08/04/2005

120 familles escroquées (310305)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 31 mars 2005

 

Dix ans d'impunité! 

 

Il s’en passe de drôles dans l’arrondissement judiciaire de Tournai ! Entre 1993 et 2003, une courtière en crédit a escroqué plus de 120 familles dans le Hainaut occidental, lesquelles ont subit un préjudice total estimé à quelques 2,5 millions d’euros (100 millions d’anciens francs!). Dix ans d’activité sans encourir la moindre condamnation, cela ressemble furieusement à de l’impunité! En attendant, ce sont les victimes qui payent l’addition. «La plupart d’entre nous sont fichés, sont en rouge, et ont de plus des saisies sur salaire. Pour la courtière, par contre, tout va bien. Sans cesse, la justice repousse les échéances de son jugement. Et je suppose que le butin produit des intérêts quelque part à l’étranger! Cela dure depuis si longtemps que l’on s’interroge : cette dame est-elle protégée?», s’interroge Véronique Locoche (photo), porte-parole du collectif formé par les victimes (*).

 

- Dans quelles circonstances avez-vous eu maille à partir avec Isabelle L.?

- Début des années ‘90, cette dame était notre voisine. Très affable, elle venait régulièrement boire une tasse de café à la maison. On lui aurait donné le bon dieu sans confession! Electricien, mon mari était à la tête d’une petite société qui, en 1993,  a connu des difficultés. Il fallait augmenter le capital. Isabelle nous a expliqué qu’ayant été victime quelque temps auparavant d’un accident de voiture, elle allait bientôt recevoir une indemnité de 5 millions de francs. Et elle nous proposait de rentrer dans le capital de notre société à concurrence de 2 millions. Pour nous, c’était formidable! Elle nous a proposé un entretien avec maître D., son notaire. Il nous a dit qu’Isabelle devrait encore patienter quelques jours avant de toucher son indemnité mais qu’il était possible d’aller de l’avant : D. nous a conseillé de nous rendre dans une agence bancaire de Tournai dont il disait «très bien connaître le gérant». Celui-ci nous obtiendrait l’ouverture d’un crédit caisse de 1,5 millions de francs en attendant l’apport de capital promis par Isabelle L. Le 2 mars 1993, on a obtenu le crédit caisse sans la moindre difficulté et, au soir du 30 mars 1993, nous nous sommes retrouvés chez le notaire D. pour signer l’acte officialisant l’augmentation de capital. Isabelle était en possession d’un document bancaire attestant le versement des 2 millions de francs à l’agence de Tournai. Tout nous semblait donc parfait…

 

Sauf que…?

Sauf que par cet investissement, Isabelle devenait membre du conseil d’administration de la société et actionnaire majoritaire. Pendant les semaines qui suivirent, elle utilisera ces titres pour faire différents retraits sur les comptes de la société. En plus, elle avait obtenu que son concubin puisse travailler comme responsable du personnel dans la société. Bref, elle tirait outrageusement avantage de la situation mais nous étions très naïfs, comme hypnotisés… En septembre 1993, on a tout de même commencé à se poser des questions. Une autre banque avec laquelle nous travaillions régulièrement nous a dit qu’il n’était plus question de nous faire confiance! Elle avait appris que notre crédit caisse dans l’agence de Tournai était en dépassement non autorisé. On s’est renseigné auprès du directeur de l’agence, l’ami du notaire qui nous avait si bien reçu quelques mois plus tôt : « Il y a eu quelques jeux d’écriture mais tout va rentrez dans l’ordre». Au bout de quelques temps, on pu obtenir des informations sur ces «jeux d’écriture» : en fait, il n’y avait jamais eu d’augmentation de capital! L’attestation présentée par Isabelle chez le notaire était un «vrai faux document».      

 

- Un «vrai faux document»?

- Ayant ses entrées à l’agence de Tournai, Isabelle avait obtenu de retirer 2 millions de francs sur le compte «crédit caisse» que nous avions ouvert et pour lequel elle n’avait pas la signature. Ensuite, elle avait reversé ces 2 millions sur ce compte à titre d’augmentation de capital. Une opération blanche! Le soir du 30 mars 1993, bien entendu, nous n’avions vu que le document attestant du versement et pas celui du prélèvement qui avait précédé… Son ami le notaire, lui, s’était contenté de régulariser la situation alors que, de toute manière, il aurait fallu que l’augmentation de capital passe par un compte spécial créé pour l’occasion… En bref, Isabelle s’était servi de sa promesse d’investissement, tel un cheval de Troyes, pour entrer elle et son mari dans la société. A l’arrivée, on se trouvait en difficulté avec notre banque principale qui ne nous faisait plus confiance et un crédit caisse à Tournai que nous étions incapable d’honorer. Cela s’est soldé en fin de compte par la faillite de la société : 17 personnes au chômage et, en ce qui concerne, des tracas financiers qui sont loin d’être terminés pour nous. Notre maison risque bientôt d’être vendue… Pour Isabelle, par contre, tout va bien : en 1994, on a bien déposé plainte pour abus de confiance et usage de faux mais, 11 ans plus tard, le dossier est encore pendant devant la justice de Tournai… 

 

- Depuis lors, elle a disparu de votre vie ?

- Loin s’en faut! En 1997, une dame qui avait très bien connu Isabelle est venue nous trouver. Elle nous a révélé que depuis 1993, en tant que courtière en crédit, elle avait déjà escroqué des dizaines de personnes! Elle appâtait des familles qui avaient contracté plusieurs prêts personnels et qui, souvent, étaient de ce fait un peu prises à la gorge. Elle leur proposait de rassembler les différents «petits prêts» en un seul prêt hypothécaire à un taux très attrayant. Une fois le prêt hypothécaire accordé, les gens se retrouvaient devant le notaire D. pour officialiser l’acte. Les gens sortaient de cette étude notariale avec une mensualité unique à payer pour le prêt hypothécaire tandis que le notaire se chargeait de rembourser les anciens «petits prêts». Le problème, c’est que cette dernière opération n’était que partiellement réalisée ou pas du tout réalisée!

 

- Quel était le mécanisme de l’escroquerie ?

- Il ressort de nombreux documents signés chez le notaire D. que celui-ci ne transférait pas l’argent du prêt hypothécaire aux différents créanciers mais que celui-ci était versé sur le compte de la société d’Isabelle L. C’est elle qui était sensée solder les petits prêts! Généralement, elle payait quelques mensualités et puis elle interrompait l’apurement de ces dettes. In fine, ses clients se trouvaient dans une situation où ils étaient forcés de payer le nouveau prêt hypothécaire… et les anciens petits prêts!

 

- En 1997, il y avait combien de victimes ?

- Une trentaine de familles déjà. Dont beaucoup de cas très douloureux. Des gens se sont retrouvés à la rue, qui ont dû tout vendre. Un père de famille a d’ailleurs failli se suicider. Le problème, c’est qu’à cette époque, les victimes étaient isolées. Nous avons décidé de mener notre propre enquête. On a rassemblé les victimes et, fin 1997, on a dénoncé les faits au parquet de Tournai. Malheureusement, il a fallu près d’un an pour que les choses bougent. Isabelle ne sera arrêtée que le 30 septembre 1998.  

 

- Fin de parcours pour la courtière indélicate?     

- On le pensait car elle a fait deux mois et demi de préventive avant d’être relâchée sous la condition de «ne plus exercer». En plus, elle avait été inculpée de faux et usage de faux, escroquerie et abus de confiance. La machine judiciaire était en marche et elle allait donc l’empêcher de nuire. Enfin, c’est ce qu’on croyait! Mais après sa libération, elle a remis rapidement le couvert. Cela lui a valu, deux nouvelles semaines de détention durant l’été 1999. Remise une nouvelle fois en liberté, le petit manège s’est poursuivi tandis que l’instruction judiciaire suivait son cours. Celle-ci a été clôturée en décembre 2002 pour les faits commis dans les années ’90.

 

- L’instruction est clôturée depuis trois ans et il n’y a pas eu encore de procès ?

- Non, elle n’a pas encore été jugée et on se demande si elle le sera un jour! De plus, durant l’été 2003, nous avons appris qu’elle continuait à escroquer des gens. Son mode opératoire était un peu différent. Isabelle faisait précéder les crédits hypothécaires promis à ses clients d’un crédit pont pour des frais de notaire, d’expertise et de dossier. Les préjudiciés avançaient alors entre 6.000 et 10.000 euros qu’ils lui remettaient en main propre. Elle faisait alors traîner les choses, ne contractait pas le crédit hypothécaire et ne remboursait pas les victimes. Elle était si convaincante que certains de ses clients ne disposent même pas de reçu! En septembre 2003, de nouvelles plaintes ont donc été déposées au parquet de Tournai et une nouvelle instruction a été ouverte. En décembre de cette année-là, constatant que le parquet ne bougeait pas par rapport au premier dossier clôturé un an plus tôt, notre collectif de victimes a manifesté devant le palais de justice. En réponse, à ce ramdam qui avait fait se déplacer la presse, un magistrat a indiqué, dès le lendemain, que «le réquisitoire d’accusation venait d’être renvoyé en chambre du conseil et qu’après étude de celui-ci l’affaire serait fixée». De plus, quelques jours plus tard, Isabelle L. était une nouvelle fois inculpée de faux et usage de faux, d’abus de confiance et d’escroquerie dans le second dossier. Mais bien qu’elle était en état de récidive caractérisée, elle n’a pas fait l’objet d’un mandat d’arrêt. Mais bon, les choses semblaient enfin bouger. D’ailleurs, M. Cambier, premier substitut au parquet de Tournai, dira à cette époque qu’il ne voulait plus perdre de temps et que pour ce faire, le second dossier (celui de 2003) ne serait pas joint au premier dossier (faits de 1990) afin que l’on puisse rapidement juger de ce qui était déjà établi…  Cependant, il a fallu encore attendre un an, soit le 17 décembre 2004, pour que le premier dossier se retrouve en chambre du conseil et le 28 janvier 2005 pour que cette instance décide du renvoi d’Isabelle L. en correctionnelle.

 

- Maintenant, vous avez donc une date de procès ?

- Et bien non! Le parquet vient d’annoncer qu’il avait changé son fusil d’épaule : il veut maintenant joindre le dossier de 2003 au premier dossier. Et comme cette instruction-là n’est pas terminée, on est reparti pour un temps d’attente indéterminé! Conclusion : pendant plus de 10 ans, Isabelle L. a pu escroqué plus de 120 familles pour un préjudice total estimé à 2,5 millions d’euros. Une belle somme n’est-ce pas ? Qui lui garantit une vie confortable et qui a sans doute produit des intérêts. Tandis que ses victimes se retrouvent en rouge, fichées, dans les pires difficultés. A ce jour, on peut constater qu’elle a pu faire tout cela dans une quasi impunité! On en arrive à s’interroger. Cette dame qui cultivait de bonnes relations dans certains milieux bourgeois du Hainaut occidental est-elle protégée ?

 

(*) : Si vous avez été préjudicié : Collectif des arnaqués combatifs : 0479/268090



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06/04/2005

Affaire Dutroux et consort (180504)

Chronique "Si on me laisse dire" publiée dans le quotidien "La Dernière Heure" en marge du procès de Marc Dutroux et consorts

Don Jean-Michel (52- Le 18 mai 2004)

 

Le sacristain Dutroux, la none Martin, le pèlerin Lelièvre. Il nous manquait qu’un moine trappiste dans le box d’Arlon pour compléter ce drôle d’équipage. Et bien, je vous présente Don Jean-Michel. Hier deux policiers nous ont ouvert le beau livre de sa sainte existence. Ayant surtout soigné les enluminures, ils n’ont malheureusement pas eu le temps d’approfondir tous les aspects de cette hagiographie. Par exemple, le chapitre sur les relations nombreuses de Don Jean- Michel dans le monde de la criminalité n’a pas été écrit. Exemple : lorsqu’il est question de la société de poisson créée par l’escroc, on se contente de souligner le «courage» de l’homme qui, tous les matins, aux petites heures, se levait pour aller chercher ses huîtres et crustacés à la côte. Pas un mot des montages financiers troubles impliquant des truands notoires dans le cadre de cette pêche miraculeuse.

 

D’accord reconnaissent les auteurs, Don Jean-Michel est quelque peu hâbleur et affabulateur, mais c’est surtout un bon vivant. C’est aussi un noceur qui aime le bon vin et les femmes bien en chair. Dans cette vie de Nihoul selon l’instruction Langlois, il y a un refrain : Don Jean-Michel était «toujours prêt à rendre service aux autres». On le sait, c’est là la grande idée des quelques années d’enquête chestrolaise : tout s’explique par l’altruisme de l’accusé.

 

En janvier 2003, cette «vision», et je crois que le terme est ici particulièrement bien choisi, avait d’ailleurs été synthétisée dans un attendu célèbre de la chambre du conseil de Neufchâteau : «De par ses ‘qualifications’ dont il aime se vanter, Michel Nihoul sera contacté par les deux intéressés (ndlr : Dutroux et Lelièvre) pour solutionner des problèmes de chômage, de radiation de domicile, d’expertises et de location d’immeubles… Le dossier révèle des contacts plus fréquents entre les intéressés en juillet-août 1996 et l’enquête établira l’existence de deux circonstances de faits qui corroborent les explications fournies par les inculpés et justifient ces contacts tant téléphoniques que physiques, à savoir, d’une part, le trafic de stupéfiants qui n’intéresse principalement que Nihoul et Lelièvre (…) et d’autre part, la réparation de l’Audi 80 de Nihoul (…)».

 

A l’époque, j’avais écris que cette lecture du dossier – qui a d’ailleurs été battue en brèche par la chambre des mises en accusation de Liège - faisait de Nihoul une sorte d’assistant social bénévole et il me semblait quelque peu naïf de le confondre l’escroc avec l’abbé Pierre. Hier, après l’évocation très lisse de la vie de Don Jean-Michel, Me De Clety a cette fois pris les devants : «Nous n’allons pas prétendre que notre client, c’est l’abbé Pierre». De fait, le portrait que l’on a entendu de l’ex-président de la Confrérie des maîtres brasseurs renvoie plutôt à une sorte de moine débonnaire qui nous donnerait presque envie de déguster une bonne bière d’abbaye en sa compagnie. Bien sûr, on nous parle ici d’un moine un peu blagueur comme l’on en trouve encore dans certains magasins de farces et attrapes. On pousse sur leur tête et puis…

 

Bon, Don Jean-Michel a fait faire de la prison à sa première femme pour des faits qu’elle n’a pas commis. Certes, il ne s’est jamais occupé de ses gosses et a même menacé de mort l’un d’entre eux. Evidemment, il a escroqué l’un de ses fils. Oui, il a battu sa seconde femme et l’a accusé d’être l’initiatrice d’un trafic de drogue qu’il dirigeait lui-même. Enfin, il a fait ripaille avec l’argent qu’il collectait pour les enfants qui mourrait de faim au Sahel. Mais Don Jean-Michel est aussi charitable : hier, il s’est abstenu de tout commentaire après que plusieurs témoins – pas les policiers- lui aient rappelé tant de ses pêchés. Les voies du seigneur sont impénétrables. Au moins autant que la stratégie de défense de Michel Nihoul lorsqu’il continue à prétendre qu’il vendait de la drogue pour le compte de l’ex-gendarmerie…

 

 

 


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04/04/2005

Affaire Dutroux et consorts (140504)

Chronique "Si on me laisse dire", publiée dans le quotidien belge "La Dernière Heure", en marge du procès de Marc Dutroux et consorts

Monsieur le 6ème juré  (51- Le 14 mai 2004)

 

On ne rendra jamais assez hommage aux jurés de la Cour d’assises d’Arlon. Depuis le début du procès, ceux-ci suivent les débats avec une assiduité évidente. Jamais l’un d’entre eux n’a pu être pris en défaut d’attention. Presque tous, ils prennent des notes et on lit facilement dans leurs regards tout le sérieux qu’ils confèrent à leur très délicate mission. A chaque fois que je rentre dans ce tribunal d’Arlon, la présence de ces femmes et de ces hommes tellement imprégnés de leur devoir citoyen me touche profondément : ils sont l’émanation très concrète de notre système démocratique; Quotidiennement, ils témoignent d’un énorme privilège qui est le notre : celui de vivre dans un Etat de droit.

 

Alors que des élections se profilent. Au moment, où l’on craint une poussée de certains mouvements antidémocratiques et d’extrême droite, il est essentiel de souligner ces constats-là. Ils ne sont d’ailleurs pas contradictoires avec un regard critique sur nos institutions. Et, en l’espèce, sur les nombreux ratés des enquêtes qui ont été menées sur Marc Dutroux et consorts. Oui, certains magistrats et policiers n’ont pas bien fait leur boulot dans cette tragique affaire. C’est un autre privilège de la démocratie que de pouvoir le dire, le crier et l’écrire. Par contre, en tirer la conclusion – comme le font les nauséabonds mouvements d’extrême droite – que tout est pourri et qu’il faut «balayer» les institutions démocratiques n’est ni plus ni moins qu’une énorme escroquerie intellectuelle.

 

Des erreurs policières, c’est évident, on peut en déplorer dans tous les systèmes de gouvernement. Mais un phénomène a été démontré à d’innombrables reprises. Il est incontournable. Tristement répétitif : quand les ennemis de la démocratie accèdent au pouvoir, les bavures s’accroissent et elles deviennent plus graves. Et puis, bien entendu, personne n’est plus en mesure de les dénoncer : les citoyens qui veulent contester, la presse qui désire rendre compte sont alors muselés. Dans le régime dont rêvent des partis comme le Vlaams Blok ou le FN, un jury comme celui qui existe à Arlon n’aurait même plus lieu d’être… Où alors qu’il ne ferait que de la figuration.

 

En cette fin de 11ème semaine, ce sont les larmes du 6ème juré qui m’ont donné envie d’écrire ces lignes. Je souhaiterais d’ailleurs qu’il les lise. Pour qu’il soit persuadé que son passage écourté à la Cour d’assises d’Arlon n’a pas été inutile. Par le travail qu’il a fourni. Mais aussi par le message très important qu’il a fait passé en montrant à quel point il avait pris à cœur d’aller au bout de sa mission. Non, Monsieur ne vous punissez pas en évoquant des extrémités telles que le suicide. Dites-vous que vous avez fait de votre mieux. C’est tellement évident! Comme l’ensemble des membres de ce jury, vous méritez la plus grande considération. Gageons enfin que les jurés qui iront jusqu’au bout de ce procès ne se sentiront pas paralysés par ce troisième départ d’un de leur collègues. Qu’ils continuent à poser toutes les questions dictées par leurs consciences. C’est là encore le droit que leur confère notre système démocratique. La liberté n’a de sens que si on en use…


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02/04/2005

Affaire Dutroux et consorts (240305)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 24 mars 2005

Xavier Magnée : «Je persiste et signe»

 

A l’instar de Jacques Verges, son ami français, le bâtonnier Xavier Magnée est un personnage plein de paradoxes et de mystères. Que cherche l’avocat de Dutroux quand il épouse des pans entiers du discours des familles de victimes de son client ? Est-il sincère quand il prend la posture d’un procureur qui traque les dysfonctionnements de l’ex-gendarmerie? Chercherait-t-il plutôt à créer un certain brouillard, lequel diminuerait les responsabilités d’un Marc Dutroux que la justice aurait trop longtemps «laissé faire»? Nous avons mis le ténor du barreau bruxellois sur le grill à l’occasion de la prochaine parution de «Dutroux, un pervers isolé ?» (1), son livre sur l’affaire du siècle.

 

- Plus d’un an après le verdict d’Arlon, à quoi sert-il encore de poser la question «Dutroux est-il pervers isolé ?» dans un ouvrage de 300 pages ?

- L’intention de ce livre est de démontrer que Marc Dutroux n’est certainement pas le seul coupable. Je reviens en long et large sur le rôle de l’ex-gendarmerie dans cette affaire et j’ose poser les vraies questions qui ont parfois été éludées par la commission d’enquête parlementaire.

 

- Par exemple ?

- La principale interrogation est de savoir si quatre jeunes filles – Julie, Melissa, An et Eefje ont été condamnées et perdues  à cause d’erreurs bassement stratégiques de ce corps de police. N’a-t-on pas privilégié, pendant de longs mois, l’observation des allées et venues chez Dutroux, et ce à des fins qui restent à éclaircir, plutôt que de libérer ces enfants? Bien sûr, cette question était déjà au centre des investigations parlementaires mais les commissaires l’ont éludée en portant le fer sur des erreurs individuelles. On a chargé un type comme Michaux de tous les pêchés du monde. Et ce maréchal des logis a accepté de passer pour le gendarme le plus stupide de la planète afin de sauver l’honneur de son employeur¼ Je crains donc  que la « vérité »  officielle soit complaisante et beaucoup trop courte. J’ai d’ailleurs essayé de la remettre en cause lors du procès d’Arlon mais personne n’a voulu me suivre dans cette direction. C’était tabou ? Et bien, je ne l’accepte pas! Dans mon livre, j’ai couché tous mes arguments, toutes les questions qui font mal mais auxquelles il serait salutaire de répondre. Les parents des victimes mais aussi les Belges devraient avoir le droit de savoir si leurs enfants sont morts à cause d’une succession d’erreurs individuelles ou à cause de choix volontaires et inavouables, et si ce le fut sur ordre d’une hiérarchie gendarmesque qui aurait privilégié certains objectifs de renseignement au détriment de la vie des victimes. 

                      

- Dans l’introduction de votre livre, Jacques Vergès émet l’hypothèse que l’affaire Dutroux pourrait être aussi celle d’un «réseau de pervers» que la justice aurait eu «peur» de découvrir. C’est donc la votre également?

- Je ne vais pas si loin. Ce n’est plus mon approche. Cela dit, je reste convaincu qu’il y a des tiers qui n’ont pas été arrêté dans cette affaire. Je reviens notamment sur cette question de l’ «inconnu n°2» dont des traces biologiques ont été trouvées, superposées au sang de l’une des victimes sur une paroi de la cache de Marcinelle. C’est tout de même une preuve matérielle, chimique, imparable qu’il y a d’autres personnes ! Je ne supporte pas cela ait été tenu pour insignifiant par la justice de ce pays. 

 

- Selon vous, quel serait le mobile de l’autisme judiciaire que vous dénoncez ?

- Le dossier Dutroux a été vicié par une grande peur des autorités de ce pays : celle que soient mises à jour les manœuvres ou les désinvoltures indicibles de l’ex-gendarmerie. Après l’arrestation de Dutroux et la marche blanche s’est donc installée une logique de canalisation de l’enquête. Celle-ci a d’ailleurs été réalisée pour l’essentiel par des gendarmes. Il fallait privilégié un dossier simple : «Dutroux, le pervers isolé» parce que, si on grattait trop, on risquait aussi de devoir se pencher sur des comportements et des choix policiers inexplicables. L’enquête est donc devenue minimaliste et, dans cet état d’esprit-là, l’ «inconnu n°2» n’avait guère d’importance, voire devenait encombrant. La priorité a été de sauver l’image d’une institution plutôt que chercher toute la vérité. Autrement dit, le scandale d’avoir laissé mourir les enfants était déjà trop grand et l’obsession a été de panser cette plaie-là plutôt que d’essayer de démontrer qu’on serait, en plus, passé à côté d’une affaire encore plus grave que celle du «pervers isolé».

 

- La raison d’Etat ?     

- Oui, la raison d’Etat. Et il n’y a pas que le monde judiciaire pour l’avoir prise en compte. Rapidement, le monde politique a mesuré le danger que représentait cette affaire Dutroux dans l’opinion publique. Pour le pouvoir, 350.000 personnes qui défilent dans la rue, c’est terrifiant. Et si ils étaient rejoints par d’autres? Chacun par trois parents ou amis, et l’extrême gauche, et l’extrême droite, et les verts ? Et si la contestation se politisait par la découverte d’une affaire beaucoup plus grande encore, mettant en cause des attitudes inacceptables de certaines forces de l’ordre? La situation pouvait devenir ingérable. En conséquence, il fallait calmer le jeu et un vent dominant s’est mis à très fort souffler sur la justice et les médias. L’hypothèse du réseau, c’était terminé! Non pas parce qu’on en avait démontré l’inexistence, mais parce que, politiquement, il devait en être ainsi.

 

- Ce serait cette logique qui, selon vous, expliquerait des évolutions abracadabrantes de la gestion judiciaire de dossier comme par exemple sa scission en un dossier principal et un «dossier bis» ?

- Mais bien entendu! Cette décision a été prise avec une intention très claire. Mettre sur le côté toutes les questions qui sortaient du cadre politiquement défini des années auparavant, promettre qu’on y reviendrait plus tard et in fine clore le «dossier bis» une fois que l’on estimerait les passions tombées après la tenue d’un procès présenté à l’opinion comme l’aboutissement raisonnable de cette affaire.

 

- Tout est-il si noir? Il y a tout de même eu les travaux de la commission d’enquête parlementaire. Celle-ci a beaucoup remué le monde judiciaire¼

- Je n’ai pas cette lecture-là. Cette commission a été aussi créée pour calmer le jeu. Elle s’est comportée comme un illusionniste. Le pays tout entier a été chloroformé par cette commission. Il a été trompé par ses allures martiales et par ses clips hollywoodiens du genre : «Il y en a un de vous deux qui ment». Mais voilà,  il faut bien constater qu’au bout de ses travaux, les mensonges et les points d’interrogation n’étaient pas levés! Cette commission, c’était purement et simplement un sabre de bois. Elle s’est terminée par le constat qu’il y avait eu « un estompement de la norme ». « Circulez, il n’y a rien à voir ».

 

- Pendant le procès d’Arlon, on vous a accusé d’organiser un certain brouillard en multipliant les questions sur les zones d’ombre de l’instruction Langlois. Aujourd’hui, certains demanderont si votre livre n’aurait pas d’autre but que de satisfaire votre ego ou d’approvisionner votre compte en banque. Que répondez-vous à vos détracteurs ?

- J’ai été touché jusqu’à l’os par cette accusation que l’on me portait de vouloir tenter de créer du brouillard.

 

- Ca vous a fait mal à ce point-là ?

- Très mal! Le procès Dutroux était délibérément limité par un contrat judiciaire auquel je n’avais pas souscrit. Il était limité à dire si oui ou non Marc Dutroux était responsable de la disparition de six jeunes filles. Je n’ai pas voulu être enfermé dans cette question dont tout le monde connaissait la réponse et qui était d’ailleurs déjà résolue au bout de six mois d’instruction. Je voulais que le procès serve aussi à découvrir d’autres vérités, celles dont nous avons déjà parlé au début de notre entretien. Il faut le savoir : ces vérités n’étaient même pas de nature à donner des circonstances atténuantes à mon client. Je n’accepte pas que l’on m’ait accusé de faire du brouillard alors que j’étais en définitive le seul à vouloir faire la lumière et que même les avocats des victimes ne voulaient pas me comprendre. En somme, j’avais comme péché originel d’être l’avocat de Dutroux en telle manière que tout ce que je pouvais suggérer était d’office suspect. C’était une réaction primitive et vulgaire à mon égard.

 

- «Quand j’appelais à la clairvoyance, les acteurs du procès furent tous contre moi», écrivez-vous dans votre livre¼

- Ah oui! Tout à fait. Tous! Il y a même un des avocats flamands, défendant une famille victime, qui a dit que je n’étais pas digne de porter ma robe d’avocat. Je n’ai jamais vu quelque chose de pareil en quarante ans de carrière. Dans ce procès, on a parfois ajouté l’insulte à la blessure.

 

- Je reviens à ma question de tout à l’heure. Votre ego ? Il est évident que celui-ci est relativement important!

- (Il sourit) Il est énorme, je ne le nie pas! Il est certain aussi que je suis sorti meurtri et judiciairement cocu de ce procès et que j’ai bien l’intention de ne pas laisser le dernier mot à une vérité officielle et caricaturale. Je veux prouver que je ne voulais pas faire du brouillard, que mon honneur et ma sincérité c’était de voler au secours des victimes qui demandaient une vérité pour faire leur deuil.

 

- Mais vous n’étiez pas leur avocat! Pas plus d’ailleurs que celui de la société. N’y a-t-il pas quelque chose de paradoxal, voire même de choquant, de constater que l’avocat de Dutroux reprend des pans entiers du discours de ceux que son client a fait tant souffrir ?

- Lorsque Dutroux m’a demandé de devenir son avocat, j’ai eu avec lui de longues conversations. Il en est résulté que Dutroux ne souhaitait certainement pas tout dire. En vertu de la Convention des Droits de l’Homme, je lui ai reconnu son droit au silence, voire même indépendamment de toute cote morale, un droit au mensonge. En compensation de cela, j’ai passé un pacte avec mon client : qu’il m’accorde le droit de  chercher. Et c’est ce droit d’investigation que j’ai exercé. De cette manière, j’ai découvert des choses qui m’ont choquées et j’en ai parlé. Alors oui, c’est vrai que je n’étais pas l’avocat des victimes ou de la société

mais, très sincèrement, j’étais insatisfait de la manière dont le parquet général avait géré cette affaire. Et qu’on le veuille ou non, je suis un avocat avec une conscience sociale. Ma vie entière a été vouée à être un collaborateur loyal d’une justice dont j’ai une haute opinion ; ma conviction est aussi que le barreau participe à l’œuvre de justice. Cela implique autant un droit à la parole qu’un devoir de parler, surtout quand on se trouve au premier rang, tellement près de la scène qu’on entrevoit aussi ce qui se passe dans le coulisses.

 

- Au risque d’apparaître tel Don Quichotte ?

Si je m’étais tu, je n’aurais veillé qu’à être bien en Cour et j’aurais été très égoïste. Je n’allais tout de même pas être une espèce de salop dégoûtant qui aurait exercé une défense révulsante de Dutroux pour satisfaire un vague souci de cohésion dans l’esprit de gens qui m’observaient! Je ne serai jamais le monstre que ceux-là espéraient.

 

- S’il s’est montré un peu plus causant pendant le procès, sans pour autant apporter des éléments concrets et vérifiables, on ne peut pas dire que votre client ait tenté -pendant une très longue instruction-  d’apporter des réponses aux questions que vous posez ?

- Je suis parfaitement d’accord. D’ailleurs, je n’ai jamais dit que cela était bien de la part de Dutroux! Mon travail ne consistait pas à apporter une compensation à cette attitude critiquable de mon client et je ne vois pas en quoi cela devait m’empêcher de chercher à savoir pourquoi on l’a laissé faire, impunément, pendant trop longtemps.

 

- La joute judiciaire d’Arlon a été généralement qualifiée de «procès du siècle». Cette qualification vous convient ? 

- Non. L’affaire Dutroux est bien le «dossier du siècle» mais pour autant elle n’a pas eu droit au «procès du siècle». Il faudrait plutôt parler d’une maquette de procès dont le texte était déjà écrit avant qu’il ait eu lieu.

 

- Demander au jury de ne pas se prononcer parce que, selon vous, l’affaire n’était pas en état d’être jugée, c’était la bonne stratégie de défense ?

- Oui. C’était la stratégie la plus dure mais, surtout, c’était la stratégie la plus honnête. Il ne s’agissait pas de demander au jury d’acquitter ou de libérer Dutroux. Il ne s’agissait pas plus de refermer définitivement ce dossier. Bien au contraire d’ailleurs. L’idée était d’obtenir la remise, de renvoyer Dutroux dans sa cellule et de poursuivre les investigations.

 

- Mais vous demandiez tellement de devoirs complémentaires que cela aurait été pratiquement ingérable, notamment en raison du délai raisonnable qu’il convient de ne pas dépasser pour juger des accusés ?

- Cela aurait pris du temps ? Et alors ? Pourquoi avait-on perdu huit ans auparavant en laissant d’immenses questions sans même chercher les réponses ? Pourquoi a-t-on attendu six ans avant d’entamer l’étude du premier des cheveux trouvés dans la cache de Marcinelle? Quand le procès s’est ouvert, le mal avait déjà été fait. Et ce n’est pas moi qui l’ai fait! En plus, la prescription ne courait pas puisque le procès avait été entamé. Si le jury m’avait écouté, les victimes n’auraient pas été frustrées parce qu’elles auraient conservé une chance de savoir la vérité. Je l’avais annoncé au moment du procès : si on acceptait de juger cette affaire en l’état en misant sur les espoirs sur le «dossier bis», on faisait fausse route : il serait oublié. Là où je me suis trompé, je comptais une bonne année pour ce «dossier bis» soit jeté à la poubelle par le parquet général de Liège. En fait, il n’a pas fallu six mois.

 

- Il reste que vous avez vous-même fait marche arrière pendant le procès. Finalement, vous avez retiré votre demande au jury de ne pas juger¼

- J’avais essuyé des insultes de la part de certains avocats. Le magistrat de presse est aussi intervenu pour affirmer que je demandais au jury d’adopter un comportement illégal susceptible de sanction pénale. C’était surréaliste : on n’a jamais vu dans l’histoire de ce pays qu’un magistrat menace un jury de sanctions pénales! Je me suis mis à la place des parties civiles. J’ai compris leur désarroi. Leur souffrance individuelle. Qui devait, pour leur âme en chagrin, trouver une réponse, fût-elle sommaire ou évidente, dans ce procès spectacle, sans plus attendre. Ils étaient loin des exigences de la Vérité, de la démonstration de ceci ou de cela. On leur avait promis la condamnation de Marc Dutroux et des autres. Ecoeurés d’avoir attendu huit ans que les zones d’ombre soient élucidées, sans réponse, ils voulaient une issue maintenant. Quitte à ce qu’on n’élucide jamais d’autres mystères. Alors, j’ai dit qu’il faudrait encore répondre à 99 questions au moins, ou, sinon, juger sans attendre. Si le jury ne me suivait pas.

 

- Vous gardez donc la conviction que le jury n’a pas été en mesure de juger correctement de tous les tenants et aboutissants de cette affaire ?

- Je crois que le jury a été drogué. Chaque fois que j’ai voulu élargir le débat à des circonstances que je trouvais très importantes pour juger de la responsabilité d’un homme, chaque fois que j’ai voulu aborder des vérités que l’on voulait taire, on m’a accusé de faire du brouillard. Au moment où j’interrogeais Michaux et qu’il parlait de sa hiérarchie en remontant jusqu’au magistrat national, on m’a interrompu. Coupé net! A partir de ce moment-là, le jury a été convaincu que Magnée, cet avocat que l’on présentait comme un ténor pour mieux le diaboliser, tentait de le piéger. Peut-être aurais-je du faire exprès de m’exprimer en patagon pour inspirer confiance? Dans ce procès, il y a d’abord eu le show hollywoodien des enquêteurs avec leurs slides. En fait, un matraquage digne de Pékin au service de la thèse du juge d’instruction. Ensuite, on m’a fait passer pour un marchand de brouillard et puis après on est venu avec cette grande et chic idée : il est grand temps de juger cette «affaire élémentaire» parce que les victimes avaient besoin que l’on dise que Dutroux était coupable. Ah oui ? Quelqu’un en doutait qu’il fût coupable? Le jury a donc fait ce qu’on lui demandait. Il a coupé court. Mais il a coupé beaucoup plus court qu’il le croyait.

 

- Sur le plan judiciaire, vous n’attendez plus rien ?

- La chambre des mises en accusation de Liège a demandé au juge Langlois de clore le «dossier bis» et le renvoyer au parquet de Neufchâteau. Il est donc chez le procureur Bourlet. Celui-ci peut attendre. Des semaines, des mois ou des années. Où il peut aussi ordonner des nouveaux devoirs au juge d’instruction. Mais s’il le fait, M. Langlois qui considère depuis longtemps qu’il n’y a plus rien à chercher, va prononcer une ordonnance négative et cela deviendra de la compétence de¼ la chambre des mises en accusation de Liège. On sait d’avance le résultat. Elle donnera tort à Bourlet et ce sera fini officiellement.

 

- N’y a-t-il pas moyen de sortir de ce cercle vicieux ?

- Ce pourrait être différent si l’opinion publique se dressait contre cela, si il y avait des questions parlementaires, si il y avait une injonction positive du ministre de justice, si le nouveau Procureur Général de Liège, qui m’apparaît être un homme indépendant, modifie la politique des poursuites.J’espère qu’à cet égard, mon livre puisse déboucher sur une prise de conscience.

 

- J’allais oublier la question de votre compte en banque¼

- On doit tout de même savoir que j’ai passé à Arlon quatre mois de ma vie, que je l’ai fait à mes frais et que j’ai défendu Dutroux sans lui demander un centime, pas plus d’ailleurs qu’au bureau d’assistance juridique. A l’inverse d’ailleurs des avocats qui défendaient les autres accusés. Je n’ai donc pas touché un radis. Rien. En fait, j’ai payé – et cher- les frais de cette défense. Même la copie du dossier des 450.000 pages, c’est moi qui l’ai payée à l’instar du camion de déménagement qu’il a fallu utiliser pour la faire venir de Neufchâteau à mon cabinet bruxellois. Il y avait six palettes! Ce ne sont pas les misérables droits d’auteur que je vais toucher avec ce livre qui sont de nature à compenser ne fût-ce que le quart de mes dépenses.

 

- Etre l’avocat du diable, ce n’est pas toujours facile sur le plan privé ?

- Je ne suis plus fréquentable pour une bonne moitié de la bourgeoisie bruxelloise qui auparavant faisait mine de me considérer. Enfin, disons que je ne l’ai plus été. Aujourd’hui, un certain nombre de ces personnes reconnaissent que j’ai posé des questions utiles à Arlon en évitant des outrances telles que la mise en cause d’un réseau qui impliquerait « un prince, un cardinal, un ministre », et que sais-je encore !

 

- Faut-il vous considérer tel un saint parce que vous accepté d’être l’avocat du diable ?

- (Il réfléchit un instant) Je ne veux pas avoir l’air d’un saint parce que j’estime avoir fait quelque chose de très normal avec l’expérience que j’ai du barreau et les moyens professionnels dont je dispose. J’ai 69 ans. Etant dans ma dernière ligne droite, j’ai considéré que c’était une grande chance  de me pencher sur tant de souffrance au nom de l’idée que je me fais de la justice et surtout dans le rôle de l’avocat de Marc Dutroux. Parce que tout ce qui peut paraître infiniment paradoxal dans mon attitude me paraît au contraire excellent. Et c’est peut-être cette excellence qui sidère les gens.

 

- Etes-vous revenu transformé de ce voyage en enfer ?

- J’en suis sorti profondément déprimé. Physiquement et mentalement

 

- La déprime, cela traduit souvent une colère refoulée.

- Ce n’était pas de la colère. C’était que j’avais investi tellement sans le moindre résultat. J’avais eu beau secouer les consciences, cela n’avait servi à rien, sinon à me faire attaquer, et notamment par les avocats des victimes. Le pire, c’est qu’eux n’ont pas pour autant pris le relais des questions essentielles qui se posaient pour aller vers la vérité. Je ne comprenais pas, et cela d’autant moins que le sort des victimes m’a touché jusqu’à la moelle. J’étais obsédé par ce cauchemar, par le fait que l’âme humaine puisse générer un tel malheur et que, même dans de telle conditions, on ne parvienne par à obtenir de la justice que la vérité totale soit recherchée. Dutroux a fait ce qu’il a fait. Il a été condamné. Mais c’est tout de même énorme de se dire que l’on ne saura jamais pourquoi on ne l’en a pas empêché alors qu’on pouvait le faire ? Avant que quatre victimes soient tuées. Je ne m’en remets pas. C’est pour cela que si quelqu’un me fait un procès pour mon livre, ce ne sera pas classé comme le dossier bis!

 

- Que voulez-vous dire ?

- Je veux dire que j’exercerai mes droits de défense et qu’alors on parlera de l’affaire à fond. De toute l’affaire!

 

(1) Xavier Magnée, Marc Dutroux, un pervers isolé ?, Calmann-Levy. Sortie en librairie, le 6 avril 2005.

 

Forcément déséquilibré

Brillant avocat, le bâtonnier n’écrit bien évidemment rien qui pourrait desservir la défense de Marc Dutroux. Le feu nourri de ses questions se dirige uniquement en direction des institutions alors que son client, c’est évident, n’a jamais lui-même contribué à l’éclatement de la vérité. De ce point de vue, le propos de son livre est déséquilibré. Forcément. Par ailleurs, il comporte aussi des erreurs factuelles qui sont parfois très regrettables. Le rôle de la juge d’instruction Doutrèwe dans les dysfonctionnements de l’affaire Julie et Melissa est totalement éludé. Plus choquant, Me Magnée relaye aussi certaines rumeurs. Comme celle qui voudrait que la mère de l’une des fillettes de Grâce-Hollogne aurait un jour «mordu» de rage, un magistrat liégeois. Dénué de tout fondement! Enfin, des faits non établis, mais allégués par Dutroux sont parfois présentés comme des vérités. Par exemple, en ce qui concerne la date d’arrivée de Julie et Melissa à Marcinelle ou la durée de leur séquestration. Ceux qui liront l’ouvrage de Xavier Magnée devront donc garder un œil critique.


17:31 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (21) |  Facebook |