11/07/2008

Elizabeth Brichet (060307)

Entretien publié dans l'hebdomadaire "Paris Match" (Belgique), le 6 mars 2008 

Marie-Noëlle Bouzet

"L’âme d’Elizabeth m’accompagne"

 

arton603Installée depuis plusieurs années dans Elizabeth

une région très reculée au Canada, Marie-Noëlle Bouzet était en train de boucler ses valises pour rejoindre le continent européen lorsqu’elle nous a accordé cet entretien. Comme d’autres victimes du duo criminel formé par Michel Fourniret et Monique Olivier, la maman de la petite Elizabeth Brichet va bientôt vivre une terrible épreuve. Celle du procès d’assises qui commencera à Charleville-Mézières, le 27 mars prochain. Un moment où elle croisera les regards du tueur en série et de sa complice ; un moment aussi où toutes les circonstances des enlèvements et des meurtres commis par le couple diabolique vont être détaillées devant les jurés. Sans nouvelles de sa fille pendant quinze ans, Marie-Noëlle Bouzet a encore dû attendre près de quatre ans pour vivre cette étape importante : « Tout ce que je devais savoir sur l’enlèvement et l’assassinat de ma fille, je le sais déjà », nous confie la maman d’Elizabeth. « Malgré la possibilité d’appel prévue par la loi française, ce procès me conduira à tourner définitivement la page judiciaire. Personnellement, c’est évidemment autre chose : la page de ma vie qui correspond à la fin de celle d’Elizabeth ne se tournera qu’avec ma mort ».

 

Comme d’autres journalistes, j’aurais volontiers fait le déplacement jusqu’à ce lieu très reculé où vous vivez désormais. « Pas question, aucun média ne viendra ici », m’avez-vous dit. Pourquoi entretenez-vous tellement de mystère sur l’endroit où vous habitez ?

 

Marie-Noëlle Bouzet. Je ne veux pas vous décevoir mais je tiens réellement à me préserver des journalistes. J’habite désormais dans un endroit où aucune caméra n’est jamais venue me filmer, très loin de cette partie du Canada où certains de vos confrères avaient fait une intrusion en juillet 2004, alors que l’on venait de retrouver le corps d’Elizabeth… J’utilise à dessein le mot « intrusion ». J’avais ressenti cela comme une mise en péril de la vie qu’il me reste encore. Mon ambition étant de poursuivre mon existence dans un lieu où la majorité des gens ne me perçoivent pas comme une victime, une maman qui a connu ce qui peut lui arriver de pire.

 

Au Canada, vous êtes donc quelqu’un d’autre ?

Je ne suis pas quelqu’un d’autre. Ce sont les autres qui me voient autrement. Mes connaissances d’ici, mes voisins, pour la plupart en tous les cas, ne connaissent pas mon lourd passé et donc, ils ne se sentent pas obligés de me plaindre ou, pire, de me poser des tas de questions… Cela dit, l’envie de tout raconter se manifeste parfois avec force. Je veux juste garder le choix du moment et de la manière pour leur raconter les événements qui ont bouleversé ma vie. En 2004, sans prévenir, des journalistes québécois étaient venus poser des questions à mes voisins qui tombaient des nues. Ce fut une expérience horrible et très déstabilisante que je ne veux revivre à aucun prix.

 

Vivre si loin, au bout du monde, c’est une fuite ?

Effectivement, je n’avais plus la force de rester en Belgique. Tout le monde sait que mes rapports avec la police belge dans l’enquête sur la disparition de ma fille n’ont pas toujours été faciles. Mais ensuite, il y a eu l’été 1996. Quand on a retrouvé Julie et Melissa, cela a été un choc énorme pour moi qui cherchais Elizabeth déjà depuis six ou sept ans. Un choc énorme parce que je connaissais leurs parents et qu’ils étaient dans une situation comparable à la mienne. Mais aussi parce que… Vous savez, la maison de Dutroux, le long de la voie de chemin de fer à Marcinelle…

Oui. Là où il avait construit sa sinistre « cache »… Cette maison, je la voyais quand je prenais le train. Et je me souvenais d’avoir posé les yeux dessus avant que l’on retrouve Julie et Melissa ; avant que l’on découvre que toutes les victimes de Dutroux y avaient séjourné. Cette révélation était de nature à me faire perdre pied. Je pensais désormais que chaque façade en Belgique, chaque maison aussi sécurisante pouvait-elle apparaître, chaque immeuble pouvait dissimuler le temple d’un pédophile, la souffrance d’un enfant. Le sentiment m’envahissait qu’Elizabeth pouvait être enfermée derrière chacun de ces murs. Qu’elle pouvait être enterrée n’importe où. Il fallait que je parte, que je quitte la Belgique, pour ne pas tomber dans un piège obsessionnel. En plus, j’étais vraiment dégoûtée.

 

Dégoûtée ?

Oui, par la manière dont certains intellectuels ont réagi au combat des parents d’enfants disparus et au mouvement citoyen qu’il avait suscité. De victime du pire, on était devenu des personnes dérangeantes quand on n’était pas présenté comme des dérangés. Je me souviens du journaliste René-Philippe Dawant qui, lors d’une conférence, mettait l’index à sa tempe en le faisant tourner quand je prenais la parole. Je me souviens d’un sociologue de l’U.l.b., un petit bonhomme qui a toujours un commentaire à formuler sur tous les sujets d’actualité. Comment s’appelle-t-il encore ?

 

Claude Javeau ?

Oui, c’est cela. Je le vois encore se lever et refuser de débattre lors d’une autre conférence parce que j’avais eu l’outrecuidance de critiquer ses prises de position… Qui consistaient à dire que certains parents de victimes n’avaient pas de légitimité pour prendre part au débat public. En résumé, quand ma fille a disparu, les disparitions d’enfant n’émouvaient que peu de personnes en Belgique. Donc, je n’avais pas le droit à la parole. Les questions que je posais alors à la police irritaient. Le commissaire Deside m’avait d’ailleurs fait remarquer qu’à cette époque, on classait les affaires de disparition non résolues après un mois… Plus tard, l’actualité des enlèvements et des meurtres d’enfants, l’apparition d’autres parents de victimes combatifs a ouvert un droit à la parole. Mais un droit à peine concédé. Je n’ai jamais eu le sentiment que dans les milieux dirigeants et chez les intellos, cela équivalait à une légitimation de notre discours.

 

Ce contexte hostile vous a-t-il blessée ?

Oui, vraiment. Mais bon, il faut oser dire que toute une frange de l’intelligentsia a toujours montré beaucoup de complaisance vis-à-vis de la pédophilie. J’ai été marquée dans le passé par l’émission de Bernard Pivot qui avait invité l’écrivain Gabriel Matzneff. Ce sinistre type évoquait ses extases sexuelles avec des « jeunes personnes ». C’était juste avant la disparition d’Elizabeth. En Belgique, il y a eu aussi l’affaire du C.r.ie.s. (1) à l’occasion de laquelle de nombreux intellectuels, des avocats notamment, ont pris fait et cause pour ce qu’on appelait le « nouvel amour », c’est-à-dire cette théorie fumeuse selon laquelle les adultes devraient avoir des rapports intimes avec les enfants pour leur apprendre la sexualité. J’affirme qu’il y a toute une génération – et je sais de quoi je parle puisque j’en ai fait partie – qui ayant vécu la libération de 1968 a ensuite perdu, pendant un certain temps, des repères indispensables sur le plan des mœurs. A force de ne rien vouloir interdire, certains sont devenus de petits ou de grands monstres qui ne pouvaient plus résister à aucune frustration. Notamment sur le plan sexuel. D’ailleurs, ils ont souvent élevé leurs gosses à leur image, comme des enfants-rois…

 

Cette complaisance que vous dénoncez existe encore un peu au travers des propos et des œuvres de quelques survivants de la « libération de mœurs » devenus de vieux types un peu puants. Officier des arts et des lettres, Matzneff propose désormais des extraits de l’émission qui vous a choquée sur son site. Pascal Sevran, un animateur de télé, a récemment fait état de son goût pour le tourisme sexuel dans un talk show. Michel Polac, l’ancien présentateur de « Droit de Réponse », n’a pas fait l’objet d’un débat médiatique alors que ce qu’il avait écrit sur ses expériences pédophiles fut mis en exergue…

Cela ne m’étonne guère. Je me doute que la tentation de la complaisance a poursuivi son chemin dans certains esprits soi-disant « rebelles ». Cette tentation d’expliquer, de relativiser et, finalement, de banaliser la pédophilie reviendra toujours puisque certains mettent ainsi leur intellect au service de leur pénis pour trouver les arguments justifiant leur appétit sexuel et leur intolérance aux frustrations. Vous auriez pu aussi me parler de Daniel Cohn-Bendit… De la génération pédophile, quoi ! Il s’agit de gens bénéficiant autrefois du label « gauchiste véritable » ou libertaire que, par ailleurs, j’ai admirés pour leur prises de position contre le système. Mais une fois encore, certains d’entre eux sont allés trop loin dans le domaine de la libération des mœurs.

 

Cohn Bendit a fait son autocritique…

C’est vrai, il s’est excusé et in fine, il a pris des positions fortes par rapport à la pédophilie. Il n’en reste pas moins que ses écrits des années 1970 sont très révélateurs du point de vue complaisant d’une génération sur la pédophilie (2).

 

Lors des funérailles d’Elizabeth, vous aviez fait référence à la sagesse des Indiens Navajos en citant leur « chant de la nuit » qui dit notamment : « Avec la beauté tout autour de moi, je marche. Tout est fini dans la plénitude… ». Vous expliquiez qu’il s’agissait d’un « chant de guérison », d’une incantation conduisant vers une quête nouvelle d’harmonie pour ceux qui ont failli être noyés dans un océan de malheur… Aujourd’hui, vous êtes guérie ? Là où vous demeurez, la vie est-elle redevenue un long fleuve tranquille ?

Non, la vie n’est pas redevenue un long fleuve tranquille. Et la guérison ne viendra qu’avec ma mort. Je traite une partie de mon cerveau comme un objet sur lequel j’ai un pouvoir. Je le force à rejeter les images violentes qu’il a mémorisées, celles qu’il crée aussi. Je me force à me concentrer sur ce genre de prière. C’est un effort presque quotidien.

 

Pas de salut de votre vivant, donc ?

J’ai acquis la conviction que le propos de la vie est d’être confronté à des difficultés, à des souffrances. A partir de ce qui nous apparaît injuste, il faut trouver la force d’aller de l’avant et même de grandir. Ici, on dit : « Tout ce qui ne me tue pas doit être bon pour moi ». Je vois la vie ainsi. Tel un processus d’apprentissage, de lutte et d’évolution. De toute manière, je n’ai pas d’autre solution…

 

Ce que vous avez vécu vous a-t-il fait découvrir des ressources personnelles dont vous ignoriez l’existence ?

Effectivement, je me suis vraiment découverte en étant confrontée à ce cataclysme. Mais cette évolution a été un long processus durant lequel ce qui me culpabilisait le plus, c’était les gens bien intentionnés qui me disaient les larmes aux yeux : « Comme tu es courageuse, moi je ne saurais jamais survivre à cela ». A un moment, j’en étais arrivée à me demander pourquoi je pouvais survivre à la disparition de ma fille. Etais-je insensible ? Mais voilà, je ne suis qu’une survivante. En temps que maman, j’ai vécu la pire des choses. Et je savais déjà avant qu’Elizabeth disparaisse que ce serait cela, la pire des choses. J’étais complètement traumatisée quand je voyais un article concernant un viol ou un meurtre d’enfant. Et puis voilà, cela m’est arrivé. Je ne sais pas s’il faut croire aux pressentiments, mais c’est comme cela.

 

Vous disiez donc que vous avez été transfigurée par ce drame…

Oui… Je suppose qu’on peut évoluer dans le bonheur aussi mais moi, c’est ce malheur qui m’a changée. Je ne suis plus la même du tout. Je parviens à sublimer, à anesthésier, peut-être à dépasser cette horreur qui s’est imposée dans ma vie. Aujourd’hui, je trouve même des moments de paix. En peignant, en écrivant ou tout simplement en contemplant la nature encore très sauvage qui m’entoure.

 

Peu de temps après la découverte du corps de votre fille, vous m’aviez déclaré : « Je veux savoir ce qui est arrivé à Elizabeth. Tout savoir ». Vous avez le sentiment, sinon de tout savoir, d’en connaître désormais assez sur ce que fut son calvaire ?

J’en connais assez maintenant, même si j’ai l’intime conviction que je ne sais pas tout. J’ai très bien conscience que je ne connaîtrai jamais qu’une partie de la vérité car celle-ci ressort des propos que veut bien tenir l’assassin de ma fille.

 

Cela laisse encore un pouvoir à Fourniret…

Oui, un immense pouvoir… Je ne sais pas ce qu’il a ajouté ou retranché par rapport aux faits quand il évoque la mort d’Elizabeth. Mais je suis quelqu’un de très intuitif et il m’arrive, un peu comme un médium, de ressentir ce qu’elle a dû ressentir. D’être moi-même Elizabeth. Cela me suffit.

 

Naguère, dans un reportage réalisé par José Dessart (R.t.b.f.), vous aviez cité ces aveux à vomir de Fourniret : « Vous ne pouvez pas savoir, c’est un mélange de douceur et de cruauté, je lui ai dit “Maintenant, c’est fini”, je lui ai mis un sac plastique transparent sur la tête, je pouvais voir la détresse et l’angoisse dans ses yeux. Elle continuait à me regarder, puis comme ça prenait trop de temps, j’ai décidé de l’étrangler… Ce n’est pas facile d’étrangler, vous savez. Il y a les soubresauts du corps, ça prend du temps… ». Ces mots qu’il a prononcés, ces mots que vous avez lus, ils hantent vos nuits ?

Ce ne sont pas ces mots-là qui hantent mes nuits mais plutôt la terreur qu’a inévitablement éprouvée Elizabeth… Je n’ai pas eu besoin de ces mots du tueur pour ressentir la panique d’être séquestrée qui fut celle de mon enfant ; cette peur totale de l’animal pris dans un piège qui ne laisse aucun espoir. Je sais qu’à partir du moment où elle a été enfermée dans la voiture, elle a compris… Et je sais ce qu’elle a ressenti. C’est cela qui m’obsède. Cette peur immense mais aussi ce sentiment de culpabilité qu’elle a dû ressentir, estimant qu’elle avait commis une erreur lorsqu’elle était montée dans ce véhicule… Je suis certaine qu’elle s’en est terriblement voulue de s’être fait avoir. Quelques jours auparavant, à l’endroit même où elle a été enlevée, je lui avais dit de ne jamais oublier de faire attention car il y a des malades sur cette Terre qui s’en prennent aux enfants. Bien sûr, n’imaginant pas qu’un homme et une femme accompagnés d’un enfant puissent enlever une petite fille, je ne lui avais pas dit qu’il était interdit de rendre service à des inconnus… Et donc, elle est tombée sur ces prédateurs qui ne lui ont laissé aucune chance. Elizabeth a simplement écouté son bon cœur en voulant aider des personnes qui disaient chercher un médecin en urgence pour leur garçon. Il n’y a évidemment pas de morale dans cette histoire tragique. Seulement un constat : on vit dans un monde où le fait d’avoir du cœur peut vous coûter la vie.

 

Par rapport à une telle horreur, existe-t-il une place pour le pardon ?

Mais dans ce cas, le mot « pardon » n’a vraiment aucun sens ! Je n’ai pas à pardonner pour quelque chose qui a été fait à Elizabeth. Ensuite, on ne pardonne pas au mal incarné. Cela ne veut pas dire que j’éprouverais un sentiment de vengeance même si parfois l’envie vient en moi de les voir disparaître, de les écraser. Non, pour moi, la plupart du temps, Fourniret et Olivier n’existent pas. Si, d’aventure, je leur pardonnais dans un grand élan judéo-chrétien, avec l’espoir que cela puisse produire quelque chose en eux, une sorte de rédemption ou que sais-je encore, je ne serais qu’une crétine. Ces psychopathes sont totalement insensibles et ce qu’ils font pour paraître humain n’est toujours que stratégie, instrumentalisation des bons sentiments et des fragilités d’autrui afin de servir leurs intérêts. Ma fille a déjà eu bon cœur lorsqu’elle a croisé la route de ces prédateurs. Je ne veux pas reproduire cela. Elle ne me le pardonnerait pas ! Ce n’est pas parce qu’on a tué Elizabeth que le pardon est impossible, c’est parce que l’auteur est Michel Fourniret. Il ne comprendrait pas le pardon, il en rirait intérieurement et il l’utiliserait pour servir ses intérêts stratégiques.

Fourniret, dans ses aveux, en arriverait presque à se plaindre : « Ce n’est pas facile d’étrangler, vous savez … », etc.

 

Ce sont les propos d’un malade ?

Fourniret n’est pas un malade au sens médical du terme. C’est une personnalité antisociale, un type qu’aucun médicament ne saurait « guérir ». C’est une personne qui a laissé parler et agir la part la plus sombre de lui-même. Comme l’a dit le psychiatre Jean-Yves Hayez dans le débat qui est né des révélations sur l’avocat pédophile Victor Hissel, nous avons tous cette part sombre en nous. Lui, il l’a laissée s’emparer de lui et puis, il en a profité pendant toute sa vie d’adulte… On l’a aussi laissé faire. Son sentiment d’impunité grandissant l’ayant sans doute rendu de plus en plus monstrueux. Je pense d’ailleurs que par rapport à ce personnage mais aussi d’une manière plus générale, cette problématique du sentiment d’impunité est fondamentale. Il faut être lucide : la plupart d’entre nous, moi y compris, ne faisons pas un certain nombre de choses déviantes ou « pas bien » parce que nous avons peur de la réaction sociale, de celle des autorités, de la police.

 

Vous m’avez dit un jour : « Cet homme n’est rien, c’est le néant. Il n’est que l’instrument du mal absolu… ». Fourniret n’en est pas moins responsable des actes qu’il a posés, non ?

Oui, bien entendu. J’aurais dû dire : « Il a choisi d’être l’instrument du mal et il s’est complu dans ce rôle ». Il est bien entendu responsable de ses actes. Dans une vie, peut-être pas à tout moment mais à de nombreuses occasions, on est tous confrontés à des choix entre le bien et le mal.

Après son arrestation, vous étiez d’avis que le traitement le plus juste pour un personnage de ce type, c’était de le faire « lobotomiser ». Cela avait déclenché une polémique…

C’est très difficile de trouver une punition juste pour un crime répétitif de cette ampleur. Et puis, il y a l’intérêt de la société à empêcher toute récidive. Voilà les termes du débat. Je constate que le seul moyen de l’empêcher d’encore nuire à l’heure actuelle, c’est une perpétuité, mais on sait que pas plus en France qu’en Belgique, il n’y a de perpétuité réelle. Je trouve intolérable de devoir craindre qu’un jour Fourniret puisse sortir de prison.

 

Si c’est un psychopathe, le risque de récidive est maximum… Il aura toujours la même structure psychique dans dix, vingt ans ou plus…

C’est clair, il sera seulement affaibli physiquement. Mais j’ai déjà lu des choses sur des personnes âgées qui avaient pu se montrer d’une extrême violence à l’égard de jeunes enfants. Ces gens-là, malheureusement, ne deviennent pas bons en devenant vieux !

 

Pour vous, Michel Fourniret ne devrait donc jamais retrouver la liberté ?

Bien sûr. Mais ce n’est pas suffisant. On devrait le faire travailler dur. Le produit de ce travail devrait servir à financer quelque chose de positif et de visible pour la société. Il ne devrait pas pouvoir bénéficier de « visite d’amour » comme il en a eu dans le passé. Je rappelle que Monique Olivier est allée le chercher en prison. Il ne faudrait pas qu’il ait accès à Internet et, enfin, il ne devrait pas être protégé des autres détenus. Ras-le-bol que les plus pervers des criminels bénéficient des conditions de détention les plus soft ! Aller en prison, c’est quelque chose de terrible ? Eh bien, je trouverais juste que ce soit aussi terrible pour un Fourniret que pour ces jeunes gens qui y sont parfois enfermés pour des faits mineurs.

 

Vous n’avez pas répondu très précisément à la question portant sur la lobotomie…

J’y viens. Je n’ai pas changé d’avis. Il n’y a aucune honte à parler de lobotomie dans le but d’empêcher des gens comme Fourniret de récidiver. Bien sûr, la lobotomie a été fort décriée et aujourd’hui, rien que le mot donne envie d’hurler. Mais je maintiens que dans des cas de tueurs en série dépourvus de toute humanité, dans le cas de ces psychopathes qui sont plus que des candidats à une récidive certaine, cela aurait un sens. On fait bien des « lobectomies » pour traiter des troubles compulsifs du comportement. Ne pourrait-on pas considérer que tuer une petite fille ou une jeune femme tous les ans, c’est un trouble compulsif du comportement particulièrement préoccupant qui mériterait, lui aussi, un traitement radical ?

 

En 2004, vous me disiez qu’il fallait « lobotomiser » Fourniret parce que ce serait aussi une manière de supprimer sa mémoire des faits ; un moyen pour éradiquer des souvenirs dont il continuerait à se gargariser en prison…

Ce type jouit en se remémorant le mal qu’il n’a cessé de répandre. Je continue à ne pas supporter l’idée qu’il se masturbe en se rappelant la peur panique qu’il lisait dans les yeux de ma fille alors qu’il était en train de l’étrangler. Il reviolera ses victimes dans sa tête jusqu’à la fin de ses jours. C’est son butin. Un magot qu’il a prélevé sur la vie de jeunes filles innocentes. Un trésor de tueur qui, j’en suis certaine, a bien plus de valeur à ses yeux que toutes les pièces d’or du monde. Je trouverais juste qu’on le lui retire. Que l’on comprenne que pour un type pareil, les crimes du passé ne sont pas un poids. N’ayant pas de conscience, étant dénué de tout sens moral, il les considère comme des atouts, des viatiques pour passer son temps dans sa cellule. Il faut donc éradiquer le souvenir du crime tout en empêchant définitivement la récidive. Je le répète une nouvelle fois même si cela doit choquer : mon point de vue sur la nécessité de « lobotomiser » cet homme n’a pas changé d’un iota. J’ajoute que l’alter ego féminin de Fourniret, Monique Olivier, devrait être l’objet d’un traitement identique. Qu’on ne parle plus à cet égard de droits de l’homme. Moi aussi, je trouve que la vraie punition serait que ces deux-là se réveillent un matin en prenant la vraie mesure de ce qu’ils ont fait. Mais ça n’arrivera jamais !

 

Que savez-vous aujourd’hui du rôle joué par Monique Olivier dans la série de meurtres commis par Michel Fourniret ?

Je le répète : pour moi, elle est aussi perverse que son assassin de mari. Elle a vécu sa perversité par procuration. Elle lui apportait de l’assistance tant au moment des enlèvements qu’au moment des meurtres et viols. Lorsque le tueur, ne disposant que d’un trop petit sexe trop peu puissant, avait besoin d’une assistance technique pour arriver à sa jouissance, elle répondait présente. Pour moi, elle a fait la pire de choses possibles en utilisant son propre enfant pour enlever d’autres enfants. Elle est beaucoup plus impliquée encore qu’une Michelle Martin… Enfin pour ce que l’on sait du véritable rôle de Martin dans les crimes de Dutroux et consorts.

 

Ce n’est pas une passive, en tous cas ?

Pas du tout ! Elle a fait la démarche d’aller chercher son pervers de compagnon en prison, elle connaissait son passé et je pense que c’est bien cela qui l’a intéressée dans son futur mari parce qu’elle est elle-même une pédocriminelle. En prison, consciemment ou non, elle était à la recherche d’un compagnon de route. Ensuite, elle a été sa complice, son assistante dévouée. Je crois comme Jean-Maurice Arnould, mon avocat, que le « cas Olivier » sera l’un des enjeux importants du procès. Il ne faudra pas que les jurés se laissent abuser par cette sinistre personne.

Ce couple maléfique a agi en toute impunité pendant de longues années.

 

Quelle réflexion cela vous inspire-t-il ?

Cela me confirme dans l’idée qu’en Belgique, comme dans d’autres pays européens, il y a encore du chemin à faire pour que les autorités mesurent l’ampleur insoupçonnée de la criminalité à mobile sexuel. Je rappelle que tous les éléments du casier de Fourniret avaient été effacés automatiquement en France quelques années après sa première condamnation… Tous sauf un relatif au vol d’un révolver. C’est sans doute cela l’important !? C’est une vraie question de société. Un déficit de conscience perdure encore bien des années après les premières mobilisations du mouvement féministe. La sexualité est un domaine tellement perturbé et délicat qu’il y a toujours des gens pour voir les choses dans une perspective qui n’est pas la bonne.

 

35% des femmes et 15% des hommes dans un pays comme la Belgique admettent avoir été l’objet de violences sexuelles, généralement pendant leur enfance. Trop de victimes optent encore pour la reproduction ou le déni plutôt que de trouver le chemin de la résilience et/ou une remise en question sociétale…

C’est un énorme problème. Fatalement, la plupart des victimes doivent avoir le sentiment que la puissance des auteurs de tels faits est indestructible, voire enviable, puisque la plupart d’entre eux ne sont jamais punis, voire même jamais dénoncés. Tout cela explique les réactions parfois paradoxales des victimes. En Afrique, par exemple, ce sont les femmes excisées qui recommandent et pratiquent l’excision de leurs filles.

 

Est-il raisonnable de faire reproche à la justice belge de ne pas avoir mis la main plus tôt sur Fourniret ?

Je crois qu’en faisant de moi la principale suspecte pendant tout un temps et qu’en limitant l’essentiel des démarches d’enquête au quartier de Saint-Servais et, au surplus, sans accorder plus d’importance que cela à la thèse du pervers qui enlève à répétition, la justice belge ne risquait pas un jour d’arrêter Fourniret… Sauf, bien entendu, si le tueur leur tombait dans les mains sans pratiquement rien faire, ce qui est finalement arrivé. Je voudrais ajouter qu’Elizabeth, on le sait aujourd’hui, a passé la frontière enfermée dans le coffre d’une voiture… Je me prends parfois à imaginer qu’on ait tout de suite enregistré ma plainte – plutôt que de demander de revenir trois heures plus tard– et que cette plainte ait tout de suite débouché sur des contrôles aux frontières… Je rêve parfois que c’est la justice qui gagne, que les policiers ouvrent le coffre d’une voiture et y trouvent une petite fille transportée par un tueur en série. Ai-je trop d’imagination ? Je me souviens d’une discussion avec le juge d’instruction Coméliau qui autrefois dirigeait « l’enquête Elizabeth Brichet ». Sans agressivité, cet homme tentait de tempérer mes espoirs : « Vous savez, Mme Bouzet, en Belgique, il n’y a qu’environ 11 % des affaires criminelles qui sont résolues ». On en parlait déjà tout à l’heure : il y a en plus tous ces crimes dont la justice n’a même pas connaissance. Il ne faut donc pas être trop ambitieux quand on occupe le rôle de victime dans le grand théâtre de la justice. C’est aussi une question de démocratie, m’a dit un jour le procureur du Roi de Liège, Cédric Visart de Bocarmé : « Vous savez, Mme Bouzet, le respect des libertés garanties par la loi implique qu’on laisse courir des gens dont on n’est pas certain de la culpabilité ». Je suis d’accord mais si 11 % des crimes sont résolus, cela veut bien dire qu’il y a 89 % des crimes qui paient ? Le prix de la liberté est élevé. En tant que démocrate, je l’accepte. En tant que victime, je sais aussi qu’on le paie parfois à vie. Il y a un sentiment qui ne disparaît pas en moi. Quand ma fille a disparu, j’ai été présumée coupable. Fourniret, aujourd’hui encore, est présumé innocent.

 

Votre rancune à l’égard de certains membres des services de police belges reste-t-elle entière ?

Bien sûr. Je me souviens particulièrement de la condescendance de l’un d’entre eux qui avait une formation d’assistant social. De sa manière suspicieuse de plaider le faux avec l’espoir, sans doute, de me faire avouer. Mais avouer quoi ? Il m’incitait à lui faire des « confidences ». Après avoir créé un climat de confiance, il détournait tout ce que je lui avais dit. Une fois que j’étais toute nue, que j’avais dévoilé ma vie privée dans les moindres détails, il l’utilisait à mes dépens. J’ai été l’objet de manipulations, de déloyauté. Cela me reste encore en travers de la gorge.

Par contre, au niveau des magistrats, cela s’est-il mieux passé ?

Certainement. J’ai toujours eu les rendez-vous que je sollicitais auprès du juge d’instruction Guy Coméliau. Il a toujours été extrêmement cordial et je suis persuadée que s’il n’avait pas été là, ces pétés de flics qui dirigeaient l’enquête à Namur auraient réussi à m’envoyer en prison ! C’était une autre époque… Enfin, je l’espère. Une époque où la disparition d’un enfant n’était pas une priorité pour la police et où une maman qui posait des questions était au mieux une emmerdeuse, au pire une présumée coupable. Même le fait que mon ami d’alors était le cousin du patron de la gendarmerie à Namur n’y a rien fait : à un moment donné, l’officier a décidé que ce n’était pas intéressant, qu’Elizabeth n’était pas une priorité.

 

Des reproches à faire à la justice française ?

Où était-elle ? Elle existe dans cette affaire ? On soulignera particulièrement l’intervention catastrophique du jury populaire lors du premier procès de Fourniret où des faits de viols ont été requalifiés en attentats à la pudeur parce que le prévenu avait fait semblant de verser quelques larmes et qu’avec sa douce voix, il avait fait savoir que son pénis n’était pas assez vigoureux pour violer… Résultat, il est sorti de prison après seulement trois ans et il a tué sept fois – peut-être plus qui sait ? – en seize années de liberté.

 

Vous avez attendu quinze ans avant d’enfin savoir où Elizabeth se trouvait. Avez-vous eu parfois le sentiment que vous alliez basculer dans le désespoir, voire dans folie ?

Il y a eu cette période difficile dont j’ai parlé au début de cet entretien. Et puis, quand on a retrouvé Elizabeth, j’ai compris beaucoup de choses. J’avais pu survivre grâce à un certain déni de l’insupportable pendant toutes ces années durant lesquelles on la recherchait. En fait, c’était plus facile de la rechercher que de savoir. Dans la recherche, il y avait tout de même un espoir. Il y avait la possibilité de solutions moins cruelles que ce qu’a été la réalité. En fait, pendant longtemps, j’ai eu la sensation que je ne voulais pas savoir. J’ai dit un jour aux Russo : « Je ne veux pas savoir ce que vous savez ».

 

C’est donc plus difficile de savoir ?

Oui mais, dans le même temps, c’est plus sain. Psychologiquement, le déni, ce n’est évidemment pas tenable. Le déni anesthésie, mais il ne fait pas disparaître le mal.

 

Qu’espérez-vous du procès qui va s’ouvrir le 27 mars prochain à Charleville-Mézières ?

Il marquera la fin de ma bataille avec le système judiciaire. Bien sûr, des appels sont possibles mais je ne m’en occuperai pas. Une page va se tourner définitivement. Je veux parler de la page juridique. Le reste, c’est mon problème tout personnel.

 

Prendrez-vous la parole dans la salle d’audience ?

Peut-être.

 

Que diriez-vous le cas échéant à Fourniret et Olivier ?

Je préfère répondre de manière évasive. Ces deux-là pourraient avoir l’idée de ne pas venir. Ils en ont le droit et je trouve cela tout à fait aberrant. Que nous, les parents des victimes, nous n’ayons même pas le droit d’exiger qu’ils soient confrontés à nous et à la mise en lumière publique de leurs actes, est tout à fait incroyable. S’ils devaient ne pas être présents au procès, je n’aurais même plus envie d’entendre prononcer le mot « justice ».

 

Si on tient compte d’un éventuel appel, cette affaire se clôturera judiciairement plus de vingt ans après l’enlèvement d’Elizabeth. Vingt ans, c’est tellement long…

De toute façon, pour moi, c’est hier qu’Elizabeth a disparu. Quand je vois les images et les photos de 1989, tout à l’air démodé, vieilli, jauni. Mais mon souvenir, lui, est celui d’hier.

 

Aujourd’hui, savez-vous enfin où se trouve Elisabeth ?

Un jour, mon fils Thomas vous avait déclaré : « Elizabeth est en moi ». Il n’y a pas de meilleure formule. Elle est là. Tous les jours. Je lui parle souvent. Depuis que son enveloppe charnelle a été retrouvée, l’âme de ma fille m’accompagne et elle ne me quittera plus jamais. m

 

(1) C.r.i.e.s. – Centre de recherche sur l’enfance et la sexualité. Groupe d’activistes pédophiles, bien introduit dans les milieux « progressistes » bruxellois au début des années 1980. Cette organisation servait en fait de couverture à un réseau international d’échange d’images pédopornographiques. Ces activités criminelles ont été interrompues par la justice belge en 1986.

(2) Dans son livre « Le Grand Bazar (Belfond, 1975) » Cohn Bendit écrivait à propos de ses activités d’aide-éducateur dans un jardin d’enfants autogéré à Francfort : « Il m’était arrivé plusieurs fois que certains gosses ouvrent ma braguette et commencent à me chatouiller. Je réagissais de manière différente selon les circonstances, mais leur désir me posait un problème. Je leur demandais : « Pourquoi ne jouez-vous pas ensemble, pourquoi m’avez-vous choisi, moi, et pas d’autres gosses ? » Mais s’ils insistaient, je les caressais quand même » (…) J’avais besoin d’être inconditionnellement accepté par eux. Je voulais que les gosses aient envie de moi, et je faisais tout pour qu’ils dépendent de moi ».

 

« La Marche blanche, une fierté »

 

Peu de gens ont retenu que c’est vous qui aviez eu l’idée d’une « marche blanche » en 1996.

 

Avoir l’idée était une chose, mais j’ai aussi beaucoup travaillé à la préparation de cet événement. Je me souviens d’un moment de quasi panique quand on a pris la mesure de l’événement. Cela aurait pu aussi très mal se dérouler. J’ai dû me battre avec des associations politiques de tous bords pour les empêcher de récupérer notre cause. J’étais surtout très inquiète de la sécurité de la marche, des agitateurs qui pouvaient s’y glisser. Un souvenir m’a particulièrement marquée : celui de petits loubards dont j’aurais eu peur si je les avais rencontrés au coin d’une ruelle sombre de Bruxelles mais qui, ce jour-là, m’avaient témoigné leur solidarité avec enthousiasme. Je dirais que je suis fière d’avoir été à l’origine de tout cela.

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10/07/2008

Affaire Hissel (28/02/08)

Entretien et commentaire publiés dans l'hebdomadaire Paris Match, le 28 février 2008

Jean-Denis Lejeune : « C’est un cauchemar. Je vais me réveiller ? » JeanDenisLejeune

art_large_303626Alors qu’il séjourné actuellement au Bénin dans le cadre d’un projet humanitaire, Paris Match a pu joindre Jean-Denis Lejeune, le papa de Julie, l’une des petites victimes de Marc Dutroux et consorts. Juste avant le départ en Afrique de Jean-Denis, la nouvelle de l’inculpation de Victor Hissel était tombée. Encore trop fraîche, c’est-à-dire aussi bouleversante qu’incroyable. Et sa première réaction avait été très prudente. Du genre « je ne peux y croire », « attendons la suite de l’enquête », « ce n’est pas possible », etc… Maintenant que les choses sont plus claires, malheureusement très claires, Jean-Denis se dit « blessé » : « J’ai les jambes coupées ». Il se montre aussi très ferme, radical : « Je n’ai plus rien à lui dire. S’il croise mon chemin à Liège, qu’il change de trottoir ».

 

Inculpé de « détention de matériel pédo-pornographique », Victor Hissel aurait avoué s’être rendu sur des sites diffusant ces images de la honte. Par contre, contrairement à ce que certains journaux ont pu écrire, il n’utilisait pas sa carte de crédit pour payer les images illégales… Hissel lui-même, de même que son avocat, sont peu diserts sur la nature des aveux formulés devant la juge d’instruction Rusinovski. Il est question d’ « aveux partiels »…

Jean-Denis Lejeune. Qu’on arrête de tourner autour du pot. Victor a été inculpé et je n’ose imaginer que, dans un dossier d’une telle importance, cela se fasse à la légère. Or, dans sa bouche, je n’ai entendu que des non-réponses, des arguments juridiques, des comparaisons contestables comme le parallèle qu’il trace entre un « match de tennis qui ne ferait que commencer » et son affaire ! Mais moi, ce que je voudrais entendre, ce sont des paroles claires, franches et sincères. Je voudrais savoir ce que Victor reconnaît exactement. Cela veut dire quoi des « aveux partiels » ? J’en retiens qu’il admet donc une part de culpabilité devant la justice tout en jouant à l’innocent devant les médias. C’est peut-être une stratégie de défense, mais elle me déplaît fortement. Quand cette terrible nouvelle était tombée, je me répétais sans cesse « ce n’est pas possible ; non, ce n’est pas possible »… Aujourd’hui, je dois bien me rendre à l’évidence : il est allé sur ces sites pédo-pornographiques pour répondre à des envies personnelles. Il le reconnaît et c’est bien sûr une information qui me choque énormément… Je suis interloqué. En fait, j’ai les jambes coupées. C’était tout de même la personne qui défendait le dossier des petites, l’avocat qui les représentait ! Depuis combien d’années est-il attiré par les images pédophiles ? Peut-on le qualifier de pédophile ? Je me pose enfin une question qui, vraiment, m’obsède de plus en plus : sa déviance était-elle déjà présente quand il intervenait dans « l’enquête Julie et Melissa » ? Cela l’a-t-il influencé ? Cela l’a-t-il conduit à parfois nous influencer ? Le loup était-il dans la bergerie ? A priori, je ne veux pas être trop dur ou injuste. Ni cracher sur ce qu’il a fait à nos côtés ou sur les combats qu’il a menés. En regardant dans le rétroviseur, je ne vois pas ce qu’on pourrait lui reprocher. Sommes-nous passés à côté de quelque chose à cause de lui ? Je ne le crois pas. Au contraire, il a pris des risques professionnels dans la défense de nos intérêts. Et pourtant, ce qu’on vient d’apprendre a introduit un doute. C’est un sentiment très compliqué à décrire. Mais je ne peux cacher qu’il comporte notamment de la colère et du dégoût. 

Avez-vous eu un contact avec lui depuis que la nouvelle de son inculpation a été révélée par la presse ?

Le lundi 18 février, il m’a envoyé un s.m.s. dans lequel il était écrit « Désolé de ce qui arrive ». Suite à cela, je lui ai téléphoné et il m’a dit qu’il était en audition et qu’on l’avait laissé décrocher étant donné que c’était moi qui l’appelais. Il m’a répété qu’il était désolé de ce qui arrivait, tant pour les petites que pour nous, mais aussi pour sa famille. Et moi, je lui ai souhaité « bon courage »… En espérant, bien sûr, qu’il s’agissait d’une tragique méprise… Que, par exemple, il s’agissait d’un accident dans l’ouverture d’un e-mail ou qu’il avait consulté des sites pédophiles, bien que ce soit interdit, dans le cadre d’une enquête professionnelle. Je voudrais dire à cet égard que ce qui est grave, c’est que même s’il n’a pas touché physiquement à un enfant, il a soit contribué, soit au moins cautionné le trafic d’enfants qui permet la constitution du matériel pédo-pornographique. Pour moi, ces constats sont tout à fait insupportables. Pas de concession, pas de pardon ! Je ne peux pas faire de demi-mesure, même pour Victor Hissel. 

 

L’avocat des parents de Julie et Melissa inculpé dans une affaire de pédo-pornographie… On a presqu’envie de dire : « Il ne manquait plus que cela ! ».

Décidément, dans tout ce qui nous a touchés depuis la disparition des petites, ce n’est qu’une accumulation de malheurs et de catastrophes. Des enquêtes malmenées, des erreurs colossales, une magistrate incompétente, des gendarmes manipulateurs, un procès judiciaire n’apportant pas de vraies réponses. Et maintenant, notre avocat qui serait un pédophile ! Un romancier écrirait une histoire de ce type, on lui dirait que ce n’est pas crédible. Mais ce n’est malheureusement pas une histoire ! Dans quel monde vivons-nous ? C’est un cauchemar. Je vais me réveiller ? C’est tellement sordide. 

 

Dans quelles circonstances Victor Hissel était-il devenu votre avocat ?

Quand les petites ont disparu, on a fait appel à l’A.s.b.l. « Marc et Corine » pour essayer de faire imprimer des affiches de recherche. Et puis, on a eu des contacts assez tumultueux avec la juge Martine Doutrèwe. Elle a décrété qu’elle ne voulait plus avoir d’échanges directs avec les parents et que, désormais, l’information entre l’instruction et nous passerait par le biais d’un avocat. Jean-Pierre Malmendier, le président de l’A.s.b.l. « Marc et Corine », nous a conseillé de prendre Victor Hissel. On lui a fait totalement confiance, même si parfois il y avait de fortes dissensions. Maintenant, je me dis que c’est abominable d’avoir fait confiance à un pédophile. Je me pose et me repose encore la question : nous a-t-il mal conseillés ? Nous a-t-il conduits vers des voies sans issue, des demandes inopportunes ? Je ne veux pas y croire, mais je m’interroge vraiment. En fait, je suis trop bouleversé. Nous avons  été roulés dans la farine. Je ressens un sentiment de trahison. Il faudra laisser passer un peu de temps pour que mon opinion à l’égard de tout cela soit définitive. 

 

Il est resté à vos côtés pendant des années.

Oui, bien sûr. Jusqu’en 2002. 

 

Quel souvenir l’homme vous a-t-il laissé ?

Pour moi, jusqu’à ce 18 février, Victor Hissel m’inspirait un souvenir positif. Celui d’un homme qui s’était impliqué dans un dossier, voire plus, dans un combat. Cela ne m’empêchait pas de constater par ailleurs qu’il était parfois un peu compliqué. Il se sentait en marge des autres avocats et jouait un peu de cette position marginale pour toujours se présenter comme une victime. En 1998, quand il a une première fois décidé d’arrêter de nous défendre, il avait présenté les choses ainsi : le climat pour lui était invivable, la pression était trop forte. Il était victime de son investissement. Pour nous, parents, c’était presque culpabilisant. Tout ce que j’espère, c’est que, en ce  temps-là, il n’avait pas déjà commencé à nous mentir, à se mentir. Je ne voudrais jamais découvrir qu’un pédophile ait pu prendre plaisir à traiter un dossier comme le nôtre… C’est incroyable. En vous parlant, j’ai l’impression d’être dans une fiction. 

 

Pourquoi vos chemins s’étaient-ils séparés ?

Parce qu’à partir d’un certain moment, on ne croyait plus à l’enquête telle qu’elle était menée par le juge Langlois à Neufchâteau. On en était arrivé à ne plus croire du tout à la justice dans notre dossier. Donc, il n’était pas nécessaire de se faire représenter par un avocat lors d’un procès qui aurait pu tout aussi bien se tenir sous un chapiteau.  

Allez-vous encore appeler Victor Hissel pour lui demander des explications ?

Non… Je pense qu’on n’a plus rien à se dire. De toute manière, depuis 2002, je n’avais plus de contacts avec lui. Même pas pendant le procès d’Arlon où il a vu que j’étais seul puisque, contrairement à ce qui avait été décidé avec les Russo, j’ai finalement voulu être présent pour contrer la désinformation du juge Langlois. J’aurais espéré un soutien, une petite pensée à ce moment-là, qui était très pénible. 

 

Vous habitez en région liégeoise. Lui aussi. Par hasard, vous pourriez vous rencontrer…

J’espère que cela n’arrivera jamais. 

Au point de changer de trottoir ?

Pardon ? Il ne faut pas inverser les rôles. Je ne crois pas que ce soit à moi de changer de trottoir.  

 

Il n’y a pas de viol « partiel »

 

Après la perplexité, voire l’incrédulité. Après la recherche d’éléments d’informations qui, tout de même, in fine, expliqueraient l’inexplicable, l’injustifiable, l’horreur. Après s’être dit que, vraiment, cela n’était pas possible, le temps est maintenant celui des évidences, celui des aveux même s’ils sont « partiels » : Victor Hissel, cet avocat qui défendit les parents Lejeune et Russo, les Marchal aussi ; cet homme qui s’était tellement investi dans diverses associations nées de « l’affaire Dutroux et consorts » ; ce symbole vivant, aux côtés des parents, du combat pour une plus grande implication des services de police et de la justice dans les affaires de pédo-pornographie ; ce juriste autant brillant qu’atypique qui jouait facilement au donneur de leçon et, avec un certain succès, à la victime d’un « système » de « puissants » cherchant à avoir sa peau ; ce bonhomme caché derrière sa barbe serait donc lui-même un consommateur de ce « matériel » de la honte, de ces images immondes fabriquées en faisant souffrir des enfants… En les tuant un petit peu, en leur retirant l’innocence et l’espoir.

 

Les aveux de Victor Hissel sont « partiels ». Dont acte. Mais il n’y a pas de viol « partiel », il y a toujours des victimes au début du processus. Et cela durait depuis « des années », précise une personne de l’entourage immédiat de Victor Hissel lorsqu’elle est interrogée par les enquêteurs ! Depuis des années ? Mais depuis quand exactement, interroge très justement Jean-Denis Lejeune. Après « l’affaire Dutroux » et avoir baigné trop longtemps dans des dossiers qui, finalement, auraient attisé une « curiosité » malsaine ? Après des difficultés familiales et une traversée du désert sur le plan professionnel ? Ou alors, déjà du temps de « l’affaire Dutroux » ? Encore avant ? Quand il défendait le curé de Kinkempois impliqué dans une affaire qui avait mis en évidence un petit réseau de pédophilie ? Mais depuis quand le mal est-il là ? Pas possible de le demander à Victor Hissel ou à ses conseils qui ne répondent à aucune question précise. Cruciale, la réponse à cette question devrait permettre de juger du degré de perversité d’un personnage qui, « malade », « depuis des années », n’a pas eu le courage de descendre du piédestal sur lequel il était volontairement monté pendant « l’affaire Julie et Melissa » pour aller se faire « soigner ».  

 

Parfois difficile à suivre dans ses raisonnements et des stratégies judiciaires qui lui sont propres, Victor Hissel nous incite aujourd’hui à réfléchir, une fois encore, à ce passé douloureux de « l’affaire Dutroux ». Comment a-t-il vraiment vécu cet épisode de sa vie ? Cette affaire hors du commun, avec les tensions énormes qu’elle a impliquée, l’a-t-elle conduit vers une dérive devenue ensuite incontrôlable ? Une telle vérité ne pourrait servir d’excuse car, plus encore pour un homme qui a surfé sur la vague blanche que pour quiconque, l’excuse en l’espèce n’existe pas. Mais cette vérité serait la moins pire. Moins pire que d’imaginer que naguère, le loup était dans la bergerie…     

14:15 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook |

09/05/2008

Tragédie de Ghislenghien (070208-100208)

Enquête publiée dans Paris Match (Edition Belge), le 7 février 2008 et évoquée le 10 février 2008 sur le plateau de l'Info Confidentielle Paris Match sur RTL/TVI

Ghislenghien : l’appel au secours

 

408_7e591afa169b03e07f507a6f5f03b136Presque quatre ans après la catastrophe, les victimes attendent toujours d’être totalement indemnisées. Et elles risquent d'attendre encore longtemps.

 

8 heures 57, le 30 juillet 2004 : une explosion de gaz ravage le zoning de Ghislenghien près d’Ath. Bilan : 24 morts et 132 blessés qui, tous, à des degrés divers, sur un plan physique et/ou psychologique, subiront à jamais les séquelles de cette terrible catastrophe. Parmi les survivants, mais aussi dans les familles endeuillées, des personnes angoissent de plus en plus. A Paris Match, elles ont confié leur intention de s’unir pour faire front. Les caisses de la « Fondation Ghislenghien » qui a redistribué un peu plus de deux millions d’euros sont vides depuis plusieurs semaines. Et, sauf geste inespéré du monde des assurances, les victimes savent désormais qu’il leur faudra encore attendre près de trois ou quatre ans, peut-être plus encore, avant de toucher des indemnisations enfin proportionnelles au préjudice qu’elles ont subi.

 

« L’ex-ministre de la Justice nous l’avait promis : en trois ans, la justice viendrait à bout du dossier pénal. Au terme de ce délai, nous devions être définitivement et totalement indemnisés. Dans quelques mois, il y aura quatre ans… Non seulement, le dossier n’est pas encore en état d’être évoqué devant un tribunal, mais il est désormais très clair que le processus judiciaire prendra encore plusieurs années avant d’aboutir. L’avocat de la F.g.t.b. nous l’a expliqué : en faisant preuve de beaucoup d’optimisme, on peut espérer que le jugement définitif, c’est-à-dire appel compris, tombe en 2011 ou en 2012… Je trouve que l’attente est longue, beaucoup trop longue. Je me sens un peu oublié. Un peu méprisé… Et, croyez-moi, parmi les victimes de la catastrophe de Ghislenghien, je ne suis pas le seul à penser cela ! »

 

Ce sont les paroles de Silu Diatezwa. Les paroles amères d’un homme qui, un matin de juillet 2004, a été plongé malgré lui en enfer. Les mots désabusés d’un survivant. Comme tant d’autres rescapés, comme beaucoup de personnes dans les familles endeuillées par la catastrophe, Silu voudrait pouvoir regarder vers l’avenir. Tourner une page. Sans pour autant oublier cette « explosion de fin du monde » qui l’a traumatisé. Comment oublier, en effet, « cette chaleur soudaine et indescriptible qui fait littéralement fondre les corps » ? Comment faire une croix sur ces collègues, ces amis morts en si peu de temps ? Est-il possible qu’un jour Silu efface l’image de cet homme à terre qui lui tendait les mains ? Cet ouvrier de Diamant Board qu’il tenta de sauver, mais qu’il ne put aider parce que la peau du malheureux se détachait de son corps quand Silu essayait de le tirer avec lui ? Son sentiment d’impuissance, cette peur panique lors de la fuite éperdue et désespérée pour sortir d’un environnement brûlant et asphyxiant, cet ennemi trop fort, trop cruel, sans merci… Tout cela laisse bien évidemment des traces indélébiles.

 

Ne pas oublier donc, mais tenter de vivre au mieux ce qui reste possible. Silu ne se plaint pas d’être en vie, même s’il a mis deux ans à reprendre goût à une existence qui a failli lui échapper. Il ne se plaint pas non plus car d’autres survivants vivent aujourd’hui avec des séquelles physiques et psychologiques beaucoup plus importantes que les siennes. Pour arriver à regarder vers l’avant, comme dans toutes les affaires traumatisantes, le procès reste une étape essentielle du processus de reconstruction. Le jugement ou, à tout le moins, une reconnaissance pleine et entière du préjudice subi. « Et cette reconnaissance, on risque de ne pas l’avoir avant de nombreuses années. Certains avocats font tout ce qu’ils peuvent pour ralentir le cours de la justice », accuse Silu. Depuis quelques semaines, l’homme tente de rassembler ses compagnons d’infortune pour qu’ils parlent d’une seule voix. « Une réunion a déjà eu lieu, nous étions une dizaine. On voudrait former une association des victimes de Ghislenghien. Parler, échanger, cela fait beaucoup de bien. On partage  tous la même souffrance et, désormais, le même sentiment d’indignation ! ».

 

Diane, la compagne d’Angelo Spateri, l’un des ouvriers de Diamant Board tué le 30 juillet 2004, confirme : « On avait déjà évoqué l’idée de réunir les victimes et les familles concernées par ce drame, dès l’été 2004. Aujourd’hui, cela s’avère encore plus nécessaire. Il faut faire savoir que l’on n’est pas d’accord avec le cours que prend cette affaire. J’ai perdu mon compagnon dans cette catastrophe et mon fils voit un psy qui l’aide à accepter le fait qu’il n’a plus de papa… Les politiques et les assureurs vivent leur vie. Mais pour nous, Ghislenghien reste bien présent dans notre quotidien ».

 

David Da Palma, dont le corps a été brûlé à 50 % lors de l’explosion, fait aussi partie de cette association naissante de victimes : « J’ai beaucoup perdu depuis le 30 juillet 2004. Quand je me suis réveillé, après cinquante jours de coma, j’ai du accepter l’idée que jamais plus je ne serais le même homme... Mon apparence physique a été modifiée, je n’ai plus de souffle, je souffre de douleurs récurrentes, l’un de mes bras est atrophié et si je ne vais pas très régulièrement chez le kiné, plus rien ne fonctionne correctement… C’est l’aspect psychologique qui est le plus préoccupant. Je souffre d’un stress post-traumatique très profond. Impossible de reprendre le travail, impossible de retourner sur ce zoning. J’angoisse. Je ne vois pas encore le bout du tunnel. Et là-dessus, l’avocat de la F.g.t.b. nous explique que Fluxys ralentit le cours de la procédure judiciaire en demandant quelque 350 devoirs complémentaires. Et, d’après lui, ces questions posées sont parfois tellement complexes qu’elles vont retarder la clôture de l’instruction d’au moins une année, au bas mot ! Je suis tout à fait conscient que la défense a des droits, mais j’ai le sentiment que Fluxys en abuse pour retarder la date du procès. Et, bien sûr, cela retarde d’autant l’indemnisation complète à laquelle les victimes pourront prétendre ».

 

« S’il n’y avait que cela », continue Silu. « L’opinion publique doit savoir qu’une solution d’indemnisation complète pourrait être trouvée, qui épargnerait aux victimes et à leurs proches d’encore attendre. Une formule d’indemnisation anticipée a été pratiquée après la catastrophe de l’usine AZF à Toulouse. Les assureurs se mettent d’accord pour que l’un d’entre eux indemnise ‘‘ pour compte de qui appartiendra ’’. Ce qui permet aux victimes de déjà toucher une bonne partie de leurs indemnités et leur évite d’attendre la clôture du débat judiciaire sur les responsabilités. A l’issue du procès pénal, les assureurs règlent leurs comptes entre eux. Cela me semble plus moral que de provisionner les indemnités sur des comptes en banque qui produisent des intérêts. D’après ce qu’on a appris, il y a eu des réunions entre les assureurs portant sur l’étude d’un tel scénario, mais l’assureur de Fluxys bloquerait toute avancée… ».

 

Jean-Luc Fagnart, l’avocat de la F.g.t.b., confirme ce que disent ces victimes, tant à propos des devoirs complémentaires qu’en ce qui concerne l’échec dans la recherche d’une solution intermédiaire d’indemnisation. « Fluxys est assuré par une compagnie allemande (N.d.l.r. : Gerling AG) qui se montre généralement très dure dans les négociations. Pourtant, si les assureurs parvenaient à un accord d’indemnisation provisoire, la question de la durée de la procédure pénale serait nettement moins problématique », plaide-t-il.

 

On peut aussi inverser le raisonnement : tant qu’il n’y a pas d’accord, les assureurs ont intérêt à voir durer le processus judiciaire. D’autant que, dans ce dossier, il est question d’indemnisations qui, au total, pourraient atteindre le milliard d’euros… « Cela montre toute l’importance du geste d’Assuralia et de Fluxys qui, ensemble, ont fait un don (déductible) de 2,2 millions d’euros sur le compte de la « Fondation Ghislenghien » aussitôt après la catastrophe. En plus, c’est le Premier ministre qui les avait forcé à agir de la sorte », commente, ironique, David Da Palma (1).

 

Le souhait de voir une indemnisation intervenir avant la fin du processus pénal n’est pas irréaliste. Il suffit de se rendre sur le site Internet d’Assuralia pour s’en rendre compte. On y lit notamment que « Ghislenghien a remis en mémoire deux autres catastrophes (…) : l’incendie de l’hôtel Switel à Anvers lors du réveillon du 31 décembre 1994 (14 morts) et le crash d’un appareil de voltige aérienne jordanien lors de l’Airshow d’Ostende en juillet 1997 (10 morts). Pour ce qui est du premier cas (…), un accord entre assureurs, intervenu en 1998, a débloqué une situation rendue complexe par le cours de la procédure pénale. Dans le second dossier (…), les organisateurs de la manifestation avaient été

acquittés. Cependant, leur assureur avait proposé, pour compte de qui il appartiendrait, une prise en charge des dommages (…). »

 

Qu’est-ce qui bloque dans le « dossier Ghislenghien » ? Pas spécifiquement Gerling, l’assureur de Fluxys, selon le porte-parole d’Assuralia, François de Clipelle : « Il faut se rendre compte que l’on est dans un dossier très complexe impliquant beaucoup d’intervenants, beaucoup de responsables potentiels du sinistre, qu’ils soient privés ou publics. Et donc beaucoup d’assureurs ! En plus, il est question de montants très importants en termes d’indemnisation. Dans un tel contexte, où le débat sur les responsabilités reste très ouvert, il est tout à fait normal que toutes les parties exigent l’enquête judiciaire la plus précise, ce qui implique des expertises et autres devoirs complémentaires. La conséquence logique de tout cela est aussi qu’à ce stade, aucun assureur n’estime être celui qui, in fine, sera le principal débiteur d’indemnisation. Dès lors, on ne peut  raisonnablement demander à l’un d’entre eux de déjà indemniser ‘‘ pour compte de qui appartiendra ’’. C’est ce qui rend ce dossier différent de celui de Toulouse où, c’est vrai, il y a eu des avances sur indemnisation parce qu’il y avait un seul assureur concerné pour un seul coupable évident ».

 

Est-il envisageable qu’un nouveau don soit fait à la « Fondation Ghislenghien » ? Réponse ferme de M. de Clipelle : « Nous n’étions pas juridiquement tenus de faire ce don en 2004. Il ne sera pas déduit des indemnisations à venir, mais une telle action n’est en aucun cas susceptible d’être répétée ». Et si l’ensemble des assureurs concernés constituait un pot commun pour anticiper des indemnisations, insistons-nous auprès d’Assuralia ? « Ce serait un pot commun d’environ 1 milliard d’euros qui devrait être mis en place par des gens qui ne sont pas d’accord sur leurs responsabilités respectives. C’est facile à dire, mais impossible à mettre en œuvre ! », contre M. de Clipelle. Affirmant ensuite de manière claire et nette qu’« il n’y aura donc pas d’indemnisation complète des victimes avant l’issue du processus judiciaire. Ni d’avances sur le montant final qu’elles devront percevoir. Il faut qu’une responsabilité soit déterminée avant qu’il y ait une indemnisation. Agir autrement créerait un précédent ».

 

Une toute petite porte reste cependant entrouverte pour les victimes dont M. de Clipelle dit comprendre « la légitimité du discours » : « Il n’est pas impossible que la position de certains assureurs évolue à la fin de l’instruction, quand tous les devoirs complémentaires auront livré leurs résultats. Il se peut qu’à ce moment, une responsabilité apparaisse déjà clairement et indubitablement dans le chef de certains inculpés. Dans un tel cas, on pourrait imaginer que les assureurs des responsables concernés décident d’anticiper le paiement d’indemnisations ».

 

Comme l’avocat Fagnart, comme les victimes elles-mêmes, Philippe Verdonck, le président de la « Fondation Ghislenghien », dont les caisses sont vides depuis plusieurs semaines, « appelle les assureurs et réassureurs à se mettre autour de la table pour qu’une solution d’indemnisation partielle ou totale soit trouvée avant l’issue du débat judiciaire. Nous avons notamment aidé des indépendants qui ont perdu leur source de revenus et qui ne sont plus, désormais, en mesure d’en retrouver une autre. Il y a des cas dramatiques, intenables. Je rappelle qu’il y quelque temps, on parlait d’un procès en 2008… Aujourd’hui, on évoque 2010, voire 2012. Pour un certain nombre de familles touchées, il n’est pas possible d’attendre aussi longtemps ».

 

Depuis un certain temps, Marie-Claude Maertens, procureur du Roi à Tournai, œuvre en coulisse à convaincre les compagnies d’assurances de trouver une solution d’indemnisation anticipée. Les propos tranchés du porte-parole d’Assuralia sont, pour elle, une information nouvelle : « Pour ma part, je garde le sentiment que tout le monde manifeste de la bonne volonté dans ce dossier. Il faut garder espoir. Ce n’est pas un dossier facile, mais des discussions sont encore en cours avec les assureurs. Je ne sais pas d’où M. de Clipelle tient ce qu’il a dit. Rappelez-moi demain, je vous donnerai ma réaction », nous dit-elle, de toute évidence contrariée, le jeudi 31 janvier 2008 en fin d’après-midi.

 

Moins de 24 heures plus tard, le 1er février à 7 heures 30, l’agence Belga publie un communiqué du ministre de la Justice, Jo Vandeurzen : « Ghislenghien – indemnisation des victimes » : « Les victimes de la catastrophe de Ghislenghien pourraient être prochainement dédommagées. Du moins en partie. C’est le souhait de Jo Vandeurzen (…) La plupart (des victimes) ont eu leurs frais médicaux remboursés, mais ils doivent attendre une décision du tribunal pour être dédommagés. Certains d’entre eux connaissent de gros problèmes financiers, ne peuvent toujours pas reprendre le travail. Le ministre propose donc de réunir les assurances et les firmes concernées pour essayer de débloquer de l’argent pour les victimes ».

 

Quelques heures après cette sortie ministérielle médiatique, c’est le MR qui rappelait dans un autre communiqué que « lorsqu’une catastrophe comme celle de Ghislenghien survient, chacun s’accorde sur la nécessité de rapidement prendre en charge et indemniser les victimes et leur famille. Cela semble aller de soi, mais notre système n’oblige à aucune indemnisation avant l’issue d’un procès, ce qui peut durer des années et plonge souvent les victimes dans un désarroi moral, psychologique et financier. Pour répondre à cette préoccupation, la députée MR Marie-Christine Marghem déposait en avril dernier une proposition de loi en vue d’étendre aux accidents technologiques la portée de la loi du 17 septembre 2005 relative à l’indemnisation des victimes des catastrophes naturelles. Elle demande que, dans les deux mois qui suivent la constatation des dommages, les victimes soient indemnisées. La proposition se fonde sur le principe de réparation solidaire entre les assureurs des sociétés impliquées dans lesdites catastrophes. La commission des affaires économiques l’examinera prochainement ».

 

Avant même qu’elles aient pu exprimer publiquement leurs inquiétudes et leur désarroi, les victimes ont déjà reçu une réponse. Le politique a repris la main. Le « dossier Ghislenghien » est pris en charge. Passons notre chemin, il n’y a plus de polémique. Quoiqu’il en soit de la communication trop politique du parquet de Tournai et de la politique de communication du frais émoulu ministre de la Justice (2), l’objet de cette enquête n’est pas de mettre en doute la célérité des magistrats concernés par ce dossier. La procédure est la procédure et, s’il n’y a pas un geste des assureurs, elle devra être bien évidemment respectée. Mais là encore, Mme Maertens se veut rassurante. Sans démentir formellement que le processus judiciaire ne pourra être totalement terminé avant 2012, elle nous assure que : « Le juge d’instruction arrive au bout des devoirs complémentaires. Je n’exclus pas que l’on soit en chambre du conseil avant les vacances judiciaires. Bien entendu, je ne peux donner d’agenda précis, mais on avance vite et bien ».

 

Du côté de Fluxys, la porte-parole Bérénice Crabs, tient aussi un discours positif : « En juin dernier, c’est vrai, nous avons introduit une demande portant sur de nombreux devoirs complémentaires. Mais, si nous l’avons fait, c’est parce que nous avons constaté que des éléments nouveaux dans le dossier le nécessitaient. Nous n’avons jamais eu pour intention de retarder la justice ! Si cela avait le cas, nous en aurions eu la possibilité… Je veux dire que nous aurions pu encore attendre pour introduire notre requête ». Et l’attitude de l’assureur Gerling qui ne voudrait pas entendre parler d’indemnisation anticipée ? « Pas au courant », nous dit la porte-parole lors d’un premier contact. Et deux jours plus tard : « Ce qui a été dit aux victimes à l’égard d’un éventuel blocage de notre assureur nous étonne beaucoup. Notre assureur ne bloque pas plus qu’un autre dans ce dossier très complexe où,  je le rappelle sans violer le secret de l’instruction, il a tout de même été établi que la conduite de Fluxys a été endommagée par un tiers… Qui lui aussi, je le suppose, était assuré. Dans ce dossier, Fluxys a toujours collaboré avec la justice ! » 

 

Prenant acte de tous ces propos rassurants et des intentions annoncées par divers membres du personnel politique de faire pression sur les assureurs, Diane, Silu et David, nos témoins parmi tellement d’autres victimes, maintiennent le cap : ils lancent un appel à tous leurs compagnons de galère, à tous les rescapés de Ghislenghien, mais aussi aux familles de ceux qui ne sont pas revenus du zoning le 30 juillet 2004. « Rejoignez-nous. Rassemblons-nous. Soutenons-nous. Parlons de nos trajectoires et de nos difficultés, trouvons ensemble de nouveaux moyens de pression dans le cadre d’une association autonome des victimes de Ghislenghien (3). »

 

(1) La porte-parole de Fluxys nous signale que sa société a encore fait, ultérieurement, un second don de 1 million d’euros à l’A.s.b.l. «Solidarité Ghislenghien ». Renseignement pris auprès de la secrétaire de l’A.s.b.l., Carine Genart, ici aussi les caisses sont pratiquement vides : «Il nous reste 100 000 euros pour les frais urgents liés aux traitements. Comme d’autres, nous plaidons pour une anticipation des indemnisations par les assureurs »…

(2) Selon Mme Maertens, le fait que le ministre de la Justice ait sorti ce communiqué quelques heures après que nous ayons fait part au parquet de Tournai de la position d’Assuralia n’a rien à voir avec elle : « Cette coïncidence est un hasard extraordinaire », nous dira-t-elle.

(3) Personnes de contact : Diane Saintrain,  0496/ 89.73.28 et Silu Diatezwa, 0473/40.08.75.

 

 

 

09/04/2008

Affaire Haradinaj (130108-170108)

Dossier évoqué sur le plateau de "L'Info Confidentielle Paris Match" sur RTL/TVI, le 13 janvier 2008 et dans Paris Match (Belgique), le 17 janvier 2008

Le cri de Gentiana

 

LF6L3231Près de neuf ans après leur arrivée en Belgique, Shemsedin Haradinaj, sa femme et ses cinq enfants viennent de recevoir un ordre de quitter le territoire. Une demande d’asile introduite en 1999 alors que le Kosovo était encore à feu à sang et trois demandes de régularisation lorsqu’ils sont devenus des sans-papiers n’auront pas suffi à faire céder le ministère de l’Intérieur qui veut expulser cette famille. Ce dimanche, sur le plateau de « L’info confidentielle Paris Match », Gentiana (16 ans) est venue témoigner de son angoisse et de celle de ses proches : « Ma vie est ici, mon avenir aussi. Nous demander de retourner là-bas après autant d’années, c’est tout à fait inhumain. Moi, j’ai toujours travaillé à fond pour réussir ma scolarité et une administration va tout casser. Sans doute condamner mon futur. Je suis désespérée ! » (Photo Ronald Dersin)

 

Dans l’histoire de cette famille venue de l’Est, une date est inscrite avec des lettres de feu et de sang : le 24 mars 1998, ce jour funeste où la maison des Haradinaj fut complètement détruite par les explosions et les flammes, fruits vénéneux d’un conflit interethnique qui leur est tombé dessus comme on attraperait la peste ou le choléra. Ce jour où Shemsedin, le papa, fut enlevé par des hommes en treillis, des Serbes enivrés par les vapeurs d’un nationalisme vengeur, et qu’il fut emmené au dehors de la ville. Séquestré, torturé pendant plusieurs jours, Shemsedin échappa in extremis à des agresseurs dont sa mémoire, aujourd’hui encore, refuse de lui rappeler les visages terrifiants. Le corps bleui par les coups, affaibli par la faim et le froid, Shemsedin retrouva alors ce qui fut sa demeure : un immeuble désormais détruit et vide à Gllogjan, dans cet ouest du Kosovo, non loin de l’Albanie, où les Haradinaj avaient tranquillement vécu depuis plusieurs générations.

 

Plus de cris d’enfants, plus de signes de vie. La neige qui tombe sur des ruines dans un silence effrayant. Pendant un moment, Shemsedin a cru avoir perdu beaucoup plus qu’une maison. Mais si Harije, son épouse, Glauk, Gentiana et Genc, ses trois enfants n’étaient plus là, c’est heureusement qu’ils avaient pu fuir. Il les retrouvera quelques jours plus tard et c’est eux qui, alors, craindront le pire. « Papa était dans un tel état qu’on a eu très peur pour lui. Il avait perdu quinze kilos. On a cru qu’il ne s’en remettrait jamais », se souvient Glauk le plus grands des fils Haradinaj.

 

A l’époque, il n’avait que sept ans mais il n’a rien oublié des circonstances traumatisantes d’une fuite éperdue. La maison qui brûle, la panique. Le temps qui manque pour remplir une valise ou seulement prendre un vêtement de rechange, un objet de valeur, un souvenir. Suivre maman, courir, ne pas regarder en arrière ; traverser une rivière glacée et trouver un abri provisoire chez des inconnus. Se dire que l’on ne reviendra plus jamais…

 

Pendant plusieurs mois, les Haradinaj survivent en comptant sur la solidarité tantôt d’un membre de la famille, tantôt d’une connaissance, dans un Kosovo livré aux exactions de groupes armés fanatisés. Et puis, n’ayant plus rien à perdre, comme tant d’autres Albanais fatigués de cette région instable et dangereuse, ils décident d’écouter les conseils d’une tante déjà installée dans notre pays : tenter leur chance en Belgique, pour redémarrer une vie nouvelle.

 

A la fin du printemps 1999, devenant des boat people, les voilà qui embarquent à bord d’un petit navire, trop vieux et trop chargé de candidats à l’exil, qui restera bloqué en mer pendant plusieurs jours avant d’être dépanné pour achever sa traversée de l’Adriatique. De l’autre côté de la mer, en Italie, les Haradinaj prennent un train qui roule vers le Nord, un convoi plein de promesses et d’espérances. Sans être contrôlés, miraculeusement donc, ils aboutissent à Bruxelles.

 

Qu’est-ce que cela inspire la capitale de l’Europe quand on y débarque à 33 ans, avec une femme et trois enfants, sans un franc et en ne parlant que l’albanais ? « Cela ne veut pas dire “peur”, cela veut dire “espoir” », répond joliment Shemsedin. Un espoir tout simple. « On quittait la violence, l’arbitraire, les vexations infligées par les Serbes. On entrait dans une vraie démocratie. J’étais confiant. Je me disais : en respectant les règles, en apprenant au moins l’une des langues nationales, en retroussant mes manches pour travailler, tout ira bien ».

 

Sérieux et responsables, les Haradinaj ne tardent pas à se signaler aux autorités belges. Arrivés en Belgique le 5 juin 1999, ils introduisent officiellement une demande d’asile deux jours plus tard et obtiennent de ce fait une autorisation de séjour provisoire dans notre pays.

 

Deux mois plus tard, Glauk et Gentiana entament leur scolarité à l’école fondamentale n°1, rue Josaphat, à Schaerbeek. Plus tard, les autres frères Haradinaj suivront dans le même établissement scolaire et aujourd’hui, deux d’entre eux, les plus jeunes, Granit et Gentrit, nés en Belgique, y sont encore inscrits respectivement en classe d’accueil et en 1e année. Que dit-on des Haradinaj dans cet endroit fréquenté par leurs enfants depuis près de neuf ans sans discontinuer ? Selon Dirk Orban, le directeur, « il n’y a que du positif à mentionner quand on évoque cette famille. M. et Mme Haradinaj se sont toujours parfaitement bien occupés de leurs enfants. Bien suivis, ceux-ci ont toujours été très bien intégrés dans leur classe et dans l’école en général. Les enfants Haradinaj ont toujours été en ordre, ponctuels, polis et très appréciés des enseignants ».

 

Pour les plus grands qui sont désormais en secondaire, le bulletin est toujours aussi bon. Par exemple, Julie Poncin, professeur d’histoire à l’Athénée Fernand Blum, nous donne ce petit texte rédigé par elle et signé par plusieurs enseignants ainsi que par le préfet des études, Patrick Tisaun, et le proviseur, Philippe Martin : « Notre athénée accueille Gentiana depuis son entrée dans l’enseignement secondaire (N.d.l.r. : aujourd’hui, Gentiana est en 3e année). Elle s’est révélée être une élève appliquée et sérieuse ; elle n’est que trop consciente de l’importance de sa scolarité. Gentiana fait preuve d’une grande maturité, voire de gravité et d’un sens aigu des responsabilités ». Sérieuse et appliquée, comme tous les membres de cette famille. Mais cela risque de ne pas payer.

 

Le 22 décembre dernier, ce n’est pas le père Noël qui est venu chez les Haradinaj, mais un policier porteur d’un papier sur lequel est mentionné « Ordre de quitter le territoire » et plus précisément qu’« il est enjoint au nommé Haradinaj Shemsedin + 5 enfants (…) de quitter le territoire de la Belgique, au plus tard le 17.01.2008 ». L’aboutissement d’une longue, très longue procédure ; d’une suite de décisions négatives dont la première était tombée en mai 2001, deux ans après leur arrivée, lorsque le Commissariat général aux réfugiés et aux apatrides refusait le droit d’asile aux Haradinaj. S’en suivirent un appel au conseil d’Etat, rejeté en 2005, mais aussi trois demandes d’autorisation de séjour en 2001, en 2004 et 2005. Toutes battues en brèches par le ministère de l’Intérieur.

 

En désespoir de cause, les Haradinaj viennent de prendre un nouvel avocat, Me Alexis Deswaef. Ce juriste spécialisé dans l’aide aux plus démunis confirme la gravité de la situation : « A partir de ce 17 janvier, malgré le recours que j’introduirai devant le Conseil du contentieux des étrangers – un recours qui n’est pas suspensif – cette famille va se trouver dans une situation d’insécurité plus grande que jamais. Il suffit que l’un des Haradinaj soit contrôlé par un policier un peu trop zélé et c’est l’envoi de tout le monde dans un centre fermé. Et puis, l’avion vers le Kosovo… C’est tout à fait inhumain et injuste pour cette famille qui a entrepris tout ce qu’elle a pu pendant neuf ans pour s’intégrer en Belgique ».

 

Pour l’avocat, « c’est aussi une décision incompréhensible au regard de l’évolution prévisible, et à très court terme, de la législation sur les étrangers. En octobre dernier, l’accord “asile et immigration” qui a abouti dans le cadre des négociations pour la formation d’une majorité de l’Orange bleue prévoyait une régularisation pour les familles avec enfant se trouvant en Belgique depuis plus de quatre ans en procédure d’asile ou de régularisation, comme les Haradinaj. Patrick Dewael (VLD) était partie prenante de cet accord avec sa casquette de négociateur et aujourd’hui, avec sa casquette de ministre de l’Intérieur, il voudrait expulser cette famille ? C’est pour le moins incohérent ».

 

Théoriquement, on pourrait déplorer un épilogue aussi horrible qu’absurde dans ce dossier, c’est-à-dire voir cette famille expulsée et devoir constater qu’à quelques semaines près, elle n’aurait plus été expulsable ! Difficile pour Gentiana et les siens d’y comprendre encore quelque chose. En plus, comme nous l’explique la jeune fille en pleurs, ce n’est pas la seule bizarrerie de ce dossier, qui lui inspire aujourd’hui un profond sentiment d’injustice : « Nous connaissons des Kosovars, notamment un cousin à Anvers, qui sont arrivés exactement au même moment que nous en Belgique. Pour les mêmes raisons aussi. Et eux, ils ont eu la chance d’obtenir des papiers. Pourquoi pas nous ? ». Bonne question. Y-a-t-il une bonne réponse ?

 

En attendant, ceux qui connaissent les Haradinaj se mobilisent et dénoncent une décision administrative inhumaine. Dans leur texte déjà cité plus haut, plusieurs professeurs de Gentiana rappellent ainsi que « l’école représente un point d’ancrage et de repère de la société d’accueil. Il s’agit également d’un des seuls éléments offrant une stabilité dans une vie de famille chahutée par les angoisses et les incertitudes. (…) Nous dispensons avec conviction un enseignement basé sur les valeurs humaines de la démocratie. Nous tentons d’inculquer ces valeurs citoyennes à chacun de nos élèves. Comment ne pas nous indigner, dès lors, devant l’ordre d’expulsion menaçant Gentiana et sa famille ? Comment convaincre encore Gentiana et tous ses camarades d’école du bien-fondé de nos valeurs ? Comment pourrons-nous encore croire en ce système qui se désobéit à  lui-même ? En expulsant Gentiana, la Belgique lui fera grand tort et brisera sa confiance envers les institutions belges. Mais elle fera pire : elle contredira les valeurs qu’elle prône et qui sont inscrites dans tous les programmes scolaires de nos Communautés ».

 

Manuel Bosse, un instituteur qui a eu Gentiana comme élève de 4e primaire à l’école Josaphat, se dit « très interloqué par ce qui arrive à cette famille. Ils sont tellement bien intégrés que je croyais que leurs problèmes de régularisation étaient derrière eux depuis très longtemps. Gentiana a toujours été une très bonne élève qui participait avec bonheur à toutes les activités. Ce qui risque de se passer est non seulement injuste. C’est un gâchis. » Mmes Leclere et Platteau, qui donnent cours aux plus petits des Haradinaj sont, elles aussi, visiblement choquées et, toutes deux, déplorent ce mauvais traitement institutionnel annoncé : « Sur le plan pédagogique, c’est une catastrophe. Sur le plan humain, c’est indéfendable ».

 

On ne se mobilise pas uniquement dans les établissements scolaires fréquentés par les enfants Haradinaj. Des voisins de cette famille menacée se sont aussi spontanément rassemblés ces derniers jours pour former un comité de soutien. Parmi eux, il y a notamment Bernadette Nicolas, leur voisine directe, au 47 rue de Robiano à Schaerbeek. « J’ai toujours eu infiniment de respect pour cette très belle famille que forment les Haradinaj. Ce sont des gens courtois, polis et agréables. Discrets aussi sur leurs difficultés. Ils ont fait un travail de reconstruction impressionnant après avoir connu l’enfer au Kosovo », dit cette secrétaire. « Ils ont réussi à replanter des racines, leurs enfants sont désormais programmés pour s’épanouir en Belgique. S’ils sont renvoyés là-bas, tout cela sera réduit à néant. Ils ont assez souffert comme cela. Ils souffrent aussi de cette non-reconnaissance à laquelle on vient encore d’ajouter de l’angoisse supplémentaire. Qu’on leur donne enfin la sécurité et la paix ! Il faut être myope pour ne pas se rendre compte que ces gens sont une richesse pour la Belgique. »

 

Autre voisin direct, au 43 rue de Robiano, Felipe Van Keirsbilck éprouve, lui aussi, « un sentiment de révolte et d’injustice par rapport à l’expulsion de cette famille exemplaire ». Impliqué dans le Comité de soutien, ce permanent de la Centrale Nationale des Employés souligne qu’« une expulsion causerait un traumatisme inutile et cruel à cette famille. Mais en plus, on met ces gens en danger. Le problème de la province du Kosovo n’est pas encore réglé. Personne n’est en mesure de garantir que la paix, la sécurité et la stabilité régneront dans cette région du monde dans les prochains mois, voire dans les prochaines années. La Belgique le sait bien, elle qui siège pour l’heure au sein du Conseil de sécurité de l’ONU où l’on débat quasi-quotidiennement du futur statut du Kosovo ».

 

Bien sûr que la Belgique sait cela. Bien sûr, nous le savons tous aussi : renvoyer ces personnes neuf ans après leur arrivée, cela n’a rien à voir avec la justice. « Le ministre doit aussi le savoir, non ? », s’interroge Gentiana. J’aimerais bien lui expliquer ce que c’est de tout quitter. De le faire une première fois et puis après, d’être contraint de tout quitter encore. Je voudrais qu’il me dise dans les yeux que c’est ce que je mérite, que c’est ce qu’il trouve juste pour moi et que c’est ce qui doit aussi arriver à mes petits frères qui sont nés en Belgique. »

 

Déjà plus de 2 500 signatures

Si vous voulez soutenir cette famille, vous pouvez vous mettre en rapport avec son Comité de soutien, rue des Coteaux, 301, 1030 Schaerbeek. Téléphone : 0472/28.74.46. Une pétition demandant la régularisation des Haradinaj circule sur le Net. Elle a déjà recueilli plus de 2 500 signatures : http://www.lapetition.be/petition.php?petid=1480.

 

21:10 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : droit d asile, office des etrangers |  Facebook |

07/04/2008

Mariages forcés (021207 et 061207)

Dossier évoqué le 2 décembre 2007 sur le plateau de "L'Info Confidentielle Paris Match" sur RTL/TVI et publié dans l'hebdomadaire "Paris-Match" (Belgique), le 6 décembre 2007 

«Créer des structures d’accueil spécifiques »

 

michelle_livresA la mi-novembre, près de 2000 personnes marchaient silencieusement à Charleroi pour rendre hommage à Sadia. Cette jeune femme d’origine pakistanaise refusait d’épouser le cousin que lui avait désigné sa famille… Elle aimait un jeune homme rencontré en Belgique et elle était bien décidée à ne pas interrompre les études de droit qu’elle menait brillamment. A peine âgée de 21 ans, Sadia a finalement été tuée par un de ses frères, le bras armé d’une famille qui ne supportait sa volonté d’émancipation…. «Cela ne se termine pas toujours de manière aussi tragique mais il faut oser regarder la réalité en face : les jeunes femmes victimes de mariages arrangés ou forcés sont encore très nombreuses. Cela se passe ici et maintenant. Devant nos yeux. J’ai connu des cas d’étudiantes qui, du jour ou lendemain, ont totalement disparu de la circulation. Des filles pleines de ressources qui arrêtaient les cours parce qu’elles devaient épouser l’homme désigné par leur famille», témoigne Michelle Waelput. Ce professeur de psychopédagogie dans une Haute Ecole de la région de Mons a aussi lancé un appel ce dimanche, sur le plateau de l’Info Confidentielle Paris Match-R.t.l./t.v.i. pour que « des structures spécifiques soient enfin créées pour héberger les jeunes femmes en détresse qui veulent échapper à un mariage forcé ».      

 

Chargée de cours en pédagogie et en psychologie dans une Haute Ecole provinciale à Mons, Michelle Waelput côtoie au quotidien un public de futures infirmières et institutrices maternelles. C’est cette expérience professionnelle qui l’a amenée, ces dernières années, à croiser les parcours de vie difficiles de jeunes femmes contraintes de se marier, et partant, forcée à renoncer à des études, à leur autonomie et, c’est évident, à leur dignité de femme.

 

« Cela fait trente ans que j’enseigne et je dois reconnaître que ma prise de conscience ne s’est faite que très progressivement », entame la psychopédagogue qui reçoit Paris Match à son domicile, dans les environs de Mons. « Comme beaucoup de gens, je me suis dit pendant longtemps que le phénomène des mariages forcés était certainement devenu marginal dans un pays comme le notre. J’avais du mal à accepter l’idée qu’aujourd’hui encore, en Belgique, après tellement de luttes pour leur émancipation, des femmes doivent toujours subir des atteintes insupportables à leurs droits élémentaires. Mais il faut se rendre à l’évidence, les mariages forcés cela se passe ici et maintenant. Devant nos yeux. On n’a pas le droit de rester indifférent devant ces abus d’autorité, cette violence. On n’a pas le droit de fermer les yeux au nom du respect de telle ou telle culture, de telle ou telle religion. Les professeurs qui constatent ces dérives doivent aider les victimes, leurs donner des conseils, des numéros de téléphone utiles… Depuis maintenant, deux ou trois ans, je mène un combat sur ce thème. J’essaye de conscientiser un maximum de personnes, d’être à l’écoute aussi des étudiantes qui le désirent dans l’établissement où j’enseigne.»   

 

D’où vient votre détermination à lutter contre les mariages forcés ?

Michelle Waelput. Je donne cours à des jeunes femmes âgées entre 18 et 25 ans. C’est évidemment une tranche d’âge qui est particulièrement concernée par le problème… Et au fil des ans, j’ai été confrontée à plusieurs cas d’étudiantes qui ont été contraintes d’arrêter leurs études et qui ont disparu du jour au lendemain… Cela m’a profondément choquée.

 

Elles ont «disparu», dites vous ?

Oui, disparu. Je veux dire par là que ces jeunes femmes ne sont plus jamais venues au cours, qu’elles ont été perdues de vue par leurs condisciples… J’ai connu un premier cas de ce genre, il y a quelques années déjà. Deux jeunes filles d’origine marocaine pleuraient au fond d’un auditoire. Je leur ai demandé ce qui se passait. Elles m’ont répondu : «Madame, vous ne vous rendez pas compte. Vous ne vivez pas dans le même monde que nous. Je vais être obligée de me marier et bientôt je ne se serai plus au cours. Même plus en Belgique… Je dois tout abandonner». C’était une jeune fille de 21 ans qui travaillait très bien, elle aurait fait une très bonne infirmière… Un vrai gâchis : deux jours plus tard, de fait, elle n’est plus venue à l’école. Je me suis renseignée auprès de ses copines et elles m’ont dit qu’elle ne viendrait plus jamais, que désormais elle vivait au Maroc où elle avait été mariée. Cette histoire m’avait fait un véritable choc. Je pensais tout le temps à cette jeune fille. Mais au moment où j’ai vécu cela, j’étais encore une jeune enseignante. Je ne savais pas comment réagir, je ne savais rien non plus de l’ampleur du phénomène. Etait-ce un cas malheureux ? S’agissait-il d’un cas isolé ? Le temps a passé et, bien entendu, je ne l’ai jamais revue. A-t-elle supporté cette vie non choisie ? Je ne le saurai jamais.

 

« Il ne faudrait pas que l’histoire de Sadia soit une invitation supplémentaire au silence ! »

 

Plus tard, vous avez été confrontée à d’autres situations similaires ?

Certainement. Mais je ne veux rien exagérer ! En ce qui me concerne, j’ai encore rencontré trois autres cas de ce genre. Ni plus, ni moins. Toutefois, en m’intéressant plus avant à cette question des mariages forcés, j’ai pu aussi recueillir de nombreux témoignages de collègues qui, eux aussi, ont connu des «disparitions» d’étudiantes. Ce qui a fini par me donner le sentiment que l’on est confronté à un problème de société, plutôt en recrudescence depuis quelques années.

 

C’est difficilement objectivable, non ?

On ne dispose évidemment pas de chiffres précis sur le nombre de mariage forcés ! Le sujet est tabou dans les familles où ces pratiques ont cours et, surtout, les victimes ont très peur de témoigner. A tort, sans doute, mais cette attitude est dans le même temps compréhensible. En ce sens, ce qui vient de se passer à Charleroi est très préoccupant. Il ne faudrait pas que l’histoire de Sadia, cette femme tuée parce qu’elle a dit «non», soit une invitation supplémentaire au silence !

 

Pas de chiffres précis, mais il y a des estimations ?

En France, d’après le Haut Conseil à l’intégration, quelques 70 000 adolescentes sont potentiellement menacées par un mariage forcé, toutes communautés confondues. Par ailleurs, toutes les associations partagent le constat d’une hausse des mariages forcés dans toutes les communautés où ils sont pratiqués, qu’elles soient originaires de Turquie, du Maghreb, d’Afrique noire ou d’Asie. En cause, un certain repli identitaire qui renvoie à des pratiques plus traditionnelles, mais aussi dans certains cas, des stratégies pour obtenir des papiers d’identités à l’heure où les possibilités d’immigration sont devenues très limitées.

 

Mais en ce qui concerne la Belgique ?

En 1999, des scientifiques de la V.u.b. ont interviewé des femmes turques et marocaines de Bruxelles et de Flandre. Dans le groupe des femmes de plus de 40 ans, 27% déclaraient avoir été victime d'un mariage forcé. Dans celui des 17 à 24 ans, 13% des filles turques et 8% des filles marocaines affirmaient avoir été contraintes à épouser un homme qu’elle n’aimaient pas. En 2004, suite au signalement de plusieurs cas de jeunes filles abandonnant leur cursus scolaire parce que mariées, semble-t-il de force, le Centre pour l'égalité des chances a commandé une étude exploratoire sur les mariages forcés en Communauté française. Cette recherche a été menée auprès de 1 200 élèves de l’enseignement secondaire de Bruxelles, Liège et Louvain par l’U.c.l.. Elle a montré que 7 % des jeunes admettaient avoir eu connaissance d’un mariage forcé dans leur famille et que 16% d’entre eux avaient aussi constaté de telles pratiques dans leur entourage.

 

C’est énorme ! 

En effet. Et il s’agissait-là d’un public de 15 à 18 ans. J’ai voulu avoir aussi une petite idée de ce que déclarerait une population un peu plus âgée, soit les élèves de l’enseignement supérieur dans lequel je donne mes cours. Sur un échantillon de 270 étudiants (70% de filles et 30% de garçon) inscrits dans les Hautes écoles de la région Mons-Borinage, cela donnait les résultats suivants : 52% d’entre eux estimaient que le mariage forcé existe «souvent» ou «très souvent». 15% des étudiants admettaient aussi avoir connaissance d’un  ou plusieurs mariages forcés dans leur famille! Et quand on demande à ces jeunes, s’ils avaient la connaissance de pratiques de mariages forcés chez des amis ou des connaissances, 24 % d’entre eux répondaient que «oui».

 

1 sur 4 ?

Oui. L’autre enseignement de ce sondage, c’est qu’il démontre qu’une idée totalement fausse est acceptée comme une vérité incontournable par plus de 90% de l’échantillon…

 

A savoir ?

Le fait que des prescrits religieux cautionneraient d’une quelconque manière une pratique comme le mariage forcé. Je me suis renseignée auprès de différentes autorités spirituelles. Il en ressort, comme de bien entendu, qu’aucune religion ne recommande ce type d’abus ! N’empêche que l’argument religieux est systématique utilisé dans le cadre des pressions familiales exercées sur les victimes ; on leur fait croire qu’en n’obéissant pas, non seulement elles perdront leur liens avec les proches et risqueront des représailles, mais en plus, elles blasphèmeront leur Dieu !

 

« Osez ! Osez parler et si ce n’est pas suffisant, osez partir…»

 

L’un des cas que vous avez connus vous a-t-il particulièrement marqué ?

Je pense souvent à Fatima. C’était une étudiante tunisienne qui, il y a trois ans maintenant, m’avait appelée à l’aide. On était à la veille de ses stages. Jusque là, elle avait vraiment bien travaillé. Elle m’a dit qu’elle avait un gros problème… Comme Sadia, la jeune femme tuée à Charleroi, elle était amoureuse d’un jeune homme qui n’était pas celui souhaité par ses parents. Son frère cadet la surveillait. Et il la terrorisait. Un jour, Fatima est sortie de l’école à l’heure de midi pour aller manger un sandwich avec son ami et cela a été la catastrophe. Dès le lendemain, on ne l’a plus revue à l’école. Elle n’a jamais fait ses stages. J’ai voulu aller plus loin, lui proposer mon aide… Et puis, elle m’a téléphoné pour me dire que cela ne valait pas la peine, que cela n’apporterait que des ennuis pour elle et… pour moi. Quelques temps après, j’ai appris qu’elle vivait désormais dans le pays de ses parents. Dans quelles circonstances, avec quel homme ? J’ai peur qu’elle n’ait pu survivre à une telle condamnation.

 

Vous n’auriez pas aussi une histoire un peu plus heureuse à nous raconter ? Celle par exemple, d’une victime qui s’en serait sortie…

Si bien sûr, je peux évoquer le cas de cette jeune femme turque dans le Hainaut qui a su résister aux pressions familiales et qui, après les coups et les insultes, vit aujourd’hui avec l’homme qu’elle a choisi. Ou encore de cette autre fille, belge celle-là, qui a su échapper au mariage que son père voulait lui imposer avec un fermier pour une question de patrimoine et de terres. Cela n’a pas été aisé, mais elle s’est échappée. Elle a pu terminer sa dernière année d’étude en dépendant des services sociaux de notre école et du C.p.a.s. Elle a osé et elle a réussit. C’est le message que j’ai envie de lancer à toutes ces filles qui ont été élevées pour ne jamais être autonomes, pour toujours dépendre d’une famille, et servir dans la peur. Osez ! Osez parler et si ce n’est pas suffisant, osez partir.

 

Encore faut-il savoir où aller !

C’est en effet un appel que l’on doit lancer aux responsables politiques : il y a des maisons pour accueillir les femmes battues, d’autres pour les victimes de la traite des êtres humains. Il serait aussi très utile que soit créées des structures d’accueil pour les jeunes femmes qui veulent échapper à un mariage forcé. Des endroits où leur sécurité serait garantie et où ces victimes pourraient terminer leur formation scolaire.

 

Une infraction pénale

Depuis juin 2007, à la suite d’un projet déposé en ce sens par la ministre socialiste Laurette Onkelinx, la loi belge prévoit que «toute personne qui, par des violences ou des menaces, contraindra quelqu'un à conclure un mariage sera punissable d'une peine d'emprisonnement d'un mois à deux ans». La « tentative de mariage forcé » est également punissable d'un emprisonnement de quinze jours à un an. En outre, la nouvelle loi accorde au ministère public le pouvoir d'agir en justice en vue de l'annulation d'un mariage forcé, sans qu’il soit nécessaire que la victime en fasse la demande, ce qui n’est pas toujours aisé vu l’existence des pressions familiales. Après la Norvège, la Belgique est le deuxième pays européen à avoir inscrit une incrimination spécifique du mariage forcé dans sa législation. « Ce n’est que justice », commente Michelle Waelput, «car les femmes qui vivent de telles situations sont triplement victimes. On les prive du choix de la personne avec laquelle elles vivront, on les prive d’autonomie en les empêchant de terminer leurs études et bien souvent, elles se retrouvent comme emprisonnées, déracinée dans tous les cas, loin de là où elles ont grandit. Ce sont des pratiques monstrueuses, accompagnées de violences morales et souvent physiques, des mœurs d’un autre temps !».

 

" Rester des êtres autonomes et libres"

Actuellement, les jeunes femmes qui sont menacées par leur famille dans le cadre d’une problématique de mariage forcé peuvent trouver refuge dans les centres d’accueil pour femmes battues. C’est ainsi que Sadia, la jeune carolo assassinée récemment par l’un de ses frères, avait reçu asile au Centre de prévention des violences conjugales et familiale à Bruxelles. Elle aurait pu aussi bénéficier de l’aide de maisons d’accueils comparables à La Louvière et à Liège qui offrent des endroits d’hébergement discrets (voir adresses utiles). Dans ces trois centres, des responsables confirment à Paris Match qu’il serait utile, comme le revendique Michelle Waelput, de créer une structure spécifique pour accueillir les victimes de mariage forcé. Mme Girard, du centre bruxellois, insistant d’ailleurs sur l’urgence : « Des cas comme Sadia, il y en aura de plus en plus. Les jeunes femmes de ces communautés qui ont bénéficié d’une scolarité et de contacts sociaux en Belgique sont de plus en plus nombreuses à rejeter fermement ces pratiques moyen-âgeuse ».  Comme les victimes de la traite des êtres humain, elles devraient donc pouvoir bénéficier d’un lieu de vie secret pour éviter les représailles. Ce serait aussi un lieu d’échange où elles pourraient parler avec d’autres jeunes femmes confrontées aux mêmes souffrances et déchirements ;  Un endroit où avec l’appui d’un personnel spécialisé, elles pourraient poursuivre leur études afin de se donner plus de chance de devenir et de rester des êtres autonomes et libres.  

 

Adresses utiles

 

• Centre de prévention des violences conjugales et familiales : 29, rue Blanche, 1060 Bruxelles • Tél 02/539 27 44.

 

• Solidarité femme et Refuge pour femmes battues (24h/24h) : 9, rue de Bouvy, 7100 La Louvière. Tél 064/21 33 03.

 

• Le Collectif pour Femmes battues  (24h/24) : 9, rue des Sœurs de Hasques, 4000 Liège.  Tél 04/223 45 67.

 

15:33 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : mariages forces, droit des femmes |  Facebook |

20/03/2008

Sécurité nucléaire (200308)

Version intégrale dans l’enquête sur l’IRE de Fleurus publiée ce jeudi 20 mars 2008 dans l’hebdomadaire « Paris Match (Belgique)»

 

Plan

 

1. L’article complet : Site nucléaire de l’IRE à Fleurus /La sécurité en péril

 

2. Relation intégrale de notre entretien avec Henri Bonet, directeur général de l’IRE

 

3. Réaction du député fédéral Ecolo Jean-Marc Nollet à l’enquête publiée dans Paris-Match

 

4. Rapport global de l’audit de novembre 2007 – Le document dans son intégralité

 

5. Synthèse de l’audit publiée sur le site de l’Agence Fédérale de Contrôle Nucléaire (AFCN)

 

1. L’article complet

 

Site nucléaire de l’IRE à Fleurus

La sécurité en péril

 

«Tôt ou tard, il y aura un problème ; un accident potentiellement grave. Des gens pourraient y perdre la vie, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du site ! ». Inquiets, des membres du personnel de l’Institut national des Radioéléments (IRE) se sont confiés à Paris Match. En poursuivant notre enquête à propos du site nucléaire de Fleurus, nous avons aussi mis la main sur un audit qui met en cause la politique de « sûreté » du site nucléaire de Fleurus.  Pour sa part, le directeur de l’IRE se veut rassurant : « Il n’y a pas de problème de sécurité identifié.  Ce qui nous est reproché est purement formel ». Le député Ecolo Jean-Marc Nollet auquel nous avons donné connaissance des données de notre enquête ne l’entend pas de cette oreille : « Alors que la catastrophe de Ghislenghien devait nous servir de leçon, j’ai la désagréable impression qu’à l’IRE, certains se croient au-dessus de tout risque. Au nom de la nécessaire prévention de risques majeurs, j’enjoins solennellement les différentes autorités de prendre leurs responsabilités ». 

 

« Autrefois cette entreprise était un bijou, une merveille en termes de technologie de pointe. Et ce n’était que normal dans le domaine à haut risque où elle exerce ses compétences. On y travaille avec de l’U235, c’est le même uranium que celui qui est utilisé dans la fabrication des bombes nucléaires ! Pour employer une métaphore que tout le monde comprendra, l’Institut national des Radioéléments (IRE) était autrefois une Formule 1 dans son secteur d’activité. Un engin mis au point par les meilleurs ingénieurs et qui aurait pu gagner n’importe quel Grand Prix. L’Institut est toujours le deuxième producteur mondial de radio-isotopes mais son moteur a 400.000 kilomètres et n’ayant pas été assez entretenu au cours de la dernière décennie, il a besoin d’une sérieuse révision. A tout moment, on risque la panne ou pire la sortie de route ! Plutôt que d’immobiliser le bolide le temps de son entretien, ses propriétaires continuent à l’aligner sur toutes les grilles de départ; Dans un domaine aussi délicat que le nucléaire, la recherche du profit ne devrait pourtant jamais prendre le pas sur les impératifs de sécurité ! Tôt ou tard, il y aura un problème ; un accident potentiellement  grave. Des gens pourraient y perdre la vie, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du site ! ».  

 

L’homme qui tient ce discours pour le moins inquiétant, appelons-le Jacques, nous a donné rendez-vous dans un endroit discret. En pleine campagne, à une cinquantaine de km de Fleurus, là où il travaille avec ses deux collègues qui l’accompagnent. Pas question d’être vu en compagnie d’un journaliste, mais trop d’inquiétude aussi chez ces trois-là pour qu’ils continuent à se taire : « Il y a un gros problème de management à l’IRE et ses conséquences sont très préoccupantes pour nous qui y travaillons tous les jours, pour nos collègues et pour les riverains ; dans notre entreprise, la culture de sécurité est un chef d’œuvre en péril alors que dans le domaine nucléaire elle devrait toujours être la priorité des priorités. Si un jour il devait y avoir un accident, on ne se le pardonnerait pas », confirme Albert, notre témoin n°2. 

 

Affublé dans notre récit d’un prénom fictif lui aussi, Pierre explicite le propos de ses deux collègues : « Si ce que nous déplorons n’était pas étayé par un récent audit de l’IRE, on aurait hésité à vous appeler ; Ce qui se passe ici est tellement stupéfiant qu’on aurait craint d’être pris pour des fantaisistes ou des aigris qui auraient eu des comptes à régler avec leur direction. Mais vous verrez, c’est écrit noir sur blanc ce rapport d’experts français dont une version très ‘light’ vient d’être publiée sur le site de l’Agence Fédérale de Contrôle Nucléaire (AFCN). Lisez plutôt, le rapport intégral, c’est plus instructif ! ».

 

C’est encore le même refrain

 

Flash back. En avril dernier, Paris Match s’était déjà penché sur les activités de l’IRE (1). Pour rappel, cette Fondation d’utilité publique mise sur les fonds baptismaux en 1971 est spécialisée dans la fission de cibles d’Uranium hautement enrichi. Le but de ces opérations de très haute technologie étant d’isoler, de purifier et de conditionner les radio-isotopes qui sont utilisés en médecine nucléaire. L’IRE est ainsi l’un des leaders mondial dans la production de Molybdène /Technétium 99 et d’Iode 131 – des radioéléments de fission qui servent dans 80% des protocoles médicaux. L’Institut produit aussi du Xénon 133, de l’Yttrium 90, du Strontium 90.

 

Réputé dans le monde entier, l’IRE exporte la majeure partie de sa production. En 2006, l’Institut a aussi créé un consortium avec la société belge IBA (Ion Beam Applications) qui développe des solutions de très haute précision dans le diagnostic et le traitement du cancer. Après ce rapprochement, l'IRE et l'IBA ont acquis la division internationale de CIS Bio International, une société qui offre une vaste gamme de produits thérapeutiques et diagnostiques utilisés en oncologie, cardiologie, rhumatologie et endocrinologie. En outre, depuis 1991 déjà, l’IRE partage une partie de ses installations à Fleurus avec un autre leader dans le secteur des radio-isotopes, le canadien MDS Nordion qui emploie plus de 10.000 personnes dans ses multiples filiales réparties dans plusieurs pays.

 

Dans un domaine aussi pointu et dangereux, on se dit que la plus grande attention portée à la sécurité doit être une évidence, un incontournable, une « priorité parmi les priorités » comme l’affirmait plus haut l’un de nos informateurs. Début 2007, pourtant, un audit de l’IRE réalisé par AVN (Association Vinçotte Nucléaire) pour le compte de l'AFCN démontrait que sur le site nucléaire de Fleurus, on était loin du compte. A cette époque, les contrôleurs fédéraux déploraient déjà une « érosion de la culture de sécurité ». Ils écrivaient dans la langue de bois très caractéristique du secteur nucléaire : « Les experts ont constaté des problèmes dans le processus décisionnel ainsi que dans la collaboration et l'échange d'informations relatives à la sûreté entre les différents départements de l'IRE (…). Il n'a pas été constaté à ce jour d'élément mettant clairement en évidence un mauvais état général des installations. Cependant, certaines interrogations demeurent sur la culture de sûreté interne qui régit la gestion et l'entretien des installations ». Traduction : des problèmes de management et de communication internes avaient un effet néfaste en termes de sécurité et s’il n’avait pas constaté de problèmes apparents, le contrôleur fédéral n’osait pas jurer que les installations étaient parfaitement entretenues. Nos informateurs ne disent pas autre chose, ils sont simplement plus clairs dans leur manière de s’exprimer.

 

En avril 2007, alors qu’il accordait un entretien à Paris March, Manfred Schrauben, le directeur du département de contrôle et de surveillance de l'AFCN se voulait rassurant : « A la longue, le type de manquements constatés à l’IRE pourraient avoir un effet sur la sécurité mais on est loin de là. Nous avons mené une action de prévention. Le but est d'éviter que les choses ne se dégradent de trop. On joue notre rôle de chien de garde ».Près d’un an plus tard, les déclarations que nous recueillons auprès de nos discrets informateurs qui travaillent sur le site nucléaire de Fleurus ne témoignent cependant guère d’une évolution positive de la « culture de sécurité » au sein de l’IRE. Le second audit de l’Institut réalisé en novembre dernier ne rassure pas plus, loin s’en faut.

 

Cette deuxième mission d’expertise a été menée par l’AFCN mais, pour objectiver au mieux les constats, les inspecteurs belges se sont adjoints leurs collègues français de l’Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN). « Les Français sont restés trois jours à l’IRE et ils avaient tout compris », précise l’un de nos informateurs. Même s’il utilise le langage mesuré qui a cours dans un secteur nucléaire dont les acteurs vivent dans l’angoisse de réactions hostiles de la population, ce dernier audit évoque bien plus encore que le précédent des problèmes de sécurité interpellants. Comme nous l’avait dit l’une de nos sources, on trouve bel et bien mention de ce rapport sur le site de l’AFCN. « Mention » est le terme juste car, à vrai dire, le « service com’ » de l’Agence fédérale n’en a retenu que de très courts extraits ; pas les plus significatifs et qui plus est, sans explications des termes techniques. C’est ainsi que par la magie d’une communication très bien contrôlée, l’AFCN réussit même à mettre en valeur quelques termes positifs sur son site internet en partant d’un très mauvais audit. Il est vrai qu’en langage « AFCN », on ne dira pas qu’ « il y a un problème interpellant de sécurité à l’IRE ». On dira plutôt que des « améliorations au niveau de la sûreté et de la culture de sûreté sont encore possibles et souhaitables ». Cultivant l’euphémisme et l’hermétisme, le communiqué presque soviétique de l’AFCN, incompréhensible pour le citoyen moyen, en arriverait presque à donner la vague impression que le bilan de sécurité de l’IRE est… globalement positif. (2)

 

Intitulé « rapport global de l’audit axé sur la sûreté nucléaire opérationnelle, réalisé dans les installations de l’Institut national des Radioéléments », l’audit resté confidentiel «ne traite pas de manière exhaustive les risques présentés par l’IRE». Il se concentre sur « trois thématiques de sûreté identifiées par l’AFCN à la suite des inspections menées ces dernières années ». A savoir la maîtrise du risque de ‘criticité’ (ndlr : pour la définition de ce terme, voir plus bas), la maîtrise du risque d’incendie et la maîtrise des risques de dissémination de matières radioactives dans l’environnement.

 

Pour mener à bien leur mission, les experts français ont d’abord pris connaissance d’un document récent rédigé à l’IRE qui expose tout ce que l’Institut a mis en place pour assurer la sécurité du site nucléaire. Ce document est appelé le « rapport de sûreté » et avant même de l’avoir confronté à la réalité observée sur le terrain, les auditeurs semblent être tombés de leur chaise en le parcourant. Le « rapport de sûreté de l’IRE », écrivent-t-ils, « est essentiellement descriptif ». Il ne « démontre pas la suffisance des moyens retenus de maîtrise des risques » notamment par ce qu’ « il comprend très peu d’études de situations incidentelles et accidentelles, sans que cela soit vraiment justifié par l’IRE ». D’ailleurs, note sévèrement les auditeurs, « le rapport de sûreté présente, de façon très insuffisante les exigences de sûreté retenues par l’IRE » Ce qui a pour conséquence, relèvent encore les experts que « la procédure de gestion des déviations (…) ne peut être pleinement efficace » (3). Traduction en langage commun : les mesures correctives nécessaires, c'est-à-dire les réactions à avoir lors de problèmes liés à la sécurité ne sont pas très bien définies 

 

Les auditeurs terminent leurs commentaires préliminaires en donnant de l’eau au moulin de nos informateurs qui affirment que la culture économique a pris le pas sur la culture de sûreté à l’IRE. Ils notent ainsi que « de nombreuses opérations d’exploitation liées à la sûreté ne font pas l’objet de documents d’exploitation sous assurance qualité ». En revanche, ces « documents sous assurance qualité existent relativement aux activités de production qui présentent des exigences pharmaceutiques ».

 

Thématique 1 – « La criticité où le danger d’un flash meurtrier pour des membres du personnel de l’IRE »

 

La première partie de l’audit est donc consacrée à la « criticité ». Ce drôle de terme est utilisé dans le secteur nucléaire pour évoquer les risques liés à l’accumulation de certaines matières radioactives dans les chaînes de production. Pierre nous explique : « A l’IRE, on dissout des cibles d’environ 4 grammes d’U235 dans un dissolveur. Le processus de production crée de déchets liquides radioactifs évacués d’abord dans des cuves en inox de 50 litres, puis dans des cuves de récolte de 2700 litres. Pensez à un percolateur qui souffre des dépôts de calcaire qui se forme progressivement au passage de l’eau. Au niveaux des tuyaux et des cuves de l’IRE, on est confronté à un problème identique : dans les solutions liquides, il y a de l’uranium qui à tendance à s’accumuler, à se coller aux parois, à former des dépôts. De très forte densité, il suffirait en théorie d’une accumulation d’environ la taille d’une orange, soit 1 kilo d’U235 pour avoir un risque important de « criticité ». Soit une réaction en chaîne pouvant être provoquée par la collision entre un neutron et les noyaux d’uranium. Un accident de criticité produit un grand flash. En moins d’une seconde, vous avez une dose d’irradiation intense et tous ceux qui y sont directement exposés n’ont pratiquement aucun espoir d’en réchapper. C’est un accident de ce genre qui a eu lieu à l’usine nucléaire de Tokaimura au Japon en septembre 1999, lequel a fait plusieurs victimes parmi les travailleurs ».

 

Dans l’audit, il est mentionné que l’IRE ne sait trop bien de quelle manière, l’U235 forme ses dépôts dans ses outils de production (4), toutefois l’Institut dispose d’une expérience pratique qui semble rassurante. On serait loin du kilo d’uranium problématique. Dans un dissolveur récemment remplacé et qui avait été utilisé pendant cinq ans, 150 grammes d’uranium s’étaient accumulés. Vidangées tous les dix mois environ, les cuves de 2700 litres ne semblent pas non plus, à en croire l’audit, accumuler des quantités de plus de 100 grammes d’uranium. «Et si il y a eu une accumulation dans une canalisation, dans un coude ou que sais-je ?  Et qu’en est-il vraiment des dépôts dans les cuves en inox de 50 litres qui recueillent les déchets liquides à chaque production ? », rétorque Pierre. « Je vous garantis qu’on ne sait pas exactement ce qui a pu s’accumuler sur les parois de ces cuves. Il faudrait les ouvrir, aller voir dedans mais c’est impossible sans arrêter le processus de production, alors on ne le fait pas pour des raisons économiques ».

 

Et notre homme d’embrayer sur un autre problème éludé par l’audit : « Ces cuves qui contiennent une forte quantité de radioactivité ont trente ans ! Et si elles commençaient à être corrodées ? Et si une soudure était sur le point de lâcher ? » « Une installation qui a trente ans, cela s’use », confirme Albert. « Les joints s’irradient, les connecteurs et les câbles électriques deviennent cassants sous l’effet des radiations. Il y a énormément de phénomènes de vieillissement que l’on est en train de nier à l’IRE. Depuis huit ans, on n’a plus remis les installations à neuf. Avant, cela avait été fait tous les cinq ans. C’est comme une voiture que l’on n’entretient pas. Elle peut encore rouler un certain temps sans que cela ne se manifeste, surtout quand c’est un modèle de grande marque… Et puis, du jour au lendemain, c’est la panne ou pire l’accident. C’est bien cela le problème de l’IRE : on ne veut plus arrêter le processus de production pour faire la remise à neuf nécessaire ».

 

Jacques abonde dans le même sens : « Il faut faire cet entretien, surtout si la direction veut garder des rythmes de production plus élevés que ceux pour lesquels ces installations ont été conçues… Au début, on faisait trois cibles/semaines, aujourd’hui on en est à 24 cibles/semaine !  On devrait s’arrêter et passer sur la seconde chaîne de production. Mais voilà : celle-ci est utilisée pour produire du Strontium et de l’Iode. Pour des raisons économiques, la roue de secours est utilisée en permanence ».

 

Au-delà des dépôts dans les installations de l’IRE, la question de la criticité se pose aussi en termes de stockage de déchets. Ainsi en va-t-il par exemple de « filtres » qui après usage et donc contamination sont entreposés dans des boîtes « U » qui contiennent un maximum de 175 grammes d’U235. Les auditeurs relèvent à cet égard que l’IRE ne dispose pas de procédures clairement déterminées en ce qui concerne le transfert et la manipulation de ces boîtes « U ». Et qu’en outre, « le rapport de sûreté ne comprend pas d’analyse des incidents et de l’incidence de ceux-ci sur la criticité (absence de filtres, transferts intempestifs, débordements, agression potentielles des boîtes « U ». » Pas assez prévoyant, donc l’IRE. Toutefois, notent les experts, « lors de l’audit, il n’a pas été mis en évidence de scénario pouvant conduire à remettre en cause la sous-criticité ». Il n’empêche, les auditeurs estiment que l’IRE devrait « réexaminer les risques de criticité pour toutes les opérations mettant en œuvre de l’uranium »...  

 

Thématique 2 « Impossible de se prononcer sur la maîtrise des risques d’incendie » 

 

Paroles de l’un de nos informateurs : « Un incendie ? C’est l’accident le plus grave pour l’IRE ! L’étanchéité des bâtiments serait détruite, les ventilations seraient arrêtées… On rejetterait de l’iode dans l’air… C’est pour cela qu’à l’origine, tout a été prévu dans le bâtiment de production - le B6 - pour que le risque d’incendie ne puisse pas être considéré comme crédible… Mais quand on lit l’audit aujourd’hui, on se pose évidemment beaucoup de questions… Si cela devait brûler, c’est le vent qui déciderait de la gravité de la contamination des populations avoisinantes. En tous les cas, il me semble évident que dans un rayon de 1 à 2 kilomètres, tout le monde devrait se mettre à l’abri instantanément. Et comme on est situé en zone urbanisée, cela fait du monde ! Le risque pour les personnes contaminées ? C’’est le cancer de la thyroïde. C’est en raison de risques pareils que plus personne aujourd’hui n’autoriserait encore l’installation d’une entreprise comme la nôtre dans une région si peuplée. L’incendie, c’est vraiment le truc qui ne peut absolument pas se passer à l’IRE.»

 

Constat de l’audit, l’IRE est mal préparée à l’éventualité de cette accident qui serait potentiellement très grave…: « Le rapport de sûreté n’est pas suffisant pour permettre de se prononcer sur la maîtrise des risques d’incendie des bâtiments B6, B17 et B4 examinés lors de l’audit. (…) Des locaux contenant des équipements dont la défaillance pourrait avoir un impact sur la sûreté ne sont pas traités (locaux contenant les équipements d’extraction d’air, alimentation électrique …). (…) Le rapport de sûreté ne justifie pas la suffisance des dispositions retenues pour maîtriser les risques d’incendie. (…) Certains aspects de la maîtrise des risques d’incendie ne sont pas, ou presque pas, abordés (extinction dans les cellules, compartimentage, tenue des structures …). Les paramètres importants pour la maîtrise des risques d’incendie ne sont pas présentés. Enfin, l’IRE n’analyse pas de scénarios d’incendie dans le rapport de sûreté ».

 

Peu rassurant, même si ensuite les experts français passent un peu de pommade en écrivant que « les informations transmises par le personnel de l’IRE lors de l’audit ont permis d’éclairer les auditeurs sur les dispositions mises en œuvre dans l’installation ainsi que sur les réflexions prévues dans le cadre de la révision décennale ». Suivent d’ailleurs encore quelques constats pour le moins étonnants. A propos des systèmes de détection d’incendie : « le contrôle annuel des détecteurs ne fait pas l’objet d’une procédure formalisée sous assurance qualité. (…) Ce point illustre les insuffisances documentaires de l’IRE ». De même, « pour ce qui concerne les systèmes d’extinction, le rapport de sûreté ne présente pas de description précise et aucun élément de justification. (…) Les auditeurs confirment l’importance de réexaminer de façon  complète, les systèmes d’extinction installés. »

 

Les experts reprochent aussi à l’IRE de manquer cruellement d’informations sur « la stabilité au feu des bâtiments » ! Il relève que dans le bâtiment B6 « des zones de volume importantes restent ouvertes à la propagation du feu au rez-de-chaussée. » Réponse de l’IRE ? C’est difficile à changer « compte tenu de la conception de l’installation ». Et puis, de toute manière, «l’IRE a précisé ne pas avoir prévu d’effectuer d’étude de la stabilité au feu du bâtiment B6 dans le cadre de la révision décennale.»

 

«Tout cela est simplement invraisemblable. Ne pas connaître la stabilité au feu de ces bâtiment, cela frise l’incompétence », commente l’une de nos sources. «Les auditeurs expliquent aussi qu’ils n’ont même pas eu le temps d’aller voir le B17, un bâtiment où sont stockés des déchets radioactifs et qui ne comporte même pas de système de d’extinction automatique ». Et les constats négatifs se succèdent dans l’audit : « Compte tenu des éléments transmis, les auditeurs ne sont pas en mesure de se prononcer sur la suffisance des dispositions actuelles en matière de stabilité au feu du bâtiment 6. (…) La conduite à tenir en cas d’incendie n’est pas formalisée. L’IRE a indiqué que des fiches réflexes étaient en cours de rédaction, précisant la conduite à tenir pour différentes situations accidentelles (incendie notamment). Il semble que la finalisation de ces fiches ne soit pas prévue rapidement étant donné l’importance des tâches à réaliser par le personnel ».

 

Pour conclure, les experts renvoient l’Institut dans les cordes en constatant que « L’IRE n’examine pas de scénarios d’incendie dans la mesure où il considère que les dispositions retenues sont suffisantes pour exclure qu’un incendie conduise à des conséquences ». Or, « cette affirmation mériterait d’être justifiée pour les cellules de production du bâtiment B6 et le bâtiment B17.

Compte tenu des dispositions limitées de maîtrise des risques d’incendie du laboratoire de R&D du bâtiment B6, les auditeurs estiment que l’étude d’un scénario d’incendie apparaît nécessaire. A cet égard, l’inventaire radiologique maximal de ce laboratoire mériterait d’être clairement défini ainsi que les dispositions de suivi de cet inventaire ». On signalera au passage que le laboratoire R§D a fait récemment l’objet d’une interpellation parlementaire, étant  donné qu’y avait été trouvé un bocal d’acide picrique, soit une substance explosive…

 

Thème 3  : La maîtrise des risques de dissémination de matières radioactives dans l’environnement doit aussi être améliorée

 

L’IRE est aussi rappelée à l’ordre par les experts à propos de la maîtrise des risques de dissémination de matières radioactives dans les bâtiments B6 et B17 de ses installations : « Si le rapport de sûreté comprend une description des dispositions retenues pour assurer le confinement des matières radioactives (unités de ventilation en particulier), il ne présente notamment pas de justification de la suffisance de ces dispositions à l’égard des éventuelles situations dégradées ou incidentelles envisageables.» Traduction, en cas d’arrêt partiel ou total des unités de ventilation par exemple, aucune procédure ne décrit la bonne réaction à avoir ; De même, l’IRE n’expose pas ses « exigences de sûreté en matière de confinement statique et dynamique des matières radioactives  (étanchéité des enceintes de confinement, cascades de dépression, épuration des éléments filtrant…) ». Pire encore, son rapport de sûreté, ne comporte aucune « évaluation des conséquences radiologiques de scénarios accidentels (pour le personnel de l’installation ou l’environnement). »

 

« Les ouvriers qui travaillent sur place ne se rendent même plus compte du danger tellement ils le pratiquent au quotidien. Dernièrement, ils ont même demandé une prime de risque pour qu’ils continuent à travailler dans ces installations qui ne sont plus au top », nous dit l’un de nos informateurs. Et l’audit semble lui fait écho : « Le rapport de sûreté ne précise pas les exigences retenues pour l’étanchéité des cellules ou des boîtes à gants de l’installation. (…) L’étanchéité des enceintes de confinement anciennes (Xe-Mo1 par exemple) et des boîtes à gants n’est pas précisément connue.»

 

Impossible bien évidemment de citer ici l’intégralité du rapport d’audit (2). On notera cependant encore ces quelques phrases qui tendent toutes à confirmer que l’IRE n’accorde pas assez d’importance au principe de précaution, à la  « culture de sûreté ». A propos des « barrières de confinements », par exemple : « A plusieurs occasions, les auditeurs ont constaté l’ouverture de portes entre zones, sans raison évidente. Lors du (…) transfert des cibles d’uranium irradiées, les auditeurs ont constaté, qu’excepté la porte du sas camion, la totalité des portes et volets roulants successifs séparant le laboratoire Xe Mo 1 de l’extérieur étaient ouverts ; une éventuelle contamination du laboratoire pourrait être rejetée sans filtration dans l’environnement.».

 

A l’égard de certains rejets dans l’atmosphère : « Les auditeurs ne sont pas en mesure de se prononcer sur la suffisance des dispositions retenues en matière de filtration des effluents gazeux, compte tenu des informations disponibles. Ils s’interrogent, en particulier, sur la pertinence de la méthode de contrôle d’efficacité des pièges à iode (…). Lors de la visite du bâtiment B6, les auditeurs ont constaté un bloc de glace important autour d’une tuyauterie d’azote liquide permettant le refroidissement des pièges cryogéniques du Xe-133. Le bon fonctionnement des pièges froids est important pour éviter le rejet par la cheminée du Xe-133 (ndlr : du Xénon) L’IRE n’a pas apporté d’explication sur les raisons de ce bloc de glace qui semble être présent depuis longtemps. (…) Les auditeurs invitent l’IRE à s’assurer que la présence récurrente du bloc de glace n’est pas susceptible de remettre en cause le bon fonctionnement des pièges froids notamment lors d’une opération de production ».

 

Commentaire de l’un de nos informateurs : « De toute façon, en matière de rejets, il faut compter sur la bonne foi de l’IRE. Par exemple, on pourrait très bien avoir un rejet d’iode sans qu’aucune autorité indépendante ne puisse s’en apercevoir. Il y a bien une « balise iode » à l’IRE mais elle se trouve près du B12 dans le sens opposé du vent et je ne suis même pas certain qu’elle fonctionne. Le système Telerad  lui ne voit presque pas l’iode. Il faudrait peut-être relier les balises cheminées de l’IRE à l’Agence fédérale de contrôle… ».

 

Environ 100 kilos d’U235 !

 

Un risque n’est pas évoqué dans l’audit mais il nous semble important de l’évoquer à l’heure où le risque terroriste est important en Belgique. L’une de nos sources nous explique qu’ « environ 100 kilos d’uranium 235 sont stockés à Fleurus » ! Jacques et Pierre s’interrogent : « Cet uranium qui est le même qui sert dans la fabrication d’une bombe nucléaire – il en faudrait 10 kilos - se trouve dans des locaux coffre-fort avec accès sécurisé, mais est-ce bien suffisant comme mesure de précaution ? N’y-a-t-il pas un risque de vol, d’attentat ? Il n’y a que deux gardes non armés à l’entrée du site. Et des clôtures électroniques dépassées dont il suffit de couper intelligemment les fils pour se rendre tranquillement devant l’entrée des bâtiments dans lesquels ces matières hautement stratégiques sont stockées. Peu de caméras de surveillance, encore moins de caméras infrarouges sur les clôtures, pas de capteurs de présence qui renseigneraient automatiquement l’arrivée d’intrus aux autorités policières ! »

 

« Certes, on a un téléphone rouge directement relié à la gendarmerie mais il faut que quelqu’un le décroche » dit, un brin résignée, l’une de nos sources. A l’origine, la nécessité de mesures de haute sécurité était moins évidente puisque l’uranium utilisé par l’IRE était envoyé au centre de Mol dès qu’il y en avait un peu trop à Fleurus. « Mais ensuite, pour des raisons financières et autres, on a rapatrié ce qu’on avait envoyé chez nos amis flamands. Après l’avortement d’un autre projet d’évacuation vers l’Ecosse, on a entamé le stockage de l’intégralité de nos déchets à Fleurus. Bref, on se trouve maintenant avec tout notre uranium à la maison, ce qui économiquement est une très bonne chose, parce qu’on dispose ainsi d’un stock qui peut-être recyclé dans le cadre de notre production. En termes de sécurité, c’est évidemment autre chose…

 

 

(1) : « Des rejets de gaz radioactifs à Fleurus, La Libre Match, 12 avril 2007 – cet article est aussi publié sur ce blog.

(2) : Pour le lecteur qui voudrait comparer le texte publié par l’Agence fédérale au contenu intégral de l’audit, rendez-vous à l’adresse suivante : michelbouffioux.skynetblogs.be  

(3) : « Déviation » : veut dire ici « anomalie dans le processus de production »

(4) : « Il n’est pas établi si l’uranium (qui sous forme d’insolubles dans cet équipement) se dépose d’une manière progressive dans le temps ou s’il se dépose suivant une autre cinétique (culottage de l’équipement) », lit-on dans l’audit.

 

 

2. Henri Bonnet, directeur de l’IRE : « Il n’y a pas de risque identifié »

 

Vendredi 15 mars 2007, 15 heures : nous prenons contact avec Henri Bonnet, le directeur général de l’IRE. Nous lui annonçons notre intention de lui poser quelques questions sur l’audit de l’IRE dont un résumé vient d’être publié sur le site de l’Agence fédérale de Contrôle Nucléaire (AFCN). « Je ne savais pas que cette publication avait été faite. Ils auraient pu m'en parler. Donnez moi d’abord le temps de voir ce que l’Agence a écrit et rappelez- moi ». Une heure trente plus tard, l’entretien peut commencer.

 

Le compte-rendu qui se trouve sur le site de l’AFCN reflète-t-il correctement le contenu de l’audit ?

Pour moi, le document est bon. Bien sûr, il y a toujours des perceptions différentes entre un juge et un jugé. Mais j’ai présenté ces conclusions devant mon conseil d’administration en présence du représentant de l’Agence et je crois qu’on est arrivé un consensus.

 

D’après l’Agence fédérale, « des améliorations au niveau de la sûreté et de la culture de sûreté sont encore possibles et souhaitables ». On doit donc en déduire que l’IRE n’est pas au ‘top’ en matière de gestion des risques ?

En fait, je n’ai pas été du tout satisfait des jugements précédents de l’AFCN où l’on parlait déjà d’ « érosion de la culture de sûreté ». Ma conception de la sûreté est différente de celle des agents de l’Agence qui n’ont pas vécu dans le milieu industriel ; ils sortent de l’université et ils ont une vue un peu plus théorique des choses. Moi cela fait trente ans que j’ai commencé à faire de la sûreté nucléaire dans différentes fonctions et dans différentes entreprises.

 

Donc vous ne partagez pas leur point de vue ?

Il est un peu différent. Je vais vous donner un exemple. Un des reproches de culture de sûreté qui m’a été fait et que j’ai pris à titre un peu personnel. On m’a reproché de laisser débattre entre eux et pendant trop longtemps des experts qui étaient mes adjoints. Ils avaient des avis différents et je ne leur imposais pas assez rapidement de prendre une décision. Ma perception était qu’il fallait que les gens arrivent à un consensus… Bon, parfois il faut aller un peu plus vite pour prendre les décisions. Ce qui s’est passé, c’est qu’on avait mis au point une amélioration des systèmes de ventilation. C’était une initiative de mes spécialistes de l’IRE et elle avait réduit la dose pour certains travailleurs de façon très sensible. Des doses aux travailleurs qui soi dit en passant sont de toute façon très faibles par rapport aux normes et par rapport au reste de l’industrie. On avait donc trouvé un moyen de réduire les doses en changeant une conception mais du coup on avait aussi un problème technique de bouchage des filtres qui se reproduisait à des fréquences plus rapide que ce qui était attendu…  Et cela a duré des années, je le reconnais ! Pour l’Agence, cela est un manque de culture de sûreté parce qu’il faut que les gens s’entendent.

 

Et vous leur répondez ?

Moi je dis que la culture de sûreté, c’est justement que chaque spécialiste puisse défendre sa position pour arriver à ce qu’ils se convainquent les uns et les autres. Il y a donc des nuances mais globalement je partage les conclusions de l’audit. Quand on dit que l’IRE a besoin de plus d’assurance qualité, je tiens à répondre que moi je me bas pour cela depuis des années ! Cela dit, n’oubliez pas que nous sommes plutôt au niveau d’un centre de recherche, tel une université, à l’instar du centre de Mol qui a évolué vers des applications industrielles mais avec tout de même des réactions qui ne sont pas celles d’une industrie systématique comme une centrale nucléaire.

 

Ce qui veut dire ?

Dans une centrale, on fait tous les jours la même chose depuis vingt ou trente ans. Et il y a autour de ceux qui les dirigent 100 centrales nucléaires du même type qui travaillent selon les mêmes normes et qui s’améliorent les unes par rapport aux autres. Nous, on a un vécu beaucoup plus dynamique : sur une semaine, on fait parfois plus de dix choses différentes. On fait évoluer la technologie, on fait des recherches, on met en application des nouveaux procédés. Et en cela, nous sommes un cas presque unique dans le monde. L’IRE est l’un des quatre producteurs mondiaux des isotopes de fission : le Molybdène 99 et l’Iode 131 qui représentent l’essentiel de la médecine nucléaire. L’IRE a une contribution de l’ordre de 5 millions d’examens faits dans le monde au moyen des isotopes que nous produisons. C’est assez spécifique. L’Agence reconnaît d’ailleurs qu’il ne faut pas attendre de l’IRE, ce que l’on fait dans une centrale. C’est là qu’il y a des nuances.

 

Il y a tout de même des critiques dans l’audit, non ?

Oui, nous manquons d’instinct de documentation, d’écriture, de description. De formalisation des choses. Venant de l’industrie nucléaire classique, j’ai toujours poussé à ce que l’on fasse plus de formalisation. Mais bon, chez nous les gens ont une expertise, ce sont des docteurs en chimie, ce sont des scientifiques ; De différents niveaux mais des gens très compétents ; qui ont cependant une certaine réticence à décrire ce qu’ils font. Et donc une des conclusions de l’agence qu’un un rapport de sûreté doit être mieux documenté du point de vue justification. L’audit ne dit pas qu’il y a une catastrophe. Les premiers rapports de sûreté dont nous disposons datent d’il y a plus de trente ans, le dernier qui a été soumis à l’agence et qui a été accepté date de décembre 2006. Aujourd’hui, on nous demande seulement de l’améliorer.

 

Selon l’Agence fédérale votre « rapport de sûreté » ne comporte « pas toujours les éléments qui démontrent que les risques ont été suffisamment étudiés » Quand on lit une phrase pareille, c’est tout de même préoccupant ?

Cela peut paraître préoccupant quand c’est lu comme cela. C’est pour cela qu’il faut bien faire la nuance. Ils ont cité par exemple la criticité. D’abord sachez que je sais de quoi je parle : j’ai été spécialiste dans ma jeunesse des calculs de physique et en particulier de criticité. Ensuite, depuis un an déjà, j’ai démontré à l’Agence fédérale les raisons pour lesquelles il n’y a aucun problème de criticité à l’IRE. Mais c’est vrai que quand les auditeurs relisent les notes que l’on a écrites dans le passé, ils peuvent avoir l’analyse que l’on n’a pas toujours assez documenté certaines hypothèses et modèles de calcul.

 

Il est aussi question de la protection contre l’incendie dans l’audit…

Oui et bien notre système de protection incendie est assez remarquable : on a un millier de détecteurs sur le site. Il n’y a jamais eu d’incendie dans aucun de nos bâtiments ; les assureurs qui sont tout de même assez pointilleux nous remettent en général des rapports très positifs. Mais c’est vrai aussi que nous n’avons pas comme dans d’autres industries – et en tous les cas pas comme les centrales nucléaires que je connais – une analyse systématique sur la question : « si il y avait un incendie, que devrions-nous faire ? »

 

Et ce n’est pas critiquable cela ?

Maintenant ils disent qu’on devrait le faire, oui ! Tout est positif… Maintenant, cela dépend comment vous lisez cet audit. Il faut savoir qu’il n’est pas un début, c’est un tournant après un an de travail. Suite à certaines remarques qui avaient été faites début 2007, l’Agence a voulu faire un audit en impliquant les autorités françaises que nous connaissons fort bien. Ces autorités françaises ont déjà fait un travail semblable sur une société que nous connaissons fort bien et qui s’appelle « Cis Bio International » ; Une société dont nous sommes devenus avec IBA le propriétaire. Donc, nous avons déjà toute cette expérience de ce que font les autorités françaises pour améliorer la sécurité et, de notre côté, on va essayer d’aller dans la même direction, on va faire plus d’analyse….Ce que j’essaye souvent de faire comprendre à mes contrôleurs de l’Agence fédérale, c’est qu’il y a des priorités. Je veux dire que quand on identifie un problème technique, il faut le résoudre. A côté de cela, il y a quelque chose que j’appellerais de plus « software » ; il y a la nécessité de prouver qu’il n’y a pas de problème technique. Mais ne pas savoir prouver qu’il n’y a pas de problème technique ne veut pas nécessairement dire qu’il y a un problème technique. Vous me suivez ?

 

Oui.

Il y a aussi des choses positives dont l’Agence ne nous crédite pas suffisamment. Par exemple le système « Panorama » : il y a trois ou quatre ans, on pris l’initiative d’implanter un système informatique de surveillance assez unique. Il d’ailleurs été acquis ensuite par les aéroports de Wallonie, par la société de distribution gaz de la ville de Liège, par la RTBF pour la gestion de ses antennes. C’est un programme de gestion de l’information à 15.000 données par seconde ; un gros progrès technologique dans l’évolution de la sûreté. Cela doit être mis en parallèle avec ce que je reconnais, c'est-à-dire la nécessité d’un effort à fournir pour formaliser les choses. Ne pas se contenter d’avoir des experts qui sont compétents mais qui sont également prêts à mettre sur papier le résultat de leurs analyses.

 

Monsieur Bonnet, c’est un élément important. Votre argumentation est donc de dire que l’IRE ne souffrirait que d’un déficit de « formalisation » de procédures. Si je prends l’exemple de l’incendie, cela voudrait donc dire qu’en cas d’incendie votre personnel sait très bien comment réagir mais que cela n’a pas été préalablement exposé dans votre rapport du sûreté ?

Voilà. Il n’y a pas d’analyse qui a été faite de telle ou telle conséquence. Alors, vous savez, il y a des standards. Maintenant, on me dit : « vous devriez faire une évaluation la tenue d’un bâtiment à un incendie majeur ». Mais que voulez-vous que j’étudie puisque moi je n’ai pas de sources d’incendie dans mon bâtiment. On me rétorque : « Faites l’hypothèse que vous n’avez pas vu pourquoi il pourrait y avoir un incendie majeur et vous calculez si votre bâtiment tient pendant 1 heure, 2 heures ou plus »… Pour moi, c’est un peu formel. Nous, ce qu’on a fait c’est de mettre au point des systèmes de détection automatique des incendies. Je vous le répète : on a un millier de détecteurs sur le site. Chaque bâtiment en est truffé. Avec le programme Panorama, on dispose d’une une vision complète et permanente de tous les détecteurs. Quand l’un d’entre entre eux entre en alarme, on le voit immédiatement. Voilà. Nous on apporte des solutions de ce genre et pas, c’est vrai, d’étude de la tenue des bâtiments à l’incendie. Quelle serait la conséquence d’un incendie ? Ce sont de toute manière des bâtiments qui ont peu d’étage. Donc l’évacuation du personnel n’est pas un problème.

 

Vous contestez qu’il y ait une «érosion de la culture de sécurité » à l’IRE ?

Oui. Je l’avais d’ailleurs dit à l’Agence fédérale : je trouve que les termes choisis sont extrêmement péjoratifs. Ces termes avaient déjà été utilisés par un agent de l’IRE qui a quitté ses fonctions pour l’instant. Il y a deux ou trois ans, lors d’une conférence, il avait évoqué «l’érosion de la culture de sûreté » pour les électriciens belges. Et puis, on m’a attribué aussi ce label négatif. Je ne suis pas d’accord : j’ai trente ans d’expérience dans la sécurité nucléaire et je pense que nous progressons. La culture de sûreté, c’est un nouveau thème. Il est important mais enfin je ne crois pas que ce soit la seule solution. Il faut aussi que les gens prennent conscience de leurs responsabilités. L’Agence écrit quelque chose que je ne partage qu’à moitié : c’est que nous faisons en parallèle des efforts pour améliorer la qualité de nos produits ; Et cela, surtout pour nous requalifier comme société pharmaceutique avec toutes les exigences qui sont aussi en croissance permanente dans ce secteur. Alors que l’on soit plus rapide en pharmaceutique qu’en sûreté aujourd’hui, ce n’est pas cela l’important. C’était sans doute l’inverse auparavant. Ce n’est pas le problème…

 

Vous en êtes certain ? N’est-ce pas là la traduction du fait que l’IRE pratiquerait d’avantage une « culture du profit » qu’une « culture de sûreté » ?

Et bien, c’est cela que je ne peux accepter ! C’est une accusation que l’on me fait, que l’on fait à l’IRE, parce que certaines personnes qui sont prises dans le vif de leur travail disent : « Non, je ne vais pas m’arrêter maintenant, je vais d’abord terminer ma production ». Il faut savoir que notre travail est totalement différent de celui d’une centrale nucléaire. Dans une centrale nucléaire, vous appuyez sur un bouton, vous avez l’arrêt du réacteur et tout se fait automatiquement. Nous sommes nous dans des laboratoires qui sont des cellules chaudes où il y a des quantités importantes de radioactivité derrière des murs et des vitres épais. On y met en œuvre un processus chimique qui dure 12 heures. Pendant ce laps de temps, des opérateurs font toute une série d’opérations manuelles avec des télémanipulateurs. On me demande si j’arrête les productions quand il y a un incident. Je réponds qu’on n’arrête pas un processus chimique, qu’une réaction chimique cela se maîtrise, cela se contrôle… Et on a tiré de cela, parce qu’il y a c’est vrai parmi nos travailleurs des gens qui sont un peu abruptes dans leur langage : « Ils font passer la production avant la sûreté ». Croyez bien que nos opérateurs seraient les premières victimes en cas d’accident et qu’ils ne sont pas inconscients au point de négliger les risques qu’ils pourraient encourir eux-mêmes afin de terminer une production ! En plus, à leur niveau, cela ne leur rapporterait de toutes façon rien. Il y a donc là un jugement qu’on me répète tout le temps bien que je m’y sois souvent opposé : je serais obsédé par la production. Ce n’est pas vrai ! Seulement, il faut être réaliste. Prenons le Molybdène 99, c’est un isotope dont vous perdez 25% de l’activité toutes les 24 heures. Si vous arrêtez une production pendant une heure, cela veut dire que les expéditions vers les clients qui sont aux Etats-Unis, qui sont au Japon et un peu partout dans le monde, vont arriver 1 heure plus tard. Ou pire : généralement tout a été planifié ‘just in time’ et cela pourra vouloir dire que l’avion ne pourra prendre le colis. Alors, vous allez perdre un jour. Le client n’aura que 75% de ce qu’il a commandé, les hôpitaux perdront 25% d’examen. Alors voilà, on ne fait pas passer la sécurité derrière ces considérations mais dans le même temps, ces enjeux ne peuvent être pris à la légère. On ne va pas dire que l’on va arrêter à tout hasard et on verra après… Il faut bien réfléchir avant d’arrêter une production car elle a aussi une valeur en termes de santé publique. La santé des millions de patients qui bénéficie des apports de la médecine nucléaire dans le monde entier. On agit donc de manière responsable mais les gens qui ne sont pas dans notre métier ne comprennent pas pourquoi on n’arrête pas tout de suite l’installation. Dans des circonstances que je ne préciserai pas, il y avait eu un petit relâchement de Xénon qui était tout à fait dans les limites de ce qui est normalement attendu mais qui n’avait pas été prévu. J’en discute avec mes contrôleurs et la première chose qu’on me demande c’est si j’ai arrêté la production. C’était un petit incident. Il n’y avait pas de raison d’arrêter la production pour cela. Cela n’allait pas changer quoi que cela. Quoiqu’il en soit l’Agence fédérale continue a mal me comprendre sur ce sujet : ils reviennent toujours en nous taxant de donner la priorité à la production. Or, il n’y a pas priorité à l’économique parce que nous sommes une Fondation d’utilité publique. Le seul objectif qu’on a, c’est de ne pas entrer dans le rouge. Et quand on a un peu d’argent de côté, c’est pour l’investir non seulement dans le développement des produits mais aussi dans le développement de la sûreté. 

 

- Quand certains parlent d’arrêter la production, ce n’est pas pendant quelques heures. C’est plutôt pendant quelques semaines pour remettre en état des installations en train de vieillir…

- Je ne sais pas d’où vous tenez cela mais c’est impossible. Il ne faut pas perdre de vue qu’il y a quatre producteurs mondiaux et qu’on représente 15 à 20% de la production. Quand on arrête une chaîne pendant trois ou quatre semaines, on ne produit plus rien pendant ce temps-là.

 

- Et alors ?

- Les clients ne vont plus nous faire confiance. On ne peut faire cela qu’en cas de circonstances accidentelles comme cela a été le cas au Canada au mois de décembre. Il y a eu un problème et le gouvernement canadien s’en est mêlé… En mettant hors la loi l’Autorité de sûreté ; en disant par vote au parlement que l’Autorité de Sûreté n’avait pas le droit d’imposer l’arrêt des installations au nom de la santé publique. En Belgique, on est loin d’un débat pareil. Quand on est dans l’obligation d’arrêter une production – ce qui peut arriver parfois pendant quelques jours – c’est de demander la solidarité des autres producteurs. L’IRE a des contrats extrêmement bien respectés avec l’Afrique du Sud qui dispose du second producteur d’isotopes. De toute manière, arrêter pendant quelques semaines pour remettre en état les installations, il faudrait qu’on me prouve que c’est nécessaire. Depuis 30 ans on est parvenu à faire la maintenance de nos installations régulièrement afin d’éviter leur dégradation.

 

- Et sans s’arrêter ces fois précédentes ?

- On planifie parfois des opérations de maintenance. On a une possibilité de passer d’un jeu de cellules à l’autre. Par exemple, pour la fin de cette année, on a planifié de faire un transfert de production, justement pour pouvoir faire une maintenance en profondeur. La maintenance habituelle, elle se fait au jour le jour.

 

- Quand vous parlez d’un « jeux de cellules », vous voulez dire « chaîne de production » ?

- Oui…

 

- L’idée émise par d’aucun serait d’arrêter une chaîne de production, pas les deux qui se trouvent à l’IRE…

- Les deux chaînes sont utilisées…

 

- Et n’est-ce pas là votre problème ? On me dit que vous utilisez les deux chaînes de production, ce qui vous empêche de disposer de la roue de secours qui vous permettrait de faire l’entretien en profondeur…

- Je ne sais pas qui vous a dit cela. Je vous dirais que si c’est Monsieur D., il n’est plus dans nos bureaux depuis plus d’un an maintenant…. Il y a un certain nombre de gens qui ont donné des informations que j’estime calomnieuses. Bon, chacun les récolte. Monsieur Nollet aussi qui est allé au parlement pour raconter un certain nombre de choses qui étaient tout à fait fausses. Il y a aussi des informations qui ont été fournies à l’Agence fédérale que j’ai su démonter… Bon. Il est vrai que nous avons deux lignes de production dont une qui était autrefois une demi ligne qui était prévue pour assurer un back up. Dans la mesure où on n’a pas besoin de ce back up elle est utilisée pour d’autres productions. Je vous le répète : on est en train d’organiser un transfert pour rendre à nouveau trois cellules disponibles à la fin de cette année et ce afin d’entamer cette révision de grande importance.

 

- Certains outils que vous utilisez sont vieux de trente ans, vous ne craigniez pas l’apparition de problèmes d’usure ?

- Non, non. Chaque fois que nécessaire, on a fait des révisions complètes de cellules. La dernière fois, c’était il y a moins de dix ans. De toute façon, chaque fois qu’on a un problème, on agit. Et je vous dirais que notre vie, c’est de résoudre quotidiennement des problèmes. On est dans une industrie un peu spéciale où ce ne sont pas des machines qui tournent automatiquement… Il y a encore quelques jours, il y avait un problème avec une porte et bien on l’a démonté entre deux opérations en sécurisant pour tout de même assurer la production. Ensuite on intervient en profondeur. Nos équipements font l’objet d’une maintenance permanente.

 

- Dès qu’une pièce est défaillante, vous la remplacez ?

- Absolument. On ne produit pas tous les jours. C’est parfois deux fois par semaine, parfois trois. Entre les productions, on fait les maintenances normales des installations. On vérifie tout… Le gros progrès par rapport au passé c’est qu’avec le système Panorama, on dispose d’un panneau de bord permanent de l’état de nos installations. On peut savoir à tous moment quels sont les débits d’air, les dépressions dans les locaux alors qu’avant c’était beaucoup plus difficile. Dès lors, quand on me parle d’érosion de la culture de sûreté, je ne suis pas d’accord.

 

- Vous vous êtes sur le terrain et les gens qui vous contrôlent sont des universitaires qui sont plus dans la théorie, c’est cela votre idée ?

- Oui. Comment dire, ils viennent nous rendre des visites… il est certain qu’ils ne partagent pas la vision des gens qui sont en permanence sur le terrain. Ce sont des gens intelligents qui ont l’esprit analytique, des gens qui ont une expérience parce qu’ils vivent dans d’autres installations comme les centrales nucléaires mais ils ne voient pas toujours les spécificités d’une industrie comme l’IRE.

 

- Ils coupent les cheveux en quatre ?

- Ils font leur métier aussi bien qu’ils le peuvent. J’ai moi-même travaillé pour Vinçotte pendant quatre ans. Je me suis occupé de la sûreté nucléaire des quatre dernières centrales qu’on a construit. J’ai moi-même fait le travail d’inspecteur et un inspecteur est toujours quelqu’un de critique ; quelqu’un qui cherche à trouver ce qui ne va pas. Et cela débouche sur des réactions de notre part, on va bientôt faire l’effort énorme d’une révision décennale. Tout ce qui correspond aux commentaires qui nous sont faits aujourd’hui va être pris en compte. Je précise qu’on ne nous avait pas fait ces remarques pendant trente ans auparavant mais aujourd’hui l’attitude du public et des organismes de sûreté est devenue progressivement de plus en plus rigoureuse, pas seulement sur les aspects fondamentaux mais aussi sur l’aspect organisation, documentation… L’exigence est devenue beaucoup plus grande en matière de sécurité nucléaire depuis Tchernobyl. En parallèle, il y a aussi une exigence en matière de qualité pharmaceutique qui est beaucoup plus grande aujourd’hui dans le monde entier parce qu’il y a eu tout de même quelques petits problèmes avec des produits mis sur le marché.

 

- Des riverains de l’IRE m’ont récemment appelé pour se plaindre que dans leur famille et leurs connaissances il y aurait un nombre important de cancers de la thyroïde. Etes-vous certain que l’IRE n’y est pour rien ?

- Des gens qui disent qu’il y a un nombre anormal de cancers de la thyroïde dans leur entourage… Ecoutez, j’ai rencontré un médecin de Farciennes, une commune située au sud de l’IRE, qui me disait que dans une rue on avait trouvé un nombre de cancer de la thyroïde tout à fait anormal… Moi je constate que quand on cherche à avoir plus d’informations, on n’en obtient pas ! Il n’y a pas à ma connaissance – et la question a été posée plusieurs fois aux autorités -,  il n’y a pas pour l’instant de signe qui indique quelque chose de significatif. C’est mon credo. Il est aussi motivé par le fait que si il devait y avoir une incidence, elle serait d’abord visible parmi les travailleurs de l’IRE et des autres sociétés qui se trouvent sur le site. Je n’ai jamais entendu parlé d’un travailleur de l’IRE qui aurait eu un cancer de la thyroïde. Et cela fait trente ans qu’on est là…Théoriquement, bien entendu, il y a une possibilité d’impact de l’iode sur la santé mais c’est pour cela qu’on prend toutes les mesures de précaution, que l’on fait des contrôles sur nos ventilations et qu’on optimise nos systèmes de filtration pour réduire au maximum tous les rejets. Qu’ils soient normaux ou accidentels, ces rejets sont toujours dans les limites de ce qui a été autorisé. Le cancer de la thyroïde, c’est aussi un mythe que Tchernobyl a créé. On continue à dire que le nombre de ce type de cancer a augmenté en France parce que le nuage de Tchernobyl est passé par là. Si vous consultez des scientifiques, cela ne tient pas. N’empêche que dans l’image du public, l’idée reste. Dans le même ordre d’idée, une dame politique d’un parti vert n’a pas hésité à dire que les relâchements de Tritium de la centrale de Chooz étaient certainement la raison pour laquelle trouvait dans les Ardennes un grand nombre de cancer de la Thyroïde. Cela n’a absolument rien à voir. On dit un peu tout et n’importe quoi.

 

- On me dit que si vous rejetez de l’Iode dans l’atmosphère aucune autorité indépendante ne pourrait le voir. Est-ce qu’il y a une autorité indépendante qui pourrait constater que feriez des rejets trop importants et dangereux pour les populations ? D’après un informateur, il existe bien une balise Telerad mais elle n’est pas performante pour capter l’iode et en plus elle serait mal située…

- Vous êtes bien renseigné…

 

-Oui…

- Je le dénonce avec force : il y a eu à l’IRE un corbeau et il est parti. Peut-être y en a-t-il encore maintenant… La police judiciaire est tout à fait au courant. Vous devez savoir que la société humaine n’est pas jolie tous les jours. Parfois des gens veulent se venger de leur collègues ou de leur patron – bien que je ne sois pas personnellement visé – pour n’avoir pas obtenu de la vie ce qu’ils espéraient. Et c’est vrai que j’ai été choqué d’entendre au parlement par la voix de M. Nollet des phrases calquées - quasiment mots pour mots - sur ce qui avait été dit par certains de mes spécialistes… Soit. Ce qu’on vous dit là, c’est quelque chose qui a une vérité mais que l’on vous présente de manière à impressionner. On vous dit les choses sans raconter toute l’histoire.

 

- Alors racontez-là moi.

Et bien c’est vrai que Telerad n’est pas un système qui a été conçu pour mesurer l’iode. Il mesure seulement la radioactivité et tout de même un peu l’iode en cas de relâchement important. Il mesure surtout le Xénon que nous rejetons. En ce qui concerne la façon dont nous mesurons nos rejets, ce sont des mesures que faisons au niveau des systèmes de ventilation et des laboratoires. On a un système de monitoring qui est parfaitement adapté pour la mesure de l’iode. Ce système a encore été amélioré récemment et les données que l’on enregistre sont régulièrement contrôlées par AVN et par l’Agence fédérale. De même, on vérifie la thyroïde de nos agents qui sont concernés toutes les semaines. Si il y avait une concentration qui avait le moindre impact sur la santé, les premiers qui le constateraient ce sont nos agents.

 

- Il y aurait une atmosphère conflictuelle au sein de l’IRE. Votre management serait autoritaire disent certains de vos collaborateurs ?

- (Il rit) Vous savez, certains me reprochent un management très autoritaire et d’autres exactement le contraire, c'est-à-dire un management trop faible. En effet, l’erreur que j’ai faite c’est de ne pas avoir jeter un certain nombre de personnes à la porte quand j’ai constaté leur incompétence ou/et leur esprit très négatif à l’égard de l’entreprise. Il se fait que, pour être très franc, je serai remplacé au 1er juin de cette année. Quand certains ont appris que j’allais prendre ma pension, il y a eu un complot de palais pour essayer de prendre le pouvoir ou pour obtenir des avantages… Après on dit que c’est moi qui suis autoritaire. Non, je me suis retrouvé devant des adjoints auxquels je ne pouvais plus accorder ma confiance. Et j’ai été obligé de réagir. Je ne suis pas un être autoritaire, au contraire. L’Agence vous le confirmera, elle me reproche plutôt d’être trop faible pour n’avoir pas imposé un certain nombre de choses à mes collaborateurs. Moi je privilégie le consensus que l’autorité.

 

- Il y a eu un turn over important ces dernières années à l’IRE, non ?

- Oui, bien entendu. Mais beaucoup de personnes sont parties parce qu’elles étaient très compétentes et qu’elles intéressaient d’autres entreprises. C’est le cas par exemple de l’un de nos spécialistes en recherche et développement qui s’est vu proposé un poste de directeur de la recherche pour l’Europe chez nos amis d’IBA – société dont nous sommes fondateur et actionnaire de référence. J’en ai un second, qui est pharmacien et qui va aussi se retrouver chez IBA. Et puis, vous n’êtes pas sans ignorer que Tractebel, Electrabel, l’Ondraf et même l’Agence fédérale, Areva cherchent à engager. Il y a eu un turn over important chez des gens relativement jeunes dans la société ; des personnes hautement spécialisés et qui étaient un peu entrées dans des conflits interservices. Je ne vais pas entrer dans le détail : il y en a qui pensaient blanc et qui sont partis, il y en a qui pensaient noir et qui sont partis également. Une société, c’est dynamique. Moi dans ma carrière, j’ai fait quatre sociétés différentes. Je suis parti non pas parce que je me disputais mais parce que j’avais des possibilités dé développement. Je trouve cela normal. C’est vrai que tout s’est un peu précipité parce que nous sommes en pleine évolution de la culture de notre société. La culture radio pharmaceutique est en train d’évoluer. C’est un changement de mentalité à faire accepter par nos travailleurs.

 

- Le site de l’agence ne renseigne pas de griefs particuliers qui vous auraient fait à propos des trois thèmes spécifiques abordés par l’audit : « criticité,  protection incendie, ventilation, filtration, confinement ». C’est parce qu’il n’y a rien de particulièrement grave qui vous est reproché ?

- Non, la conclusion de l’Agence que je partage tout à fait est qu’il n’y a pas de problème de sécurité identifié. L’audit a seulement fait le constat qu’il fallait améliorer l’organisation, c'est-à-dire avoir une approche de l’analyse de sûreté plus proche de ce que l’on fait dans les centrales nucléaires. C'est-à-dire une analyse plus systématique, avec des arbres d’évènements, en étudiant toutes les possibilités. En ce qui concerne l’assurance qualité, c’est la même chose, je me bas pour l’imposer à l’IRE depuis que j’y suis rentré. Les premiers qui s’y sont opposés, c’est les gens qui nous quitté aujourd’hui. J’en suis bien heureux. Ceux qui vous font aujourd’hui des calomnies font peut-être partie de ces personnes qui ont lutté contre l’assurance qualité. L’assurance qualité, c’est de la logique, de la bonne pratique mais c’est surtout de la traçabilité : les gens savent transmettre à leurs collègues et leurs successeurs le pourquoi des choses. L’audit nous dit de mieux documenter, de refaire des calculs mais très clairement, la conclusion est qu’il n’y a pas un problème, il n’y a pas un risque. Mais en bonne pratique de culture de sécurité, vous devez apporter les démonstrations de toutes les hypothèses que vous avez formulées. L’incendie, c’est un peu une surprise pour moi, car à priori, les protections incendies sont bonnes mais nous étions parfaitement conscients qu’il y avait des améliorations que l’on pouvait apporter et nous les avions nous-mêmes proposé. Faire par exemple, une meilleure gestion des ouvertures des bâtiments. De façon à ce que, si il y a un incendie, on puisse mettre en oeuvre des blocages automatiques. Des choses semblables...

 

On est bien d’accord sur le fait qu’un incendie serait l’évènement le plus grave qui puisse arriver à l’IRE ?

On est d’accord mais pour qu’il y ait un incendie, il faut qu’il y ait quelque chose de combustible.

 

Il n’y a rien de combustibles dans vos bâtiments ?

Rien, c’est un grand mot. Quand vous avez des cellules de production qui ont des murs de 1,20 mètres d’épaisseur en béton. Qu’ils sont doublés par des épaisseurs de 8 ou 15 centimètres de plomb. Avec des structures acier. Qu’à l’intérieur, vous n’avez que deux petites lampes… Vous vous poser la question en effet de savoir ce qui pourrait brûler. Alors oui, il y a des chifonnettes mais c’est difficile d’imaginer de faire un incendie majeur avec des kleenex. C’est pour cela que j’ai demandé avec quelles hypothèses on me demandait d’examiner la tenue au feu du bâtiment. Les matériaux combustibles, on doit les gérer. Bien entendu, on ne doit pas laisser traîner des caisses à droite ou à gauche. Mais des matériaux combustibles à proprement parlé, on en a presque pas. C’était d’ailleurs l’une des bases de conception de l’IRE : en principe on doit éliminer le risque incendie, notamment par absence de matériaux combustible. On l’élimine aussi par une détection systématique partout et par des moyens d’extinction qui sont en fonction des locaux, des gaz, de poudres…

 

Il n’y a pas des locaux, tel le B17, où se trouvent des matériaux éventuellement combustibles, telles des salopettes contaminées etc…

Il y a toujours des choses qui peuvent brûler ! Mais on n’est pas ici dans la configuration d’une usine qui pourrait flamber comme une torche parce qu’elle contiendrait des tas de matériaux synthétiques et combustibles. Et puis je le répète, la sécurité incendie a toujours été une préoccupation chez nous. D’ailleurs l’un de nos agents responsables du service sécurité est par ailleurs pompier volontaire, commandant dans une petite ville. Quand il voit quelque chose qui prête à désirer en protection incendie, il fait la remarque.

 

On me dit que près de 100 kilos d’Uranium sont stockés sur votre site ?

Il y a des gens qui vont jusqu’à vous dire cela ? Et bien ces gens sont criminels. Premièrement, le chiffre n’est pas correct. Ils sont criminels parce que la meilleure protection que l’on peut avoir contre les terroristes, c’est qu’ils ne doivent pas savoir où attaquer.

 

D’accord mais si un journaliste peut apprendre cela après quelques jours, le vrai débat n’est-il pas de savoir si cet Uranium est sous haute protection !

Absolument ! Et en principe, personne ne peut savoir où il est, ni sous quelle forme et comment on y accède. Je viens de recevoir une délégation de l’Académie des sciences de Washington. Les américains étant omnibulés par le risque de vol d’Uranium, ils voulaient informé le gouvernement sur la sécurité du site. 

 

Je ne suis pas américain mais ce risque de vol me préoccupe aussi ! Vous êtes à l’abri de cela ?

Je suis catégorique : on est à l’abri d’un risque de vol significatif. Chez nous, on ne pourrait voler que quelques dizaines de grammes parce qu’en une semaine, on ne manipule que 50 grammes. Mais c’est un risque vraiment très théorique. On manipule ce matériau uniquement quand il est irradié, donc extrêmement dangereux pour l’homme qui voudrait s’en approcher et qui n’emploierait pas toutes les mesures de protection. De plus, quand nous transportons notre uranium irradié, on utilise un conteneur de six tonnes pour transporter 12 grammes, je ne crois pas que ce soit intéressant pour un terroriste de détourner un conteneur de six tonnes pour une si faible quantité d’uranium. Plus tard, après le processus, quand il stocké, c’est dans des endroits secrets. J’ai même refusé de montrer ces endroits aux délégués américains. J’ai refusé de leur donner quoique ce soit comme information. Je leur ai simplement montré une photo de l’intérieur de l’endroit. Nous avons des stockages où se trouvent des dizaines de conteneurs, chacun de deux tonnes et demi. Par gros conteneurs, il y a moins d’un kilo d’uranium et ils se trouvent dans des casemates qui sont protégées sur les six faces de la pièce, aussi bien en haut qu’en bas et sur les quatre murs. Les portes d’accès sont extrêmement sécurisées : moi-même si je me retrouvais devant avec le revolver d’un terroriste sur la tempe, je serais incapable d’ouvrir la porte. Il y a toute une procédure à respecter pour l’ouverture. Pour moi, le risque de vol à l’IRE est donc proche de zéro. Par contre le risque terroriste, c’est autre chose. Raison pour laquelle il y a chez nous une volonté de tout dire au public sauf l’endroit où se trouve l’uranium, comment il est protégé et en quelles quantités. C’est une question d’éthique. On ne va pas inciter des gens à venir voir si c’est dangereux ou pas. En ce qui concerne un acte terroriste, cela peut arriver partout. Vous avez vu Greenpeace qui est encore entré récemment sur le site de Tihange. Et malgré les protections, on pourra toujours entré. Demain ce sera un delta plane, un parachutiste… Ou en hélicoptère. De nos jours, on entre bien en hélicoptère dans les prisons. Je peux murer l’IRE autant que je veux ; Il y aura toujours un terroriste qui trouvera un moyen d’entrer. Il faut l’accepter. Mais il faut aussi savoir que si il y avait une attaque sur le site de l’IRE, il y aurait une réaction immédiate. Il faut être très clair là-dessus. Ce qu’il y a comme risque ce n’est pas l’uranium qui est très bien enfermé, c’est l’iode que nous produisons et que nous ne voulons pas que les gens puissent disperser ;  Pas plus dans nos bâtiments qu’ailleurs. Maintenant si on devait faire le tour en Belgique de toutes les usines où un acte terroriste pourrait conduire à des risques pour les populations, ce n’est pas rien. Pensez aux industries chimiques et pétrolières notamment. A l’IRE, le risque n’est pas plus élevé, je crois même qu’il est plus facile à dominer parce que les conséquences ne sont pas immédiates. Si de la radioactivité est dispersée dans l’environnement des mesures de protection peuvent être prises.

 

Les pilules d’iode…

Oui les pilules d’iode et les traitements médicaux. L’agent qui avait été victime du tragique accident de Sterigenics, il y a deux ans, avait reçu une dose tout à fait considérable. Il a été soigné à Paris dans les hôpitaux et il a pu revenir chez lui quelques semaines après. Il a repris le travail quelques mois après.

 

Il est tout à fait hors de danger ?

Maintenant, vous n’allez pas me faire dire que sa probabilité de mourir d’un cancer à 85 ans est plus forte pour lui que pour un autre. Je n’en sais rien.

 

Il faut donc se méfier à vous entendre des propos tenus par certaines personnes qui travaillent chez vous ?

Qui travaillent chez nous ou qui n’y travaillent plus. Je l’ai dit à l’Agence, à la police judiciaire, au personnel… Moi on m’avait conseillé de mettre des gens à la porte, j’attends des preuves mais il est certain que si je tombe sur celui ou ceux qui par malveillance qui diffusé des informations qui sont fausses ou orientées… Il n’y a pas de choses fausses dans ce que vous m’avez demandé de commenter mais il y a moyen de dire des choses vraies en les rendant calomnieuses. Cela dit, je suis pour la liberté d’expression mais elle doit être responsable. Et puis, je ne peux pas empêcher le personnel de l’IRE de s’exprimer, on en a débattu devant le CA.

 

Ils ne sont pas tenus par un devoir de réserve, il n’y a pas une clause de confidentialité dans leur contrat de travail ?

Il y a bien entendu au niveau des contrats des clauses de confidentialité pour tout ce qui touche aux secrets commerciaux et tout ce qui comporte une protection du know how de la société. En outre, le personnel technique de l’IRE dans sa grande majorité est accrédité. C'est-à-dire qu’il dispose d’une habilitation de sécurité délivrée par l’Autorité nationale de sûreté… Comme pour les militaires, tous les fonctionnaires et toutes les industries sensibles… Les gens sont classés en fonction des informations qu’ils peuvent détenir et de leur importance pour la sûreté de l’Etat. Ca peut être la divulgation des secrets militaires, de secrets économiques, de conditions qui permettrait à un ennemi potentiel d’attaquer. Donc pour être très clair, les gens et il y en a à l’IRE qui savent comment on fait pour stocker l’uranium n’ont pas le droit d’en parler. C’est la protection de l’Etat belge qui est en jeu.   

 

 

3.  Réaction du député fédéral Ecolo Jean-Marc Nollet à l’enquête publiée dans Paris-Match

 

Eviter un Ghislenghien nucléaire

Un audit implacable, malheureusement sans surprise

 

L’audit que vous avez pu vous procurer a beau être implacable, il ne me surprend pas. Hélas, il confirme ce qu’ont dénoncé d’autres audits précédemment : une grave érosion de la culture de sécurité, élément vital dans toute installation nucléaire. Fait particulièrement inquiétant : la situation est très loin de s’être améliorée entre ces audits. Les responsables de l’IRE ont fait et continuent à faire comme si de rien n’était. Les incidents qui se sont multipliés ces derniers mois et qui m’ont à chaque fois été rapportés par des travailleurs sont autant de preuves criantes que, contrairement à ce que dit H. BONNET, le risque n’est pas que « théorique » :

 

       Découverte « par hasard » d’un récipient d’acide picrique (substance explosive sous forme cristalline) dans un labo situé dans le bâtiment B6, qui est le cœur nucléaire de l’IRE,  forçant  à l’intervention des services de déminage de l’armée. Monsieur BONNET cherche soit disant encore toujours le moindre élément capable de déclencher un incendie, avec l’acide picrique il a de quoi être servi…

       Bris de vitre dans les toutes nouvelles cellules de production d’iode et remplacement du verre cassé par un verre nettement moins résistant que le verre d’origine

       Incident au « strontium 90 », produit hautement radiotoxique

       Débordement dans les caves d’une cuve de 2.700 litres contenant les déchets liquides les plus radioactifs de la production

 

Aucun de ces incidents qui auraient pu entraîner de fâcheuses conséquences en chaîne n’a entraîné le moindre ressaisissement de la part des responsables de l’entreprise.

 

Pour avoir écouté depuis plus de trois ans les travailleurs de l’IRE - qui aujourd’hui, craignent plus pour leur sécurité que pour leur emploi - j’estime qu’il y a suffisamment d’éléments pour qu’un geste fort soit posé avant que la catastrophe ne survienne dans cette entreprise qui, faut-il le rappeler, n’est pas une entreprise comme une autre. La radioactivité qu’ils produisent guérit, soigne, mais peut aussi détruire. Ne l’oublions jamais.

 

Le nucléaire, un milieu refermé sur lui-même

 

Grâce au courage de ceux qui s’expriment malgré les menaces permanentes (l’interview d’Henri BONNET et les lourds sous-entendus qu’il comprend est à nouveau éclairant sur ce point), les traits communs qui relient les différents éléments de l’audit et les différents événements survenus sur le site fleurusien peuvent être mis en évidence. Chaque incident est systématiquement banalisé par les principaux responsables de l’IRE. Aujourd’hui encore, malgré le contenu très dur de l’audit, telle est leur seule ligne de défense. A croire qu’ils espèrent passer outre en s’appuyant sur cette véritable omerta qui régit le milieu très petit et très fermé du nucléaire belge où tout le monde se connait ; où le plus gros client de l’IRE est aussi sont plus gros concurrent et où les collusions entre contrôleurs et contrôlés sont nombreuses. Comment expliquer autrement l’absence de réelle prise en charge de la situation par l’Agence fédérale de Contrôle Nucléaire ?

 

A chaque incident ils balbutient, ils promettent vaguement que des mesures seront prises et ils espèrent que personne n’essayera d’y voir plus clair. Et quand un journaliste, un député ou un comité de citoyen intervient, le schéma est classique : ils dénoncent une volonté de jouer sur la peur des gens en faignant d’oublier que l’inquiétude légitime des riverains et des travailleurs ne trouve pas sa source dans la divulgation d’informations prétendument confidentielles mais bien dans la réalité d’incidents qui se multiplient ; dans la loi du silence qui s’est imposée au milieu et, surtout, dans l’absence de changement des comportements.

 

La production au détriment de la sécurité

 

N’en déplaise à Monsieur BONNET, à l’IRE, depuis quelques années, les exigences imposées en termes de production ont clairement pris le pas sur les exigences minimales à respecter en termes de sécurité. Et le personnel en est de plus en plus conscient. Elément révélateur, pourtant peu mis en exergue jusqu’à présent, de cette situation : l’exode massif des cadres de l’entreprise.

 

En deux ans, plus de la moitié des hauts cadres techniques ont quitté l’IRE : deux docteurs en chimie, spécialisés en nucléaire ; deux pharmaciens spécialisés en nucléaire ; l’ingénieur « maintenance » ; l’ingénieur « déchets radioactifs » ; l’ingénieur « métrologie nucléaire » ; deux ingénieurs « contrôle des radiations » ; un universitaire chimiste responsable « assurance qualité » et la physicienne engagée suite au départ précédent pour diriger le service de contrôle des radiations mais qui, face à l’amateurisme rencontré à l’IRE, a préféré partir quelques semaines à peine après son engagement. En outre, cinq prépensionnés (le responsable « maintenance et engineering », le responsable adjoint « contrôle des radiations », le responsable « radiochimie réseau » et un responsable « production », un agent de contrôle expérimenté), un malade de longue durée (le chef de sécurité) ont également quitté l’entreprise, ce qui diminue encore l’expérience disponible au sein de l’entreprise. Or, plus que partout ailleurs, le secteur du nucléaire a besoin de pouvoir s’appuyer sur l’expérience et la permanence de son personnel, et plus encore de ses responsables. Et dire que l’audit nous rappelle que l’exploitation de l’IRE repose beaucoup sur une tradition orale… Quand les anciens ne sont plus là et que les nouveaux sont réduits au silence, c’est toute la compétence et l’expérience acquise en matière de sécurité qui se trouvent ainsi liquidées.

 

Face à la gravité des éléments qui m’étaient régulièrement rapportés et au laxisme du principal responsable de l’entreprise, j’ai estimé de mon devoir d’interpeller par courrier, le 28 janvier dernier, le Conseil d’administration de l’IRE présidé par Philippe BUSQUIN pour le mettre face à ses responsabilités. Pour seule réponse j’ai reçu un accusé de réception me disant que tout était sous contrôle.

 

Eviter un Ghislenghien nucléaire

 

Alors que la catastrophe de Ghislenghien devait nous servir de leçon, j’ai la désagréable impression qu’à l’IRE, certains se croient au-dessus de tout risque. Au nom de la nécessaire prévention de risques majeurs, j’enjoins solennellement les différentes autorités de prendre leurs responsabilités.

 

 

Concrètement, je demande :

 

     Aux responsables de l’IRE de remettre à neuf les installations selon les règles d’usages, toutes affaires cessantes.

     Au Conseil d’Administration

o      de dégager les moyens pour procéder aux engagements et aux investissements qui s’imposent à très court terme en matière de sécurité

o      de procéder à l’évaluation de celui (ceux ?) qui ont laissé s’installer de telles dérives et d’en tirer toutes les conséquences.

     A l’Agence Fédérale de Contrôle Nucléaire (AFCN)

o      de cesser de « couvrir » les faits graves en aseptisant au-delà du raisonnable les rares informations disponibles

o      d’intervenir beaucoup plus fermement sans se satisfaire de « promesses » de changement souvent reportées et rarement concrétisées

     Aux autorités sanitaires

o      de mettre en place une étude épidémiologique systématique aux alentours des sites nucléaires (relevé des cancers, notamment celui de la thyroïde), comme le demandent légitimement les riverains de l’IRE

o      de mettre en place autour du site de l’IRE un système indépendant et efficace de surveillance et de détection « iode », avec publication de tous les résultats

     Au Gouvernement fédéral de renforcer la sécurité des travailleurs de tous les sites nucléaires en imposant par voie d’arrêté le port de dosimètres actifs, réagissant immédiatement en cas de danger (et non quelques semaines après, comme c’est le cas avec les dosimètres passifs, avec des conséquences dramatiques comme celles dont Richard SOMMAVILLA souffre encore aujourd’hui)

     Aux autorités communales d’intervenir dans le dossier au nom de la sécurité de leurs concitoyens, plutôt que de se satisfaire des non-réponses de l’IRE

 

J’ai parfaitement conscience que ces mesures ont un coût, celui de la sécurité et de la protection des riverains et des travailleurs (en ce compris les travailleurs des entreprises avoisinantes). Si l’IRE et les autorités concernées ne sont pas prêtes à le payer, il n’y aura d’autre option que de fermer définitivement le site.  Qu’on ne vienne en tout cas plus dire que le signal d’alarme n’aurait pas été tiré à temps. Puisse la publication de ce dossier amener tous ceux qui ont une responsabilité à se ressaisir et prendre très rapidement les décisions qui s’imposent. Pas plus les riverains que les travailleurs ne se satisferont de nouvelles et vagues promesses. Ils en ont déjà trop entendues. Il est urgent de passer aux actes.

 

 

4. Rapport global de l’audit de novembre 2007 – Le document dans son intégralité

 

Autorité de Sûreté Nucléaire

Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire

Agence fédérale de Contrôle nucléaire

Association Vinçotte Nucléaire

 

Rapport global de l’audit axé sur la sûreté nucléaire opérationnelle, réalisé dans les installations de l’Institut national des RadioEléments (IRE) situé sur le site industriel de Fleurus.

12 -14 novembre 2007

 

 

Table des matières

 

Liste des abréviations                                                        ………………….       3

 

1. Remerciements                                                            . …………………      4

 

2. Préambule                                                                    …………………        4

 

3. Introduction et objectifs de l’audit                            ………………….       4

 

4. Organisation de l’audit                                               ………………….       6 

4.1. Description des thèmes                                              …………………..       6

4.2. Auditeurs et interlocuteurs IRE                                 …………………..       7  

4.3. Programme                                                                ……………………      8

 

5. Constatations d’ordre général                                   ……………………     8

 

6. Rapport détaillé de l’audit par thème                       ……………………    9

6.1. Thème 1 – Criticité                                                                  ……………………    9

6.2. Thème 2 – Protection incendie                                               ……………………   12

6.3. Thème 3- Ventilation-Filtration-Confinement                     ……………………   16

6.4. Sujets transverses                                                                    …………………….  20

 

7. Conclusions générales                                                 ……………………   23

 

8. Annexe- Implantation des installations sur le site de l’IRE ………….   24

9. Annexe – Programme de l’audit                               …………………….   25

 

                               Liste des abréviations

AFCN  Agence fédérale de Contrôle nucléaire (Belgique)

AR      Arrêté Royal

ASN    Autorité de Sûreté Nucléaire (France)

AVN    Association Vinçotte Nucléaire

CEA    Commissariat à l’Energie Atomique

IRE     Institut national des RadioEléments

IRSN   Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire

I-131   Iode-131

Mo-99 Molybdène-99

OA      Organisme Agréé

Rb-88  Rubidium-88

Sr-90  Strontium-90

Tc-99 Technétium-99 métastable

U-235  Uranium-235

Xe-133 Xénon-133

Y-90 Yttrium-90

 

1.  Remerciements

 

La direction et l’ensemble du personnel de l’IRE ont contribué par leur soutien, leurs efforts, leur transparence et leur collaboration au bon accueil des auditeurs ainsi qu’au bon déroulement et à la bonne organisation de l’audit.

 

Le groupe des auditeurs de l’ASN, IRSN, AFCN et AVN souhaite remercier l’ensemble des personnes ayant été impliquées, de quelque manière que ce soit, pour les excellentes conditions de travail dans lesquelles s’est déroulé cet audit.

 

 

2.  Préambule

 

Ce rapport présente les conclusions de l’audit sur la sûreté nucléaire de l’IRE, qui s’est déroulé du 12 au 14 novembre 2007. Cet audit a été organisé par l’AFCN dans le cadre de sa mission de contrôle des établissements nucléaires de base, avec la participation d’experts de l’ASN, de l’IRSN et d’AVN. Les thèmes examinés sont présentés au chapitre 4.1 du présent document. Les conclusions de cet audit ont été établies  à la suite de visites des installations concernées, d’interviews avec des interlocuteurs de l’IRE et d’analyses de documents.

 

 

3.  Introduction et objectifs de l’audit

 

L’IRE, créé en 1971 et situé à Fleurus, isole, purifie et conditionne les radioéléments les plus importants utilisés en médecine nucléaire. Les activités de l’IRE couvrent notamment les domaines suivants :

-  la production de Mo-99/Tc-99m utilisé dans un grand nombre d’examens en médecine nucléaire ;

-   la production d’I-131, de Xe-133, de Sr-90 et d’Y-90 utilisés à des fins de diagnostic ou de thérapie.

 

Ces radioéléments proviennent de la fission de cibles d’uranium hautement enrichi en U-235.

 

Un plan d’implantation des installations est joint en annexe de ce rapport.

 

Les installations utilisées ainsi que les processus de fabrication employés rendent cette entreprise unique en Belgique.

 

Au cours de l’année 2005, l’AFCN a diligenté une série d’inspections de l’exploitation des installations de l’IRE. Au cours de ces inspections, l’AFCN a examiné les pratiques, les travaux et les activités de l’IRE ainsi que la tenue du dossier administratif comprenant, entre autre, les autorisations d’exploitation ainsi que les procédures de travail.

 

AVN effectue, sous la responsabilité de l’AFCN, le contrôle périodique et systématique de l’exploitation de l’IRE. A cet effet, AVN formule entre autre des remarques et des questions à cet exploitant et elle en informe l’AFCN. De plus, des réunions de coordination traitant de la sûreté des installations nucléaires, sont organisées périodiquement entre l’AFCN et AVN. Ceci a permis de dégager des directions d’investigation en identifiant certaines problématiques pour lesquels des actions ont été entreprises par l’IRE ou le sont encore notamment dans les domaines : -       de la répartition des missions de contrôle physique dans le bâtiment B6 1 ;

-        de la révision des limites de rejets gazeux et liquides ;

-        de la gestion et l’inventorisation des rejets radioactifs gazeux et liquides.

 

L’IRE a mis en œuvre un plan d’actions en 2005 pour traiter chacune de ces problématiques.

 

Cette collaboration entre l’AFCN et AVN, les inspections et contrôles menés sur le terrain à la fois par l’AFCN et AVN ont permis également en 2007 de rassembler des données mettant au jour des préoccupations au niveau de la sûreté et de la culture de sûreté sur le site de l’IRE.

 

Etant donné que garantir la sûreté de cette installation et la protection des travailleurs, de la population et de l’environnement constituent des missions essentielles de l’AFCN, celle-ci a convié la direction de l’IRE pour une réunion d’évaluation de la sûreté nucléaire sur le site. En conclusion, l’AFCN a demandé à l’IRE d’établir un plan d’actions de mise en œuvre de mesures correctives nécessaires pour répondre à ses préoccupations et à celles d’AVN et notamment dans les domaines suivants :

 

-        l’amélioration de l’organisation de l’entreprise ;

-        le maintien en bon état des installations.

 

Plus de détails sont disponibles dans le dossier d’information publié sur le site web de l’AFCN.

 

Suite à ces constatations, l’organisme agréé AVN a prévu en 2007 un certain nombre d’inspections spécifiques de thèmes les plus divers :

 

-        direction ;

-        systèmes électriques ;

-        systèmes de ventilation ;

-        gestion des déchets ;

-        sûreté du processus de production ;

-        monitoring radiologique ;

-        service de contrôle physique ;

-        processus retour d’expérience ;

-        plan d’urgence.

 

En renforcement de ce 2ème plan d’actions et des observations réalisées lors des inspections thématiques d’AVN, l’AFCN a souhaité s’adjoindre le soutien d’experts français de l’ASN et de son appui technique, l’IRSN dans le cadre d’un audit commun des installations de l’IRE, du lundi 12 novembre 2007 au mercredi 14 novembre 2007.

 

Depuis plusieurs années, une collaboration structurée existe entre les deux autorités de sûreté française et belge. Des retours d’expérience ainsi que des inspections croisées sont donc organisées de manière régulière. De plus, l’autorité de sûreté française et son appui technique IRSN contrôlent des installations similaires à celles rencontrées à l’IRE. De ce fait, ils disposent d’une expérience sur les pratiques en matière de sûreté de ce type d’installations. Une réglementation technique générale est également disponible en la matière (notamment l’arrêté du 31 décembre 1999 modifié par l’arrêté du 31 janvier fixant la règlementation technique générale destinée à prévenir et limiter les nuisances et les risques externes résultant de l’exploitation des installations nucléaires de base).

 

L’audit mené à l’IRE n’avait pas pour objectif premier la comparaison entre la situation actuelle et la réglementation belge, mais de bénéficier de l’expérience française sur la sûreté d’installations similaires à l’IRE pour aider l’AFCN à mieux définir ses exigences en matière d’amélioration de la sûreté des installations de l’IRE ;

 

Cet audit ne visait pas à traiter de façon exhaustive l’ensemble des risques présentés par l’IRE.

Il n’avait également pas pour objectif d’opérer un classement en termes de sûreté entre les installations belges et les installations similaires françaises.

 

L’audit a concerné principalement les thématiques de sûreté identifiées par l’AFCN à la suite des inspections menées ces dernières années à l’IRE (voir chapitre 4.1 ci-après). Les thèmes de sûreté examinés ont concerné prioritairement le bâtiment B6 (production) et à un degré moindre, le bâtiment B17 (bâtiment de gestion des déchets nucléaires dont une partie n’est pas encore en exploitation).

 

 

4. Organisation de l’audit de l’IRE

 

        4.1.     Description des thèmes

 

L’audit a concerné les trois thèmes principaux suivants.

 

-        Le premier thème « criticité » a concerné la maîtrise des risques de criticité dans les bâtiments B6 et B17, notamment les risques liés à l’accumulation de matières fissiles dans les chaînes de production.

-        Le deuxième thème « protection incendie » a concerné l’ensemble des items de la maîtrise des risques d’incendie, en particulier les dispositions retenues en matière de prévention, détection, sectorisation, extinction et intervention des secours.

-        Le troisième thème « ventilation-filtration-confinement » a concerné les dispositions de maîtrise des risques de dissémination de matières radioactives (barrières de confinement statique et dynamique ainsi que la filtration des effluents gazeux).

 

Dans le cadre de cet audit, les auditeurs ont visité le bâtiment B6 (uniquement la partie exploitée par l’IRE), le bâtiment B17 dont une partie n’est pas encore opérationnelle ainsi que les bâtiments contenant les équipements d’extraction d’air et de filtration du bâtiment B6 (bâtiment B4 principalement) et les équipements d’alimentation électrique de secours (groupes électrogènes et onduleurs).

 

Trois autres sujets ont été examinés de manière transverse aux thèmes principaux :

 

-        Le système « PANORAMA » qui permet de suivre en temps réel les paramètres relatifs au confinement dynamique (valeurs de dépression dans les différentes parties des installations, pertes de charge des filtres et débits d’extraction) et de déclencher des alarmes en cas de dépassement de seuils définis. La détection incendie est également reportée sur ce système ;

-        Les dispositions retenues pour le « traitement des écarts » concernant la sûreté nucléaire ;

 

-        Certaines dispositions d’exploitation des installations (programme d’entretien des cellules de production et remise en état des cellules entre deux productions).

 

Par ailleurs, à la suite des visites des installations, les auditeurs ont fait état de diverses constatations relatives aux dispositions retenues par l’IRE en matière de radioprotection.

 

Les auditeurs français ont préparé l’audit sur la base des documents transmis par l’AFCN, en particulier le rapport de sûreté de l’IRE2, des notes d’étude de criticité, les comptes-rendus des inspections d’AVN, certains comptes-rendus d’incidents et les plans d’actions de l’IRE.

 

4.2.      Auditeurs et interlocuteurs IRE

 

Les experts ayant participé à l’audit sont :

 

-        David Magnier, ASN, inspecteur de la sûreté nucléaire au sein de la Division d’Orléans, en charge du suivi d’installations nucléaires de base du site du CEA/Saclay (réacteurs OSIRIS, ORPEE, ULYSSE, irradiateur POSEIDON, usine de production de radioéléments artificiels de CisBio International).

 

-  Jean-Paul Daubard, adjoint au Chef du service d’expertise et d’études des risques industriels, d’incendie et du confinement de la Direction de la Sûreté des Usines de l’IRSN.

Il a une forte expérience de l’évaluation de la sûreté d’installations de type laboratoires et usines similaires à l’IRE (CisBio International à Saclay notamment).

 

-        Igor Le Bars, IRSN, chef du bureau d’évaluation des risques de criticité et des accidents de criticité de la Direction de la Sûreté des Usines de l’IRSN. Avec les membres de son équipe, il expertise les dispositions relatives à la prévention des risques de criticité dans les installations nucléaires, notamment celles de type laboratoires et usines.

 

-        Virginie Schrayen, AFCN, Inspecteur nucléaire dans le service Etablissements Nucléaires de Base, désignée pour les inspections de l’IRE ;

 

-        Béatrice Tombuyses, AFCN, Expert dans le service Etablissements Nucléaires de Base, désignée pour les autorisations de l’IRE ;

 

-        An Wertelaers, AFCN, Inspecteur nucléaire et Chef du service Etablissements Nucléaires de Base ;

 

-        Michel Gettemans, AVN, expert agréé classe 1, désigné pour les contrôles de l’IRE ;

 

-        Christian Kennes, AVN, expert agréé classe 1, en charge de l’évaluation sûreté-criticité pour les installations contrôlées par AVN.

 

Chacun a apporté sa contribution à l’examen des différents thèmes en fonction de sa propre expertise.

 

Ce document a été établi par l’IRE conformément à l’article 3 de l’AR 2289/AI13-13-I du 1er mai 2006. Ce rapport de sûreté est encore à l’examen auprès de l’AFCN et d’AVN.

 

Pour chaque thème identifié ci-dessus, il a en plus été demandé à l’IRE lors de la préparation de l’audit de déterminer des interlocuteurs privilégiés et expérimentés, à même de répondre aux demandes des experts.

 

      4.3.     Programme

 

Les conclusions de cet audit ont été établies à la suite de visites des installations concernées, d’interviews avec des interlocuteurs de l’IRE selon le programme joint en annexe.

 

Dans un souci de transparence envers les membres du personnel et la direction de l’IRE, les auditeurs ont souhaité organiser l’information de la manière suivante.

 

Un « entrance meeting » a permis à l’AFCN d’exposer au personnel de l’IRE, représenté par sa direction et les interlocuteurs désignés en fonction des différents thèmes, les objectifs ainsi que l’organisation de l’audit.

 

Des débriefings à chaud ont été planifiés au terme des deux premières journées d’audit dans le but d’exposer à la direction de l’IRE les observations déjà effectuées et de permettre à cette dernière d’apporter d’éventuels compléments d’information.

 

Enfin, l’audit a été clôturé par un « exit meeting » durant lequel les auditeurs ont exposé leurs conclusions à la direction et aux interlocuteurs de l’IRE.

 

 

5.  Constatations d’ordre général

 

En premier lieu, les auditeurs constatent que le rapport de sûreté de l’IRE est essentiellement descriptif et qu’il présente peu d’éléments de démonstration de la suffisance des moyens retenus  de maîtrise des risques (analyses de sûreté), en particulier des thèmes examinés lors de l’audit à savoir les risques de dissémination de matières radioactives, de criticité et des risques d’incendie.

 

De plus, les auditeurs notent que le rapport de sûreté comprend très peu d’études de situations incidentelles et accidentelles, sans que cela soit vraiment justifié par l’IRE. Les auditeurs rappellent que l’étude de ces situations est un élément nécessaire de vérification de la suffisance des moyens retenus de maîtrise des risques.

 

Les auditeurs constatent également que le rapport de sûreté présente, de façon très insuffisante les exigences de sûreté retenues par l’IRE, celles-ci devant être définies sur la base des analyses de sûreté réalisées. Les informations fournies par l’IRE lors de l’audit laissent à penser que de telles exigences de sûreté existent (exigences issues de normes internationales par exemple) mais que celles-ci ne sont pas suffisamment justifiées et formalisées dans les documents de l’IRE.

 

Aussi, les auditeurs invitent l’IRE à pallier les insuffisances constatées du rapport de sûreté lors d’une mise à jour de ce document notamment à l’issue de la révision décennale prévue en 2008.

 

En second lieu, les auditeurs constatent que de nombreuses opérations d’exploitation liées à la sûreté ne font pas l’objet de documents d’exploitation sous assurance qualité. Les auditeurs ont, en revanche, noté l’existence de documents sous assurance qualité relatifs aux activités directement liées à la production qui présentent des exigences pharmaceutiques. Les auditeurs estiment que ce système d’assurance qualité devait être étendu à l’ensemble des activités en lien avec la maîtrise de la sûreté au sein de l’IRE et pour lesquelles la nécessité de formaliser et de documenter l’information est identifiée.

 

En troisième lieu, les auditeurs ont noté que la procédure de gestion des déviations de l’IRE est en cours d’évolution. Les auditeurs estiment que cette procédure ne peut être pleinement efficace pour identifier les déviations relatives à la sûreté, que si les exigences de sûreté des installations sont bien définies. De plus, des dispositions sont nécessaires pour bien identifier l’ensemble des causes des déviations (utilisation d’un outil approprié), définir les mesures correctives nécessaires pour toutes les parties des installations concernées par les déviations et s’assurer de la réalisation effective de ces mesures correctives.

 

En dernier lieu, les auditeurs ont noté la volonté de l’IRE de s’engager dans un processus d’amélioration de la sûreté des installations. A cet égard, la révision décennale, qui est en cours de réalisation, devrait permettre d’étudier en profondeur la suffisance de maîtrise de certains risques et d’identifier les éventuelles améliorations complémentaires à mettre en œuvre.

 

6.   Rapport détaillé de l’audit par thème

 

6.1.      Thème 1 --  Criticité

 

6.1.1. Présentations des procédés

 

Les compléments fournis par l’IRE au cours de l’audit ont permis de préciser les dispositions d’exploitation liées aux procédés de production de l’I-131, du Xe-133 et du Sr-90. Une synthèse de ces dispositions sont présentées ci-dessous.

 

 6.1.1.1.    Procédé de production de l’I-131 et du Xe-133

 

L’aluminium des cibles contenant l’uranium est dissous dans une solution basique (soude) dans un dissolveur. Le traitement s’opère par lots d’au plus 6 cibles contenant chacune environ 4 grammes d’U-235. Après dissolution des cibles dans la soude, l’uranium, non soluble dans ce milieu, est récupéré sur deux filtres en fibre de verre placés en série. La solution filtrée est ensuite acidifiée (l’uranium encore présent est alors solubilisé) puis passe sur une colonne d’alumine, avant d’être dirigée dans une première cuve de 50 litres puis dans une cuve de récolte de 2700 litres. La cuve de 50 litres est rincée à l’eau à chaque vidange. A chaque vidange d’une cuve de récolte de 2700 litres, ayant

lieu approximativement tous les 10 mois, la cuve est homogénéisée par pompage-recirculation avant transfert. La concentration en uranium dans l’acide est mesurée. Le retour d’expérience montre que, en moyenne, des quantités de l’ordre de 100 grammes d’uranium sont présentes dans une cuve de 2700 litres avant vidange.

 

Le dissolveur est également nettoyé à l(acide à chaque vidange de cuve. Cette mesure a été prise suite à un nettoyage précédent qui a mis en évidence la présence de 150 grammes d’uranium dans un dissolveur utilisé pendant 5 ans. Il n’est pas encore établi si l’uranium ( qui est sous forme d’insolubles dans cet équipement) se dépose d’une manière progressive dans le temps ou s’il se dépose suivant une autre cinétique (culottage de l’équipement,…). Le retour d’expérience de l’exploitant ne montre pas d’accumulation de dépôts renfermant des quantités significatives d’uranium dans l’acidificateur situé après les filtres monte en série.

 

Le premier filtre, récoltant la majorité de l’uranium, est placé dans une boite « U » après chaque production. Le deuxième filtre, qui reçoit a priori peu de matière, n’est pas systématiquement remplacé après chaque production (contrôle de l’état du filtre).

 

Une boite « U » accueille environ 45 filtres et au maximum 175 grammes d’U-235 provenant de ces productions. La présence d’eau résiduelle dans la boite « U » semble exclu compte tenu de la chaleur résiduelle de l’uranium irradié (durée de décroissance courte).  La présence d’autres matériaux modérateurs (c'est-à-dire pour l’essentiel hydrogénés) dans les boîtes semble également exclue ( matières plastiques par exemple).

 

 

6.1.1.2.       Procédé d’extraction du Sr-90

 

Les résidus d’uranium contenu dans les boîtes « U » sont dissous après décroissance suffisamment longue (minimum 3 ans), afin d’en extraire le Sr-90. De l’acide oxalique est ensuite ajouté pour re-précipiter l’uranium qui est alors récupéré sous forme d’oxalate. Cet oxalate est replacé dans une boîte « U ».

 

La démonstration de la sous-criticité des entreposages de boîtes « U » (dans des structures de type réseau de puits ou chenaux) fait l’objet de notes de calcul de sûreté-criticité qui se basent sur une masse maximale d’U-235 (490 gr) par boîte « U » et une absence en fonctionnement normal de modérateur (eau, matières hydrogénées,…) dans et entre les boîtes.

 

6.1.2.      Visite des installations

 

Les auditeurs ont visité le laboratoire Xe-Mo1 comprenant les cellules C1-C2 contenant les dispositifs de production précités ainsi que le local abritant les dispositifs d’entreposage des boîtes « U ». Les formulaires de suivi des quantités d’uranium dans les cellules ont été examinés. Un entretien avec la personne chargée du suivi des matières a permis de préciser les méthodes de contrôle des masses d’Uranium dans les boîtes « U » et les cuves de 2700 litres. Il a été constaté au niveau de la cellule C12B que les boîtes « U » en acier inoxydable contenant les résidus d’uranium après dissolution sodique des cibles sont effectivement bleuies à cause du dégagement calorifique.

 

6.1.3.     Evaluation détaillée

 

6.1.3.1.   Analyse de sûreté

 

Les auditeurs estiment que l’analyse de sûreté présentée dans le rapport de sûreté devrait mieux mettre en évidence :

-        les paramètres importants pour le contrôle de la criticité (exemple : modération dans les entreposages, les paramètres du procédé tels que l’efficacité de la filtration,…) ;

-        les dispositions pratiques qui assurent le contrôle de ces paramètres.

 

Les auditeurs ont noté que certaines opérations du procédé ne sont ni décrites, ni analysées dans le rapport de sûreté. Il s’agit, par exemple, du transfert des matières ou des manipulations de boîtes « U » dans les entreposages. En outre, le rapport de sûreté ne comprend pas d’analyse des incidents, des déviations et de l’incidence de ceux-ci sur la sûreté criticité (par exemple : absence de filtres, transferts intempestifs, débordements, agressions potentielles des boîtes U, surchargement de boîtes « U »).

 

Les auditeurs estiment que le rapport de sûreté mérite d’être complété en conséquence. Il n’a toutefois pas été mis en évidence, lors de l’audit, de scénario pouvant conduire à remettre en cause la sous-criticité.

 

6.1.3.2.    Notes de calcul

 

Les auditeurs ont constaté que certains paramètres ne sont pas choisis à leur optimum et que certaines hypothèses manquent de justification (exemple : modération limitée des dépôts modélisés dans les cuves,…). Néanmoins, il apparaît que les facteurs de multiplication présentent des marges par rapport aux valeurs maximales usuellement retenues. En outre, il n’a pas été identifié de cas où les limites utilisées par l’IRE doivent être remises en cause. Notamment, la limitation à 500 grammes d’U-235 dans les cuves de 2700 litres est appropriée.

 

 

6.1.3.3.    Risque d’accumulation de matières insolubles dans les cuves de 2700 litres

 

Les auditeurs considèrent que les cuves de 2700 litres ne sont pas conçues pour gérer des effluents contenant des insolubles (capacité d’homogénéisation limitée, moyens d’inspection inexistants, temps de séjour des solutions importants).

 

Pour justifier l’absence de dépôt dans ces cuves, l’IRE se base sur le fait que le procédé ne génère pas d’insolubles uranifères (dissolution sodique totale de l’aluminium, filtration au travers de deux filtres en série, acidification correcte des effluents). Les auditeurs estiment que cette justification est recevable mais ils suggèrent qu’au titre de la surveillance, la présence d’insolubles dans les déchets liquides, soit recherchée lors de l’analyse des échantillons (avant transfert) afin de valider le fait que les solutions sont « claires » (pas de présence d’insolubles).

De plus, les auditeurs attirent l’attention de l’IRE sur le fait que les risques d’accumulation d’uranium dans les cuves devront être examinés en préalable à toute modification du procédé et/ou de démantèlement de ces cuves.

 

6.1.3.4.    Modération des produits entreposés

 

Comme cela a été indiqué précédemment, la présence de matériaux hydrogénés (eau, plastique,..) dans les boites « U » est très improbable, notamment pour le procédé de production de l’I-131 du fait que l’uranium traité présente une chaleur résiduelle très importante.

Il n’y a pas non plus de présence de matière hydrogénée dans le processus (plastique,…) susceptible d’être introduite dans les boîtes.

 

Dans le cadre des extractions de Sr-90, bien qu’il soit précisé dans le rapport de sûreté que « l’oxalate est séché », il n’a pas été clairement expliqué lors de l’audit quelle opération permet d’éviter la présence d’humidité. En particulier, il n’existe pas d’opération de séchage ou de calcination de l’oxalate d’uranium. Les auditeurs estiment que ce point doit être traité par l’IRE dans les plus brefs délais.

 

6.1.3.5.   Points particuliers

 

Le suivi de la masse d’uranium est un paramètre important pour la sûreté-criticité, notamment au niveau des entreposages

A ce titre, les auditeurs estiment que le paramètre suivi (nombre de cibles traitées dans une boîte « U » ou masse d’U-235 dans la boîte) mérite d’être identifié plus clairement, en particulier dans les documents d’exploitation.

 

Les auditeurs estiment que la prise en compte d’une perte de 5% d’uranium dans les cuves d’effluents liquides, qui est reportée dans la comptabilisation de l’uranium présent dans les boîtes « U », peut amener à une sous-estimation de la quantité présente d’uranium dans ces dernières.

Compte tenu du retour d’expérience présenté par l’IRE lors de l’audit, les auditeurs ont noté qu’il existe des marges entre les valeurs mesurées et les limites de sûreté. Néanmoins, les auditeurs estiment que ce point devrait être examiné par l’IRE.

 

 6.1.4.   Conclusion

 

Les compléments d’information fournis par l’IRE lors de l’audit conduisent les auditeurs à considérer que le seul point à traiter rapidement concerne la maîtrise de la modération de l’oxalate d’uranium (lié au procédé d’extraction du Sr-90)

 

Par ailleurs, les auditeurs ont noté l’intention de l’IRE de traiter les risques de criticité dans le cadre de la révision décennale. Les auditeurs estiment que l’IRE devrait en profiter pour effectuer une analyse critique des différentes notes de calcul existantes. De plus, les auditeurs considèrent que l’IRE devrait, dans le cadre de la révision décennale, réexaminer les risques de criticité pour toutes les opérations mettant en œuvre de l’uranium en analysant notamment les écarts d’exploitation et les incidents envisageables. Sur la base de cette analyse, l’IRE devrait identifier les paramètres importants pour la sûreté criticité qui doivent être suivis et s’assurer que ce suivi fait l’objet de documents d’exploitation appropriés. Le rapport de sûreté de l’IRE devrait être complété en conséquence.

 

6.2.      Thème 2 – Protection incendie

 

6.2.1. Remarques générales sur le rapport de sûreté

 

La « Protection incendie » est gérée au sein de l’IRE par la section « Sécurité industrielle » qui fait partie du département « sécurité ». Ce service a pour mission de mettre en œuvre les moyens visant à maîtriser les risques d’incendie dans les bâtiments exploités par l’IRE.

 

En premier lieu, les auditeurs constatent que le rapport de sûreté n’est pas suffisant pour permettre de se prononcer sur la maîtrise des risques d’incendie des bâtiments B6, B17 et B4 examinés lors de l’audit. Les auditeurs ont noté que les éléments présentés dans le rapport de sûreté ne concernent que les parties des installations dans lesquelles sont manipulées ou entreposées de la matière radioactive ; ainsi, les locaux contenant des équipements dont la défaillance pourrait avoir un impact sur la sûreté ne sont pas traités (locaux contenant les équipements d’extraction d’air, alimentation électrique …).

 

De plus, les auditeurs constatent que le rapport de sûreté ne justifie pas la suffisance des dispositions retenues pour maîtriser les risques d’incendie. Le rapport de sûreté décrit, de façon peu détaillées, certaines dispositions retenues (limitation des potentiels calorifiques, détection, extinction dans les locaux et intervention). En outre, certains aspects de la maîtrise des risques d’incendie ne sont pas, ou presque pas, abordés dans le rapport de sûreté (extinction dans les cellules, compartimentage, tenue des structures …).

 

Les paramètres importants pour la maîtrise des risques d’incendie ne sont pas présentés dans le rapport de sûreté. Enfin, l’IRE n’analyse pas de scénarios d’incendie dans le rapport de sûreté.

 

Compte tenu des insuffisances du rapport de sûreté, les informations transmises par le personnel de l’IRE lors de l’audit ont permis d’éclairer les auditeurs sur les dispositions mises en œuvre dans l’installation ainsi que sur les réflexions prévues dans le cadre de la révision décennale.

 

6.2.2. Prévention des risques d’incendie

 

Pour ce qui concerne la prévention des risques d’incendie, l’IRE a précisé les dispositions retenues pour limiter le potentiel calorifique dans les cellules de production et dans les laboratoires associés. Les auditeurs ont pu constater, lors de la visite, que le potentiel calorifique dans les cellules de production du bâtiment B6 et dans les laboratoires associés est effectivement limité. En revanche, la visite des autres parties du bâtiment B6 5laboratoire de R&D, couloir « chaud », locaux techniques …) et d’autres bâtiments (bâtiment contenant les onduleurs et les groupes électrogènes,  locaux contenant les ventilateurs d’extraction …) a montré que le potentiel calorifique  n’est pas géré avec la même rigueur. A cet égard, compte tenu du potentiel calorifique élevé du laboratoire de R&D et de la faible sectorisation de ce local vis-à-vis de l’environnement, les auditeurs suggèrent à l’IRE d’examiner les dispositions permettant de limiter les risques d’incendie dans ce laboratoire.  

 

Les auditeurs ont noté qu’il n’existe pas de procédure formalisée de gestion des potentiels calorifiques des locaux des différents bâtiments et qu’il n’y a pas de vérification périodique formalisée de ces potentiels calorifiques. Les auditeurs estiment souhaitable qu’une telle procédure de gestion des potentiels calorifiques soit mise en place ; les potentiels calorifiques maximaux pour les différents locaux (définis en fonction de la nature des matières combustibles) devront être déterminés en cohérence avec les dispositions de protection des risques d’incendie.

 

Pour ce qui concerne les sources d’allumage, l’IRE a présenté les dispositions retenues pour limiter les départs de feu (protection des points chauds dans les cellules de production, nature des câbles utilisés, dispositions pour prévenir le mélange de produits chimiques incompatibles entre eux…).

Pour ce qui concerne les armoires d’alimentation électrique, l’IRE a fait état de contrôles périodiques des points chauds de ces armoires par thermographie ; les problèmes détectés font l’objet de mesures correctives. L’IRE a présenté aux auditeurs les dernières mesures de thermographie réalisées. L’IRE a indiqué que ces contrôles ne concernent pas les pupitres présents dans les laboratoires du bâtiment B6 (laboratoire Xe Mo 1 en particulier).

 

Les auditeurs estiment que le rapport de sûreté mériterait d’être complété par les dispositions retenues pour limiter les risques de départ de feu. Ils suggèrent à l’IRE d’étudier l’intérêt d’étendre les contrôles par thermographie aux pupitres des laboratoires du bâtiment B6, dans la mesure où ces pupitres constituent une des sources principales d’incendie dans ces laboratoires.

 

Pour ce qui concerne les risques d’incendie liés aux interventions dans les bâtiments, l’IRE a indiqué que ces opérations sont effectuées sur la base du permis de feu. Les auditeurs ont pu constater que le formulaire de permis de feu utilisé ne permet pas de bien formaliser les dispositions à prendre lors de ces interventions. A cet égard, l’IRE a précisé que ce permis de feu, et plus généralement le permis de travail dans lequel il sera intégré, est en cours de modification. Compte tenu de l’importance de ce type de document, les auditeurs estiment que cette mise à jour mériterait d’être achevée rapidement. Sur ce point, les auditeurs ont rappelé à l’IRE l’importance de formaliser les opérations de désinhibition des dispositifs de protection incendie (détecteurs d’incendie notamment) à la fin des travaux lorsque ces systèmes ont été mis hors service lors de ces travaux.

 

6.2.3.      Mode commun de défaillance

 

Le rapport de sûreté ne traite pas des risques d’incendie dans les locaux contenant des équipements dont la défaillance pourrait avoir un impact sur la sûreté (locaux contenant les équipements d’extraction d’air, alimentation électrique…).

 

Les auditeurs estiment que l’IRE devrait, dans un premier temps, identifier les systèmes dont la défaillance est susceptible d’avoir un impact sur la sûreté (systèmes de ventilation et équipements d’alimentation électrique par exemple). Dans un second temps, l’IRE devrait étudier les risques de défaillance de ces systèmes. A cet égard, les auditeurs ont noté, lors de la visite des installations, que des risques de défaillance de mode commun des unités de ventilation (ventilateurs « normal » et « secours » situés cote à cote) et des équipements d’alimentation électrique sont effectivement  à étudier.

 

Les auditeurs suggèrent que ce sujet soit examiné dans le cadre de la révision décennale.

 

6.2.4.       Détection

 

Pour ce qui concerne la détection incendie, l’IRE a présenté les dispositions retenues dans les nouvelles cellules (cellules ProCell) pour détecter rapidement et de façon fiable une élévation de température (sondes PT100). L’IRE a précisé qu’il envisageait d’équiper les autres cellules du bâtiment B6 avec ces sondes ( au fur et à mesure des travaux de mise à niveau de ces cellules).

 

Pour ce qui concerne les contrôles périodiques, les auditeurs ont noté que le contrôle annuel des détecteurs ne fait pas l’objet d’une procédure formalisée sous assurance qualité. L’IRE reçoit de la part de la société effectuant les contrôles un document, qui n’est pas sous assurance qualité, présentant les détecteurs testés et les éventuels travaux effectués.

 

Pour les auditeurs, ce point illustre les insuffisances documentaires de l’IRE (voir remarque générale du chapitre 5 du présent rapport) qui mériteraient d’être corrigées.

 

6.2.5.   Systèmes d’extinction

 

Pour ce qui concerne les systèmes d’extinction, le rapport de sûreté ne présente pas de description précise et aucun élément de justification. Lors de l’audit, l’IRE a présenté des éléments plus précis sur ces systèmes d’extinction (quelques éléments de dimensionnement, les modes de déclenchement (automatique ou manuel), les critères de déclenchement, les dispositifs de sécurité pour le personnel…).

 

L’IRE a indiqué lors de l’audit son intention de réexaminer, dans le cadre de la révision décennale, l’ensemble des systèmes mis en œuvre dans le bâtiment B6. L’IRE a indiqué qu’il est prévu d’examiner notamment :

 

-        le bon dimensionnement des systèmes d’extinction aux risques d’incendie actuels dans les locaux et cellules concernés ;

-        l’intérêt de conserver un système d’extinction au CO2 dans les couloirs périphériques eu égard aux risques d’anoxie du personnel ;

-        la suffisance des sécurités mises en œuvre en particulier pour éviter les risques d’anoxie du personnel (système d’extinction au CO2), les risques liés à la surpression générée lors du déclenchement du système d’extinction au CO2 (par exemple : dégradation des parois des cellules et des filtres sur le réseau d’apport d’air des cellules notamment) et les risques de dissémination de matières radioactives liés à la mise en surpression des cellules (système d’extinction à l’azote).

 

Compte tenu de l’importance de ces systèmes pour la protection incendie du bâtiment B6, les auditeurs confirment l’importance de réexaminer, de façon  complète, les systèmes d’extinction installés et notamment les points évoqués ci-dessus.

 

6.2.6.     Sectorisation

 

Le rapport de sûreté ne présente pas d’information sur la stabilité au feu des bätiments, le compartimentage et la sectorisation incendie. Lors de l’audit, l’IRE a présenté le compartimentage existant du bâtiment B6  (au sous-sol et au rez-de-chaussée)  ainsi que les améliorations en cours au sous-sol en matière de sectorisation incendie (rebouchage de traversées, mise en place de clapets coupe-feu sur les gaines de ventilation …). Les critères retenus ainsi que la démarche globale retenue pour ces améliorations n’ont pas été présentées précisément.

 

Des zones de volume important restent ouvertes à la propagation du feu au rez-de-chaussée.

L’IRE a indiqué que des améliorations de la sectorisation du rez-de-chaussée sont plus difficiles à réaliser compte tenu de la conception de l’installation.

 

L’IRE a précisé ne pas avoir prévu d’effectuer d’étude de la stabilité au feu du bâtiment B6 dans le cadre de la révision décennale. Lors de l’audit, l’IRE a indiqué ne pas connaître la stabilité au feu du bâtiment.

 

Ces sujets n’ont pas été discutés pour le bâtiment 17 lors de l’audit, par manque de temps disponible.

 

Compte tenu des éléments transmis, les auditeurs ne sont pas en mesure de se prononcer sur la suffisance des dispositions actuelles en matière de stabilité au feu, de compartimentage et de sectorisation incendie du bâtiment 6. Les auditeurs estiment souhaitable que ces sujets soient traités dans le cadre de la révision décennale ; les exigences de sûreté retenues pour ces différents items devront être définies par l’IRE.

 

6.2.7.    Contrôles, essais périodiques et maintenance

 

Le rapport de sûreté ne présente pas l’ensemble des contrôles, essais périodiques et maintenance des équipements participant à la maîtrise des risques d’incendie (détection d’incendie, systèmes d’extinction…). Quelques éléments ont été transmis au cours de l’audit sur la nature et la périodicité des contrôles réalisés ainsi que sur la maintenance préventive des détecteurs d’incendie. Les auditeurs rappellent l’importance de ces contrôles et de la maintenance, qui sont des éléments nécessaires pour s’assurer du bon fonctionnement des équipements.

 

Le rapport de sûreté mériterait d’être complété par la liste de tous les contrôles périodiques effectués (nature des contrôles et périodicité notamment) et de la maintenance des équipements participant à la maîtrise des risques d’incendie.

 

6.2.8.     Pilotage des unités de ventilation en cas d’incendie

 

Le rapport de sûreté ne présente pas les dispositions retenues en matière de conduite des unités de ventilation en cas d’incendie. Lors de l’audit, l’IRE a présenté les dispositions retenues pour la ventilation des locaux et des cellules qui sont liées au fonctionnement des systèmes d’extinction (arrêt de la ventilation des locaux en cas de déclenchement de l’extinction au CO2 par exemple).

 

Ces dispositions mériteraient d’être précisées dans le rapport de sûreté.

 

6.2.9.      Conduite à tenir en cas d’incendie

 

Les auditeurs ont noté que la conduite à tenir en cas d’incendie n’est pas formalisée. Lors de l’audit, l’IRE a confirmé que des actions visant à mettre en état sûr l’installation sont nécessaires notamment en cas d’incendie lors d’une opération de production.

 

Lors de l’audit, l’IRE a indiqué que des fiches réflexes étaient en cours de rédaction, précisant la conduite à tenir pour différentes situations incidentelles ou accidentelles (incendie notamment). Il semble que la finalisation de ces fiches ne soit pas prévue rapidement étant donné l’importance des tâches à réaliser par le personnel, notamment dans le cadre de la révision décennale.

 

Etant donné l’importance de disposer de documents opérationnels de conduite à tenir, les auditeurs estiment que des moyens suffisants doivent être mis en œuvre pour achever, dans un délai raisonnable, la rédaction de ces fiches. En particulier, les auditeurs estiment que la conduite à tenir par le personnel de l’installation en cas d’incendie, notamment pour mettre en état sûr l’installation, mériterait d’être formalisée.

 

6.2.10.     Intervention

 

Au cours de l’audit, l’IRE a donné quelques informations sur les dispositions retenues pour l’intervention des secours en cas d’incendie dans le bâtiment B6, dispositions qui dépendent du lieu de déclenchement de l’incendie (en zone contrôlée ou hors zone). Une présentation plus précise des dispositions retenues en matière d’intervention mériterait d’être effectuée dans le rapport de sûreté.

 

6.2.11.        Conséquences radiologiques d’un incendie

 

Dans le rapport de sûreté, l’IRE n’examine pas de scénarios d’incendie dans la mesure où il considère que les dispositions retenues sont suffisantes pour exclure qu’un incendie conduise à des conséquences. Cette affirmation mériterait d’être justifiée pour les cellules de production du bâtiment B6 et le bâtiment B17.

 

Compte tenu des dispositions limitées de maîtrise des risques d’incendie du laboratoire de R&D du bâtiment B6, les auditeurs estiment que l’étude d’un scénario d’incendie apparaît nécessaire. A cet égard, l’inventaire radiologique maximal de ce laboratoire mériterait d’être clairement défini ainsi que les dispositions de suivi de cet inventaire.

 

Par ailleurs, les auditeurs rappellent que l’étude de scénarios d’incendie a notamment pour objectif de vérifier la suffisance des dispositions mises en place (démarche de vérification). Le rapport de sûreté mériterait d’être complété en conséquence.

 

6.2.12.        Conclusion

 

Les auditeurs ont noté la volonté de l’IRE d’entreprendre une réflexion approfondie sur les dispositions de maîtrise des risques d’incendie, notamment dans le cadre de la révision décennale. A cet égard, les auditeurs proposent quelques thèmes complémentaires, non initialement retenus par l’IRE, qui mériteraient d’être traités dans le cadre de cette révision décennale. Etant donné l’importance de ce thème pour la sûreté, les auditeurs considèrent que tous les aspects de la maîtrise des risques d’incendie méritent d’être traités dans la révision décennale.

 

De plus, les auditeurs estiment que les actions engagées par l’IRE (permis de feu, fiches réflexes…) nécessitent des moyens suffisants pour pouvoir être achevées dans des délais raisonnables. Des actions complémentaires sont nécessaires notamment pour assurer une meilleure gestion des potentiels calorifiques dans les bâtiments.

 

Enfin, le rapport de sûreté mériterait d’être complété de façon à présenter une démonstration complète de la maîtrise des risques d’incendie dans les bâtiments de l’IRE.

 

6.3. Thème 3 – Ventilation-Filtration-Confinement

 

6.3.1.  Remarques générales sur le rapport de sûreté

 

Les auditeurs constatent que le rapport de sûreté n’est pas totalement suffisant pour permettre de se prononcer sur la maîtrise des risques de dissémination de matières radioactives dans les bâtiments B6 et B17.En effet, si le rapport de sûreté comprend une description des dispositions retenues pour assurer le confinement des matières radioactives (unités de ventilation en particulier), ce rapport ne présente notamment pas :

 

-         de justification de la suffisance de ces dispositions à l’égard des éventuelles situations dégradées ou incidentelles envisageables (arrêt partiel ou total des unités de ventilation par exemple) ;

-          les exigences de sûreté en matière de confinement statique et dynamique des matières   radioactives  (étanchéité des enceintes de confinement, cascades de dépression, épuration des éléments filtrant …) ;

 

-         d’évaluation des conséquences radiologiques de scénarios incidentels ou accidentels (pour le personnel de l’installation ou l’environnement).

 

Compte tenu des insuffisances du rapport de sécurité, les informations transmises par le personnel de l’IRE lors de l’audit ont permis d’éclairer les auditeurs sur les dispositions mises en œuvre dans l’installation ainsi que sur les réflexions prévues pour l’amélioration du confinement des parties « anciennes » des installations. Comme cela a déjà été signalé précédemment, une insuffisance de traçabilité des informations a été constatée sur ce thème.

 

Les auditeurs tiennent à souligner que, compte tenu du temps disponible, le confinement des liquides n’a pas été examiné lors de l’audit.

          6.3.2.      Barrières de confinement statique

 

Le rapport de sûreté ne précise pas les exigences retenues pour l’étanchéité des cellules ou des boîtes à gants de l’installation. Lors de l’audit, l’IRE a indiqué que l’étanchéité des enceintes de confinement anciennes (Xe-Mo1 par exemple) et des boîtes à gants n’est pas précisément connue.

 

En revanche, les nouvelles cellules (cellules ProCell) ont été conçues pour respecter une étanchéité de 10-2 V/h. Cette exigence est liée au respect d’une norme ; elle sera vérifiée périodiquement (test de remontée en pression). L’IRE n’a pas vérifié la suffisance de cette exigence à l’égard des conséquences radiologiques pour le personnel liées à un arrêt de la ventilation de ces cellules.

 

L’IRE a fait part de son intention d’améliorer le confinement des cellules anciennes de l’installation (cellules Xe-Mo1), dans le cadre des travaux de mise à niveau de celles-ci (au niveau des joints gonflables des portes séparant les cellules par exemple) ; certains travaux ne peuvent être effectués que lors d’un arrêt prolongé des cellules (joints des portes). Il sera recherché une étanchéité se rapprochant de celle retenue pour les cellules ProCell.

 

Lors de l’audit, l’IRE a également présenté les opérations permettant de limiter les fuites au niveau de la première barrière de confinement statique des cellules (booting des télémanipulateurs, joints des portes, autres traversées …). Lors de la visite du bâtiment B6, les auditeurs ont constaté un bon état général des cellules et des boîtes à gants.

 

En conclusion, les auditeurs ont noté la volonté de l’IRE d’améliorer le confinement statique des enceintes de confinement du bâtiment B6 et d’assurer des actions de maintenance permettant de limiter les risques de dissémination de matières radioactives. Sur la base des informations fournies lors de l’audit, il n’est pas possible de formuler un avis plus précis sur ce point.

 

Les auditeurs soulignent toutefois que la suffisance des améliorations prévues mériterait d’être confortée par une analyse détaillée des risques de dissémination de matières radioactives dans les enceintes de confinement du bâtiment B6 (analyse des situations dégradées et incidentelles notamment). Cette analyse et les exigences de sûreté associées mériteraient d’être intégrées dans le rapport de sûreté.

 

6.3.3.        Barrières de confinement dynamique

 

Le rapport de sûreté présente une description des différents systèmes de ventilation du bâtiment B6. Toutefois, les exigences retenues (cascades de dépression, débits, taux de renouvellement d’air…) ne sont pas précisées dans le rapport de sûreté.

 

Lors de l’audit, l’IRE a précisé la cascade de dépression existante pour les laboratoires de production. Un suivi en continu de ces valeurs de dépression est effectué sur le système PANORAMA ; des alarmes sont déclenchées en cas de baisse de certaines cascades de dépression (couloir « chaud » notamment).

 

Les auditeurs ont noté que les exigences relatives aux cascades de dépression ne semblent pas formalisées dans un document d’exploitation. De même, il ne semble pas que les quelques alarmes existantes reportées sur le système PANORAMA aient été établies sur la base d’une analyse formalisée dans un document.

 

Par ailleurs, lors de la visite, les auditeurs ont noté sur l’écran du système PANORAMA des inversions de cascade de dépression entre locaux (entre le laboratoire ProCell et un couloir périphérique) qui ne déclenchaient pas d’alarme ; la valeur nominale de -20 Pa dans les couloirs périphériques n’était pas toujours respectée. L’IRE a indiqué, lors de la visite, que ces inversions n’avaient pas de conséquence sur la sûreté ; elles étaient généralement imputables à l’absence de fermeture de portes ou des volets roulants.

 

A plusieurs occasions, les auditeurs ont constaté l’ouverture de portes entre zones, sans raison évidente. Lors de l’accostage du château AGNES à la cellule C1 pour le transfert des cibles d’uranium irradiées, les auditeurs ont constaté, qu’excepté la porte du sas camion, la totalité des portes et volets roulants successifs séparant le laboratoire Xe Mo 1 de l’extérieur étaient ouverts ; une éventuelle contamination du laboratoire lors de l’accostage du château pourrait être rejetée sans filtration dans l’environnement.

 

A ce sujet, l’IRE a indiqué qu’une réflexion était toujours en cours pour améliorer le respect des cascades de dépression (mise en place d’un système d’inter-verrouillage des portes par exemple).

 

Les auditeurs considèrent que des dispositions doivent être prises rapidement pour améliorer le respect des cascades de dépression dans les différentes parties de l’installation. En particulier, des dispositions doivent être prises pour éviter l’ouverture simultanée de portes lors de la réalisation d’opérations présentant des risques de dissémination de matières radioactives (accostage de château AGNES par exemple).

 

Les auditeurs suggèrent également à l’IRE d’examiner la suffisance des valeurs de dépression dans les différentes parties du bâtiment B6 et des cascades de dépression associées pour éviter, lors d’une situation incidentelle, une dissémination de matières radioactives dans l’installation. A cet égard, les auditeurs invitent l’IRE à examiner les agressions d’origine externe susceptibles d’avoir un impact sur ces dépressions (vent fort, canicule, grand froid…). Cette réflexion devrait permettre de vérifier la suffisance des alarmes actuelles reportées sur le système PANORAMA.

 

Le rapport de sûreté ne présente pas les asservissements existants des différentes unités de ventilation du bâtiment B6. Ceux-ci ont été présentés lors de l’audit ; ils n’appellent pas de commentaire particulier. Le rapport de sûreté mériterait d’être complété sur ce point.

 

Lors de l’audit, l’IRE a indiqué son intention de mettre en place un asservissement des différents sas iode du bâtiment B6. En effet, le système de ventilation de ces sas ne semble pas suffisant pour assurer une vitesse d’air minimale au niveau de l’ouverture de ces sas (0,5m/s) si plusieurs sas sont ouverts simultanément. Les auditeurs estiment que cette disposition constitue effectivement une amélioration souhaitable de l’installation. La disposition retenue mériterait d’être présentée dans le rapport de sûreté.

 

Lors de la visite des installations, les auditeurs ont constaté que l’implantation des ventilateurs d’extraction (situés à proximité les uns des autres) et de leur alimentation électrique peuvent laisser craindre des risques de défaillance de mode commun des systèmes de ventilation. Les auditeurs suggèrent à l’IRE d’examiner ces risques dans le cadre de la révision décennale.

 

Lors de l’audit, l’IRE a présenté les contrôles périodiques et la maintenance des systèmes de ventilation. Les auditeurs ont constaté que ces opérations, qui sont réalisées par des personnes expérimentées, ne semblent pas faire l’objet de procédures formalisées. Ces opérations mériteraient d’être formalisées notamment pour limiter les erreurs lors de leur réalisation (oubli de repositionnement des ventilateurs en mode automatique après un passage en mode manuel par exemple).

 

             6.3.4.    Filtration des effluents gazeux

 

Le rapport de sûreté  ne présente pas les exigences retenues en matière de filtration des effluents gazeux et les contrôles périodiques effectués.

 

Lors de l’audit, l’IRE n’a pas justifié le nombre d’étage de filtration des effluents gazeux des différents systèmes de ventilation du bâtiment B6 (certains réseaux ayant 3 étages de filtres absolus et 3 étages de charbon actifs). Le retour d’expérience récent ne semble pas remettre en cause les dispositions de conception retenues.

 

L’IRE n’a également pas apporté d’élément justifiant l’absence de dispositif maintenant un taux d’hygrométrie limité en amont des pièges à iode. Les auditeurs rappellent que ce paramètre a une influence notable sur l’efficacité du piégeage de l’iode.

 

Pour ce qui concerne les contrôles d’efficacité des pièges à iode, l’IRE  a indiqué que l’exigence retenue est une efficacité de 1000 lors de leur mise en place et de 200 lors des contrôles périodiques. Ce contrôle d’efficacité n’est pas réalisé sur la base d’une méthode de test normalisée. Ce contrôle est réalisé selon une méthode propre à l’installation qui ne fait pas l’objet d’une procédure formalisée (rapport de mesures d’activité en iode de prélèvements en aval et en amont des pièges à iode).

 

Pour ce qui concerne les problèmes de colmatage du filtre mixte de la cellule C1, l’IRE a précisé que le nouveau type de filtre mis en place (de marque Camfil) et le réglage du débit d’air a permis de réduire ce colmatage. L’IRE a également précisé qu’il évaluera l’influence de la procédure de nettoyage de la cellule à l’acide nitrique. Les auditeurs estiment qu’un suivi de l’efficacité des mesures prises par l’IRE est encore nécessaire pour vérifier que les problèmes rencontrés de colmatage sont définitivement résolus.

 

Enfin, lors des visites des installations, les auditeurs ont constaté une insuffisance de repérages des filtres et pièges à iode dans l’installation.

 

En conclusion, les auditeurs ne sont pas en mesure de se prononcer sur la suffisance des dispositions retenues en matière de filtration des effluents gazeux, compte tenu des informations disponibles. Ils s’interrogent, en particulier, sur la pertinence de la méthode de contrôle d’efficacité des pièges à iode, méthode appliquée également sur le bâtiment B17.

 

Aussi, les auditeurs invitent l’IRE à :

 

-        formaliser les exigences retenues en matière de filtration des effluents gazeux (pièges à iode et filtres absolus) ;

 

- s’assurer qu’un traitement de l’hygrométrie de l’air en amont des pièges à iode n’est pas nécessaire ;

 

-        formaliser les procédures de contrôle d’efficacité des filtres et des pièges à iode et à s’assurer que les procédures mises en œuvre sont adaptées pour atteindre l’objectif recherché (contrôle d’efficacité des pièges à iode notamment).

 

Par ailleurs, lors de la visite du bâtiment B6, les auditeurs ont constaté un bloc de glace important autour d’une tuyauterie d’azote liquide permettant le refroidissement des pièges cryogéniques du Xe-133. Le bon fonctionnement des pièges froids est important pour éviter le rejet par la cheminée du Xe-133. L’IRE n’a pas apporté d’explication sur les raisons de ce bloc de glace qui semble être présent depuis longtemps. L’IRE a expliqué que des dispositifs de secours permettent de palier la perte de l’alimentation normale de ces pièges ; le basculement manuel sur les dispositifs de secours ne semble pas formalisé.

 

Les auditeurs invitent l’IRE à s’assurer que la présence récurrente du bloc de glace n’est pas susceptible de remettre en cause le bon fonctionnement des pièges froids notamment lors d’une opération de production. En outre, les auditeurs suggèrent de formaliser la procédure de basculement sur les dispositifs de secours d’alimentation en azote liquide des pièges froids, en cas de défaillance du dispositif normal d’alimentation.

 

6.4.       Sujets transverses

 

6.4.1. PANORAMA

 

Le système PANORAMA est un système informatique de supervision et de contrôle en temps réel de paramètres notamment relatifs au confinement dynamique ou à la détection incendie.

Toutes les parties des installations n’ont pas encore pu être instrumentées. Un module « Protection physique de l’installation » est également en cours de finalisation. Les auditeurs ont constaté que le système PANORAMA est un outil performant et facile d’utilisation.

 

Dans la partie 6.3.3. du présent rapport, les auditeurs ont formulé des remarques en ce qui concerne le suivi par le système PANORAMA des paramètres relatifs au confinement dynamique.

 

Les auditeurs encouragent vivement l’IRE à finaliser ce système de supervision.

 

6.4.2. Traitement des écarts

 

Au cours de l’audit, l’IRE a présenté la nouvelle procédure de traitement des déviations (applicable fin décembre 2007). Elle envisage que le service Assurance Qualité soit responsable du suivi des déviations.

 

La situation actuelle prévoit que l’enregistrement de ces déviations incombe à l’agent qui rencontre une situation anormale et qui se doit de rédiger une fiche de déviation transmise à l’ensemble des services qu’il juge concernés ainsi qu’au service Assurance Qualité.

Toute situation anormale, rapportée dans une fiche, doit faire l’objet d’analyses documentées dans des rapports de déviation rédigés par les services impliqués.

L’initiative de clôture d’une fiche échoit à l’agent émetteur de la fiche, qui doit être tenu informé de l’avancement des actions et des analyses demandées par le biais des rapports de déviation.

 

Les auditeurs ont souligné, lors de l’audit, que cette procédure ne pourra être pleinement efficace pour identifier les déviations relatives à la sûreté, que si les exigences de sûreté des installations sont bien définies. Un travail notable de formalisation reste à effectuer à ce sujet.  De plus, il est apparu, lors de l’audit, que l’IRE n’utilise pas d’outil (arbre des causes par exemple) permettant de rechercher toutes les causes d’une déviation. Les auditeurs invitent l’IRE à utiliser ce type de démarche usuellement mise en œuvre dans d’autres installations nucléaires ; elles nécessitent néanmoins une formation des personnels amenés à la mettre en œuvre. En outre, les auditeurs invitent l’IRE à bien formaliser la chronologie des événements ayant conduit à un écart dans la mesure où cela est nécessaire pour l’analyse de cet écart.

 

Par ailleurs, les auditeurs ont rappelé que, lors de définition des mesures correctives liées à une déviation, il est nécessaire de s’interroger si ces dispositions ne sont pas à retenir dans une autre partie de l’installation.

 

Enfin, les auditeurs ont attiré l’attention de la direction de l’IRE sur la nécessité d’effectuer un suivi régulier de la réalisation du plan d’actions correctives de chaque déviation et, le cas échéant, sur l’arbitrage des actions à engager.

 

6.4.3.     Exploitation de l’installation

 

Les auditeurs ont constaté que l’exploitation des installations est opérée avec un professionnalisme certain de chacun des intervenants (opérations de production et remise en état des cellules entre deux productions). Cependant, comme cela a déjà été indiqué dans le présent rapport, l’exploitation repose beaucoup sur une « tradition orale » (en dehors des opérations de production).

 

Dans le présent rapport, les auditeurs ont identifié certaines opérations qui mériteraient d’être formalisées sous assurance qualité. Les auditeurs encouragent l’IRE à identifier toutes les opérations ayant un lien avec la sûreté nécessitant d’être formalisées et à engager un plan d’action de rédaction de ces documents.

 

 6.4.4.  Radioprotection

 

 6.4.4.1. Gestion des zones contrôlées

 

Le bâtiment B6 comporte de nombreuses zones contrôlées dont la dissémination complique la gestion des accès et l’organisation des contrôles radiologiques du personnel.

 

Les contrôles en sortie de ces différentes zones devraient être réévalués sur la base des constats suivants :

 

-        Rez-de-chaussée du B6 (labos IRE/Nordion) : un contrôle de contamination mains-pieds est requis (deux appareils sont disponibles) mais il n’y a pas d’obligation formelle de contrôle  «  corps entier » au portique (installé dans le couloir adjacent suite à son encombrement trop important). Ce contrôle dont la fréquence n’est pas connue semble laissé au bon vouloir des agents ;

-        L’accès aux caves du bâtiment B6 (zone contrôlée) est possible directement depuis l’extérieur (porte asservie à un lecteur de badge et munie d’une signalisation d’avertissement pour les rayonnements ionisants conforme à la législation) mais aussi depuis les caves du bâtiment B4 (accès libre et pas d’indication de limite de zone contrôlée). Pour ces deux accès, il n’y a pas d’exigence de contrôle de contamination en sortie de zone ni de contaminamètre (risque de dispersion de contamination jusque dans la galerie du rez-de-chaussés et vers l’extérieur).

-        Laboratoire R&D (local 6.2.20) : un contrôle mains/pieds existe.

-        Local 6.2.06 des groupes de ventilation de pulsion et d’extraction : pas de contrôle de contamination (à justifier en fonction du risque) ;

-        Etage technique (ZC) de la cheminée du B6D (filtres et groupes d’extraction) : idem

 

Pour le local technique de la cheminée du bâtiment B4 (zone contrôlée), même question que pour le local de la cheminée du B6 (pas de contrôle de contamination). Pour rappel, la présence de Rb-88, sous forme d’aérosols, a été identifiée dans ce local.

 

 6.4.4.2.  Gestion des points chauds

 

La signalisation des points chauds devrait être rendue plus visible et la valeur des débits de dose aux points chauds devrait être indiquée systématiquement (avec instauration d’un suivi et d’une réactualisation des mesures périodiquement et/ou en fonction de modifications éventuelles de configuration).

 

Cette recommandation des auditeurs est illustrée par les constats suivants :

 

-   Présence d’un point chaud récurrent en cave B6C supérieur à 1 mSv/h sur la conduite de transfert des effluents liquides des cuves 50 litres des cellules vers les cuves de 2700 litres (sur un lieu de passage, dans le prolongement de l’escalier d’accès). Le débit de dose n’est pas indiqué à proximité du risque et est de surcroît susceptible de varier après chaque vidange de cuve 50 litres malgré les rinçages consécutifs de la conduite (cf. retour d’expérience de la vidange/rinçage de mars 2007). Des blindages spécifiques ont été installés pour protéger les agents des entreprises extérieures lors des travaux d’extension de la ventilation (gaines) ;

-   Présence d’un point chaud de 300 µSv/h (débit de dose non mentionné au droit du risque, mesuré par l’agent du Contrôle des Radiations à la demande des auditeurs) près d’un filtre en décroissance dans le local technique de la cheminée du bâtiment B6 (en toiture).

 

6.4.4.3.   Application des règles, procédures et bonnes pratiques RP opérationnelles

 

Au cours de la visite des installations, les auditeurs ont constaté les deux points suivants :

 

-  Lors des opérations d’accostage sur la cellule C1 (laboratoire Xe Mo-1) des conteneurs AGNES contenant les cibles irradiées, les auditeurs ont constaté l’absence de port de gants par l’agent en charge du déboulonnage ; un contrôle de contamination (frottis) a été réalisé a posteriori par l’agent du Contrôle des Radiations. L’exploitant devrait veiller au respect du port des moyens de protection individuels par tous les agents et s’assurer que les contrôles radiologiques sont réalisés dans un ordre approprié (avant toute intervention et non après) ;

-  La fréquence des contrôles de radioprotection dans le laboratoire R&D est en principe hebdomadaire. Le logbook du Contrôle des Radiations indique un délai de 6 semaines entre les 2 derniers contrôles (26/09 puis 07/11).

Ce délai résulte selon le Service de Contrôle Physique d’un manque de ressources au sein du Contrôle Radiations. Lors du dernier contrôle, une présence de contamination a été détectée, ce qui conforte   l’importance d’un suivi à une fréquence conforme à celle instaurée dans les procédures (à respecter).

 

7.  Conclusions générales

 

D’une façon générale, l’audit confirme les observations déjà réalisées au cours des inspections thématiques diligentées par AVN et celles de l’AFCN, qui ont conduit à l’instauration de deux plans d’actions de régularisation de l’IRE. L’audit a mis en exergue d’autres domaines particuliers où des améliorations et des études complémentaires sont attendues.

 

En outre, l’audit confirme que des améliorations de la sûreté et de la documentation applicable sont nécessaires. Les auditeurs notent d’ailleurs la volonté de l’IRE et de son personnel de suivre ces voies d’amélioration.

 

Les constatations effectuées au cours de l’audit, combinées aux constatations d’AVN lors des inspections thématiques, doivent être analysées en profondeur par l’IRE.

 

Les auditeurs insistent sur l’importance de la révision décennale (dont le rapport de synthèse est prévu pour mars 2008) pour l’amélioration de la sûreté au sein de l’entreprise. Des domaines variés, dont certains thèmes relevés au cours de cet audit, méritent d’être étudiés en profondeur au cours de cette révision décennale.

 

8. Annexe – Implantation des installations situées sur le site de l’IRE

  

 

 

_______________________

1 Depuis 1991, le bâtiment B6 abrite l’exploitation de deux entreprises, l’IRE et MDS NORDION S.A. Le Service de la Sécurité Technique des Installations Nucléaires (SSTIN), autorité compétente de l’époque a pris acte de la notification de transfert des autorisations en date 1991.

De ce fait et avec l’appui d’un contrat sécurité où il est stipulé que l’IRE fournit des prestations de sécurité nucléaire, de règlementation, de surveillance et de gardiennage à MDS NORDION S.A., les experts de contrôle physique de l’IRE assurent les missions de contrôle physique de routine pour MDS NORDION S.A. dans le bâtiment B6. Il a été demandé à ces deux entreprises d’exposer de manière plus précise la répartition des missions de contrôle physique pour le bâtiment B6 où ces deux entreprises cohabitent.

 

 

5. Synthèse du rapport d'audit de l'IRE diffusé sur le site de l’Agence fédérale de Contrôle Nucléaire

 

En novembre 2007, l'AFCN et AVN ont organisé un audit au sein des installations de l'IRE (Institut national des Radioéléments) à Fleurus en collaboration avec leurs collègues français de l'Autorité de Sûreté nucléaire (ASN) et de l'Institut de Radioprotection et de Sûreté nucléaire (IRSN).

 

Que fait l'IRE ?

 

L'IRE, créé en 1971 et situé à Fleurus, isole, purifie et conditionne les radioéléments les plus importants utilisés en médecine nucléaire. Ces radioéléments proviennent de la fission de cibles d'uranium hautement enrichi en U-235.

 

 

Objectifs de l'audit

 

L'audit doit permettre d'examiner en profondeur si la maîtrise de certains risques est suffisante et de définir les améliorations qui peuvent éventuellement être apportées.

L'expérience française dans le domaine de la sûreté d'installations similaires à l'IRE peut aider l'AFCN à mieux déterminer ses attentes en matière d'amélioration de la sûreté  des installations de l'IRE.

 

 

Thèmes de l'audit

 

L'audit portait principalement sur les thématiques de sûreté identifiées par l'AFCN à la suite des inspections menées ces dernières années à l'IRE.

Les principaux thèmes sont :

 

criticité

la protection incendie

ventilation - filtration - confinement

Par ailleurs, trois autres sujets ont été examinés de manière transverse aux thèmes principaux :

 

Le système « PANORAMA » qui permet de suivre en temps réel les paramètres relatifs au confinement dynamique. Par ailleurs, il permet de suivre les valeurs de dépression dans diverses parties de l'installation et de déclencher des alarmes en cas de dépassement de seuils définis ;

Les dispositions retenues pour le « traitement des écarts » concernant la sûreté nucléaire ;

Certaines dispositions d'exploitation des installations.

 

Organisation de l' audit

 

Un « entrance meeting » a permis à l'AFCN d'exposer à la direction et aux collaborateurs concernés de l'IRE les objectifs ainsi que l'organisation de l'audit.

Des débriefings ont été planifiés au terme de chaque journée dans le but d'exposer à la direction de l'IRE les observations déjà effectuées et de permettre à cette dernière d'apporter d'éventuels compléments d'information.

Enfin, l'audit s'est clôturé par un « exit meeting » durant lequel les auditeurs ont exposé leurs conclusions à la direction et aux interlocuteurs de l'IRE.

 

 

Conclusion de l' audit

 

L'audit réalisé en novembre 2007 révèle donc que des améliorations au niveau de la sûreté et de la culture de sûreté sont encore possibles et souhaitables.

L'IRE n'a pas montré le même degré d'évolution au niveau de la sûreté nucléaire de ses installations qu'au niveau de la qualité des isotopes radiopharmaceutiques produits. Il est à signaler que les auditeurs ont noté la volonté réelle de l'IRE de s'engager dans un processus dynamique d'amélioration de la sûreté de ses installations.

Soulignons, en outre, que cet audit ne peut être comparé à celui des autres installations nucléaires telles que les centrales nucléaires qui, depuis plus de trente ans, ont subi de nombreuses modifications en matière de sûreté nucléaire, notamment grâce à l'organisation de révisions décennales imposées par les autorités.

 

 

Principales constatations des auditeurs :

 

Le rapport de sûreté de l'IRE est essentiellement descriptif et il ne comporte pas toujours les éléments qui démontrent que les risques ont suffisamment été étudiés. Par ailleurs, le rapport de sûreté présente, de façon insuffisante, les exigences de sûreté. Bien que les auditeurs pensent que de telles exigences de sûreté existent, elles ne sont pas suffisamment justifiées et formalisées dans les documents de l'IRE

Le système d'assurance de qualité devrait être étendu. Les documents existants décrivent les activités et les exigences de qualité directement liées à la production selon une approche pharmaceutique. Ce système devrait être étendu à l'ensemble des activités en rapport avec la gestion de la sûreté au sein de l'IRE.

La procédure de gestion des déviations de l'IRE devrait être améliorée. Les auditeurs estiment que cette procédure ne peut être pleinement efficace que si les exigences de sûreté des installations sont bien définies.

De plus, des dispositions sont nécessaires pour bien identifier l'ensemble des causes des déviations en vue d'implémenter les mesures correctives permettant de minimiser le risque de récurrence de ces déviations.

 

Suivi de l'audit

 

Toutes les actions qui ont eté proposeés par l'AFCN doivent faire l'objet d'un suivi. Deux cadres de réalisation ont été définis:

 

Un rapport de synthèse de la révision décennale des installations de l'IRE est attendu pour mars 2008. Celui-ci comprendra l'ensemble des fiches de méthodologie décrivant les études et actions à réaliser dans ce cadre ainsi que le planning qui leur est alloué. La majorité des constatations de cet audit seront traitées dans ce cadre

Pour les actions plus urgentes, il convient de redéfinir un plan d'actions intégré incorporant les priorités, les délais de réalisation et les liens entre les diverses actions à entreprendre.

 

Enfin, les auditeurs soulignent l'importance de cette première révision décennale pour l'amélioration de la sûreté au sein de l'entreprise (un exemple de révision décennale peut être consulté dans ‘sûreté des sites nucléaires de Tihange et Doel'). 

 

 

L'AFCN et AVN suivront pas à pas l'évolution de ce dossier.

 

 

08:08 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

10/03/2008

Daniel Ducarme (271207)

Entretien publié dans Paris-Match (Belgique), le 27 décembre 2007

« Si on veut sauver la Belgique, Bruxelles doit devenir une région à part entière »

 

dd_photo_officiellemodifDaniel Ducarme, le retour. Bien que réélu député à Bruxelles lors des dernières législatives, l’ex-président du MR et ministre-président de la Région bruxelloise a plutôt été discret depuis ses démêlés avec le fisc en 2004. Avec son nouveau look – imposé par la maladie qu’il combat depuis plusieurs années – et ses propos tranchés sur l’avenir de la Belgique, il revient au premier plan pour plaider une « association » de la Belgique francophone avec la France, si les Flamands devaient définitivement s’aventurer à remettre en cause la loyauté fédérale. Entretien avec l’homme politique mais aussi avec l’homme qui se cache, de moins en moins, derrière lui.

 

Paris Match Belgique. Votre récente apparition sur les écrans de la télévision belge a fortement marqué l’opinion publique. Par votre prise de position politique sur l’avenir du pays mais aussi, c’est évident, par votre apparence physique. Plus de barbe, plus un cheveu sur la tête… Vous allez bien ?

 

Je vais très bien. Je dirais même que j’ai la pêche. Bien sûr, j’ai été malade. Je n’ai jamais caché le cancer de la prostate que l’on m’a diagnostiqué en 2004. Je me soigne encore. Bien entendu, je puis comprendre que ma nouvelle apparence étonne : j’étais un paquet de poil ambulant et me voici chauve. Définitivement ? Je n’en sais rien et à vrai dire, peu m’importe. Des amis m’ont dit que mon nouveau look me rajeunissait, donc je ne suis pas chagrin. Loin de là, vraiment !

 

Dans un livre d’entretien avec Pascal Vrebos (1), vous avez déclaré à propos de votre maladie : « Ni guérison, ni rémission. L’espoir par la volonté ».

 

Oui, garder la volonté ! Et bien sûr se soigner, avec un suivi très régulier. Se dire aussi que les avancées de la recherche sont telles que l’on disposera bientôt de médications qui permettront de traiter cette maladie de manière différente. Ce qu’il faut par-dessus tout, c’est aimer la vie et je vous assure que je l’aime encore plus qu’avant cette épreuve. Plus et autrement ! C’est désormais ma vie d’homme qui a pris le pas sur celle du « tout pour la politique » que j’ai pu être.

 

La maladie a modifié l’apparence de votre corps. Diriez-vous donc qu’elle a aussi modifié l’intérieur de votre cœur ?

 

Si mon apparence a changé, ce n’est peut-être que provisoire… En revanche, mon cœur a été meurtri. Terriblement et définitivement. Et là, je ne parle plus de la maladie. J’évoque ce qu’on a dit de moi, ce qu’on a écrit sur ma personne. Je pense à des mises en cause injustes de mon honneur et de ma probité.

 

Vous évoquez bien entendu votre dossier fiscal ?

 

Oui. Le fait qu’on ait voulu me faire passer pour un fraudeur ou alors pour un distrait un peu stupide qui se serait mêlé de vouloir gérer la cité alors qu’il ne s’occupait même pas de remplir sa feuille d’impôt… J’ai tout expliqué et j’ai publié les preuves dans l’ouvrage que vous avez déjà cité (1). La réalité est très simple, limpide : fin des années 1990, début 2000, j’ai eu un conflit avec l’administration fiscale. Tel un homme libre, j’ai contesté le montant de mon imposition et puis, las d’un conflit qui ne débouchait sur aucune conciliation, j’ai décidé de me laisser imposer d’office à l’occasion de deux exercices, ce qui est parfaitement légal. C’est tout. Plus tard, j’ai gagné mes recours sur les sommes que je contestais. J’ai payé ce que je devais à l’Etat comme n’importe quel citoyen qui a légitimement défendu ses droits. Sans faveur, ni passe droit. Je ne dois pas un franc aux impôts. Je n’ai rien d’un fraudeur. Aucune faute n’a pu et ne pourra jamais m’être reprochée d’un point de vue éthique ou moral. Et encore moins, bien entendu, sur le plan pénal. D’ailleurs, dans le quotidien « La Libre Belgique », le meilleur journaliste fiscal du pays (N.d.l.r. : Patrick Van Campenhout) l’a écrit après avoir analysé mon dossier : « Ducarme blanchi par le fisc ». Qu’est-ce que je peux souhaiter de mieux ?

 

Il n’empêche : début 2004, votre différend avec l’administration fiscale vous a coûté votre poste de ministre-président de la Région bruxelloise. Et, plus de trois ans après, une partie de l’opinion vous voit encore comme un mauvais contribuable…

 

Si certaines personnes veulent rester sur une image fausse de la réalité, c’est leur problème, ce n’est plus le mien.

 

Cela vous énerve ?

 

Non, ce qui importe pour moi, c’est d’avoir pu tourner la page en prouvant mon honnêteté et, cerise sur le gâteau, en prouvant une fois encore ma capacité à rebondir face à l’adversité. Je vous rappelle qu’aux dernières élections législatives, j’ai pris le risque d’être cinquième sur la liste du MR à Bruxelles. J’ai été élu avec 10 000 voix de préférence. Pour un homme politique, n’est-ce pas la plus belle des réhabilitations ?

 

Après votre chute, vous êtes tombé malade parce que, inconsciemment, vous vouliez mourir ?

 

(Silence pendant dix secondes au moins.) Ce n’est pas à exclure. La maladie dont je souffre est présente dans la famille, mais il me semble que les obstacles que j’ai rencontrés sur mon chemin de vie en 2004 ont contribué à faire exploser cette faiblesse.

 

Qu’est-ce que l’épreuve a changé pour vous ?

 

Avant tout cela, pendant trente ans, je me suis comporté comme un « moine-soldat » au service de son parti. Tout le temps, entièrement. Corps et âme. De ce point de vue, j’ai fait ma révolution. Désormais, l’homme a sa vraie place à côté de l’homme politique.

 

L’homme ?

 

Oui, le père, le grand-père, l’ami bien plus attentif d’hommes et de femmes qui m’aiment pour ce que je suis, l’amoureux de ma femme, le curieux de tout, la personne avide de toujours découvrir des choses nouvelles, notamment sur le plan culturel.

 

Finalement, ce qui vous est arrivé est aussi une bonne chose… Vous appréhendez la vie autrement. Sans doute avec des valeurs plus signifiantes que précédemment…

 

Holà ! Attention aux poncifs. D’accord : ce que j’ai vécu, cela m’a fait réfléchir, mais j’ai le sentiment très net que cette manière peut-être plus sage de regarder l’existence était déjà naissante avant les événements de 2004. J’étais déjà en train de refaire ma vie avec ce regard plus détaché sur l’existence qui est aussi, je crois, une forme de maturité.

 

Quand vous regardez en arrière, vous vous dites que vous en avez fait trop ?

 

Non, que ce soit comme député, bourgmestre, chef de parti ou ministre, je garde un sentiment de devoir accompli. Bien sûr, j’ai souvent été très radical. Dans ce pays où règne une certaine tiédeur dans les débats d’idées, c’est une attitude qui déplaît. De sorte que je ne me suis pas fait que des amis… Dans le Hainaut, par exemple, en taillant des croupières aux socialistes. J’ai aussi secoué certains bien-pensants en dénonçant l’échec de l’intégration à Bruxelles. J’ai dû combattre pour créer le MR actuel, cela n’a pas été facile. Quand j’ai affirmé la nécessité de la prise en compte du fait régional bruxellois en menant une révolution de l’Iris, cela a créé un choc. Je l’ai fait consciemment parce que je ne suis pas quelqu’un de tiède. Il faut oser s’exposer et créer le débat. Je ne regrette rien.

 

Pas de regrets ? Même si vous avez reçu une « balle dans le dos » venant de votre propre camp politique au moment de vos « ennuis fiscaux » ?

 

En politique belge, quand véritablement vous marquez le coup, cela ne plaît pas.

 

On coupe les têtes qui dépassent ?

 

Tous les signes sont là pour le démontrer, non ? Même si nombreux sont ceux qui rentrent aux abris dès le premier danger ! Moi, j’assume mon franc-parler.

 

Des déceptions sur le plan humain, donc ?

 

Les déceptions sur le plan humain, elles sont énormes… J’ai beaucoup réfléchi à cela. J’ai pensé aux moments où j’ai exercé des responsabilités. Ai-je eu des comportements qui pourraient expliquer ces déceptions ? En toute honnêteté, j’estime avoir parfois été très dur sur le plan politique mais avoir toujours eu le souci de sauvegarder la dignité individuelle des gens… Dans ma propre meute, on a été dur avec moi sur le plan politique mais aussi sur le plan humain.

 

Ce qu’on vous a fait au sein même de votre famille politique, on pourrait appeler cela un lâchage ?

 

C’est allé du lâchage au lynchage.

 

Pour arriver là où vous êtes arrivé, il faut un côté « requin », non ? En d’autres termes, vous avez certainement fait cela à d’autres avant de le vivre vous-même ?

 

Non, vraiment pas.

 

Alors, vous ne comprenez pas ?

 

Je me dis qu’à partir du moment où j’avais mis la barre si haut dans tout ce que je faisais, ce qui s’est passé était relativement inévitable. Je croyais que cela ne m’arriverait pas. Comme le croit peut-être celle ou celui qui est en train de lire ce que je vous dis maintenant, qui est engagé comme je l’ai été… Et qui n’y échappera pas.

 

Mais votre fils Denis a embrassé une carrière politique ! Il est député… Vous auriez du le décourager de se lancer dans cette arène ?

 

On ne fait pas des enfants pour soi. J’ai toujours voulu que mes enfants soient des êtres autonomes et responsables. Capables de poser des choix par eux-mêmes. Mon message a toujours été qu’ils creusent leur propre sillon, pas qu’ils s’inscrivent dans le sillage de leur père ou de leur mère. Denis s’est lancé en politique parce qu’il avait de l’intérêt pour cette activité ; certainement pas à ma demande ou sur mon conseil. Il y a d’évidence, depuis mon père qui était gendarme jusqu’à mes fils qui sont passionnés par la chose publique, une envie dans la famille de servir l’Etat. Lucas, par exemple, s’intéresse de très près à tout ce qui touche à la qualité du service public en Belgique.

 

Après vos ennuis, il a renoncé à son mandat de sénateur…

 

Oui, c’est une décision qu’il a prise à 25 ans et je trouve que cela démontre qu’il a du caractère. C’est une personnalité très forte. Il sait où il va.

 

Etre le fils de Daniel Ducarme, c’est un avantage ou un inconvénient ?

 

Etre un «fils de», c’est toujours un inconvénient.

 

C’est tout de même plus facile d’entamer certaines carrières…

 

Les gens croient cela mais c’est tout à fait le contraire. Regardez en politique le nombre de « fils de » que l’on a jugé à l’aune du père. C’est comme les médecins et les avocats qui sont «fils de» et dont on se demandera toujours s’ils sont aussi bons que le père. C’est très difficile de se situer dans de telles filiations.

 

Vous avez qualifié votre milieu professionnel de « monde de brutes » ?

 

Oui, c’est très brutal… Le problème, c’est que le positionnement des personnes l’emporte sur le combat des idées. C’est la lutte des places et elle est renforcée par notre système électoral… Faire de la politique, cela ressemble parfois au jeu de la chaise musicale. Au début, c’est bon enfant. A la fin du jeu, quand il ne reste que les plus forts, cela peut devenir plus vif, voire très brutal. 

 

Les noms de ceux qui ont «lâché» ou «lynché» au MR, cela reste une question taboue ?

 

Si vous acceptez des responsabilités telles que celles que j’ai exercées, cela vous donne du pouvoir, bien sûr, mais surtout un devoir de réserve. Quoiqu’il arrive, il faut garder le recul suffisant. Balancer des noms, ce serait une forme de laisser-aller personnel, un acte destructeur. Or, durant toute ma carrière politique, je n’ai eu d’autre ambition que celle de construire.

 

Du jour au lendemain, vous avez dû quitter l’un des sommets du pouvoir en Belgique. Que ressent-on en de telles circonstances ?

 

Il y a un sentiment de chute difficile à gérer, voire même à décrire… Mais ce qui m’a le plus éprouvé, c’est que j’avais des projets en cours, des choses à dire et à faire pour donner beaucoup plus de force et d’autonomie à la Région de Bruxelles-Capitale. Ce n’est même pas un combat inachevé, on m’a empêché d’en découdre comme je le voulais. J’ai été arrêté dans mon élan, comme un sportif qui se serait préparé pour une grande compétition et qui en aurait été interdit quelques jours seulement avant son début. Plus grave encore, c’est comme si on m’avait accusé de dopage pour révéler, après la fin de la compétition, que les tests étaient faux.

 

De votre enfance, on sait que vous en avez passé une partie dans un internat, c’est à peu près tout…

 

Mon enfance, c’est mon jardin secret.

 

Il faut parfois gratter dans le passé d’un homme pour comprendre les fondements de son action…

 

Dans mon enfance, l’une de mes grands-mères s’est beaucoup occupée de moi. On pourrait presque dire qu’elle m’a élevé. C’était une personne qui avait terriblement souffert de la guerre. Et c’est ce qui a déterminé mon engagement initial en politique. Un engagement européen pour une pleine réconciliation

des peuples.

 

En tant que président du MR international, vous passez pas mal de temps en France. Est-ce cela qui vous fait prendre les couleurs locales et vous amène à suggérer un rapprochement entre les francophones de Belgique et ceux d’outre-Quiévrain ?

 

Je me sens belge ! Mais il est exact que je connais bien la France et les Français. C’est d’ailleurs cette connaissance de l’Hexagone qui fait que je ne me suis jamais affiché comme rattachiste. Les Belges francophones ont à la fois une grande proximité culturelle avec la France et une identité tout à fait particulière. Je souhaite que nous cultivions cela dans le cadre d’une Belgique nouvelle et stabilisée. Mais j’ose effectivement dire que si la Flandre ne nous considère pas mieux, il est décent de s’assumer. Dans ce cas, il ne faut pas s’accommoder d’un rattachement pur et simple. Je plaiderais plutôt pour une « association » avec nos voisins de ce que j’appelle la « Belgique française » composée des régions wallonne, bruxelloise et germanophone… Et cela seulement, c’est évident, et je tiens à le répéter, s’il devait être définitivement établi dans un avenir plus ou moins proche que les Flamands ne veulent plus d’un destin commun dans un Etat belge repensé.

 

Que faudrait-il notamment « repenser », selon vous ?

 

Il est essentiel d’enfin donner un statut de Région à part entière à Bruxelles ! Il faut établir une parfaite égalité entre les communautés nationales. Mon discours est d’affirmer que si les Flamands refusent un nouveau pacte des Belges dont l’affirmation de Bruxelles est l’une des clés, nous devrons nous faire une raison… Et nous assumer sans craintes. Nous devrons alors être prêts à prendre en charge notre destin et notre autonomie.

 

Les mots que vous avez utilisés récemment devant une assemblée de militants du MCC sont très forts, voire définitifs : « Il ne faut plus se voiler la face. François Perin a raison. La Belgique est à bout. Je crois même qu’elle ne tient plus debout. Nous sommes arrivés à la croisée des chemins »… C’est fini, vous n’y croyez plus ?

 

La Belgique telle qu’elle existe maintenant, je n’y crois plus. On est arrivé au bout du processus de régionalisation et de communautarisation entamé à la fin des années 1960.

 

Nous sommes au bout d’un cycle, il faut bâtir autre chose. On a besoin de ce nouveau pacte des Belges qui se fondera, je le répète, sur l’affirmation régionale bruxelloise pour porter Bruxelles au rang des grandes métropoles européennes. Le Bruxellois doit être maître chez lui, avec une autonomie constitutive et financière lui permettant d’entamer des grands travaux. A partir de là, on pourra mieux travailler à la cohérence des francophones au travers de partenariats équilibrés entre les Régions bruxelloise et wallonne et, s’ils le veulent, avec les germanophones dont on connaît l’attachement à la Belgique. Face à une Flandre qui nous dit ce qu’elle ne veut plus, sans oser vraiment dire ce qu’elle veut, il faut être proactif. Si on veut sauver la Belgique, cela dépendra beaucoup plus qu’on ne le croit des francophones.  Si nous nous contentons d’une attitude romantique et attentiste, il s’agira bien plus que d’une erreur : ce sera un comportement d’échec !

 

Que deviennent les Flamands de la capitale dans vos projets d’affirmation de l’identité, forcément francophone, de Bruxelles ?

 

Je continue à tendre la main aux Bruxellois flamands comme je l’ai fait quand j’ai négocié les accords du Lombard. Ils devraient bénéficier des dispositions de protection des minorités, etc… Mais on n’en est pas encore là. Il faut demander aux Flamands s’ils acceptent de donner un statut de Région à part entière à Bruxelles. S’ils sont d’accord de couler cela dans des textes, eh bien continuons ensemble. Si ce n’est pas possible, on ne va tout de même pas rester à se faire « baffer » !

 

Si un jour, on « s’associait » à la France, que deviendrait le Roi ?

 

Je suis attaché à la famille royale, au drapeau belge, à notre hymne… Dans le cadre d’une association, ces symboles ne disparaîtraient pas. La voie du pragmatisme passerait certainement par une mise en commun de certaines matières dites régaliennes, comme les Affaires étrangères ou la Défense nationale, mais la « Belgique Française » conserverait une identité propre et sa pleine autonomie dans la gestion de nombreuses compétences. J’insiste encore : on évoque ici le scénario catastrophe ! J’espère qu’on va pouvoir s’en sortir autrement…

 

Il faudra aussi revoir les frontières de la Région bruxelloise ?

 

C’est évident. Et il n’y a pas que le Brabant flamand qui soit concerné, il y aussi le Brabant wallon.

 

Waterloo, cela fait partie de Bruxelles ?

 

Si vous deviez avoir un referendum pour savoir à quelle région souhaitent appartenir les habitants d’un certain nombre de localités du Brabant wallon, voire même de certaines communes des provinces de Liège et du Hainaut, on serait étonné. Bruxelles et son influence rayonne très loin au-delà de ses frontières actuelles. C’est un débat que je veux lancer car il est très important pour l’avenir. Au-delà du rôle pivot des Etats nations, le développement des métropoles et leur maillage entre elles seront déterminants. Bruxelles ne doit pas rater son rendez-vous avec l’Histoire, les dix ou vingt années à venir vont être cruciales à cet égard.

 

Est-ce le sens de l’histoire pour la Région bruxelloise d’avoir un aéroport toujours plus grand, toujours plus bruyant et si près de zones habitées ?

 

Certainement pas. Et je ne parle pas uniquement en termes de nuisances. Il faudrait aussi aborder la question de la sécurité qui est posée par le survol continu de zones densément peuplées. Il n’y a qu’à Bruxelles que l’on voit que l’on voit cela, c’est invraisemblable.  C’est pour cela aussi que des gens quittent les 19 communes pour aller s’installer en Wallonie, notamment dans le Brabant wallon.

 

Quelques mots sur l’échec de l’orange bleue ?

 

Je ne veux pas évoquer des négociations auxquelles je n’ai pas participées, ce ne serait pas correct. Je connais la difficulté de l’exercice et la facilité que d’aucun ont à le commenter…

 

On vient tout juste de trouver une « alliance » hétéroclite pour former un gouvernement intérimaire, ne serait-ce pas qu’un système D pour arrêter le compteur de la crise pendant les fêtes ?

 

C’était surtout la seule formule d’urgence à retenir. La sortie de crise était indispensable pour la crédibilité du pays à l’étranger. Mais aussi pour la crédibilité du monde politique au regard des citoyens alors que la longueur exceptionnelle de cette crise était de nature à renforcer l’antipolitisme et le sentiment que l’on ne s’occupe pas des vraies difficultés rencontrées par la population. La prise en charge du volet socio-économique par Didier Reynders va donc s’avérer bien utile. Pour le volet institutionnel, j’espère qu’Yves Leterme tirera les enseignements de ses échecs. Mais c’est une évidence : rien n’est encore réglé sur le plan institutionnel et le moment reste extrêmement critique !

 

Avec le recul que vous avez aujourd’hui, n’avez-vous pas le sentiment que le débat politique belge manque décidemment de hauteur, de grandeur. La terre est en train de mourir et ici on parle de BHV, ce n’est pas très sérieux…

 

Il faut poser la question aux flamands ! C’est à eux d’expliquer pourquoi tout ce qui échappe à leur agenda institutionnel n’a plus d’intérêt à leurs yeux. Vous dites que ce n’est pas très « sérieux » par rapport à des enjeux fondamentaux pour l’avenir de notre planète ? Je suis d’accord. 

 

Nous savons que vous appréciez cette citation de J-F Kennedy : « Il ne faut chercher à rajouter des années à sa vie mais plutôt de rajouter de la vie à ses années ».  C’est au fond l’enseignement qui traduit le mieux, ce qui est aujourd’hui votre état d’esprit ?

 

Certainement. Je vous le dis, j’ai fait ma révolution. Je m’occupe mieux de mes proches et de moi-même. Pour ce qui est de la politique, j’ajouterais cette expression populaire : « désormais, je suis sur la croûte du pain ». En d’autres termes, je vois les choses avec plus de recul, sans doute avec moins de passion. Je l’espère, avec plus de sagesse. J’ai appris que celui que ne connaît pas la traversée du désert ignore la richesse des oasis. Les préoccupations de devenir personnel sont derrière moi. J’ai été réélu, c’est ma plus belle victoire. Je ne suis pas à la recherche de mandats. Je ne désire que d’aider. Et bien sûr, je garde ma liberté de parole. C’est avec un sentiment d’utilité que je plaide très fortement pour l’autonomie constitutive de Bruxelles, exactement comme on l’a donnée à la Flandre et à la Wallonie. C’est vraiment le nœud gordien à trancher pour l’avenir de la Belgique ! L’incontournable dans le nouveau pacte des Belges que j’appelle de mes vœux.

 

(1)        : « Daniel Ducarme règle ses comptes », entretiens avec Pascal Vrebos, Editions Luc Pire, 2006.

 

Petits conseils…

 

- Que diriez-vous à un jeune de 20 ans qui veut se lancer en politique ?

- Ne cherche pas à faire carrière. Saches que tu dois prendre des risques, que le meilleur comme le pire peut arriver. Si tu n’es pas prêt à te battre, à exprimer haut et fort tes idées, même parfois en sachant que tu peux te tromper, laisse la place à d’autres.

 

- Des gens comme Reynders, Di Rupo, Milquet, moins Javaux sans doute, sont tellement dans leur truc ; Tellement prêts à en découdre, à être partout et tout le temps… On a l’impression la politique occupe toute leur vie. A l’aune de votre expérience, quel conseil leur donneriez-vous ?

- Je leur dirais que cela devient dangereux quand l’action politique qui peut procurer une certaine ivresse devient le seul sens de la vie. C’est même dommage d’en arriver là. D’expérience, je dirais aussi qu’il est important d’être toujours entouré d’amis pour garder les pieds sur terre.

 

10:03 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : ducarme, mr, belgique, politique |  Facebook |