30/07/2009

Affaire Carolus (23/11/08 et 27/11/08)

Affaire évoquée sur le plateau de l'Info Confidentielle Paris Match, le 23 novembre 2008 et dans les pages de l'hebdomadaire Paris Match (Belgique), le 27 novembre 2008.

Jean-Marie se bat contre l'inertie de la Région wallonne depuis des années

Un arbre nommé Kafka

C'est une belle maison de maître avec de grands volumes. Elle est sise dans une avenue large et engageante à Verviers. En se promenant dans cette artère joliment située, on se prend facilement à penser qu'il doit être agréable d'y élire domicile. Qui plus est,le quartier se trouve embelli par la présence de nombreux platanes fiers et majestueux qui lui confèrent une apparente sérénité.

« Vous les avez vus ? Ce sont des trentenaires plein de vie... et de racines ! » commente Jean-Marie Carolus en nous ouvrant la porte de sa demeure. Gérant d'une agence de banque, notre hôte est propriétaire du lieu depuis le début des années 90. Il y réside avec sa femme et ses cinq enfants. « Pendant plusieurs années, la vie a été un long fleuve tranquille », raconte-t-il en sortant un gros classeur d'une armoire. « Et puis, en avril 1999, les problèmes ont commencé, le jour où de très fortes odeurs sont apparues dans la cave. En inspectant les lieux, j'ai constaté que les eaux usées ressortaient du sterput. La chambre de visite était complètement bouchée. Plus rien ne pouvait être évacué. Je ne vous décris pas la catastrophe. Plus de salle de bain, plus de toilettes... »

M. Carolus appelle l'administration communale, qui envoie des ouvriers : « Ils ont injecté de l'eau sous haute pression dans les tuyaux d'égouttage. En vain. J'ai dû me résoudre à faire appel à une société de débouchage et c'est ainsi que j'ai appris que des canalisations évacuant les eaux usées pouvaient être bouchées par les radicelles d'arbres. A l'époque, il y avait un houx et un platane devant chez moi, mais je ne me posais pas encore la question de savoir lequel de ces deux-là était le coupable. Je croyais que le problème avait été résolu définitivement par l'intervention de la société de débouchage, qui avait introduit une électrospirale dans les canalisations pour couper les petites racines. »

Durant l'été 1999, Jean-Marie Carolus reçoit deux factures correspondant à ces premières interventions de dépannage. 120 et 250 euros... Le début d'une longue addition car, pendant les dix ans qui vont suivre, ses canalisations vont encore être bouchées à de multiples reprises. « Un véritable calvaire ! Je vis dans l'angoisse permanente de me réveiller au dessus d'un tas de m... A tout moment, ma cave peut se retrouver inondée d'eaux usées et malodorantes. Cela peut arriver le soir de Noël, quand je reçois des gens. En pleine fête de famille. Et avant de se voir, je vous assure que cela se sent. » Patron d'une société de débouchage à Verviers, Vincent Boutet confirme : « M. Carolus vit un enfer. J'ai du intervenir chez lui très souvent. Parfois en urgence, le week-end ou le soir. » Et, bien sûr, cette vie d'inondé au quotidien a un coût : « Si je tiens compte de toutes les factures et des pertes subies, cela tourne autour de 6 500 euros depuis 1999. Et puis, au fil du temps, mes difficultés ont pris une tournure juridique... Ce n'est pas gratuit : j'ai épuisé les 7 500 euros de frais de justice admis par mon assurance familiale et, maintenant, je paie mon avocat de ma poche... Tandis que le problème de départ est toujours là ! »

Le « problème » ? Les racines du platane qui a été planté en 1981 par la Région wallonne devant la maison de M. Carolus. « Avec une force incroyable, elles investissent les canalisations à plusieurs mètres de profondeur », explique-t-il. « Les radicelles se faufilent par les joints qui relient les tuyaux en grès. Quand elles sont installées dans les tuyaux, elles prolifèrent en prenant la forme de grappes de plus en plus imposantes. C'est comme un cancer. Les curetages successifs ne font qu'apporter des solutions provisoires. Cela se rebouche sans cesse ! » La faute à qui ? C'est là, évidemment tout le débat...

Entre 1999 et 2002, Jean-Marie Carolus n'identifie pas encore clairement la cause de ses ennuis, se contentant d'interventions de dépannage ponctuelles. Mais, dès février 2002, une inspection caméra de ses canalisations démontre la présence massive de racines. « Ça a été un moment clé de mon dossier », précise Jean-Marie Carolus. « J'ai compris qu'un tel envahissement ne pouvait être causé que par les racines du platane se trouvant devant ma maison. J'ai donc pris ma plus belle plume pour demander l'intervention de la Ville de Verviers. En tant que responsable des égouts et gardienne du sol, la commune doit assurer la salubrité publique à chaque citoyen mais, dans mon dossier, elle s'est tout de suite déclarée non responsable en arguant du fait que ce n'est pas elle qui a planté l'arbre. J'ai aussi écrit à la Région. Il m'a été répondu qu'on tenterait de trouver, je cite, "les mesures les plus adéquates afin que ne se reproduise l'obstruction" de mes égouts. » M. Carolus nous montre la lettre écrite par un ingénieur des ponts et chaussées du ministère wallon de l'Equipement et des Transports. Elle est datée du 11 septembre 2002... Pas mal d'eau a coulé dans et hors des canalisations depuis lors !

Il poursuit son récit : « En 2003, j'ai reçu la visite de cinq ouvriers de la Région wallonne. Equipés d'un matériel impressionnant, ils ont effectué une inspection caméra de mes canalisations pour constater qu'effectivement, les racines pénétraient dans ma conduite à cinq endroits. Leur diagnostic était très clair : il fallait remplacer toute la conduite de la maison jusqu'à l'arbre, soit sur douze mètres. Quelque temps après, une entreprise et un responsable de la Région wallonne se sont présentés à mon domicile pour m'informer qu'ils allaient effectuer un sondage à hauteur de l'arbre, un grand trou devant chez moi. Je croyais qu'ils allaient tout réparer ! En fait, ils ont cassé une partie de ma canalisation en grès. Je vois encore l'un des ouvriers me dire : « Ce n'est pas grave, M. Carolus, on va vous réparer tout cela. » Et ils l'ont fait en utilisant un tuyau de PVC., c'est-à-dire de manière non conforme aux règles locales d'urbanisme, car une ordonnance communale interdit de combiner des tuyaux en grès avec des tuyaux en PVC. De plus, un délégué de la Ville aurait du vérifier la conformité de ces travaux avant que le trou ne soit remblayé par le MET, mais cela n'a pas été fait... Je me demande depuis lors si les ouvriers de la Région n'ont pas uniquement contribué à aggraver le problème. Qu'a provoqué l'onde de choc de leur grosse pelleteuse sur le reste de la canalisation ? N'y a-t-il pas d'autres dégâts causés par leurs travaux qu'ils n'ont pas réparés ? » 

En termes de solutions, cette visite du MET débouchera sur le néant. A moins qu'il ne faille ici parler d'une certaine forme de surréalisme... « Ils ont donc creusé, cassé et "réparé". Et bien entendu, ils ont constaté la présence de racines dans la canalisation. Mais, étant donné qu'ils n'étaient pas mandatés pour aller jusqu'à la chambre de visite, ils n'en ont retiré que très peu. Ce n'était qu'un sondage... » Confronté à l'inertie de la Région wallonne, M. Carolus décide alors de saisir son assurance familiale, ce qui lui permet de porter l'affaire sur le terrain juridique en se voyant payer les honoraires d'un avocat. « Il s'en est suivi des échanges de courriers pour trouver une solution à l'amiable. Sans succès. La Région estimait qu'il y avait un doute sur l'origine du problème. Pour elle, ce pouvait être les racines du houx de deux mètres plutôt que celles du platane... de douze mètres de hauteur. Cette version était plus que contestable, car les racines d'un houx ne s'enfoncent pas aussi loin et aussi fort que celles d'un platane, qui peuvent proliférer et s'infiltrer aussi loin que son envergure. Soit. J'ai tout de même fait retirer mon houx et toutes ses racines. Depuis que le platane de la Région wallonne est seul, les bouchages de canalisation ont bien sûr persisté. »

En 2005, pour mettre fin à l'inertie, le Tribunal de première instance de Verviers est saisi de l'affaire par l'avocat de M. Carolus, Me Pierre Eric Defrance... « Quelques semaines plus tard, dans la nuit du 29 au 30 juillet 2005, on a vécu une vraie nuit de cauchemar ! Suite à de fortes pluies, j'ai subi une inondation complète de mes caves. La conduite était de nouveau bouchée par les racines. Nous avons passé toute la nuit à vider et à nettoyer la cave. Ce sinistre a été évalué à environ 4 000 euros par l'expert », raconte le directeur d'agence. Décidé à faire intervenir sa compagnie d'assurance, il se trouve alors confronté à un nouveau blocage ! « L'assureur devait prendre à sa charge la réparation pour ensuite se retourner contre la Région, comme le prévoit ses conditions générales. Mais à ce jour, je n'ai toujours pas reçu un euro, car la compagnie ne veut pas intervenir avant que le tribunal ne se prononce dans l'affaire qui m'oppose à la Région... »

Et au niveau judiciaire, la sanction se fait évidemment attendre. Certes, une expertise a rapidement été ordonnée par le tribunal, dès qu'il a été saisi, mais en raison des délais imposés par l'expert et de certains retards dans la transmission d'informations demandées par ce dernier à la Région, le rapport d'expertise définitif n'a été produit que le 31 janvier 2008. Sa conclusion ne laisse place à aucune ambiguïté quant à l'origine des problèmes rencontrés depuis dix ans par la famille Carolus : « La cause de l'obstruction récurrente de l'égouttage de l'immeuble de M. Carolus est la pénétration de radicelles dans l'égouttage provenant du platane le plus proche de son immeuble, arbre bordant la voirie et appartenant à la Région wallonne. » M. Carolus avait donc raison depuis près de sept ans ! Mais savoir cela n'est qu'un maigre réconfort, alors que l'expert recommande aussi une réparation (pose d'un nouveau tuyau enrobé de béton maigre et d'un tissu antiracines) qui coûtera plus de 17 000 euros... et que la moitié de cette somme devrait être déboursée par la victime de l'arbre gourmand !

Jean-Marie Carolus décode : « Selon l'expert, ces travaux constitueront une "amélioration" de mon habitat. En outre, il prend aussi en compte une prétendue "vétusté" des canalisations. » Me Defrance dénonce cette manière de voir : « La Région est entièrement responsable du sinistre. Elle doit entièrement payer la facture. Comment peut-on parler d'amélioration ! Si M. Carolus devait vendre sa maison, il ne va tout de même pas expliquer à l'acheteur qu'elle vaut plus d'argent parce qu'elle comporte des égouts qui fonctionnent ! Quand à la vétusté, c'est vraiment n'importe quoi : les conduites en grès n'auraient évidemment connu aucun problème pendant plus de cent cinquante ans encore s'il n'y avait pas eu ces racines ! » M. Carolus commente : « Quand ce type de problème survient entre deux particuliers, les assurances règlent le problème en un mois. La compagnie de l'assuré propriétaire de l'arbre paie la réparation à neuf. Le problème de la Région, c'est qu'elle est son propre assureur. Toutefois, elle a fait un mauvais calcul, car si elle avait réparé immédiatement dans le respect des normes de l'urbanisme, cela aurait coûté moins pour la collectivité. »

A la direction du Contentieux général de la Région wallonne, Marianne Degryse admet sans difficulté que l'expertise récemment déposée dans cette affaire doit être prise en compte. Ce qui, à notre sens, équivaut à une acceptation de la responsabilité de la Région dans ce dossier. « Comme dans d'autres cas », dit notre interlocutrice, « on pourrait arriver à un accord avec M. Carolus avant l'issue judiciaire. C'est de la responsabilité du ministre de l'Equipement, M. Daerden, de décider de cette éventuelle transaction. Toutefois, il est difficile de demander à la Région d'aller au-delà de la solution qui est préconisée par l'expert, soit 50/50 en termes de montants à payer. Financièrement, il possible que M. Carolus obtienne plus en attendant la décision du tribunal... »

Qu'en dit le ministre Michel Daerden, après que Paris Match eut souligné auprès de ses services que le bon sens condamne tout de même l'idée que la victime d'un préjudice en devienne in fine le coresponsable désigné au moment de payer la réparation ? La porte-parole du ministre nous confirme la position de l'administration : 50/50 pour les frais de réparations des conduites. « La Région est aussi d'accord de prendre en charge les frais de justice engagés par M. Carolus ainsi que les différents frais occasionnés par son préjudice aux cours de ces dernières années (multiples interventions de la société de débouchage, etc...) », nous dit Laetitia Naklicki, la porte-parole du ministre.

Comme argument pour justifier le non-remboursement intégral du préjudice subi, le cabinet Daerden avance que les difficultés rencontrés par M. Carolus sont aussi liées, comme l'a dit l'expert, à la vétusté de ses conduites qui a facilité la pénétration des racines... « S'il en allait autrement, d'autres personnes dans cette avenue bordées de platanes seraient aussi touchées. » Mais comme nous le signalons ci-dessous... Par exemple, en date du 25 mai dernier, le voisin de M. Carolus s'est encore acquitté d'une facture de 450 euros. La société de débouchage indique sur sa facture : « racines dans la canalisation ». Faut-il le préciser, ce voisin ne possède pas de houx.

L'exception qui confirme la règle?

Trop longtemps confronté à l'inertie des pouvoirs publics locaux et régionaux, M. Carolus est convaincu d'avoir amorcé « une petite bombe » en se lançant dans un bras de fer judiciaire avec la Région wallonne. « Beaucoup de personnes sont confrontées à des problèmes similaires, mais elles hésitent à se lancer dans de longues et coûteuses procédures juridiques. Alors, elles réparent à leur frais...Rien que dans mon avenue, il y a au moins quatre propriétaires qui sont touchés par ces mêmes racines, et je suis le seul à avoir eu recours à un avocat. Mes voisins attendent le résultat de mon combat qui pourrait déboucher sur une jurisprudence qui coûtera cher à la Région. » Vincent Boutet confirme : « Ma société de débouchage a quatre ou cinq clients dans cette avenue où j'interviens régulièrement. Il doit y avoir beaucoup de problèmes de ce genre en Région wallonne .» Marianne Degryse, responsable du service contentieux à la Région, tempère très fortement ces propos : « Quand des plantations de la Région posent problème, notre attitude est toujours de chercher des solutions à l'amiable. On ne craint donc pas une nouvelle jurisprudence. Il est difficile pour nous de réparer des situations dont nous ne serions pas avertis par les personnes concernées ! » Faut-il en déduire que M. Carolus serait l'exception qui confirme la règle ?

17:13 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : racines, administration de la region wallonne |  Facebook |

22/07/2009

Affaire Louis Vandeskelde (161108 et 201108)

Enquête évoquée le 16 novembre 2008 sur le plateau de « L'Info Confidentielle Paris-Match » (RTL/TVI) et publiée dans l'hebdomadaire Paris Match (Belgique) le 20 novembre 2008.

Rumeurs au pays des Ch’tis

L’agent Louis victime de la délation

 

C’est le pays du ruban, des géants et des ducasses. Enclavée en Flandre mais se situant à deux pas de la frontière française, la ville de Comines-Warneton appartient à la Région wallonne et offre des facilités à sa minorité néerlandophone. Sur ces berges de la Lys où les Flamands s’expriment en français et les Picards parlent ch’timi, les cultures s’entremêlent, s’enrichissent et invitent à l’ouverture d’esprit. D’évidence aussi, à une certaine franchise dans les rapports humains.

 

Dès que l’on a franchi la porte de l’Hostellerie de la Place, à Ploegsteert, la serveuse Marie-Paule Fauquenot ne se fait pas prier pour donner son avis sur l’homme qui a suscité ce déplacement, si loin de la capitale : « Louis Vandeskelde ? C’est notre agent de quartier. Cela fait longtemps qu’on le connaît. C’est un brave homme qui a le cœur sur la main. Il vient régulièrement boire son café. Je vous assure qu’il n’a jamais eu de gestes déplacés envers quiconque. Ce gars-là, c’est la bonté incarnée. Toujours disponible, il a rendu d’innombrables services à des tas de personnes. Vous pouvez l’appelez à n’importe quel heure du jour et de la nuit. Il vit pour aider les gens. Je connais sa femme, Martine. C’est un beau couple. Ils sont parents et grands-parents. Ils adorent leur petite-fille. »

 

Au Bizet, un hameau de Ploegsteert, Delphine Lebleu fait aussi partie des gens qui n’ont que des éloges à formuler à l’endroit du policier Louis. « C’est un agent de quartier ancien modèle. Lorsqu’il y a un problème de voisinage, il va tenter de concilier les points de vue, plutôt que de rédiger des PV… Comme Louis connaît tout le monde et qu’il est très chaleureux, cela suffit à résoudre la plupart des difficultés. A la réflexion, il est autant assistant social que flic, toujours là pour aider les gens dans le besoin. A l’écoute, facilitant des tâches administratives ; il lui est même arrivé de trouver des vêtements ou des meubles pour les plus nécessiteux. Donner semble être son plaisir… »

Plus de vingt ans que Louis Vandeskelde se balade en uniforme dans le coin. Nous le retrouvons autour d’une jatte de café dans un bistrot de Comines. Avec son regard malicieux, non dissimulé par ses petites lunettes, l’homme dégage de la sympathie. Et il se met à parler et à parler encore, sans s’arrêter, comme un moulin en plein vent. Emporté par ses émotions dans un flot de mots qui finissent par entrer en collision les uns avec les autres. Au risque d’apparaître confus. « Je ne suis pas un policier qui verbalise pour un oui ou pour un non. Ma mission est de mettre fin aux infractions. Quand je vois un ivrogne sur la route, j’arrête le combi et je le fais monter à bord. Plutôt que de l’entendre au poste, je le ramène chez lui. Etre flic, c’est rendre service. Il m’est souvent arrivé, quand je voyais un gosse qui avait encore des kilomètres à rouler sous la pluie pour aller à l’école, de l’embarquer avec son vélo pour l’avancer », raconte Louis Vandeskelde.

« Des centaines de personnes sont montées dans ma camionnette, et moi, je suis allé chez tout le monde », ajoute-t-il avant que nous ayons pu enchaîner par une question. « Normal, j’ai toujours vécu ici. Quand j’étais petit, j’ai dû me retrouver sur les genoux de tous les vieux du village. Et je ne vous dis pas combien d’enfants sont ensuite venus sur les miens. Tenez, le cycliste Frank Vandenbroucke : je l’ai connu tout petit, quand il était trop gâté par sa maman. Si vous voulez, on peut faire un tour du coin, les gens vous diront qui je suis. Et ils vous offriront un verre. » Bienvenue chez les Ch’tis !

Nous référant à l’expérience de Philippe Abrams, ex-directeur de la poste à Salon-de-Provence, nous déclinons le petit tour des connaissances de l’agent Louis, préférant nous rendre en ville de Comines-Warneton pour rencontrer deux de ses collègues. « Ah, Louis, c’est vraiment un cas », nous dit le premier. « Il est volubile, exubérant et certainement trop démonstratif. Il a toujours une tendance à en faire un peu trop. Quand il me faut une page pour décrire un fait dans un procès-verbal, lui, il en remplira trois. Mis à part cela, c’est un type tout à fait correct. Il veut le bien des gens. » Un autre policier complète le portrait : « Que Louis fasse de temps en temps une petite entorse au règlement, je peux l’imaginer. Il m’étonnerait fort, par contre, qu’il doive répondre d’une infraction pénale de quelque nature que ce soit… Personne parmi ses collègues ne croit à cette histoire de mœurs avec cette adolescente. C’est de la foutaise. Louis, on le connaît depuis des années. Il a ce côté chaleureux des hommes du Nord : il serrera facilement un ami dans ses bras, il donnera facilement un bisou. Il aura un mot gentil pour une collègue féminine. En fait, il dégouline de sentiments et d’affection. Ce n’est tout de même pas un crime. »

Depuis plus de seize mois, pourtant, l’inspecteur principal Louis Vandeskelde est l’objet d’une information judiciaire diligentée par le Parquet de Tournai pour « attentat à la pudeur sans violence ni menaces sur une mineure d’âge de moins de 16 ans par une personne qui abuse de son autorité ou de sa fonction ». A l’origine de cette suspicion infamante, une lettre de dénonciation envoyée fin juin 2007 au bourgmestre de Comines-Warneton, à la police locale et au service d’aide à la jeunesse. En cause ? Des présomptions. Des interprétations…

Utilisant un ton solennel, le document rédigé par la directrice d’un établissement scolaire accuse l’agent Louis Vandeskelde d’avoir entretenu des « rapports intimes » avec une jeune Sylvie (prénom d’emprunt) âgée de 15 ans : « Mon corps professoral et moi-même (…) avons pu constater des rapports intimes entre ces deux personnes alors qu’aucun lien de parenté ne les lie », écrivent les délateurs. La lettre est cosignée par plusieurs professeurs et un éducateur.

Des « rapports intimes » ? Les mots choisis par les délateurs sont lourds de sens. Par contre, les arguments qui forgent l’infamante accusation semblent très légers : « Régulièrement, M. Louis Vandeskelde dépose Sylvie à l’école avec son véhicule de service pour revenir la chercher après les cours. Le jeudi 14 juin dernier, M. Louis Vandeskelde est même venu à l’école ramener l’équipement de sport de Sylvie durant la pause de midi. Le vendredi 22 juin, en début d’après-midi, un professeur a vu circuler Sylvie et M. Louis Vandeskelde dans les rues de Warneton à hauteur de l’école primaire Saint-Henri. » Vient alors le moment fort du réquisitoire : « Un autre professeur les a même surpris enlacés et occupés à s’embrasser “à pleine bouche” dans la voiture personnelle de M. Louis Vandeskelde. Suite à tout cela, nous avons convoqué l’élève ainsi que sa maman pour leur faire part de nos réelles inquiétudes devant de tels agissements. Notre rôle, en tant qu’enseignants et éducateurs, étant de protéger l’élève mineur. »

A aucun moment, la lettre de dénonciation ne fait état des points de vue de la « victime » et de sa mère. Ont-elles confirmé la pertinence des craintes ressenties par la direction de l’école ? Négatif, selon Louis Vandeskelde : « Quand Sylvie et sa maman ont été reçues par l’école, elles ont déclaré qu’il n’y avait absolument rien à me reprocher. Cela n’a pas empêché l’ex-directrice de cet établissement de rédiger sa lettre de dénonciation… » Contactée par Paris Match, l’ex-directrice de l’école – désormais à la retraite – rétorque qu’à ses yeux et à ceux de plusieurs de ses professeurs, le comportement du policier était « bel et bien suspect » ; que l’enseignante qui a vu l’agent Louis « embrasser » Sylvie dans sa voiture est « formelle ». Et elle croit bon d’ajouter que « suite à la lettre, l’enquête a fait ressortir de très vilaines choses sur ce policier ». Lesquelles ? « Je ne sais pas s’il s’agit de dossiers de mœurs… On ne m’a pas tout dit », répond-elle, évasive. En fait, les « vilaines choses » évoquées ici ne sont apparues dans aucune enquête judiciaire... Et la directrice élude toute demande de précision par une formule éculée : « J’ai fait mon boulot. Pour moi, c’est une affaire classée. Pour en savoir plus, adressez-vous au bourgmestre de Comines. »

Chose faite… en vain. Particulièrement impoli, le bourgmestre de Comines-Warneton, Gilbert Deleu (CDH), se contente d’éructer des propos incohérents : « Cela ne vaut pas la peine de s’intéresser à des situations pareilles. C’est de la folie furieuse ! Je ne parlerai pas. Pourquoi vous vous intéressez à ces conneries ? Les journalistes sont des fouteurs de m… » Nous espérons trouver une éclaircie chez le témoin principal de l’infamie. Cette enseignante qui aurait vu l’embrassade « à pleine bouche » entre le vieux flic et l’adolescente. Pas de rappel lorsque nous laissons nos coordonnées à sa directrice d’école. Répondeur branché en permanence à son domicile. Ce silence témoigne-t-il du fait que, pour elle aussi, ceci est « une affaire classée » ?

Peut-être pourrions-nous apprendre un peu plus en nous adressant aux parents de la victime présumée. Depuis la dénonciation, Sylvie s’est-elle plainte d’avoir été abusée par le policier Louis ? A cette question simple, nous ne recevrons d’abord qu’une réponse alambiquée et, à vrai dire, assez inédite dans ce type d’enquête. « Il faut que je demande à qui de droit ce que je peux dire ou pas », dixit la maman de l’adolescente. Qui est ce « qui de droit » ? Mystère. Quelques jours plus tard, nous relançons la famille de Sylvie. Au bout d’une demi-heure de conversation, son beau-père nous dit qu’au sein de sa famille, Sylvie ne s’est jamais plainte d’avoir été abusée ou même d’avoir été importunée d’une quelconque manière par l’agent Louis. Et que, par conséquent, aucune plainte n’a jamais été déposée à la police. Le beau-père nous confirme aussi une information donnée par Louis Vandeskelde : durant l’été 2007, après la convocation de Sylvie et de sa maman à l’école, la jeune fille a bien été autorisée par ses parents à passer plusieurs semaines de vacances chez le policier et sa femme Martine. A l’époque, cela valait sans doute mieux que n’importe quel désaveu verbal de la lettre de dénonciation !

Le beau-père semble ensuite se mordre les doigts de nous en avoir trop dit. Un peu pathétique, il veut brouiller les pistes : « Quand je vous dis oui, cela veut peut-être dire non ! » Et puis il menace, avec des mots qu’on imagine généralement réservés à ses proches : « Si vous continuez à me poser des questions, je vais me remettre à boire ! » Comme la maman de Sylvie, cet homme semble se sentir obligé de garder un silence total autour de l’« affaire », quitte à laisser s’enfler les on-dit autour de l’agent Louis. S’agit-il aussi de ne pas se mettre en porte-à-faux avec les allégations venant des enseignants d’une école encore aujourd’hui fréquentée par Sylvie ?

Sur l’océan de la rumeur, ce sont décidément les barques des lâches qui flottent le mieux. Car, in fine, il n’y a que « l’accusé » qui ose vraiment remuer cette eau salie par la délation. Pour crier son innocence mais aussi pour exprimer son dégoût. « Ces gens qui m’ont accusé sont peut-être passés à autre chose mais, moi, cette affaire, je la vis encore. Je ne me sentirai bien que quand la justice aura établi la vacuité de ces allégations. Mais pour l’heure, à cause de ces conneries, je suis encore l’objet d’interrogatoires du comité P. » « Pour l’heure » ? Au moment où Louis nous fait ces déclarations, nous sommes à la fin du mois d’octobre 2008… Si la lettre de dénonciation remontant à fin juin 2007 a bel et bien fait l’objet d’un procès-verbal dès le 2 juillet 2007, si ce PV a été transmis au Parquet de Tournai le 10 juillet 2007 et si le procureur du Roi de Tournai a demandé au Comité P, l’organe de contrôle des services de police, d’assurer la suite d’enquête en date du 28 août 2007, ce n’est qu’un an plus tard, le 20 août 2008, que le policier supposé pervers a été enfin interrogé par les bœufs-carottes. « Heureusement que je ne suis pas celui que l’on a dit, car j’aurais pu faire beaucoup de victimes avant même que l’on songe à venir me poser des questions », remarque Louis Vandeskelde, qui a encore été interrogé à la mi-octobre.

Ce trait ironique ne devrait pas faire croire que la lenteur de ces investigations quelque peu surréalistes fait rire notre homme : « Etant natif du village, je connais tout le monde et les cancans font partie de la vie locale. Et donc, en attendant désespérément la venue du Comité P ou une convocation, j’ai dû mille fois expliquer à des gens incrédules que, non, je n’avais pas été expulsé de la police. Que, non, le bruit qui courait que j’avais eu des aventures avec des mineures d’âge était une rumeur méchante… C’est incroyable, vous savez… Pour finir, des personnes étaient convaincues qu’on m’avait vu descendre menotté dans le dos du perron du commissariat… De telles histoires, une fois qu’elles sont lancées, se nourrissent d’elles-mêmes… »

Mais alors, quelle est la clé de l’énigme ? Pourquoi l’agent Louis conduisait-il parfois la jeune Sylvie à l’école ? Pourquoi l’a-t-on vu en compagnie de cette adolescente dans les rues de Warneton ? Louis répond à ces questions dans plusieurs lettres écrites à Mme le Procureur du Roi de Tournai et dans des déclarations circonstanciées au Comité P. Tous documents dont Paris Match a pu prendre connaissance. Il en ressort que la famille de Sylvie a connu d’énormes difficultés au cours de ces dernières années (violence, alcoolisme, pauvreté, logement…). Plusieurs des enfants qui en font partie ont d’ailleurs connu des périodes de placement en maison d’accueil. « En temps qu’agent de quartier, comme je l’ai toujours fait, j’ai voulu être attentif à ces personnes fragilisées », poursuit Louis Vandeskelde.

Parfois en vain, comme l’explique encore le policier : « J’ai essayé de raisonner l’une des filles qui voulait quitter le domicile familial bien trop jeune… Elle n’a rien voulu entendre, et voilà qu’à 18 ans elle est enceinte. » Plus tard, à la demande de sa maman et son beau-père, il aurait été question de « recadrer » Sylvie. « J’allais régulièrement boire une tasse de café chez ces personnes. J’étais préoccupé par leurs conditions de vie très défavorables. Tant pour eux que pour leurs enfants. Par pudeur, j’éviterai de donner certains détails que j’ai communiqués à la justice. Sylvie, de par certaines relations, a été confrontée à des expériences difficiles. Elle disait avoir des problèmes avec des personnes qui l’ennuyaient dans les environs de son école. Avec l’accord de sa mère, je l’ai donc conduite à quelques reprises. Cette enfant est défavorisée par la vie. J’ai voulu l’aider. J’ai pensé qu’il y avait moyen de lui redonner une meilleure éducation. Des repères pour qu’elle s’en sorte mieux dans la vie. Tout de suite, le courant est bien passé avec ma femme. Avec l’accord de ses parents, Sylvie a passé de plus en plus de temps chez nous. On se comportait avec elle comme si elle était notre fille. à la maison, elle avait sa chambre. C’était ma femme qui était le plus souvent en sa compagnie. Et moi, je travaillais. On a fait des excursions. On lui a payé des vêtements moins vulgaires. On lui a enseigné des rudiments de savoir-vivre. Rien d’autre ! »

Pour témoigner de sa bonne foi, le policier nous montre quelques mots que sa femme et lui ont écrits à l’attention de Sylvie lorsqu’elle logeait chez eux. Essentiellement des rappels à l’ordre. Parfois rédigés de manière ampoulée. Comportant aussi des tentatives d’analyse psychologisantes un peu lourdes et même, dans certains cas, des mots un peu crus. « Il s’agissait de lui parler dans le langage qu’elle comprenait », se défend Louis. Le policier et sa femme ont sans doute voulu en faire un peu trop... Ce qui se traduit très bien dans cet aveu de l’agent Louis : « A partir d’un certain moment, la maman de Sylvie n’a plus voulu que cela continue, parce qu’elle avait peur qu’on lui prenne sa fille. » Quelques fautes de goût ? Sans doute. Mais pas de quoi conduire un homme devant un tribunal. Aucune trace, en tous cas, de faits de mœurs. « Avec mes parents, j’ai connu Louis alors que j’étais encore une petite fille », témoigne Delphine Lebleu. « Il doit avoir quinze ans de plus que moi… Si c’était un amateur de gosses, j’aurais été en première ligne… Parfois, je suis allée sur ses genoux. Parfois aussi, il m’a serré dans ses bras dans un élan d’affection. C’est un homme qui aime le contact, mais je ne lui ai jamais connu le moindre geste ambigu. Il a toujours semblé être très heureux avec Martine qui, de ce point de vue, lui ressemble beaucoup. »

« Cette histoire est une illustration de la force destructrice de la rumeur. Dans la région, il y a des gens qui sont tellement puritains qu’ils en arrivent à avoir une imagination débordante. C’est à se demander qui sont les vrais pervers ! » conclut un collègue de l’agent Louis. Au bout de cette enquête, en effet, notre seule crainte est de rencontrer ce dernier dans les rues de Comines lorsqu’il sera blanchi des accusations formulées contre lui. C’est qu’il risquerait très fort de vouloir nous serrer dans ses tendres bras d’homme du Nord au grand cœur… Cela pourrait-il être mal interprété ?

 

TOUT EST BIEN QUI FINIT BIEN ?

En bouclant cette enquête, nous avons appris que le Parquet de Tournai était arrivé aux mêmes conclusions que Paris Match : les accusations portées contre l’agent Louis ne nécessitent qu’un « classement sans suite ». Tout est bien qui finit bien ? « Ce n’est pas si simple. Cette affaire a brisé ma carrière », réagit Louis Vandeskelde, lequel a pris connaissance de la bonne nouvelle sur le plateau de « L’Info confidentielle Paris Match », dimanche dernier sur RTL-TVI. « A cause de ces accusations infamantes, je me suis enfoncé dans une dépression qui m’a éloigné de mon travail et a accéléré ma prochaine mise à la retraite… Je ne vais pas tourner la page aussi facilement. Je demanderai réparation. Tous mes accusateurs vont se retrouver devant le tribunal ! »

22:36 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : rumeur |  Facebook |

11/06/2009

Annexes psychiatriques des prisons (261008 et 301008)

Enquête évoquée sur le plateau de l’Info Confidentielle Paris Match sur RTL/TVI, le 26 octobre 2008 et publiée dans l’hebdomadaire Paris Match (Belgique), le 30 octobre 2008.

 « La prison n’est pas une thérapie psychiatrique ! »

Sur le plateau de l’Info Confidentielle Paris Match, ce dimanche, Rita De Boeck a voulu attiré l’attention sur les conditions de détention dans les annexes psychiatriques des prisons belges : « Mon fils a été l’objet d’un traitement inhumain et dégradant à l’annexe psychiatrique de la prison de Forest. Envoyé en défense sociale pour être soigné, il s’est retrouvé pendant plusieurs mois dans une  prison surpeuplée et sale où il ne recevait plus les soins dont il avait besoin ! ».

 

La famille T. réside dans le Brabant wallon. Milieu huppé, grosse villa, beaucoup d’argent. Papa (56 ans) est un avocat d’affaires d’origine américaine qui plaide pour de grandes multinationales. Maman (52 ans) est interprète ; elle exerce pour le compte de plusieurs ministères. Leur fille, âgée de 22 ans, grâce aux moyens financiers disponibles, a pris son « autonomie » depuis plus de six ans déjà pour aller étudier à l’étranger. Une manière diplomatique d’écrire qu’elle a voulu échapper à une atmosphère familiale étouffante.

 

En cause, les difficultés d’un couple, séparé de fait mais vivant sous le même toit. En but à des affrontements récurrents sur la manière de gérer la personnalité complexe de leur fils, Peter. Agé de 24 ans, diagnostiqué « borderline » par les psychiatres,

ce jeune homme séjourne depuis plus de quatre mois à l’annexe psychiatrique de la prison de Forest. Un lieu de détention qu’il pourra prochainement quitter « à l’essai », pour être transféré vers un établissement psychiatrique dans le sud du pays. « Durant tout son séjour en prison, Peter n’a jamais reçu l’aide thérapeutique dont il avait un impérieux besoin pour ne pas sombrer. Ses conditions de détention, comme celle de tous ceux qui résident là, étaient déplorables », accuse sa mère, Rita De Boeck.

 

« Les germes des difficultés existentielles et psychologiques de Peter étaient déjà présents avant sa naissance », explique-t-elle. « Au septième mois de ma grossesse, il a fait un premier arrêt cardiaque. Il en a réchappé, mais l’accouchement fut très difficile. Deux jours après sa naissance, il a fait un autre arrêt cardiaque et c’est une nouvelle fois de justesse qu’il a eu la vie sauve. Les médecins lui ont diagnostiqué de la bradycardie. En d’autres termes, son rythme cardiaque était trop lent. Afin de l’accélérer, Peter s’est vu prescrire de l’atropine et de la caféine. (Ndlr : l’un des effets secondaires de l’atropine est d’accentuer les sensations douloureuses… Quand à la caféine, tout le monde connaît ses effets excitants.) Conséquence évidente : Peter dormait peu et mal. Il criait beaucoup. Il était terriblement nerveux. Récemment, un psychiatre a estimé que mon fils garde des séquelles de cette époque sous forme d’un “minimal brain damage”. Des lésions microscopiques au cerveau qui pourrait faciliter l’apparition de troubles comportementaux (énervements, intolérance, crises de nerfs) en raison d’une sensibilité cérébrale particulière. »   

 

Inquiète pour la santé de son fils, Rita De Boeck s’en est donc beaucoup occupé. En le surprotégeant ? Des rapports de psy qu’elle nous donne à lire parce qu’elle ne veut rien cacher le suggèrent, mais elle dément : « Mon rôle de mère consistait à être disponible pour mon fils, mais il n’y a jamais eu d’enfant-roi dans notre maison.» Le temps passant, le bébé qui ne dormait pas deviendra un enfant turbulent et complexe. « A l’école, il courait dans tous les sens », explique Rita. « Par moment, il n’était qu’une boule de nerfs dont on ne savait que faire et, à d’autres moments, il pouvait se trouver dans un état d’hyper-concentration. Il se sentait très vite frustré… » Malgré ses difficultés, Peter a pu connaître une scolarité à peu près normale qui, selon sa maman, lui a permis de suivre pendant un semestre les cours d’une université aux Etats-Unis. En Belgique, le jeune homme fréquentait les cours en anglais de l’école américaine. Et, aujourd’hui, bien qu’il soit né en Belgique, il ne parle toujours que la langue de Shakespeare.

 

Selon sa maman, un événement malheureux va être le déclencheur de nouvelles difficultés existentielles pour cette personnalité fragile. « Il était très proche de sa grand-mère paternelle, qui était d’expression anglophone. Elle est morte lentement d’une grave maladie alors que Peter était âgé de 15 ans. Pour lui, elle était comme un phare au milieu de l’océan de ses tourments. Il voulait l’accompagner. Il a commencé à exprimer des phrases répétitives du genre : “Je veux mourir.” Il est devenu parfois difficilement contrôlable. Et il a multiplié les “expériences” destructrices. Consommation de drogues, d’alcool, de médicaments. Automutilations, tentatives de suicides. Accès de violence. On a vécu l’enfer. Mais avant qu’il soit incarcéré, les choses allaient en s’améliorant. Il ne parlait plus de mort et il gérait de mieux en mieux ses émotions grâce au soutien d’un thérapeute comportemental. Le pire était derrière nous. J’en suis persuadée, malgré cette crise qui a causé son internement à Forest. »

 

La crise dont parle la maman de Peter date de février 2008. Avant de l’évoquer, il convient de préciser que depuis ses

18-19 ans, Peter a déjà connu un parcours en institution assez lourd dont témoigne Rita De Boeck : « Mon mari estimait que la psychiatrie était le seul salut pour Peter. Quand il ne le supportait plus, il demandait à un ami généraliste de lui faire un certificat pour demander sa mise en observation. C’est ainsi que mon fils s’est retrouvé pris en charge à cinq reprises par divers hôpitaux. A chaque fois, on nous l’a renvoyé en nous disant qu’il était calme et cohérent. Qu’il ne relevait pas de la psychiatrie. »

 

En 2007, le juge de paix de Wavre décide d’un « maintien à domicile » de Peter T. Le jeune homme peut sortir de chez lui autant qu’il le désire mais, à date fixe, il doit rendre visite à un psychiatre nommé par le magistrat. Selon Rita De Boeck, le contact entre son fils et son psychiatre désigné n’a jamais été bon. Peter aurait exprimé le besoin de voir un autre thérapeute et d’être placé dans un établissement psychiatrique. La maman accuse le médecin d’avoir laissé tombé son fils alors qu’elle ne trouvait pas de solution de placement pour cause de listes d’attente interminables. « Son psychiatre ne répondait plus au téléphone, aux lettres, aux mails. »

 

Est-ce ce contexte difficile, à cause duquel Peter aurait été privé de certains de ses médicaments, qui a conduit le jeune homme à une forte crise, le 6 février 2008 ? C’est la version de Rita De Boeck, mais il est bien entendu impossible pour nous d’en juger. Il n’est, en tous cas, pas contestable que, ce jour-là, Peter s’est mis à boire plus que de raison tout en ingurgitant du Valium. Qu’il a crié. Menacé. Qu’il a poussé sa mère. Vidé toutes les armoires de la cuisine et cassé tout ce qui tombait dans ses mains. Qu’à l’étage, il a pris une carabine à air comprimé (Ndlr : comme on en vendait autrefois dans les magasins de jouets, précise sa mère) et qu’il a tiré deux ou trois plombs dans le mur. Qu’enfin, il a saccagé la chambre de sa mère.

 

Rita De Boeck raconte : « Ce jour-là, j’ai appelé le juge de paix pour obtenir que Peter soit transféré au centre de crise de Saint-Luc ou dans n’importe quelle autre institution où il aurait pu être reçu en urgence. J’attendais une ambulance, mais c’est la police qui est venue. Les agents ont constaté les dégâts matériels qu’avait causés mon fils. Ils ont voulu acter que j’avais été aussi victime de coups et blessures. Mais je n’avais aucune blessure parce que mon fils s’en était pris essentiellement à des objets. Ils ont menotté Peter et, après un bref passage devant un juge d’instruction, il a été inculpé de coups et blessures à mon endroit, d’utilisation d’une “arme non à feu”, de menace, de destruction de bien d’autrui, etc. Et il a été jeté en prison. »

 

Entre le 8 février et le 20 juin 2008, Peter va donc séjourner à la prison de Nivelles. Ensuite, il sera transféré à l’annexe psychiatrique de Forest en vertu d’une ordonnance de la Chambre des mises en accusation (Cour d’appel de Bruxelles) ayant estimé que Peter relevait de la Défense sociale. Sans prendre position sur ce point, on signalera que cette décision judiciaire est largement contestée par Rita De Boeck. Elle nous donne à lire le rapport d’un expert psychiatre qui se trouve dans le dossier judiciaire de son fils. L’hypothèse d’un internement de Peter y est carrément qualifiée de « catastrophique » pour la santé mentale du jeune homme. Un long développement explique aussi pour quelles raisons un court séjour en hôpital psychiatrique suivi d’une psychothérapie individuelle serait préférable.

 

Début mai 2008, cette expertise sera d’ailleurs entendue par la Chambre du conseil du Tribunal de première instance de Nivelles, qui décidera la remise en liberté sous condition de Peter T. « Tout un plan avait été conçu pour le sortir de prison. Le tribunal l’avait jugé raisonnable », explicite sa maman. « Il devait répondre à toute convocation policière ou judiciaire, ne pas consommer de drogue ou d’alcool, chercher activement une place en hôpital psychiatrique et suivre une psychothérapie en attendant celle-ci. Etait aussi prévu un contrôle strict de l’assistant de justice, l’apprentissage du néerlandais et du français… Il était également prévu qu’il serait jugé par un tribunal correctionnel. Il ne s’agissait donc pas de le libérer sans qu’il soit tenu responsable de ses actes. » Toutefois, le parquet de Nivelles fera appel de cette décision et, quelques semaines plus tard, la Chambre des mises en accusation préférera renvoyer le jeune homme vers la Défense sociale en le déclarant « irresponsable » et « dangereux » pour la société.

 

Rita De Boeck conteste : « En seconde instance, les magistrats se sont basés sur le rapport d’un autre psychiatre qui a vu mon fils pendant quelques minutes. Ce n’est pas sérieux. Peter n’est pas du tout dangereux pour la société. La sanction était disproportionnée et inadéquate. On le condamnait, peut-être à vie puisque le terme est indéterminé, à être enfermé dans un système où il ne pourrait jamais recevoir l’aide thérapeutique dont il avait besoin ! » C’est bien là le nœud du problème, car la décision du tribunal était argumentée par l’idée parfaitement contraire que « le traitement psychiatrique adéquat de Peter (…) doit être envisagé sous forme de défense sociale »…

 

Il ne s’agit pas ici de contester une décision judiciaire, mais on ne nous fera pas reproche de nous interroger avec la maman de Peter sur sa correcte application. Celle-ci constate : « Les deux psychiatres et le psychologue qui ont examiné mon fils après sa crise étaient tous d’accord pour considérer qu’il pouvait souffrir d’un trouble “borderline”, qui se traduit par une instabilité, de l’impulsivité, des réactions inadéquates à certains stress… Si les experts n’étaient pas d’accord entre eux sur l’opportunité de l’interner, ils s’employaient tous à recommander différentes thérapies. Pour l’un, il fallait “une psychothérapie analytique qui puisse aller à la source des angoisses d’abandon”. Pour l’autre, “un traitement clinique d’une durée suffisante dans une unité psychiatrique spécialisée”. Pour le troisième, “une hospitalisation brève” suivie d’une “psychothérapie individuelle”… »

 

Ensuite, elle accuse : « La justice a prétendu prendre mon fils en charge pour le faire soigner… Mais pendant 9 mois, il n’a plus été l’objet d’aucune attention thérapeutique sérieuse. Je dois m’estimer heureuse d’avoir obtenu qu’il ait pu être vu dix minutes par mois par un psychiatre durant son séjour en annexe… psychiatrique ! On ne l’a pas soigné à Forest. On s’est contenté de le bourrer de benzodiazépines. En accordant si peu d’intérêt à la santé de ses détenus, la Belgique se met en infraction de la Convention européenne des droits de l’homme, et elle a d’ailleurs déjà été condamnée pour cela. On ne peut pas traiter les gens ainsi. »

 

La colère de Rita De Boeck est aussi alimentée par les conditions de détention « moyenâgeuses » imposées à son fils et à ses codétenus : cellules sales, surpeuplées, encadrement médical minimum. « Pendant ses quatre mois de détention, il a souffert d’abcès dentaires. Il n’y jamais eu moyen qu’il voie un dentiste, ni même qu’il reçoive des antibiotiques… En plus, il a vécu en permanence dans la peur car, dans ce lieu de détention, tout le monde est mélangé sans tenir compte des pathologies. Les détenus se retrouvent à trois ou quatre dans des cellules de deux. Parfois sans que chacun puisse bénéficier d’un matelas… Par contre, des cafards et des rats, il y en a pour tout le monde. Dans cet enfer, Peter a régressé. Je l’y ai visité autant que j’ai pu. Au fil du temps, il était toujours plus hébété. Perdu. Angoissé.

Ne parlant qu’anglais, il ne savait que très peu communiquer avec les autres détenus. Certains de ses compagnons d’infortune sont déjà restés sur ce “parking” insalubre en attente d’un transfert vers un établissement de défense sociale pendant près d’un, parfois deux ans. Peter n’aurait pas supporté un tel traitement. Après avoir entendu la plaidoirie de Me Jean-Maurice Arnould, notre avocat, la Commission de défense sociale vient d’accepter une libération à l’essai. Un transfert vers un établissement psychiatrique à Bertrix est imminent… J’en suis heureuse car cette prison qui devait le soigner allait le rendre fou ! »

 

 « Des conditions de détention scandaleuses »

L’avocate Delphine Paci est présidente de l’Observatoire international des prisons. Elle confirme largement les propos tenus par la maman de Peter à propos des conditions de détention dans les annexes psychiatriques des prisons belges : « La directrice de l’annexe psychiatrique de Forest est une personne dévouée qui fait avec les moyens du bord, mais ceux-ci sont tellement inexistants que ces efforts sont vains. Les conditions de détention à l’annexe psychiatrique de Forest - mais aussi celles d’autres annexes psy en Belgique - peuvent être qualifiées sans exagération de scandaleuses. » La juriste confirme aussi la pertinence du mot « parking » utilisé par Rita De Boeck : « C’est un endroit où des gens désignés comme irresponsables par la justice sont parqués sans discernement dans l’attente, qui peut aller jusqu’à deux ans, d’une place en défense sociale. En annexe psychiatrique, on mélange allégrement les pathologies. Un “borderline” pourra avoir un schizo ou un pervers dangereux comme compagnon de cellule. Ce qui est souvent la source d’accidents, de violence. Paradoxalement, c’est aussi un lieu où les psychiatres sont aussi rares que la neige en été. Les soins que reçoivent les détenus sont extrêmement limités, pour ne pas dire quasi inexistants. Ce qui n’empêche évidemment pas l’administration massive d’antidépresseurs et de calmants divers. Dans les annexes psychiatriques, les cellules sont encore plus surpeuplées que dans les prisons proprement dites. A tel point que parfois des détenus se voient proposer d’aller occuper une cellule en régime normal. Un non-sens, puisqu’ils ont été envoyés là par des tribunaux ayant considéré qu’ils n’étaient pas accessibles à une peine et qu’ils avaient besoin d’une aide thérapeutique. L’expérience belge enseigne que, s’il s’agit de soigner des gens, il ne faut surtout pas les interner. Car bien des questions se posent aussi sur la qualité des soins qui sont prodigués dans les établissements de défense sociale qui, eux aussi, manquent de moyens humains et matériels. »

 

Pour en savoir plus, on consultera utilement le dernier rapport de l’OIP à l’adresse internet suivante : www.oipbelgique.be Les pages 112 à 118 de ce document sont consacrées aux annexes psychiatriques. On notera que, dans ce rapport, l’OIP relève l’accroissement important du nombre de personnes internées ces dernières années, en raison principalement de l’allongement des périodes de détention en défense sociale. Elle pointe aussi la qualité relative de trop d’expertises psychiatriques faites à la va-vite (pas plus de dix minutes parfois) par un nombre limité d’experts qui sont devenus des habitués des tribunaux. Le ministre de la Justice, interpellé par Paris Match sur l’état des annexes psychiatriques en Belgique, n’a pas souhaité répondre à nos questions, car il devrait prochainement s’exprimer sur ce sujet en commission à la Chambre des représentants.

17:20 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : droits de l homme, prisons, annexes psychiatriques |  Facebook |

27/05/2009

Méthadone (12/10 et 16/10/08)

Dossier évoqué dans le cadre de « L’Info Confidentielle Paris Match-RTL/Tvi », le 12 octobre 2008 et publié dans l’hebdomadaire Paris Match Belgique, le 16 octobre 2008. 

 

Depuis près de 15 ans, le docteur Luc Leclercq a aidé des dizaines de toxicomanes à quitter définitivement l’enfer de la drogue

 

 «  L’héroïne n’est pas du tout invincible, mais en Belgique elle est mal combattue »

 

dyn007_original_300_217_pjpeg_38869_abb2bcd1bd623e8bb59d9c88900e307aLe Dr Luc Leclercq interpelle à propos de la qualité de la prise en charge thérapeutique des héroïnomanes dans notre pays : « Cela fait de nombreuses années que je prescris de la méthadone. Mon expérience enseigne qu’avec un bon dosage de ce produit de substitution, l’arrêt sans souffrance de l’héroïne est garanti pour le toxicomane qui éprouve le désir sincère de ne plus consommer ! Mais en Belgique, par frilosité ou par méconnaissance, trop d’intervenants prescrivent des doses de méthadone trop faibles. Cette manière de faire débouche sur des cures inutiles qui condamnent les toxicomanes à des rechutes cruelles et incontournables. Elles les enferment aussi dans l’idée fausse que la drogue est invincible »…

 

Vous êtes devenu médecin en 1968. A cette époque, on commençait souvent les conversations par une question rituelle : « D’où parlez-vous ? »

 

Dr Luc Leclercq. D’où je parle ? Disons que je témoigne d’une expérience. En tout cas, je n’ai rien à vendre. A 66 ans, ma carrière médicale est faite. Je ne suis pas en quête de patients. Tout simplement, après plus d’une décennie de prise en charge d’héroïnomanes, je ne peux taire une conviction qui me dérange : celle qu’en Belgique, la plupart des toxicomanes ne reçoivent pas des doses suffisantes de méthadone, car ce produit est encore trop souvent l’objet de méconnaissance, voire de préjugés, dans le monde des prescripteurs de soins. Pour des patients qui sont en quête de sevrage, c’est une vraie catastrophe. Mais j’ai aussi acquis une autre conviction : il y a moyen de quitter définitivement l’héroïne sans souffrir le martyre. Avec un bon dosage de méthadone, le désir d’arrêter du patient et l’écoute d’un médecin compétent, la réussite se trouve systématiquement au bout du chemin. L’héroïne n’est pas invincible. Le contre-poison existe. Il suffirait de mieux l’utiliser pour sauver beaucoup plus de personnes de l’enfer de la drogue.

 

Par quel cheminement êtes-vous arrivé à des convictions aussi tranchées ?

C’est une longue histoire. J’ai rencontré mon premier patient héroïnomane au début des années 90. Il s’appelait Hugues. Je connaissais bien ses parents et ses deux sœurs. Lui, je l’avais soigné quand il était encore en culottes courtes. Je le redécouvrais, âgé de 20 ans, totalement prisonnier de la drogue. Cela m’a fort perturbé. Je constatais une énorme souffrance. Mais j’étais impuissant. Incapable de lui montrer la porte à ouvrir pour quitter cet

enfer. Et puis, Hugues est mort… Alors, j’ai voulu que les choses bougent. J’ai consulté la Commission médicale provinciale. On m’a dit que ce serait une bonne idée de me former à la prise en charge des patients toxicomanes. Mais il n’y avait aucune formation possible en Belgique. Avec des collègues et le soutien de la ministre de la Santé de l’époque, Magda De Galan (PS), on a organisé les choses nous-mêmes. Près de 200 personnes confrontées à la toxicomanie dans leur pratique professionnelle ont ainsi pu partager des savoirs et des expériences (médecins généralistes, psychiatres, psychologues, travailleurs sociaux, policiers, magistrats). A l’instar de mes confrères qui avaient participé à cette formation, j’ai reçu, de la ministre et du Conseil de l’Ordre, l’autorisation de prendre en charge des toxicomanes.

 

Vous vous êtes donc lancé vers le milieu des années 90…

Oui, c'est-à-dire à une époque où il n’était pas évident du tout pour un médecin généraliste de prescrire de la méthadone. On nageait dans le flou sur le plan juridique. Cela ouvrait la porte à pas mal d’arbitraire. Ce médicament était plus ou moins toléré, la politique criminelle était variable selon les arrondissements judiciaires. Beaucoup de magistrats, mais aussi des médecins et des pharmaciens, continuaient à considérer la méthadone comme un stupéfiant aussi redoutable que l’héroïne elle-même. C’est un « grand malentendu » qui, aujourd’hui encore, a laissé des traces dans certains esprits.

 

La méthadone est tout de même un opiacé apparenté à la morphine.

Je n’ai jamais dit que la méthadone n’était pas dangereuse. Mais elle l’est principalement pour la personne qui n’en a pas besoin. Si vous donnez 80 mg de méthadone à un non-héroïnomane, il risquera certainement d’en mourir. Par contre, pour un consommateur habituel d’héroïne, cette dose ne représentera pas le moindre danger. N’en va-t-il pas de même avec des tas de médicaments ? L’insuline soigne le diabétique, mais si on en administre une dose importante à un non-diabétique, cela peut avoir des conséquences mortelles.

 

La méthadone n’est donc pas une « drogue » au sens courant du terme…

Mais non ! Laisser croire qu’il puisse s’agir d’une « drogue légale » est un amalgame pouvant conduire à de tragiques confusions. Par exemple vis-à-vis d’un public jeune, qui pourrait imaginer recourir à la méthadone pour se défoncer. Le résultat est garanti : pas de plaisir et la mort à l’arrivée. Le discours qui consiste à dire que la méthadone donne du plaisir comme l’héroïne est criminel. C’est un médicament. Ni plus, ni moins.

 

Qui ne donne vraiment aucun plaisir à son consommateur ?

En prenant de la méthadone, le toxicomane éprouvera un soulagement, mais cela n’a rien à voir avec le « flash » provoqué par l’héroïne. Le produit de substitution agira sur lui comme le fait un antidouleur pour le migraineux. Accusera-t-on le consommateur d’Imitrex ou de Dafalgan de vouloir accéder au paradis artificiel ? Rappelons tout même que, sans méthadone, un héroïnomane en manque souffre mille morts : coups de pieds dans le ventre, coups de poing dans les reins, angoisse épouvantable, transpiration de tout le corps. Avec le produit de substitution, une heure après la prise, il va déjà mieux. Ce n’est pas une jouissance qu’il trouve, mais un soulagement. Pensez à une rage de dents qui prend fin.

 

Mais si c’est si simple, où est le problème, docteur ? 

Le problème, c’est le « malentendu » de départ : la mauvaise image de la méthadone dans les milieux judiciaires et médicaux a conduit des pratiques thérapeutiques inadéquates.

 

A savoir la prescription de « doses insuffisantes » dont vous parliez tout à l’heure ?

Voilà. C’est d’abord un constat de clinicien : j’ai trop souvent récupéré des patients qui, avant d’arriver dans mon cabinet, s’étaient vu prescrire des dosages de méthadone ridicules. Des gens qui recevaient 60 mg par jour alors qu’ils avaient besoin de 120 mg ou plus pour ne plus souffrir. Il y a, de plus, des statistiques officielles qui sont tout à fait éclairantes : en Belgique, les patients reçoivent en moyenne 47,2 mg de méthadone par jour. Bien sûr, ce n’est qu’une moyenne, mais elle est très basse par rapport à d’autres pays comme les Etats-Unis, où les patients tournent autour de 60 mg/jour.

 

Les chiffres que vous évoquez proviennent d’une étude de l’Association pharmaceutique belge, qui indique aussi que 26% des patients reçoivent plus de 60 mg par jour…

Si je traduis, cela veut dire aussi que les trois quarts des héroïnomanes sous méthadone en Belgique reçoivent moins de 60 mg. Cette donnée m’interpelle. Elle devrait provoquer un sérieux débat. Près de 16 000 personnes sont concernées par des traitements de substitution en Belgique. Reçoivent-elles ce qu’il faut pour arrêter l’héroïne ?

 

Le toxicomane qui se voit prescrire une dose insuffisante…

… est condamné à un cruel et inévitable échec ! La pulsion héroïnomaniaque est extrêmement forte. Une dose trop faible peut soulager le manque, sans supprimer cette envie, qui est plus forte que tout. Bien sûr, certains pourraient se résigner à des semi-cures : basses doses de méthadone avec poursuite de consommation de drogue. Pour moi, c’est éthiquement très contestable. Et d’autant plus après ces années de pratique, de réflexion et d’essais qui m’ont démontré que chaque patient, avec l’aide de son thérapeute, peut trouver un « dosage idéal » qui lui permettra d’abandonner définitivement toute consommation d’héroïne. Bien utilisée, la méthadone tue le manque physique mais aussi l’envie, la pulsion incontrôlable. Elle permet un arrêt sans souffrance de l’héroïne.

 

Ce ne serait qu’une affaire de produit ? N’est-ce pas balayer un peu vite le contexte psychosocial de la toxicomanie ?

Je ne doute pas que certains toxicomanes aient rencontré la drogue en raison de problèmes psychologiques, sociaux, voire psychiatriques. Dans le même temps, je ne suis pas du tout certain que ce soit le cas de la majorité d’entre eux. Je témoigne de cas vécus. J’ai traité des patients en tâtonnant avec eux jusqu’à trouver la « dose idéale » de méthadone. Parfois jusqu’à 245 mg… J’ai constaté que la plupart de ces gens, débarrassés du manque et de l’envie, ont très rapidement repris une vie normale ; que leur objectif était plus souvent de fonder une famille et de travailler que d’aller chercher chez un psy la « douleur morale inconsciente » qui était à l’origine de leur toxicomanie.

 

Vous n’allez pas vous faire que des amis…

Ecoutez, je veux bien mettre au défi n’importe quelle psychothérapeute parfaitement équilibré qui prendra de l’héroïne pendant quinze jours de ne pas devenir accro ! A mon sens, la question essentielle est donc bien plus celle du « produit » que celle de l’inconscient du toxicomane. Il est question de « poison » et de « contre-poison » : les patients qui reçoivent la bonne dose de méthadone retrouvent rapidement le goût à la vie, au travail et aux relations sociales. Leur besoin principal est d’en finir avec un produit qui emprisonnerait n’importe lequel de leurs psys s’il y goûtait.

 

Quel est votre taux de « réussite » ?

Ma manière de prescrire s’avère efficace pour 80 % de mes patients. C'est-à-dire pour la proportion d’entre eux qui ont vraiment le désir d’arrêter. C’est comme la cigarette : avant d’essayer d’arrêter, il faut être clair avec son désir d’y arriver. Quand le souhait d’en finir avec l’héroïne est bien là, le succès est garanti au bout du chemin. C’est du 100 %. A ce jour, une centaine d’anciens patients y sont arrivés : ils ne consomment plus d’héroïne et ils en ont fini avec la cure de substitution. Une centaine d’autres sont actuellement sur la bonne voie : plus de drogue, mais ils ont encore besoin de leur méthadone.

 

Cela signifie quoi par comparaison à d’autres thérapeutes ?

En 2006, j’ai voulu comparer mes résultats avec ceux obtenus par les six centres méthadone en wallonie, à Bruxelles et dans le nord de la France. Aucun centre n’a pu ou n’a voulu répondre à cette demande. J’ai alors cherché dans les publications des spécialistes du traitement de la toxicomanie. Personne n’y parle de résultats. J’ai ainsi trouvé le texte d’une directrice d’un centre parisien qui avoue que tous ses patients, malgré la prise de méthadone, continuent à consommer de l’héroïne, mais, ajoute-t-elle, c’est… purement récréatif ! C’est horrible de dire cela, car une consommation récréative d’héroïne est rigoureusement impossible. J’en viens au constat que le secteur de l’aide aux toxicomanes est fortement peuplé de psychanalystes qui considèrent qu’il y a forcément une « douleur morale inconsciente » chez tous leurs patients toxicomanes… Dans cette logique, il est exclu que la méthadone résolve tout d’elle-même. C’est plutôt un produit d’appel vers le thérapeute. Moi, je ne propose pas de psychanalyse à mes patients et ils ont le culot d’aller très bien. C’est incroyable, non ?

 

Comment procédez-vous pour arriver à la « dose idéale » ?

Il s’agit d’être au plus près des besoins du patient. Ce dernier doit être aussi un acteur de sa thérapie en trouvant avec son médecin la dose avec laquelle il va se sentir complètement libéré. Cela se fait par étapes, en quelques jours, de 40 mg en 40 mg. Cela peu monter jusqu’à 245 mg de méthadone par jour _ la moyenne étant de 120 mg. Il y a un moment où le patient va se retrouver complètement. Non seulement sans manque physique, mais aussi en ayant perdu totalement l’envie de consommer de l’héroïne.

 

Qu’espérez-vous obtenir par votre témoignage ?

Que les autorités politiques ou judiciaires réaffirment clairement aux médecins qu’ils peuvent sans crainte soigner au mieux les toxicomanes. Tout le monde y gagnerait, car un toxicomane bien soigné cesse aussi d’être un danger pour la sécurité publique. J’aimerais également que mes réflexions empiriques sur la question du « bon dosage » de méthadone puissent être validées scientifiquement. Je ne suis pas un sorcier ou un gourou. Ce que je prescris, d’autres médecins pourraient le prescrire. Je désire aussi donner un espoir aux toxicomanes désespérés qui se croient condamnés à mourir avec cette compagne empoisonnée. Cette idée reçue les emprisonne encore plus. Ils peuvent retrouver une liberté de choix, une liberté de vie qu’ils ne croyaient plus accessibles.

 

L’obstination peu honorable de certains magistrats

 

Généraliste dans la région de Mons, le Dr Luc Leclercq (66 ans) voit tout doucement arriver les dernières années d’une carrière qui l’aura conduit à aider des dizaines d’héroïnomanes à quitter définitivement la plus redoutable des drogues dures. Cette « brune » féroce qui emprisonne à tel point son consommateur qu’il pourrait la percevoir comme invincible. C’est notamment à cette idée reçue que le médecin voulait tordre le cou en témoignant, dans Paris Match, d’une expérience de près de quinze ans dans la prise en charge des héroïnomanes. Malgré ses succès, le Dr Leclercq n’a pas la grosse tête. C’est un homme calme et serein. Tel le capitaine d’un navire au retour d’un long voyage, heureux d’avoir traversé plusieurs tempêtes sans encombre. Pionnier du traitement de substitution en Belgique, ce praticien a, en effet, été mis en cause à plusieurs reprises par la justice. En 2002, le parquet de Mons a même tenté de lui coller la mort d’un jeune sur le dos… Et il a eu droit à tout ce qui va avec ce type d’accusations : 100 jours de prison, les rumeurs, les comptes rendus médiatiques méchants et ignorants, parce que porteurs de la seule parole de l’accusation… Au final, après avoir reçu le soutien de la Ligue des droits de l’homme, un non-lieu. Dans quelques semaines encore, un vieux dossier refera surface au tribunal correctionnel de Mons, car il se trouve encore des magistrats qui, avec une obstination qui ne les honore pas, veulent la peau du rebelle. Le Dr Leclercq est donc poursuivi pour avoir prescrit des « doses abusives » de méthadone… antérieurement à la publication de l’arrêté royal de 2002 autorisant la prescription de ce produit ! Encore un peu de crachin en vue, capitaine, mais rien de grave…

 

 « Certaines fausses prudences sont l’expression de vraies ignorances »

Sur ce blog, on trouvera de nombreux compléments d’information (cliquer sur ce lien : http://michelbouffioux.skynetblogs.be/post/6348711/methadone-12-et-161008 ). Notamment un entretien avec le psychiatre Marc Reisinger, vice-président de l’Association européenne de traitement de la dépendance aux opiacés (EUROPAD). Cette sommité en matière de traitements de substitution, dont la réputation dépasse de loin nos frontières, renforce et recoupe très largement les propos tenus par le Dr Luc Leclercq, un généraliste dont il vante la « compétence ». La recherche d’une « dose idéale » de méthadone, sans tabou sur la quantité à prescrire, est la bonne démarche, confirme-t-il. Mais en matière de prescription de méthadone, « il y a parfois de fausses prudences qui sont l’expression de vraies ignorances » et des gens qui « donnent parfois l’impression d’utiliser ce produit pour vendre leur camelote psychanalytique ». 

 

Sophie Lacroix, la coordinatrice d’Alto, un réseau de 600 médecins généralistes en Communauté française qui prennent en charge des usagers de drogue, est, quant à elle, beaucoup moins en phase avec le Dr Leclercq : « C’est se fourvoyer que de focaliser le débat sur la dose en ne situant pas la toxicomanie dans un cadre plus global. La méthadone est un soutien médicamenteux à un accompagnement psycho-médico-social. » Et, dit-elle, « c’est toujours une plus-value que des psychologues et des psychiatres puissent apporter leur aide » aux toxicomanes qui prennent des produits de substitution… ». 

 

Le pharmacien Jean-Paul Brohé et le sociologue Yves Ledoux ont, quant à eux, mené des études sur la délivrance de méthadone pour le compte de l’Association des pharmaciens de Belgique. (1) Ils nous confirment que les chiffres cités par le Dr Leclercq sont exacts (dose moyenne de 47,2 mg/jour par patient en Belgique) et que ceux-ci n’ont guère évolué à la hausse depuis 2003. « Cette moyenne basse interpelle », disent-ils en chœur. L’un des deux auteurs de l’étude s’interrogeant : la méthadone n’est-elle pas de plus en plus utilisée à faible dose par des thérapeutes qui ont pour seule ambition de faire baisser la consommation d’héroïne de leur patient, plutôt que de les conduire vers un sevrage total ?

 

On trouvera un compte rendu intégral des entretiens en cliquant sur le lien suivant http://michelbouffioux.skynetblogs.be/post/6348711/methadone-12-et-161008. De même que des paroles de patients, comme celles de F., une infirmière qui prend 245 mg de méthadone par jour depuis plusieurs années. Cette femme a arrêté l’héroïne, mais pas son travail où elle devrait bientôt prendre du galon. « Mon seul problème, c’est que je transpire beaucoup. Aucun collègue ne se doute que je prends de la méthadone. Le Dr Leclercq m’a permis de retrouver un équilibre, une vie normale et le goût de l’avenir. »

 

(1) « Evaluation de la délivrance de méthadone en Belgique. Recherche-action sur le rôle du pharmacien d’officine, la mise en place d’un observatoire des cures substitutives et le suivi de patients », par Yves Ledoux, Association pharmaceutique belge, promoteur : Jean-Paul Brohée, rapport de fin de phase au 20/10/2003.

 

Un témoignage reçu 2 mois après la publication de cet article

Objet : DOCTEUR LUC LECLERCQ
Monsieur,

 
Je tiens à vous témoigner ma gratitude pour l'article que vous avez publié dans la revue Paris Match concernant le docteur Luc Leclercq.
 
Je suis "tombée" sur votre article tout à fait par hasard et je voudrais vous raconter ci-après l'impact qu'il a eu sur notre famille et sur mon fils Alexandre que s'est drogué pendant 7 ans.
 
Alexandre a pris sa première prise de drogue, grâce à un "gentil" camarade qui lui en a donné lors du réveillon du 1er janvier 2001, afin de "fêter" l'entrée dans le troisième millénaire !
 
Évidemment, le plongeon dans l'horreur ne s'est pas fait en un jour : certains savent gérer, mais pas mon fils. Une fois le pas franchi, la drogue se met en place insidieusement, jusqu'à ce que la vie devienne un cauchemar.  Alexandre était conscient du problème et voulait arrêter. Pas tout de suite, au début il avait l'illusion de pouvoir gérer la situation. Lorsque cela a commencé à devenir ingérable, il a fréquenté tous les endroits susceptibles de le sortir de là : des séjours à la Citadelle de Liège, des cures à Henri-Chapelle, des séjours à Bruxelles dans des centres variés et divers, des consultations chez des psychologues, des consultations d'aide aux toxicomanes...  à peu près toutes les adresses que nous avons pu trouver.  Aucun résultat, que des échecs après quelques jours de cure, et une reprise de sa consommation d'héroine de plus en plus importante. 
 
La mort rôde alors dans ma maison, je vois mon enfant dépérir, s'éloigner, tomber dans un gouffre. L'enfant fait place à un  monstre que seule la prise de drogue peut apaiser. Tous les jours il faut discuter, des discussions qui parfois durent des journées entières, il faut résister avant de donner l'argent qui servira à acheter cette "saloperie".  J'ai face à moi, un malade, et ne compte pour lui que l'argent qui lui permettra d'obtenir sa drogue. Il n'a plus de réflexion, de conscience, d'éducation... rien n'existe à part la drogue. 
 
Son problème devient le mien, je le vois dépérir, et j'ai l'impression que je dépéris avec lui.  Il faut vivre cela pour en mesurer toute l'horreur.  La  rage de lutter fait parfois place au désespoir qu'il me faut aussitôt chasser. Le plus dur est le sentiment d'impuissance, la constatation que la drogue est la plus forte, qu'il ne reste rien des moments heureux et qu'il n'y en aura plus jamais. J'ai le sentiment que tout est fichu, qu'il n'y a pas de solution, que cela cessera forcément un jour, mais que cela finira mal. La tristesse est là,  la peur aussi, je dois pourtant y croire, me rassurer, oui cela va aller, on finira par trouver une solution.  La réalité est pourtant inquiétante : combien de temps un corps peut-il résister d'être ainsi intoxiqué ?  La maigreur, les dents qui commencent à tomber, des plaques sur la peau, cela sont bien des signes que le corps s'épuise. 
 
Les jours passent, le problème persiste. Malgré les épreuves et les déceptions, je garde l'espoir : je suis sûre au fond de moi que forcément quelque chose doit arriver...
 
...et je lis votre article. 
 
J'en parle à mon fils et adresse une lettre au docteur Leclercq. Je lui dis que j'ai été très intéressé par votre article et lui demande s'il connaît un médecin sur Liège qui procède comme lui.  Il me téléphone le jour même où il a reçu ma lettre, et me donne rendez-vous chez lui pour le lendemain.  Cela s'est passé il y a plus d'un mois.  Alexandre a reçu une prescription méthadone, au dosage supérieur à ce que l'on lui avait prescrit lors de ses précédentes cures à échec. Il n'a plus aucune envie de se droguer !  C'est miraculeux : il est sorti de sa chambre (il faudrait dire son squat !) où il dormait toute la journée,  d'où il ne sortait que pour aller chercher sa drogue.
 
Depuis un mois, il se lève le matin en même temps que le reste de la famille, se lave, se soigne et a changé d'apparence. Il a grossi, fait des projets d'avenir et redécouvre la joie de vivre. 
 
Il a eu 24 ans la semaine dernière.
Bien que nous soyons en décembre, tous les jours il me dit : regarde maman, comme il fait beau aujourd'hui, quel beau soleil il y a !! -oui Alexandre, mais je te signale qu'il neige, -oui maman, mais regarde le ciel, il y a du soleil tout de même...
 
Je voulais partager ma joie avec vous et vous remercier, car sans votre article nous n'aurions peut-être jamais rencontré le docteur Leclercq. 
 
Je vous donnerai des nouvelles d'Alexandre.
Mille mercis.
Salutations,
 
Hélène R.

20:01 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : drogue, justice, leclercq, methadone, heroine |  Facebook |

20/05/2009

Affaire Marc Coller (280908 et 021008)

Enquête évoquée sur le plateau de l’Info Confidentielle Paris Match sur RTL/TVI, le 28 septembre 2008 et publiée dans l’hebdomadaire Paris Match (Belgique), le 02 octobre 2008

 

Le testament d’un ex-employé communal en colère

A Molenbeek, une fausse carte d’identité pour étranger était vendue quelques milliers d’euros…

 

« J’ai été la victime d’une enquête expéditive de la police de la zone Bruxelles-Ouest. Les vrais coupables travaillent encore au sein de l’administration communale. » Marc Coller se confie pour la première fois. Jusqu’il y a peu, cet administratif travaillait au Bureau des étrangers de la commune de Molenbeek, où il était considéré comme un employé modèle. Désormais, c’est un homme en colère. Indigné d’avoir croupi 119 jours en prison et plus encore d’avoir été licencié sans bénéficier de la présomption d’innocence. Révélations sur un trafic de fausses cartes d’identité pour étrangers qui, depuis dix mois, fait l’objet d’une instruction très discrète menée par la juge bruxelloise Geneviève Tassin.  

 

Le mardi 13 novembre 2007, la vie professionnelle de Marc Coller s’est écroulée en quelques heures. Agé de 45 ans, ce père de famille qui élève seul ses deux enfants était arrêté par des policiers, inculpé par une juge d’instruction, jeté en prison et licencié sur-le-champ pour faute grave. Sinistre total. Pourtant, jusque-là, cet employé communal avait été qualifié d’« exemplaire » et son chef de service, le « directeur de la démographie » Richard V., était particulièrement content de ses prestations. De nombreux rapports d’évaluation consultés par Paris Match en témoignent : « Très bonne connaissance de la matière traitée jusque dans ses moindres détails », « Travail soigné, fait très peu d’erreurs et sait les rectifier », « Comprend très bien les objectifs de sa fonction et exploite bien son expérience professionnelle pour aboutir dans l’exécution de ses tâches », « Porte un grand intérêt à son travail », « Manifeste son souci du service du public »…

 

Désormais, le temps des louanges est très éloigné. Depuis ce fameux mardi 13 novembre 2007, rien n’est plus pareil pour cet homme blessé : « On a bousillé ma vie. J’ai tout perdu sur le plan professionnel, mais personne ne m’empêchera de me battre pour retrouver mon honneur ! On m’a mis en prison pendant plusieurs mois alors que je suis innocent. Et les coupables n’ont pas encore eu le moindre compte à rendre à la justice. J’ai eu accès au dossier. La Police fédérale dispose d’assez d’éléments pour interpeller certaines personnes. Je me demande ce qui bloque. Cela a trop duré. On m’a fait croupir dans une cellule surpeuplée avec des durs aux casiers judiciaires bien remplis. Je devrais dire merci et amen ? Pas question ! »

 

Paris Match Belgique. Quel souvenir gardez-vous du jour de votre arrestation ?

Marc Coller. Ce matin-là, je suis arrivé à la Maison communale vers 7 heures. J’arrivais toujours le premier et c’est pour cela que j’avais les clés du coffre-fort où se trouvent l’argent, les cachets et les documents officiels. A 9 heures, je devais passer un examen au Selor, le Bureau de sélection de l’Administration fédérale. Avant de quitter la Maison communale, un collègue m’a demandé de laisser les clés du coffre car mon chef de service, Richard V., en avait « besoin ». C’est clair : ce dernier savait déjà que j’allais être arrêté. Des policiers de Molenbeek – pardon, de la zone Bruxelles-Ouest – m’attendaient devant l’entrée du Selor. Etait-ce plus discret de m’interpeller là que sur mon lieu de travail ? Ils m’ont conduit jusqu’à leurs bureaux où j’ai dû immédiatement vider mes poches. Et puis, j’ai eu droit à une séance photo. Comme dans les films ! A 12 h 45, un inspecteur me posait enfin une première question, assez vague : « Avez-vous une idée du pourquoi de votre interpellation ? » J’ai répondu : « ça doit avoir un rapport avec les rumeurs autour du dossier Jouad K. »

 

Jouad K.  ?

C’est le nom d’un ressortissant marocain. Le 1er octobre 2007, il avait pu obtenir un CIRE (*) en s’adressant à notre service. Quelques jours plus tard, j’avais reçu l’ordre de retrouver le « dossier papier » contenant les autorisations administratives et policières qui avaient justifié la création de la carte de Jouad K. Mais ce « dossier papier » était resté introuvable.

 

En quoi était-ce à votre problème ?

A l’instar de trois de mes collègues, mon job consistait à finaliser les CIRE. Je recevais les demandeurs au guichet. Ces derniers étaient convoqués par le bureau de mon supérieur hiérarchique, Richard V., lequel me procurait ce « dossier papier » comportant obligatoirement deux sésames : une lettre de l’Office des étrangers (Oe) accordant le droit de séjour au demandeur, et un rapport de la police locale établissant qu’il résidait bien dans la commune. Je devais introduire les données au registre national via mon ordinateur, leur faire signer leurs documents, signer moi-même leur carte, répertorier ces opérations dans les livres communaux et, enfin, leur délivrer les papiers.   

 

Le « dossier papier » de Jouad K. étant égaré, cela jetait un doute sur les conditions dans lesquelles ce monsieur avait reçu sa carte d’identité ?

A mon sens, il n’y avait pas péril en la demeure. La lettre de l’Oe pouvait être demandée en duplicata, le rapport de police aussi… Mais rapidement, une rumeur s’est mise à circuler. Le dossier Jouad K. avait été trafiqué et j’étais suspecté. Bien plus tard, en consultant le dossier répressif, j’ai compris que l’éclatement de cette affaire ne devait rien au hasard.

 

C'est-à-dire ?

Le 19 octobre 2007, une lettre de dénonciation était parvenue à l’Oe. N’hésitant pas à signer, un ressortissant étranger mettait en cause un trafic permettant à des personnes en séjour illégal de recevoir de faux CIRE à la commune de Molenbeek. S’il ne citait pas les noms des ripoux, le dénonciateur avançait des chiffres impressionnants : quelque 150 personnes auraient pu acheter de faux documents d’identité monnayés 30 000 euros l’unité. Ne disposant pas d’un tel bakchich, il avait décidé de tout balancer. L’accusateur désignait Jouad K. en temps que bénéficiaire du trafic. Il donnait son numéro de carte d’identité, sa date de naissance, son numéro national. C’est pour cela que l’Office des étrangers avait demandé à la commune de retrouver le fameux « dossier papier ».

 

Qui pouvait être suspecté ?

Dix-sept personnes travaillaient dans le service « démographie », qui est concerné par les fraudes. En outre, trois membres du service « population » étaient techniquement en mesure de commettre ces délits. Mais je ne veux pas jeter la suspicion sur tout le monde. Après avoir lu le dossier, j’ai fait des recoupements. A mon sens, trois ou quatre personnes sont impliquées au sein de la Commune. La Police fédérale sait de qui je parle et pourquoi. Je me demande ce qu’on attend pour interpeller ces suspects.

 

La Police fédérale ? N’aviez-vous pas été arrêté par la police locale ?

Oui, mais au bout d’une centaine de jours, les policiers de la zone Bruxelles-Ouest ont demandé à être déchargés du dossier. Je ne m’en plains pas. Ils avaient fait une enquête expéditive. Sous influence. Pour eux, j’étais le coupable idéal. Faut dire que je suis une des rares personnes qui, à la commune, n’a pas été engagée parce que quelqu’un de sa famille connait untel ou untel. J’étais le fusible tout indiqué. Avec ma mise à l’écart, les autorités locales pouvaient donner une réponse de façade si cette affaire délicate éclatait dans les médias : « Le présumé coupable a été arrêté et licencié. Tout est sous contrôle »…

 

De là à parler d’une enquête « sous influence »…

Le jour de mon arrestation, dans les bureaux de la police locale, je n’ai retrouvé que quatre de mes collègues alors que près de vingt personnes étaient susceptibles d’avoir commis les falsifications. L’un des collègues qui se trouvaient là avait signé une fausse carte : il a expliqué que son paraphe avait été imité et il a été relâché aussitôt. Sans inculpation. Moi, avec mon costume taillé d’avance, on ne m’a laissé aucune chance.

 

Et vous connaissez le nom du « tailleur » ?

Il pourrait s’agir de mon chef de service. Il m’avait déjà fait une réputation négative avant mon interrogatoire. En tous cas, il m’a semblé que les enquêteurs avaient des questions toutes faites. Ils les lisaient mécaniquement sans les comprendre. Ces policiers ne connaissaient rien au droit des étrangers, mais cela ne les empêchait pas d’être péremptoires. (NDLR : il nous a été confirmé à bonne source qu’aujourd’hui encore, l’enquête avance difficilement en raison de sa très grande complexité.) Dans le PV qui devait ensuite être lu par le magistrat qui déciderait de ma détention, ils présentaient comme établies des informations qui ne l’étaient pas et qui, d’ailleurs, ne le seront jamais. Par exemple, que j’aurais participé à la création d’une demi-douzaine de fausses cartes.

 

Pardon ?

Je le répète : mes réponses importaient peu. Ils m’avaient saisis 4 500 euros en liquide. Cet argent, c’était une partie de l’acompte pour le rachat d’un immeuble familial. Mais, dans leur esprit, ils avaient trouvé la montre en or. La messe était dite : il leur fallait un coupable et c’était moi. Le premier interrogatoire a duré 1 heure et 25 minutes. Ensuite, sur avis du Parquet, j’ai été déféré chez la juge d’instruction. Elle m’a reçu quelques minutes. Et voilà… A 20 h 30, je commençais mon séjour à Forest. Détenu sous les liens d’un mandat d’arrêt « comme auteur ou coauteur de traite des êtres humains par un officier ou un fonctionnaire dans l’exercice de ses fonctions et faux en informatique… » Ensuite, j’étais licencié. La police locale m’a encore interrogé pendant 29 minutes quelques jours plus tard, et puis je suis resté derrière les barreaux jusqu’à la mi-mars. 119 jours.

 

Un employé communal en prison parce qu’il délivrait des fausses cartes d’identité, cela a dû faire du bruit.

Pas du tout. Pas un mot dans la presse… L’info n’a filtré que trois mois plus tard, alors que l’enquête venait de changer de mains. Une radio et La DH-Les Sports annonçaient qu’une affaire de fausses cartes d’identité pour étrangers avait éclaté à Molenbeek et qu’un inculpé était déjà sous les verrous. Mon nom était cité. Le méchant avait été arrêté. Fin de l’histoire.

 

Où en est l’affaire aujourd’hui ?

J’ai été libéré le 12 mars 2008 suite à une ordonnance de mainlevée du magistrat instructeur… cinq jours à peine après mon premier interrogatoire par les policiers fédéraux. Ces enquêteurs-là ont pris le temps de m’entendre longuement. J’ai éprouvé le sentiment réconfortant d’avoir rencontré des professionnels. Impartiaux et méticuleux.

 

Mais qu’a établi l’enquête ?

Au moment de ma libération, neuf dossiers de fausses cartes avaient été mis à jour par mon chef de service Richard V., qui les a transmis à la justice. En ce qui me concerne, j’ai fait l’encodage des données relatives à deux cartes sur mon ordinateur à la Commune et je les ai délivrées. J’ai aussi fait deux corrections dans des dossiers litigieux qui avaient été mal encodés par des collègues.

 

Vous êtes donc coupable.  

Pas le moins du monde. J’ai fait les deux corrections en toute transparence. Derrière mon guichet, sur le PC qui m’était attribué. Dans un cas, le possesseur d’une carte était venu me signaler une erreur de date de naissance. J’ai fait la modification et je lui ai rendu son document. Dans l’autre, j’ai modifié le « code nom » d’une personne qui s’était présentée au guichet. Par ailleurs, les deux cartes que j’ai faites entièrement l’ont été dans le respect de la loi. Sur base du « dossier papier » que j’avais reçu de mon chef de service. Veut-on me reprocher d’avoir exécuté une mission dictée par ma hiérarchie ? J’ai fait ces deux cartes sur base de documents qui me semblaient en ordre. Sans rien chercher à dissimuler. Depuis mon ordinateur et en utilisant mon login. J’ai signé ces cartes et reproduit mes initiales dans le système informatique avant de les donner à leur récipiendaire. Franchement, si j’étais un faussaire, je serais le plus mauvais du monde. Faire un tel faux depuis son ordinateur, c’est agir comme un voleur qui déposerait sa carte de visite sur le lieu de son forfait !

 

Vous avez fait ces deux cartes de bonne foi ?

J’ai été abusé. J’avais en permanence une soixantaine de « dossiers papier » sur mon bureau. J’en traitais quatre ou cinq par jour. J’en arrive à penser qu’on m’a glissé deux dossiers pourris dans la pile. Des dossiers contenant une fausse lettre de l’Oe et/ou un faux rapport de police. Je n’étais pas sensé passer les « dossiers papier » à la loupe puisqu’ils venaient directement du bureau de mon chef…

 

Il suffirait de retrouver ces « dossiers papiers » pour voir s’ils contenaient vraiment des faux…

Malheureusement, on ne les a pas retrouvés dans les archives, qui sont conservées dans le bureau de mon chef de service.

 

Et s’il n’y avait jamais eu de « dossiers papier » ? Si vous aviez fait ces deux cartes comme cela…

Sur mon ordinateur ? Si j’étais suicidaire, il aurait été plus simple d’accrocher une cloche à mon cou pour courir dans la Maison communale en criant « je suis un faussaire » !

 

Que savez-vous des autres fausses cartes trouvées à ce jour ?

Sept d’entre elles ont été collectées et encodées à partir d’un ordinateur de la Maison communale qui était accessible à une vingtaine de personnes.

 

Vous dites ?

Oui. Il y avait une faille en termes de sécurité. Un PC, le « 766 » ou « PC d’accueil », avait un login connu de tous. Et donc une vingtaine de personnes avaient la « capacité » d’y réaliser les opérations de collecte et d’encodage de données relatives à l’établissement des documents d’identité…

 

On aurait trouvé trois fois votre code d’accès dans cet ordinateur en relation avec des encodages de cartes litigieuses…

Là, c’est le sommet : non content de faire de fausses cartes via mon ordinateur en les signant, je me serais identifié sur un ordinateur ne nécessitant pas l’utilisation de mon login pour marquer à tout prix mon passage… Ce n’est plus un faussaire maladroit, c’est carrément un faussaire maso !

 

Quelqu’un connaissait votre mot de passe ?

Deux personnes au moins (NDLR : il cite deux noms). C’était le prénom de mon amie. Cela dit, ces fameuses « preuves » que mon mot de passe aurait été utilisé dans l’ordinateur d’accueil ne sont pas dans le dossier répressif. Il y a eu une déclaration en ce sens d’un employé communal et puis le « 766 » a été changé de place et, paraît-il, vidé.

 

Si ce n’est pas vous le faussaire, c’est qui ?

En lisant le dossier, j’ai fait des recoupements. J’en ai parlé aux enquêteurs. Plusieurs encodages litigieux ont été faits lentement, avec des erreurs de débutant. J’ai désigné la personne qui travaillait le plus souvent sur l’ordinateur d’accueil. Il s’agit de D., une personne qui est toujours fourrée avec les sœurs A., des fonctionnaires faisant partie de la famille d’un conseiller communal. C’est d’ailleurs l’une des sœurs A. qui a réalisé la « collecte » pour la première des fausses cartes. Elle a déclaré à la police qu’elle l’avait fait sur ordre de Richard V. et sur base d’un « dossier papier »… qui a disparu.

 

Exactement comme pour vous ?

Sauf que dans mon cas, cela m’a valu quatre mois de prison et que dans le sien, la police locale lui a dit : « C’est bon comme cela. » Après l’éclatement de l’affaire, l’une des sœurs A. a été changée de service.

 

Et les bénéficiaires des fausses cartes, qu’ont-ils déclaré ?

Tous ou presque ont été très vite rapatriés au Maroc, après n’avoir rien révélé. Mais il y a tout de même le témoignage édifiant d’une bénéficiaire qui a expliqué s’être rendue avec son oncle devant la Maison communale, où l’attendaient trois personnes : deux Marocains et un Belge. Un coup de téléphone a été donné à quelqu’un à l’intérieur. Elle est montée. Arrivée au guichet, quelqu’un a pris un dossier. D’après sa description des lieux, c’était le bureau de D., le collègue dont je parlais déjà tout à l’heure. Elle signé deux papiers et elle a reçu sa carte. Sa famille s’est acquittée d’une somme de 17 000 euros donnée de la main à la main dans la rue.

 

Vous auriez pu vous trouver à la place de D., dans son bureau…

Ouais… sauf que cette dame a reconnu formellement D. sur photo comme étant la personne qui lui a donné sa fausse carte. Ma photo a aussi été montrée, mais elle a déclaré ne m’avoir jamais vu.

 

Qu’attend-on pour interpeller D. ?

Je crois que la Police fédérale veut remonter à la tête du trafic, mais pendant qu’ils « remontent », moi je m’enfonce. Quatre mois de prison, le chômage et quoi ? Je veux récupérer mon honneur et l’un des chemins pour y arriver, c’est que la justice s’en prenne enfin aux vrais coupables.

 

Vaut-il mieux être présumé pédophile ou présumé faussaire ?

 

« J’aurais souhaité que mon employeur respecte la présomption d’innocence en ne me virant pas sur-le-champ. La commune aurait pu se contenter de me suspendre ou de me donner une autre fonction en attendant l’issue judiciaire. J’étais prêt à faire n’importe quel boulot », déplore Marc Coller. Et de s’indigner : « J’ai voulu en parler avec le bourgmestre, mais il n’a jamais voulu me recevoir. Dans le même temps, un ouvrier communal qui, en juin dernier, a été condamné à cinq ans par le Tribunal correctionnel de Bruxelles dans une sombre affaire de pédophilie, a pu conserver son emploi…

Alphonse R. est en effet considéré comme “ présumé innocent ” par le Collège en attendant le verdict de la Cour d’appel. Pourquoi me traite-t-on plus durement qu’une personne déjà reconnue coupable une première fois d’avoir donné son gosse en “ location ” à un voisin pervers ? Pourquoi certains cris d’innocence sont-ils mieux entendus que d’autres ? ».

 

Renseignements pris auprès des autorités judiciaires bruxelloises, Alphonse R. a bel et bien été condamné, le 10 juin 2008, à cinq ans d’emprisonnement dont trois ans fermes, en temps que coauteur d’un viol sur un mineur d’âge, avec la circonstance aggravante qu’il avait autorité sur la victime. Plus précisément, R. aurait livré son fils à un voisin pédophile en échange de menus avantages. Son arrestation immédiate n’a pas été ordonnée par le Tribunal correctionnel. Le 23 juin 2008, Alphonse R. a fait appel et l’affaire sera une nouvelle fois jugée à Bruxelles, vraisemblablement en 2009. Nous avons pu parler avec le présumé pédophile : « A mon travail, ils savent que cette histoire n’est pas vraie. J’ai eu un très bon soutien de mes collègues, de mes supérieurs. Même du bourgmestre qui sait très bien que je n’ai fait pas fait cela. Je n’ai jamais perdu mon emploi. »

 

Alphonse R. explique aussi qu’après avoir fait deux mois de préventive dans cette affaire, il est passé devant le Collège : « Ils ont accepté ma reprise du travail et ils m’ont remboursé les deux mois de salaire que j’avais perdu pendant que j’étais en prison. »  Responsable de la 3e division Ateliers à la commune de Molenbeek et président du PS local, Julien Delathouwer confirme que cet ouvrier a été maintenu en place : « Tant qu’il n’y a pas de condamnation définitive, il est présumé innocent. » Alors, deux poids, deux mesures ? « Non », affirme cet interlocuteur : « Primo, les faits éventuellement commis par Alphonse R. concernent sa sphère privée, alors que Marc Coller a été mis en cause pour des fautes commises dans l’exercice de ses fonctions. Secundo, le balayeur R. est nommé, tandis que M. Coller était contractuel. »

 

Philippe Moureaux, le bourgmestre de Molenbeek, utilise exactement les mêmes arguments. Et d’ajouter : « En lisant le rapport accablant du supérieur hiérarchique de M. Coller (NDLR : Richard V.) mais aussi celui de la police, je n’avais pas d’autre choix que de porter ce dossier au Collège, où il a été décidé à l’unanimité du licenciement. C’était d’autant plus nécessaire que ce dossier touche à un secteur très sensible dans une commune comme Molenbeek. Si M. Coller devait être innocenté, on pourrait réexaminer la situation, mais ce ne serait de toute manière pas pour travailler dans le même service. » Quand à la présomption d’innocence, M. Moureaux estime que « si la commune avait gardé M. Coller en place, même dans une autre fonction, elle aurait eu droit à une autre critique de la presse. Celle d’avoir gardé quelqu’un suspecté de fraudes graves. » Cette critique-là n’aurait, en tous les cas, pas trouvé écho dans les pages de Paris Match…    

 

Plus d'informations encore : http://michelbouffioux.skynetblogs.be/post/6306276/affaire-coller-2809-et-021008

11:41 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : marc coller, faux papiers, fausses cartes d identite |  Facebook |

07/04/2009

Internat de Forest (0709 et 110908)

Enquête évoquée le dimanche 7 septembre 2008 sur le plateau de « L’Info Confidentielle Paris-Match/RTL-TVI » et publiée dans l’hebdomadaire Paris Match, ce 11 septembre 2008

 

Elle campe dans un local insalubre

L’administratrice faisant fonction de l’Internat autonome de la Communauté française de Forest témoigne de conditions de travail inacceptables

 

Victimes de promesses audacieuses d’un cabinet ministériel et d’un imbroglio administratif, Muriel Libert attend depuis presque deux ans que la Communauté française lui fournisse le logement de fonction auquel elle a droit ou, à défaut, une indemnité compensatoire. En désespoir de cause, depuis plusieurs mois maintenant, l’administratrice sans domicile fixe s’est mise à « camper » dans des locaux insalubres sur son lieu de travail, l’Internat autonome de la Communauté française.

 

Ex-sportive de haut niveau, Muriel Libert a incontestablement la pêche. Et quand on la rencontre dans son bureau un peu kitsch, rue de Bourgogne à Forest, on comprend vite que cette femme sait ce qu’elle veut. Pas facile d’en placer une quand elle témoigne ! Faut dire qu’à sa place, on serait aussi quelque peu électrisé. En cause, les très nombreuses embûches qui se sont présentées sur sa route depuis qu’elle gère l’Internat autonome de la Communauté française (IACF).

 

Madame l’administratrice raconte : « J’ai fait un premier passage éclair dans cet établissement au printemps 2005. Deux mois. Je remplaçais Mme Léona B., l’administratrice faisant fonction de l’époque. Cette dame était elle-même le substitut de Mme Sophie M., l’administratrice en titre de l’IACFqui, depuis le 1er septembre 2003, avait entamé un « congé pour mission » (N.d.l.r. : encore en cours) au sein de l’Administration générale de la Communauté française. A Forest, j’ai découvert un vieux paquebot fatigué qui prenait l’eau de toutes parts : le nombre de résidents était dramatiquement bas, la qualité de certains membres du personnel laissait à désirer, la démotivation était omniprésente, et l’état de nombreux locaux était désastreux. Il faisait sale : les rideaux qui pendaient aux fenêtres des chambres n’avaient pas été lavés depuis 1998 ! Et puis, surtout, les comptes de l’internat ne tombaient pas juste, ce qui n’augurait rien de bon pour l’avenir. Malgré ces handicaps, l’endroit me plaisait. Relancer les machines de ce navire en perdition me semblait être un beau défi à relever. »

 

Fin novembre 2006, c’est donc avec beaucoup d’enthousiasme que Muriel Libert apprend qu’elle est une nouvelle fois désignée pour pallier un autre congé de maladie de Léona B. : « Je ne savais pas combien de temps ce remplacement durerait. Etant domiciliée du côté de Perwez, je faisais les allers-retours. Deux fois par jour quand un pépin se produisait à l’internat. Par exemple, un sabotage ou un vol pendant la nuit… ». De fait, le dossier que nous communique Mme Libert contient de nombreuses  plaintes à la police de Forest pour des dégradations diverses portées aux locaux de l’internat.

 

« Depuis que j’ai pris cette fonction », affirme-t-elle, « les intimidations se sont succédées. Le dernier événement en date étant une mise à sac de ma voiture, qui était garée dans le parking fermé de l’internat. On a aussi saboté le tableau électrique de l’internat, les connections internet, le téléphone. Un soir, on m’a poursuivi dans un couloir, un autre soir quelqu’un a foré dans la serrure de la porte de l’étude dans laquelle je logeais. Je me suis enfuie en sautant par une fenêtre. Parfois, il y a aussi des types bizarres qui circulent dans la cour… » Un vrai film d’épouvante ! Qui voudrait la peau de l’administratrice ? « J’ai bien ma petite idée et j’en ai parlé à la police. Je crois qu’on veut mettre mes nerfs à l’épreuve. On veut me faire péter les plombs, me donner envie de partir d’ici », se contente-t-elle de répondre, énigmatique… Renseignement pris à bonne source, Mme Libert a désigné deux suspects à la police : Sophie M., l’administratrice en « congé », et un membre du personnel de l’internat.

 

Sophie M. s’inscrit en faux contre de ces allégations mais, selon son syndicat, elle ne peut nous faire valoir ses arguments de vive voix ! Le cabinet de Marie-Dominique Simonet (cdH), qui exerce la tutelle sur l’internat, nous a pourtant indiqué qu’il ne voyait aucun inconvénient à ce que cette dame – à l’instar de Mme Libert – puisse s’exprimer publiquement… « Certes, mais c’est Jean-Pierre Hubin, l’administrateur général de la Communauté française, où Mme M. est en mission pour l’instant, qui s’y oppose », nous dit le président du SLFP (Syndicat libre de la Fonction Publique), Yves Delbeck. Et d’ajouter que « dans cette affaire, c’est plutôt Sophie M. qui se sent agressée par Mme Libert. Chaque fois qu’il y a un problème à l’internat, notre affiliée est montrée du doigt par l’administratrice faisant fonction. C’est une forme de harcèlement ! ».

 

Impossible pour Paris Match de trancher quand à l’origine des dégradations constatées régulièrement à l’Internat de Forest. On laissera la justice faire son travail. Le seul constat à notre portée étant que Muriel Libert et Sophie M. ont, en tous cas, un gros différend qui pourrait être de nature à ce qu’elles se crêpent le chignon : le logement de fonction de l’Internat.

 

Tout le monde a raison

 

« Pour  relancer l’activité de l’IACF, Muriel Libert a dû travailler de très longues journées. Au bout d’un certain temps, continuer à loger en province devenait extrêmement pénible en regard de sa tâche d’administratrice, qui nécessite une présence quasi permanente sur son lieu de travail. Alors, elle a  demandé ce qui lui était dû légalement : un logement de fonction », explique la syndicaliste Valérie De Nayer (C.g.s.p.-Enseignement), qui épaule l’administratrice sans domicile fixe depuis des mois. Muriel Libert complète : « Petit à petit, ma situation est devenue moins provisoire. Léona B., la dame qui m’avait précédée au poste d’administratrice faisant fonction, a été l’objet d’une enquête pour mauvaise gestion. En juillet 2007, la ministre Simonet a mis fin à sa désignation. A partir de là, je devenais véritablement l’administratrice faisant fonction. Obtenant de bons résultats (retour des inscriptions, obtention de subsides pour rénover des locaux, conventions avec l’A.d.e.p.s., des ambassades étrangères…), je voulais m’investir plus encore. L’intérêt du service commandait que je sois présente sur place le plus souvent possible, la disponibilité étant essentielle pour une administratrice d’internat. C’est aussi ce contexte qui contribué à ce que je demande à la Communauté française de m’octroyer le logement normalement lié à ma fonction. »

 

Un arrêté royal du 26 février 1965 prévoit, en effet, que les administrateurs d’internat font partie des agents de l’Etat « astreints à occuper des logements déterminés parce que leurs fonctions réclament leur présence permanente sur les lieux du travail ». En d’autres termes, la Communauté française est tenue de mettre à la disposition de ces agents un logement sur les lieux du travail (art. 2 de l’Arrêté) ; si ce n’est pas possible, « il met à leur disposition une habitation située dans un rayon de 2 km des lieux du travail » (art. 3). En outre, la Communauté française fournit le gaz, le chauffage et l’électricité dans ces logements de fonction.

 

Sur le site de l’IACF de Forest, un tel logement de fonction existe mais il est occupé depuis plus de vingt ans par l’administratrice en titre, Sophie M. Et pour elle, pas question de le quitter ! Notre enquête confirme que Sophie M. n’exerce plus réellement la fonction de gestionnaire de l’internat depuis 2003, car elle est « en congé pour mission sous la responsabilité fonctionnelle de l’administrateur général de la Communauté française », où elle est active dans le domaine de l’Education relative à l’environnement. Sur le site www.enseignement.be, on peut lire que les écoles qui veulent se mettre en rapport avec Sophie M. – par exemple pour l’organisation de classes de dépaysement – doivent écrire au n°107 de l’avenue Victor Rousseau à Forest. Cette adresse est aussi celle du logement de fonction de l’Internat… qui est donc aussi officiellement son lieu de travail.

 

Qui a droit au logement de fonction de l’IACF ? Muriel Libert ou Sophie M. ?  La ministre de l’Enseignement supérieur a d’abord pris clairement le parti de Mme Libert. «  Camper de la sorte dans des locaux sommairement aménagés, ce n’est pas une situation correcte. C’est pourquoi, en août dernier, on a enjoint à Sophie M. de libérer le logement de fonction dans les quatre mois », confirme Michel Weber, le chef de cabinet de Marie-Dominique Simonet. Du point de vue du syndicat de Mme Libert, une telle décision était l’évidence : « Même si elle n’est pas l’administratrice en titre, c’est elle qui exerce effectivement la fonction, elle en a toutes les charges (horaires astreignants, nécessité de disponibilité). Elle doit donc aussi disposer des facilités liées à l’accomplissement de cette tâche. Il n’y a par contre aucune nécessité fonctionnelle à la présence de Sophie M. dans ce logement », estime Valérie De Nayer.

 

Cela dit, Sophie M. ne manque pas d’arguments. Certains ne sont pas pertinents du tout : « Quand on lui a signifié notre intention de la voir quitter le logement, on a reçu des interventions de toutes parts. Anciens directeurs généraux, hommes politiques de différents partis », affirme Michel Weber. Un étalage relationnel pourtant bien inutile, car les arguments juridiques qu’ont développé les avocats de l’administratrice en titre semblent largement suffire à lui garantir la conservation de son logement de fonction. Outre le fait qu’il s’agit de l’adresse officielle d’où elle exerce sa mission actuelle, les avocats de Sophie M. ont fait remarquer au cabinet Simonet que leur cliente pourrait redevenir à tout moment, selon son souhait, l’administratrice effective de l’IACF. « En plus, du temps du ministre Hazette (MR), quand Sophie M. a été nommée pour sa mission, la question du logement n’a pas du tout été posée… C’est tout à fait injuste de la mettre maintenant sur le tapis », déclare le président du SLFP, qui nous annonce au passage que Sophie M. compte bien reprendre sa place après 2009… Alors qu’elle aura pratiquement atteint l’âge de la pension.

 

Sophie M. dispose encore d’un autre argument juridique béton : l’article de l’arrêté royal de 1965 qui prévoit les cas de figure où un administrateur d’internat peut se voir priver de son logement de fonction n’a pas pris en compte son cas de figure : le « congé pour mission ». Une faille juridique qui revient à conclure que la personne qui a le plus besoin du logement convoité – ici Mme Libert – en est réglementairement privée… Mais c’est la loi et, dans un Etat de droit, la loi doit être respectée. Ou alors, elle doit être modifiée.

 

« Plan B » ou « plan C » ?

 

Le problème, pour Mme Libert, c’est qu’on lui a fait miroiter pendant trop longtemps qu’elle disposerait pourtant bien du logement de Sophie M. On ? Le cabinet de la ministre Simonet. De bonne foi ? Sans doute. Maladroitement ? Certainement. Différentes pièces écrites (courriers, e-mails) en possession de l’administratrice faisant fonction établissent à suffisance que des collaborateurs de la ministre Simonet lui ont explicitement indiqué qu’ils arriveraient à faire « évacuer » ledit logement… « Il était d’abord question de la fin novembre 2007… Dès juillet de l’année dernière, avec l’autorisation du cabinet et pour l’intérêt du service, j’ai donc déménagé vers l’internat. J’ai aménagé un dortoir dans une salle d’étude où il n’y avait même pas de sanitaires. Je l’ai quitté plus tard pour le local insalubre mais mieux sécurisé où je loge encore en ce moment.  J’étais persuadée que tout cela était du provisoire… Ensuite, on m’a dit qu’il faudrait attendre la fin décembre 2007. Et puis, il fallait que je patiente jusqu’à la période de carnaval 2008… Ces promesses m’encourageaient à rester dans mon campement... Mais aujourd’hui, je n’ai toujours pas de logement ! »

 

Terrain juridique mal débroussaillé ? Au bout de plusieurs mois d’attente et après des courriers bien argumentés des avocats de Sophie M., le cabinet de Marie-Dominique Simonet a, de toute évidence, renoncé à encore faire évacuer le logement de fonction. « L’affaire est sur le terrain juridique. Cela nous bloque », nous dit diplomatiquement le chef de cabinet de la ministre. Et c’est d’évidence un plan B qui est privilégié lorsque nous rencontrons Michel Weber : « Il y a plusieurs semaines déjà que Marie-Dominique Simonet a donné des instructions pour qu’une indemnité soit donnée à Mme Libert en compensation de l’absence de logement de fonction. Seulement, voilà : les administrations de l’Enseignement et de l’Infrastructure se sont renvoyées le dossier et on a perdu du temps. Dès la semaine prochaine, je remets cette demande sur la table et je vais œuvrer pour que l’indemnité soit rétroactive. »

 

« Nous sommes en septembre 2008. Je suis toujours dans mon campement et j’attends encore le premier franc d’indemnité », s’indigne Mme Libert. Et elle menace : « Cela a trop duré. Je suis épuisée. Si cela continue, je vais démissionner. Tant pis pour cet internat qui est en train de reprendre vie ! ». « Ce serait dommage qu’elle parte. Mme Libert fait du bon travail », réagit Michel Weber. Et de poursuivre, élogieux : «  Si elle campe sur place, c’est dans l’intérêt du service, car dans cet internat, il peut y avoir des tas de problèmes à régler dans l’urgence. En agissant ainsi, Mme Libert montre qu’elle a une belle conscience professionnelle ; elle vit des moments difficiles pour faire tourner son établissement. C’est pourquoi nous sommes déterminés à trouver une solution financière en attendant… ».

 

Une solution financière ? Il y a peut-être une autre piste. Nous signalons au chef de cabinet de Mme Simonet que notre enquête nous a amené à découvrir qu’un logement de fonction est toujours occupé par Léona B. alors que, légalement, elle n’y a plus droit. Cette dernière, alors qu’elle était administratrice f.f. à l’Internat autonome de Forest, avait reçu un logement de fonction dans l’internat de l’Athénée royal Victor Horta qui se trouve pratiquement en face. Etant donné que la ministre Simonet a mis fin à sa désignation en juillet 2007, Léona B. devait normalement quitter le logement de fonction et retrouver le poste où elle était nommée (économe à l’Athénée de Koekelberg). Elle n’a pas quitté le logement et, désormais la situation est encore plus cocasse… En effet, Mme Léona B. est retraitée depuis cet été 2008, mais elle est toujours dans son logement de fonction ! « Je ne le savais pas. L’internat de Horta est sous la tutelle du ministre Dupont », nous dit le chef de cabinet de Mme Simonet.

 

Et, de son côté, Tony Pelosato, le chef de cabinet du ministre Dupont, nous dit qu’il y a dû y avoir « un couac dans la circulation des informations » car, de fait, si Léona B. a perdu son mandat d’administratrice, elle n’a plus à être logée aux frais de la Communauté française ! C’est ainsi qu’apparaît un « plan C » que nous suggérons à nos interlocuteurs ministériels : l’appartement actuellement occupé de manière irrégulière pourrait-il se libérer au profit de Muriel Libert ? Les deux chefs de cabinet se concertent. Ils marquent leur accord. Mme Libert se déclare aussi satisfaite de cette solution. « Je voudrais tout de même voir ce que c’est mais de toute manière, il ne me faut pas le grand luxe. J’ai plus vraiment l’habitude » commente-t-elle avec un certain sens de l’humour. « Cette solution pourrait être acceptable pour notre affiliée. A condition qu’on ne la fasse pas à nouveau languir pendant des mois. Et si on l’indemnise pour les mois de galère qu’elle vient de vivre… C’est tout de même incroyable qu’on en soit là, seulement aujourd’hui… Cette solution se présentait déjà depuis près d’un an puisque Léona B a été démise en juillet 2007 ! », commente Valérie De Nayer.

Un dossier d’indemnisation est aussi en cours nous confirme-t-on tant chez Mme Simonet que chez M.Dupont…

 

Le bout du tunnel est peut-être très proche pour Mme Libert. Encore faudra-t-il aussi que les actes de vandalisme et de sabotage s’arrêtent à l’IACF. A cet égard, la CGSP-Enseignement par la bouche de Valérie De Nayer suggère « qu’il faudrait sérieusement songer à sécuriser le site dans l’intérêt de tous les travailleurs de l’internat ». Encore une évidence, comme le fait qu’il s’agit d’une affaire à suivre…

 

 

12:12 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (8) |  Facebook |

02/04/2009

Charles Lanthin (29/03 et 02/04/2009)

Enquête évoquée sur le plateau de « L’Info confidentielle Paris Match-RTL/TVI le 29 mars 2009 et dans l’hebdomadaire Paris Match, le 2 avril 2009.

 

Maisons de correction

Les derniers témoins

 

Ce dimanche, sur le plateau de « L’Info Confidentielle Paris Match », Charles Lanthin a évoqué un temps oublié qui est actuellement l’objet de recherches universitaires. Ce temps où la notion des droits de l’enfant était encore balbutiante en Belgique ; Ce temps où des orphelins de guerre ont parfois été placés avec d’autres compagnons d’infortune, des enfants délaissés, rejetés ou délinquants dans des « maisons de correction » où ils étaient maltraités. 

 

La suite dans l’hebdomadaire Paris Match du 2 avril 2009.

 

Investigations complémentaires à l’article publié dans Paris Match ce 2 avril 2009

 

A Wierde, près de Namur, nous avons retrouvé Willy, le frère de Charles. Pour diverses raisons familiales, ces deux hommes ne s’étaient plus vus depuis près de vingt ans et ils ne possédaient même plus leurs adresses respectives. N’empêche : leurs souvenirs se recoupent sur l’essentiel. Le départ précipité et traumatisant du domicile familial en 1945, les deux gendarmes, la camionnette qui roule vers Ciney, les mauvais traitements lors du séjour dans le château, le transfert à Saint-Jean de Dieu. « Je me vois en culotte courte, agenouillé dans la cour de cet établissement de Ciney. J’ai les bras levés vers le ciel et dans mes mains il y a deux briques. Il neige, j’ai froid et cela me fait mal », raconte notamment Willy. Lequel confirme encore l’étonnante histoire des retrouvailles de Charles avec sa mère à la Foire du Midi.

 

Dans les récits des deux frères, il y a aussi des divergences. Selon Willy, les deux évasions se sont passées du temps où les frères Lanthin se trouvaient à Saint-Jean de Dieu : « Dans mon souvenir, on s’est bien retrouvé chez une de nos tantes mais ma mère n’était pas là. Toutefois, je dois vous dire ma mémoire n’est plus ce qu’elle était. Peut-être est-ce Charles qui se souvient le mieux. Je vous confirme en tous les cas que ces années difficiles ont laissé des traces. On a appris à ne compter que sur nous-mêmes et dans cette attitude, je le comprends aujourd’hui, Il faut plus voir de la fragilité que de la force ».

 

Agée de 75 ans, Francine Lanthin, la grande sœur, vit toujours à Namur. Elle nous éclaire sur le déchirement de la famille en 1945 : « Non seulement, il y a eu l’histoire avec le soldat américain mais ma mère nous délaissait complètement. Mes frères et moi étions littéralement abandonnés et c’est ce qui explique notre placement en institution. J’avais 11 ans et j’ai très bien compris ce qui se passait. Plus petits, mes frères ont été fort déstabilisés. Par la suite, ils ont  toujours eu tendance à idéaliser leur maman et un prétendu bonheur familial perdu».

 

Par ailleurs, nous n’avons pas eu de mal à retrouver trace du passage des Lanthin à Saint-Jean de Dieu, même si l’orphelinat a fermé ses portes dans les années ’60 pour faire place à une maison d’hébergement pour jeunes en difficulté (Ndlr : on n’assimilera évidemment pas le travail qui se fait dans l’actuel « Institut d’éducation Saint Jean de Dieu » avec les pratiques contestables d’un autre temps). Anne Janssens, la secrétaire de l’établissement nous a confirmé, après vérification dans de vieux registres, que Charles et Willy y ont séjourné là entre le 15 juin 1946 et le 22 décembre 1951. 

 

En ce qui concerne la «prison pour enfants de Ciney », l’enquête s’avère plus compliquée.  « Dans mon souvenir, il s’agissait d’un château réquisitionné. Sans autre détail, j’ai le nom de Linciaux en tête », nous dit Charles. Et Willy Lanthin n’en sait pas plus.

 

Il y a bien eu un château de Linciaux à Ciney : « Il a disparu dans un incendie dans les années ’50 et c’est exact que des enfants y ont séjourné dans l’immédiate après-guerre », nous révèle Mme Le Hardy de Beaulieu à qui appartient cette propriété. Est-ce pour autant le lieu que nous cherchons ?

 

« Certainement pas », nous assure l’historien local, Jacques Descy : « La description donnée par vos témoins renvoie clairement à l’Institut Saint Antoine qui hébergeait des enfants du juge dans le château Piervenne à CineyEn juillet 1920, un certain Jean-Baptiste Cuvelier qui avait auparavant dirigé une école privée à Waterloo avait racheté le château à une communauté de Domicaines. Malgré son nom, il ne s’agissait de rien d’autre que d’une « maison de correction », un endroit qui faisait peur à tous les gosses de la région. II était fréquent que les parents menacent : « Si tu n’es pas obéissant, tu feras un séjour chez Cuvelier et cela te remettra les idées en place ».  Dans ce lieu étaient mélangés des résidents de toutes provenances : des orphelins, des enfants pauvres ou délaissés, des gosses un peu turbulents. Des enfants placés aussi par leurs propres parents. Il y régnait une discipline de fer. Les enfants ne pouvaient sortir qu’accompagnés de surveillants. La rumeur a parfois couru qu’ils étaient mal nourris, voire maltraités. L’institution a fermé en 1959. Pendant un temps, le château a encore été occupé par des membres de la famille Cuvelier et puis il a été détruit. Dans l’actuelle rue des Dominicaines à Ciney, c’est l’ « Espace Cuvelier » qui s’est érigé sur les ruines de l’ancien château ».

 

En compagnie de Charles Lanthin, nous nous rendons à Ciney, rue des Dominicaines où se trouve l’actuel « Espace Cuvelier » ; Il croit reconnaître le lieu où il dit avoir tellement souffert entre 1945 et 1946. « J’ai le sentiment que c’est ici mais je veux rester prudent. Comment le prouver ? ». Peut-être en retrouvant des descendants de la famille Cuvelier qui auraient conservé des archives, voire même des registres d’entrée et de sortie de Saint Antoine.

 

Cette enquête nous conduit alors à Floreffe où nous nous entretenons longuement avec Philippe Cuvelier, l’un des petit fils du fondateur de l’Institut  réputé être l’ « archiviste » de sa famille nombreuse : « J’ai moi-même enseigné à Saint Antoine pendant deux ans entre 1956 et 1958 », nous dit cet homme affable « C’est là aussi que je suis né et que j’ai grandi. Si les deux frères Lanthin ont séjourné sur place, j’ai du les croiser. Et quand j’entends les raisons de leur placement, à savoir une déchéance des droits parentaux, il me semble tout à fait probable que c’est bien à Saint Antoine qu’ils ont du être envoyés par le juge. Toutefois, il m’est impossible de le confirmer ou de l’infirmer de manière définitive. C’est malheureux mais plus personne ne dispose encore des fiches individuelles des enfants qui sont passés par le château Piervenne ».

 

Toutes les fiches ont disparu, sauf une. Philippe Cuvelier nous la commente. Elle concerne un certain Jules Brunin qui est entré à Saint Antoine le 9 février 1942. « Celle-là, on l’a conservée parce qu’elle avait une signification particulière. Dans un livre, Jules Brunin avait lui aussi lancé des accusations contre l’Institut Saint Antoine et mon père qui était cité dans cet ouvrage y avait répondu point par point dans un document manuscrit que nous avons conservé ».

 

Le livre dont parle notre hôte était intitulé : « L’enfer des gosses, dix ans dans les bagnes d’enfants ». En 1975, il s’est vendu à plus de 150.000 exemplaires et un film en a été tiré (« Les enfants de l’oubli »). A propos de Saint Antoine, Brunin écrivait notamment : « Maudit Ciney, toi qui fus le prélude de ma haine, de ma grande peine de gosse, de ma très grande colère aussi !».

 

Il décrivait une certaine hiérarchie entre les pensionnaires et, lui aussi, un réel climat de violence : « La classe supérieure est donnée par Mr. J… et cette classe est réservée à ceux dont les parents paient pension. Nous autres, les pauvres, sommes obligés de suivre indéfiniment les mêmes cours donnés par des gens ayant tout juste leur certificat d’études primaires, sans aucune compétence, et ne connaissant que la baguette et les sévices corporels ».

 

Le « Mr J… » ici cité n’était autre que Jean Cuvelier, le père de Philippe Cuvelier. Ce dernier s’insurge : « Mon père était un homme doux et dévoué. Je dirais presqu’un saint. Ce que Brunin a raconté sur Saint Antoine était largement exagéré et ce dont les frères Lanthin témoignent aujourd’hui est aussi très contestable. La séance de torture sur la règle dans la cour m’apparaît tout à fait invraisemblable, plutôt tirée d’un roman pour enfants. Le bras démis et remis en place dans la cour également car un médecin passait pratiquement tous les jours par l’Institut. En toute bonne foi, certains souvenirs d’enfance peuvent être en partie des reconstructions, des interprétations. Je suis en tous les cas ouvert à la discussion avec ces frères qui disent avoir souffert, même si je m’étonne de leurs témoignages ».

 

Charles, lui, n’a cure de ces démentis. Pour lui, le récit de sa vie ne souffre contestation. Et sa prochaine quête le conduira aux archives de l’Etat où repose un dossier judiciaire qui devrait lui permettre de savoir avec certitude si la « prison de Ciney » était bien « l’Institut Saint Antoine ». Un dossier qui devrait aussi lui donner les clés pour comprendre ce « kidnapping » qui a bouleversé sa vie en 1945.