnel, Mohamed Khmiri. Prouver que ces injections ont faites à plusieurs reprises ne sera peut-être pas chose aisée car il n’est pas dans la  pratique de tout le monde au service médical de répertorier ce qui a été injecté, à quel moment et à qui… Pour ma part et toujours sur ordre d'un médecin, j’ai souvent injecté du Valium».

 

«Il nous demande de lui transmettre des données médicales qui relèvent de la confidentialité (…) Il nous oblige à poser des actes médicaux réservés à un médecin»

 

D’origine congolaise mais belge de nationalité, cette mère de trois enfants est infirmière depuis de nombreuses années et elle n’a jamais eu le moindre accroc professionnel. Pourtant, elle vient d’être licenciée. Pourquoi ? Dossier en main, Léone nous donne une version des faits qui témoigne d’autres dysfonctionnements médicaux à Vottem : «Mon licenciement est l’aboutissement d’un processus de harcèlement mené par un membre de la direction depuis quelques mois parce que je n’acceptais pas de fermer les yeux sur la déontologie de ma profession», accuse-t-elle.  

 

«J’ai rejoint l’équipe médicale du CIV en septembre 2005 », raconte ensuite l’infirmière. «Pendant des mois, j’ai travaillé en parfaite harmonie avec le Dr Juna Petrillo qui dirigeait ce service. Mais au printemps 2006, ce médecin est parti vers d’autres horizons professionnels et la direction a décidé de faire chapeauter le service médical par le chef du personnel, un certain Mohamed Khmiri. C’est à partir de là que les problèmes ont commencé.»

 

Incompatibilité de caractère ? Léone s’en défend, bien qu’elle relève au passage le tempérament «autoritaire» de son nouveau chef. «La difficulté principale n’a rien de personnel !», dit-elle, «mais en donnant de telles responsabilités à M. Khmiri, l’Office des Etrangers a créé de toutes pièces un dysfonctionnement structurel. En fait, ce monsieur n’a aucune formation médicale. Il se présente lui-même comme un ex-policier tunisien qui a acquis la nationalité belge par mariage. C’est un criminologue que la direction du CIV a placé à la tête du service médical, alors que cette place devrait être évidemment occupée par un médecin ou, à tout le moins, par une personne qui connaît les limites imposées par le secret médical! Ce n’est pas du tout le cas de M. Khmiri!».

 

Léone affirme avoir dénoncé cette situation en interne. Et elle nous donne à lire une lettre qu’elle adressait au directeur du Centre de Vottem, M. Jacob, le 11 décembre dernier : «Monsieur le Directeur, j’aime mon travail et je le fais volontiers (…) Pour mieux saisir le sens des relations entre M Khmiri et moi, il faut que vous sachiez certaines choses. Il nous amène parfois à lui donner un refus déontologique catégorique comme lorsqu’il nous demande de lui transmettre des données médicales qui relèvent de la confidentialité ou quand il nous oblige à poser des actes médicaux réservés à un médecin, comme la prescription de médicaments. Il sait pertinemment bien qu’il nous est interdit de le faire par notre engagement d’infirmière et pourtant il nous faut le faire. Comment justifier cela en cas de problème grave ?» 

 

Selon Mme Lowao, cette problématique du secret médical s’est notamment posée, le 7 septembre 2006, lors d’une réunion de travail des infirmières présidée par M. Khmiri. Dans un dossier qu’elle a fait parvenir à son syndicat et à la direction de l’Office des étrangers, elle joint une lettre d’une de ses collègues infirmières qui confirme son témoignage en ces termes : «Réunion du 7/09/06… Mr Khmiri dit qu’il peut être au courant des dossiers médicaux : il sera muet comme une carpe. Léone refuse : secret professionnel. M Khmiri est directeur de l’infirmerie sans être membre d’une profession médicale ou paramédicale !».

 

«Lors de cette réunion du 7 septembre 2006, je me suis opposé aux exigences excessives du chef et cela a tourné au vinaigre», détaille Mme Lowao. «Par exemple, j’ai fort peu apprécié une remarque raciste ‘ici, ce n’est pas la loi de la jungle’. Je m’en suis plainte et au lendemain de cette réunion, j’avais droit à un rapport dans lequel il me reprochait ‘un grand manque de respect envers le chef de service et un refus total de collaboration’. Dans ce rapport daté du 8 septembre, tout était transformé. On me reprochait d’invoquer le secret professionnel à propos de situations ou de données qui n’en relevaient pas, on me prêtait des propos et des attitudes que je n’avais pas eus et ses dires à lui, sur la loi de la jungle, il les transformait pour qu’ils paraissent acceptables. Dès ce moment, ce directeur qui ne supporte aucune contradiction affichait déjà ses intentions en concluant son rapport par une menace de licenciement».

 

«Il s'avère que l'état de santé de cette collègue se détériore de semaine en semaine», estime le directeur du personnel

 

Et de fait, à partir de là, les rapports se succèdent. Le 28 novembre, M. Khmiri reproche à Léone de «n’être toujours pas ouverte à la discussion (attitude, elle évite mon regard…). Cette situation dure depuis quelque temps déjà (07/09/2006, début sérieux des incidents avec Mme Lowao». Plus loin dans ce rapport, il brosse un portrait peu flatteur de l’infirmière : «plusieurs colères lors de réunions, réactions disproportionnées, relations tendues avec ses collègues et son responsable hiérarchique…». Et, sans doute parce qu’il est tout de même chef de l’infirmerie, le criminologue se permet même un diagnostic médical : «il s’avère que l’état de santé de cette collègue se détériore de semaine en semaine». Pour en arriver, bien évidemment, à la confirmation de son postulat de départ, il faut qu’elle dégage car «son état de santé, certes très préoccupant d’un point de vue humain et social, s’avère malheureusement incompatible avec une exécution correcte des tâches, par ailleurs, à très haute responsabilités, qui lui sont dévolues».

 

Mais d’un point de vue professionnel, que reproche-t-on à Mme Lowao dans ce rapport au vitriol du 28 novembre ? De n’être pas assez souple sur la question de ses horaires et notamment des gardes qu’elle n’a plus faite «depuis avril 2006». C’est finalement le seul grief objectivable… Et il est faux, comme en témoigne des documents internes du centre (feuilles de présence) que nous montre l'infirmière. Présentée comme une personne manquant de respect en septembre, Léone est devenue, si on croit ce second rapport, une demi dingue en novembre. La personne posée que nous avons rencontrée ne correspond pourtant pas à ce profil. Et ce n’est pas non plus celui qui est tracé par plusieurs agents du CIV qui louent la compétence et le dévouement de cette infirmière. Dans une lettre dont dispose la direction de l’Office des Etrangers, une collègue de Léone écrit avoir eu le sentiment qu’on avait cherché à  la «pousser à la faute grave…».

 

Le 11 décembre 2006, Mme Lowao écrit au directeur du CIV, M. Jacob pour dénoncer le harcèlement dont elle estime être l’objet de la part de Mohamed Khmiri… Trois jours plus tard, le 14 décembre, retour de flamme. Dans un nouveau rapport, son chef de service dénonce des faits qui «seront rapportés au service du personnel de l’Office des Etrangers» car «ils sont assez graves et pourraient aboutir à une procédure de licenciement»! Lesquels?

Le 13 décembre, un résident de Vottem se blesse en jouant au foot. Il a mal au dos et à un genou. Un médecin présent dans le centre est appelé mais il ne juge pas nécessaire d’intervenir en urgence. Le «patient» est en effet connu du service médical comme étant relativement simulateur. En second recours, les gardiens s’adressent à l’infirmerie. Au moment où le téléphone sonne, Léone est en route pour les toilettes... «J’ai pris un retard de cinq minutes. Pas plus! Des collègues l’ont confirmé par écrit. M. Khmiri me présentait comme une infirmière sans conscience, ne donnant pas suite à un appel urgent. J’ai répondu à ce rapport tendancieux. Il ne s'agissait pas d'une urgence médicale. Comme en a témoigné une collègue, le vrai souci de la direction était d'éviter une «agglomération» de résidents autour du 'blessé'; Ce qui les obsède, c'est le risque d'émeute... Mes explications n’ont rien changé. Dans les jours qui ont suivi, j'ai reçu un C4 avec la mention «Ne convient plus». Khmiri voulait ma peau parce que, par souci de déontologie, je ne disais pas oui à tout. Il a gagné… La voie est libre dans le service médical de Vottem. Il n'y a pratiquement plus que des intérimaires. Des personnes au statut précaire. Et forcément plus dociles...».

 

Un médecin du centre fermé : «Le DHPB, cela aide juste à calmer (...) Il y en a qui reçoivent deux ou trois ampoules et qui sont toujours bien debout»

 

Prescription à la légère de neuroleptiques potentiellement dangereux, non respect de la déontologie et du secret médical, harcèlement suivi d'un licenciement abusif dans le but de camoufler ces infractions… «Si de tels faits sont avérés, ils sont très graves», comment Pierre Arnaud Perrouty, juriste à La Ligue des Droits de l’Homme. «Ces témoignages s'inscrivent dans la ligne de ce que des gardiens dénonçaient déjà il y a quelques mois et je pense qu'un tribunal pourrait qualifier certains des faits évoqués de traitement inhumains et dégradants. La violation du secret médical est aussi une infraction qui est sanctionnée par le code pénal. En l’espèce, il serait assez piquant de constater une telle entorse à la loi alors que, souvent, l'Office des étrangers se drape derrière le secret médical pour refuser de donner certaines informations demandées par des avocats de résidents. Dans un état des lieux des centres fermés que l'on avait publié en octobre 2006 avec d'autres ONG, on avait déjà dénoncé l'usage abusif de calmants et de somnifères. En plus du fait que, très souvent, les détenus ne savent pas ce qu'on leur fait avaler comme médicament. Cela dit, on n'avait pas encore connaissance de l'usage de neuroleptiques comme le DHBP. Il y a une enquête du parquet qui a été entamée sur Vottem, il faudrait absolument que ces nouveaux faits soient également passés à la loupe par la justice liégeoise».

 

Mais qu'en dit la direction de Vottem? M. Jacob nous donne rendez-vous un vendredi après-midi derrière les grilles du centre. Après avoir passé le sas de sécurité – c'est bien une prison!- nous nous retrouvons dans une salle où le comité d'accueil est fourni. Le directeur, un médecin en la personne du docteur Kolacoglu (ndlr : ce n'est pas lui qui est intervenu dans l'épisode du 30 novembre relaté par les infirmières), une porte parole de l'Office des Etrangers et trois syndicalistes représentant le personnel du CIV. M. Khmiri qui avait été annoncé n'est pas là. Occupé à d'autres taches comme le dit son directeur? A moins qu'il ne s'agisse d'une précaution juridique car le directeur du personnel est l'une des personnes directement mises en cause dans les témoignages des infirmières? Tout le monde semble sur la défensive. L’entretien est vidéofilmé, tandis que la porte parole de l'Office des Etrangers note consciencieusement tout ce qui se dit. La grande idée du jour sera facile à retenir : circulez, il n'y a rien à voir!

 

Le service médical dirigé par un criminologue? Pas un problème, explique le Dr Kolacoglu. «L'année dernière, avec le directeur, on a revu toute l'organisation du service médical. (...) Ce n'est pas M. Khmiri qui a pensé cette organisation, c'est moi. (...) Il n'a jamais eu accès à des données médicales. Il reste très bien à sa place. Il s'occupe des aspects administratifs, par exemple les congés, les présences. Quand il demande comment va un monsieur qui est à l'hôpital, ce n'est pas vouloir violer le secret médical, mais certaines infirmières peuvent être sur la défensive et refuser de répondre. Il y a de mauvaises interprétations»

 

Les recours à des infirmières intérimaires ? «Ce n’est pas pour qu’elles soient plus dociles», conteste le directeur du CIV. «Simplement, il n’y a pas assez de candidates qui postulent aux examens. Quand on leur parle des conditions financières, elles s’encourent. C'est  juste un problème de recrutement».

 

Les injections de DHPB? « Cela peut arriver comme partout ailleurs» dit le Dr Kolacoglu. Dans n'importe quel service médical, on utilise cela quand vous avez quelqu'un d'agité qu'il faut calmer absolument. Ce médicament à un effet qui dure quelques heures et puis c'est terminé. Un agité reçoit une ampoule de DHBP si nécessaire, mais c'est très rare. Cela s'est fait peut-être quatre fois sur les six derniers mois, pas plus. (...) Soyons très clair, le DHBP est injecté uniquement si le patient commence à être dangereux pour son entourage. Pas pour qu'on soit tranquille parce qu'il fout le boxon dans l'aile».

 

Le dérapage du 30 novembre, les trois directeurs qui auraient transmis l'ordre de 'piquer' un résident?

Le directeur, M. Jacob botte en touche : «Ce que vous me dites là ne me dit rien du tout. J'entends bien que vous avez cette information. Je ne peux pas vous dire «non, c'est faux» ou «oui c'est vrai». Les faits sont pourtant relatés dans des documents écrits dont il a eu connaissance puisqu'ils font partie du dossier sur lequel il s'est penché avant de demander le licenciement de l'infirmière Lowao. «Je reçois tellement de notes, de mails. Et puis, ce n'est pas le seul dossier... Je ne nie pas. Je vérifierai», rétorque-t-il faiblement. Le Dr Kolacoglu est plus catégorique : «Le médecin qui donne la prescription à un directeur plutôt qu'à une infirmière? C'est impossible. Je dirais même que c'est rigolo. Jamais ce n'est arrivé. Dire qu'on aurait piqué une personne calme, c'est de la calomnie». Parole contre parole. Nous n'avons pas de détecteur de mensonge.

 

Au passage, ce médecin semble admettre que des prescriptions de DHPB sont parfois faites par téléphone et/ou aussi sans contact direct entre le patient et le prescripteur : «Un jour, un intérimaire me dit : on fait comme en prison, si on a un agité, on lui fait une injection de DHBP? Je lui ai répondu : 'Ici, hors de question, quand il y a un problème tu me téléphones et je te donnes l'autorisation de le faire. Point à la ligne' (...) Dans une situation très particulière où il y a quelqu'un qui ne va pas bien, l'infirmière me téléphone et me dit 'ce monsieur, il ne va pas bien'. Je dis à l'infirmière 'va voir un peu ce qui se passe.' Elle revient. Je lui donne la consigne : 'tu peux faire l'injection de DHPB'»

 

Le DHBP, un produit dangereux et dépassé? Mais non, pas du tout, réplique encore le docteur Kulacoglu : «Le DHPB, cela aide juste à calmer (...) C'est le médicament qui a le moins d'effets secondaires en injection. Il y en a qui reçoivent deux ou trois ampoules et qui sont toujours bien debout. Ce n'est pas un médicament dépassé, allez voir dans n'importe quel service d'urgence. Je suis urgentiste, je le sais très bien».

 

Les infirmières sont-elles parfois conduites à poser des actes qui sont normalement réservés aux médecins comme la prescription de médicaments? «Non, conteste encore Kulacoglu, à part ce qui relève de la pharmacie familiale, un spray pour déboucher le nez. Elles ne vont pas me téléphoner pour chaque nez bouché mais cela ne va pas plus loin.». Mme Lowao affirme néanmoins qu’une infirmière du CIV a délivré de la méthadone à un résident sans passer par un médecin.

 

Et le harcèlement dont Léone Lowao dit avoir été victime? On vous le donne en mille, c'est de la pure invention aussi. M Jacob affirme être «incapable de dire tout ce qui se trouve dans le dossier» qui a conduit au licenciement de Léone Lowao : «Je sais juste vous dire la tendance générale.  Il n'y a pas de faute grave. C'est une accumulation de problèmes sans issue . In fine, sur une période de huit mois peut-être, j'ai dis qu'on arrêtait les frais». Une argumentation qui nous semble très vague. Par contre, M. Jacob est beaucoup plus affirmatif pour défendre son directeur du personnel : «M Khmiri n'a rien à se reprocher. Je connais très bien la norme en matière de harcèlement dans le cadre administratif et ici on en est très loin. Vous savez, pour arriver au licenciement, un dossier doit être bien monté sinon la hiérarchie intermédiaire ne suit pas. On a déjà eu le cas. Mais avec le temps, on sait comment on doit faire. Il y a toute une série d'étapes et de termes à employés dans les écrits et même si on passe du temps à cela, on le fait». Pour l'avoir lu, le dossier  à charge de l'infirmière Léone a en effet été très bien «monté» par l'ex-policier de Tunis... A juste titre? Léone a pris un avocat pour obtenir réparation d'un licenciement qu'elle estime abusif. Et on peut supposer que le parquet de Liège qui a déjà ouvert une information judiciaire sur Vottem sera également intéressé d'entendre son témoignage...

 

Comme celui de sa collègue Chantal Boveroux qui confirme à «Match» la pertinence des propos de Léone Lowao : «Oui le directeur Khmiri ne discerne pas les contours du secret médical. Oui, on nous a demandé d'injecter du DHBP à un résident dans des circonstances fort peu déontologique. D'ailleurs j'ai décrit tous les détails dans une lettre (ndlr : voir plus haut)!». Chantal a-t-elle injecté des produits de ce type à d'autres occasions? Sa réponse est du même tonneau que celle de Léone Lowao : «Moi, non ! Mais il ne reste que des intérimaires à Vottem. Alors vous savez... Pour Khmiri, une bonne infirmière est celle qui obéit sans jamais broncher, même si il se trompe.» Que pense-t-elle de sa collègue? «Léone est quelqu’un de bien. C’est une bonne infirmière et, à ce titre, elle a bien compris qu’elle faisait un métier qui implique un devoir de réflexion. Quel acte médical est-on en train de poser ? Dans quel conditions ? Sur l’ordre de qui ? Outre la dextérité, il faut aussi être altruiste, avoir le souci du bien-être de ses patients… Pour l’avoir côtoyée, je vous assure que Léone a toutes ces qualités! Mais c’est aussi une personne qui a de la franchise. Si quelque chose n’est pas juste, elle le dit. Et cela, le nouveau chef du service médical ne l’a jamais accepté.»  

 

 «Insoutenable légèreté»

«Le DHBP (dehydrobenzperidol) est un neuroleptique utilisé pour contenir l'hyperexcitation», explique un psychiatre. «Il fait partie de la famille de l’Haldol. Existant depuis plus de trente ans, il est considéré comme dépassé et il n’y a guère plus que quelques vieux psychiatres qui le prescrivent encore... Et, je l’apprends, des généralistes au centre de Vottem! Je ne vois pourquoi, on utiliserait encore ce produit, si ce n’est par incompétence. Aujourd’hui, il y a des molécules beaucoup plus modernes et qui présentent moins de risques en termes d’effets secondaires. Mais celles-là aussi, il me semblerait peu éthique de les utiliser pour «calmer» un «illégal» en voie d’expulsion qui n’aurait pas de problème psychiatrique particulier. De plus, je ne vois pas en quoi un généraliste est habilité à donner un tel traitement. Les effets secondaires potentiels ne sont pas négligeables. Cela va du risque de raideurs musculaire jusqu’à la mort par arrêt cardiaque. Ce médicament crée une sorte de maladie de Parkinson artificielle, le patient est enfermé dans une camisole chimique. Bien sûr, légalement, un généraliste prescrit ce qu’il veut. Mais pour ce type de médicament, il ferait mieux de laisser l’appréciation à un spécialiste. Le fait de donner l’ordre d’injecter par téléphone sans constater l’état du patient est  d’une insoutenable légèreté. Quand à la dose évoquée de deux ampoules de 5mg. C’est énorme ! Et dans un tel cas, il faut attendre six heures entre l’injection des deux ampoules pour juger d’éventuels effets secondaires. Il faut aussi tenir compte des contre indications,  des antécédents du patient,  de l'interaction avec d’autres médicaments. La littérature renseigne tout de même des cas de morts subites lors de la prise de DHBP! Dans l’affaire dont vous me parlez, on ne peut que saluer la clairvoyance des infirmières qui ont tenté d’éclairer le  médecin sur l’état réel du patient»

 

Des gardiens avaient déjà lancé un cri d'alarme en novembre dernier

En novembre 2006, des gardiens du CIV s’étaient déjà confiés. Ils décrivaient des pratiques inacceptables dont auraient été victimes plusieurs ‘résidents’ souffrant de pathologies psychiatriques : détention en cellule d’isolement,  absence de suivi véritable sur le plan thérapeutique, état d’abandon sur le plan de l’hygiène. Plusieurs ONG avaient alors indiqué que ces déclarations confirmaient des craintes exprimées de longue date, une information judiciaire avait été ouverte par le parquet de Liège, des parlementaires avaient interpellé le ministre de l’Intérieur et la direction de l’Office des Etrangers avait tenu à démentir, taxant les accusations des témoins – qui ont pourtant confirmés leur dires à la police fédérale- d’ «exagérées», de «sorties de leur contexte», voire même pour certaines d’entre elles, de «mensongères». Parmi les griefs exprimés, des voix s'étaient exprimées sur le rôle du psychologue de Vottem, M. Riga, qui cumule cette fonction avec celle de cadre administratif. «Le psy est aussi directeur adjoint du centre. Et il cela avant tout. Ce qui compte, c'est que la machine continue à tourner sans faire de vagues... Il pourrait aller visiter les résidents pour déceler ceux qui sont suicidaires. Il ne le fait même pas», disait un agent. Un autre ajoutait : «C'est vrai. Il est dans son bureau. Et ce sont les agents qui font de la psychologie comme ils le peuvent en parlant avec les résidents qui ont des problèmes. (...) A qui parlent les résidents lorsqu'ils ont des problèmes? Au directeur ou au psy?». Interpellé, le ministre de l'Intérieur avait déclaré au parlement que «le budget 2007 prévoit un psychologue par centre qui sera responsable de l'accueil des personnes souffrant de problèmes psychiques et qui ne fera pas partie de la direction du centre.». Une source interne à Vottem nous indique qu'une personne est déjà prévue pour cette fonction… Il s'agit du directeur adjoint psychologue actuel, M. Riga... Le directeur M. Jacob nous le confirme : «Il aura une casquette en moins, ce sera plus facile pour lui et quelqu’un le remplacera à la direction».

 

 

 

 

09:26 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

01/02/2007

Affaire de l'Awiph (180107)

Entretien publié dans l'hebdomadaire "La Libre Match", le 18 janvier 2007

Christiane Vienne doit-elle valser ?

 

Le député wallon Philippe Fontaine (MR) accuse : «La ministre a lourdement dysfonctionné ! »

 

VienneEn ce début d’année, le parti socialiste aurait bien aimé être débarrassé du débat relatif au fonctionnement de l’Agence wallonne pour l’intégration des personnes handicapées (Awiph)… Ce n’est pas le cas : après avoir bataillé ferme, l’opposition (MR-Ecolo) a obtenu que les travaux de la commission du parlement chargée de faire la lumière sur cette affaire reprennent ce jeudi 18 janvier. Quoiqu’il advienne, ce dossier aura mis en lumière une troublante fragilité de la novice en politique du gouvernement wallon, Christiane Vienne (PS). Dans sa communication, tant devant la presse qu’au parlement, elle est apparue approximative, contradictoire, maladroite aussi. La ministre wallonne de la Santé et de l’Action sociale a-t-elle commis trop d’erreurs ? Pire aurait-elle démontré qu’elle n’a pas la carrure pour assumer les hautes responsabilités qui lui ont été confiées ? Doit-elle en tirer les conséquences ? «Oui. Trois fois oui !», déclare à «La Libre Match» le député wallon Philippe Fontaine (MR): «Soutenue par le président du PS, Christiane Vienne est entrée dans le gouvernement. Sans doute n’aurait-elle jamais du le faire. Elle est dépassée. Elle doit s’en aller avant de faire d’autres bêtises. Le personnel politique wallon et notre Région n’ont certainement pas besoin d’une si mauvaise publicité par le temps qui courent!».  

 

-La Libre Match : Le 13 octobre 2006, le bourgmestre de Fontaine L’Evêque, Georges Rovillard était placé sous mandat d’arrêt par le parquet de Charleroi. Ce mandataire socialiste était alors inculpé de faux, usage de faux, détournement par fonctionnaire public et abus de confiance… C’est cet évènement qui a déclenché toute l’affaire «Awiph» ?

 - Philippe Fontaine : Oui, bien entendu. Encore que la ministre de la Santé du gouvernement wallon ait été un peu longue à la détente! Georges Rovillard étant également l’administrateur général de l’Awiph, j’ai interpellé Christiane Vienne sur l’arrestation de ce haut fonctionnaire dès le 18 octobre. Et je vous assure qu’à ce moment, elle ne semblait guère inquiète. En commission, au parlement wallon, elle déclarait encore à cette date que M. Rovillard avait été arrêté dans le cadre de sa fonction de bourgmestre et que cela n’aurait donc pas de répercussion sur l’Awiph…

 

- On sait pourtant aujourd’hui qu’au moment où la ministre vous répondait cela, elle venait de donner son aval à l’ouverture d’une enquête administrative pour jauger d’éventuelles indélicatesses commises par M. Rovillard dans sa fonction d’administrateur général de l’Awiph!

- Il y a eu double discours de la ministre? Mais cela n’est encore rien par rapport à ce qui a suivi ! A vrai dire, la gestion de ce dossier par le cabinet de Christiane Vienne est un véritable cas d’école…  Pour ceux qui voudraient étudier un exemple type de mauvaise gouvernance. Dans l’action, la précipitation de la ministre a fait suite à l’immobilisme. Dans la communication, ce fut un incroyable désastre également. Mme Vienne a dit tellement de bêtises, allant jusqu’à relayer des rumeurs méchantes et indignes sur des personnes qui étaient dans sa ligne de mire. Avant d’être contredite par son propre chef de cabinet…

 

- Ce chef de cabinet, Dominique Delhauteur (PS), n’est-ce pas le personnage central de cette affaire ?

- C’est en effet quelqu’un de très important puisque M. Delhauteur n’est pas que le chef de cabinet de la ministre. Il est aussi le commissaire du gouvernement wallon au sein du Conseil de gestion de l’Awiph. C’est un poste qu’il occupe depuis deux ans et demi. Au nom de l’exécutif, cet homme est donc sensé exercer un contrôle sur que l’on fait avec l’argent des contribuables wallons destiné à l’aide aux personnes handicapées. Pour ce faire, il n’est d’ailleurs pas seul. Michel Daerden (PS), le ministre du budget a aussi un délégué dans l’institution en la personne d’Hervé Briet (de couleur CDH, c'est aussi un collaborateur du cabinet du ministre Antoine)

 

- Et durant ces deux ans et demi, ces deux émissaires du gouvernement wallon n’avaient donc rien remarqué d’anormal à l’Awiph ?

- Il faut croire que non… Par contre, après l’arrestation de Rovillard, ils enfilent leurs bottes de sept lieues et, en quatre jours, ils rattrapent tout le temps perdu pendant les deux années qui ont précédé. Le 16 octobre, Dominique Delhauteur, alors dans son costume de «commissaire du gouvernement», signale à la ministre Vienne qu’il est urgent d’ouvrir une «enquête administrative» à l’Awiph sur d’éventuelles malversations commises par l’administrateur général. Et d’évidence, il sait tout de suite où il faut aller chercher des poux dans la tête du camarade Rovillard… Désormais emprisonné, il est vrai!

 

- C’est-à-dire ?

- L’enquête administrative est immédiatement focalisée sur les nombreux voyages (Grèce, Chypre, Cap Vert, Liban, Chili…) entrepris depuis 2002 par M. Rovillard et sur les frais de mission qu’ils ont impliqués pour l’Awiph. Et voilà qu’enfin, après deux ans et demi d’aveuglement, la lumière jaillit! Tout s’éclaire pour MM. Delhauteur et Briet et, en plus, cela va très vite! Dès le 20 octobre, l’enquête est déjà terminée… Avec un constat évident, clair, incontestable : l’administrateur général et certains de ses collaborateurs de l’Awiph voyageaient énormément, de manière injustifiée et coûteuse… Trois jours plus tard, les deux délégués du gouvernement wallon couchent leurs observations sur papier à destination de trois ministres (Di Rupo, Vienne et Daerden). Leur rapport est dès lors rempli de phrases assassines sur les «voyages de l’administrateur général», jugés trop coûteux, trop fréquents, inopportuns etc. (Ndlr : Lire aussi l’encadré intitulé «Quatre jours d’enquête pour cinq constats accablants»).

 

- Avec un tel rapport entre les mains, la ministre Vienne pouvait reprendre la main ?

- Vous avez tout compris ! A partir de là, elle se présente, médiatiquement en tous les cas, comme celle qui va remettre de l’ordre à l’Awiph. Pour reprendre l’une des expressions qu’elle a utilisées, Mme la ministre annonce qu’elle va «faire le ménage»! C’est ainsi qu’à la fin octobre, à l’une de mes questions en commission, elle révèle qu’elle a suspendu Georges Rovillard. Cela marque le début d’une partie de football panique, de fuites en avant successives, où elle va multiplier les effets d’annonce, les grandes déclarations parfois fausses, souvent très maladroites. Des écrans de fumées destinés en fait à cacher son immobilisme par rapport à l’Awiph depuis qu’elle est ministre.

 

- Son immobilisme ?

- Mais bien sûr ! Le contrat de gestion de l’Awiph a expiré depuis 2003. Il a été prolongé jusqu’au 31 décembre 2004. A cette date, un document prolongeant une nouvelle fois l’ancien contrat de gestion pour un terme de six mois aurait été signé par la ministre Vienne…

 

- «Aurait» ?

-  «Aurait», parce qu’en fait il n’a jamais été publié au Moniteur belge comme le veut le prescrit légal. Quoiqu’il en soit, à la mi-2005, il y aurait donc du y avoir enfin un nouveau contrat de gestion! Mais rien n’est venu. Et il n’y a toujours rien en ce début 2007!

 

- Est-ce grave ?

 - C’est du jamais vu ! Et c’est d’autant plus grave que l’Awiph est un gros paquebot : 468 millions d’euro de budget dont une dotation de la Région wallonne de 403 millions, 341 personnes employées. Rien qu’à elle seule, cette Agence qui joue un rôle social primordial pour des milliers de personnes handicapées représente 63% du budget géré par la ministre Vienne… C’est donc «son» dossier principal mais rien n’avance. Et pendant ce temps le paquebot «Awiph» navigue à vue, dans le brouillard, avec des cartes périmées. Cela a de nombreuses conséquences dont la principale est sans doute une incapacité de l’Agence à pouvoir s’adapter aux réalités nouvelles. Par exemple, il y a un moratoire sur les reconnaissances de nouvelles institutions pour handicapées par l’Awiph. La situation est figée. Le système est verrouillé. Et il en sera ainsi tant qu’un nouveau contrat de gestion n’aura pas dégagé de nouveaux moyens pour une nouvelle stratégie d’avenir.   

 

- Voilà pour l’immobilisme, mais vous parliez aussi de «maladresses» commises par la ministre ?

- Mais bien entendu, quelle gestion de crise calamiteuse ! Après n’avoir rien vu de certaines dérives pendant deux ans et demi, elle s’est attaquée aux gens qui posaient problème avec une naïveté et une incompétence qui seyent mal à une personne qui occupe une position ministérielle. Il y a d’abord le cas Rovillard. Elle annoncé sa suspension sans songer un seul instant à l’éventualité d’une retenue sur salaire. Ce n’est que sur l’intervention de parlementaires qu’elle prendra les mesures nécessaire pour qu’il y ait au moins une retenue d’1/5ème de son traitement. Par la suite, en commission, elle a pris la liberté de considérer publiquement que l’évaluation en cours de l’administrateur général serait forcément négative s’il devait reposer sa candidature à un nouveau mandat en février prochain! Cette manière de préjuger laisse pantois : elle a ouvert une voie royale à Rovillard pour qu’il introduise des recours contre le refus prévisible de le renommer à son poste… Ce vice de procédure forcera sans doute le gouvernement à devoir le recaser quelque part en maintenant son salaire jusqu’à la fin de sa carrière. En fait, M. Rovillard, outre ses recours annoncés, pourra aussi envoyer une lettre de remerciement à Mme Vienne! 

 

- La ministre a aussi décapité le comité de gestion de l’Awiph…

- Oui et au motif que les trois personnes visées, le président et deux vice-présidents ont «manqué à leur devoir de surveillance de l’administrateur général». Je veux bien mais il y a tout de même quelque chose de très peu moral dans ce qui s’est passé! La ministre reproche à ces trois personnes de n’avoir rien vu des excès de M. Rovillard mais elle épargne totalement le commissaire du gouvernement qui lui n’avait rien vu non plus! Que je sache, la mission de M. Delhauteur, qui est aussi son chef de cabinet, était justement de lui faire rapport d’éventuels dysfonctionnements à l’Awiph… Non seulement, la ministre l’a absous pour des raisons qu’on imagine aisément mais c’est ce même Delhauteur qui ensuite se charge d’enquêter sur les autres membres du comité de gestion et qui ramène vers la ministre des informations à leur charge… 

 

- Par exemple, le fait que le président de l’Awiph a bénéficié d’un prêt de l’agence auquel il n’avait pas droit pour financer sa voiture privée ?

- Des éléments de ce genre qui, in fine, n’étaient pas nombreux et qui n’avaient pas l’ampleur que leur a donnée la ministre Vienne lors de certaines conférences de presse.

 

- Elle a grossi le trait ?

- Non seulement, elle a grossi certains faits - pour éviter que le débat se porte sur la faiblesse de son propre bilan et les insuffisances de son contrôle à l’Awiph-, mais c’est même allé plus loin que cela ! Mme Vienne a pris la liberté d’en rajouter une couche en relayant des rumeurs qui, de toute évidence, n’ont aucun fondement. Au cours d’une conférence de presse, le 23 novembre, elle a ainsi insisté lourdement sur un «voyage de trois semaines à Nice d'un membre du comité de gestion. En plein juillet, avec un véhicule de l'Agence.». J’imagine que ce type de déclaration a du avoir son petit effet dans l’opinion publique… Mais quelques jours plus tard, devant la commission du parlement wallon, M. Delhauteur déclarera à propos de ce prétendu scandale qu’il «ne dispose d’aucun élément attestant le voyage à Nice et qu’il s’agit pour le moment de rumeurs».  Entretemps, malheureusement le nom du bénéficiaire du voyage à Nice qui n’a jamais existé avait été publié dans la presse… Il s’agit de procédés indignes d’un ministre !

 

- Dans le cas des membres du comité de gestion, leur révocation a-t-elle été faite dans les formes ?

- Non. Bien sûr que non, dirais-je. On nage encore une fois en pleine confusion. La ministre a annoncé que trois personnes de ce comité étaient révoquées mais le sont-elles vraiment ?

 

- Comment cela ?

- Il se fait que la ministre a annoncé ces révocations lors d’une conférence de presse et cela avant même d’en informer le gouvernement. Or, le statut des  personnes concernées prévoit que si on veut les révoquer, il faut d’abord les entendre pour leur dire ce qu’on a à leur reprocher et qu’ils puissent se défendre. En d’autres termes, une fois encore, Mme Vienne a mis fort maladroitement la charrue avant les bœufs et elle a donné des armes à ces personnes pour qu’elles introduisent des recours au conseil d’Etat… Cette erreur était tellement flagrante que le chef de cabinet de Mme Vienne a tenté de la réparer en commission en prétendant que le gouvernement n’avait discuté que du «principe d’une révocation»… Et aujourd’hui, ces gens ne sont apparemment plus révoqués puisqu’ils ont encore été convoqués au comité de gestion de l’Awiph en date du 21 décembre. Pour illustrer un peu encore cette politique du flou artistique, on ajoutera que, selon l’un des membres «révoqué» du comité de gestion, celui-ci aurait reçu le conseil de la ministre de se représenter comme candidat à sa succession dans quelques semaines. Bien sûr, Mme Vienne prétend elle qu’elle ne lui aurait pas dit cela mais quelque chose m’incite à ne plus la croire sur parole…

 

- A vous suivre, le bulletin de Mme Vienne n’est donc guère brillant ?

- Il suffit de regarder les résultats de son action : pas de contrat de gestion, pas de contrôle pendant deux ans et demi de l’Agence et des mises en causes maladroites. Aujourd’hui qui dirige l’Awiph? Le paquebot n’avait déjà plus de cartes, maintenant il n’y a même plus de capitaine à bord. Plutôt que de résoudre des problèmes, Mme Vienne en a créé de nouveaux… D’ailleurs, des sources internes à l’Awiph me font aussi savoir que des pratiques qui avaient été éliminées sous la précédente législature sont réapparues sous l’ère Vienne. Je veux parler de recrutements partisans de contractuels… Cela dit, je lui donnerais tout de même trois sur dix parce que je ne crois pas qu’il s’agisse d’une personne de mauvaise volonté. Mais visiblement, elle est dépassée par la situation. Cette fonction à laquelle elle a été placée par le président Di Rupo, sans aucune expérience préalable au sein d’un cabinet ministériel, ne lui convient visiblement pas. Elle devrait en tirer les conclusions, c’est d’ailleurs aussi ce que disent certains collègues du parti socialiste…

 

«Quatre jours d’enquête, cinq constats accablants»

Le vendredi 13 octobre 2006, Georges Rovillard est arrêté. Dès le lundi 16 octobre, le chef de cabinet de la ministre Vienne prend contact avec la «Cellule permanente de Contrôle de Gestion de l’Awiph, laquelle reçoit ordre de réaliser «dans l’urgence» une enquête administrative sur les frais de déplacements, de représentation et les voyages de l’Administrateur général. Enquête expresse, déjà terminée le vendredi 20 octobre. Et cinq constats accablants qui seront résumés dans une notre adressée au gouvernement wallon dès le 23 octobre :

-         «On doit s’étonner du caractère particulièrement élevé des avances consenties pour les frais de missions à l’étranger de l’Administrateur général et des personnes accompagnantes (…)».

-         «On doit également s’interroger sur la fréquence des déplacements à l’étranger de l’Administrateur général ainsi que sur sa capacité à concilier ces déplacements avec l’exercice normal de son mandat (…)»

-         «A cela s’ajoute notre interrogation sur l’opportunité et la destination de certaines missions ‘étrangères’ de l’Administrateur général (…). Par exemple, 8 missions ont été menées au Cap Vert entre juin 2001 et juillet 2006 alors qu’il s’agit d’un projet qui avait été, dès le départ, refusé par la DRI pour l’Agence et rejeté par le partenaire pressenti, l’Union des Villes et des Communes, pour la commune de Fontaine L’Evêque.(…)»

-         «Il est constaté une absence systématique d’information préalable des organes de gestion de l’Agence sur la tenue de ces missions et une absence totale d’information ultérieure des mêmes organes sur leurs résultats.»

-         «Il est urgent pour le Comité de gestion de l’Agence et pour son bureau de revoir les modes de délégations de pouvoir à l’Administrateur général ainsi que les procédures en vigueur en matière de mission à l’étranger (…)».

Cette note du 23 octobre 2006 est signée par le chef de cabinet de Mme Vienne qui est aussi commissaire du gouvernement wallon au sein de l’Awiph. Ainsi que par Hervé Briet, le délégué du ministre Daerden au sein du comité de gestion de l’Awiph. Il faut donc en déduire qu’en quatre jours, ces deux collaborateurs zélés du PS ont découvert d’horribles choses qu’ils n’avaient pas vues auparavant… En deux ans et demi de mandat au sein de l’Awiph! 

 

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13/11/2006

Affaire Bleus (021106)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 2 novembre 2006 

 

«Ma compagnie d’assurance m’a laissé sur la paille»

 

DSCN2351C’est l’histoire d’une descente aux enfers. Il y a moins de trois ans, Thierry Bleus était encore propriétaire d’une belle taverne restaurant dans un quartier huppé d’Embourg, en région liégeoise. «Les affaires marchaient. On faisait une moyenne de 70 couverts par jour», résume-t-il. Aujourd’hui, le même homme ne possède plus rien et, criblé de dettes, il survit grâce à l’aide du CPAS et de membres de sa famille. En cause ? Un incendie criminel dont les auteurs n’ont jamais été retrouvés et une compagnie d’assurance qui rechigne à lui accorder le moindre penny de dédommagement.

 

Thierry Bleus n’a que 33 ans mais il se sent bien plus vieux que cela. Fatigué par un long combat pour obtenir réparation de l’incendie criminel qui a ravagé son restaurant, il a d’ailleurs déjà tenté récemment d’en finir avec la vie. «Aujourd’hui, mon avocat me dit que j’approche de la fin du tunnel mais je n’ose trop y croire», entame-t-il alors que sa jeune compagne nous sert une tasse de café. Le couple nous reçoit dans une petite maison bordant une grand’ route à Crisnée (près de Liège). C’est ici qu’ils ont pu poser leurs valises grâce à une mamy bienveillante qui les aident à payer le loyer. «Ce n’est pas glorieux de devoir être assisté de la sorte. Ce n’est pas moi! Je ne me reconnais pas dans cette situation. Je vis cela comme une sorte de déchéance», désespère Thierry. Il y a quelques mois, c’était pourtant encore pire : cet homme n’avait plus de logement, plus de meubles, même plus un vêtement à se mettre sur le dos. Il nous raconte sa chute. Vertigineuse…  

 

- Comment en êtes-vous arrivé-là ?

- Je suis cuisinier de formation. Après un contrat d’apprentissage, j’ai travaillé à l’étranger et en Belgique comme chef de cuisine. En octobre 2003,  l’opportunité de reprendre une brasserie restaurant s’est offerte à moi. Avec un associé, j’ai investi près de 250.000 euros pour reprendre le fonds de commerce et la société qui le possédait. Dénommé «Le Beaubourg», cet établissement étais sis sur les hauteurs de Liège à Embourg. Une très bonne situation dans une commune relativement huppée de la région, un beau bâtiment, un grand parking, une grande terrasse pour 100 couverts et une quarantaine de places à l’intérieur, une salle de réunion à l’étage et, surtout, une clientèle de fidèles qu’il suffisait de reprendre… Je pensais avoir toutes les cartes en main pour réussir!

 

- C’est ce qui s’est passé ?

- Oui et non… Sur le plan de la clientèle, pas de problème : j’ai atteint très rapidement mes objectifs; Les affaires marchaient. Je faisais une moyenne de 70 couverts par jour. Mais très rapidement aussi, j’ai découvert des cadavres dans la comptabilité de la société que j’avais reprise. De nombreux fournisseurs des précédents exploitants venaient frapper à ma porte avec des factures impayées. Il y avait aussi des problèmes avec l’Onss… Bref, un passif d’environ 75.000 euros avait été dissimulé lors du rachat du restaurant!

 

- Vous avez payé ?  

- Bien sûr que non ! Et j’étais dans mon bon droit car la convention de reprise stipulait explicitement que je reprenais la société mais pas ses dettes éventuelles qui restaient à charge des anciens exploitants.

 

- Pas de problème alors !

- Que nenni! Nos prédécesseurs ne l’entendaient pas de cette oreille. Il s’est avéré qu’il s’agissait de gens troubles liés au milieu bruxellois de la prostitution. Malgré la convention, ils exigeaient que je paye. Et ils ont commencé à faire pression en ce sens.

 

- Comment ?

- Il y a eu différentes altercations très houleuses. J’ai été l’objet de menaces explicites : «Si tu ne payes pas, tu auras beaucoup d’ennuis et tu ne t’en relèvera pas», «si tu tiens à la vie, fais ce qu’on te dit», etc…

 

- Votre réaction ?

- J’ai déposé plainte auprès de la justice liégeoise. Pour menaces de mort et escroquerie. Cela les a un peu calmé. En tous cas, vis-à-vis de moi, car c’est alors mon associé qui a reçu un certains nombre d’«avertissements».

 

- Pendant ce temps, les affaires continuaient à tourner ?

- Tout à fait. On envisageait même d’agrandir… Mais dans la nuit du 22 au 23 novembre 2004, tout s’est envolé en fumée (ndlr : il s’interrompt pendant quelque seconde)… C’était incendie criminel.

 

- Où étiez-vous au moment des faits ?

- Vers 22 heures 30, ma compagne et moi, nous avions fermé l’établissement et nous étions allés manger en ville. Alors que nous allions commencer notre repas, le téléphone a sonné : c’était l’alarme du restaurant. J’ai appelé la police fédérale pour lui demander de passer jeter un coup d’œil avant que j’arrive sur place. Un homme m’a répondu qu’ils étaient déjà sur les lieux parce qu’il y avait eu deux explosions suivies d’un incendie. Quand on est arrivé, c’était un vrai désastre. Le feu était si important que les pompiers avaient du mal à s’approcher du bâtiment. Finalement, ils ont pu circonscrire le feu à l’étage supérieur mais le plafond s’est effondré dans la salle de restaurant et une grande partie du toit a disparu dans les flammes (ndlr : voir photos).

 

- Qu’avez-vous ressenti ?

- De la rage, de la haine aussi. J’ai tout de suite compris qu’il me serait impossible de reprendre l’activité sans des travaux importants. Et puis, surtout, j’ai repensé aux menaces qu’on m’avait faites dans les mois précédents. Pour moi, le crime était signé…

 

- Plus de restaurant…

- Plus de logement non plus car nous habitions au dessus de l’établissement. En deux heures, on a tout perdu : tous nos meubles, tous nos vêtements, tous nos souvenirs aussi, avaient disparu. Ma compagne et moi, on s’est assis dans la voiture. On a regardé. Sans rien dire… Parce qu’il n’y avait pas de mots pour décrire notre peur. On était en état de choc. Pendant ces quelques minutes, un sentiment s’est installé en moi et depuis lors, il n’est jamais parti.

 

- Quel sentiment ?

- C’est comme si on m’avait privé d’une partie de moi-même. Le sentiment d’être happé par le néant, d’avoir perdu mon identité. Je suis resté plusieurs heures dans la voiture. Vers trois du matin, l’incendie était éteint. A six heures, je suis passé chez mes parents mais je n’arrivais pas à dormir alors je suis revenu sur place. Il devait être huit heures : sept ou huit experts tournaient déjà autour des ruines comme l’aurait fait des rapaces autour d’une carcasse. Ils me demandaient de les mandater pour prendre en charge le dossier. Je les ai envoyé sur les roses. Ensuite une assistante sociale de la police est venue me trouver pour me proposer de m’accompagner à l’administration communale de Chaudfontaine. On m’a dit qu’il ne pouvait rien faire pour me reloger et on m’a prêté 24 euros pour pouvoir manger pendant six jours… J’ai même dû signer une reconnaissance de dette!

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- En bref, vous étiez à la rue…

- Je me suis retrouvé à vivre avec ma femme et les deux grands chiens que j’avais à l’époque dans la chambre que mes parents ont pu libérer dans leur petite maison… Eux, ils dormaient dans le salon.

 

- Mais votre assurance incendie ne vous a donné aucune aide?

- Rien du tout. Pourtant, je comptais sur elle pour qu’elle me donne au moins une avance pour faire face aux première nécessités. Je rappelle que je n’avais même plus un t-shirt… Un premier expert de cette compagnie qui était passé sur les lieux de l’incendie avait d’ailleurs donné un avis en ce sens, mais au siège bruxellois de cette société d’assurance, on n’a rien voulu entendre.

 

- Pour quel motif ?

- L’incendie étant criminel, ils m’ont annoncé qu’ils ne bougeraient pas tant que la justice n’aurait pas terminé son enquête. Pas un franc, même pas sous forme de prêt, avant la fin de l’instruction! En tant que victime, je vous assure que c’est très difficile à digérer… Vous perdez tout et vous héritez d’une étiquette de présumé coupable. C’est le monde à l’envers!

 

- Il y a un élément ou l’autre qui suggérait que vous étiez l’auteur de l’incendie ?

- Absolument rien! Le commissaire de police d’Embourg l’a rapidement signifié à l’expert de la compagnie mais pour elle, il fallait un jugement ou à tous le moins une instruction clôturée. Donc, je me suis retrouvé dans une impasse. Sans ressources et en ayant perdu mon outil de travail; Un coup de bâton sur la tête.   

 

- Qu’à établit l’instruction ?

- Que les incendiaires sont rentrés dans le bâtiment par effraction et qu’ils ont mis le feu avec de l’essence. Il y avait plusieurs foyers. Les personnes qui m’avaient menacés ont été interrogées mais elles n’ont eu aucun problème, disposant d’alibis en béton. En ce qui me concerne, j’ai été totalement mis hors de cause. C’était l’évidence depuis le tout début de l’enquête, mais il a fallu un an et demi pour que cela devienne officiel.

 

- Une période difficile à vivre…

- Difficile à vivre ? C’est un euphémisme! Toutes les semaines, je téléphonais au substitut du procureur du Roi pour lui demander où en était le dossier. La réponse était invariable : «Je n’ai pas encore eu le temps de m’occuper de votre affaire».  Malgré cela, j’ai décidé de me battre pour ne pas sombrer. En juillet 2005, je me suis réinstallé dans un appartement à Liège avec ma compagne et j’ai trouvé un emploi de cuisinier. J’ai commencé un dimanche. Le soir en rentrant de cette première journée de travail, je me suis fait violemment agresser. En sortant de mon bus, je n’avais qu’une rue à traverser pour arriver à mon domicile. Près d’une entrée de garage, j’ai reçu un coup sur la tête et je suis tombé. Deux personnes portant une cagoule se sont ruées sur moi et j’ai reçu plusieurs coups de couteaux. Résultat des courses : l’hôpital et plusieurs points de sutures au bras et au ventre.

 

- Un lien avec ce qui vous était déjà arrivé précédemment ?

- Je n’ai pas vu la tête de mes agresseurs… Mais en tous cas, il y une étrange coïncidence qui me fait penser à une possible vengeance. On venait d’avoir des nouvelles de notre avocat. Le dossier financier initié à la suite de ma plainte contre les anciens exploitants du restaurant avait bien avancé : ils venaient d’être renvoyés en correctionnelle pour escroquerie. Je ne sais pas si c’est eux mais cette nouvelle tuile alors que je commençais seulement à reprendre pied m’a fait un énorme coup au moral. Je me suis retrouvé en indisponibilité pendant plusieurs semaines. J’avais l’impression que l’on s’acharnait à m’empêcher de mettre ma tête hors de l’eau. Je suis tombé dans une profonde dépression et finalement je n’ai jamais repris ce boulot. En parallèle, le dossier de l’incendie n’avançait toujours pas. Au mois de mai 2006, après un dernier contact infructueux avec le substitut chargé de l’affaire, j’ai touché le fond… Et j’ai tenté de me suicider. Si ma femme n’était pas revenue à la maison à un moment imprévu, je ne serais plus là aujourd’hui… En colère, elle a téléphoné au magistrat pour lui expliquer la gravité de la situation. Cet homme a semblé enfin comprendre dans quelle impasse on se trouvait et il a clôturé son dossier au début de mois de juillet dernier.

 

- Dans quel sens ?

- C’est un non-lieu. La justice n’a pas réussit à déterminer qui sont les auteurs de l’incendie.

 

- Dès lors vous pouviez enfin être indemnisé…

- Et bien non… Mon avocat a prévenu la compagnie qui a réclamé d’obtenir le dossier avant de trancher définitivement. Et c’est ainsi qu’on est reparti pour six mois d’attente supplémentaire. Il y a maintenant près d’un mois qu’ils ont tous les éléments en main mais cela ne bouge toujours pas!

 

- Qu’espérez-vous aujourd’hui ?

- Je veux évidemment que cette compagnie d’assurance assume ses responsabilités. Je veux dire, toutes ses responsabilités !

 

- Qu’entendez-vous par là ?

- Ces gens ont fait le pari que j’étais un présumé coupable après l’incendie criminel qui a détruit mon établissement. Refusant de m’indemniser, refusant aussi de me donner une quelconque provision, même quand le dossier tournait visiblement en ma faveur, ils m’ont mis dans une situation impossible. Non seulement, il y a eu cette déchéance sur le plan privé, mais leur choix a aussi impliqué que je ne disposais plus d’aucune ressource pour faire face aux engagements que j’avais pris auprès de mes fournisseurs. A cause de cela, j’ai perdu bien plus que le restaurant. Ma société a aussi été déclarée en faillite et, pour les organismes de crédit, je suis désormais répertorié sur la liste noire des mauvais payeurs. Au point où j’en suis, je n’accepterai donc pas une transaction de dernière minute à l’amiable qui ne couvrirait que l’incendie proprement dit. Par son inaction et son manque d’humanité, l’assureur a largement amplifié le préjudice. S’il le faut, j’entamerai une autre procédure judiciaire. Je me suis fait à l’idée de patienter le temps qu’il faudra. Dans le fond, je ne fais que cela depuis ce sinistre soir de novembre 2004…

 

Les menaces continuent

Quelques jours après cet entretien, Thierry Bleus et son associé ont été l’objet de nouvelles menaces. «C’est une histoire sans fin. Je n’en peux plus. Ces gens fonctionne avec un véritable sentiment d’impunité», nous dit M. Bleus. «Le 10 octobre dernier, ces escrocs ont été condamnés à six mois avec sursis par le tribunal correctionnel de Liège. Apparemment, ils ne l’ont pas digéré… Désormais, je ne rêve plus que d’une chose : quitter ce pays, relancer une affaire loin d’ici. Mais cela passe évidemment par cette indemnisation dont j’attend toujours le premier franc…».   

13:48 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |