28/03/2008

Affaire Alain Benis (060108 et 100108)

Dossier évoqué le 6 janvier 2008 sur le plateau de "L'Info Confidentielle Paris Match" sur RTL/TVI et publié dans Paris Match (Belgique) le 10 janvier 2008

Voyage au bout de l’enfer

 

352_79949311cf513d6f99ff3c39c952a8f5Un jour de novembre 1995, la vie d’Alain Benis a basculé sur l’autoroute E19. Pourtant, il n’a commis aucune faute : il ne roulait pas trop vite, il a freiné au bon moment, il n’a renversé personne. Son seul tort a été de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. La victime résume la situation en ces quelques mots : « J’ai 41 ans, mais mon corps est déjà celui d’un homme de 70 ans. J’ai perdu mon travail. Désormais, je croule sous les dettes. J’ai pu survivre à l’accident, mais c’est la justice qui est en train d’avoir ma peau ». Douze ans après, il n’a toujours pas touché le moindre euro d’indemnisation.  Ce 6 avril, Alain Benis a aussi témoigné sur le plateau de « L’info confidentielle Paris Match » à RTL/TVI.

 

 

20 novembre 1995, 9 heures du matin. La journée qui commence est très brumeuse. Alain Benis prend le volant de la BX familiale. Sa femme Carine et son fils Florian l’accompagnent : « Nous quittions Morlanwelz pour nous rendre à Gand », se souvient le conducteur. « J’ai emprunté l’autoroute E19 à hauteur de Feluy. Vu l’épais brouillard, j’ai adapté ma vitesse, ne dépassant jamais le 70 km/h ». Arrivé aux environs de la borne kilométrique n°20.8, près de la station-service de Nivelles Nord, Alain Benis constate qu’un camion remorque qui le précède se met à zigzaguer. Ensuite, très vite, le poids lourd s’immobilise au beau milieu de l’autoroute.

 

Attentif, roulant à une vitesse adaptée et disposant d’une distance de freinage suffisante, le conducteur de la BX évite l’impact sans trop de difficultés. Quelques secondes plus tard, sa vie bascule : « Dès que ma voiture fut à l’arrêt, j’ai eu pour réflexe de retirer ma ceinture et d’ouvrir ma portière. J’avais l’intention d’aller voir ce qui se passait, d’éventuellement apporter de l’aide. Je crois me souvenir d’avoir mis le pied à terre… Tout de suite après, c’est le trou noir », raconte-t-il.

 

C’est sur un lit d’hôpital qu’Alain Benis se réveille. Deux mois plus tard ! Sortant enfin du coma après avoir surmonté trois arrêts cardiaques et différentes complications infectieuses… « A plusieurs reprises, la grande faucheuse est passée juste à côté de moi », témoigne-t-il. « Je ne sais comment décrire la douleur dont j’ai souffert. Il n’y a pas de mots. J’avais des tuyaux partout dans le corps, plusieurs os brisés dont ceux du visage, un double pneumothorax… En fait, lorsque je m’étais arrêté sur l’autoroute, d’autres véhicules qui roulaient trop vite avaient embouti ma voiture, m’emportant au passage. On m’a retrouvé à une centaine de mètres du point d’impact supposé. Ils ont roulé sur mon corps à plusieurs reprises ».

 

Et d’évoquer ce souvenir parmi d’autres, ramené de l’enfer : « Un jour, alors que j’étais littéralement en train d’étouffer sur mon lit d’hôpital, un médecin a été amené, en urgence, à m’enfoncer un tuyau à vif dans les poumons… C’est une scène de souffrance parmi d’autres que je ne parviens pas à oublier ». Il y a aussi le souvenir encore intact des longs mois de revalidation : « J’ai dû réapprendre les gestes les plus simples : marcher, mâcher, parler… Pas facile », dit encore M. Benis.

 

Mais l’homme est un battant. A force de volonté, dès fin 1996, il réintègre son emploi dans une société pétrochimique installée sur le zoning de Feluy. « Enfin, ce n’était pas tout à fait le même boulot… Je n’étais plus le même homme », précise-t-il avec un léger sourire traduisant plus une forme de désespoir que d’ironie. « Dire que je n’avais que 30 ans au moment du crash. Depuis lors, je suis rentré dans le corps d’un homme de 70 ans. Sans vitalité. Sans force. Plein de fragilité et de douleurs diffuses et chroniques. Un corps envahi de raideurs, parfois immobilisantes », ajoute-t-il. Depuis cet accident, cet homme passionné de cyclisme, qui était un sportif accompli, ne parvient plus qu’à se mouvoir lentement, prudemment… « Mon patron a eu la bonté de me donner un emploi adapté. Ce qu’on donne normalement dans la boîte aux plus vieux des ouvriers, ceux qui sont usés par trop d’années de labeur ».    

 

Alain Benis va s’accrocher à son boulot pendant dix ans. Malgré la douleur et une inévitable dépression post-traumatique. En dépit aussi d’examens médicaux trop fréquents et de multiples jours d’absence. Mais, en novembre 2006, au bout du rouleau, il jette le gant. Congé de maladie, mutuelle… Et depuis peu, une reconnaissance par l’Inami d’une invalidité à 66 %.  « J’ai 1 100 euros par mois, pas de quoi bien vivre avec trois enfants et ma femme qui n’a qu’un mi-temps comme infirmière », témoigne-t-il. « Et donc, les factures s’accumulent. Les problèmes existentiels aussi. Parfois, je me prends à m’étonner. Je suis surpris que ma femme n’ait pas encore quitté le vieux débris que je suis devenu… Les amis, eux, ils ont compris. Ils ne viennent plus à la maison. De toute façon, nous serions bien incapables de les recevoir. Trop cher pour nous. », souligne, amer et triste, l’homme meurtri.

 

PAS UN EURO DEPUIS DOUZE ANS

 

Aujourd’hui, à son corps défendant, Alain Benis vit tel un retraité. Des tests à l’effort réalisés ont démontré qu’il a conservé une puissance musculaire équivalente à 70 watts… « C’est le minimum, la force d’un vieillard qui sait encore faire sa vaisselle, un peu marcher… Il faut me voir pousser un caddie dans une grande surface : on comprend tout de suite. Je dois m’arrêter toutes les cinq minutes… En plus, je souffre d’une forme rare de myopathie dont le symptôme est le raidissement subit et temporaire des muscles, au point de ne plus savoir rien faire pendant plusieurs heures. D’après des examens médicaux encore en cours, cette maladie, qui a une composante génétique, a pu se déclencher à la suite d’une septicémie qui avait failli m’emporter lors de mon séjour à l’hôpital ». 

 

Outre la santé physique, il y a aussi le moral. Pas toujours évident qu’il reste au beau fixe : « J’ai trois gosses qui voient l’homme que je suis devenu. Ils se disent qu’ils ont un père pas comme les autres. Franchement, c’est insupportable… Ce qui me tue aussi, c’est la lenteur de la justice. Depuis douze ans, je n’ai pas reçu un euro d’indemnisation. Rien, vous m’entendez ! Même le transport en ambulance, le jour de l’accident, alors que j’étais entre la vie et la mort, c’est moi qui l’ai payé ».

 

« Je voudrais rappeler que je suis une victime… », crie Alain Benis. « La police, la justice, mon avocat, les conseils des autres conducteurs impliqués dans le carambolage, tout le monde est d’accord là-dessus : le 20 novembre 1995, je n’ai été responsable de rien. J’ai bien conduit, bien freiné… J’étais juste au mauvais endroit au mauvais moment. N’ai-je pas déjà assez payé pour qu’enfin on me rende justice en me donnant la réparation financière à laquelle j’ai droit ? ».

 

Douze ans que M. Benis attend une indemnisation. Douze ans aussi que la justice butte sur une question simple : qui est responsable de l’accident du 20 novembre 1995 et partant, quelle compagnie d’assurance doit indemniser notre témoin ? In fine, dans quelques mois, un tribunal pourrait même constater qu’il s’agit d’un accident… sans responsable identifiable, voire même sans indemnisation pour sa principale victime qui était en droit !

 

Comment une telle aberration est-elle possible ? Alain Benis explique les prémices du problème : « Le jour du carambolage, les services de police étaient complètement débordés. A cause du brouillard, il y avait eu la collision en chaîne dont j’avais été l’une des victimes (dix-neuf véhicules impliqués), mais aussi deux autres accidents comparables à quelques kilomètres d’intervalle. Au total, ce jour-là, cinquante-cinq véhicules avaient été accidentés, il y avait eu un mort, dix-sept blessés hospitalisés, dont un blessé grave… Moi, en l’occurrence ».

 

Il poursuit : « Pour les forces de l’ordre, la priorité du jour avait été de secourir les gens en aidant les ambulanciers. C’est tout à fait compréhensible. Toutefois, la résultante de cela fut un travail policier sommaire, des constats des faits bâclés, sans prises de photo notamment. Et plus tard, cela a rendu impossible toute reconstitution des circonstances exactes du crash. La justice devant se débrouiller avec des témoignages contradictoires de conducteurs ne permettant même plus de situer les endroits où se trouvait chaque véhicule impliqué avant et après la collision…» 

 

M. Benis n’exagère pas. Dans le rapport des verbalisants rédigé à la suite des trois carambolages successifs du 20 novembre 1995, on lit en effet : « Les véhicules se sont encastrés les uns dans les autres. Il ne nous est pas possible de dire avec certitude quel véhicule a percuté quel autre. En effet, les conducteurs n’ont pas souvenance du véhicule qu’ils ont percuté ou de quel véhicule les a percutés. Les conducteurs impliqués dans cet accident ont prioritairement pensé à sauver leur peau ».

 

Un rapport de l’expert Fievet, désigné par le Parquet de Nivelles, confirme l’impossibilité de rendre clairement compte de ce qui s’est passé le jour de l’accident : « La voiture Citroën conduite par M. Benis a subi plusieurs chocs (au flanc droit, à l’avant et à l’arrière, de loin le choc le plus important) (…) M. Benis a vraisemblablement été éjecté de son véhicule, mais il est impossible de déterminer à la suite de quelle collision. La comparaison des déclarations et des schémas ne permet de retirer aucun élément objectif permettant la recherche du ou des véhicules qui auraient heurté M. Benis et sa voiture ; elle met plutôt en évidence la grande confusion qui devait régner le jour des faits sur les lieux de l’accident. Rien ne permet de retracer la trajectoire de la voiture conduite par M. Benis durant la collision en chaîne et partant de localiser avec précision et certitude sous quel véhicule le corps de M. Benis a été retrouvé ».

 

En 2005, le dossier n’est pas plus limpide lorsqu’il arrive – enfin ! – devant le tribunal de police de Bruxelles pour être jugé une première fois. « Je croyais voir le bout du tunnel. Mais quand j’ai découvert les arguments techniques des uns et des autres, je me suis dit que c’était vraiment compliqué… Il n’y a que pour moi que les choses sont simples et définitives : je suis diminué. ça, je le sais… », commente Alain Benis. De fait, le premier jugement tombé le 19 mai 2005 prononce une absolution générale pour tous les conducteurs impliqués pour cause de confusion généralisée…

 

Le chauffeur du semi-remorque qui avait barré la route à M. Benis ? Pas responsable. « Les éléments objectifs du dossier confirment que le camion n’a heurté aucun autre véhicule et il a lui-même été contraint de freiner en raison de la présence d’autres voitures accidentées et arrêtées sur l’autoroute dans le brouillard et sans signalisation. Aucune faute en relation causale avec l’accident et ses conséquences ne peut être retenue », estime le juge.

 

Les six conducteurs qui suivaient Alain Benis et l’ont embouti ? Certes, il est établi que certains roulaient trop vite, mais le premier juge a estimé qu’il était impossible de déterminer que l’un serait plus responsable que l’autre : « Les seuls éléments disponibles pour déterminer les circonstances de la collision sont le plan établi par les verbalisants et les déclarations des différents conducteurs impliqués. Ces éléments présentent toutefois beaucoup trop d’incohérences pour permettre de dégager une quelconque certitude concernant les circonstances de l’accident et/ou les responsabilités ». Traduction : dans le doute, plutôt que de condamner un innocent, il vaut mieux ne condamner personne. C’est de bonne justice.

 

Alain Benis complète : « Mon avocat avait aussi plaidé une intervention de mon assureur personnel dans la mesure où on aurait pu considérer qu’au moment de l’accident, j’étais en train de sortir de mon véhicule… En d’autres termes, je n’étais plus son chauffeur mais un piéton ou encore un « usager faible » qui aurait pu bénéficier de l’article 29bis de la loi du 21 novembre 1989. Malheureusement, ne pouvant prouver que j’avais déjà un pied à terre au moment du crash, le premier juge a estimé que je ne pouvais bénéficier de ce moyen d’indemnisation… Cerise sur le gâteau, ce jugement de mai 2005 m’a même condamné à payer quelque 3 000 euros d’indemnités aux compagnies d’assurance des six conducteurs qui me suivaient et dont la responsabilité n’avait pu être établie ! ».

 

Toutefois, le jugement du 19 mai 2005 n’était pas que négatif et le conducteur malheureux obtenait tout de même une victoire provisoire… Il existe, en effet, un « Fonds commun de garantie automobile » (F.C.G.A), lequel est constitué par l’ensemble des compagnies d’assurances. Son objet est de réparer les « dommages résultant de lésions corporelles causées par un véhicule automobile lorsque ce véhicule n’est pas identifié ». Le 1er juge condamnait ce Fonds à indemniser Alain Benis en s’appuyant sur le fait qu’« aucune faute en relation causale avec le dommage subi par M. Benis n’est établie dans le chef de l’un ou l’autre conducteur et qu’il n’est donc pas possible d’identifier l’auteur responsable du sinistre ».

 

« Le tribunal m’a donc alloué une somme provisionnelle de 5 000 euros avant évaluation par un expert de mon préjudice global », témoigne M. Benis. « Pendant quelques jours, j’y ai cru… Et puis, j’ai reçu la notification officielle d’un appel introduit par le Fonds commun. Pour cet organisme, ce n’est pas à lui de payer. Mais à l’assureur du camion qui avait barré l’autoroute parce que son chauffeur a commis la faute « de ne pas rester maître de son véhicule ». Le F.C.G.A. met aussi en cause les conducteurs qui m’ont embouti pour leur « faute conjointe » de « n’avoir pas adapté leur vitesse aux conditions atmosphériques et dès lors de n’avoir pu s’immobiliser à temps ». En d’autres termes, on est revenu à la case départ… ».

 

Pire encore. Car il est évident que ces douze années d’attente, dont les dernières subies avec un sentiment profond d’injustice, n’arrangent rien à l’état moral et physique de M. Benis : « L’appel a été introduit en septembre 2005 devant le tribunal de 1ère instance de Bruxelles… Depuis, j’attends et j’angoisse de plus en plus... ». Il faut dire que son avocat l’a récemment informé d’un possible épilogue à cette pénible histoire qu’aucune personne sensée n’aurait osé imaginer : « Selon mon avocat, le pire des scenarios est théoriquement envisageable : il pourrait être décidé qu’aucun conducteur n’est identifiable comme responsable de l’accident mais aussi, en vertu d’une argutie juridique qui me dépasse, que le Fonds commun ne doit pas payer non plus. Dans une telle hypothèse, après douze ans et tout le travail entrepris par mon avocat, je ne recevrais pas un euro ! ».

 

« Ce que vous dit mon client est exact. C’est absurde et sans doute difficilement explicable à la victime qu’il est mais il existe un risque de se retrouver dans l’hypothèse où il n’y aurait aucune indemnisation… », confirme Me Decleyre. Et de poursuivre : « Il y a parfois des mailles dans le filet de la justice. Si le tribunal devait décider que le Fonds commun n’est pas tenu d’indemniser M. Benis, qu’il y a des responsables à l’accident mais que, dans le même temps, dans ce groupe de responsables potentiels – à savoir les voitures qui suivaient M. Benis –, personne ne peut être désigné comme étant précisément celui qui est à l’origine du préjudice subi par mon client, on se trouverait dans une impasse. Cela dit, je formulerai pas mal d’arguments devant le tribunal pour éviter cela ».

 

A une date encore à fixer, fin de l’année prochaine, voire début 2009, l’avocat plaidera sur les même thèmes qu’en première instance : la responsabilité du camion, ou subsidiairement celle des conducteurs qui suivaient son client, voire encore celle du Fonds de garantie, tout en rappelant aussi la possibilité d’une intervention en vertu de l’article 29bis qui protège les usagers faibles… A ce moment, M. Benis aura déjà largement entamé sa treizième année d’attente. Pour rien ? Les juges bruxellois  trancheront… Espérons que le droit ne tuera pas la justice et, partant, les derniers espoirs d’un homme définitivement blessé…

 

UN EFFROYABLE VIDE JURIDIQUE

 

Le cas vécu par M. Benis ne pourrait plus arriver aujourd’hui… A la suite d’une énorme collision en chaîne, le 27 février 1996 sur l’autoroute E17 à Deinze – 200 véhicules impliqués…–, les compagnies d’assurances ont passé entre elles une convention qui règle ces cas de carambolages à la suite desquels les responsabilités de chacun des conducteurs impliqués sont très complexes à déterminer. Désormais, l’indemnisation est versée par l’assureur de responsabilité civile à son propre assuré qui a été mêlé en tant que conducteur dans la collision en chaîne. Quitte pour cet assureur à récupérer la somme octroyée auprès d’un autre assureur signataire de la convention, après le long travail de détermination des responsabilités effectué par la justice.

 

Malheureusement, cette convention est postérieure de quelques semaines à l’accident du 20 novembre 1995… Le Fonds commun de garantie ne pourrait-il faire un petit cadeau à M. Benis ? Nous arrachons deux phrases à l’avocat de cet organisme, Me Marc Valvekens : « Dura lex, sed lex » (La loi est dure, mais c’est la loi) et « pas de commentaire ». Stéphane Botte, le gestionnaire du « dossier Benis » au Fonds de garantie se montre bien plus affable : « Dans ce dossier, le tribunal devrait tout de même déterminer une responsabilité, ce qui permettra à M. Benis d’être indemnisé », estime-t-il. Et si c’est le scenario absurde qui venait à s’imposer : on ne sait dire qui est juridiquement « responsable » et le Fonds échappe aussi à l’obligation d’indemniser ? « Je ne peux croire que les choses puissent se passer ainsi. D’une manière ou d’une autre, M. Benis devrait être indemnisé », nous dit M. Botte. Dès lors, même sans être condamné à payer, le Fonds irait-il, par souci moral, jusqu’à indemniser tout de même le malheureux ? « Cette question n’est pas de mon ressort. Adressez-vous à mon chef de service », répond M. Botte.

Ce chef de service, M. Johan Muldermans, nous dit ne pas pouvoir répondre favorablement. « De notre point de vue, c’est à tort que le Fonds a été condamné à indemniser en première instance. A l’époque des faits, le cas vécu par ce conducteur n’était tout simplement pas prévu par la loi sur l’assurance automobile obligatoire. Il y avait un vide juridique à cet égard et donc, il est en effet légalement possible que M. Benis ne soit pas indemnisé du tout. Cela dépendra de la détermination de responsabilités ou pas par le tribunal ».

 

Cerise sur le gâteau pour M. Benis, le vide juridique évoqué par notre interlocuteur au Fonds de garantie a été comblé par le législateur en 2002. Selon Johan Muldermans, « un article 19 bis § 12 a été introduit dans la loi du 21 novembre 1989 afin de protéger les personnes qui, à coup sûr, ne sont pas responsables dans le cadre d’un accident automobile et qui ont un dommage occasionné par plusieurs autres conducteurs sans que l’on puisse déterminer les responsabilités de chacun d’entre eux. Dans ce cas, il appartient aux assureurs de tous ces conducteurs éventuellement responsables de se partager la charge de l’indemnisation ». Désormais, le cas vécu par Alain Benis est donc explicitement prévu tant par la loi que par une convention signée par la plupart des assureurs… Mais étant donné que ces textes ne sont pas rétroactifs, cela ne l’avance guère.

 

Le conducteur malheureux commente : « C’est une situation kafkaïenne. L’évolution de la loi prouve clairement que si je ne devais pas être indemnisé, je serais bien victime d’une terrible injustice ! ». Personne n’en doute, en effet…  Le cas échéant, Alain Benis pourrait encore se retourner contre l’Etat belge. Et se baser notamment sur un arrêt prononcé en septembre 2000 par la Cour d’arbitrage. Dans une affaire parfaitement comparable, un tribunal avait demandé aux gardiens de la constitution de jauger de l’incohérence de la loi. Constatant que celle-ci prévoyait l’intervention du Fonds de garantie pour différentes catégories de conducteurs (par exemple, ceux qui ont été victimes d’un chauffard en défaut d’assurance) mais qu’elle oubliait les cas du type « Benis », la Cour d’arbitrage reprochait alors au législateur de n’avoir pas respecté les articles 10 et 11 de la Constitution garantissant l’égalité des Belges devant la loi. Bien sûr, dire cela est une chose. Le plaider en justice et obtenir une décision d’un tribunal pourrait encore prendre du temps. Beaucoup de temps…

13:25 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : assurances |  Facebook |

03/03/2008

Alain Berenboom (191207)

Entretien publié dans "Paris-Match" (Edition belge), le 19 décembre 2007

 

Alain Berenboom : «Il faudra faire avec Yves Leterme »

 

47_blog_pic_thumbYves Leterme est-il décidemment trop maladroit pour devenir Premier ministre ? Dans de récentes interviews accordée à la presse néerlandophone, « Monsieur 800 000 voix » – « Monsieur 800 000 gaffes », titrait un quotidien francophone – a donc encore lamentablement dérapé en comparant la RTBF à la tristement célèbre « Radio Mille Collines » qui fut complice du génocide commis au Rwanda. Une bêtise de plus. Rédhibitoire ? Leterme doit-il être jeté aux oubliettes de l’histoire de Belgique ? Doit-il faire un pas de côté après cette sortie médiatique catastrophique qui, malheureusement, en ce qui le concerne, n’a rien d’une première ?

 

Certainement pas, estime l’écrivain, avocat (notamment du Roi), professeur à l’ULB et chroniqueur au «Soir» Alain Berenboom. Dans l’interview qu’il nous accorde, cet intellectuel bruxellois, ce passionné de Tintin qui transpire la Belgique par tous ses pores, préfère nous mettre en garde contre une lecture par trop francophone de la crise, des soubresauts, atermoiements et autres psychodrames plus ou moins importants, plus ou moins sérieux et parfois tellement puérils.

 

« Rien ne sert de diaboliser Leterme », dit l’écrivain. « Par contre, dans une démocratie, il est impératif de respecter le résultat des urnes. Et donc, qu’on l’aime ou pas ce M. Leterme, il faudra faire avec… Dire cela n’absout pas cet homme de sa faute - sa comparaison entre la RTBF et « Radio Mille Collines » est tout à fait inacceptable. Il est aussi évident que Leterme doit encore poursuivre son apprentissage de la vie et cultiver ce qu’il pense être son sens de l’humour, pour le raffiner ».

 

Paris Match Belgique. Après le récent dérapage verbal d’Yves Leterme, la question de sa capacité à gouverner un pays aussi complexe que la Belgique ne se pose-t-elle d’une manière plus forte que jamais ?

 

Alain Berenboom. Et si on voyait un peu les choses autrement qu’au travers de notre prisme hostile de francophone ? Et si je vous répondais qu’en fin de compte, cet homme est peut-être idéalement placé pour gouverner la Belgique !

 

Ah bon ?

Eh bien, oui ! Ce brave homme semble avoir toutes les caractéristiques du Belge. C’est un type complexe qui essaie de communiquer au travers de phrases paradoxales et d’un certain humour. Je remarque aussi qu’il parle les deux langues nationales de manière parfaite. Et puis, n’est-il pas très complexé ? Ne la joue-t-il pas trop humble par moment ? Je vois aussi un homme qui considère que la « valeur travail » est essentielle. C’est donc bien un bon représentant de la Belgique d’aujourd’hui… Et j’ajouterais aussi, malheureusement, que la pâleur de sa personnalité, cette absence de charisme est bien à l’image du monde politique actuel. Leterme est le produit de sa communauté mais aussi celui de son époque.

 

Ce « bon Belge » que vous décrivez, il commence à énerver tout le monde dans le pays, non ?

 

Hé là ! C’est encore le francophone qui pose la question ? Regardez les sondages dans le nord du pays : après six mois de crise, l’opinion publique flamande est restée très stable. Notre « Gaston » national n’a de toute évidence pas déçu ses électeurs. Seul le SPa a tendance à perdre encore des plumes tandis que le cartel CD&V-Nva reste en tête. Avec le même score d’ailleurs !

 

Et donc ?

 

On doit accepter la réalité telle qu’elle est : en Flandre, malgré un certain émiettement de l’électorat, celui-ci s’est très nettement déplacé à droite – le SP.a et Groen ne représentent qu’1/5e des élus – et c’est le « CVP » nouvelle mouture qui est à la barre. Pour en finir avec cette plaisanterie qui perdure depuis six mois, il faut que les francophones ne jouent plus aux aveugles : qu’on le déplore ou pas, le renforcement du discours communautaire, pour ne pas dire nationaliste, au nord du pays, est un fait. Durant cette crise, c’est sans doute l’erreur magistrale qui a été commise tant au niveau des hommes politiques que de l’opinion publique francophones : on n’a pas mesuré à quel point l’idée d’une réforme de l’Etat était incontournable pour les Flamands. Aujourd’hui, à la veille de Noël, Leterme a raison de souligner qu’il a amené tous les partis francophones à cette idée de révision de la Constitution. Souvenez-vous, il y a six mois, nos représentants n’avaient qu’une seule phrase en bouche : « On ne touche pas au communautaire. Sauf pour des réformes de façade ne demandant par la majorité des deux tiers… ».

 

La suite de votre raisonnement, c’est que Leterme sera donc l’incontournable prochain Premier ministre ?

 

Non seulement cela. Lui et ses amis, tant du CD&V et de la N-VA, seront utiles au travail de réforme à venir dans la mesure où tous ces gens ont fait un vrai travail de réflexion et de proposition sur le plan communautaire ! Ils ont réfléchi concrètement aux aspects du remodelage institutionnel du pays. Du côté francophone, on est désormais en retard. On pensait encore pouvoir éviter l’inévitable débat et on est venu à la table de négociation sans véritable programme communautaire. Il est vrai que certains croyaient qu’après huit années d’opposition, le CD&V aurait un tel appétit de pouvoir qu’il céderait sur le communautaire… Eh bien, non ! Peut-on reprocher à Leterme de n’avoir pas trahi ses électeurs ? Et aujourd’hui, puisqu’on va tout de même passer par l’étape « réforme de l’Etat », il faudra que les francophones réfléchissent à un programme cohérent en ce domaine. Quelque chose de plus développé maintenant que « Non, on ne touche à rien »...

 

Mais tout de même, un personnage comme Yves Leterme à la tête du pays, un homme qui dit si facilement des inepties, qui est si peu diplomate…

 

Des personnages un peu lourds dans leur manière de s’exprimer, on en a déjà eu quelques-uns au plus haut niveau en Belgique… Et tant les Bruxellois que les Wallons n’ont certainement pas de leçon à donner aux Flamands en la matière. Un homme comme Michel Daerden, par exemple, c’est un modèle pour les jeunes générations de ce pays ?

 

Mais ce bonhomme-là, il n’a jamais comparé notre service public d’information à une chaîne de radio génocidaire…

 

Je suis d’accord. Ce que Leterme a dit là est complètement ignoble, scandaleux. A l’égard des journalistes bien sûr, mais encore plus à l’égard des victimes du génocide. C’est un propos tellement banalisant qu’il en est négationniste, c’est évident.

 

Et ensuite, Leterme ne s’est pas vraiment excusé…

 

C’est là le vrai problème. Après tout, au bout de six mois de négociations houleuses, compliquées, harassantes, on aurait pu encore dire : « Il a dérapé, il est fatigué, il a pété un plomb, mais bon, il s’excuse platement et de toute évidence, sincèrement »… Mais il faut bien remarquer qu’il ne s’excuse pas vraiment, voire pas du tout. Et c’était déjà un peu ce qui s’était passé après l’épisode de la Brabançonne. Cet homme a un problème de psychorigidité. Je l’ai aussi entendu du dire : « J’essaie de me contrôler sans arrêt », ce qui est un aveu extraordinaire. Il a donc un vrai problème avec lui-même, une difficulté personnelle qu’il devrait analyser pour son propre équilibre. Maintenant, pour gérer le pays, cet homme sera entouré et cela ne devrait pas avoir de conséquences...  Mais Yves Leterme peut-il se gérer lui-même ? C’est une autre question. Inquiétante, c’est exact. Que ce soit dans l’affaire de la Brabançonne ou celle de ses déclarations sur la RTBF, il aurait pu s’en sortir en osant un regard critique, voire ironique et détaché sur lui-même. C’est quelque chose qui s’apprend. En fait, cet homme doit encore apprendre à vivre !

 

D’accord, il a un problème pour gérer ses excuses… Mais ne doit-on pas d’abord s’interroger sur ce qui le pousse, au départ, dans une sorte de processus d’échec répétitif, à sortir des âneries devant les micros et les caméras ?

 

Je crains que cet homme soit sincère. Il veut manier ce qu’il croit être une sorte d’humour provocateur… Il y a quelque temps, quand il prétendait à « Libération » que les francophones étaient incapables d’apprendre le flamand, il pensait vraiment faire de l’humour…

 

Vous le trouvez un peu c…, c’est cela ?

 

Non, je dirais que c’est un homme qui apprend. On ne devient pas Coluche du jour au lendemain. Cela nécessite un apprentissage ! C’est d’ailleurs plus difficile de devenir drôle que de devenir Premier ministre…

 

C’est un personnage de roman ?

 

Oui. Il y a chez lui une ambition extraordinairement cachée derrière une fausse modestie tellement évidente. C’est un succulent personnage ! Quel effort pour sortir du lot et, dans le même temps, pour paraître modeste. Quelle guerre intérieure il doit y avoir chez ce personnage introverti contraint de parader au premier plan !

 

Dans le fond, on en revient à ce que vous disiez au départ. Une petite psychothérapie et tout devrait aller mieux…

 

Et ce serait parfaitement à l’image de cette Belgique qui aurait aussi besoin de sa psychothérapie collective. Il y a un problème d’autisme dans ce pays : chaque communauté ne regarde que ses propres problèmes.

 

Vous le présentez comme une victime. Mais si Leterme était un pervers ?

 

(Il rit de bon cœur) Le plan « pervers », ce serait que Leterme n’en aurait rien à faire de l’aboutissement des négociations fédérales ; qu’il serait le cheval de Troie des thèses séparatistes de la N-VA dans son propre parti ; qu’en fin de compte, ce serait à dessein qu’il mettrait de l’huile sur le feu communautaire… Cela le rendrait encore plus romanesque ! Mais il ne sert à rien de formuler de telles hypothèses. La règle de base, on la connaît : c’est le leader du principal parti qui prend la tête du gouvernement. Ce sera donc Yves Leterme qui deviendra le Premier ministre fédéral d’une Belgique en voie de réforme. De toute façon, le CD&V, dont le président est un personnage étonnant de transparence, n’a pas grand monde à proposer pour occuper cette fonction.

 

En résumé, comme on dit en Belgique, « il faudra faire avec » ?

 

Si on veut respecter la démocratie, cela me semble être une évidence. Il faudra « faire avec » Leterme…

 

 « Arrêtons de croire que tous les hommes politiques flamands sont des Vlaams Belang déguisés en démocrates »

 

Ne trouvez-vous pas que la crise belge actuelle est énorme alors qu’elle tourne autour d’un débat d’idée tout petit, petit…

C’est surtout un débat dont le citoyen ne maîtrise pas les enjeux ! On ne voit plus très bien qui veut quoi et pourquoi... J’ai même le sentiment que dans le personnel politique, certains ne s’y retrouvent plus très bien. Il y a d’évidence un travail de dialogue et de recherche de compréhension à fournir. Quand les Flamands nous disent « réforme », on comprend « séparation ». Je suis persuadé que la grande majorité des Flamands ne veulent pas la fin de la Belgique ; ils désirent seulement des meilleurs outils pour faire fonctionner leur Région. Mais ces Flamands sont aussi en déficit d’explication à propos de ce que la réforme qu’ils proposent pourrait apporter aux autres régions. Le vrai problème qui ressort de cette crise, c’est une perte de confiance. Nous, les francophones, arrêtons de croire que tous les hommes politiques flamands sont des Vlaams Belang déguisés en démocrates. Les hommes du Nord qui participeront au pouvoir dans les semaines à venir ne mentent pas : ils veulent réformer les institutions pour qu’elles tournent mieux. A nous, à nos hommes politique, de construire aussi un programme de propositions concrètes sur le plan communautaire qui dépasse le trop simple ‘‘non’’. Punt aan de lijn ! »

 

Le costume est-il trop grand ?

Qu’on partage ou pas leurs idées, certains hommes sont taillés sur mesure pour la fonction supérieure qu’ils ambitionnent d’atteindre. En France, des personnages comme Mitterrand ou Sarkozy sont certainement des exemples éloquents d’hommes dont le destin de présidentiables était su de tous avant même qu’ils fussent élus, voire même qu’ils se déclarent candidats. Bien sûr, le personnel politique belge est ce qu’il est, bien sûr, comparaison n’est pas raison. Toutefois, on ne peut être qu’inquiet en voyant, chez nous, le petit calibre de l’homme qui est - qui reste - malgré ses gaffes à répétition, le Premier ministrable le plus cité. A force de dire des âneries, Yves Leterme donne de plus en plus l’impression de vouloir endosser un costume bien trop grand pour lui. Avec un CVP, pardon un CD&V, dans le rôle du tailleur qui, tel celui du sketch de feu Fernand Raynaud, rassure sans cesse le client : « Mais oui ce costume est bien pour toi, Yves. On va juste encore faire une retouche »… Comme le dit Alain Berenboom dans l’entretien qu’il nous a accordé, la plaisanterie a assez duré. Surtout, elle ne fait rire personne dans un pays où les citoyens continuent à attendre du monde politique des réformes plus concrètes, plus palpables, plus liées à leur quotidien… Des réformes contre la vie chère, par exemple. Et cela même si, désormais, une réforme de l’Etat semble être devenue incontournable pour empêcher une victoire des indépendantistes flamands et sauver quelques (beaux) meubles de la maison Belgique. (M. Bf.)

 

 

12:11 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : belgique, leterme, politique |  Facebook |

30/12/2007

Armille Brohé (2810 et 011107)

Enquête évoquée sur le plateau de "L'info confidentielle Match" sur RTL/TVI le 28 octobre 2007 et publiée dans Paris Match (Belgique), le 1er novembre 2007.

 

Maladies professionnelles, accidents de travail... Plus vieux vous serez, moins vous toucherez

 

photos%20papa%20016Originaire d’un milieu modeste, Armille Brohé a commencé sa vie professionnelle à l’âge de 13 ans. A la fin des années 1950, il est devenu apprenti dans une boucherie. Plus tard, il travaillera dans le secteur de la construction, puis il s’engagera à l’armée, avant de se recycler dans le transport international, pour finir sa carrière professionnelle dans une usine de la région liégeoise. Quarante années de labeur, deux accidents du travail et une accumulation de tâches pénibles et lourdes (pousser, porter au-delà du raisonnable…) qui lui ont complètement déglingué le squelette. Pour le dédommager d’avoir « usé » son corps au travail, Armille a été reconnu par le Fonds des maladies professionnelles qui lui verse une indemnité mensuelle. « Le jour de mes 65 ans, pour la seule et mauvaise raison que je vais devenir pensionné, cette indemnité va passer de 632 euros… à 148 euros ! Une perte sèche de presque 500 euros ! 75 % de diminution, vous vous rendez compte ? » a dénoncé Armille, ce dimanche sur le plateau de « L’info confidentielle Match ». Il nous en dit plus sur un sujet qui, hélas !, concerne plus de quarante mille personnes en Belgique.

 

 

De la terrasse de son petit appartement à Blankenberge, Armille bénéficie d’une vue imprenable sur le port de plaisance et, souvent, il se laisse aller à regarder les bateaux qui vont et viennent. Un plaisir simple que ce Borain de 62 ans partage avec Christine. « Nous sommes mariés depuis trente-deux ans et nous nous aimons encore », témoigne fièrement cette dernière en nous servant une jatte. Comme bien d’autres pensionnés, Christine et Armille ont choisi de s’installer définitivement à la Côte. « Ce doit être lié à l’iode. En tous cas, l’air de la mer fait un bien fou à Armille. Depuis qu’on vit ici, ses douleurs sont devenues plus supportables et il prend moins de médicaments. Tout ce dont mon homme souffre, vous savez, ce sont les séquelles de ce qu’il a enduré pendant ses années de travail. A force, ils me l’ont usé ! », résume notre hôtesse.

 

« Usé ». Ce mot, Armille ne l’entend pas pour la première fois. « Dernièrement, un docteur qui examinait mes articulation l’a encore utilisé. Mais un de ses confrères avait déjà dit cela de moi quand je n’avais que 29 ans ! Dès cette époque, j’aurais pu me résigner, devenir un assisté, arrêter de travailler. Mais je n’ai jamais voulu d’une vie pareille, pas respect pour la société, pour ma famille et encore plus pour moi.».

 

Question devenue iconoclaste dans ce monde de plus en plus libéral où l’on nous répète à longueur de négociations politiques qu’il faudra travailler de plus en plus longtemps : comment peut-on être déjà usé par le boulot à 29 ans ? « Il suffit de faire comme moi. Commencer à travailler trop jeune et accumuler une série de travaux à haute pénibilité », reprend Armille.

 

Et cet homme « usé » de nous raconter une carrière professionnelle faite d’expériences et d’apprentissages très divers : « Je suis un enfant de l’immédiate après-guerre. Ce que je sais, je l’ai appris sur le tas. Pas à l’école, mais dans le monde du travail, dès l’âge de 13 ans. Pourtant, j’étais un bon élève en première gréco-latine et, l’année précédente, en primaire, j’étais sorti premier des concours cantonaux. Mes profs m’encourageaient, j’avais de bonnes chances de réussite, mais mes parents voulaient que j’apprenne un métier. Mon père était lui-même ouvrier dans une usine et sa vie n’était pas facile. Ancien prisonnier de guerre, il en avait conservé des séquelles. Dans notre famille, il aurait été inimaginable que l’on me laisse encore des années à l’école. Je devais rapporter quelque chose à la maison ! Bref, on ne m’a pas demandé mon avis et on m’a déclaré apprenti dans une boucherie. J’ai fait mon premier pas dans la vie active le 7 mars 1959. Fin janvier, je venais de fêter mon 13e anniversaire. L’abattoir se situait à 200 mètres de la boucherie ; je portais des quartiers de viande comme si j’étais un adulte ; des charges de 50, 60 voire 80 kilos. Ce n’est évidemment pas très bon pour le dos d’un gosse en pleine croissance. Tout cela pour rapporter 20 francs à la maison en fin de semaine. Et vous savez quoi ? Plus tard, j’ai appris que ces années-là ne compteraient jamais pour ma pension... Au moins, j’aurai contribué à l’enrichissement d’un artisan ! ».

 

Après deux ans d’« apprentissage », changement d’orientation. « C’était encore une idée de mes parents : désormais, je travaillerais dans le bâtiment. Comme mon frère cadet », explique Armille. « En fait, papa et maman s’étaient rendus compte qu’un manœuvre rapportait plus qu’un apprenti boucher. 7,25 francs l’heure, vous imaginez ! Point de vue « dos » et « articulations », je ne gagnais pas au change. Mais cela, je ne l’ai compris vraiment que bien des années plus tard. ».

 

A 18 ans, désirant voler de ses propres ailes, Armille signe pour une carrière militaire : il devient bientôt conducteur de chars et de camions. « J’étais caserné en Allemagne, tout allait bien. J’aimais bien cette vie. ». Mais, quatre ans plus tard, un pépin de santé l’incite à revenir vers le civil.

 

« Il suffit d’ajouter « militaire » à un mot pour lui faire perdre sa signification. Ainsi, la justice militaire n’est pas la justice, la médecine militaire n’est pas la médecine », disait Georges Clemenceau. Inévitablement, la suite de l’histoire d’Armille fait penser à cette citation : « Un jour, un dentiste militaire a estimé qu’il fallait m’arracher deux dents. Lorsque ce fut fait, je n’ai pu bénéficier du temps de repos réglementaire. Au contraire, j’ai passé une journée complète dans un froid de canard à conduire un char. Et donc, cela s’est infecté. A l’infirmerie militaire, plutôt que de me prescrire des antibiotiques, on m’a gavé d’antidouleurs et d’anti-inflammatoires. Et cela, pendant des semaines ! Il y a des jours où c’était supportable, d’autres où j’avais le visage gonflé et, de toute manière, la plupart du temps, je crevais de mal. Ils ont laissé la situation se dégrader à tel point que cela a débouché sur des problèmes neurologiques graves et permanents (maux de tête, début de paralysie faciale...) dont je paie encore les conséquences aujourd’hui ».

 

A 23 ans, c’est un homme déjà diminué qui quitte l’armée. «J’avais des douleurs permanentes à la tête et au bras gauche. Avec des moments de crise. J’ai traîné cela pendant dix ans avec un traitement médicamenteux continu. Toutefois, je ne me suis jamais arrêté de travailler. J’ai conduit des camions pour diverses sociétés. En 1974, un neurochirurgien de Louvain m’a dit qu’il pouvait tenter une opération avec 50 % de chances que celle-ci mette fin à cette souffrance persistante. J’ai pris le risque. Je suis sorti du bloc opératoire avec le bras gauche paralysé. Le médecin conseil de la mutuelle estimait que ma carrière était terminée... Ma femme m’a quitté. Je n’avais pas 30 ans et tout semblait s’arrêter ! J’aurais pu être un assisté jusqu’à la fin de mes jours. Ma fierté ne pouvait l’accepter. J’ai quitté le Borinage. Je me suis installé dans la région d’Amay où j’ai rencontré Christine. Après deux ans de rééducation de mon bras, j’ai retrouvé du travail.»

Armille conduira alors le camion du dépositaire liégeois d’une marque de bière : «Je portais des fûts, des casiers de limonade et d’eau dans les cafés. C’est à cette époque que j’ai commencé à souffrir du dos ; et cela ne s’est pas arrangé dans les années suivantes, quand j’ai fait l’international pour un autre patron. Là, il s’agissait de conduire et de décharger des sacs de quartz pesant 50 kg dans divers pays. Quand j’ai été fatigué de ce boulot, je suis rentré dans une usine qui fabriquait  des électrodes pour les fours sidérurgiques. C’était un travail très dur et insalubre et, là aussi, j’avais beaucoup d’efforts physiques à fournir et à une cadence de dément...».

 

En 1988, le médecin du travail conseille à Armille de passer des examens pour vérifier l’état de son dos et, le cas échéant, se faire reconnaître une maladie professionnelle. «Celle-ci m’a été reconnue à hauteur de 24 %. En 1993, une demande d’aggravation a fait monter ce taux de maladie professionnelle reconnue à 38 %. Il faut dire que, dans l’intervalle, j’avais été hospitalisé à plusieurs reprises. Je souffrais de douleurs de plus en plus insupportables qui m’ont valu plusieurs traitements de choc. Aujourd’hui encore, j’ai mal à la tête mais beaucoup moins depuis que j’habite à la mer.»

 

Malgré tous ses problèmes de santé, Armille ne s’est jamais arrêté de travailler. «A l’usine, je n’ai pas bénéficié, comme mes médecins le recommandaient, d’un boulot vraiment léger, mais j’ai tenu bon jusqu’à la fermeture pour cause de faillite, fin 1999.» A ce moment, Armille jette le gant. Plus l’envie, plus la force d’encore chercher du travail ailleurs. Prépensionné, il continue à percevoir l’indemnité pour maladie professionnelle qui lui avait été accordée en 1988.

 

Fini le travail, mais les problèmes de santé, eux, sont encore là et ils s’amplifient avec le temps : «Je souffre toujours du dos et des articulations», explique-t-il. «Je suis obligé de prendre des antidouleurs tous les jours. Voici deux mois, après un scanner, un docteur m’a dit que j’avais « un dos en fromage de gruyère ». Il s’abîmait, même en ne faisant plus rien ! La faculté m’a proposé de me visser des plaques sur la colonne mais moi, j’ai dit non. Tant que mes jambes ne flancheront pas, je resterai comme je suis. Dans peu de temps, je devrai aussi être opéré à l’épaule pour mes problèmes d’articulation... Mais je prends chaque jour comme il vient, positivement, en ayant appris à me moquer de cette douleur qui est toujours présente».

 

Bientôt Armille aura 65 ans et il relèvera administrativement d’un nouveau statut : «Officiellement, je serai retraité.». Une bonne nouvelle ? Pas vraiment. «En fait, je serai juste un peu plus vieux, sans doute un peu plus fragile et, pour le reste, je compte bien garder mon regard positif sur l’existence... La seule chose qui va changer, c’est que j’aurai moins d’argent pour vivre!»

 

Récemment, une lettre du Fonds des maladies professionnelles a effectivement informé Armille des dispositions légales limitant le cumul d’une indemnité pour maladie professionnelle avec une pension de retraite ou de survie. «On va me ponctionner plus de 75 % de mon indemnité de maladie professionnelle pour la seule et mauvaise raison que je vais avoir 65 ans. Du jour au lendemain, je ne recevrai plus 632,67 euros mensuellement, mais 148,77 euros. Je ne comprends pas le sens de cette mesure : il est évident qu’en vieillissant, mes problèmes de santé – notamment ceux causés par mes années d’activité professionnelle – risquent de s’aggraver. Par conséquent, mes frais médicaux seront toujours plus importants. La maladie professionnelle va m’accompagner jusqu’à la fin de mon existence, je ne vois vraiment pas au nom de quoi une partie plus que substantielle de mon indemnité devrait fondre en cours de route. Je trouve qu’on se fiche vraiment de la g... des personnes âgées dans ce pays.»

 

«Armille Brohé a tout à fait raison de s’indigner. Plus de 42 000 personnes vivent la même injustice que lui en Belgique », explique le président de la F.g.t.b. Liège-Huy-Waremme, Marc Goblet. «L’indemnité pour maladie professionnelle est une réparation pour un préjudice subi : il n’y a, bien entendu, aucun fondement éthique ou moral qui serait de nature à justifier sa réduction soudaine lorsqu’une personne devient pensionnée. On mène une bataille juridique contre cette ineptie. Et contre une autre aussi puisque, depuis 1983, un même principe de limitation de cumul a été introduit par le gouvernement en ce qui concerne les indemnités d’accident de travail. S’il le faut, en dernier recours, nos avocats iront jusqu’à saisir de ce problème la cour européenne de justice », tonne Marc Goblet.

 

Un petit peu d’histoire : la limitation du cumul entre une pension de retraite et une indemnité pour maladie professionnelle a été instaurée par un arrêté royal du 13 janvier 1983. C’était l’époque du gouvernement Martens-Gol, le temps de «l’austérité», des «pouvoirs spéciaux» etc... « Avant cela, il n’y avait pas de problème, les pensionnés continuaient à être indemnisés intégralement, ce qui n’était que justice», résume M. Goblet. «Et puis, il s’est agi de faire un cadeau aux employeurs, car ce sont les cotisations sociales dues par les entreprises et non pas les impôts qui financent le Fonds des maladies professionnelles. On a donc limité l’intervention et, du jour au lendemain, cela a provoqué une chute brutale de revenus pour des milliers de pensionnés en Belgique, dont beaucoup d’anciens mineurs. Notre service d’étude a calculé que depuis 1983, le Fonds – et donc les employeurs qui le financent – a économisé 1,25 milliards d’euros de par cette législation que nous contestons.».

 

Une somme énorme que la F.g.t.b. Huy-Waremme verrait bien encore aboutir, en tous cas pour partie, dans la poche de certains de ses affiliés. Comme l’explique M. Goblet, «le 27 février 2006, la Cour de cassation a déclaré illégal l’arrêté royal du 13 janvier 1983 qui instaurait la limitation d’indemnisation pour les pensionnés. Les magistrats ont constaté que le gouvernement Martens n’avait pas demandé l’avis obligatoire du Conseil d’Etat pour faire passer leur texte. Dès le mois d’avril 2006, on a donc conseillé à nos affiliés de réclamer au Fonds des maladies professionnelles ou au Fonds des accidents du travail, les indemnités non perçues depuis 1983. En réponse, le gouvernement a voté un nouveau texte le 20 juillet 2006, avec effets rétroactifs, qui reprenait les termes de l’arrêté royal de 1983.»

 

Retour à la case départ ? Pas tout à fait, estime M. Goblet : «Fin 2006, au tribunal du travail, on a assigné le Fonds des maladies professionnelles au nom de 1 600 personnes et le Fonds des accidents du travail au nom de 400 autres affiliés. Et au début de l’année, on a déposé un recours en annulation de la loi du 20 juillet 2006 devant la Cour constitutionnelle... On attend avec impatience qu’elle se prononce. Et si on n’obtient pas gain de cause devant la justice belge, on saisira la justice européenne.».

 

Le syndicat socialiste dénonce «l’injustice qui consiste à confondre une indemnité de réparation due avec un revenu de remplacement qui ne pourrait donc pas s’additionner à une pension» et il relève une «discrimination» dont sont victimes les malades et les accidentés de la vie professionnelle.

«Pensez à la tragédie de Ghislenghien», explique M. Goblet : «Un travailleur victime de cette catastrophe verra sa rente d’accident de travail limitée lors de son entrée à la pension, tandis que pour une blessure du même degré, un passant victime de l’explosion et bénéficiant d’une rente civile ne verra évidemment pas son indemnité limitée dans le temps. Il touchera la même chose jusqu’à la fin de ses jours».

Bien entendu, la F.g.t.b. conteste aussi l’aspect rétroactif de la loi de juillet 2006, venue réparer à posteriori «l’accident de travail» commis par le gouvernement Martens-Gol, il y a vingt-trois ans. Si elle obtenait gain de cause, c’est une vraie bombe qui exploserait car il faudrait considérer que, durant toute ces années, c’est de manière illégale que 1,25 milliard d’euros n’ont jamais abouti dans le portefeuille de 42 000 pensionnés «usés» par leur vie professionnelle !

 

De 38 à 20 % d’incapacité

 

Le taux d’incapacité reconnu à Armille par le Fonds des maladies professionnelles est de 38%, partagé en deux branches : 19 % d’incapacité physique et 19 % de préjudice socio-économique. Cela lui donne droit à une indemnité de 632 euros par mois. A ses 65 ans, en vertu d’une loi de 1994 qui veut que le préjudice socio-économique n’existe plus pour les pensionnés puisqu’ils ne sont plus sur le marché de l’emploi, Armille va perdre d’un coup 19 %... Toutefois, en vertu d’un arrêté royal de mai 2007, il récupérera 1 %  de «préjudice physique» à titre de «supplément d’âge». Ce qui le portera à un taux d’indemnisation de 20 %. Autre changement : ses 38 %  étaient calculés sur base de son ancien salaire... En tant que pensionné, Armille sera renvoyé vers un barème – celui créé par la loi de 1983 contestée par la F.g.t.b... Et selon ce barème, que sa pension soit grosse ou maigre, ses 20 % lui donnent droit à une indemnité de... 148,77 euros par mois. Si son état de santé s’aggrave, Armille devra se tourner vers sa mutuelle ou son syndicat qui l’aideront dans ses démarches visant à une réévaluation de son indemnité. Au Fonds des maladies professionnelles, un fonctionnaire nous précise que la durée de l’examen d’une demande est d’à peu près un an, si tout va bien...

 

 

Armille Brohé a créé un blog dont l’adresse est : http://lepourquoi.skynetblogs.be

 

02/12/2007

Enfants mort nés (14-18/10/07)

Témoignage évoqué sur le plateau de "L'info confidentielle Paris Match - RTL/TVI, le 14 octobre 2007 et dans l'hebdomadaire Paris Match Belgique, le 18 octobre 2007 

Pour eux, elle s’appelle Juliette, pour la loi, elle n’est personne

 

SPL_R_P680629-Foetus-SPLCe dimanche, les téléspectateurs de « L’info confidentielle Paris Match » ont entendu le témoignage interpellant de Valérie Antoine; l’appel à débat d’une maman sur un sujet tabou : la non-existence civile des enfants mort-nés avant un terme de 180 jours de grossesse (26 semaines). Valérie et Didier ont reçu Paris Match Belgique à leur domicile de Blégny (Liège) pour développer leur point de vue : « Pour la loi, notre enfant né trop tôt n’est pas une personne. C’est un « produit de conception », une « chose » qui ne peut avoir de nom, même pas un prénom. Nous ne l’acceptons pas. Pour nous, Juliette est notre deuxième enfant ». Co-gérants indépendants d’une agence bancaire, Valérie et Didier laissent libre cours à leur douleur. Pour qu’enfin, comme beaucoup d’autres couples dans leur cas, ils puissent un jour faire leur deuil.

 

 

Paris Match Belgique. Vous avez une façon particulière de décrire votre famille...

 

Valérie. Didier et moi, nous nous aimons depuis sept ans. Nous attendons notre troisième enfant. Nous avons un petit garçon, Maxime, né en mars 2003. Et puis, il y a Juliette, née en mars 2005, alors qu’elle n’était attendue que pour le mois de juillet. Et nous attendons avec impatience l’arrivée de Valentin, qui devrait être parmi nous en mars prochain.

 

Mais Juliette n’a jamais vu le jour…

 

 

Didier. Valérie veut dire qu’elle est « née sans vie ». En termes juridiques, Juliette est ce qu’on appelle un « enfant mort-né ». Pour nous, c’est évident, c’est une personne à part entière, l’un de nos enfants. Pour la loi, cet être humain n’a jamais existé. Valérie a mis au monde une « chose », un « truc », un « machin » sans nom. Un fœtus anonyme qui ne peut avoir de tombe. En mars 2005, l’enfant que je tenais dans mes bras avait pourtant un visage, des mains, des pieds...

 

Valérie. Cet enfant, ce bébé, je l’ai porté pendant près de 20 semaines, je l’ai senti bouger en moi. C’est une partie de moi, de nous. Il a un nom. Nous l’aimons. C’est une personne. Le législateur peut-il le comprendre ? Qui cela dérangerait que notre enfant ait une existence reconnue officiellement ?

 

C’est bien sûr le débat qu’implique votre témoignage. Mais d’abord, expliquez-nous les circonstances qui ont conduit à la naissance sans vie de cet enfant…

 

Valérie. Au moment où je portais Juliette, j’avais 36 ans. Vu cet âge, ma gynécologue – qui nous a toujours bien entourés – m’a logiquement conseillé de faire une amniocentèse. Il s’agit d’un prélèvement par ponction du liquide amniotique en vue de l’analyser.

 

Didier. Nous étions en parfait accord avec la gynécologue. Pratiqué dans un centre spécialisé, cet examen permet de détecter les problèmes chromosomiques (en particulier la trisomie 21), les maladies héréditaires liées au sexe de l’enfant ou encore les maladies du système nerveux central. On avait bien pesé les enjeux d’un tel test. Si les résultats faisaient apparaître une anomalie du caryotype fœtal, nous aurions été placés devant la décision d’un avortement thérapeutique. Nous y avions réfléchi. Nous ne nous sentions pas capables d’assumer un enfant trisomique. D’autres couples sont partisans de la vie à tout prix et nous respectons cela. L’idée n’est pas de porter un jugement de valeur.

 

Valérie. J’étais enceinte de 18 semaines quand je me suis rendue à l’hôpital Saint-Vincent de Rocourt. Très sincèrement, j’étais assez relax. Ma grossesse se passait bien. Certes, je savais que cette amniocentèse présentait un très petit risque pour l’enfant (N.d.l.r. : les spécialistes estiment en effet que 0,5 % à 1% des amniocentèses peuvent provoquer des complications, parfois des fausses couches), mais j’étais déjà passée par là, et sans la moindre difficulté, avant la naissance de mon premier enfant. La ponction s’est déroulée sans problème. Mais quand je suis rentrée chez moi, en fin d’après-midi, j’ai constaté des écoulements importants.

 

Didier. Nous sommes remontés dare-dare à l’hôpital sur les conseils d’un médecin. Arrivé dans le service des grossesses à haut risque, j’ai tout de suite compris au regard des gens qui étaient là que c’était grave. Une fissure de la poche des eaux a été diagnostiquée. Elle avait été causée par la ponction. C’est un accident extrêmement rare. On ne peut en vouloir à personne. Notre propos n’est pas de mettre en cause le médecin qui avait effectué l’amniocentèse.

 

Quel était le pronostic vital pour l’enfant ?

 

Valérie. Il n’y avait pas moyen de réparer cette fissure. On a fait une échographie, il y avait encore du liquide. Je sentais Juliette qui bougeait en moi. On m’a d’abord conseillé de rester couchée sans bouger dans l’espoir que la poche tienne comme cela. Mais cela pouvait rompre à tout moment. Après deux jours, on a fait un bilan plus clair. Il y avait très peu de chances d’arriver au bout de cette grossesse. Une infection pouvait aussi se déclarer à tout moment.

 

Didier. En fait, il y avait 90% de chances que l’enfant ne soit pas viable ou qu’il vienne au monde avec de très graves séquelles. En plus, il existait aussi un grand risque pour la vie de Valérie ! Nous avons donc beaucoup réfléchi. Nous avons parlé avec notre gynécologue et nous sommes arrivés à la conclusion que pour Maxime, pour Juliette et pour nous, il ne fallait pas s’acharner. Le conseil d’éthique de l’hôpital s’est réuni et a estimé, lui aussi, qu’une interruption de grossesse était la décision la plus sage.

 

Valérie. Vu le temps qu’avait pris notre propre décision et celui dont le comité d’éthique avait eu besoin, une bonne semaine s’était encore écoulée. Finalement, j’étais dans la 19e semaine quand il a fallu programmer l’intervention. Une question m’obsédait. Qu’allait devenir le corps de Juliette ? A l’hôpital, une assistante sociale nous a dit que notre enfant pouvait être enterré dans un endroit spécifique au cimetière de Juprelle. Nous sommes allés voir le cimetière alors que le bébé bougeait encore dans mon ventre. Je ne sais pas comment mettre des mots là-dessus… Comme sur un autre traumatisme, qui ne disparaît pas d’ailleurs…

 

Lequel ?

 

Valérie. Quarante-huit heures avant l’intervention proprement dite, j’ai été invitée à avaler deux comprimés. Une sorte de pilule du lendemain… En fait, il s’agit d’un médicament qui arrête le travail du placenta; l’enfant n’est plus nourri… On ne vous fait pas une piqûre, vous devez porter ce médicament à votre bouche. C’est insupportable ! Trop culpabilisant... Le 3 mars 2005, j’ai avalé cette drogue. Mais je suis certaine que Juliette était déjà morte le jour précédent car je ne la sentais plus bouger. Le 5 mars 2005, son corps sans vie a été mis au monde. Cela s’est passé comme un accouchement. Avec un travail, des contractions pendant plusieurs heures.

 

Didier. Quand vous voyez un enfant de 19 semaines, il a tout. C’était un petit bout de femme avec une expression sur le visage. C’était un être humain à part entière, sauf pour la loi qui n’y voyait qu’un fœtus ne méritant pas d’être nommé. Si vous regardez dans un dictionnaire, fœtus veut dire « produit de la conception présentant les formes de l'espèce ». Je suis notamment le père d’un « produit »! Et un « produit », cela n’a pas de droits ou si peu. Moins de droits, en tous cas, qu’un chien. Car, dans la région, si vous payez, vous pouvez faire enterrer votre labrador avec une pierre portant son nom… Pour Juliette, ce n’était pas possible !

 

Pourquoi ?

 

Valérie. Au regard de la loi belge, elle est née trop jeune. Trop jeune pour être enterrée normalement dans un cimetière, trop jeune pour avoir un prénom, trop jeune pour laisser une quelconque trace de son existence sur cette terre.

 

Didier. Si Juliette avait eu six semaines de plus au moment de sa naissance, elle aurait au moins pu faire l’objet d’une « déclaration d’enfant sans vie » officielle auprès de la Commune. Ce droit est ouvert aux parents dont l’enfant mort-né est issu d’une grossesse qui a duré au minimum 180 jours, soit un peu plus de 25 semaines. Dans un tel cas, il peut être demandé à l’officier d’Etat civil d’inscrire un prénom dans les registres. Pour tous les enfants plus jeunes, il n’y a rien de prévu.

 

Valérie. Sauf la possibilité, dans certaines communes, d’être enterré dans une parcelle réservée aux fœtus sans nom. Avec une stèle commune pour tous. Les petites boîtes s’entassent les unes sur les autres et, tous les cinq ans, on retourne la terre pour laisser la place aux suivants. C’est sans doute mieux que ce qui existait il y a quelques années, c’est-à-dire rien. Mais moi, cela ne me convenait pas. L’endroit que j’ai vu est esthétiquement correct, mais je ne peux m’empêcher de me dire qu’il s’agit d’une fosse commune.

 

Didier. Nous avons donc décidé de faire incinérer le corps de Juliette. Pour ce faire, nous avons dû aller chercher la petite boîte qui contenait son corps et la porter nous-même à l’incinérateur. Nous l’avons déposée et puis, nous avons repris la voiture pour rouler sans but pendant une bonne heure. Quand nous sommes revenus, une dame a lancé à un des ses collègues : « Le bébé, il est fait ? » ! Nous avons repris ses cendres et des ouvriers du cimetière, heureusement très respectueux, les ont dignement dispersées. Voilà comment est parti cet enfant sans nom officiel. Notre deuxième enfant. Notre Juliette. 

 

En 2002, la sénatrice Sabine de Béthune (CD&V) a déposé une proposition de loi visant à adapter la limite légale de viabilité. L’idée étant de passer de 180 à 140 jours de grossesse, soit 20 semaines après la conception, ce qui équivaut à 22 semaines d’âge postmenstruel (A.p.m.). Elle voulait que la loi belge tienne compte des progrès de la néonatologie et qu’elle constate « qu’on a aujourd’hui connaissance d’enfants nés viables après 22 semaine d’A.p.m. et qui sont devenus des bébés en bonne santé ». Elle faisait aussi remarquer que l’O.m.s. fixe cette limite de viabilité à 22 semaines d’A.p.m.… Par conséquent, elle considérait qu’un enfant mort-né après 140 jours de grossesse devait être considéré, non plus comme un « produit de conception », mais comme un être humain à part entière pouvant bénéficier de la reconnaissance officielle de son existence… 

 

Didier. Si une telle loi avait été votée, cela aurait été déjà un progrès… Cela dit, Valérie et moi, nous voyons les choses autrement. La loi sur l’interruption volontaire de grossesse prévoit que celle-ci doit intervenir avant la fin de la 12e semaine à partir de la conception. Si une telle limite a été fixée par le législateur, c’est évidemment par respect pour l’embryon qui est considéré à juste titre comme un être vivant. Tout être humain vivant ne devrait-il pas avoir droit à une existence légale, à un prénom et à un nom ? Pourquoi ne pas reculer le seuil légal à 12 semaines et 1 jour ?

 

Valérie. Nous avons écrit à plusieurs partis politiques pour leur demander de réfléchir aux parents qui vivent la même chose que nous. Résultat : aucune réponse concrète au-delà des accusés de réception. Apparemment, un enfant sans nom, cela n’intéresse pas grand monde. Une assistante du Délégué général aux droits de l’enfant est toutefois venue nous rendre visite et elle semblait être sensible à ce que nous lui exposions.

 

Didier. Je voudrais insister sur la question que Valérie posait tout à l’heure. Qui aurait été dérangé si ma fille avait eu un nom, un enterrement normal et une sépulture rappelant qu’elle a existé ? Nous, cela nous aurait permis de faire notre deuil plus facilement, c’est tout.

 

Valérie. C’est une question de dignité. Juliette a vécu en moi. C’est un être humain qui n’a pas eu la chance de trouver le bonheur sur cette terre. Pour elle, c’est une terrible injustice. Ne pas reconnaître son existence est une injustice de plus. C’est inacceptable pour elle comme pour nous, ses parents pour toujours.

 

Valérie et Didier ont créé un blog consacré au drame qu’ils ont vécu :

 

http://julietteestsonnom.spaces.live.com/

 

Ils peuvent également être contactés par courriel :

 

julietteestsonnom@hotmail.com

21:56 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : ethique |  Facebook |

23/11/2007

Affaire Storme (06 et 11/1007)

Affaire évoquée sur le plateau de l'Info Confidentielle- Paris Match avec Vincent Storme, le 6 octobre 2007 et entretien avec la famille de l'inculpé publié dans Paris Match, le 11 octobre 2007

 

Léopold est-il le diable ou le coupable idéal ?

 

large_478129Dans la nuit du samedi 16 au dimanche 17 juin 2007, François-Xavier Storme et son épouse Caroline Van Oost, tous deux âgés de 48 ans, ainsi que leur fille Carlouchka, 22 ans, étaient assassinés dans le quartier des Marolles à Bruxelles. Sauvagement, un vrai carnage. Ce soir-là, le tueur a assené plus de 100 coups de couteau à ses victimes… Et tout semble accabler Léopold Storme, inculpé et emprisonné depuis bientôt trois mois. Toutefois le fils de François-Xavier et de Caroline est toujours soutenu par sa famille et, à vrai dire, par tous ses proches. Dimanche dernier, son parrain, Vincent Storme, s’est confié pour la première fois sur un plateau de télévision : « Je suis de plus en plus persuadé de son innocence. Ce n’est pas une croyance aveugle dictée par le cœur. C’est une conviction qui ressort de mes entretiens avec mon filleul et de ce que je connais des faits ». La tante de Léopold, Anne Frédérique, son cousin Louis et sa grand-mère Jacqueline, ont aussi accepté de faire part de leur conviction à Paris Match. Elle est identique : « Léopold n’est pas à sa place en prison ».

 

Paris Match Belgique. Parlons d’abord de ceux qui ne sont plus là. Quelque trois mois après la disparition de Caroline, Carlouchka et François-Xavier dans des circonstances particulièrement horribles, que ressentez-vous ?

 

Vincent, frère de François-Xavier et parrain de Léopold : Un trou… C’est cela, un énorme vide. Et bien entendu, une envie irrépressible de savoir ce qui s’est vraiment passé : qui les a tué, pourquoi, comment ?

 

En pensant à eux, il y a un moment, une image qui vous revient à l’esprit ?

 

Vincent : Il n’y a que du positif. C’étaient des personnes équilibrées, saines. A force de dialogue avec ses proches, mon frère s’était construit un petit paradis. A quatre, Léopold y compris, ils formaient une équipe formidable.

 

Anne-Frédérique, sœur de François-Xavier et tante de Léopold : C’est bizarre dans ce contexte mais ce qui me vient tout de suite à l’esprit en pensant à eux, c’est qu’ils avaient énormément d’humour… (N.d.l.r. : Un silence s’installe alors qu’ils plongent visiblement dans leurs souvenirs.) Je dirais que moi c’était une sorte de frère jumeau… Une partie de moi s’en est allée définitivement.

 

Vincent : Pour trouver le souvenir d’une dispute avec François-Xavier, je dois remonter à la période où nous portions encore des culottes courtes. On se marrait bien ensemble. C’était aussi quelqu’un de très patient. Je dirais un philosophe.

 

Louis, filleul de François-Xavier et cousin de Léopold : Moi, j’avais une relation privilégiée avec mon parrain. Il racontait tout le temps des blagues. Il avait un sens de la dérision assez poussé, je me suis beaucoup enrichi sur le plan personnel à son contact.

 

Anne-Frédérique : Caro, ma belle-sœur était une personne très attentive à sa famille. Elle formait un couple parfait avec François-Xavier. Ce n’est pas quelque chose qui arrive comme cela. Dans un couple, il y a toujours des hauts et des bas. Leur relation a été construite, pas à pas, avec beaucoup d’amour et de compréhension mutuelle. Des personnes qui voyaient ces quatre là pouvaient se dire «quelle famille formidable ! ». Mais ils méritaient ce bonheur. Ce paradis comme disait mon frère… Qui a été remplacé par l’enfer que nous vivons actuellement.

 

Jacqueline, maman de François-Xavier et grand-mère de Léopold : Quelques jours plus tard, ils devaient fêter leurs 25 ans de mariage. Je voudrais aussi dire un mot de Carlouchka qui était une fille très organisée, sérieuse et joviale. Elle croquait la vie à pleines dents et elle avait le cœur sur la main. Elle avait tout pour commencer une vie heureuse.

 

Cela existe vraiment des familles parfaitement harmonieuses ? Partout, il y a des disputes, des incompréhensions, des mots…

 

Louis : De fait, il ne faut pas caricaturer. Chacun peut avoir sa personnalité. Ils ont sans doute eu des différents. Comme partout. C’est impossible autrement. Toutefois, la notion de respect au sein de la famille n’a jamais été remise en question. J’ai parfois entendu François-Xavier faire une remarque à Léopold. Par contre, je n’ai jamais vu mon cousin lui répondre de travers, ni même d’ailleurs en avoir la tentation.

 

Vincent : C’est exact. Léopold ne s’est jamais rebellé contre son père. Ce n’est pas le genre effronté. Bien au contraire (N.d.l.r. : Tout le monde acquiesce dans l’assemblée). Quand je vois la famille qu’avait mon frère, elle ressemblait exactement à celle que nous formions avec nos parents pendant notre enfance. Caro et François-Xavier s’entendaient bien avec leurs enfants mais il ne faut pas croire qu’il y avait du laxisme pour autant. Ils éduquaient. Ils avaient des exigences et des principes. François-Xavier pouvait se montrer très strict.

Jacqueline. Et dans le même temps, ils ont été choyés. Il ne leur a jamais rien manqué.

 

Anne-Frédérique : Ce n’étaient pas des parents copains avec leurs enfants. Ils étaient responsables. Louis a raison, le respect est une valeur essentielle dans notre famille.

 

Une valeur partagée par Léopold ?

 

Jacqueline : Par lui et par tous dans cette famille ! Par tous !

 

Que pouvez dire de la personnalité de Léopold ?

 

Louis : Il passait pas mal de temps avec ses amis comme n’importe quel jeune de son âge. Il avait peut-être un petit côté intrépide, l’envie de faire des expériences… Dans le même temps, c’est une personne parmi les autres. Je veux dire qu’il n’a jamais eu de comportements hors normes. Selon ses amis qui m’en ont parlé depuis ce qui est arrivé, il exprimait toujours des sentiments positifs pour ses parents.

 

Jacqueline : A peu près un mois avant le drame, François-Xavier et Caro étaient partis en vacances et j’ai tenu le magasin de la rue des Capucins. Léopold m’a aidée formidablement, en portant les caisses, en nettoyant, en passant l’aspirateur… Il voulait faire une surprise à son père. Et de fait, quand François-Xavier est rentré, il a trouvé que Léopold avait été sensationnel. Il était fier de son fils. A juste titre !

 

Vincent : Récemment, alors que nous revenions d’un concert des Rolling Stones, mon frère m’avait aussi raconté cet épisode.

 

Jacqueline : Quand je vais visiter Léopold en prison, je ne vois pas les yeux d’un criminel mais ceux d’un gosse qui pleure la perte de ses parents et de sa sœur. Il était très protecteur avec Carlouchka. Il y a quelques temps, elle avait passé un moment chez moi à Ixelles et elle devait retrourner jusqu’au Sablon en transport en commun. Léopold a insisté pour venir la chercher afin qu’elle ne fasse pas le trajet seule. Il était très attentionné. Quand on a une telle disposition pour les autres, on n’est pas un tueur fou !

 

Avant ce qui est arrivé, quel était le projet de vie de Léopold ?

 

Jacqueline : Léopold est ambitieux. Il pensait à une carrière dans la diplomatie. Bon, ses résultats à Solvay en juin n’ont pas été brillants mais c’était une première session, en première année. Cela arrive à beaucoup d’étudiants.

 

Louis : C’est l’un des éléments qui a été monté en épingle pour lui trouver un mobile à l’assassinat de ses parents. C’est vraiment n’importe quoi !

 

Vincent : De fait, mon frère lui a dit qu’il marchait sur mes traces parce que, moi aussi, j’ai parfois trébuché dans mon parcours scolaire. Pour autant, bien entendu, il n’y a jamais eu de dramatisation de cette situation. En avril déjà, François Xavier avait compris que ce ne serait pas une bonne année scolaire pour son fils.

 

Si vous deviez définir Léopold en deux ou trois mots ?

 

Vincent : Un gosse charmant avec le cœur sur la main.

 

Jacqueline : Un jeune serviable et intelligent. Il venait nettoyer mes carreaux…

 

Venons-en aux faits du 16 juin. Depuis qu’il a été arrêté, vous avez pris la défense de Léopold…

 

Vincent : Et plus que jamais, je suis persuadé de son innocence ! Ce n’est pas un cri du cœur ou le regard aveugle d’un parrain meurtri que j’exprime de la sorte. Quand cette horreur est arrivée, tous dans la famille, nous avons envisagé toutes les hypothèses.

 

Donc, celle de la culpabilité de Léopold aussi…

Vincent : Bien entendu. L’aboutissement de cette réflexion, c’est que cela ne tient pas. Ce n’est pas lui ! D’abord, Léopold n’est pas capable de violence et en aucun cas d’une violence pareille. A ma connaissance, il s’est battu une seule fois dans sa vie pour protéger sa petite amie. Ce n’est pas quelqu’un qui attaque. Il se respecte et donc il se défendra en cas d’agression mais ce n’est pas un prédateur.

 

On lui a pourtant prêté une passion pour les couteaux…

(N.d.l.r. : Eclat de rire général.)

 

Il en aurait eu une collection, il leur donnait un nom…

 

Louis : Pas très rassurant, n’est-ce pas, un type qui donne des noms à ses couteaux ? En fait de collection, il avait deux petits couteaux. Une petite souris qu’il avait depuis longtemps venait de mourir lorsqu’il a reçu son deuxième couteau… C’est cela le nom qui s’est retrouvé sur le manche. Le nom de la souris, pas un truc du genre « The Killer » ! Il ne faisait rien de spécial avec ces couteaux. Je ne suis pas sûr qu’il les ait utilisés une seule fois. Léopold n’a pas de passion pour les armes, les combats ou la violence. Bien sûr, verbalement, il peut faire de la provoc’. Mais c’est plutôt marrant. Il n’y a rien de méchant en lui.

 

L’hypothèse d’une explosion de colère soudaine et terrible ?

 

Anne-Frédérique : On ne peut y croire. Léopold n’est en rien une personne colérique. (N.d.l.r. : Tous approuvent).

 

Vincent : De toute façon, une colère ne suffirait pas à expliquer la sauvagerie de ce qui s’est passé ce soir-là.

 

Jacqueline : Comment aurait-il pu faire cela ! Mon fils était baraqué par rapport Léopold. Et Carlouchka était ceinture marron de judo. Face à Léopold, ils auraient pu se défendre sans aucune difficulté.

Louis. Déjà cela ne tient pas mais en plus, toujours seul, Léopold aurait aussi tué Caro. Tout à fait surréaliste!

 

Louis : Quand je rencontre des gens qui connaissent Léopold, personne ne peut croire que c’est lui. Par contre, ceux qui l’ont découvert au travers des journaux pensent qu’il est coupable. Quand le parquet communique à la presse, c’est toujours à charge.

 

Vincent : Pourtant, des éléments à décharge, il y en a ! Par exemple, la disposition des corps rend impossible l’hypothèse que ce carnage ait été le fait d’une personne seule. Autre exemple : du sang contenant l’A.d.n. d’un inconnu a été retrouvé sur les lieux. Ce qui donne du crédit à la version des faits donnée par Léopold.

 

Il a eu plusieurs versions des faits ! Cela veut dire qu’il a menti aux enquêteurs sur son emploi du temps…

Vincent : C’est vrai qu’il y a eu des mensonges mais ils s’expliquent par la situation terrifiante dans laquelle Léopold s’est retrouvé…

 

Ce n’est pas tout : il était présent au moment du drame, on a trouvé des cheveux lui appartenant sur les victimes, des empreintes de ses baskets ont été repérées dans le sang qui s’était répandu sur le sol ; il a avoué s’être enfui de ce lieu, non sans avoir tenté d’effacer la trace de son passage le soir du drame ; il s’est débarrassé de la carte sim de son g.s.m. et très peu de temps avant les meurtres, il aurait « reformaté » son ordinateur. Enfin lors de son arrestation, il était blessé à la main, ce qui témoigne du fait qu’il s’est battu… Tout l’accable, non ?

 

Vincent : Il y a beaucoup d’éléments qui sont vrais mais Léopold donne une version des faits qui répond à la plupart de ces objections. Ce soir-là, il revenait de la mer et en arrivant au magasin, il est tombé nez à nez avec un homme portant des gants et une cagoule. Il lui a donné un coup de poing et il s’est rué vers le bureau où il s’est trouvé confronté à un deuxième agresseur armé d’un couteau. Il a voulu lui prendre son arme et il a été blessé à la main. C’est alors qu’il a été assommé. Lorsqu’il s’est réveillé, il avait un couteau dans la main. Les corps de François-Xavier et de Carlouchka gisaient à côté de lui. Celui de Caroline se trouvait dans une autre pièce. Il s’est mis à paniquer. Il s’est dit que personne ne le croirait s’il appelait la police. Il venait de perdre ses parents et sa sœur. Il se sentait seul au monde. Il s’est enfui comme un coupable en effaçant ses traces et en se dissimulant. Pour aboutir dans l’appartement de ses parents à la mer. Il n’est pas allé plus loin.

 

Il aurait pu appeler sa famille, chercher de l’aide auprès de ses proches…

 

Anne-Frédérique : Il aurait pu, il aurait pu ! C’est facile de dire qu’un gosse de 19 ans aurait dû réagir de manière parfaitement logique après un tel traumatisme.

 

Vincent : Pour moi, sa version est crédible. Elle s’explique par la peur panique qui l’a envahi. A cet égard, je voudrais aussi raconter des choses que Léopold m’a dites mais ce serait déplacé par rapport à l’instruction en cours. Je précise d’ailleurs que je n’ai nullement envie de critiquer les enquêteurs. Ce sont des gens sérieux, même si j’ai parfois le sentiment que les pistes qui sont données par mon filleul mettent du temps à être exploitées.

Jacqueline : Mais le temps qui passe, c’est important. Ça pourrait le détruire ! J’ai perdu trois membres de ma famille. On est en train de me faire perdre le quatrième.

 

Vincent : Après son arrestation, dès ma première rencontre avec lui en prison, j’ai compris qu’il était innocent. Anne-Frédérique était là aussi. Il a pleuré tout le temps. Et puis elle lui a dit qu’elle espérait qu’on arrêterait au plus vite celui qui a fait cela : il a corrigé d’un geste qui voulait dire qu’il y avait deux criminels à arrêter. Depuis lors, je vais le voir chaque semaine et chaque fois son attitude est celle du Léopold que l’on a toujours connu. Si c’était un manipulateur, un faux jeton, on le verrait. On le sentirait.

 

Jacqueline : Tout l’accuse, vous trouvez que c’est normal ?

 

De fait, si on s’inscrit dans le récit de Léopold, on arrive presque inévitablement à la conclusion que ces « inconnus » dont il parle auraient non seulement tué, mais qu’en plus ils auraient organisé une mise en scène pour faire de Léopold le coupable idéal… Il se réveille avec l’arme du crime entre les mains !

 

Jacqueline : En ce qui me concerne, c’est bien cela qui m’interpelle. C’est comme si tout avait été fait pour qu’il soit le coupable idéal.

 

Ce serait machiavélique !

 

Jacqueline : Absolument.

 

Et si ce n’était que du mauvais roman…

 

Louis : Je ne sais pas s’il faut aller jusqu’à se dire qu’on a voulu lui faire porter le chapeau de manière préméditée. Il n’en reste pas moins qu’il explique qu’on lui a mis le couteau dans la main… Nous, ce qui nous semble être un mauvais roman, c’est d’imaginer qu’un garçon comme Léopold ait pu tuer ses parents et sa sœur.

 

Jacqueline : A propos, on n’a pas encore dit que le médecin qui a opéré sa blessure à la main estime que celle-ci a été occasionnée par un geste défensif. Sa blessure aurait été différente s’il avait frappé avec le couteau.

 

Louis : Ça correspond à son récit.

Vincent : Cela confirme que dans ce dossier, il n’y a pas que des éléments qui l’accusent. Malheureusement, toutes les informations qui sont données, le sont à charge. Il faudrait plus de nuances. En ce qui nous concerne, on n’a jamais dit que Léopold était un ange. Dans le même temps, certains devraient arrêter de le présenter comme le diable. Par exemple, ce qui a été révélé récemment par Sud Presse, il l’assume…

 

Le fait qu’il aurait participé à un incendie criminel dans une classe de l’athénée Catteau ?

 

Vincent : Voilà. Quand les enquêteurs lui ont posé la question, il a tout de suite dit que c’était vrai. Avec moi aussi, il a été très franc. Et nous, sa famille, on ne va pas commencer à mentir et à dire qu’il n’a pas fait quelque chose dont il s’est rendu coupable. Par contre, quand on le présente comme un dealer de drogue qui possédait plusieurs g.s.m. et de multiples carte sim, je trouve que l’on délire. Comme tant d’autres jeunes, il lui est arrivé de passer d’un g.s.m. à l’autre d’une manière qui pourra être jugée excessive par des adultes. Il s’est aussi procuré des cartes sim gratuites via des magazines qui faisaient des promotions. Comme d’autres aussi, il lui est sans doute arrivé de fumer des joints et de donner du cannabis à un copain. Est-ce que tous ces éléments sont de nature à prouver qu’il serait un tueur fou ? On les utilise pour noircir son portrait et parfois aussi on les gonfle quand, par exemple, un fumeur de joint occasionnel devient un « dealer », voire un consommateur de champignons hallucinogène ou de drogues dures… Pourquoi ne pas en faire un membre d’un cartel colombien tant qu’on y est !

 

Louis : C’est comme l’ordinateur. On oubliait d’en parler. Cela ne prouve rien. Des tas de gens reformatent leur portable ou leur P.c. Et tout ceux qui font cela savent qu’une telle procédure n’est pas de nature à empêcher les informaticiens de retrouver des informations sur le disque dur…

 

On ne voit pas les deux hommes dont parle Léopold sur les caméras de surveillance du magasin. C’est un élément qui ne semble pas plaider en sa faveur…

 

Vincent : C’est ce qu’on a lu dans la presse. Pour nous, cela ne veut pas dire que ces deux hommes n’ont pas existé. Ces caméras filment-elles tous les angles ? Honnêtement, on n’en sait pas plus sur ce point-là.

Vous n’avez pas accès au dossier d’instruction ?

 

Vincent : Non. Pour cela, il faudrait se constituer partie civile et on ne voudrait pas que cela puisse être interprété comme un acte hostile à Léopold. On se base sur ce qu’il nous dit.

 

Est-ce suffisant pour avoir la certitude de son innocence ?

 

Vincent, Anne-Frédérique, Louis (N.d.l.r. : d’une seule voix) : Oui !

 

N’est-ce pas votre cœur qui parle ?

 

Jacqueline : Constater que Léopold n’aurait pas eu la force physique de commettre de tels faits, ce n’est pas faire du sentimentalisme.

Vincent. Je ferais la même remarque : la disposition des corps, la présence de l’A.d.n. d’un inconnu… Ce sont des éléments qui parlent à la raison, pas au cœur.

 

Qu’espérez-vous à ce stade pour Léopold ?

 

Louis : Qu’il sera libéré très prochainement. On reste confiant.

 

Dans une telle hypothèse, que se passera-t-il pour lui ?

 

Anne-Frédérique : On le reprend évidemment.

 

Vincent : Il faudra beaucoup l’aider, l’entourer. Etre libre, c’est une chose mais même dans ce cas, il pourrait être condamné à vie par l’opinion qui, abreuvée d’éléments à charge, le verra toujours comme le coupable. Je vois bien les commentaires : « Il n’y a pas de fumée sans feu »… C’est pour cela qu’il faut absolument retrouver les vrais coupables. Il y aura aussi le deuil à faire… Il n’a même pas encore pu se rendre une seule fois sur la tombe de ses parents.

 

Jacqueline : Léopold croit à une prochaine libération. Il se renseigne pour reprendre des études supérieures auprès de différentes universités. Il m’a demandé d’aller acheter des cours de droits européen. Il aspire à cette liberté.

 

Donc, il ne se résigne pas à l’idée que cette affaire se jugera de toute façon devant une cour d’assises ?

 

Jacqueline : Pas du tout !

Anne-Frédérique : Absolument pas ! Il garde l’espoir plein et entier que ce cauchemar va se terminer autrement. Il faut qu’il tienne le coup.

 

Vincent : D’ailleurs, je lui ai écrit toute une lettre sur le thème de la patience. On ne peut écarter l’hypothèse que, même sans une preuve formelle et définitive mais vu la présence de plusieurs éléments à charge convergents, Léopold serait, in fine, renvoyé vers les assises. Cette hypothèse m’inquiète au plus haut point. Comme il y a essentiellement des éléments à charge dans ce qui est dit ou écrit sur lui, il pourrait être condamné dans l’esprit des jurés avant même le début du procès… En vérité, j’espère ne plus devoir donner d’interview pour nuancer, contrebalancer. Il faudrait maintenant un grand silence pour laisser l’enquête se poursuivre en toute sérénité.

 

Et si demain, vous appreniez qu’il vient d’avouer… C’est le monde qui s’écroulerait ?

 

Anne-Frédérique : Evidemment, oui.

 

Jacqueline : Mais de toute façon, c’est impossible.

 

Louis. S’il admettait être le coupable, il faudrait encore voir comment et pourquoi ? Et pour que j’y crois, il devrait m’expliquer lui-même la manière dont il aurait procédé… On ne sait jamais ce que quelqu’un peut avouer par désespoir.

 

Mais s’il y a une preuve formelle, irréfutable ?

 

Vincent. Personne ici ne veut jouer à la mère poule. Ce crime nous a enlevé trois êtres fantastiques. Il ne faut pas croire que parce qu’on défend Léopold nous oublions le sort terrible qu’ont eu à subir Caroline, Carlouchka et François-Xavier. On veut savoir ! Tout savoir.

 

Et donc, on regarderait cette réalité en face. Quelle serait alors votre attitude à l’égard de Léopold ?

 

Vincent. Je suis son parrain. C’est une promesse que j’ai faite à ses parents pour la vie. Même dans cette hypothèse – qui me semble impossible, je le répète ! –, je ne le lâcherai pas.  

 

Louis. Si telle devait être la réalité, elle serait bien entendu horrible. Et dans le même temps, elle témoignerait d’une énorme souffrance de Léopold. Comme mon père, je n’ai pas envie de haïr. Je préfèrerais alors trouver la force de l’aider à redevenir la belle personne que j’ai toujours connue.

 

Jacqueline. Il est le Léopold qu’on a toujours connu ! Quand je vois mon petit-fils à la prison, on ne parle pas des détails du dossier. On discute de tout et de rien. Surtout, on pleure beaucoup. Cela reste plein d’amour. Il est innocent !

 

En finir avec le doute.  Si possible…

La justice et les policiers – dont l’efficacité et le sérieux du travail n’est mis en cause par personne dans ce dossier –, sont placés devant une affaire particulièrement monstrueuse. Primo, de par le simple fait, bien entendu, de la cruauté et de la sauvagerie manifestées par l’auteur du triple assassinat des Marolles. Secundo, par la position tragique occupée par le suspect Léopold. In fine, en effet, cette enquête pourrait conduire vers une issue monstrueuse elle aussi. Soit, il faudra constater que Léopold est bel et bien le coupable et dans ce cas, la manière dont il aura nié et, surtout berné tous ceux qui l’aiment, apparaîtra comme le comble de l’abjection. Soit, il apparaîtra que ce jeune homme qui vient de fêter ses 20 ans en prison a été suspecté à tort et qu’un innocent qui venait déjà d’être terriblement éprouvé par la perte de ses parents et de sa sœur a été l’objet d’une victimisation secondaire particulièrement féroce. Dans le même temps, et quel que soit l’aboutissement de cette triste affaire, personne ne pourrrait reprocher à la justice d’avoir investigué en profondeur sur le rôle d’un suspect qui admet avoir été présent sur les lieux du drame, qui a multiplié les versions et qui est désigné par plusieurs indices matériels. Le plus regrettable, en fin de compte, pour la justice, pour les victimes et leur famille, pour Léopold lui-même, serait finalement qu’on ne parvienne jamais à sortir d’une zone grise où le doute serait encore présent.

17:11 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

20/11/2007

Sourd profond en prison (23-26/09/07)

Enquête évoquée sur le plateau de "L'info confidentielle Match" sur RTL/TVi le 23 septembre 2007 et publiée dans l'hebdomadaire "La Libre Match", le 26 septembre 2007

Il faut sauver le détenu David. Mais comment ?

 

048239Depuis un mois, David est détenu à la prison de Mons. Un prisonnier très peu ordinaire : sourd profond, ce jeune homme de 23 ans présente aussi des troubles de comportement qui pourraient relever de la psychiatrie. Lorsqu’on lui demande son âge, David est bien incapable de donner une indication précise. Connaîtrait-il la réponse qu’il ne pourrait pas plus la formuler avec des mots qu’avec la langue des signes qu’il ne maîtrise pas. Enfermé dans son monde du silence, il lui est arrivé durant ces trois dernières années de piquer des colères et d’avoir des attitudes provocatrices. Il a cabossé des voitures, il a dégonflé les pneus d’un véhicule de police, il s’est battu dans des centres pour sourds où il résidait. Sont-ce des raisons suffisantes pour faire enfermer David dans l’établissement de défense sociale Les Marronniers à Tournai – là où résident notamment des malades mentaux dangereux, des tueurs tel Derochette –, comme le préconise une décision du 12 septembre 2007 de la commission de défense sociale de Mons ? « Certainement pas. Un tel endroit n’est pas adapté aux sourds. David ne pourra y communiquer avec personne. Il lui faut un personnel spécialisé qui puisse le comprendre, pas des pilules ! », répondent plusieurs thérapeutes et des proches du malheureux. Où devrait-il aller alors ? Existe-t-il une place adéquate pour ce garçon dans les structures d’accueil existantes en Belgique ? Ce n’est pas évident du tout…

 

 

«Autant le jeter aux oubliettes. Ce n’est pas sa place. Il n’y a rien de prévu pour les sourds-muets dans un établissement de défense sociale (E.d.s.) comme Les Marronniers. David n’est pas fou et il est encore très jeune. Il peut apprendre, se stabiliser, trouver une voie vers le bonheur. Mais là, il va s’isoler encore plus, régresser et souffrir. C’est l’équivalent d’une condamnation à mort». Professeur de religion protestante à l’I.p.e.s. (Institut provincial d’enseignement spécial) à Ghlin, Danielle Manouvrier se dit catastrophée par le sort qui attend David M., un jeune homme sourd âgé de 23 ans actuellement emprisonné à Mons dans l’attente de son transfert à l’ E.d.s. de Tournai. Elle a également témoigné ce dimanche de son inquiétude sur le plateau de « L’info confidentielle Match » sur R.t.l.-t.v.i.

 

L’histoire de David est particulièrement douloureuse. Sourd profond, ce garçon est né dans un milieu extrêmement défavorisé. Il n’a jamais pu communiquer avec les membres de sa famille où personne n’a appris la langue des signes. En outre, selon sa maman qui s’exprime assez difficilement, il était régulièrement battu par son père. « Dès la crèche, David a été pris en charge à l’ I.p.e.s. D’emblée, ses professeurs ont constaté qu’il présentait un déficit global : manque de repères, faible conscience de son identité et, surtout, une grande difficulté à intégrer le vécu et les normes de la vie sociale », explique Danielle Manouvrier, qui a fait sa connaissance il y a dix ans.

 

Pratiquant la langue des signes – ce qui n’est pas le cas de David lui-même – ce professeur de religion protestante a pu, au fil du temps, trouver des codes pour communiquer avec ce garçon enfermé dans un monde de silence, de non communication et, c’est évident, de peur et d’angoisse. « Dans notre établissement où les professeurs sont très dévoués et conscientisés par leur mission, David était entouré d’une bienveillance particulière. Je ne dis pas qu’il n’y a jamais des moments de tension ou des difficultés avec lui, mais ce n’était pas plus grave qu’avec d’autres enfants. A l’I.p.e.s., David a notamment appris l’horticulture. C’est une activité qui lui convenait parfaitement bien. Il pouvait y travailler calmement, pendant des heures et des heures. Il en aurait oublié d’aller prendre son repas à midi », raconte l’enseignante.

 

Et puis, en juin 2004, tout a basculé : « A cette époque, il a assisté à une violente dispute familiale. Il n’a pas compris ce qui se passait et cela a provoqué un changement brusque dans son comportement. Une nuit, il s’est enfui. Et il a été retrouvé quelques heures plus tard, dans une rue de Mons, à quarante minutes à pied de l’I.p.e.s. David avait été pris sur le fait alors qu’il crevait les pneus d’une voiture de police. On l’accusait aussi de rébellion parce qu’il s’était débattu au moment où il avait été menotté par les policiers. Il sera finalement accusé d’avoir dégradé pas moins de quarante voitures sur son chemin avec une « masse »... En fait, il avait pris un petit marteau dans l’atelier de l’école ».

 

« David raisonne comme un enfant de 5 ans »

 

David découvre alors un nouvel univers : la prison, à Mons. « Il ne percevait pas la vraie nature du lieu où il se trouvait, croyant que c’était un internat un peu plus sévère », reprend Mme Manouvrier. En un tel endroit, il n’y a évidemment pas de personnes aptes à communiquer avec un garçon qui souffre de surdité profonde ; toute la bonne volonté dont les gardiens de cet établissement pénitentiaire ont toujours fait preuve à l’égard de David ne suffit pas à remplacer le travail d’un personnel spécialisé. Comble de la malchance, le jeune est initialement mal défendu par une avocate pro deo qui n’en a visiblement rien à faire de ce client pauvre et incapable de communiquer. Conséquence : la chambre du conseil renvoie ce jeune homme incapable de décliner son identité ou son âge... en correctionnelle, tel n’importe quel adulte qui serait responsable de ses actes.

 

« Quand j’ai appris cela, je n’en croyais pas mes oreilles », témoigne Danielle Manouvrier. « David raisonne comme un enfant de 5 ans. Un exemple : si vous lui demandez où il habite, il sera bien incapable de vous donner une adresse, que ce soit avec des gestes ou par l’écrit qu’il ne maîtrise pas du tout. Avec ses codes, tout au plus, il pourra dire à quelqu’un qui est formé à l’entendre qu’il réside là-bas, un peu plus loin, quand on tourne dans la rue à droite. Il était bien évidemment incapable de comprendre un tel procès. A vrai dire, on pourrait accuser David de tout et n’importe quoi sans qu’il sache faire valoir un quelconque argument de défense ».

 

L’audience du tribunal se tient le 30 août 2004. A l’époque, le quotidien  «La Dernière Heure» consacre un article à l’affaire et son titre est éloquent : « Quelle justice pour un sourd-muet ? De surcroît attardé mental, le jeune homme est abandonné quasi de tous. Procès inadéquat en chambre des vacations ». Danielle Manouvrier, qui a assisté à l’audience publique, estime que « David n’a rien compris de ce qu’on lui voulait. Il bénéficiait certes d’une traductrice en langue des signes très compétente, mais il ne possède pas ce langage, il a ses propres codes ». Procès équitable ?

 

"Il provoquait les gens" 

 

Le jugement tombe le 10 septembre 2004. David est déclaré irresponsable de ses actes et il est dirigé vers la commission de défense sociale qui devra décider de son orientation. Sa place n’est donc pas en prison, mais c’est là qu’il retourne en attendant qu’on lui trouve une place adaptée quelque part. Il y restera quelques mois avant qu’on le dirige vers La Bastide à Namur, un centre spécialisé qui accueille notamment des sourds souffrant de troubles mentaux. « David était déjà resté trop longtemps en prison et, finalement, il s’était adapté à cet environnement carcéral. Il a donc été désorienté par ce nouveau changement. Il ne s’est pas intégré. Il s’est battu avec un autre résident. Il a plusieurs fois manifesté des comportements agressifs. Retour à la case prison », résume Mme Manouvrier.

Directeur de La Bastide, Luc Walraedt confirme : « On a estimé que David était dangereux pour lui-même et pour les autres. Parmi les personnes qui sont à La Bastide, j’ai des sourds qui sont aussi aveugles. Des gens très fragiles, sans défense. On ne pouvait pas prendre de risques ».

 

En septembre 2005, David bénéficie d’une nouvelle libération à l’essai octroyée par la commission de défense sociale. Avec l’obligation de séjourner au foyer des sourds-muets Pas à Pas à Bruxelles. « David s’y plaisait mais, en même temps, il était loin des quelques personnes qui, comme moi, lui sont proches pour l’avoir suivi pendant longtemps. En avril 2006, je lui ai rendu une visite et, lorsque je suis partie, il a voulu me retrouver. Il est monté dans le véhicule d’une assistante sociale, il a roulé quelques centaines de mètres avant qu’on le retrouve. Le changement de vitesse était cassé. Une plainte a été déposée et il a été renvoyé vers la prison de Mons », explique Danielle Manouvrier.

 

A la mi-mai 2006, la commission de défense sociale se réunit une nouvelle fois et ordonne le placement de David à l’E.d.s. de Tournai au motif qu’« après avoir volé le véhicule de son assistante sociale, il réintégra la résidence. Ensuite, il porta des coups à son assistante sociale qui avait refusé de l’embrasser (...). Son état mental révèle un danger social, il ne respecte pas les conditions qui lui ont été imposées ». Toutefois, elle subordonne cette décision à l’expertise d’un psychologue. Et ce dernier rend un rapport favorable à David le 27 juillet 2006 : désormais, son état mental, qui s’est « suffisamment amélioré », ne nécessite plus qu’il soit envoyé aux Marronniers. Ce qui est entériné le 19 septembre 2006 par la commission de défense sociale. Quatre mois de prison plus tard, le 23 janvier dernier, David est de nouveau accepté à Bruxelles par l’asbl « Pas à Pas ».

 

Valérie Thomas, directrice de Pas à Pas, commente : « Mon opinion sur David a évolué avec le temps. Au début, j’étais de l’avis de Mme Manouvrier, que je connais très bien. Je pensais aussi qu’il souffrait surtout d’une carence affective qui n’avait rien de psychiatrique. Je me disais qu’en l’entourant bien, ce qu’on a fait avec toute l’équipe qui compte quarante personnes, on arriverait à quelque chose. Et donc, nous avons été des repères autant affectifs que d’autorité par rapport à lui. Il avait de très bons contacts avec certains d’entre nous, mais cela n’a pas suffi. Aujourd’hui, je retiens surtout que David a un comportement très provocateur. Les derniers diagnostics le concernant disent qu’il n’est pas psychopathe mais, à mon sens, la question se pose quand même. Il est très calme pendant des périodes relativement longues et puis il semble éprouver le besoin impérieux de faire quelque chose pour que la justice s’occupe de lui. Régulièrement, il cherchait à ce que les policiers lui mettent les menottes en faisant le fou en rue et, quand on le ramenait au centre, il fallait qu’ils les lui retirent non pas devant l’immeuble, mais dans sa chambre, sinon il n’était pas satisfait. Ce comportement est un appel que l’on a mis en rapport avec ce qu’il a vécu avec son père. Il révèle en tout cas une difficulté envers l’autorité. Pour nous, il devenait dangereux. Il sortait la nuit, il allait frapper dans des voitures, des portes de garages. Il provoquait les gens, cela pouvait devenir dangereux pour lui aussi ».

 

« S’il entre à Tournai, il est évident qu’il n’en sortira jamais »

 

Le 28 août 2007, l’échec du troisième placement est donc consommé et, quinze jours plus tard (12 septembre 2007), une nouvelle décision de la commission de défense sociale tombe comme un couperet : « L’intéressé aurait tenté de porter des coups à la responsable de l’institution où il était hébergé ; sa présence au sein de l’institution Pas à Pas n’est plus souhaitée. (...) La commission de défense sociale ordonne la réintégration (sic : il n’y a encore jamais séjourné effectivement) de M. David à l’établissement de défense sociale de Tournai ».

 

« On l’envoie dans le néant. Je ne peux pas y croire. C’est inacceptable ». Danielle Manouvrier n’a pas de mots assez forts pour traduire son désarroi. Elle argumente : « Bien entouré, dans une structure d’accueil à proximité de Mons où des personnes comme moi, des gens qu’il connaît et en qui il a confiance, pourraient venir le voir très régulièrement, je suis certaine qu’il pourrait retrouver un équilibre. Qu’il pourrait apprendre la langue des signes, communiquer et même travailler. Il aurait un avenir, il y aurait de l’espoir. Par contre, s’il entre à Tournai, il est évident qu’il n’en sortira jamais. Cela voudrait dire que la société qui ne trouve plus de place pour lui se contenterait de l’emmurer dans son silence, sans plus personne pour pouvoir communiquer jusqu’à sa mort. Dans le contexte des Marronniers où rien n’est prévu pour les sourds-muets, il va régresser et il deviendra non libérable à tout jamais. Quelle disproportion entre les bêtises commises et la peine infligée. David n’a tué personne ! On ne peut mettre ainsi un gosse de 23 ans sur un chemin de non-retour. Quand je constate qu’un chauffard ivre qui écrase et tue un enfant est, quant à lui, relâché après cinq jours, je m’interroge sur les valeurs prônées dans notre société ».

 

Bien qu’ils n’aient plus voulu de David dans leurs structures d’accueil, Valérie Thomas, la directrice de « Pas à Pas », et Luc Walraedt, le

directeur de « La Bastide », épousent le point de vue de Danielle Manouvrier sur un point essentiel : « La place de David n’est pas du tout aux Marronniers. En tant que sourd profond, il n’y trouvera pas les personnes qu’il faut pour communiquer. C’est une forme d’isolement extrême. Il va tourner en rond », disent-ils tous les deux. Toutefois, leur avis est moins teinté d’espoir. Il pourrait se résumer ainsi : « Tournai, ce n’est pas une bonne solution, mais on n’en voit pas d’autre ».

 

Luc Walraedt précise que, malheureusement, la détresse vécue par David n’est pas isolée : « En ce moment même, j’œuvre pour faire sortir un autre sourd de l’E.d.s. de Tournai afin de lui offrir à La Bastide un accueil adapté à son handicap. Au-delà de ces cas individuels, il faut mettre en avant un énorme problème structurel. Cela fait longtemps que l’on argumente auprès du monde politique pour que soient créés en Belgique des lits spécialisés en psychiatrie permettant un accueil spécifique des sourds qui souffrent de troubles mentaux et qui, pour certains d’entre eux, peuvent présenter un danger pour la société. Un tel centre fermé ne comporterait que quelques places seulement, ces cas ne sont pas si nombreux ».

 

Valérie Thomas confirme : « C’est un vrai drame. Il n’y a pas de centre adapté pour ce genre de pathologie en Belgique. On en viendrait à être réconforté par le fait que David semble se trouver plus à l’aise en prison que partout ailleurs. Mais, bien sûr, ce n’est pas une solution. Sur le plan éthique, ce serait même tout à fait inacceptable ».

 

« De toute manière, en ce qui concerne David, ce n’est pas de psychiatrie qu’il a besoin mais de bienveillance. Un premier rapport psychiatrique était plutôt négatif, mais il a été fait dans des conditions où David ne pouvait comprendre ce qu’on lui demandait. Deux autres rapports d’expertise ont suivi et ils lui sont tout à fait favorables », objecte Danielle Manouvrier.

 

800 détenus ne sont pas à leur place

 

Le premier rapport psychiatrique relève, de fait, que « David est dans un état grave de déséquilibre persistant », qu’« il n’a pas la conscience de mal agir », qu’il souffre d’une « déficience non liée à la surdité mais à un retard mental ». A mettre en balance, donc, avec l’un des rapports qui ont suivi, dont nous avons pu prendre connaissance : « David représente un danger quand il est livré à lui-même sans adulte pour le cadrer et le conseiller ou qu’il se trouve dans un contexte conflictuel ». Mais qui mentionne aussi qu’« un séjour dans une institution lui offrant un encadrement suffisant devrait permettre de réduire la dangerosité manifestée ».

 

Danielle Manouvrier lance donc un appel à toute institution dans les environs de Mons qui serait prête à donner une nouvelle chance à son protégé. L’avocat de David, Jean-Maurice Arnould, précise quant à lui que « Si une structure est prête à accueillir David, j’introduirai immédiatement un recours auprès de la commission de défense sociale pour soutenir la démarche ». Sera-ce la solution ? La bonne option ? Ce n’est évidemment pas à nous de trancher. C’est aux magistrats, aux assistants sociaux, aux médecins et aux proches de David de se positionner. Quoiqu’il en soit, il convenait de briser le silence qui entourait l’histoire de cet homme qui n’a pas la parole.

 

Pour lui, mais aussi pour d’autres qui sont dans son cas. Afin de rappeler qu’en Belgique, en 2007, près de 10% de la population carcérale, soit plus de 800 détenus, est constituée de personnes souffrant de troubles mentaux qui n’ont rien à faire en prison. Un problème dont on est parfaitement conscient au cabinet de la ministre de la Justice, Laurette Onkelinx. Sa porte-parole, Annaïk De Voghel, nous le confirme : « Leur place n’est pas en prison, ils doivent pouvoir bénéficier de traitements adaptés à leur pathologie. Afin de sortir progressivement les internés de prison, où le suivi thérapeutique est insuffisant, des lits M.s.p. (maisons de soins psychiatriques) et des places H.p. (habitations protégées) spécifiques sont en cours de création. Par ailleurs, le circuit de soins externes classique recevra des incitants financiers pour l’accueil d’internés. Ce plan devrait permettre de diminuer de 228 unités le nombre d’internés présents dans les établissements pénitentiaires. A terme, c’est-à-dire en 2010, il devrait libérer 800 places de prison, tout en améliorant le traitement de ce type de détenus ».

10:06 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : prisons, justice, droits de l homme, handicap |  Facebook |

29/10/2007

Jean-Michel Javaux (050707)

Entretien publié dans l'hebdomadaire "La Libre Match", le 5 juillet 2007

 

Jean-Michel Javaux : "J’ai dû triplement travailler pour prouver que je n’étais pas qu’une petite gueule sympa"

 

JMJavauxLe repos du guerrier. La Libre Match est allée à la rencontre de Jean-Michel Javaux sur ses terres à Amay. C’est là que le secrétaire fédéral d’Ecolo profite de rares moments de liberté pour se ressourcer avec son épouse Aurélie et ses deux enfants, Lola (4 ans) et Augustin (3 ans). Un heureux événement est attendu pour le mois d’août. Un petit garçon qui s’appellera Basile. Théo, lui, ne s’est plus montré depuis presque cinq ans, mais ses parents savent qu’il est toujours là. « Dans les nuages, il nous regarde et je lui demande de veiller sur nous. Au matin du 10 juin, je me suis encore rendu là où il repose. Pour qu’il m’aide à voir clair ». Sous ses aspects d’homme tranquille, presque zen, Jean-Michel Javaux a démontré qu’il est un redoutable stratège politique en menant la campagne électorale d’Ecolo d’une main de maître. Il voulait que son parti retrouve un score à deux chiffres à l’occasion de récentes législatives. Pari réussi. Son autre rêve, devenir bourgmestre de sa commune d’Amay, autrefois dominée outrageusement par les socialistes, il l’a également réalisé lors des dernières communales. Aux côtés d’Isabelle Durant et Claude Brouir, «Jean-Mi» est aussi l’homme qui avait misé, en 2003, sur la reconstruction d’un mouvement vert divisé après sa première expérience chaotique

du pouvoir dans le gouvernement Arc-en-ciel (1999-2003). 10/10 sur son bulletin. Pourtant, le leader des verts n’a pas la grosse tête.

 

 

- La Libre Match. Votre habitez rue du Château, une adresse qui fait un peu « Star Ac’ », non ?

 

- Jean-Michel Javaux. (Il entame l’entretien par un énorme éclat de rire). Il suffirait que vous fassiez un petit tour de la maison pour vous rendre compte que mon humble demeure ne dispose pas du confort dont bénéficient les apprentis-chanteurs de T.f.1 !

 

- L’allusion renvoyait plutôt à ce que certains de vos détracteurs disent de vous. Vous seriez une créature médiatique, un être de communication. Plus people que politique, à la limite…

 

- Ah bon ? Permettez-moi de penser que le fait de bien communiquer est plutôt un atout qu’une tare pour un homme politique. C’est quelque chose que j’ai en moi depuis toujours. Pour faire de la politique, il y a un sentiment de base indispensable : il faut aimer les gens. Quand on respecte les autres, c’est déjà le premier pas vers une communication harmonieuse. Voici quelques années, Aurélie et moi étions très impliqués dans les activités du patro d’Ampsin. On aimait ce lieu de mixité sociale irremplaçable dans la commune d’Amay. En développant l’aspect relationnel entre les enfants et vers les parents, on est passé en quelques années de 50 à 111 membres. Donc, je communiquais déjà pas trop mal à l’époque sans être porté par un quelconque phénomène médiatique. Le moteur, c’est de s’inscrire dans des actions auxquelles on croit. La communication, c’est d’abord de la sincérité. Un autre exemple : à la fin de mes études, je suis allé en Ecosse avec deux copains. Eux, ils contemplaient l’architecture et les paysages. Moi, j’ai passé mon séjour à parler avec des gens pour savoir ce qu’ils pensaient de leur vie, de leur pays, etc… Quand je me promène, j’ai une tendance à parler spontanément aux gens. Je sais que, dans la société où nous vivons, cela paraît parfois surprenant, mais je suis comme cela... (Il s’arrête un instant) Cela dit, je ne voudrais pas éluder votre question…

 

- Le côté « Star Ac’ » ? C’était en référence au fait que vous êtes plutôt mignon…

 

- (Il s’adresse à son épouse qui se trouve à ses côtés) Tu vois bien, chérie!

 

- … Plutôt mignon, jeune, et tout est allé très vite pour vous !

 

- Très vite ? J’ai commencé en politique en 1991. Certes, au cours des dernières années, j’ai connu une accélération. Mais, croyez-moi, j’ai aussi ramé. J’ai vécu deux législatures à Amay comme jeune conseiller communal de l’opposition : la première fois, on n’était que deux verts parmi les vingt-trois élus et on en prenait plein la tronche ! Quotidiennement, on était confrontés à l’arrogance de la majorité absolue socialiste. Voire à des propos parfois insultants de certains élus…

 

- Du style ?

 

- Des trucs du genre « Qu’est-ce que vous y connaissez en budget, les gamins ? ». Un peu à l’instar de ce qu’a vécu autrefois une conseillère communale de Charleroi qui se faisait traiter de « grognasse » par des barons rouges, lesquels estimaient qu’elle pouvait déjà « être bien contente » de siéger… Maintenant, je le reconnais, je me suis moi-même posé certaines questions quand on m’a suggéré de mener campagne pour être secrétaire fédéral d’Ecolo en 2003.

 

- Lesquelles ?

 

- Cela se passait six mois après la perte de mon fils aîné  Est-ce qu’on me proposait cela par pitié ou parce que cela me permettrait d’utiliser une certaine corde sensible ? Deuxièmement, il y avait mon côté, non pas consensuel, mais « jeteur de ponts ». A l’époque, et depuis un certain temps déjà, c’était très tendu à Ecolo. Un exemple : lors de mon mariage en 1999, Philippe Defeyt et Paul Lannoye étaient invités à l’apéro. Jacky Morael, Isabelle Durant et Jean-Marc Nollet étaient conviés à la soirée... Après la claque absolue des législatives de 2003, je pense que certains voyaient en moi une personne qui allait rassembler et restaurer une sympathie pour le parti...

 

- Mais qui allait seulement assurer un rôle transitoire ?

 

- C’est cela, oui. Pas une personnalité qui serait capable de tracer l’avenir, qui permettrait à Ecolo d’être respecté par les autres partis, les syndicats, les employeurs, etc... Dès lors, j’ai dû triplement travailler pour prouver que je n’étais pas qu’une petite gueule sympa qui passe bien en assemblée ou à la télé. J’ai voulu prouver, avec beaucoup d’application, que je suis un bosseur qui tient à maîtriser ses dossiers en toutes circonstances. Aurélie pourrait vous raconter mes soirées et week-ends très studieux... Bien sûr, je bénéficie aussi d’un travail collectif impressionnant : l’idée que j’exprime au nom d’Ecolo, c’est aussi le fruit d’une réflexion de groupe, d’un travail d’équipe mené dans l’ombre.

 

- Christophe Collignon, votre meilleur ennemi socialiste à Amay, celui qui n’a pas succédé à son papa au poste de bourgmestre à cause de vous, a dit un jour : «Javaux ne fait jamais rien au hasard. Tout est toujours calculé…»

 

- Ces propos m’ont heurté : je n’ai jamais eu de plan de carrière ! Dernièrement, j’ai croisé Christophe sur le marché. Je lui ai dit : «C’est vraiment ce que tu penses ?». Il m’a répondu qu’il fallait bien «trouver quelque chose pour écorner mon image» trop positive à son goût. En vérité, je suis l’antithèse du bonhomme qui a un plan de carrière. Et, pour être tout à fait franc, je suis plutôt «bordélique», pas toujours très bien structuré. Par exemple, un type comme Nollet est une bête de travail quinze fois plus grande que moi ! Je suis plutôt intuitif et très spontané. Il m’est arrivé à de multiples reprises de refuser d’aller à tel ou tel endroit pour dire telle ou telle chose alors qu’on me le conseillait. Cela aurait été très raisonnable mais, simplement, je ne le sentais pas. L’inverse est vrai aussi. Quand j’ai voulu le retour de Jacky Morael, des gens m’ont dit «T’es fou ou quoi ?». Ou encore : «C’est dangereux, tu lui rends un mauvais service». Moi, je sentais que c’était bon pour Ecolo et bon pour lui. Il n’y avait pas de plan. Rien de contrôlé. Seulement le sentiment que c’était juste. Je crois qu’en étant comme cela, je prends des risques, je me mets en situation de danger. Je n’ai vraiment rien à voir avec un calculateur froid, comme le suggère Collignon.

 

- Christophe Collignon et vous, c’est un peu une histoire à la «Highlander». Sans cesse vos routes se croisent et sans cesse vous vous affrontez…

 

- C’est vrai qu’on n’arrête pas de se retrouver. Petits, déjà, on se dribblait sur les terrains de foot. Lui, il portait le maillot d’Amay et moi, celui d’Ampsin. Plus tard, je suis sorti pendant un an avec sa soeur Christine. Lui, il fréquentait ma meilleure amie de l’époque. On avait la même bande de copains, on sortait dans les mêmes endroits, on est même partis en vacances en Espagne et à France...

 

-Parlons un peu de vos origines. Vous êtes, à ce qui paraît, un vrai de vrai Amaytois ?

 

- De fait, j’appartiens à une famille qui est amaytoise depuis sept générations et qui a toujours été active sur le plan local. Mon arrière-grand-père a été bourgmestre social-chrétien d’Amay, mon grand-père a présidé le club de foot alors que celui-ci était en promotion, et mon père organisait des concours de couillon qui rencontraient beaucoup de succès...

 

- Vous avez souvent dit que vous n’étiez pas « accroc » à la politique. Que vous pourriez prendre la décision d’arrêter en quatre minutes, s’il s’agissait de sauvegarder votre équilibre familial…

 

- C’est ce que je pense vraiment. Et d’ailleurs, il a été déjà question que j’arrête quand Théo est parti en 2002. Je ne suis plus allé au Parlement et au parti pendant six mois. J’avais besoin de prendre du recul. Le ressenti de ma famille est essentiel. Si, un jour prochain, il devait être question que j’occupe une autre responsabilité, par exemple dans un gouvernement, je ne me lancerais pas sans l’aval d’Aurélie…

 

- Vous voulez participer à la prochaine majorité ?

 

- Je ne ferme la porte à rien. Toutefois, la participation des verts ne peut être déterminée que par une discussion sur le contenu. On n’en est pas encore là aujourd’hui.

 

- Trois thèmes qui exclueraient toute participation verte ?

 

- Une remise en cause de la sortie du nucléaire, bien sûr. Je souhaite aussi une importante prise en compte de la situation des sans-papiers. Et puis, on ne pourrait participer à un gouvernement qui ne mettrait pas en œuvre un plan massif et global pour le climat. Il faut un ministre fédéral qui ait des compétences transversales, des objectifs chiffrés et des moyens conséquents.

 

- Envie de devenir ce ministre-là ?

 

-Non. Si nous devions monter dans un gouvernement, je préférerais briguer un nouveau mandat au secrétariat fédéral. Ce n’est pas une obsession pour moi d’être ministre.

 

- Beaucoup d’hommes politiques semblent prisonniers de leur personnage. Ne vivant plus qu’au travers de leur fonction, oubliant leurs proches, voire même leur développement personnel au nom d’une ambition. Apparemment, ce n’est pas votre cas ?

 

- Ma femme et ses parents m’ont fait comprendre beaucoup de choses. Je viens d’une famille où les contacts étaient très pauvres. Mon père était absent, ma mère était très malade. Dépendante. C’est vrai qu’on partait en vacances trois semaines par an... Mais cela ne réparait pas certains déficits affectifs. Cela ne remplaçait pas le fait que, pendant toute l’année, on ne mangeait presque jamais tous ensemble. En famille, réunis autour d’une table... Ces vacances ne remplaçaient pas non plus l’impossibilité de se dire des mots simples comme « je t’aime ». On était plus dans le paraître que dans l’être...

 

- Et vous auriez pu vous inscrire dans ce moule…

 

- Oui, ne vivre qu’à travers l’aspect professionnel. Passer à côté de mes enfants, de ma femme. Comme un fantôme. Mais avec Aurélie, j’ai mis les pieds dans une famille très soudée. J’ai rencontré des personnes qui vont à l’essentiel, qui n’oublient  pas de dire des mots simples, de poser des gestes tendres qui font finalement le sel de l’existence. Le bonheur est parfois là, à portée de main, dans l’instant présent. Ils m’ont appris à le saisir.

 

- Il paraît que vous avez fait une high school aux Etats-Unis. Exact ?

 

- Oui. J’ai fait le primaire et le secondaire dans le catho. Ensuite, je suis parti un an aux Etats-Unis où j’ai fait ma rétho et cette high school. Ce séjour en Amérique m’a fait beaucoup de bien. D’abord, il m’a permis d’échapper à un climat qui n’était pas évident dans la famille. Et puis, il m’a émancipé. En partant, j’étais tout petit et un peu timide. Je suis revenu avec quinze centimètres et dix kilos de plus. Avec une plus grande gueule aussi. En ayant jaugé également à quel point certaines personnes de ma famille et de mes amis comptaient pour moi.

 

- Après les Etats-Unis ?

 

- Je me suis inscrit à l’U.l.b. avec l’intention de devenir journaliste de presse écrite. Je «kottais» à Bruxelles. Bien que mon père fut un notable relativement riche, je ne recevais que 500 francs (ndlr : 12,5 euros) par semaine. Cela voulait dire : un repas par jour et revenir en stop, sinon je n’avais plus rien pour le week-end. C’était sans doute un peu sévère mais, dans le même temps, je me dis que de par son éducation et ces limites qu’il m’imposait, mon papa m’a donné de bonnes bases. Donc, j’ai commencé à travailler en semaine dans une grande surface pour améliorer mon quotidien. J’étais dans le rayon « vin ». On m’appréciait dans ce premier job parce que je parlais beaucoup avec les clients. Après l’U.l.b., j’ai encore fait un troisième cycle avant de découvrir… le chômage pendant quatre mois.

 

- Pourtant, vous étiez surdiplômé…

 

- Dans une agence d’intérim, on m’a dit que je n’avais pas d’expérience, que j’étais surqualifié et que j’allais coûter trop cher. Aujourd’hui, cela m’aide à comprendre ce que vivent les jeunes qui écrivent des lettres de motivation sans recevoir de réponse. C’est ce qui me fait dire qu’il faut travailler à créer de l’emploi plutôt qu’à poursuivre les chômeurs !

 

- Vous avez connu les petits boulots ?

- Plutôt, oui. Pour ne pas rester inactif, j’ai été collaborateur indépendant d’un institut de sondage. J’ai aussi vendu des bouquins en Flandre et j’ai été brancardier au C.h.u. Ah, oui ! J’ai également vendu des friteuses pendant neuf mois pour une P.m.e. du Brabant wallon... En sachant, je le reconnais, que ces friteuses étaient nulles !

 

- Ce n’est pas la même chose avec Ecolo, espérons-le…

- (Rires) Franchement, maintenant, c’est l’inverse. Je suis fier de mon «produit» !

 

- Après les friteuses ?

- En 1994, j’ai postulé comme assistant universitaire dans le groupe Ecolo à la Chambre. Mes examinateurs étaient Vincent Decroly, Wilfried Bervoets et Xavier Winkel. J’étais premier à l’écrit et, au moment de l’oral, ils m’ont dit : «Tu es assurément le meilleur, mais on retient un autre candidat qui a une longue histoire avec Ecolo». A l’époque, je venais de perdre ma mère et je venais d’apprendre que mon père avait le cancer. Ça m’a fait mal. Plus tard, j’en ai souri... Tout ça pour dire que je me suis accroché, même à Ecolo. Parce que je croyais à ce que je voulais faire. Ensuite, je suis devenu assistant à mi-temps d’une parlementaire. Salaire : 36 000 francs bruts, soit 29 000 nets (ndlr : environ 725 euros net). Comme quoi, on ne gagne pas nécessairement beaucoup d’argent en faisant de la politique ! A cette époque, mon père est mort. J’ai donc contribué avec ma sœur à payer le home où se trouvait ma grand-mère. C’était la galère.

 

- Moment-clé de votre carrière en 1997 : vous êtes nommé président du Conseil de la Jeunesse d’expression française qui regroupe les 85 organisations de jeunesse et groupements reconnus en Communauté française : scouts, patros, jeunesses syndicales, politiques et musicales ; auberges de jeunesse, infor jeunes, Fédération des étudiants Francophones (FEF) et 155 maisons et centres de jeunes, etc...

 

- En effet, cela a été le tremplin. Dans cette fonction, j’ai rencontré énormément de gens. J’ai pu créer des liens, jeter des ponts, faire entendre un point de vue dans les médias. A l’époque, j’ai aussi beaucoup travaillé en coulisses au Parlement. Notamment avec Vincent Decroly, pour la commission d’enquête sur les disparitions d’enfants ou sur l’« affaire Semira Adamu »...

 

- La suite est plus connue : député, secrétaire fédéral… Mais on ne peut évoquer votre parcours sans parler de Jacky Morael. C’est l’homme qui vous a mis le pied à l’étrier ?

 

- Parfaitement. A la fin de mes études, avec des amis, on avait envie de s’investir en politique. On a envoyé des lettres aux quatre grands partis démocratiques et on a reçu trois briques de programmes mais aussi un coup de fil : de Jacky Morael. Il est même venu passer une soirée avec nous... Nous, on flashait déjà sur le programme, mais on a aussi été épatés par l’accessibilité de la personne la plus connue d’Ecolo à cette époque. Il est revenu à Amay à plusieurs reprises et on a créé la locale. On est devenus amis. On l’est resté. On a beaucoup partagé. Des idées, mais aussi des soutiens mutuels dans l’épreuve. Le sens politique de Jacky, à tout moment, est impressionnant. Son retour a ramené plein de gens vers Ecolo.

 

- S’il ne fallait retenir qu’un seul enseignement du scrutin, ce serait...

 

- Ecolo a gagné, mais j’ai aussi une grande fierté : avoir mis le doigt sur des difficultés ou des errements de certains n’a pas profité à l’extrême droite.

 

- Un regret ?

 

- Que mes enfants ne soient pas en âge de comprendre cette belle victoire. Cela dit, j’ai beaucoup enregistré. Pour plus tard... Je suis vraiment fier de ce qu’on a fait.

 

- Pas de contrecoup après une telle bataille?

 

- Je suis crevé ! Hier soir, on a mis la cassette de «Desesperate housewives». Après un quart d’heure, j’ai plongé. Il n’était que 21 heures...

 

- Dans cette série, vous ressemblez plutôt à qui ?

 

- Je crains que ce soit au mari de Lynette... D’ailleurs, j’ai parfois le sentiment qu’Aurélie, qui est infirmière pédiatrique, travaille déjà plus que moi!

 

- Votre avenir immédiat ?

- Surtout ne pas rater l’après-victoire. Assurer la mise en place du groupe parlementaire commun Ecolo/Groen. Organiser de nouveaux états généraux pour maintenir la qualité de réflexion du parti. Pour qu’il soit à l’écoute de la société. Le grand public a voté pour nous en ayant perçu la sincérité de notre combat pour la planète et son développement durable. Il ne faut surtout pas décevoir.

 

- Il y a cinquante ans, personne n’aurait pas imaginé un Parlement accueillant autant d’élus écologistes... Prédiriez-vous qu’un jour, il y aura un Premier ministre vert en Belgique ?

 - Mais bien entendu ! Là ou je vis, à Amay, personne n’avait imaginé qu’il y aurait un bourgmestre vert. Et je suis là. Ecolo a un bon programme et de plus en plus d’expérience et de réalisme politique... On a appris qu’il fallait aller avec la population plutôt que contre elle.

 

- A 60 ans, vous ferez quoi ?

- Je serai encore actif. Et je l’espère à un niveau international. Au niveau européen ou à l’ONU.

 

- A 75 ans ?

- Je voudrais pouvoir être assis sur le banc, là, près de chez moi. Regarder mes petits-enfants jouer et me dire que j’aurai été utile à quelque chose dans cette société. Je voudrais pouvoir me dire que mon parcours a eu un sens, même s’il n’a représenté qu’une goutte d’eau par rapport à l’immensité des tâches à accomplir pour améliorer la vie des générations futures.

 

 « Joëlle Milquet se trouve dans une position schizophrénique »

 

- La Libre Match. Après les mamours de Didier Reynders pendant la campagne électorale, c’est aujourd’hui Joëlle Milquet qui vous fait plus que des appels du pied dans l’espoir que la future « orange bleue » soit agrémentée d’un peu de menthe verte. Cela vous met en appétit ?

 

- Jean-Michel Javaux. Malgré son slogan (« C’est l’heure h »), Joëlle Milquet me semble être en parfait décalage horaire... Au moment où nous discutons, il n’y a pas encore de formateur et ce n’est pas elle qui occupera cette fonction. Pour le moment, Ecolo n’a été invité à aucune table de négociations, que ce soit par Leterme ou Reynders. Et, bien sûr, nous n’avons reçu aucune proposition d’entrer dans une majorité. Le cas échéant, on examinera. Il n’y a pas d’exclusive, notre objectif étant prioritairement de rester cohérent en termes de contenu, tant sur le plan écologique que social et économique.

 

- Comment décodez-vous la sortie de la présidente du CDH qui reproche aux Ecolos de ne pas «prendre leurs responsabilités» ?

 

- En psychanalyse, on appelle cela un transfert de responsabilité. C’est elle qui a un problème de responsabilité. C’est elle qui se trouve dans une position schizophrénique et qui ne parvient plus à peser le pour et le contre. Donc, elle essaie de détourner l’attention, de dévier le tir... Son grand frère flamand met une grosse pression communautaire, sa proximité avec Elio Di Rupo et avec le parti socialiste, le fait qu’elle doit envisager de s’allier avec Didier Reynders, son meilleur ennemi pendant la campagne électorale... Tout cela est évidemment compliqué à concilier. Elle doit faire ses choix, en tenant compte aussi, bien évidemment, de l’avis de plusieurs barons de son parti... J’en conviens, ce n’est pas facile pour elle. Mais son tourment ne justifie en rien l’attitude irrespectueuse à l’égard d’Ecolo qu’elle a manifestée dans certaines interviews...

 

 

 «Théo vit encore avec  nous »

 

La Libre Match. La perte de votre fils a-t-elle changé votre vision de la vie ?

 

Jean-Michel Javaux. Tout. Vraiment tout. Avant cette épreuve, j’étais beaucoup plus superficiel. Dans le paraître. Je courrais partout, je ne me rendais pas compte de l’importance des moments irremplaçables que l’on passe avec ses enfants. Après la disparition de Théo, je me suis interrogé : combien de soirées n’avais-je pas été là pour le voir, lui parler ? Tout simplement pour l’aimer ? C’est cela, «l’essentiel». Aujourd’hui, pour Lola et Augustin, je fais gaffe à ne plus m’éparpiller. Je sélectionne dans mes amitiés, dans mes obligations professionnelles... Au moment où je vous parle, je viens de renoncer à un débat avec Louis Michel et Laurette Onkelinx. J’irai plutôt à un anniversaire à Batice, chez des proches que je n’ai plus vus depuis trop longtemps. Il faut sentir certaines limites, être bien en soi pour être bien avec tout le monde. Si l’on part de chez soi en sachant ses proches heureux, on réalise de meilleures choses aussi sur le plan professionnel. Le départ de Théo a été également la prise de conscience d’une fragilité. Tout peut s’écrouler en une minute. Le jour où c’est arrivé, j’étais chez mon kiné. Je rigolais avec ce copain. Tout allait bien ! Le téléphone a sonné : «M. Javaux, il faut que vous arriviez. C’est très important… ». J’ai pensé à l’inimaginable, mais je n’y croyais pas...

 

- Qu’était-il arrivé ?

- Théo était mort dans son sommeil à la crèche. Il avait 18 mois. Pendant des jours, pendant des semaines, j’ai refusé de l’admettre. Je ne pouvais accepter ! Et puis, on accepte tout de même... Mais cela fait de vous quelqu’un de plus inquiet... Ou peut-être de plus conscient. Des pensées vous viennent plus facilement à l’esprit.

 

- Par exemple ?

- Quand Aurélie part avec les enfants en voiture, je me dis qu’il pourrait arriver un accident. J’ai trop bien compris que le bonheur peut s’arrêter en une minute. En une seconde. Qu’il

ne faut pas galvauder l’instant présent, mais le vivre intensément. Ce que vous avez vécu, on ne peut pas vous le retirer. C’est d’ailleurs aussi ce que je me suis dit après cette soirée électorale historique. Ce 10 juin 2007, il est là. Il a existé. On l’a vécu !

 

- Alors qu’elle venait de gagner Roland-Garros, Justine a levé les yeux vers le ciel pour penser à ses chers disparus…

- Moi, c’est tout le temps... Le 10 juin, avant de partir à Bruxelles, je me suis rendu au cimetière pour parler pendant une demi-heure avec Théo. Pour qu’il m’aide à voir clair. A accepter si, d’aventure, les résultats n’avaient pas été bons. Pour qu’il me guide... Théo vit encore avec nous. Il est là pour la famille, pour son frère et sa sœur. Lola n’est pas l’aînée, c’est la deuxième. Perdre un père ou une mère est très difficile parce qu’on est privé de ses racines. Perdre un enfant, c’est être séparé d’une partie de soi. Un membre vous est arraché. C’est violent. Brutal. On perd sa pudeur. On s’en fout de pleurer devant tout le monde. Tout s’écroule. Ensuite, on se rend compte que beaucoup d’autres gens sont aussi passés par là, mais qu’ils en parlent peu. La mort est tabou dans notre société. La mort des enfants l’est encore plus. J’ai évoqué Théo sur le plateau de Vrebos ; des tas de personnes m’ont écrit pour me remercier. Cela avait libéré quelque chose chez elles ; dans leur famille, on avait osé en reparler. J’écrirai un jour un livre sur la mort, c’est certain.

 

- Le fait d’être croyant vous a aidé dans cette épreuve ?

 

- Moi, oui, cela a renforcé ma foi. Aurélie, non. Elle en veut à Dieu. Désormais, il y a une peur en moi. Une peur de dire ou de faire quelque chose qui aurait des conséquences... Comment dire ? Je ne veux plus prendre le moindre risque qui ferait que cela puisse se reproduire. Je suis toujours croyant. Parfois, je me dis : « Je ne vais pas provoquer Dieu parce que je ne voudrais pas qu’il ennuie un de mes gosses suivants ».

 

- L’avenir immédiat, ce sera aussi un heureux événement ?

- En effet, Basile nous rejoindra au mois d’août.

16:03 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (6) |  Facebook |