28/09/2007

Affaire Marc et Corine (16 et 21/09/07)

Quinze ans après l’assassinat de sa sœur, Cathy Malmendier (23 ans) parle pour  la première fois du drame qui a bouleversé sa vie. C’était sur le plateau de l’Info Confidentielle-Match sur RTL/TVI, le 16 septembre 2007 et le 21 septembre 2007 dans «La Libre Match»

 

«Muselle ne devrait jamais sortir de prison »

 

Condamné à la prison à perpétuité en décembre1996, Thierry Muselle est entré dans les conditions légales pour obtenir une libération conditionnelle. Entre le 10 et le 18 juillet 1992, avec son complice Thierry Bourgard, ce prédateur avait semé la terreur dans le Sud du pays : multiples agressions d’une extrême violence, vols, viols. Trois meurtres aussi. Celui de Lucien Schmitz, un père de famille âgé de 36 ans ; ceux de Marc Kistermann et Corine Malmendier, deux jeunes amoureux en excursion. Ils étaient âgés de 21 et 17 ans à peine. Il y a trois mois, lors d’une rencontre en prison avec Jean-Pierre Malmendier, le père de Corine, Thierry Muselle a avoué ce qu’il niait depuis quinze ans : oui, il a bien tué la jeune femme. L’homme regrette ses méfaits et se dit prêt à recommencer une nouvelle vie… Qu’en pense Cathy, la sœur de Corine ?

 

Vous n’aviez que 8 ans quand votre sœur a été sauvagement séquestrée, violée, puis assassinée par le duo Muselle-Bourgard. A l’époque, vous n’avez sans doute pas perçu toute l’horreur des faits…

 

C’est vrai, il y a des mots qu’on ne vous dit pas quand vous avez 8 ans ; des mots que l’on ne comprend pas aussi. Il y a des actes si horribles qu’on n’imagine même pas qu’ils puissent être commis par des êtres humains. La souffrance qui a dû être celle de Corine, je ne l’ai appréhendée que plus tard, pour autant que ce soit possible. Par contre, sa disparition du jour au lendemain, j’en ai bien souffert. Immédiatement. Malgré mes 8 ans. Je m’en souviens comme si c’était hier. Je vois encore très distinctement ce matin de juillet 1992 où j’ai dit à ma maman que Corine n’était pas là. A l’époque, on dormait ensemble dans le même grand lit et, cette nuit-là, elle n’était pas rentrée. J’ai encore l’image de ma mère en pyjama dont les traits se décomposent à l’idée qu’il pouvait être arrivé quelque chose à ma sœur. Corine était une personne fort attentionnée et prévoyante. Elle pensait beaucoup au confort moral de ceux qu’elle aimait. Impossible qu’elle disparaisse sans prévenir. Maman a tout de suite pensé que quelque chose de grave avait dû arriver. Je l’ai très fort ressenti. A 8 ans, on comprend tout de même beaucoup de choses, sauf peut-être la mort. La disparition à tout jamais d’un être aimé, on ne s’imagine pas très bien ce que cela représente. Il m’a fallu du temps pour intégrer ce concept…

 

Dans votre univers d’enfant, Corine était quelqu’un d’important…

 

Quelqu’un d’essentiel. Elle avait neuf ans de plus que moi. Ce n’était pas qu’une sœur, il y avait aussi quelque chose de maternel dans son attitude. Ce sentiment protecteur, je le ressentais d’autant plus que mes parents travaillaient beaucoup. Corine était une ancre, un repère. Un élément solide dans un environnement qui se fragilisait déjà avant sa disparition. A cette époque, mes parents étaient en instance de divorce, leur séparation était déjà annoncée. Et puis, il y a eu Corine. Dans les premiers jours qui ont suivi sa disparition, on m’a mise à l’écart pour me protéger. J’ai été trimballée à droite et à gauche. Je me vois revenir à la maison… Ce n’était plus ma maison. Il y avait beaucoup de monde, des gens partout, la police. Mon frère aîné ne m’avait jamais semblé aussi froid. Tétanisé. En état de choc. De nous tous, il était la personne la plus proche de ma sœur. Mon père et ma mère m’attendaient dans le salon. Je vois encore leur tête, j’entends encore leurs mots. Ils m’ont dit : « Il est arrivé quelque chose de très grave ». Je n’ai pas compris. J’ai cru que ma sœur était à l’hôpital et qu’il fallait partir pour aller la voir. Et puis, mon père m’a dit : « Ils l’ont tuée ». Ce moment a bouleversé ma vie. Pour très longtemps, sans doute pour toujours.

 

De quelle manière ?

 

J’ai trop bien perçu que tout pouvait s’écrouler. Très vite. Le temps d’un souffle. Que tout était fragile. Cela a débouché sur un sentiment de peur permanente, sur des crises d’angoisse qu’aujourd’hui seulement – à 23 ans et après des visites chez un psy – je commence à mieux gérer. Pendant tout un temps aussi, j’ai voulu croire que Corine reviendrait. Même si j’avais assisté à son enterrement, je rêvais qu’elle réapparaissait… Bien sûr, elle n’est jamais revenue et, désormais, j’étais seule dans mon lit. Mes parents ne vivaient plus ensemble. Mon père s’est lancé dans un combat admirable, mais cela le prenait entièrement. Mon frère est parti vivre avec lui. Il n’était plus le même. Traumatisé, lui aussi, il s’était refermé comme une huître. Avec le temps, il a magnifiquement remonté la pente, réussissant sa vie de famille, sa carrière. C’est un exemple pour moi. Mais aujourd’hui encore, il ne veut pas parler de ce drame qui a bouleversé notre vie. Ma mère, bien sûr, était envahie par une souffrance indicible. Elle aurait pu être noyée dans cette douleur, mais elle n’a jamais baissé les bras. Bref, après la disparition de ma sœur, il ne restait que des ruines du bonheur passé. Il a fallu des années pour que l’on reprenne pied. Pendant l’adolescence, ce vécu m’a obsédé. Je dormais mal. C’est alors que j’ai découvert par moi-même la signification des mots que je ne comprenais pas quand j’étais petite : viol, séquestration, torture. Mort. Je me suis enfermée dans un monde très macabre, sombre et sans espoir. Je faisais des cauchemars : les visages de Muselle et Bourgard que j’avais vus dans les journaux, l’impression trop réelle d’être pourchassée, d’être une proie dans un bois. Pendant toute une période, quand je rentrais dans une pièce, je cherchais immédiatement par où il était possible de m’enfuir si nécessaire. Que pouvais-je prendre en main pour me défendre ?, etc. Aujourd’hui, cela va beaucoup mieux.

 

Et voilà que Muselle demande sa libération. Vous réagissez comment ?

 

Je voudrais d’abord m’inquiéter de la manière dont on a rapporté les propos de mon père sur cette question.

 

Il a dit qu’il était « favorable » à cette libération conditionnelle, sous réserve d’une expertise psychiatrique préalable du meurtrier, non ?

 

Ce n’est pas tout à fait cela. Mon père prend acte de la situation : il sait que, vu la législation actuelle, Muselle sortira tôt et ou tard. Il n’est pas « favorable » ; il admet simplement que la décision est du ressort du tribunal parce qu’il respecte les institutions.

 

Quel est alors son avis ?

 

Je doute qu’il se réjouisse à l’idée qu’un personnage pareil, même s’il exprime des regrets depuis peu, se retrouve dans la nature. Cela étant, je ne veux pas parler à la place de mon père. (N.d.l.r. : lire plus bas l’interview de Jean-Pierre Malmendier).

 

Parlons alors de votre avis sur la question de la libération de Muselle ?

 

Pour moi, c’est évident, Muselle ne devrait jamais sortir de prison. Rien que d’imaginer qu’il puisse être libéré, je recommence à angoisser, à faire des cauchemars. S’il sort, il me faudra une aide psychologique que je ne peux pas me payer en ce moment. Je ne suis pas prête ! Au-delà de mon cas, je trouve qu’une libération après quinze ans, alors qu’il a été condamné à la perpétuité, serait amorale, totalement injuste. La vie de ma sœur, il l’a prise à tout jamais. Je ne suis pas partisane de la peine de mort, cela n’a pas de sens d’ajouter de la mort à la mort. Par contre, je trouve indispensable que la sanction soit réelle et proportionnée. Il n’y a aucun esprit de vengeance dans ce que je dis. Je pense simplement qu’il n’y a rien qui justifie que l’on prenne le risque de remettre ce prédateur en situation d’être à nouveau dangereux pour la société.

 

Au moment de son procès, les experts psychiatres ont dit de Muselle qu’il avait tous les traits de caractère correspondant à ceux d’une « personnalité antisociale ». La littérature scientifique est peu rassurante sur les capacités d’évolution et de non-récidive de ce type de personnage…

 

C’est bien pour cela que mon père a demandé au tribunal de le faire encore examiner par des psys avant de prendre une éventuelle décision de libération conditionnelle. Mais c’est désormais la responsabilité des magistrats. Ils devront assumer leur décision si cela tournait mal. En tant que victime, on nous permet de donner un avis. Pour le reste, on est impuissants. Tout ce que je peux faire, c’est témoigner de mon inquiétude. Rappeler aussi que Muselle avait déjà été condamné à une lourde peine avant de tuer ma sœur et son ami. Par conséquent, on ne lui donnerait pas une seconde chance en le libérant, mais une troisième ! Ma sœur, elle, n’a pas eu de seconde chance. Quoique ce gars fasse, il n’y a rien de rattrapable. Il ne suffit pas de dire, quinze ans après : « J’avoue et je regrette ». Même si c’est sincère, ce qui est loin d’être garanti !

 

Pourquoi ?

 

Cet homme a été décrit par les experts comme extrêmement manipulateur. Peut-être que la seule chose qu’il regrette, c’est d’être encore derrière des barreaux et ne pouvoir entamer une nouvelle vie avec son amie qui l’attend à l’extérieur. Alors, pourquoi ne pas dire aux familles des victimes ce qu’elles attendent, si c’est le prix à payer pour sortir plus vite ? Pendant le procès, je sais que cet homme a regardé mon père droit dans les yeux en lui prétendant qu’il était totalement innocent de l’assassinat de ma sœur. Sa conviction était aussi grande que celle avec laquelle il exprime ses regrets actuels. Aujourd’hui, cela ne lui coûte plus rien d’avouer. Par contre, il sait très bien que cela peut lui rapporter.

 

Evoquant sa rencontre avec Muselle, il y a trois mois, votre père a déclaré à un confrère : « Il n’y a pas deux sortes d’êtres humains : d’un côté, les victimes ; de l’autre, les criminels. Cette rencontre m’a permis de voir Muselle sous un autre jour. Il regrette et je le crois sincère ». Un commentaire ?

 

Muselle était présent lors de la récente audience du tribunal d’application des peines  à Arlon. L’apercevant, je me suis dit que je n’avais jamais vu des traits pareils. Il était terriblement accablé, vieilli, usé. S’il ne regrette pas vraiment, ce serait une comédie, comment dirais-je, vraiment monstrueuse ! Je compte le rencontrer moi-même pour me faire une idée. Je voudrais qu’il me fasse alors des aveux complets, parce qu’il n’a pas encore tout dit sur ce qu’il a infligé à Corine. Je n’ai pas envie de donner de détails, mais il n’a pas tout raconté à mon père. Je veux aussi qu’il assume ses responsabilités.

 

Qu’entendez-vous par là ?

 

Je sais qu’il a dit à mon père qu’au moment de commettre ses viols et ses meurtres, il n’était pas lui-même. Qu’il était habité par le diable. C’est de la foutaise ! Il est l’auteur de ce qu’il a fait. « Le diable », c’est encore une manière de fuir ses responsabilités, après avoir nié pendant des années. C’est une façon de dire qu’il n’en peut rien, qu’il ne comprend pas ce qui lui est arrivé… Quand j’entends cela, je crains que « le diable » décide de lui rendre encore visite après sa sortie de prison.

 

On laisse entendre que tout ne s’est pas très bien passé à Arlon lorsque vous avez dû donner votre avis aux magistrats du tribunal d’application des peines…

 

En soi, c’était déjà une épreuve de me rendre en un tel lieu, dix jours à peine après avoir reçu une lettre annonçant que ce meurtrier pourrait éventuellement être libéré à plus ou moins court terme. J’ai préparé un texte, je l’ai raboté jusqu’à ce qu’il représente sept minutes de parole. Durant l’audience, j’ai dû insister à trois reprises pour aller au bout. Je prenais enfin la parole après quinze ans de silence mais, pour l’une des magistrates présentes à l’audience, ce n’était pas assez rapide. Pour avoir suivi de près le combat de papa, je savais que les victimes sont un peu dérangeantes dans le processus judiciaire. Là, j’en ai eu un aperçu concret.

 

Que pensez-vous du combat mené depuis des années par votre père ?

 

Il a tout sacrifié pour aller au bout de ses idées. Je me demande où il va puiser cette énergie qui lui permet de ne jamais s’arrêter. On lui a parfois fermé des portes, il a été critiqué, mais il est toujours resté debout. Il a une faculté incroyable de toujours garder son calme et de tenir un discours positif. J’admire son combat. Je l’admire en tant qu’homme. Je suis fière d’être sa fille.

 

Mortelle randonnée

Muselle et Bourgard font connaissance dans l’appartement d’une toxicomane verviétoise et, dès le lendemain de cette rencontre, le samedi 11 juillet 1992 à l’aube, ils agressent le veilleur de nuit d’une maison de passe à Angleur, lui volant son portefeuille et la recette. Deux jours plus tard, sur un parking d’autoroute à Eysden, ils donnent plusieurs coups de couteau à un livreur de journaux pour lui voler son portefeuille.

 

Le 14 juillet, le duo braque une station-service à Jemeppe. L’exploitant se rend compte que l’arme n’est qu’un pistolet d’alarme et demande aux deux agresseurs de s’en aller. Thierry Bourgard saute par-dessus le comptoir et assène de violents coups sur la tête du pompiste au point de briser son arme, puis, après avoir reçu un jet de bombe lacrymogène, lui porte trois coups de poignard et s’enfuit.

 

Le 15 juillet, les prédateurs décident de se procurer une voiture et une arme. Dans une armurerie liégeoise, ils achètent un riot-gun, une boîte de cartouches et une grenade factice, puis s’arrêtent sur une aire de repos de l’autoroute E42, à hauteur de Liège. Dans l’habitacle d’une Passat, deux jeunes étudiants de Plombières, Corine Malmendier (17 ans) et Marc Kistermann (21 ans), les voient venir vers eux et sont séquestrés. Muselle et Bourgard les forcent à quitter l’autoroute E42 pour celle des Ardennes. Ils sortent à Lierneux. Corine est violée, puis abattue de deux balles de riot-gun dans le dos. Marc est tué de la même manière.

 

Leurs corps ne seront retrouvés que le 22 juillet, le long d’une route, à 3 km de la sortie de Lierneux. Le 16 juillet, en début d’après-midi, à Angleur, Bourgard et Muselle surgissent dans la propriété d’une dame qui parvient à s’enfuir en hurlant. Quelques heures plus tard, sur les hauteurs de Verviers, à Ensival, ils agressent les deux passagers d’une Ford Escort au moment où ceux-ci regagnent leur véhicule. Le conducteur, Lucien Schmitz (36 ans), est enfermé dans le coffre tandis que sa compagne prend place dans l’habitacle. La voiture prend une nouvelle fois la direction de Lierneux avant de s’enfoncer dans les bois. La passagère est violée. Le conducteur sera tué : quatorze coups de couteau.

 

Au cours de la même soirée, Thierry Muselle et Thierry Bourgard braquent une station-service à Neupré. Muselle est arrêté le samedi 18 juillet à Angleur. Le lendemain, Thierry Bourgard, accompagné de ses parents, se présente à la prison de Verviers. A l’époque des faits, ce dernier était en congé pénitentiaire et Muselle en… liberté conditionnelle. Celui qui exprime aujourd’hui des regrets a eu, en effet, des démêlés avec la justice depuis son adolescence.

 

En octobre 1982, à 19 ans, une première peine de deux mois sanctionne deux vols. Deux ans plus tard, le tribunal correctionnel de Liège prononce une peine de deux ans, avec sursis pour la moitié, pour vols, recels et faux. Mais surtout, en novembre 1984, la cour d’appel de Liège le condamne à dix ans pour homicide involontaire, viol sur une mineure de plus de 16 ans et non-assistance à personne en danger. La petite amie de l’époque de Thierry Muselle, âgée de 16 ans, était morte des suites d’une overdose alors qu’elle inhalait du Sassi en compagnie de Muselle et d’un autre homme. Constatant son décès, Muselle et son complice avaient décidé d’abandonner le corps de la jeune fille dans les bois de Seraing… Avant de participer aux recherches aux côtés des parents de l’adolescente.

 

Lors des deux procès qui ont suivi la meurtrière randonnée de 1992, le collège d’experts psychiatres et de psychologues avait exclu une application de la loi de défense sociale ou toute atténuation de responsabilité pour Bourgard et Muselle en dépit de la drogue qu’ils avaient consommée pendant les faits. Il concluait que ces deux « personnalités antisociales », faisant preuve d’un « égoïsme forcené » et d’une « absence d’altruisme », représentaient un « risque majeur pour la société ».

 

Entretien réalisé en collaboration avec mon confrère Olivier Mukuna et publiée dans La Libre Match du 21 septembre 2007.

Jean-Pierre Malmendier

 

« Je ne ressens aucune clémence pour ces individus »

 

Fin septembre, le tribunal d’application des peines d’Arlon devrait se prononcer sur l’éventuelle libération conditionnelle de Thierry Muselle. Une attente difficile pour Jean-Pierre Malmendier. Légaliste, le père de Corine s’en remet à la clairvoyance de la justice. Mais reste circonspect quant à la « sincérité » des regrets tardifs émis par l’assassin de sa fille. Mise au point avec l’ex-sénateur MR sur la lente évolution du droit des victimes.

 

Certains médias ont laissé entendre que vous seriez « favorable » à la libération conditionnelle de Thierry Muselle…

 

Que je sois favorable ou non à sa libération ne change rien. C’est le tribunal d’application des peines qui décidera.

 

Quel est votre point de vue ?

 

Si le tribunal décide de le libérer, je veux avoir le maximum de garanties possibles. Et il en va de la responsabilité des magistrats de prendre celles-ci… La principale d’entre elles, c’est une expertise psychiatrique approfondie. J’attends que soit soumis aux juges un rapport d’expertise fouillé à partir duquel ils pourront rendre leur décision.

 

Les assassins de Corine ont été décrits comme des personnalités antisociales, voire psychopathes …

 

« Psychopathe » est un terme un peu générique qui englobe tellement de choses. Je n’ai aucune qualification pour définir ce qu’ils sont. Par contre, j’aimerais que leurs personnalités ne présentent plus les mêmes caractéristiques que lorsqu’ils sont entrés en prison. Qu’il y ait une amélioration et des chances, plus que raisonnables, de voir réussir la réinsertion prévue !

 

Si la décision d’accorder cette libération vous revenait, que souhaiteriez-vous ?

 

Si la décision ne dépendait que de moi ? Muselle resterait en prison jusqu’à la fin de ses jours ! Je ne ressens aucune clémence envers ces individus. A lire certains journaux, on pourrait penser que je suis favorable à leur libération. Ce n’est pas le cas, mais je n’ai aucune influence sur la décision du tribunal. Je n’ai aucun outil pour mesurer les possibilités de succès de leur réintégration sociale. Après mon entretien avec Muselle, mon impression a été positive. Il reconnaît les faits, ce qu’il n’avait jamais fait auparavant. Il m’a dit que c’était irréparable… Il allait peut-être me demander pardon, mais j’ai pris les devants en lui signalant d’emblée que ce qu’il avait commis était impardonnable. Sur cette base, on peut croire qu’il regrette, mais il ne faut pas oublier à qui on a affaire : un manipulateur et une personne qui résiste très peu à la frustration. 

 

Muselle a-t-il adopté ce comportement dans le seul objectif d’obtenir sa libération conditionnelle ?

 

C’est possible. Je l’ignore …

 

En marge de l’« affaire Aït Oud », un psychiatre nous disait que ce type de personnalité antisociale n’évolue pas : il reste tel quel toute sa vie…

 

Je le crains… J’ai tendance à partager cet avis, mais je n’ai aucune qualification pour en parler. Raison pour laquelle je renvoie ce problème aux experts psychiatres. 

 

Aujourd’hui, la victime peut s’exprimer. Est-ce

suffisant ?

 

Non, il en faudrait davantage. Concernant le droit des victimes, il y a eu des avancées. Puisque nous venions de nulle part, ce qu’on a obtenu n’est pas mal du tout. Avant, on octroyait à la victime une certaine somme censée réparer le préjudice et puis, basta ! Aujourd’hui, la victime bénéficie d’un accueil dans les palais de justice et d’une proximité de la part des assistantes de justice durant un procès d’assises. C’est le cas au parquet d’Arlon, mais pas encore dans tout le pays. En revanche, une fois que le verdict est tombé, la victime n’est plus tenue au courant. Jusqu’au jour où elle reçoit un pli judiciaire lui signalant que Monsieur X est admissible à la libération conditionnelle. La lettre précise aussi que vous pouvez vous exprimer par rapport aux conditions que vous souhaitez voir imposées au libérable dans votre propre intérêt… Moi, j’ai eu le triste privilège de me battre pendant des années et de rencontrer des personnes qui m’ont humainement soutenu. Ce qui m’a permis d’aborder cette nouvelle avec une relative sérénité. Mais la plupart des gens concernés n’y entendent rien ! Ils reçoivent un pli judiciaire les informant de l’examen de la libération de celui qui a tué leur proche. Eh bien, ils disent « Non ! » Il est indispensable qu’il y ait un meilleur accompagnement des victimes durant l’accomplissement des peines. Une aide qui prépare non seulement à la sortie du criminel, mais surtout à aider les victimes à reprendre pied, le plus sereinement possible, dans la société. Au long de ces quinze années, j’ai connu plusieurs victimes qui sont mortes d’alcoolisme ou du cancer, d’autres qui souffrent de maladies psychosomatiques ou sont devenus dépendantes aux médicaments…

 

Vous critiquez aussi le fonctionnement des SAV (Services d’Aide aux Victimes)…

 

Organisées par les Communautés, les asbl d’aide aux victimes évoluent. Mais je souhaiterais que le personnel qui y travaille soit mieux formé. Je ne leur en veux pas, ils sont généralement de bonne volonté. La victimologie est une matière spécifique qui nécessite un véritable approfondissement de la compréhension de la victime. Parmi les personnels des SAV, certains suivent les cours de l’Institut belge de victimologie, un institut privé dont le minerval s’élève à 1 700 euros par an. C’est donc peu accessible et je plaide pour que cette formation soit prise en charge par les pouvoirs publics. 

 

En matière d’accès au dossier, les choses n’ont-

elles pas évolué favorablement pour la victime ?

 

Oui, le « petit Franchimont » a ouvert des portes essentielles. Néanmoins, la consultation d’un dossier requiert matériellement l’aide d’un avocat. Selon le conseil que vous choisirez, cela aboutira vite à débourser une petite fortune ! Depuis 2000, la loi que j’ai fait passer permet à certaines catégories de victimes d’obtenir une copie gratuite du dossier. Il s’agit principalement de parents d’enfants concernés par un acte criminel. Cet accès à l’entièreté de la copie du dossier est donc gratuit, mais la procédure pour l’obtenir reste payante via les services d’un avocat. Je pense qu’il y a là une belle mission pour les associations d’aide aux victimes. Il ne s’agit pas de prendre le pain de la bouche des avocats, mais de rendre accessible un droit. Disposer d’un droit qu’on ne peut finalement pas se payer, cela n’a aucun sens …

 

Vous êtes aussi à l’origine d’une autre évolution positive concernant les soins…

 

Ce fut un succès presque inespéré ! La loi prévoit désormais que les soins soient entièrement remboursés à la victime qui en fait la demande. Sans aucune limite de montant ni de temps. Une victime d’un acte intentionnel de violence qui a besoin de soins jusqu’à la fin de ses jours devra être intégralement remboursée. Maintenant, il ne faudrait surtout pas négliger les soins psychologiques. Si vous laissez quelqu’un s’enfoncer dans son traumatisme, qu’il soit physique ou psychique, il ne faut pas s’attendre à ce que cette personne soit sereine lorsque, dix ou quinze ans plus tard, vous lui annoncez : « Le gars qui t’a fait ça, on va lui donner une seconde chance » … 

 

Laurette Onkelinx avait le projet de « mutualiser » les frais de Justice. Qu’en pensez-vous ?

 

J’avais déposé une proposition de loi qui organisait l’intervention de l’assurance familiale à raison de 3 millions dans le cas d’une atteinte à la personne… Laurette Onkelinx, elle, voulait une mutualisation pour tout, tant au pénal qu’au civil. Ce qui, à mon sens, ressemblait plus à un attrape-nigaud qu’à une réelle justice accessible. En résumé, vous aviez des « chèques-justice » qui vous permettaient de vous constituer partie civile et d’avoir deux ou trois consultations avec votre avocat. Après cela, le chèque était épuisé et vous deviez y aller de votre poche ! Certaines personnes se seraient laissé entraîner par l’illusion de ces chèques et se seraient retrouvées coincées à mi-parcours en devant payer des sommes importantes. Finalement, aucun des projets n’a été retenu. Rien n’a bougé …

Vous n’êtes plus sénateur. Que faites-vous à présent ?

 

Il me reste pas mal de boulot pour faire fonctionner ce que je suis parvenu à faire voter. Sur un plan plus privé, je continue à m’occuper de victimes en lien avec l’asbl Marc et Corine. Au MR, je vais remplir une fonction de consultant pour avancer dans le même domaine, mais en l’élargissant aux victimes d’erreurs médicales, d’accidents de la route ou de catastrophes naturelles et techniques.

 

Que pensez-vous de l’« affaire Maddie » ? Les parents sont désormais soupçonnés d’avoir tué leur fille et d’avoir fait disparaître son cadavre…

 

Dans cette affaire, j’estime que le relevé des traces de sang vient un peu tard. Pourquoi cela n’a-t-il pas été réalisé au lendemain de la disparition ? La première chose à faire est de sécuriser les lieux où il était possible de retrouver des traces, notamment la chambre de l’enfant ! Lorsque vous rencontrez des lacunes dans le démarrage d’une enquête, finalement, quelqu’un doit porter le chapeau. En général, ce sont les victimes proches… En dirigeant la suspicion vers les parents McCann, je me demande si la police portugaise n’essaie pas de faire diversion sur son incapacité ou sur l’impossibilité de trouver une réponse.

 

Votre combat a-t-il davantage progressé en tant que politique que comme citoyen engagé dans l’asbl Marc et Corine ?

 

Oui. D’ailleurs, malgré nos différends, je suis rassuré du fait que Carine Russo se soit aussi engagée en politique. Je n’y suis plus, mais il y a quelqu’un qui peut prendre la relève. C’est important parce qu’il s’agit d’une présence dans la conscience des autres parlementaires. Votre parole n’est pas perçue sur le plan de la philosophie politique, mais sur un plan humain. Je ne dis pas que toutes les victimes doivent faire de la politique, mais il est vrai que ça fait avancer les choses plus vite. Par exemple, au départ, au Sénat, tout le monde était contre la gratuité des soins dont je vous ai parlé  et puis, grâce à mon argumentation, le vote a été unanimement favorable. Mais la proposition n’était pas encore passée par la Chambre en fin de législature. Elu député lors de la suivante, j’ai donc recommencé mon plaidoyer. En commission, beaucoup craignaient l’impact budgétaire de la proposition et semblaient s’y opposer. Le jour du vote, elle a été acceptée à l’unanimité ! Un autre parlementaire n’aurait peut-être pas eu la force de persuasion qui a été la mienne à ce moment-là. Sur le plan humain, je crois aussi qu’il était impossible de voter contre…

 

Dans le champ politique, avez-vous le sentiment que cela reste une priorité de préserver la société d’assassins tels que Bourgard, Muselle, Dutroux ou Fourniret ?

 

A la suite de l’« affaire Dutroux », des choses concrètes ont quand même été mises en place, dont la Cellule nationale des disparitions d’enfants. Par contre, il y a aussi eu des aspects négatifs comme la création de Child Focus afin de neutraliser l’asbl Marc et Corine. Cet organisme a été la réponse dont Jean-Luc Dehaene avait besoin pour dire : « Je m’en occupe ! » Face à toutes les interpellations, il avait cette réponse : Child Focus ! L’asbl Marc et Corine était devenue un tel groupe de pression qu’elle est apparue insupportable sur le plan politique. On avait sorti une pétition – signée par 2700.000 concitoyens – rapidement appelée : « Pétition pour des peines incompressibles ». Or, si on lit le texte, nous disions que nous approuvions la suppression de la peine de mort ainsi que son remplacement par des peines pédagogiques, dont les peines incompressibles. Celles-ci étant destinées à signaler aux victimes que la gravité des faits avait été prise en compte. L’instauration des peines incompressibles était donc un aspect de notre pétition, mais beaucoup ont préféré faire le raccourci. Aujourd’hui, je reste un défenseur des peines incompressibles, y compris de la perpétuité effective pour les cas extrêmes tant que ne seront pas mis en place les outils et les moyens nécessaires à un bon accompagnement des victimes durant l’exécution de la peine. Sur ces questions, si la pression citoyenne est démobilisée, le politique ne va pas se fatiguer…

 

Pendant ces quinze années de combat pour les victimes, à quoi vous êtes-vous raccroché dans les moments de doute ou de déprime ?

 

Au souvenir de Marc et Corine. Celui-ci a toujours énormément de valeur. Il est également important de transmettre un témoignage à mes deux autres enfants. Leur montrer qu’il y a des choses vraiment importantes dans la vie… Quand François Kistermann a lancé l’asbl Marc et Corine avec moi, on avait zéro moyens et que des dettes ! J’ai dit aux autres personnes du conseil d’administration : « Tout dépendra de l’intensité de la volonté avec laquelle on veut atteindre nos objectifs ». Cela ne s’est jamais démenti… Le but ultime est d’arriver à une société où chacun est considéré comme un être humain et qu’on arrête de nous leurrer avec des beaux principes qui cachent, en réalité, des considérations bassement matérielles, financières, politiques voire démagogiques.

 

 

Marc Nève : « En quinze ans, Muselle a beaucoup évolué »

Avocat réputé au barreau de Liège, Me Marc Nève est le conseil de Thierry Muselle depuis quinze ans. Il tient à préciser que son client « n’a pas demandé sa remise en liberté comme l’ont résumé un peu vite certains médias. En fait, la procédure d’examen de son éventuelle libération conditionnelle s’est enclenchée automatiquement après quatorze ans de détention. C’est la loi qui trouve ici à s’appliquer, ni plus ni moins. Cela dit, il est exact que Thierry Muselle se dit prêt à sortir, à entamer une vie respectable. En quinze ans, cet homme a beaucoup évolué. Je crois aussi à la sincérité des regrets qu’il exprime et dont il a fait part personnellement au papa de Corine Malmendier. »

15:32 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

24/09/2007

Philippe Van Cauwenberghe (280607)

Entretien publié dans l'hebdomadaire "La Libre Match", le 28 juin 2007

 

Philippe Van Cauwenberghe : «Je

n’ai pas dit mon dernier mot » 

 

pxy_17266578_12550641_256Ces derniers jours, Philippe Van Cauwenberghe (33 ans), le fils de Jean-Claude, était à la croisée des chemins. Soit il acceptait d’être écarté de toutes responsabilités au sein du futur collège CDH-PS-MR qui dirigera la ville de Charleroi. Soit il refusait cette éviction réclamée par le CDH – qui lui reproche d’être inculpé dans le cadre d’une affaire portant sur une querelle de colleurs d’affiche lors de la campagne électorale pour les communales – et il risquait de provoquer une crise de plus. Enorme. De nature à rendre la première cité de Wallonie ingouvernable et à forcer l’organisation de nouvelles élections communales. Confronté à ce dilemme, à cette « injustice » préfère dire l’intéressé, Van Cau Jr avait choisi l’option du bras de fer avec Jean-Jacques Viseur, mais les élus socialistes de Charleroi, d’abord solidaires, ont finalement choisi de ne pas le suivre. Une nouvelle majorité se mettra donc en place. Sans lui. Dans l’entretien qu’il a accordé à La Libre Match, «le petit du crocodile» démontre que sa carapace est déjà relativement épaisse et que ses dents sont aussi aiguisées que celles de son célèbre paternel. Et il accuse : «J’ai découvert une capacité de duplicité extraordinaire de la part du CDH et, en particulier, de Jean-Jacques Viseur». Ou encore à propos de son propre parti : «Les élus socialistes qui désiraient me soutenir ont été véritablement mis sous pression. Le jeu démocratique n’a pas été respecté». Philippe parle aussi Jean-Claude, son père. Lui-même au centre de la tourmente depuis deux ans...

 

 

- La Libre Match. Comment vivez-vous cette période pour le moins troublée de votre jeune carrière politique ?

 

- Je reste serein et combatif. En ce moment, c'est moi qui remonte le moral de mes collaborateurs ! J'ai déjà reçu pas de mal de coups et, paradoxalement, j'ai l'impression que, chaque fois, j'en sors renforcé...

Cette fois, votre avenir politique immédiat est en jeu. Ce ne doit pas être évident… L'incertitude dans laquelle j’ai été plongé ces derniers jours n’était certainement pas agréable à vivre, c'est exact.  Beaucoup de choses se sont passées en coulisses. C'est une situation dans laquelle on ne sait pas vraiment comment il faut agir, contre qui il faut se battre.

Jusqu’il y a peu, vos alliés du CDH à Charleroi n'exigeaient pas votre départ du collège. Jean-Jacques Viseur vous avait même soutenu dans les heures qui avaient suivi votre inculpation.

 

- Comment décodez-vous son changement d'attitude ?

 

- J’ai découvert une capacité de duplicité extraordinaire de la part du CDH et, en particulier, de Jean-Jacques Viseur. C’est blanc et, du jour au lendemain, cela devient noir. Quand on s’est installé au collège, il y a six mois, tout était magnifique. On était les meilleurs, on allait marcher la main dans la main. Le grand amour ! Et puis, voilà... A vrai dire, je suis particulièrement écœuré. Très déçu. Peut-être que Viseur a découvert en moi un gros défaut : je ne suis pas quelqu’un qui se laisse faire ! Il pensait peut-être que je n’étais qu’un «fils de», comme on m’a déjà qualifié, mais j’ai ma personnalité. L’un de mes traits de caractère, c’est d’être très combatif. Comme les joueurs de foot anglais, je joue toujours jusqu’à la dernière minute !

 

- Si, par extraordinaire, le PS avait pu peser sur le CDH pour qu’il modifie sa position à votre égard, vous auriez été contraint de retravailler avec Jean-Jacques Viseur...

 

- Cela ne fait pas si longtemps que je fais de la politique, mais j’ai compris que, dans cette profession, on pouvait quasiment s’insulter à l’occasion de certaines périodes tendues... Et ensuite s’embrasser sur la bouche.

Pas de regret de vous être lancé dans une carrière politique?

Certainement pas. D’ailleurs, j’ai toujours baigné dans ce milieu. Quand j’étais petit, je suivais déjà papa dans les meetings et j’ai toujours été affilié au parti socialiste. A 20 ans, c’est vrai, je ne pensais pas vraiment à m’engager. Je sortais beaucoup... Et puis, vers 25 ans, lorsque je suis venu m’installer à Montignies-sur-Sambre,  la volonté de me rendre utile dans une carrière politique locale s’est littéralement imposée à moi. J’ai le goût des autres et de la proximité. Dans cette commune, les gens n’avaient plus d’échevin, plus de vrais relais. Cela m’a donné des ailes. Je me suis aussi investi dans le monde associatif, dans le syndicat d’initiative. Cet engagement est devenu ma vie. Cela me plaît. Pas rien qu’à moi d’ailleurs si j’en juge par les 3 140 voix de préférence que j’ai obtenues lors des communales. Après tout ce que l’on a vécu, après tout ce que l’on a dit sur mon père, c’était tout de même un bon score !

 

- Votre père s’est indigné parce que  M. Viseur devient bourgmestre alors qu’il n’a recueilli que 762 voix de préférence. On peut supposer que vous partagez ce point de vue ?

 

- Il n’y a pas que mon père qui soit choqué par cet aspect de l’accord de majorité. Je suis convaincu qu’il choque aussi beaucoup l’opinion publique. Il ne faut pas être dupe : le CDH a profité d’un moment-clé pour exercer un chantage dont la portée allait au-delà de Charleroi : si le PS ne suivait pas ce que les humanistes voulaient pour la ville, ils ne votaient pas les modifications du décret Courard à Namur... C’était du donnant-donnant. Quant à la volonté de l’électeur de Charleroi dans tout cela... Moi, on me demandait de faire hara-kiri pour tout le monde ! Je n’avais pas du tout envie d’accepter cette profonde injustice.

 

- Les élus socialistes au conseil communal ne vous ont pas suivi. Vous ne serez donc plus échevin et la nouvelle majorité va pouvoir se mettre en marche... 

 

- Pourtant,  le 21 juin dernier, au sortir d’une première réunion de crise, je disposais du soutien à la quasi unanimité des conseillers communaux de mon groupe politique. Dans les jours qui ont suivi, la donne a changé parce que les élus socialistes qui désiraient me soutenir ont véritablement été mis sous pression. Le jeu démocratique n’a pas été respecté. Avec le soutien du boulevard de l’Empereur, Paul Magnette a utilisé une méthode de travail que je conteste.  La décision de me sacrifier sur l’autel de la nouvelle majorité n’a pas été acquise par le vote d’une assemblée : c’est le fruit de réunions en tête à tête de l’informateur avec chacun des conseillers socialistes. Certains d’entre eux qui étaient réticents se sont vus menacer de rétorsions s’ils restaient solidaires avec moi. Par exemple d’être privés de certains mandats dans des intercommunales, des choses de ce genre-là. Je ne peux en vouloir à mes amis. Ce qu’ils m’ont raconté est éloquent. J’en ai vu qui pleuraient... 

 

- Dans cette période tourmentée, votre père vous conseille ?

 

- Pour l’instant, vu l’injustice dont je suis la victime, il est exact qu’il me donne des conseils. Cela dit, si je suis fier de m’appeler Van Cauwenberghe, ces six derniers mois, j’ai décidé de casser cette image de «fils de» en travaillant énormément et en étant parfaitement autonome. Quand mon père allait quelque part, je n’y allais pas. J’ai décidé de me démarquer, de la jouer en solo. Il m’arrive de lui donner tort dans des réunions internes du parti socialiste.

 

- Vous n’êtes donc pas « papa m’a dit » ?

 

- Pas du tout. Si je fais de la politique, ce n’est pas à l’initiative de mon père. Bien au contraire ! Quand j’ai eu ce projet-là, il a d’abord insisté sur les désavantages du métier. Je ne serais jamais chez moi, je verrais peu mes enfants... Des choses comme cela. Mais en tant que « fils de », il ne m’apprenait rien !

 

- Vous perdez votre poste d’échevin. Qu’allez-vous devenir?

 

- Je suis demandeur d’emploi. Ce n’est pas avec ce que gagne un conseiller communal que je rembourserai l’emprunt de ma maison.

 

- Vous abandonnez la politique ?

 

- Certainement pas. Je n’ai que 33 ans. Des gens m’ont fait confiance en votant pour moi. Pas question de les décevoir. Je ne considère pas que j’ai dit mon dernier mot. Par exemple, il faut envisager que je pourrais obtenir un non-lieu de la justice pendant la législature en cours. Une fois blanchi, je pourrais briguer à nouveau le poste d’échevin dont on m’a privé. Certaines personnes me disent de patienter ; que je reviendrai plus  fort dans quelque temps...

 

- Vous avez quel bagage scolaire ?

 

-Je suis gradué en marketing de l’ISEC. J’ai aussi vécu un an aux Etats-Unis où j’ai appris à m’exprimer en anglais et où j’ai réussi l’examen permettant aux étudiants étrangers d’entrer dans les universités américaines. C’est pour cela que, dans mes compétences d’échevin, j’avais les relations internationales. Au moins, dans le collège, quelqu’un savait s’exprimer en anglais...

 

-Vous avez l’ambition de devenir un jour bourgmestre de Charleroi ?

- Honnêtement, pas pour l’instant. De toute façon, dans une carrière politique, ici peut-être plus qu’ailleurs encore, il est difficile de faire des prévisions...

 

- Une future carrière au fédéral ou au niveau régional ?

 

- Certains ont laissé entendre qu’il ne fallait pas s’inquiéter pour moi, que si cela n’allait pas bien à Charleroi, je serais sur la liste lors des prochaines élections régionales. C’est bien gentil, mais cela ne m’intéresse pas. Je veux faire de la politique au plan local. Je veux réaliser des choses très concrètes, dont je peux apprécier la portée.

 

- Quoi qu’il arrive, on vous retrouvera donc comme candidat aux prochaines communales ?

 

- Il faut évidemment que je sois sur les listes... Bon, je ne crois pas qu’on me ferait un croche- pied pareil !

 

- Et si...

 

- Alors là, je ferais une liste moi-même sur mon nom et ce serait réglé. Mais, encore une fois, je ne crois pas qu’on puisse en arriver là. Par contre, il n’est pas impossible qu’à un certain moment, je sois à la tête d’un groupe, dans le parti, qui ne serait pas content de la manière dont la crise aura été gérée à Charleroi...

 

- Votre père a mené une carrière politique bien remplie et on dit qu’il est loin d’être sur la paille. Pourquoi, alors qu’il est l’objet de tellement de critiques, n’envoie-t-il pas tout balader pour aller profiter de la vie dans sa maison du sud de la France ou ailleurs ?

 

- Je crois qu’il a une mentalité de crocodile : «J’y suis, j’y reste»! Charleroi, c’est son pays. Quand j’ai commencé en politique, il m’a donné un conseil : «Si tu reçois un coup de couteau dans le dos, tu dois te relever et aller de l’avant avec le sentiment d’être encore plus fort». Il a une capacité hors du commun à rebondir et à se défendre. Il y a quelques jours encore, il a donné une conférence de presse pour répondre comme il se devait aux attaques de Jean-Jacques Viseur.

 

- Il paraissait un peu plus troublé qu’à d’autres occasions. Comme s’il commençait à ressentir le poids des accusations qui se répètent à son égard...

 

- Viseur l’a attaqué violemment et gratuitement. Et puis, je suppose qu’il est aussi touché par le fait que certains s’en sont pris à moi alors que je n’ai rien à me reprocher. Le CDH, c’est clair, a parfaitement surfé sur la vague de la dernière affaire en date pour nous obliger à signer un accord de majorité qui n’est pas bon pour les socialistes. C’est dans le cadre de cette stratégie que Viseur en a remis une couche à la télé : il fallait dramatiser au maximum pour nous embarquer dans cet accord. En coulisses, Viseur a même téléphoné à des gens de chez nous pour que l’on s’empresse de signer parce que, soi-disant, la tête de Van Cau allait bientôt tomber...

 

- On a beaucoup parlé du « système Van Cau ». Votre père, c’est un parrain ? Un tueur en politique ?

 

- C’est quelqu’un d’autoritaire. Quand il était au sommet de sa gloire, il a usé de cette autorité et je trouve cela parfaitement légitime. Il a son franc-parler, mais de là à en faire un parrain ou un tueur, il y a de la marge ! C’est surtout quelqu’un de très fidèle en amitié. Quand il donne une parole, il ne la reprend pas. La loyauté, c’est d’ailleurs quelque chose qui se perd un peu, en ce moment, à Charleroi. Pour l’instant, du côté du CDH, je ressens une énorme hypocrisie. Par contre, même si c’est parfois à couteaux tirés avec le MR, j’y ai toujours trouvé de vrais adversaires et, en même temps, des gens réglos.

 

- Entre Di Rupo et votre père, cela se passe aussi de manière réglo ?

 

- Je vais vous étonner, mais j’estime qu’Elio Di Rupo est resté loyal vis-à-vis de mon père. On lui reproche même aujourd’hui de ne pas avoir agi plus vite à Charleroi. Le président du PS ne l’a pas soutenu plus que cela à certains moments mais il y avait énormément de pression et il ne savait pas faire grand chose. Il ne l’a pas descendu non plus. Di Rupo n’a jamais demandé à mon père de faire un pas de côté.

 

- Des gens veulent la peau de votre père au PS ?

 

- Oui.

 

- Qui cela ? 

 

- Philippe Courard a été limite quelques fois... Je n’ai pas envie de m’étendre, cela ne sert à rien.

 

- Vous avez vu votre père craquer pendant ces deux ans de mises en cause répétées ?

J’ai senti sa gorge se nouer quand il tentait d’expliquer à quelqu’un du CDH que son fils n’avait rien fait qui justifie son éviction du collège de la ville de Charleroi. C’était la première fois.

 

- Vous connaissez ses projets ? Son mandat de député wallon se terminera en 2009...

 

- Et après ? Je ne sais pas. Il lui est arrivé de dire qu’il retournerait encore au combat. Mais dans le contexte actuel, je suppose qu’il réserve sa décision. S’il continue à être attaqué de toutes parts, je ne crois pas qu’il sera assez fou pour aller se mettre lui-même la corde au cou.

 

- C’est tout de même clair qu’il y a eu un énorme problème de mal-gouvernance à Charleroi à cause des socialistes…

 

- Qu’il y ait eu des problèmes, c’est difficilement contestable ! Je suis d’avis que la justice doit faire son travail jusqu’au bout, ce qui veut dire qu’elle doit déterminer les vraies responsabilités. Beaucoup d’échevins ont été victimes d’un système qui a été mis en place par deux ou trois personnes.

 

- Vous pouvez en dire plus ?

- Il y a eu une tricherie organisée par deux ou trois personnes, et certains échevins, aujourd’hui inculpés, ont été abusés.

 

- Qui visez-vous ?

- Ce n’est pas à moi de les identifier, c’est à la justice de faire son travail.

 

- Quand on voit tout ce qui a été révélé sur des pratiques contestables à Charleroi, votre père n’éprouve-t-il pas certains regrets ?

 

-On mange ensemble tous les dimanches. Il ne m’a jamais fait part de regrets. Quand il était à Charleroi, les échevins ne mouftaient pas parce qu’ils avaient peur de lui. Il était très exigeant, il vérifiait tout. Et puis, quand il a quitté la ville pour des responsabilités régionales, certains se sont sentis pousser des ailes, faisant des choses qu’ils n’auraient pas osé faire auparavant. Ces dernières années, mon père ne s’occupait plus du tout de ce qui se passait ici. Soyons clairs : cela fait vingt mois que la justice et les médias le cherchent. Non seulement il n’a pas été inculpé, mais on ne l’a même pas interrogé. Même pas comme témoin, ce qui ne nécessiterait pas une levée de son immunité.

 

- Pour vous, il n’est impliqué dans rien ?

 

- J’en suis certain. J’ai 100 % confiance en lui. Des journalistes téléphonent tous les jours au Parlement wallon pour voir si la justice n’a pas demandé sa levée d’immunité. On a prédit dix fois sa chute, sa fin, etc... Il ne lui arrivera rien parce qu’il est tout à fait droit dans ses bottes.

 

-Vous avez l’impression que l’on veut sa peau ?

 

- Je crois en effet que cela plairait à certaines personnes. Je crois aussi que l’on est maintenant entré dans une mécanique fantasmagorique : le moindre truc qui va mal à Charleroi, c’est la faute à Van Cau... Dans l’opinion publique, des rumeurs incroyables circulent...

 

- On dit par exemple que votre père est immensément riche !

 

- Ouais, c’est cela... Hier encore, je lui ai dit que l’histoire de son argent aux Bahamas, ce n’était pas sympa pour moi qui doit péniblement rembourser un emprunt hypothécaire ! Plus sérieusement, je tiens vraiment à démentir : il n’est pas immensément riche, il n’a pas fêté son milliard ou ses trois milliards comme le veut la rumeur. Moi, son fils, quand j’ai eu ma première voiture, c’était la vieille Renault 5 pourrie de ma sœur. Si je me retrouve au chômage demain, je devrai me débrouiller. Je ne veux pas faire du Zola : on a toujours bien vécu. Mais ce n’était pas l’opulence de tous les instants et, en tous cas, pas l’argent jeté par les fenêtres. En plus, je n’ai jamais eu de passe-droit où que ce soit !

 

- Finalement, c’est plus facile ou difficile d’être « fils de » pour se lancer en politique ?

 

- Quand tout va bien, c’est certainement plus facile. On bénéficie d’un capital sympathie dans la population et on a plus aisément accès aux médias. Par contre, dans une période troublée comme celle-ci, ce n’est pas du tout un avantage. Il ne faut pas se leurrer : actuellement, c’est le symbole que représente le nom de « Van Cau » que l’on cherche à atteindre au travers de ma personne.

 

- Qu’auriez-vous envie de dire à Jean-Jacques Viseur ?

 

- «Jean-Jacques, j’ai du mal à te suivre. Tu as voulu que je dégage, mais il y a quelques minutes à peine, je t’ai encore entendu déclarer sur l’antenne de Télésambre que je suis une personnalité d’avenir, pleine de compétences et de qualités. Tu as relevé que j’étais quelqu’un de loyal qui a bien traité ses dossiers durant sa participation au collège». Je lui demanderais : «Comment un démocrate comme toi a-t-il pu utiliser des méthodes aussi basses pour m’éliminer du collège ?» Je lui dirais que je croyais travailler avec des honnêtes hommes.

 

 "Il n’y a pas d’'affaire Philippe Van Cau' !"

 

- A travers vous, on essaie de tuer votre père ?

 

- Je le crois, en effet. C’est à cause de mon nom que l’on a voulu que je parte du collège car l’inculpation dont je suis l’objet n’a absolument rien à voir avec des faits de mauvaise gouvernance que j’aurais posés dans le cadre de mes fonctions d’échevin.

 

- C’est une inculpation, tout de même…

 

- Une inculpation pour rien du tout. Il est évident qu’il y aura un non-lieu. Même des policiers m’ont dit que c’était n’importe quoi. On n’a jamais poursuivi personne pour cela. Il n’y a pas d’«affaire Philippe Van Cauwenberghe» ! Je suis inculpé pour menaces verbales et destruction de bien d’autrui alors que je n’ai menacé personne et que je n’ai rien détruit. D’ailleurs, personne n’a déposé plainte contre moi !

 

- Quelle est votre version des faits ?

 

- Pendant la campagne électorale pour les communales, j’ai eu un conflit avec un candidat MR de Charleroi qui est exploitant de café. Le litige portait sur une question d’affichage. Je me suis rendu dans son établissement pour me plaindre de son attitude que je trouvais incorrecte. Il n’était pas là. Ensuite, on a eu une conversation téléphonique durant laquelle, dit-il, je l’ai menacé verbalement par cette phrase : « Je vais tout casser si tu continues à afficher ». Je démens formellement.

- C’est tout ?

 

- Oui, c’est tout.

 

- Parole contre parole...

 

- Exactement. Aucun témoin ne vient d’ailleurs confirmer que je lui aurais dit une chose pareille. Inculper un homme politique sur de telles bases est inquiétant pour notre démocratie. Ce l’est encore plus, alors qu’il s’avère que c’est une raison suffisante pour priver cet homme politique d’un mandat exécutif ! C’est vraiment facile d’éliminer temporairement quelqu’un de gênant. Je vais vous dire : aujourd’hui, je n’oserais plus faire pipi contre un arbre. On ne sait jamais, cela pourrait me valoir une inculpation supplémentaire !

13:04 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

19/09/2007

Santé publique (090907) (130907)

Informations révélées sur le plateau de "L'info confidentielle Match" (RTL-TVI), le 9 septembre 2007 et étayées dans l'hebdomadaire "La Libre Match", le 13 septembre 2007

Amiante dans les écoles

La situation est-elle vraiment sous contrôle ?

 

Depuis des mois, des parlementaires posent des questions précises à la ministre-présidente Marie Arena : quand existera-t-il un cadastre complet de l’amiante dans les bâtiments scolaires en Communauté française ? Quelle est la stratégie exacte de son gouvernement pour remédier à cet enjeu de santé publique, avec quels fonds, quel délai ? « On est dans le brouillard », constatait la semaine dernière l’écolo Yves Reinkin, un député qui piste la présence d’amiante dans les écoles depuis longtemps. Après le témoignage choc d’un enseignant sur le plateau de « L’info confidentielle Match », le 2 septembre, Mme Arena se voulait rassurante : « La situation est sous contrôle ». Dans l’émission « Controverse » de dimanche dernier : elle modérait son propos. « Je ne dis pas que tout est sous contrôle. Si une situation n’est pas connue de l’autorité, elle doit être portée à notre connaissance le plus rapidement possible ». C’est ce que La Libre Match a fait, immédiatement après ce débat, en lui donnant des documents révélés quelques minutes plus tôt pendant la séquence de « L’info confidentielle ». Où il était question de l’Athénée Royal d’Esneux qui attend depuis un an que les fonds soient débloqués pour réparer des colonnes contenant de l’amiante qui « s’effritent » dans « différentes classes »…

 

Ce 2 septembre, dans le cadre de « L’info confidentielle Match », un professeur faisait part de sa forte inquiétude quant à la présence d’amiante dans de nombreuses constructions scolaires en Communauté française. Comme l’a démontré La Libre Match (voir notre précédente édition), la question de la présence de ce matériau – dont l’utilisation est interdite depuis 1998 – dans nos écoles ne doit même pas être posée : l’amiante est bel et bien là, dans de nombreuses constructions, et particulièrement dans les préfabriqués de type R.T.G. qui ont poussé comme des champignons dans les années 1960 et 1970, lesquels occupent une surface de plus de 300 000 m2 en Communauté française. Le vrai débat est évidemment de savoir si le risque est contrôlé, si l’ampleur du problème est bel et bien mesurée par les autorités. En d’autres mots : s’il y a une situation de danger pour les enfants et les enseignants qui fréquentent les établissements scolaires concernés.

 

Par la magie d’une opération de communication bien menée par le cabinet Arena, la discussion s’est plutôt portée, dans les premiers jours qui ont suivi ces révélations, sur la démarche du témoin qui s’était exprimé – pourquoi parlait-il de manière anonyme ? –, sur le fait que la ministre aurait cherché en vain à connaître « l’établissement concerné par les déclarations du professeur », avant de se focaliser enfin sur « l’école en question » où la ministre s’est rendue pour rassurer tout le monde. Fin de l’épisode « amiante » ? Loin s’en faut.

 

Précisons d’abord que le témoin avait choisi de s’exprimer de manière anonyme pour  que le débat ne se limite pas à son établissement scolaire car, pour lui comme pour tout ceux qui connaissent un tant soit peu ce dossier, la question de l’amiante ne se réduit bien évidemment pas à une école en Communauté française. Dans La Libre Match de jeudi dernier, le témoin déclarait d’ailleurs : « La direction de mon école fait tout son possible malgré l’inertie du système ». Ajoutons ensuite qu’il n’a pas fallu trois jours pour que Mme Arena reçoive « le nom de l’établissement scolaire concerné » comme cela a été relayé abondamment par Le Soir et la RTBF. La réalité est plutôt que cette demande d’information complémentaire est venue trois jours après l’émission et que la réponse positive a été transmise au cabinet de la ministre… trois heures plus tard. Ont suivi la communication du nom de l’établissement aux médias par le cabinet Arena et une visite médiatique de la ministre sur les lieux, à savoir l’Athénée royal d’Aywaille en région liégeoise. Résultat ? « Tout est sous contrôle ».

Ce point de vue est d’ailleurs aussi développé par la direction de cet athénée sur son site internet(http://www.ecoles.cfwb.be/araywaille/LPC.htm). On peut y lire ceci : « Comme dans beaucoup d’établissements et de lieux publics, il y a certes présence d’amiante, cependant, la gestion du prétendu risque est assurée par des ingénieurs et architectes responsables et compétents. Il est bien évident que si un danger existait, les élèves et le personnel de l’établissement n’auraient plus l’accès aux locaux. Ce qui n’est pas le cas. Un inventaire de l’amiante a été réalisé dans tous les établissements scolaires en 2001 par des entreprises spécialisées et agréées (N.d.l.r. : Une information démentie par la ministre-présidente Arena elle-même : loin d’être terminé, cet inventaire confié à la société AIB Vinçotte est encore en cours dans 120 écoles de la Communauté française). L’administration responsable de la gestion des risques et des bâtiments a ensuite analysé chaque dossier et a inventorié tous les travaux de toutes les écoles selon des critères de priorité. Suite à l’émission de ce dimanche, Madame la ministre Marie Arena a dépêché ce mercredi 5 septembre Madame Dassonville, architecte, directrice générale adjointe responsable de l’ensemble du patrimoine de la Communauté française, et Monsieur Gillet, ingénieur et architecte responsable du Fonds des Bâtiments pour la zone de Liège, afin de vérifier si tout était en conformité dans notre établissement. Leur visite a duré 4 heures et s’est effectuée en présence des délégations syndicales et de la direction. Afin de rencontrer les différents acteurs scolaires responsables de la gestion de l’amiante pour notre établissement et rétablir la vérité par rapport à ce qui avait été dit, Madame Arena s’est rendue en notre établissement ce jour. La rencontre a été positive : tout est réglementaire sur les 2 implantations de notre athénée et il n’y a aucun risque particulier encouru ».

 

Un « prétendu risque » ? Les documents de l’administration sont parfois plus limpides que les communiqués de presse. On rappellera par exemple ce « rapport de visite du 7 février 2007 » rédigé par Caroline Delrée-Mambourg pour le compte de l’Administration Générale de l’Infrastructure (A.g.i.), service régional de Liège : « D’après l’inventaire amiante, il appert que de nombreuses parties du bâtiment contiennent ce matériau. Notamment dans les linteaux, les appuis de fenêtre, la protection des colonnes. Pour les locaux 43 et 55, il y a lieu de trouver une solution rapidement car les linteaux, les appuis de fenêtre, les parois (derrière les radiateurs) et les protections des colonnes sont abîmés et pour certains fortement. (N.d.l.r. : voir les photos publiées dans La Libre Match la semaine dernière) De plus, dans le local 43, une partie du faux-plafond menace de s’effondrer (N.d.l.r. : C’est déjà en découvrant une planche tombée du plafond et contenant de l’amiante effritée… il y a trois ans que le professeur anonyme avait entamé son questionnement). Dans un premier temps, il faudrait « fixer » les parties abîmées. L’enlèvement et l’encapsulage seront proposés à la prochaine programmation ». 

 

On n’oserait douter que toutes les « parties abîmées » ont été « fixées », toutefois on remarquera que la presse invitée à rencontrer la ministre à Aywaille, le jeudi 6 septembre, ait été reçue dans l’implantation « enseignement général » de cet athénée, plutôt que dans les bâtiments évoqués dans le rapport du 7 février 2007 par l’architecte de la Communauté française. « C’est dans certaines classes de la partie enseignement technique et professionnel, particulièrement au deuxième étage, que se situent les principaux problèmes d’amiante », nous confirme, sans demander un quelconque anonymat, Jean-Luc Degée, délégué syndical C.g.s.p. à Aywaille. Et d’ajouter : « Le contrôle n’est pas suffisant. Ce sont des classes où il y a un danger potentiel, où la préoccupation d’une dissémination de particules d’amiante dans l’air est constante. On a d’ailleurs demandé à la ministre (N.d.l.r. : qui  n’a pas visité personnellement ces classes-là lors de sa visite à Aywaille) que les syndicats puissent contrôler l’état de ces classes mensuellement et qu’une signalisation précise des endroits à risque soit faite. Ce sont des classes où l’on n’oserait pas faire tourner un ventilateur parce qu’on aurait peur des faire circuler dans l’air des particules nocives. Bien sûr, il n’y a pas de raison d’y mettre un ventilateur… ».

 

« Un prétendu risque ? ». Alors que nous faisions état de ces propos le 9 septembre sur le plateau de « L’info confidentielle », le lendemain, « des appuis de fenêtre endommagés et contenant de l’amiante étaient rejointoyés » dans ces classes, comme l’a révélé le quotidien « La Dernière Heure » (voir encadré).

 

Plutôt que d’ouvrir un débat sur la qualité du travail mené par la ministre, par son administration ou des directeurs d’écoles – personne, évidemment, n’accuse toutes ces personnes de ne pas être préoccupées par la santé des enseignants et des enfants – plutôt aussi que d’en faire un enjeu politicien opposant la majorité et l’opposition au parlement de la Communauté française, ne serait-il pas plus constructif de communiquer clairement sur ce dossier de l’amiante ; d’expliquer qu’il est très complexe à gérer parce que Mme Arena a hérité d’un dossier qui n’avait pas été fort bien géré avant qu’elle arrive aux commandes, et qu’elle fait de son mieux avec des moyens limités ? Plutôt que de chercher des coupables, ne faudrait-il pas un effort commun de tous les partis démocratiques présents au parlement de la CF pour trouver des solutions plus rapides et plus radicales ?

 

« Il faut protéger les occupants de ces locaux »

 

Car la situation actuelle implique d’insoutenables lenteurs auxquelles il conviendrait tout de même de remédier. Un autre exemple. Un vent favorable nous donne à connaître les rapports du « Comité de concertation de base » (Cocoba) de l’Athénée Royal d’Esneux, en région liégeoise. Cet organe est présidé par le préfet de l’établissement, on y trouve aussi une secrétaire, un instituteur en chef, l’économe, le conseiller en prévention et les délégations syndicales. Il transmet ses observations à l’administration de la Communauté française.

 

Que lit-on dans le rapport du 26 juin 2006 ? « Dossier amiante : Dans les différentes classes, les colonnes sont dans un réel état d’effritement. Il serait indispensable qu’elles soient recouvertes de panneaux de bois pour éviter la dispersion de l’amiante dans l’air. Une demande a été faite à Monsieur Gillet pour nous octroyer un montant qui permettrait de faire réaliser ces travaux par notre personnel ouvrier. Les plafonds de la cave du bâtiment Acomal sont en amiante. Attention danger car certaines plaques sont endommagées. Il est urgent de faire le nécessaire ». Ce même 26 juin 2006, le conseiller en prévention écrit une lettre portant la mention « urgent besoin d’aide » à l’Administration Générale de l’Infrastructure (Fonds des bâtiments) : « Pourriez-vous intervenir pour qu’une somme soit débloquée pour réaliser les travaux de recouvrement des colonnes par notre personnel ouvrier, dans les classes où l’amiante s’effrite ? »

Un an plus tard… Rapport daté du 12 juin 2007 du même organe « Cocoba » : « Dossier Amiante : dans différents locaux, les colonnes s’effritent. Il devient indispensable qu’elles soient recouvertes de panneaux de bois pour protéger les occupants de ces locaux. Une demande a été adressée à M. Gillet. Toujours pas de réponse. J’ai reçu à ce propos une lettre des élèves de 4T. Les plaques des plafonds des caves Acomal sont en amiante et endommagées. A surveiller ». Difficile de constater une évolution positive entre ces deux rapports à un an d’intervalle !

 

Toutefois, le rapport de juin 2007 mentionne aussi une visite du Fonds des Bâtiments scolaires suite à laquelle « la neutralisation de l’amiante par encapsulage ou enlèvement est proposée à la programmation 2007 ». Ce qui doit se traduire en langage officiel par « la situation est sous contrôle » ? Renseignements pris auprès de la direction de l’école : il s’avère que la « neutralisation programmée » n’a toujours pas eu lieu. Alors ? Alors, nous dit la préfète, « je gère la situation en bonne mère de famille. Des panneaux en bois sont mis dans les endroits à risque. Cela ne coûte pas trop cher. Les ouvriers protègent d’abord l’endroit avec du silicone pour ne pas forer dans l’amiante. On a encore cinq classes à faire par mesure de précaution, mais d’abord, la semaine prochaine, on va s’occuper de la salle d’étude. Pour l’instant, on a mis les bancs en retrait pour que les élèves ne soient pas à proximité de la zone à risque où il y a une colonne qui s’effrite, mais j’estime que ce n’est pas une mesure de protection suffisante ». Comment se fait-il que ces colonnes se soient effritées ? « Des enfants ont parfois la drôle d’idée de gratter dans les murs. Cela s’est passé avant qu’on soit sensibilisé à l’amiante », nous dit la préfète.

Pour éviter tout débat stérile, ce dimanche 9 septembre, nous avons transmis les documents en notre possession à Mme Arena après les avoir évoqués sur le plateau de «L’info confidentielle ». Dès le lundi, l’administration est descendue dans l’école concernée et a constaté qu’en effet, des colonnes d’amiante s’effritaient. Par mesure de précaution, il a été décidé par l’administration de Mme Arena que deux d’entre elles seraient « encapsulées » dès le mardi.

 

In fine, tout serait bien sous « contrôle »…

 

Dimanche 2 septembre : Témoignage du professeur dans « L’info confidentielle Match » sur R.t.l.-t.v.i.

 

Dimanche 2 et lundi 3 septembre : La ministre-présidente Arena déclare partout que « la situation est sous contrôle ». Le débat porte finalement plus sur l’anonymat du témoin que sur la problématique de l’amiante.

 

Mercredi 5 septembre : R.t.l.-t.v.i. vient de recevoir la demande du cabinet Arena de communiquer le nom de « l’établissement concerné » par les déclarations du prof. Dans la matinée, Pascal Vrebos transmet cette demande à La Libre Match. A 13 h 45, nous communiquons le renseignement demandé au chef de cabinet de Mme Arena et, dans l’après-midi, l’administration de l’infrastructure inspecte Aywaille pendant quatre heures et communique déjà l’info à certains médias comme quoi, à Aywaille « tout est sous contrôle ».

 

Jeudi 6 septembre : La ministre-présidente Arena reçoit la presse dans les bâtiments de l’implantation « enseignement général » à Aywaille. Les endroits les plus dégradés, soit des classes situées dans l’implantation technique, ne sont pas visitées par la ministre et ne sont pas montrées aux journalistes (voir photos d’encadrement de fenêtres contenant de l’amiante publiées ce jour-là par La Libre Match). Le mythe selon lequel Mme Arena aurait dû attendre trois jours pour que R.t.l. et La Libre Match daignent lui communiquer l’info sur le nom de l’établissement est abondamment relayé par certains médias. Ce faux débat devient le débat principal dans certains journaux.

 

Dimanche 9 septembre : Sur le plateau de « L’info confidentielle », nous relevons que les bâtiments de l’implantation technique n’ont pas été montrés à la presse et nous citons le syndicaliste de la C.g.s.p. Jean-Luc Degée qui évoque les fenêtres de certaines classes où l’on enseigne aux élèves de technique : «Le contrôle n’est pas suffisant. Ce sont des classes où il y a un danger potentiel, où la préoccupation d’une dissémination de particules d’amiante dans l’air est constante. On a d’ailleurs demandé à la ministre que les syndicats puissent contrôler l’état de ces classes mensuellement et qu’une signalisation précise des endroits à risque soit faite. Ce sont des classes où l’on n’oserait pas faire tourner un ventilateur parce qu’on aurait peur des faire circuler dans l’air des particules nocives ». Il n’est pas question de « danger de mort » dans cette déclaration mais, sur le long terme, prendre le risque de respirer des « particules nocives » n’est évidemment pas la meilleure des assurances-vie…

 

Mardi 11 septembre : Le quotidien « La Dernière Heure » révèle que des travaux ont été fait dans l’après-midi du lundi 10 septembre… à Aywaille : « Le 2 septembre dernier dans leur info confidentielle, La Libre Match/R.t.l.-t.v.i. affirmaient qu’un problème d’amiante se posait à l’athénée d’Aywaille. Marie Arena s’y était rendue en grande pompe et avait rassuré tout son monde. Tout ne semble pas aussi simple que cela, puisque ce lundi, quelques heures avant des réunions de parents, des appuis de fenêtre endommagés et contenant de l’amiante étaient rejointoyés ». Notre confrère ne précise pas que ces réparations ont été faites… dans certaines classes de l’implantation « technique ». Celles dont Mr Degée parlait le 9 septembre dans « L’info Confidentielle ». In fine, tout serait bien sous contrôle...

09:00 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : amiante dans les ecoles |  Facebook |

14/09/2007

Santé publique (020907) (060907)

Enquête évoquée sur le plateau de "L'info confidentielle" (RTL-TVI), le dimanche 2 septembre 2007 et publiée dans l'hebdomadaire "La Libre Match", le 6 septembre 2007

Amiante dans les écoles

Enfants et enseignants en danger ?

 

RTG-2

Craignant une sanction disciplinaire, ce professeur de secondaire qui donne cours au sein d’un établissement du Sud du pays préfère s’exprimer de manière anonyme. En 2004, il a la mauvaise surprise de découvrir un morceau de faux plafond contenant de l’amiante dans sa classe. Se renseignant plus avant, l’enseignant inquiet constate que ce matériau dangereux est quasi omniprésent dans plusieurs locaux de son école. Il alerte sa direction, ses collègues. En vain. « C’est un sujet tabou », dénonce-t-il. Obtenant le soutien de son syndicat, il poursuit sa petite enquête pour constater que la question de l’amiante se pose dans de très nombreuses écoles de la Communauté française : « Certaines constructions préfabriquées en sont remplies ! ». Et de mettre en question « la politique actuelle du gouvernement Arena qui consiste à « gérer » le risque avec des moyens insuffisants, sans même avoir fait un inventaire complet de la situation, plutôt qu’à l’éradiquer au nom du principe de précaution. C’est de la non-assistance à personnes en danger ! » « Du côté du cabinet Arena, on rétorque fermement que « ce professeur fait peur à la population pour rien car la situation est sous contrôle ». Totalement ? Ce n’est certainement pas l’avis d’un parlementaire et d’une syndicaliste qui témoignent aussi dans le cadre de ce dossier…  Précision : La photo qui est jointe à cet article montre un bâtiment de type « RTG » à titre d’exemple. L’école où il se trouve n’est pas spécifiquement concerné par cette enquête.  



La Libre Match. Dans quelles circonstances avez-vous découvert qu’il y avait un problème d’amiante dans votre établissement ? 

Le professeur. Un élève m’a montré une sorte de planche tombée du plafond. Ce gosse, qui était issu d’une section technique, m’a tout de suite dit : « Monsieur, je crois bien que c’est de l’amiante ». A cette époque, je n’y connaissais pas grand-chose et, plutôt sceptique, j’ai décidé de faire analyser la « pièce à conviction ». En effet, il s’agissait bien d’amiante… 

Comment avez-vous réagi ?  

Comme n’importe quel enseignant est en droit de le faire en Communauté française : je me suis rendu au secrétariat de l’école et j’ai demandé à consulter un document que tous les établissements scolaires doivent normalement tenir à disposition. Cela s’appelle « Inventaire des matériaux contenant de l’amiante et programme de gestion du risque d’exposition ». Rien que l’intitulé pose question : la politique actuelle ne consiste donc pas à éliminer le risque mais à le « gérer ». Ce n’est pas tout à fait la même option que dans le dossier du Berlaymont à Bruxelles où l’on a dépensé énormément d’argent pour totalement désamianter le bâtiment au nom d’un élémentaire principe de précaution. 

Qu’avez-vous trouvé dans l’inventaire « amiante » de votre école ? 

Cet audit réalisé par A.i.b.-Vinçotte m’a fait tomber de ma chaise ! Dans mon école, il y a de l’amiante partout ! (N.d.l.r. : il nous donne le document pour prouver sa bonne foi.) Il y en a dans les classes, dans l’internat, dans le réfectoire, dans la salle de gym, dans la conciergerie. C’est impressionnant.Sous quelle forme ?Des allèges de fenêtres et des habillages de portes en Glasal, des faux plafonds en Pical, des tablettes de fenêtres en Masal, des regards de cheminée, des cloisons de séparation, des panneaux peints et même des tableaux noirs en amiante-ciment… La liste est interminable.  

Glasal, Pical, Masal ? 

Tous ces noms renvoient à des matériaux à risque contenant de l’amiante… J’ajouterai que mon inquiétude n’a fait que s’accroître en constatant que l’inventaire dont j’ai pu prendre connaissance datait de 2001.Et alors ?Au moment où je l’ai consulté, nous étions en 2004. Trois années s’étaient écoulées depuis la réalisation de ce rapport alors que sa conclusion prévoit explicitement que « cet inventaire doit être tenu à jour annuellement ». Cela démontre l’importance que l’on accorde à cette question. Plus tard, j’ai appris que de nombreux établissements scolaires, particulièrement dans le Hainaut, ne disposent pas d’inventaire du tout !

C’est incroyable ! 

De plus, les gens qui ont pour mission d’actualiser ces inventaires au sein des écoles  n’ont généralement pas les compétences techniques suffisantes. Il s’agit du préfet en tant que responsable de la sécurité ou de son adjoint. Et de conseillers en prévention, soit des gens du personnel d’entretien, de profs qui disposent d’un crédit d’heures. Des personnes qui ne sont, en tout cas, pas des spécialistes du désamiantage. On a donc envoyé Vinçotte pour le constat de départ et, pour le suivi, il a fallu se débrouiller. 

Comment se fait-il qu’il y ait tant d’amiante dans une école comme celle où vous enseignez ? 

C’est vrai qu’avec ce que l’on sait aujourd’hui des dangers que représente l’amiante, l’omniprésence de ce matériau paraît démentielle. Pourtant, la situation de mon établissement n’a rien d’exceptionnelle. En cause, principalement, le fait que nous utilisons beaucoup de bâtiments de type « R.T.G. ». Ces initiales renvoient aux noms des ingénieurs qui les ont conçus : Reubsaets, Thibaut et Gilles. C’était dans les années 1960, une époque dorée pour les industriels de l’amiante. Ces bâtiments préfabriqués en bois, bourrés de Glasal, Pical, Masal ou encore de Foorflex, un autre produit amianté, avaient été pensés pour être rapidement mis sur pied vu qu’il fallait faire face au baby-boom de l’après-guerre. Il y a en partout en Communauté française. Normalement, leur durée de vie ne devait être que de dix ou quinze ans, mais ils sont toujours là.  

En piteux état ? 

Dans certaines classes, la situation est catastrophique. Je vous parle bien de classes où l’on donne cours, pas d’une arrière-cave visitée de temps en temps par le personnel d’entretien. Je vous ai raconté la mésaventure qui m’a alerté : le « morceau » d’amiante tombé du plafond. Je pourrais aussi vous parler d’appuis de fenêtres brisés où l’on voit les fibres d’amiante à l’œil nu… Dans un local où nos élèves mangent, ils posent leurs boîtes à tartines sur l’un de ces appuis de fenêtre. Certains d’entre eux ont parfois été « rescellés », passez-moi l’expression, avec des vis… Je veux dire que des ouvriers de l’école ont foré là-dedans sans aucune mesure de protection spéciale. Quand on regarde derrière, c’est encore plus incroyable, parce qu’il y a des plaques dans une espèce de carton constitué à base d’amiante complètement amoché. Là, on est dans le danger absolu. 

Partout où il y a des bâtiments R.T.G., c’est du pareil au même ? D’abord, le problème ne se pose pas que dans les bâtiments R.T.G. Dans notre école, jusqu’il y a peu, les patins de frein d’un ascenseur situé dans une construction en dur étaient en amiante. Ce qui, par déplacement d’air, libérait des fibres dans un espace collectif… Cela dit, il est évident les constructions R.T.G. ont beaucoup vieilli. Au fil des ans, elles ont été entretenues vaille que vaille. En forant, en clouant, en découpant… En utilisant des systèmes « D » pour réparer des vieilles portes et châssis pourris, des murs endommagés… 

Que faire d’autre ? 

La vraie solution, surtout depuis que l’on connaît très précisément les dangers de l’amiante, aurait dû être de raser tous ces bâtiments et d’en construire d’autres à la place.  

Cela coûterait une fortune… 

Moi, je trouve que la santé de nos gosses n’a pas de prix. Mais les politiques estiment peut-être qu’ils peuvent se permettre de prendre certains risques parce que l’exposition actuelle de cette population n’aura de répercussions que dans plusieurs dizaines d’années. Si c’est cela le raisonnement, c’est de la non-assistance à personnes en danger !  

Cette question n’est pas gérée avec le sentiment d’urgence qu’elle requiert ?  

Exactement. Je reviens au cas de mon établissement. Cela fait donc trois ans que je m’active, que je dénonce, que j’interpelle en interne. En plus, la direction de mon école fait tout son possible malgré l’inertie du système. Par conséquent, je crois que l’on est mieux suivi qu’ailleurs : sous l’impulsion de l’administration générale de l’infrastructure (A.g.i.), des réparations sont faites à droite et à gauche… Mais cela revient, la plupart du temps, à placer des emplâtres sur une jambe de bois. Un récent rapport de l’A.g.i. montre bien la philosophie de ces « rénovations », cette « gestion du risque », comme ils disent. Après avoir inspecté nos bâtiments au début de cette année, cette administration diagnostiquait que : « D’après l’inventaire amiante, il appert que de nombreuses parties du bâtiment contiennent ce matériau. Notamment, dans les linteaux, les appuis de fenêtres, la protection des colonnes. (…) Il y a lieu de trouver une solution rapidement car les linteaux, les appuis de fenêtres, les parois (derrière les radiateurs) et les protections des colonnes sont abîmés et pour certains assez fortement. De plus, dans un local, une partie du faux plafond risque de s’effondrer ». Et de préconiser ceci : « Dans un premier temps, il faudrait « fixer » les parties abîmées. L’enlèvement ou l’encapsulage sera proposé à la prochaine programmation. » Ces gens font certainement ce qu’ils peuvent avec les moyens dont ils disposent, mais c’est loin d’être suffisant ! Quand on se contente de surcoller une plaque en matière plastique sur un panneau en amiante de manière à ce que les élèves ne puissent pas être en contact direct avec les fibres, je trouve cela un peu juste…     

Pourquoi préférez-vous témoigner de manière anonyme ? 

En temps que fonctionnaire, je suis tenu à un devoir de réserve. En clair, je n’ai pas le droit de dire que l’on donne parfois cours dans des taudis où la santé des gosses est mise en péril. Formellement, on pourrait me reprocher une faute grave. Bien que si tel devait être le cas, je défendrais chèrement ma place car un juge pourrait estimer que, vu le danger potentiel couru par les enfants, il était de mon devoir d’en témoigner. Et puis, ne pensez-vous pas que d’autres personnes que moi devraient se retrouver devant un tribunal ? Par exemple les préfets et les adjoints à la sécurité de certaines écoles où des situations intolérables perdurent. Sans parler des responsabilités politiques… 

L’amiante dans les écoles, c’est un sujet tabou ? 

Très clairement. C’est l’omerta. Une chape de plomb pèse sur ce sujet. Des enseignants sont obligés de prendre des risques, et d’en faire prendre à leurs élèves, en raison d’un véritable chantage à l’emploi : pour les pouvoirs organisateurs, c’est la crainte de la mauvaise réputation de leurs établissements, de la chute des inscriptions, qui domine.  

 

Un matériau particulièrement dangereux

Les fibres d’amiante sont particulièrement dangereuses pour la santé de ceux qui les manipulent et/ou les respirent. C’est scientifiquement établi : l’inhalation de ces particules peut déboucher – au bout d’une période de latence qui peut durer jusqu’à trente ou quarante années – sur l’apparition de plusieurs maladies très graves : asbestose, mésothéliome (tumeur de la plèvre ou du péritoine) et cancers du poumon ou du larynx. Certains milieux professionnels particulièrement exposés en ont déjà fait l’expérience malheureuse. On connaît, par exemple, le cas des anciens de l’usine Coverit dans le Hainaut où l’on travaillait en contact direct avec les fibres d’amiante : 129 des 250 travailleurs qui travaillaient sur ce site fermé en 1987 sont morts et les « survivants » ayant établi un lien de causalité entre le nombre élevé de cancer chez les anciens de Coverit et leur travail ont créé un collectif pour obtenir réparation. On estime généralement que, dans les vingt prochaines années, plus ou moins 20 000 décès en Belgique seront encore liés à l’amiante. Une estimation fiable ? Difficile à dire quand l’on constate qu’en Communauté française, où l’équivalent de 3 500 000 m2 de bâtiments n’échappent pas au risque de contenir de l’amiante (écoles, crèches, IPPJ, centres sportifs, centres culturels et bâtiments administratifs), l’inventaire de la présence de ce matériau dangereux reste encore largement à faire.   

 

Yves Reinkin (Ecolo) :  «Ce n’est pas une priorité du gouvernement Arena» 

Député au parlement de la Communauté française, Yves Reinkin (Ecolo) a aussi mené sa petite enquête pour essayer de déterminer l’ampleur du problème « amiante » dans les établissements scolaires. Résultat ? « On est dans le brouillard. Je ne veux pas affoler la population, mais il faut tout de même se dire que l’absence de données fiables est particulièrement préoccupante », déplore-t-il. 

En juin dernier, pour forcer le gouvernement de la Communauté française à, au moins, déterminer l’ampleur du risque, le parlementaire Yves Reinkin a déposé une « proposition de résolution visant à éradiquer l’amiante dans les écoles et autres bâtiments de la Communauté française ». Il y dépeignait un tableau peu réjouissant qu’il nous confirme être toujours d’actualité : « Il est aujourd’hui impossible de savoir combien d’écoles contiennent de l’amiante, quel est le volume de travaux urgents à réaliser et quelle stratégie la Communauté française entend mettre en place pour remédier à ce problème. Il n’existe pas non plus d’estimation des fonds qui seraient nécessaires pour assurer le désamiantage de l’ensemble des écoles de la Communauté française. En ce qui concerne les autres réseaux d’enseignement, il est tout bonnement impossible de se faire une idée de l’état d’avancement des inventaires amiante. Aucune démarche de sensibilisation n’a, par ailleurs, été réalisée par la Communauté française à l’attention de ces réseaux. Au niveau des fonds disponibles pour effectuer les travaux de désamiantage des écoles, même constat de gestion laxiste : en 2006, le programme de travaux de première nécessité n’a simplement pas été utilisé à sa pleine mesure ».   Par conséquent, M. Reinkin pose une question somme toute logique : « Comment gérer cet important dossier de santé publique sans données fiables, sans planning de travail et avec un budget pour le moins limité ? En juin dernier, j’ai conclu mon interpellation au Parlement de la Communauté française par une requête claire et précise afin que l’on sorte de l’impasse. J’ai demandé au gouvernement Arena de réaliser, dans un délai de douze mois, les inventaires non encore effectués. Notamment dans de trop nombreuses écoles du Hainaut, la province de la ministre-présidente, où il y a beaucoup de bâtiments en R.T.G… J’ai aussi insisté pour qu’il y ait une mise à jour systématique et générale des inventaires qui ont été déjà effectués… Ma proposition de résolution a été renvoyée en commission et le Parlement ne l’a pas encore abordée. Ce qui démontre que ce n’est pas une priorité du gouvernement Arena ».  

« La Communauté française pratique la politique de l’autruche... » 

Permanente au Syndicat Libre de la Fonction Publique, Pascale Vander Straeten y préside la « Cellule amiante » et elle abonde dans le même sens que le parlementaire Ecolo. Ayant pris connaissance du témoignage du professeur qui s’est exprimé anonymement sur le plateau de « L’info confidentielle Match », elle affirme sans ambages que « tout ce que dit cet enseignant est parfaitement exact. J’ajouterai simplement que la question de l’amiante ne se pose pas uniquement dans l’enseignement relevant de la Communauté française. Dans une mesure moindre (bâtiments plus anciens ayant échappé à l’heure de gloire de l’amiante), le réseau libre et subventionné est certainement aussi concerné ».  Quel est, selon elle, l’état du malade ? « Je dirais que la situation est devenue catastrophique car la Communauté française pratique la politique de l’autruche. Pour preuve, prenez l’inventaire de la présence d’amiante dans tous les établissements : cela fait douze ans qu’il aurait dû être bouclé. Dans certains endroits, cela a été fait depuis des années sans jamais être actualisé, et dans d’autres, dans le Hainaut par exemple, beaucoup d’établissements n’en disposent toujours pas! Se rend-on compte que l’on joue avec une potentielle bombe à retardement ? Ce qu’on économise aujourd’hui en gérant cette question importante de santé publique avec légèreté et un manque de moyens évident, la Communauté risque de le payer un jour ou l’autre… Lorsque des gens malades viendront frapper à sa porte pour lui demander des comptes. »  Faisant allusion, elle aussi, au dossier du Berlaymont, Mme Vander Straeten estime que « dans le dossier des écoles, il n’y a pas que des enjeux financiers. C’est avant tout une question d’éthique, de respect des enfants et des enseignants : comme les fonctionnaires européens, ils ont le droit que toutes les précautions soient prises pour les protéger de risques sanitaires aussi importants». La permanente SFLP dénonce également le fait que « les conseillers en prévention des écoles de la Communauté française n’ont qu’une formation de base. Il s’agit d’ouvriers du personnel d’entretien, de chefs d’ateliers, de profs, de chefs d’établissements qui ne disposent que de quelques heures par semaines pour s’occuper de sécurité, se former et s’informer… Pour eux, la question de l’amiante qu’ils ne maîtrisent pas nécessairement s’ajoute à mille autres problèmes. Un tel boulot demanderait un temps plein pour chaque école et, pour des raisons d’indépendance, un engagement par l’administration de Mme Arena plutôt que par les chefs d’établissements… ».  

« La situation est sous contrôle », rassure-t-on au cabinet de la ministre-présidente  

A la Communauté française, Tony Pelosato, le directeur de cabinet de la ministre-présidente Marie Arena, tempère : « La situation est sous contrôle. Il est faux de prétendre que l’on prendrait cette question de l’amiante à la légère. On a donné l’impulsion pour que des inventaires soient réalisés dans toutes les provinces». Nous soulignons que la réglementation sur la protection du travail oblige explicitement tous les employeurs du Royaume à disposer d’inventaires amiante pour tous leur bâtiments… Et ce depuis 1995 ! «Ce qui montre bien que la question de ces inventaires est antérieure à notre arrivée à la tête de la Communauté française. On a hérité de ce dossier et on le gère avec tout le sérieux nécessaire pour rattraper certains retards qui ne peuvent nous être imputables ». Ainsi, le cabinet Arena admet que 120 écoles dans le Hainaut ne devraient disposer que « prochainement » d’inventaire amiante.  L’art de gouverner est difficile, la critique est aisée... Une réflexion qui s’impose avec force dans ce dossier, surtout au regard de certaines données chiffrées que nous communique M. Pelosato : les bâtiments R.T.G. en Communauté française occupent l’équivalent d’une surface de 300 000 m2. Si l’on devait raser ces préfabriqués contenant beaucoup de matériaux en amiante pour les remplacer par des constructions en dur, il faudrait investir un montant avoisinant les 360 millions d’euros ! Une somme colossale dont ne dispose pas le gouvernement. Pour donner un ordre de grandeur, le budget annuel du Fonds des bâtiments n’est que de 31 millions d’euros, dont l’essentiel (25 millions d’euros) est mangé par les frais d’entretien (remplacement des chaudières, réparations diverses, …). Pour débloquer la situation et donner ce coup de jeune tant nécessaire aux bâtiments scolaires – tous réseaux confondus –, le gouvernement de Marie Arena travaille sur un projet de parteneriat privé-public qui « devrait permettre de débloquer des fonds à hauteur d’un milliard d’euros ».  En attendant, on ne saurait trop conseiller aux professeurs qui se sentiraient concernés par cette problématique de l’amiante de se rendre au secrétariat de leur établissement scolaire pour demander à consulter le document intitulé : «Inventaire des matériaux contenant de l’amiante et programme de gestion du risque d’exposition ». La loi impose non seulement la présence de cet audit, mais aussi sa mise à jour annuelle.      

 

« L’amiante n’est dangereux que par inhalation… »

Le « Service interne de prévention et de protection du travail » (SIPPT) de la Communauté française dispose d’un site Internet dont le but est « d’assurer l’information continue des personnes ressources ayant en charge la sécurité au sein des établissements » scolaires : http://www.espace.cfwb.be/sippt/index.htm. Si le cadastre global de la présence d’amiante dans les écoles de la Communauté française se fait dramatiquement attendre, on constate en cliquant sur les pages de ce site que la problématique des bâtiments R.T.G. a été clairement cernée par l’administration de la ministre-présidente Arena.  Photos édifiantes à l’appui, le SIPPT explique notamment que «ces bâtiments contiennent de nombreux matériaux contenant de l’amiante, dont notamment l’amiante-ciment ou encore fibro-ciment qui contient entre 10 et 15 % d’asbeste », avant de donner un descriptif « pas exhaustif », mais assez impressionnant. Nous citons : « Les caniveaux sont des tuyaux d’asbeste-ciment qui servent pour les entrées des canalisations électriques et autres. Ils sont en général posés dans le sol en tranchée à 70 ou 80 cm de profondeur (…). Les plinthes extérieures sont en « masal » constituées de bandes étirées de plaques en asbeste-ciment (…). Les seuils des portes extérieures sont constitués d’une bande étirée de plaques d’asbeste-ciment (…). Les allèges et les frises au-dessus des châssis sont constituées de revêtements extérieurs en glasal, panneaux sandwich plaques planes d’asbeste-ciment (…). Les sous-toitures sont des plaques de menuiserite composées d’un mélange de fibre d’asbeste et de ciment additionnées de fibres organiques (…) La couverture de toiture est en ardoises d’asbeste-ciment (…). Avant l’installation du chauffage central, de nombreux R.T.G. étaient encore chauffés par des poêles à mazout ou encore au charbon. Les conduits de fumées sont en tuyaux d’asbeste-ciment, la protection des pièces en charpente et en plafond étant constitué de plaques d’amiante de 10 mm d’épaisseur, au passage de plafond de bandes d’amiante entourant le tuyau et d’une couronne en amiante de 10 mm. La souche, quant à elle, est constituée de pièces spéciales moulées en asbeste-ciment de 8 mm. Les plafonds intérieurs sont en plaques isolantes à base d’asbeste-ciment ou en recouvrement sur la face du plafond d’une plaque en asbeste-ciment émaillée et souvent perforée. Les éléments de cloison et revêtement sur une paroi des allèges sont également en plaques planes d’asbeste-ciment comprimées et émaillées sur une ou sur les 2 faces. Certains pignons (rares) sont parfois revêtus de plaques d’asbeste mais souvent les tuyaux d’aération des combles sont en asbeste-ciment. Dans certains R.T.G. ateliers où nous avons des forges, les plafonds, parfois les murs sont en glasal et les hottes en fibro-ciment (Eternit©) Dans certaines classes, on trouve encore parfois des lave-mains à dosserets moulés sur panneaux en asbeste-ciment. La protection anti-feu des cuisines et restaurants scolaires est assurée dans ces pavillons par des revêtements intérieurs en glasal, plaques d’asbeste-ciment comprimées et émaillées, les plafonds incombustibles étant en plaques d’asbeste-ciment surfacées et émaillées. Enfin, pour la décoration extérieure, on a installé des cuvelles ou des vasques en asbeste-ciment pour les plantations. ». Rassurant ? Le SIPPT prend le soin de rappeler  que « l’amiante n’est dangereux que par inhalation et que, pour ce faire, il doit être sous forme de fibres microscopiques. Aussi, soyez attentif et vigilant à ne pas abîmer ces matériaux (par forage, disquage, friction, bris, …) ».  

 

Vos réactions, vos témoignages : infomatch@saipm.com 

 

10:25 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (7) |  Facebook |

02/07/2007

Olivier Chastel (310507)

Entretien publié dans l’hebdomadaire belgo-français « La Libre Match », le 31 mai 2007.

Olivier Chastel : «Un retour aux urnes serait la meilleure solution»

ChastelphotoIntronisée dans la foulée des "affaires" pour "gouverner autrement", la tripartite PS-CDH-MR n'aura duré que six mois. Et voici qu'à quelques jours à peine des législatives, la cité carolo, sa mauvaise réputation et son interminable liste de casseroles, plus fondamentalement aussi le thème de l'éthique en politique, reviennent au centre du débat électoral. L'homme qui, une nouvelle fois, a mis le feu aux poudres s'appelle Olivier Chastel. Avec son collègue Philippe Sonnet, un fin stratège en politique qui est aussi son conseiller, il vient de claquer la porte du collège des échevins carolos. Côté francophone, ce sera sans aucun doute l'évènement-clé d'une campagne électorale qui était restée très morne jusque là. "Je suis certain d'avoir pris la bonne décision", dit Chastel.

La Libre Match. Voilà, c’est fini. Vous n’êtes plus échevin de la ville de Charleroi. En un seul mot, quel est votre état d’esprit alors que vous préparez vos caisses?

Olivier Chastel. Soulagé!

Mais encore?

J’ai ressenti les dernières manoeuvres de communication du PS pour créer la confusion dans la population à propos de la démission de l’échevin Jean-Pol Demacq comme une véritable trahison. C’est la goutte qui a fait déborder le vase. De trop nombreux événements avaient déjà alourdi le climat dans la majorité à Charleroi et ils avaient contribué à rendre très difficile le travail de fond auquel nous nous employions depuis le 4 décembre. Malgré cela, le MR avait fait preuve d’une loyauté exemplaire et spontanée. Nous attendions une même loyauté de la part du PS et ce que nous avons reçu, c’est un coup de couteau dans le dos!

Lors de la conférence de presse annonçant votre dé mission, vous sembliez avoir les larmes aux yeux...

On n’abandonne pas un travail entrepris aussi facilement. Mais je suis certain d’avoir pris la bonne décision. Je suis intimement persuadé que Charleroi avait besoin de cet électrochoc. Par la faute du Parti socialiste, on allait revivre une banalisation de l’infraction. Quand j‘ai entendu Elio Di Rupo dire qu’il n’y avait rien de neuf dans ce dossier et qu’il ne devait donc pas y avoir de conséquences, j’ai bien compris que le PS ne prenait pas conscience de la gravité de la situation. Quand j’ai entendu un collègue échevin du PS, M. Massin, dire qu’il devait d’abord analyser le dossier avant de se prononcer sur ce que devait faire M. Demacq, je me suis dis qu’il n’y a pas de rupture par rapport au passé dans ce parti. Lors de l’élaboration du pacte de majorité, les échevins socialistes ont signé un document par lequel ils s’engageaient à démissionner sur le champ en cas d’inculpation. Entendre de la bouche d’Elio Di Rupo d’un côté, d’un échevin socialiste dit rénovateur de l’autre, ce genre de considérations, m’a démontré, en vingt-quatre heures, combien le fossé était grand entre eux et nous.

Disons les choses sans langue de bois: n’était-il pas naïf d’espérer arriver à quelque chose de positif pour Charleroi en entrant dans un collège notamment composé de trois échevins PS issus de l’ancienne majorité socialiste absolue?

Je vais répondre franchement: oui, nous avons commis une erreur de naïveté! Nous avons été naïfs de croire la parole du PS qui nous garantissait qu’il n’y aurait plus de problèmes de justice aux conséquences graves pour la ville. Au moment de la négociation de cette majorité, nous aurions dû être plus fermes sur la présence au sein du collège de ceux qui avaient exercé des responsabilités sous la législature précédente. Au lendemain des élections communales, nous avons accordé notre confiance au PS quand il a choisi ses échevins. Nous l’avons maintenue quand, après l’inculpation du bourgmestre Jacques Van Gompel, il a fallu remanier l’équipe avec l’intervention de M. Di Rupo lui-même. Ce que nous venons de vivre nous montre que nous nous sommes trompés.

Ces derniers événements ne sont-ils pas du pain béni pour les écolos, seul parti démocratique de la ville à ne pas s’être embarqué dans ce navire qui prend l’eau?

Ce n’est du pain béni pour personne.

Quel est le processus de réflexion qui vous a conduit à dire, dans un premier temps, que vous alliez continuer dans la tripartite qui dirigeait la ville et puis, dans un second mouvement, deux jours plus tard, d’annoncer votre démission et celle de votre collègue Philippe Sonnet?

D’abord, il faut savoir que Jean-Jacques Viseur et moi, samedi dernier, nous avons dû négocier pendant quatre heures avec les socialistes pour obtenir la démission de Jean-Pol Demacq!

Ce dernier n’en voulait pas?

Dans un premier temps, non. M. Demacq estimait n’avoir pas grand chose à se reprocher et je peux le comprendre. Les chefs d’inculpation précisent globalement qu’il a manqué de réaction lorsque l’ancien collège s’est lancé dans des procédures douteuses. Il n’empêche: nous avions convenu qu’une inculpation, quelque soit son motif, équivalait à une démission.

Pourquoi alors a-t-il fallu discuter de cela pendant quatre heures?

Parce que ce débat a été émaillé de multiples suspensions de séances demandées par la majorité socialiste qui était, de son propre aveu, en liaison permanente avec M. Di Rupo et son entourage. Et qu’à ce niveau supérieur des instances socialistes, la consigne était très claire tout faire pour éviter que M. Demacq démissionne pendant la campagne électorale.

En contradiction avec l’accord de majorité?

C’est très clair, oui. Quand nous sommes entrés en réunion, samedi matin à 10 heures, Jean Jacques Viseur (CDH) et moi, nous avons tout de suite dit au bourgmestre que pour surmonter cette énième crise, il faudrait une attitude sans équivoque. La première phrase de Léon Casaert a été d’une toute autre nature: «En ce qui nous concerne, on ne voit pas très bien pourquoi M. Demacq démissionnerait ! ». Il a fallu trois heures de discussion, un long cheminement, étape par étape, pour arriver à la démission. D’abord, M. Demacq voulait tout de même terminer l’année scolaire. Il imaginait réunir un conseil communal pendant les vacances afin d’officialiser sa démission à ce moment-là.

Pour quelles raisons?

Il voulait faire les remises des prix dans les écoles! On lui a dit non. Stade suivant: il voulait démissionner au conseil communal du 25juin en continuant son mandat jusque là pour «régler un certain nombre de problèmes». On lui a signifié que c’était impossible éthiquement ; qu’on ne pouvait délivrer un tel message négatif à la population. On ne pouvait imaginer qu’il continue, après son inculpation, à participer au collège, à des manifestations publiques, qu’il prenne encore des décisions pour compte de son département. Et finalement, à 13 heures, M. Demacq nous a rédigé sa lettre de démission, un acte uni latéral et sans délai. On a encore discuté pendant une heure sur la question de la redistribution des compétences au sein du collège. Viseur et moi, nous étions arrivés à nos fins. J’étais rassuré et, le samedi après-midi, c’est dans cet état d’esprit que j’ai participé à une conférence de presse avec le bourgmestre et l’échevin des finances. Ce n’est que quelques heures plus tard que j’ai compris que le PS nous avait poignardé dans le dos. Le CDH autant que le MR d’ailleurs...

De quelle manière?

Je me suis rendu compte en écoutant des commentaires que me faisaient des journalistes et au travers d’une dépêche Belga que le mes sage était brouillé. La presse semblait vouloir annoncer que Demacq resterait provisoirement en fonction, qu’il continuerait dans l’intérêt de l’enseignement carolo d’exercer son mandat jusqu’à la fin de l’année scolaire, qu’il présenterait sa dé mission au conseil communal du 25juin... Dès lors, je me suis demandé qui était allé communiquer ce genre d’information alors que nous avions été très clairs en conférence de presse. J’ai téléphoné à l’auteur de la dépêche Belga qui m’a révélé que c’était un communiqué officiel de la ville sur papier à en-tête, au nom du collège, qui avançait toutes ces contre-vérités!

Qui est l’auteur de ce vrai-faux « communiqué»?

Au moment où je vous parle, je ne le sais toujours pas! J’ai pourtant essayé de contacter le bourgmestre et son entourage que l’on sait performant puisqu’il a été désigné par M. Di Rupo... Personne n’a su m’expliquer pourquoi, alors que nous étions en discussion pour imaginer la sortie de cette crise, quelqu’un a profité des nombreuses suspensions de séances, dans le dos de Jean-Jacques Viseur et de moi-même, pour rédiger un communiqué de presse et le publier au nom du collège. C’est de la trahison ! Le communiqué a été diffusé une heure avant la fin de la négociation. Et on y explicitait l’inverse de ce à quoi nous allions aboutir!

Comment décodez-vous cette stratégie du « communiqué parallèle»?

C’est une stratégie de campagne électorale du PS. Ce parti a voulu brouiller le message au tour de l’« affaire Demacq », afin de minimiser l’impact de la démission et de l’inculpation de l’un de ses échevins. Le PS a fait en sorte que la population de Charleroi n’y comprenne plus rien. Samedi, vers 18heures 30, j’ai découvert le contenu du communiqué. C’est là que j’ai pris conscience de ce travail de sape et de désinformation; du piège électoral qui avait été tendu par les socialistes. A ce moment-là, je voulais déjà faire un esclandre. Mais le dimanche, je me suis rendu compte que la situation était encore plus grave que cela...

C’est-à-dire?

Comme tous les dimanches matins, je me suis promené sur le marché de Charleroi. Quel contraste dans l’accueil des gens par rapport aux dimanches précédents! C’était affolant. Effectivement, ils ne comprenaient plus rien et les questions critiques fusaient: «Demacq ne dé missionne pas tout de suite ? », «Vous êtes tom bés sur la tête ? », «Vous le laissez en fonction jusqu’à la fin de l’année scolaire? ».

Comme si le MR était prêt à avaler n’importe quelle couleuvre pour rester au pouvoir à Charleroi?

Exactement ! Toute une série de commentaires allaient dans ce sens-là. Sur ce marché, j’ai rencontré ma collègue Véronique Salvi (CDH). Je lui ai fait lire ce communiqué de la ville dont elle n’avait aucune connaissance. Elle était effondrée et scandalisée. Elle m’a dit alors qu’elle comprenait mieux l’hostilité des gens sur le marché... Le piège du PS avait parfaitement bien fonctionné. Alors, je me suis dit que des milliers d’autres personnes à Charleroi avaient dû être abusées par la manoeuvre des socialistes. Qu’elles devaient être révoltées en ayant perçu comme message que le pouvoir communal semblait accepter sans broncher une inculpation de plus d’un échevin... Et que toutes les familles politiques de Charleroi réagissaient en ce sens de manière soudée, sans trop s’émouvoir, puisqu’on laissait à M. Demacq la possibilité de terminer l’année scolaire. Pour moi qui me suis inscrit dans un combat pour retrouver l’éthique et l’efficacité à Charleroi, c’était parfaitement insupportable. Comme je vous l’ai dit, avant de prendre attitude, j’ai essayé d’avoir plusieurs fois le bourgmestre au téléphone pendant ce long week-end, mais sans succès. En fait, le seul responsable politique socialiste qui m’a répondu, c’est Jean-Pol Demacq lui-même. Je lui ai visible ment révélé l’existence du communiqué. Il m’a dit: «Si j’avais participé à la rédaction d’un tel texte, je ne pourrais plus te regarder en face. C’est exactement l’inverse de ce à quoi je m’en gage dans ma lettre de démission ». Quand il a découvert que ce communiqué était sorti alors que nous étions encore en cours de négociation, il m’a dit qu’il ne voyait qu’une possibilité: une intervention d’une autorité supérieure à Casaert.

Autrement dit, le communiqué aurait été inspiré par le boulevard de l’empereur?

Je pense en effet que c’était clairement une stratégie électorale diligentée par les instances supérieures du PS.A Charleroi, je vous le rap pelle, Léon Casaert et son entourage ne répondent qu’à Elio Di Rupo...

Dans le même temps, vos adversaires politiques ne cessent de répéter que votre démission n’est pas votre décision, mais celle de Didier Reynders...

C’est faux. Si Didier Reynders m’avait de mandé de démissionner contre ma volonté, je ne l’aurais pas accepté. Philippe Sonnet et moi, nous avons consulté nos mandataires communaux. Après l’exposé de la chronologie des faits, ils ont ressenti une telle trahison qu’ils nous ont très clairement demandé de démissionner. Pour être tout à fait clair, sachez qu’en entrant en réunion au siège du MR avec nos mandataires, Philippe Sonnet et moi, nous n’avions pas cette intention! Nos mandataires nous ont convaincu que c’était l’intérêt de Charleroi de poser un acte fort. En allant vers la maison de la presse pour annoncer cette décision, j’ai appelé Didier Reynders. Il m’a répondu: «Es-tu certain de la décision qui a été prise ? ». Je veux dire par là qu’il n’a donné aucun ordre. Il était plutôt sur pris, mais il a respecté le débat démocratique au sein du MR de Charleroi.

Sans le PS, il n’est pas possible de former une majorité pour gouverner Charleroi. Dès lors, ne se trouve-t-on pas désormais dans une impasse?

C’est ce que prétendent certains en criant à «l’irresponsabilité» des échevins MR. Moi, je vois que le CDH n’est pas du tout embarrassé de travailler avec le partenaire socialiste dans ces conditions. Ils ont une majorité. Si le CDH estime devoir mettre son éthique et ses convictions de côté pour continuer avec le PS sans rien changer, c’est son problème. Son cas de conscience à lui.

André Antoine (CDH) a clairement dit aussi qu’il faudra un troisième partenaire pour reformer un pacte de majorité à Charleroi...

C’est le seul CDH à dire cela! Et c’est de nouveau une façade électorale! Qu’a déclaré Joëlle Milquet dès le lundi soir? «Nous restons! ». Le CDH est très accroché à son siège d’échevin. Et pour cela, il en arrive à cautionner les manoeuvres du PS après en avoir été scandalisé. Ce parti, comme à son habitude, est capable de toutes les contorsions pour avoir un petit bout de pouvoir! Pour que l’on ne parle plus de tout cela jusqu’aux élections, la majorité résiduelle a décidé de mettre la ville en affaires prudentes. On fait miroiter qu’après le scrutin, dans le calme revenu, toutes les familles démocratiques reviendront autour de la table, que le MR pourrait même revenir dans la majorité... Tout cela n’est que stratégie électorale ! Nous le savons de mandataires CDH: dans ce parti, on connait déjà les noms des échevins qui nous remplaceront. Leur stratégie consiste à mettre le voile pendant les dix jours qui nous séparent de l’élection. Ensuite, mais ensuite seulement, vous verrez que tout sera limpide! D’ailleurs, le PS est beaucoup plus clair sur ce point. Il a déjà annoncé la couleur en laissant entendre que le pacte de majorité modifié le conduira à gouverner avec le seul CDH. Bien évidemment!

Et si on vous propose tout de même, de revenir?

Dans les circonstances actuelles, c’est niet. Mais nous avons énoncé lundi plusieurs conditions indispensables pour accepter une éventuelle discussion d’ouverture. Une communication sans ambiguïté sur la démission de Demacq. Que le collègue décide collégialement de la redistribution des compétences de cet échevin démissionnaire; que la majorité prenne conscience de la véritable ampleur de la situation dans la quelle se trouve l’administration communale de Charleroi : sans une administration motivée, performante et bien gérée, aucune politique ne peut être mise en place.

Vous pourriez donc envisager de retravailler avec des personnes comme MM. Casaert et Parmentier, qui ont appartenu à l’ancienne majorité socialiste absolue?

Non, aujourd’hui, je ne commettrais pas la même erreur.

Si c’est pour revenir, ce serait donc sans Casaert?

Oui.

Un retour aux urnes serait-il souhaitable?

Ce serait la meilleure solution. On nous a déjà volé les élections en octobre 2006 puisque l’appareil judiciaire s’était calmé durant le mois de septembre qui précédait... Pour inculper Jacques Van Gompel au lendemain du scrutin communal alors qu’il était tête de liste ! On ne m’enlèvera pas de l’idée que si le judiciaire avait suivi son cours normal, le résultat de ce vote au rait été bien différent. Oui, je pense que la situation exceptionnelle que connaît Charleroi aujourd’hui mériterait un remède exceptionnel. Que l’on consulte une nouvelle fois l’électeur !

 

 

19:54 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : charleroi, affaires, ethique |  Facebook |

24/05/2007

Bob Beijer (160507)

Entretien publié dans l'hebdomadaire franco-belge "La Libre Match", le 16 mai  2007

 

Tueries du Brabant : Beijer veut parler

 

bob_veut_parlerokBob Beijer, le retour ! Condamné à quatorze ans de prison en 1996, l’ex-collègue de Madani Bouhouche vit désormais à Bangkok. Depuis sa libération, il y a sept ans, c’est là qu’il s’est professionnellement reconverti dans les secteurs de l’informatique et l’immobilier. Revenu pour quelques jours en Belgique, il s’est confié à La Libre Match, en exclusivité pour la presse francophone, ainsi qu’à l’hebdomadaire néerlandophone «P Magazine». Autrefois suspecté dans un nombre invraisemblable d’affaires louches, touchant au banditisme, à des extorsions de fonds, au terrorisme, voire au contre-terrorisme et au renseignement, ce petit homme aux yeux perçants fut aussi présenté par certains médias comme l’un des membres potentiels de la bande dite des tueurs du Brabant wallon (28 morts entre 1982 et 1985). «Je n’ai jamais rien eu à voir avec ces horreurs. Il s’agissait surtout de fantasmes de journalistes. Peut-être que certains policiers les ont partagés, mais je n’ai jamais été inquiété dans cette affaire», réaffirme-t-il aujourd’hui. «Toutefois, je pourrais aider l’enquête sur les tueries», dit encore Bob Beijer. «Je dispose d’ informations précises sur des dossiers non résolus qui sont considérés à tort comme connexes aux tueries". Sollicité par des enquêteurs, Robert Beijer se dit prêt à collaborer. En échange, il souhaite que les autorités belges envisagent favorablement son dossier de changement de nom en cours d’examen depuis plusieurs années. «La balle est dans le camp de la ministre de la Justice», estime-til. Fille de l’une des victimes des tueurs, Patricia Finné espère que «les discussions avec Beijer doivent aboutir. Son témoignage est précieux à un moment où les informations de nature à faire avancer l’enquête sur les tueurs sont devenues extrêmement rares».


La Libre Match. On vous croyait définitivement installé en Thaïlande et vous voilà à Bruxelles. Le mal du plat pays ?

Robert Beijer. Alors là, pas du tout ! J’ai totalement refait ma vie en Asie et je n’éprouve aucun sentiment de nostalgie pour la Belgique. Les personnes de ma famille qui me sont les plus chères vivent désormais à Bangkok. En ce moment, j’y suis actif dans les domaines de l’informatique et de l’immobilier. Je suis revenu, pour quelques jours seulement, afin de régler quelques petites affaires privées… Mais aussi pour lancer un appel à Laurette Onkelinx, la ministre de la Justice !

Quel genre d’appel?

Cela fait plusieurs années que des magistrats et des policiers savent que je dispose d’informations qui pourraient leur être utiles. Mais jamais les conditions n’ont été remplies pour que je puisse les leur donner. En 1996, alors que j’étais encore en prison, j’ai négocié une libération plus rapide à un moment où j’avais déjà purgé plus du tiers de ma peine. En d’autres termes, j’étais déjà libérable mais, bénéficiant d’un « traitement de faveur », on ne me libérait pas ! Des enquêteurs étaient venus me solliciter pour que je leur donne des éléments. Je m’étais déclaré prêt à collaborer... pour autant qu’on me traite sur le même pied que les autres détenus de droit commun. En échange de mes renseignements, je voulais retrouver ma liberté dans un délai normal. Ni plus, ni moins. Ce n’était tout de même pas beaucoup demander ! Pourtant, le ministre de la Justice de l’époque (N.d.l.r. : Stefaan De Clerq du CD & V) n’avait rien voulu entendre.Et dire que des hommes politiques prétendent s’intéresser aux victimes. A l’époque, j’ai bien dû constater que ce n’était que du vent. Dont acte. J’ai fait plus de la moitié de ma peine et je suis resté silencieux.

Avez-vous eu le sentiment d’avoir payé un prix politique pour avoir mis en cause la sûreté de l’Etat lors de votre procès devant la cour d’Assises de Bruxelles en 1994 ?

D’abord,je ne reviens pas sur ce que j’ai dit: certaines des missions que j’ai menées dans les années 1980 l’ont été pour le compte de la Sûreté.Vraisemblablement,il a été audacieux de ma part d’avoir osé cracher dans la soupe...Cela a un prix, c’est clair.

Aujourd’hui, vous êtes libre. Le contexte est fort différent...

En effet, je n’ai plus rien à négocier en termes de liberté. Ma période de conditionnelle est terminée. Dès lors, ce que je souhaiterais obtenir avant de parler revient à vraiment très peu de chose...

Une prime ? De l’argent ?

Alors là, pas du tout ! Je souhaite seulement l’accomplissement d’une petite formalité administrative...

A savoir ?

Depuis ma libération de prison en décembre 1999, j’ai introduit un dossier pour changer de nom.Cela fait donc des années que cette procédure est en cours et,récemment,j’ai appris qu’elle risquait de ne pas aboutir.Pourtant, ce que je sollicite me semble à la fois bénin et légitime:jusqu’à l’âge de 6 ans, étant né de père inconnu, j’ai porté le nom de ma mère.Ensuite,elle s’est mariée à un certain Beijer qui m’a donné son patronyme. Bien plus tard,j’apprendrai que cet homme n’était pas mon vrai père. Je voudrais donc récupérer mon premier nom,le seul qui renvoie à mes véritables origines familiales.Franchement,je ne vois pas en quoi cela pourrait gêner qui que ce soit. Mais apparemment, ce serait de trop ! Dans de telles conditions, je n’ai pas envie de collaborer...

Vous demandez l’intervention de la ministre de la Justice ?

Si elle peut débloquer cette situation,qu’elle le fasse ! Il n’y a pas que moi qui suis demandeur. Des enquêteurs attendent que je dise tout ce que je sais depuis plusieurs années...A vrai dire,je suis assez estomaqué de la tournure prise par les évènements. On se retrouve dans le même scenario d’échec qu’en 1996.Toutes les parties sont prêtes à marcher dans la même direction, mais cela est rendu impossible par un stupide blocage administratif au ministère de la Justice. Je crois pourtant avoir déjà fait preuve de ma crédibilité. Les informations que j’ai données dans le passé se sont toujours avérées exactes (N.d.l.r.:par exemple, en 1995,Beijer révélait l’existence d’un lieu à Sart-Dame Aveline où étaient enterrés des pistolets-mitralleurs volé treize ans auparavant à l’Escadron Spécial d’Intervention (ESI) de l’ex-gendarmerie. Un vol audacieux dont les spéculations en termes de mobile avaient fait couler beaucoup d’encre. Les policiers y trouvèrent aussi un pistolet Stech-kine et une arme de poing Browning volé chez l’ingénieur de la FN Juan Mendez –quelques mois avant que ce dernier ne soit exécuté sur l’aire de sortie d’une autoroute– des explosifs, des détonateurs, des plaques d’immatriculations etc... – Lire aussi l’encadré). Aujourd’hui, ce qui reste à révéler permettrait à la justice d’enfin comprendre des dossiers criminels importants qui ont défrayé la chronique à une époque que certains ont appelé « les années de plomb ».Très récemment, Patricia Finné, la fille de Léon Finné, l’une des personnes assassinées par les tueurs du Brabant (N.d.l.r. : lire aussi l’encadré) m’a confié qu’elle espérait que les discussions aboutiraient. Ce qui compte pour elle, c’est de ne négliger aucune information qui permettrait de faire avancer l’enquête. Par contre, pour la ministre de la Justice,j’ai cru comprendre qu’il s’agit de «vieilles affaires qui ne l’intéressent plus »... De plus, on m’a fait savoir, récemment, qu’«elle ne souhaite pas être dérangée avec cela pendant sa campagne électorale».Si tout cela est bien exact, je suggère à Mme Onkelinx d’expliquer sa position aux familles concernées !

Vous pouvez nous en dire plus sur les renseignements que vous pourriez donner à la justice ?

Je vous l’ai dit : je pense pouvoir l’aider dans certaines grandes affaires qui n’ont pas étérésolues...

Mais encore ?

Des policiers le savent : je peux leur apporter mon aide dans l’enquête sur les tueries du Brabant.

Sans y être impliqué ?

Bien entendu ! Je veux être très clair : personnellement, je ne suis en rien impliqué dans ces faits.De même, mon propos n’est pas de prétendre que je dispose de réponses toutes faites qui permettraient de résoudre cette énigme criminelle. Par contre,je pourrais aider les enquêteurs à dépolluer ce dossier mammouth.Au fil des ans, plusieurs affaires ont été liées à tort aux tueries. Pour un certain nombre d’entre elles, avec certitude, je peux les resituer dans leur vrai contexte. Cela permettrait à mes anciens collègues de ne plus être encombrés par certaines mauvaises pistes, par des tuyaux crevés ou, je le déplore, par certaines hypothèses abracadabrantes.

De quels dossiers connexes aux tueries parlez-vous?

Vous comprendrez que je réserve cela aux enquêteurs... Je vous dirais qu’il s’agit de dossiers qui ont influé sur l’histoire de la Belgique et qui font partie des « années de plomb ».

Mais comment êtes-vous si bien informé ?

Je parle de dossiers où j’ai été impliqué de différentes façons... Soit parce que j’étais présent dans leur phase de préparation, soit parce que j’y suis intervenu directement.

Parler de tout cela, ce n’est pas risqué pour vous ?

Je contrôle la situation. Le temps a passé, des choses ont bougé, des prescriptions ont été atteintes, la géopolitique a changé...

Votre hypothèse à propos des tueries ?

Disons que je ne crois pas aux théories du grand complot généralisé. Pour le reste, je constate qu’il y a déjà eu tellement d’hypothèses...

Je ne veux pas ajouter quelques spéculations gratuites de plus. Ce que je peux apporter à l’enquête, ce sont des éléments concrets. Ni plus, ni moins.

Cela vous semble normal que l’on soit toujours dans un cul de sac après autant d’années ?

Cela n’apparaît normal pour personne.Mais, dans le même temps, il y a une vérité statistique qui veut qu’un certain nombre de faits criminels ne sont jamais résolus. Dans le cas d’espèce, il est assez logique de penser que les auteurs n’avaient pas l’argent pour mobile mais plutôt une forme d’idéologie. Dans le cas contraire, je crois que les primes très importantes qui ont été proposées auraient pu appâter certains d’entre eux.

L’« affaire Françis Zwarts », du nom d’un convoyeur de la Sabena qui a disparu avec sa cargaison d’or sur le tarmac de Zaventem en 1982, est-elle comprise dans le lot des dossiers sur lesquels vous pourriez faire des révélations ?

Effectivement, je pourrais aussi donner des éléments à ce sujet, notamment en ce qui concerne le périmètre où pourrait se trouver le corps de la victime.Je précise,si nécessaire,que ce dossier n’a rien à voir avec les tueries du Brabant.

Vous dites « où pourrait se trouver le corps de la victime ». Pourquoi utilisez-vous le conditionnel ?

Il s’agit de faits vieux de vingt-cinq ans ! Je dispose d’informations très fiables mais, après autant de temps, on ne sait jamais avec certitude si l’on va trouver ou pas. C’était exactement le même cas de figure quand j’ai donné mes indications sur Sart-Dame Aveline. Malgré le sérieux de mes renseignements, il y avait une possibilité que les armes ne fussent plus là. En fin de compte, on les a tout de même trouvées !

Comment en savez-vous autant ?

Quelqu’un qui a participé à l’« affaire Zwarts » m’en a parlé. C’est vraiment le même schéma que les armes de Sart-Dame Aveline. Une personne m’avait confié qu’elle avait déplacé ces armes. J’avais confiance en elle...Dans le dossier Zwarts aussi, la qualité de la personne qui m’a donné l’information me laisse à penser que je suis dans le bon.

Dans l’aspect de votre témoignage relatif aux dossiers connexes aux tueries, vous allez aussi donner des indications de lieux ?

Sans entrer dans les détails que je réserve à la justice, il peut s’agir d’indications d’endroits où se trouvent des armes, des indices ou des preuves matérielles... Et puis, je peux aussi donner pas mal d’explications, des éléments de contexte qui permettront aux enquêteurs de se faire une religion claire et nette sur ces dossiers prétendument connexes. Ils pourront définitivement mettre au placard certaines thèses délirantes et donc élaguer l’enquête sur les tueurs du Brabant. A ce stade, je ne désire pas en dire plus.

Vous êtes encore le même homme qu’il y a vingt ans?

Comme le bon vin, j’espère tout de même avoir bonifié ! En effet, je ne suis plus le même homme pour des tas de raisons. Familiales,notamment. Dans le même temps, si je devais recommencer ma vie et que je me trouvais dans des circonstances identiques, mes choix seraient sans doute les mêmes. Dit comme cela, cela peut interpeller. C’est qu’il manque encore pas mal d’explications, des clés qui sont de nature à expliquer mon comportement,des éléments de contexte,des précisions sur l’idéal qui m’a toujours animé.Un jour, j’expliquerai ce qui m’a emmené dans une trajectoire de vie si peu commune.J’y travaille:un livre est en préparation.J’en profiterai pour régler certains petits comptes avec les médias car il y a deux choses que je n’ai jamais digérées dans ce qu’on a pu dire ou écrire à mon égard.

Lesquelles ?

La première, bien entendu, c’est le costume de tueur du Brabant que l’on a voulu me tailler. Mais bon, avec le recul, je me dis que ce n’est pas encore le plus grave. Cette accusation était tellement ridicule qu’elle était facile à contrer. Par contre, il est plus difficile de lutter contre les étiquettes que l’on vous colle.Cela fait très mal de se voir décrit comme un type d’extrême droite alors que votre idéal n’a absolument rien à voir avec cela ! Je suis un type ouvert. La tolérance, la diversité, ce sont des valeurs importantes pour moi ! Je m’arrête là.Vous en saurez plus en lisant mon livre...

 

«Son témoignage est précieux»

Un soir de septembre 1985, son père, Léon, a été l’une des victimes des tueurs du Brabant wallon alors qu’il faisait ses courses au Delhaize d’Overijse. Depuis lors, sa fille Patricia n’a jamais renoncé à vouloir savoir. « Qui ? » « Pourquoi ? ». Malgré le temps qui a passé – bientôt vingt-cinq ans –, ces questions restent désespérément sans réponses. « J’espère que les discussions avec Beijer aboutiront. Son témoignage est précieux à un moment où les informations de nature à faire avancer l’enquête sur les tueurs sont devenues extrêmement rares. Ce qu’il demande en échange me semble tout à fait dérisoire vu l’enjeu. Je souhaite vraiment que la ministre de la Justice l’entende de la même oreille ! ». On signalera pour ceux qui s’intéressent à l’enquête sur les tueries du Brabant que Patricia Finné est la co-administratrice d’un forum de discussion sur la question : tapez www.tueriesdubrabant.be.cx


Ce qu'il n'avait pas dit en 1995?

Robert Beijer dit « Bob » n’a pas bénéficié d’une vie de famille extrêmement chaleureuse durant son enfance : ses six premiers années, il les vit en institution. Son père adoptif et sa mère se contentant de lui rendre visite de temps en temps. Ensuite, commence une période de douze ans dans un internat très strict à Wavre. Etudiant à l’Université libre de Bruxelles (Solvay), ses études promettent d’être brillantes... Pourtant, dans les années 1970, il plaque tout pour rentrer à la gendarmerie. Il y travaille notamment à la section « stup » de la BSR de Bruxelles qu’il quitte en même temps que son collègue Madani Bouhouche, peu de temps après une première affaire trouble : ils avaient placé un micros dans le bureau d’un sous-officier... En 1983, après avoir remis leur démission, les deux hommes s’entendent pour créer une officine de détectives privés baptisée ARI (Agence de Recherche et d’Information).


Dix ans plus tard, c’est l’heure du bilan de plusieurs années d’activités louches restées encore largement mystérieuses à ce jour. Les deux hommes se retrouvent au centre d’un méga-procès qui dure plus de cinq mois et demi. Ce sont alors toutes les « années de plomb » qui sont évoquées. Au programme de la cour d’Assises du Brabant, une expédition meurtrière chez des Libanais d’Anvers actifs dans les diamants, l’ivoire et l’or (un mort et un blessé grave), l’assassinat en 1986 de l’ingénieur de la FN, Juan Mendez (N.d.l.r : uniquement à charge de Bouhouche). Le vol d’une cargaison d’or en 1982 à Zaventem avec la circonstance aggravante que le convoyeur Francis Zwarts a totalement disparu... Et puis aussi, un lot impressionnant de dossiers pourris. Il s’agit d’affaires vraisemblablement liées entre elles mais dont personne, dans la justice ou la police, n’a jamais réussi à cerner le véritable fil conducteur. Le vol d’armes à l’ESI de la gendarmerie, un attentat contre un major (N.d.l.r. : Herman Vernaillen), l’explosion d’une bombe dans une Peugeot 504 de la gendarmerie, etc...


En arrière-fond de ces affaires, et sans que cela ne fasse nécessairement l’objet de préventions, on parle encore de micros, d’opérations de surveillance et d’intoxication, voire de chantage. Un climat flirtant autant avec des barbouzeries en tous genres qu’avec du banditisme classique.Avec, d’un côté, un Bouhouche dont les idées politiques et les fréquentations menaient en droite ligne vers des milieux d’extrême droite actifs et violents, eux-mêmes impliqués dans des affaires criminelles. Et de l’autre, un Beijer qui affirmera lors du procès -en ayant l’oreille des jurés- qu’en fait, il avait mené plusieurs missions pour la Sûreté de l’Etat, notamment des locations de flats et de garages à des fins qui restent largement inexpliquées. On ne prête qu’aux riches : Beijer et Bouhouche ont été aussi suspectés – plus par des journalistes en quête d’hypothèses que par des policiers – dans le cadre de l’enquête sur les tueries du Brabant. Pour démontrer leur bonne foi, ils ont accepté de passer le test du polygraphe et ils l’ont réussit. Rien jamais pu leur être imputé dans le dossier des tueurs, dans lequel, du reste, il n’ont jamais été inculpés.


Quels sont les vrais et les faux liens entre toutes les affaires qui ont fait penser à certains observateurs que la Belgique de la fin des années 1970 jusqu’au milieu des années 1980 aurait connu une sorte de stratégie de la tension ? Beijer dit avoir une partie du mode d’emploi. En tout cas, il se dit en mesure d’alléger le dossier mammouth de la Cellule de Jumet en lui démontrant que certaines pistes qui ont été suivies n’ont rien à voir avec les tueries. Encore faudra-t-il qu’il obtienne son changement de nom, ce qui ne semble pas gagné à ce stade. Ou alors, il faudra attendre la parution de son livre... Dans quelques années.


L’ancien gendarme, lui, a le temps. Condamné à quatorze ans de prison en 1995 – pour des faits relativement peu importants par rapport à ce dont il était accusé (recel criminel, vol dans une maison communale, port illégal d’armes, faux télégramme, corruption de fonctionnaire...) – il a purgé sa peine et il a refait sa vie.Très loin de la Belgique. L’impatience se trouve plutôt du côté de certains enquêteurs qui espèrent encore trouver certaines pièces du puzzle qu’ils essayent de reconstituer depuis de si nombreuses années. Et ils ne peuvent plus espérer quelque chose de Bouhouche qui, récemment, a quitté ce monde. L’impatience est plus palpable encore dans certaines familles de victimes – voir le témoignage de Patricia Finné– qui espèrent encore l’information, le détail, qui pourrait enfin conduire vers la résolution de la plus grande énigme de l’histoire criminelle belge.



16:46 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : tueries du brabant |  Facebook |

04/05/2007

Didier Reynders (080307)

Entretien publié dans l'hbebdomadaire La Libre Match, le 8 mars 2007 

Didier Reynders : «Oui, j’ai l’ambition de devenir premier ministre»


devant_mr« Au prochain scrutin, je serai candidat à la Chambre des réprésentants». «Oui, j’ai l’ambition de devenir un jour Premier ministre,mais pas avant la prochaine législature » « La notoriété, c’est vrai qu’il s’agit un peu d’une drogue»...Voilà quelques phrases fortes de l’entretien-vérité que Didier Reynders a accordé à La Libre Match. Pendant deux heures,le vice-Premier ministre,ministre des Finances et président du MR nous a reçus dans son hôtel particulier du 12, rue de la Loi à Bruxelles. Le ton vif, parfois sarcastique, du chef de file des libéraux annonce une campagne électorale animée.

 

La Libre Match. Ce 8 mars, c’est la « Journée de la Femme ». En Belgique, un homme gagne en moyenne 20% de plus qu’une femme. Pour le membre du gouvernement que vous êtes depuis huit ans, ce n’est pas un peu la gêne que notre pays connaisse encore une telle discrimination ?

Didier Reynders. La gêne? Il y a tellement de choses injustes dans ce monde qu’on pourrait être géné tout le temps ! Mais je suis d’accord : cette discrimination, même si elle a eu tendance à diminuer au cours de ces dernières années, doit disparaître. Dans la fonction publique, le principe « travail égal, salaire égal » est d’ailleurs acquis. Les mandataires publics montrent aussi l’exemple : mes collègues vice-Premières gagnent la même chose que moi.

Leur vie, avec leurs enfants, est peut-être plus difficile à gérer sur le plan privé.

Mais moi aussi,j’ai des enfants dont je me suis toujours occupé! Et aujourd’hui,j’ai même un petit- fils pour lequel je me rends disponible. Je souhaite donc à mes collègues et à toutes les femmes qui travaillent d’avoir un conjoint qui a la même attitude que celle qui est la mienne vis-à-vis de mon épouse.C’est évident,il doit être difficilement supportable pour une femme de vivre avec un homme qui ne s’occupe pas des enfants et de l’intendance de manière partagée. Surtout quand cette femme a un boulot à temps plein et encore plus,bien entendu,quand elle occupe une fonction à haute responsabilité.Je conseillerais donc à cette femme-là de commencer par ne pas accepter ce genre de discrimination au sein de son couple.

Le pouvoir politique ne pourrait-il pas imposer aux entreprises qu’elles respectent l’égalité salariale ?

Primo, les partenaires sociaux ont un rôle primordial à jouer dans ce débat.Secundo: la vigilance doit s’exercer au sein de chaque entreprise.Tertio, je plaide pour une plus grande transparence des rémunérations, mais vous savez comme moi que cela reste un sujet assez tabou en Belgique. C’est un problème de mentalité : si on reconnaissait plus fortement la réussite, les gens hésiteraient peut-être moins à révéler ce qu’ils gagnent et on objectiverait plus facilement les inégalités. Ensuite, ce que l’on peut faire de mieux au niveau politique, c’est de prendre toutes les mesures qui facilitent l’accès à la profession et une mixité harmonieuse entre vie de famille et vie professionnelle.

Par exemple ?

Des mesures qui touchent à la garde des enfants, aux transports,à la capacité de prendre des temps de repos ou d’arrêt...

On pourrait commencer par construire plus de crêches...

Mais au fédéral, on a fait des choses dans ce domaine! Une entreprise qui finance des lits en son sein ou dans une crêche publique peut réduire sa fiscalité à concurrence de 6000 euros par lit créé. On a aussi augmenté les montants des réductions d’impôts pour garde d’enfants et, surtout, on a élargi la tranche d’âge des enfants concernés de 3 à 12 ans.

Pour vous permettre d’arriver là où vous êtes, votre femme a-t-elle dû faire des sacrifices ?

Il faudrait lui poser la question.Mais,à mon sens, plutôt que de sacrifice, on doit parler d’un choix commun, partagé. Dès le début de notre relation – c’était en 1979 –, ma femme et moi avions le projet d’avoir plusieurs enfants.Au début des années 1980, mon épouse, qui était avocate, a décidé d’opter pour la magistrature. Elle trouvait là une fonction qui lui semblait tout aussi intéressante sur le plan juridique, mais qui était plus adaptée à une vie de famille. Et nous avons eu quatre enfants. Je vous assure que cela demande beaucoup d’organisation !

De part et d’autre ?

Bien sûr que oui ! Depuis toujours, j’essaie de gérer mon agenda en gardant des plages entières pour ma vie de famille.Les week-ends sont en général très bien dégagés,de même que les périodes de vacances,y compris les vacances scolaires. Ainsi,on ne me voit pas si souvent que cela à toutes les manifestations de section,de fédération et autres dans mon parti.Certains me le reprochent, mais je leur réponds qu’un investissement dans la vie de famille permet de garder un équilibre, de maintenir une vie de couple. Il faut savoir garder un espace pour ses proches et soi-même.

Vous n’allez pas nous faire croire qu’en étant ministre des Finances, vice-Premier et président du MR, vous rentrez tous les soirs à 17 h pour préparer le dîner...

Non, bien entendu. Il faut voir une vie professionnelle et une vie de couple sur la durée. Depuis 1999, je suis à la tête d’un département ministériel très prenant, mais il y a eu aussi des moments où j’ai été parlementaire d’opposition ou chef de groupe à la Chambre ; des périodes où je pouvais m’organiser encore plus facilement que maintenant : quand les enfants étaient en bas-âge, j’étais très présent. C’est vrai que maintenant, ils ont tous grandi.Avec les plus âgés, on se parle plus souvent par téléphone.D’ailleurs, ils sont très heureux qu’on ait une maison de campagne. Quand j’y suis avec ma femme, ils restent à Liège... Ou c’est l’inverse. Désormais, je dois l’avouer, c’est plutôt eux qui sont difficiles à voir le week-end que moi qui ne serais pas disponible !

La « peoplelisation » de la vie politique vous dérange?

Pas vraiment. J’ai déjà chanté avec ma collègue Milquet dans une émission de variétés caritative. Récemment, j’ai participé à un jeu à la V.r.t. En compagnie d’autres personnalités comme Paul Van Himst et Gilles De Bilde.Tant qu’on ne me demande pas de mettre ma vie privée devant les caméras, il n’y a pas de problème.

Le show permanent de votre collègue socialiste Michel Daerden, c’est donc très bien ?

Ah! là, c’est un autre débat : son rapport à l’alcool aurait dû rester dans la sphère privée. Quelle mauvaise image de marque pour la politique! Mais c’est au PS de jauger des valeurs qu’il véhicule. J’ai lu récemment que le jeune responsable de la rénovation de ce parti –Doutrelepont, c’est cela ? – trouvait que c’était cela, la rénovation. Dont acte,mais moi,je ne voyais pas les choses de cette manière. Je ne m’entends pas trop mal au demeurant avec Daerden et je lui rappelle ce conseil d’ami : « Boire ou conduire une Région,il faut choisir».A son propos,je soulignerais aussi que je ne me mettrais pas avec mes gosses sur la pelouse du jardin pour poser devant les objectifs. Chacun fait ce qu’il veut, mais je ne crois pas que ce genre de médiatisation fasse avancer le débat démocratique.

Nicolas Sarkozy signe la préface d’un livre à paraître qui vous est consacré. C’est un copain ?

C’est un ami. Pas encore un ami de trente ans,mais il y a tout de même vingt ans que l’on se connaît. Bref, on s’apprécie depuis bien avant qu’il n’affiche des ambitions présidentielles.

« Karcher », « racaille » : ces mots font aussi partie de votre vocabulaire ?

Non, parce qu’on n’a pas le même type de problèmes avec les banlieues en Belgique. Cela dit, il ne faut pas exagérer ! J’en parlais encore récemment avec Faudel: dans les banlieues françaises, le mot « racaille » fait sourire. C’est un terme mineur dans la gamme des injures. Il y a en de bien plus forts ; que certains chantent d’ailleurs. En plus, la confrontation très forte suscitée par le scrutin majoritaire en France implique que l’on cherche des mots... Et puis, vous ne soulignez pas ceux de Ségolène Royal.

Lesquels ?

Quand elle dit qu’il faut un encadrement militaire pour les jeunes délinquants récidivistes et qu’elle utilise l’expression de « remettre les familles au carré ».Voilà des termes que je n’oserais pas employer.

L’encadrement militaire des jeunes délinquants, c’est aussi une idée qui a été avancée par un membre de votre parti en la personne d’Armand De Decker...

Oui et elle a provoqué un tollé. Les médias affirmant que c’était...du Sarkozy.C’est la même chose dans le débat sur la responsabilisation des parents. Soyons clair : les enfants délinquants demeurent une minorité et il faut pas faire peser sur toute la jeunesse les fautes de quelques-uns. Mais dans certains cas, on a affaire à des parents totalement démissionnaires. Des gens qui ne se rendent même pas aux convocations du juge de la jeunesse quand leur gosse a commis des faits graves. Ne doit-on pas décider, dans ces cas-là, que les allocations familiales ne vont plus aux parents mais que l’Etat va consacrer cet argent à la réinsertion du jeune concerné ? En Belgique, c’est tout de suite la levée de boucliers. En France, c’est la candidate Royal qui le dit et cela passe comme une lettre à la poste.

En France, le débat politique est souvent plus passionnant...

C’est évidemment l’avantage du scrutin majoritaire. La logique d’affrontement est plus forte, les candidats savent qu’ils ne travailleront certainement pas ensemble. Dès lors, la campagne électorale devient sanglante.Avec de possibles excès de langage.Mais,dans le même temps,c’est plus clair. Je reste demandeur de plus de scrutin majoritaire dans notre pays. En tous cas pour les communales et les régionales, car au fédéral, il y aussi des obstacles communautaires. Avec le scrutin majoritaire, on verrait mieux qui est qui ! Cela mettrait fin à certaines attitudes ambiguës.

Lesquelles ?

S’il y avait un second tour aux régionales ou aux communales, les candidats CDH devraient dire pour qui ils appellent à voter. Oseraient-ils tous appeler à voter pour le PS ? Je crois qu’un tel parti tire un profit démesuré du système actuel. Il a une influence qui ne correspond en rien à son poids réel dans l’opinion.Le CDH préfère évidemment le deuxième tour des présidents de parti. Cela lui permet d’avancer masqué.Tiens, vous vous y connaissez en vampires?

Pas vraiment, non...

Eh bien, pour éloigner les vampires,on peut brandir un crucifix, mais avec le CDH, cela ne marche pas. Même pas maintenant. L’autre

moyen,c’est d’ouvrir la tenture et de laisser la lumière entrer dans la pièce où ils se trouvent.Ce serait cela, également, le scrutin majoritaire. L’obligation de faire des choix, de se positionner. Avant le vote !

Vous êtes de ceux qui estiment possible qu’un Premier ministre puisse de nouveau être francophone ?

Tout à fait.

Vous vous verriez bien dans cette fonction ?

Je suis encore partant pour travailler avec Guy Verhofstadt en restant de préférence dans le même département.Mais je suis encore jeune. Je ne dis pas qu’ensuite...

Ensuite ?

Pour être tout à fait sincère, j’ai toujours retenu la formule de Balladur – même s’il n’a pasréussi. On lui avait demandé quand il avait eu l’idée de devenir candidat aux présidentielles. Il avait répondu : « Quand je suis rentré à Matignon ». En politique, quand vous êtes dans une fonction et qu’il en reste une autre à un échelon supérieur, ce serait malhonnête de prétendre qu’elle ne vous intéresse pas. En ce qui me concerne, je pense que l’échéance pour devenir Premier ministre se présentera après la prochaine législature.Au delà d’une majorité, des compétences de gestion et de l’expérience, il faut aussi une bonne connaissance des deux langues nationales pour exercer cette fonction. Je crois que tout cela est acquis.

Pourquoi faites-vous ce métier ?

Dans ma vie, il y a d’abord eu une rencontre déterminante : celle avec Jean Gol. Ensuite, la découverte d’une forme de pouvoir qui est directe, très personnelle. En politique, même si on participe à une équipe, le produit, c’est soimême. Il y a un sentiment de maîtrise.On avance dans la carrière en même temps que l’on progresse sur le plan individuel. Enfin, il y a la notoriété. A cet égard, je me dis qu’il doit tout de même y avoir quelque chose de conscient ou d’inconscient qui est un peu une drogue. D’ailleurs, certains politiques n’y résistent pas. Je vous ai déjà parlé d’un collègue liégeois...

Michel Daerden?

Oui,il y en a qui disjonctent un peu. On voit bien, en ce qui le concerne, que quelque chose a dû se déconnecter.

Vous avez envie de laisser une trace ?

Je pense être le seul président des chemins de fer dont les gens ont retenu l’existence. Des années après, on me parlait encore de la S.n.c.b. Aux Finances également, je veux laisser une empreinte et, si possible, prolonger mon mandat pour réaliser des chantiers importants sur la durée. La notoriété, c’est la même chose, elle se construit progressivement. Etape par étape. Je le répète, c’est vrai qu’il s’agit un peu d’une drogue. Je n’aime pas la démagogie. Je n’aime pas quand on dit qu’on fait de la politique pour l’intérêt général, par altruisme. Il n’y a pas en politique que des mères Teresa. Et d’ailleurs, mère Teresa n’a jamais été candidate.

Vous n’êtes donc pas mère Teresa...

Et l’Abbé Pierre non plus.

La notoriété ne vous est jamais montée à la tête ?

Au moment de l’introduction de l’euro,on a fait énormément de communication. C’était excessif. Il aurait fallu mettre des limites. Si je n’y avais pris garde, j’aurais pu me couper des réalités. On était tout le temps en représentation, cela devenait dangereux.

Parfois le sentiment d’être grisé ?

Les moments grisants, c’est surtout quand on est confronté à la notoriété des autres. Par exemple, quand vous montez les marches à Cannes avec l’une ou l’autre star de cinéma. Cela m’impressionne plus que les rencontres politiques. Ca, c’est professionnel, c’est le monde dans lequel je vis. Mais si je me trouve en présence d’Eddy Merckx –il le sait d’ailleurs- je suis comme un gosse, mal à l’aise et intimidé. Parce que quand j’étais gamin, j’étais Eddy Merckx sur mon vélo. J’ai eu aussi la chance de rencontrer une personne qui était en poster dans ma chambre quand j’étais petit : Mark Spitz, l’un des plus grands nageurs de tous les temps. Et puis, je vous l’avoue, quand vous vous retrouvez dans un stade juste à côté d’Adriana Karembeu, c’est tout de même plus impressionnant que d’être au Parlement!

Vous en avez déjà discuté avec votre femme ?

Elle était là. Je peux vous le prouver, j’ai les photos.Mais, bien sûr, dans les journaux, ils n’ont publié qu’une partie du « document ». Devinez laquelle...Avec une légende du genre :«Dur métier que celui de ministre ».

Ce sera moins amusant dans quelques semaines. Voici bientôt revenu le temps des sempiternelles négociations institutionnelles. On croyait avoir perçu que les partis francophones avaient compris que les Bruxellois et les Wallons en avaient assez…

Tous les Belges en ont un peu assez de ces discussions. Mais si les partis francophones ne sont demandeurs de rien,il ne faut pas moins rester ouvert au dialogue. Si les Flamands veulent telle ou telle réforme,qu’ils nous démontrent simplement que celles-ci seront de nature à améliorer la vie de tous les citoyens.Ainsi, je n’ai pas refusé un débat sur la régionalisation de l’emploi, mais il reste encore à me prouver que, de cette manière, on pourrait mieux aider les chômeurs à revenir sur le marché du travail.Je n’ai pas encore vu d’argument concret.Pour le reste, pas question, évidemment, d’un débat avec des séparatistes qui veulent de l’autonomie pour l’autonomie.

Vu les revendications institutionnelles flamandes, la formation du prochain gouvernement risque de prendre pas mal de temps...

Moi, je dis que l’on peut encore espérer la mise en place d’un gouvernement avant la Fête nationale.

Par quel miracle ?

J’imagine une majorité qui serait d’accord, non pas d’enterrer le débat institutionnel, mais de l’évacuer provisoirement vers des groupes de discussion, notamment au Parlement. Pendant que ces groupes fixeraient un calendrier et avanceraient vers des solutions, le gouvernement pourrait travailler comme l’espèrent les citoyens. Sur l’économique, le social, etc...

On vous voit venir, ce scénario collerait parfaitement bien à un Verhofstadt III...

Bien sûr que je préférerais que cela se passe avec lui.Il a déjà prouvé qu’il était capable d’être pragmatique. Souvenez-vous que l’on a voté le refinancement de la Communauté française avec le soutien du Premier ministre. Yves Leterme avait mis la Périphérie et les facilités sur la table. On en a discuté sans trouver de solution et Guy Verhofstadt a eu le courage politique de monter à la tribune du Parlement pour constater le nonaboutissement des négociations et dire que l’on continuait en mettant cela de côté.

Mais si les résultats imposent le CD&V-NVA à la table des négociations, cela risque de se passer bien moins amicalement...

Là, il me semble assez probable que, bien après les vacances, il n’y aura pas encore de gouvernement. Je garde un espoir ; je connais bien le CD&V, l’ancien CVP...

Ce parti serait prêt à beaucoup pour revenir au fédéral?

En effet, il faut bien faire la différence entre ce qu’ils disent avant une élection et après. Ils ont déjà retourné leur veste dans le passé.

Pour vous, serait-il possible de monter dans un gouvernement tripartite présidé par Yves Leterme ?

Rien n’est impossible, mais je ne crois pas qu’une tripartite soit une bonne solution. C’est mieux de travailler avec deux partis.Toutefois, cela dépendra aussi de ce que Leterme mettra sur la table. Si le CD&V vient avec les revendications de ses alliés de la NVA,on ne va pas discuter longtemps. Ceux-là, ils ne veulent qu’une chose : la séparation du pays. D’ailleurs, je vois mal le Roi signer la nomination d’un ministre NVA qui, dès le lendemain, travaillerait à le faire disparaître du paysage institutionnel.A vrai dire, je donne 1 chance sur 100 à Leterme de devenir Premier ministre s’il se fait le relais des thèses de la NVA.

On ne l’entend plus beaucoup, Leterme...

Vous avez remarqué ? Il y a une campagne de communication en cours pour polir son image. Pour qu’il paraisse moins arrogant. Voyez tous les «CVP Jongeren » qui remontent au créneau !

Pardon ?

Mais oui ! Tindemans, Martens, Eyskens viennent dire dans tous les journaux que Leterme est tout de même fréquentable, qu’il ferait un bon Premier ministre. Mais lui, on ne l’entend plus. Il y a eu son interview dans Libération, où il s’est montré plus que limite vis-à-vis des francophones, et, depuis, c’est le silence. S’il veut aller dans une majorité, il devra nécessairement arrondir les angles. Et pas un peu ! Il le sait bien.

Le SPF Economie vient de publier des chiffres qui témoignent du fait qu’un Belge sur sept vit en-dessous du seuil de pauvreté. La faute au libéralisme ?

Il faut continuer à lutter contre la pauvreté, mais elle n’est pas la résultante du libéralisme. Historiquement, les libéraux ont été de tous les combats qui ont permis le progrès social : l’économie de marché,le système démocratique,l’ouverture des frontières. Avant la mise en oeuvre de ces idées, la pauvreté dominait.Avant la révolution industrielle et même pendant une partie de celle-ci,vous m’auriez demandé de commenter le fait que, dans nos régions, six personnes sur sept vivaient sous le seuil de pauvreté. Dans beaucoup d’endroits sur la planète,là où les marchés s’ouvrent, la démocratie progresse, la pauvreté et la mortalité infantile recule.L’Afrique, cependant, reste un vrai problème.

Il y a tout de même de nombreuses avancées sociales que l’on doit aux socialistes !

Quand le parti ouvrier a quitté le mouvement libéral, c’était parce qu’il y avait une vraie question ouvrière en Belgique,mais on n’est plus tout à fait à cette époque-là.Aujourd’hui,les libéraux regardent vers l’avant et les socialistes sont conservateurs sur le plan social. Ce conservatisme socialiste n’est pas nouveau. Regardez le vote des femmes en 1948.C’est grâce à notre courant d’idées qu’il a été possible car les socialistes n’y étaient pas favorables. Dans les matières qui touchent à l’éthique, nous sommes aussi beaucoup plus progressistes que le monde catholique.

Dans l’actualité, qu’est-ce qui vous fait dire que les socialistes seraient plus conservateurs que les libéraux?

Un exemple ? Il y a eu une résistance très forte du PS contre les titres services. Maintenant, c’est la Région wallonne présidée par Elio Di Rupo qui en fait la publicité ! Certaines familles politiques sont conservatrices de fait parce qu’elles sont liées à des piliers. Le syndicat dit non,on ne bouge pas.Moi,je n’ai pas ce problème.Les libéraux ne sont pas plus liés aux uns qu’aux autres. D’ailleurs,il m’arrive d’être en confrontation directe avec le patronat.

Désormais, tous les partis parlent d’environnement. Simple fièvre électorale ?

On en parle depuis longtemps...

Les Ecolos en parlent depuis bien plus longtemps que vous !

J’ai gouverné avec eux pendant quatre ans (ndlr : gouvernement arc-en-ciel entre le 1999 et 2003). Et, à cette époque, on n’a pas pris énormément de mesures. Les Verts étaient plus attachés à la sortie du nucléaire qu’à la rénovation des immeubles ou aux économies d’énergie. Sur le plan fiscal, j’ai pris plus de mesures favorables à l’environnement dans la majorité actuelle que du temps de l’arc-en-ciel. Par exemple, si vous rénovez votre maison, que vous l’isolez et que vous avez recours à des énergies renouvelables, 40 % des travaux jusqu’à 2 600 euros vous sont remboursés en réduction d’impôts. On peut aussi parler des biocarburants qui sont maintenant sur le marché. Il y a désormais des preuves matérielles qu’une bonne partie du réchauffement climatique est lié au comportement humain... Donc, il faut tenter d’inverser. Mais cela ne veut pas dire revenir en arrière,commencer à vivre avec des gros pulls en laine et fabriquer du fromage de chèvre dans le Larzac! Premier axe : il faut que le pouvoir politique oriente les comportements. En informant, mais aussi en freinant.Taxation, coercition : on peut prendre beaucoup de mesures.

Par exemple ?

Les pénalités biodégradables : vous pouvez éviter la taxation si vous vous comportez mieux. Si vous achetez un véhicule moins polluant, vous payez moins de taxes. Les cotisations d’emballage, selon que ce soit plus ou moins polluant, vous payez plus ou moins. Le plus bel exemple, c’est le tabac. On peut éviter la taxe : il suffit d’éviter de fumer. On parle beaucoup de 4x4. En temps que ministre des Finances, j’ai aggravé la fiscalité pour ce type de véhicule. Le 4x4, c’est bien pour rouler en forêt.Pour se promener dans le quartier du Sablon à Bruxelles afin d’épater l’une ou l’autre personne à une terrasse, c’est un peu nul. D’ailleurs, je ne suis pas sûr que cela épate encore qui que ce soit... Il faut aussi que les gens s’attendent à certaines évolutions. Un jour sans doute, il faudra réserver l’accès aux villes aux véhicules qui polluent moins.Les autres devront être laissés dans des parkings de dissuasion.Vu qu’il y a trop de personnes seules à bord de leur voiture sur les autoroutes, il faudra peut-être réserver une bande aux transports en commun, au covoiturage (trois personnes minimum dans l’auto) et aux véhicules qui polluent le moins.

Second axe ?

Prendre conscience que grâce au défi environnemental, on a devant nous des gisements d’emplois et d’activité économique. Dans de nouvelles formes d’énergies,de nouvelles formes de consommation et de production. Qui aurait cru,il y a trente ans,qu’une société finlandaise allait inonder le monde en G.s.m. ? Qui aurait cru qu’un universitaire dans son garage allait devenir la première fortune du monde en vendant des logiciels ? Aujourd’hui, qui sait ce qui va se passer grâce aux enjeux de développement durable? Le plus évident est d’imaginer qu’il y aura peut-être d’autres moyens de transport. Mais combien d’autres innovations encore ? Il faut donc investir massivement dans la recherche !

La sortie du nucléaire en 2020 est-elle toujours garantie?

Elle est dans la loi.

Vous vous voyez dans une majorité qui changerait cette loi ?

Le seul débat qui pourrait être ouvert, c’est le calendrier de la fermeture. La loi dit qu’on doit assurer la sécurité de l’approvisionnement, qu’on doit diversifier et qu’il soit vérifié à chaque moment qu’il n’y ait pas un cas de force majeure qui fasse que l’on doive décaler dans le temps.

Donc, vous envisagez que les centrales actuelles durent plus longtemps ?

Si on constate que c’est ce qu’il faut faire... Mais l’heure n’est pas encore à ce type de constat. Maintenons plutôt la pression en termes de recherche, y compris dans le nucléaire.On peut imaginer de régler l’actuel problème de sécurité et de déchets.

Avec vous, on n’a pas plus besoin d’Ecolo ?

Si Ecolo veut encore être nécessaire,il va devoir devenir un vrai mouvement politique. Jacky Morael et Jean-Michel Javaux sont des amis. Attention,je ne dis pas cela pour leur porter préjudice. Je pense simplement qu’ils sont pragmatiques et qu’au travers de personnalités comme celles-là, Ecolo pourrait évoluer en s’occupant du développement durable dans tous ses aspects sociaux,économiques et autres.Ce mouvement couvrirait alors tout le champ politique et il deviendrait une formation politique avec laquelle on peut discuter.

Et vous la situez où, cette formation politique écologique ? Entre vous et le PS ?

Pour une bonne part, elle est beaucoup plus au centre de l’échiquier politique que certains militants écolos le croient.

On a parfois eu l’impression que tout le monde court un peu au centre en Belgique. Vous êtes où finalement?

On n’a pas choisi le mot « réformateur »pour rien. Si vous prenez l’échiquier politique et que vous prenez comme critère la volonté de changer les choses, le MR est le parti le plus progressiste. Et si c’est cela être de gauche, on est tout à fait à gauche ! Sur ce critère, le plus souvent, le PS et le CD&V sont très à droite, dans le sens où ils sont très conservateurs.

Voici donc que le MR serait un parti de gauche ! Cela pourrait faire un titre surprenant pour cet article...

Ce pourrait être le titre de cet entretien si on considère que la gauche,c’est la volonté d’aller de l’avant pour l’intérêt commun,la volonté de faire bouger les choses. Si vous prenez l’axe ordre-désordre, on est probablement plutôt à droite. Quoique... Sur ces thématiques, je constate que pratiquement tout l’échiquier politique est venu nous rejoindre.Si Jean Golrevenait avec ses idées des années 1980, on le taxerait de vrai gauchiste!

Comment cela ?

Depuis qu’il y a eu des socialistes à l’Intérieur ou à la Justice,on a créé des centres fermés,y compris pour mineurs non-délinquants, on a ouvert très largement les cas où des écoutes téléphoniques sont possibles. Quand Jean Gol proposait d’en faire un tout petit peu, on le présentait comme un horrible personnage.

Vous désapprouvez ?

Non.Je veux dire que sur le terrain de la sécurité, nous sommes réalistes et cohérents. En matière économiques et sociale, je me sens aussi porteur de réformes et donc je pourrais aussi être classé très à gauche si je considère le conservatisme des syndicats et même celui des organisations patronales et des classes moyennes dans certains domaines. Si on prend l’axe des libertés individuelles, la volonté de croire en ce que les gens peuvent faire par rapport à une vision collective, je suis plutôt à droite.

La gauche et la droite, cela n’existe plus ?

On ne peut plus dire d’une façon générale que quelqu’un est progressiste. Le PS veut expliquer aux gens que le progrès, c’est le progrès social. Mais si je regarde en Wallonie, par exemple dans le Hainaut, je me demande ce que les socialistes entendent par progrès social. Cela se passe tout de même mieux dans le Brabant wallon qui est plutôt libéral, non ? Alors, est-ce que cette province est libérale parce qu’elle est riche ou est-ce plutôt l’inverse ? Question corrolaire : le Hainaut est-il socialiste parce qu’il est pauvre ou est-il pauvre parce qu’il est dominé par le PS depuis des dizaines d’années ? Indépendamment des affaires, avez-vous vu l’état du logement social ? De grâce, n’y a-t-il pas autre chose à faire dans ce secteur ? Il faut relancer le débat de l’accès à la propriété.Vendre des logements sociaux à ceux qui les occupent en leur donnant des conditions privilégiées. Ce serait autant l’intérêt des locataires que des collectivités locales. Le logement social tel qu’il a été géré par les socialistes, ce n’est pas du progrès social. La vérité, c’est que les populations les plus fragilisées sont victimes de l’immobilisme socialiste.

Autre débat du moment : la fonction royale. Vous dites « pas touche » ?

Elle a toujours évolué et elle évoluera encore, mais nous avons la chance d’avoir un Roi exemplaire. J’utilise un mot que l’on partage, Guy Verhofstadt et moi. Cela fait huit ans que l’on travaille maintenant avec AlbertII et il n’y a absolument rien à lui reprocher. Maintenant, c’est vrai que je me suis souvent demandé pourquoi faire sanctionner par le Roi une loi qui est, de toute façon, votée par le Parlement. C’est une question de formalisme. Mais le rôle du Roi, je ne vois pas pourquoi on le remettrait en cause.

Parce qu’on aurait peur que Philippe ne puisse être un Souverain aussi exemplaire ?

C’est aussi la fonction qui crée l’homme. Des tas de gens se sont révélés à partir du moment où ils ont exercé une fonction. Je trouve que l’on fait un mauvais procès au prince Philippe en tirant des conclusions beaucoup trop hâtives. Ce qu’il m’apparaît surtout, c’est que certains ont tendance à utiliser ce débat à d’autres fins : quand la NVA veut changer la monarchie, c’est tout simplement parce qu’elle n’en veut plus ! Qu’elle ne rêve plus que d’une Flandre indépendante.

Si vous revenez au pouvoir après juin 2007, ce sera dans quelles fonctions ?

Je suis tout à fait prêt à retravailler avec Guy Verhofstadt et je suis candidat à reprendre le portefeuille des Finances pour travailler dans la durée. Mais si je devais faire autre chose, le département des affaires sociales pourrait aussi m’intéresser.

Après les élections de juin, vous resterez président du MR ?

Oui,c’est évident.Et d’ailleurs,je serai encore probablement candidat à cette fonction en 2008.



«JE SERAI CANDIDAT À LA CHAMBRE! »

Vous n’avez toujours pas annoncé où vous allez vous présenter aux prochaines législatives. Alors, la Chambre ou le Sénat?

C’est décidé, je serai candidat à la Chambre à Liège.

C’est un scoop, cela ! Et peut-on vous demander ce qui motive votre choix ?

Je n’ai pas désiré me lancer dans un combat des chefs pour aller siéger dans une assemblée qui n’a pas le contrôle politique du gouvernement. De plus, l’enjeu des élections dans la région de Liège,comme d’ailleurs dans le Hainaut, me paraît particulièrement fort : va-t-on enfin prendre une orientation différente dans ces provinces qui ont été dominées depuis des dizaines d’années par les socialistes ? Dans le Hainaut, on a vu les pratiques qui sont nées de l’hégémonie socialiste. En Région liégeoise, depuis la mort de Cools, les querelles internes du PS bloquent à peu près tout. Quand on voit comment le PS liégeois tente de relancer sa popularité...

Vous parlez de Michel Daerden?

Oui,cela n’est pas très porteur pour la Région. Il faut un nouveau départ.Rééquilibrer.Une vraie alternance politique.Ce sera mon combat.


19:23 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |