13/02/2005

Affaire Dutroux et consorts (060404)

Chronique "Si on me laisse dire", publiée dans le quotidien "La Dernière Heure en marge du procès de Marc Dutroux et consorts"

 

Hôtel «Brazil» (26 - Le 6 avril 2004)

 

Dans un document rédigé le 25 août 1995, la gendarmerie de Charleroi demandait la mise sous observation de Marc Dutroux au parquet de Charleroi. C’était deux jours après l’enlèvement d’An et Eefje et quelques semaines -déjà- après que ce corps de police ait reçu des informations sur la possible implication de Dutroux dans l’enlèvement de Julie et Melissa. Alors que l’on abordait l’enlèvement d’An et Eefje, hier, j’ai relu ce document. Le rapport ? Deux noms y sont cités qui apparaissent en marge du rapt des deux jeunes filles flamandes : ceux de Lionel C. et Nicolo M. 

 

Point commun des deux hommes ? Ils étaient en contact avec Dutroux à Charleroi. Ce n’est pas tout : selon le témoignage de Nicolo M., Lionel C. a été le petit ami de la sœur d’un inspecteur de la PJ de Charleroi arrêté au début de l’affaire Dutroux. Par ailleurs, tant Nicolo M. que Lionel C. ont été très actifs «dans les voitures» et l’enquête de Neufchâteau a fait apparaître des suspicions quant à l’implication de Lionel C. dans un trafic de jeunes filles provenant de Pologne. Elles étaient destinées au marché de la prostitution en Belgique. Ces deux connaissances de Marc Dutroux avaient aussi des relations à la mer du Nord. C’est ainsi qu’il est établi que tant Lionel C que Nicolo M. ont passé le mois d’août 1995 à Blankenberge. Où ? A l’hôtel «Brazil», un établissement tenu par une personne qui ne nous fait pas vraiment changer de milieu. En effet, le patron du «Brazil», le dénommé Marcel Marchal, est connu de la justice, notamment pour proxénétisme. En contact avec d’ex-membres de la tristement célèbre «bande du Milliardaire», son «hôtel» était destiné à faire «travailler» de jeunes femmes provenant d’Allemagne de l’Est. Signalons enfin que lors des perquisitions d’août 1996, les enquêteurs ont trouvé une carte de l’ «hôtel Brazil» et les coordonnées de Marcel Marchal chez… Marc Dutroux

 

A cela s’ajoute le témoignage d’ Erik V., un voisin du «Brazil» qui affirme avoir reconnu An et Eefje, le soir du 22 août 1995, entre 23 heures et 24 heures. Selon lui, elles étaient devant l’hôtel. Elles discutaient avec Marc Dutroux et… deux autres hommes. On signalera, enfin, que le «Brazil» se trouvait à proximité immédiate du casino où An et Eefje avaient assisté au spectacle de l’illusionniste Rostelli. Elles ont quitté ce lieu, le soir de leur enlèvement à 23 heures 45. Troublant ? Pas pour le chef d’enquête Michel Demoulin. Hier, évoquant pendant deux heures et demi le volet «An et Eefje», il n’a pas pipé mot de la piste «Brazil». Sauf quant Michel Bourlet l’a interrogé utilement à cet égard. En deux minutes et au moyen de deux questions, le procureur a fait admettre à M. Demoulin que la piste Brazil était tout à fait compatible avec ce que l’on sait des déplacements et l’emploi du temps des deux victimes, le soir de l’enlèvement. Il n’aura fallu que… huit ans pour en arriver là. Bien sûr, on entendra les témoignages de Nicolo M. et d’Erik V. dans les semaines à venir. Personne, par contre, n’a pensé à citer Lionel C.  Quant à Marcel Marchal, ce sera difficile de le faire venir. Après son seul et unique interrogatoire, en 1996, il est parti vivre… au Brésil.

 

Pour information, un lien intéressant sur cet aspect du dossier

... Un fil rouge jusqu'à Blankenberge

... Motif : cet homme était en conflit de voisinage avec le propriétaire de l’hôtel Brazil ; s’il avait dit avoir vu AN et EEFJE dans le bar de cet hôtel ...
www.observatoirecitoyen.be/article.php3?id_article=245 - 17k -




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12/02/2005

Affaire Dutroux et consorts (050404)

Chronique "Si on me laisse dire" publiée dans le quotidien belge "La Dernière Heure" en marge du procès de Marc Dutroux et consorts

 

Ici et maintenant (25 - Le 5 avril 2004)

 

Ces derniers jours, plusieurs ex-gendarmes sont venus «témoigner» dans le volet «Julie et Melissa» du dossier Dutroux. En entendant la plupart d’entre eux, on a pu vérifier que le nouvel uniforme de la police fédérale n’a absolument rien changé à certaines mentalités. On pense notamment à l’arrogance d’un Lesage, à la désinvolture d’un Gilot et bien entendu aux récits abscons et imprécis auxquels nous ont habitués des subordonnés tels Valéry Martin ou René Michaux. Que ressort-il de tout cela ? Un sentiment de malaise que certains voudraient vite oublier en affirmant que poser des questions sur le rôle pour le moins bizarre d’un service de police… ferait le jeu de Dutroux.

 

Ceux qui relayent ce type d’analyse sont pourtant bien incapables de donner une explication cohérente à l’accumulation d’erreurs et d’omissions de l’ex-gendarmerie. Ils sont tout aussi incapable d’expliquer les choix d’enquête catastrophiques et illégaux posés en 1995 par l’état-major de ce corps. La guerre des polices ? Foutaise! Si les rétentions d’information constatées dans le dossier Julie et Melissa avaient eu pour vocation de gagner une course de vitesse pour libérer ces enfants, croyez-moi, les choses auraient été vite. Très vite! En outre, s’il s’agissait de chercher la gloire de l’ex-gendarmerie, les officiers responsables auraient-ils confié l’enquête à un René Michaux ?

 

Les dernières journées d’audience nous ont permis d’entendre dans la bouche de plusieurs ex-pandores des explications périmées de longue date. Lesage et Gilot ont notamment ressorti que la juge d’instruction Doutrèwe avait été informée «verbalement» des soupçons qui pesaient, dès juillet 1995, sur Marc Dutroux. Comme si cela les aurait dispensé à l’époque de dire tout ce qu’ils savaient sur le suspect et de rédiger un procès-verbal! Ce débat-là avait pourtant été clos par la commission d’enquête et c’est marquer bien peu de respect pour la Cour et les jurés que de feindre de l’ignorer.

 

Désormais, on est bien plus loin dans la réflexion : la question qui se pose avec une acuité plus prégnante que jamais est celle du «pourquoi». Pourquoi ont-ils décidé de ne pas sauver Julie, Melissa, An et Eefje alors qu’ils en avaient les moyens ? Poussé dans les cordes, parce qu’on en sait beaucoup plus aujourd’hui sur les «dysfonctionnements» qu’en 1996 –par exemple, en ce qui concerne la disparition de cassettes vidéo saisies chez Dutroux-, le gendarme Michaux renvoie désormais à sa hiérarchie de l’époque. Pour une fois, je crois que cet homme tient là une bonne piste!

 

C’est d’ailleurs celle qu’ont décidé de suivre les conseils de Laetitia Delhez. Me Beauthier et Fermont l’ont annoncé : ils commenceront cette nouvelle semaine en demandant à la Cour de faire comparaître l’ancien patron du BCR de la gendarmerie, Guido Van Rillaer. Je souhaite bien du plaisir à ces avocats. Dans les jours à venir, ils seront certainement affublés des étiquettes réservées à ceux qui refusent de fermer le livre avant d’en avoir lu toutes les pages. Dans le désordre, il y a «poujadiste», «obsédé du complot», «croyant», «allié objectif de Dutroux». Bienvenue au club!

 

Quand certains comprendront-ils que c’est la transparence qui nourrit la démocratie; Que la politique de l’autruche ne fait qu’alimenter les rumeurs nauséabondes. C’est ici et maintenant que l’on dispose d’une petite chance de voir plus clair quant au rôle de l’ex-gendarmerie. Ici, maintenant… Ou jamais! Et cela ne changera rien pour Dutroux : on connaît déjà par avance la condamnation qui sera la sienne. Par contre, cela pourrait permettre aux parents de victimes de comprendre -enfin!- un aspect de ce drame qui reste indéchiffrable à ce jour.

 

 



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11/02/2005

A propos des suicides de policiers (030205)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 3 février 2005.

 

Jean-Joseph Mal, secrétaire national du SNPS

«Trop de policiers se suicident!»

 

Au cours de ces dix dernières années, près de 200 policiers ont pris la décision de volontairement en finir avec la vie. Avec un taux de suicide de 5,21 pour 10.000 – les membres des forces de l’ordre ont, en moyenne, deux fois plus souvent recours à cette arme ultime contre le désespoir que l’ensemble de la population belge. Pour Jean-Joseph Mal, secrétaire national du Syndicat national du personnel de police et de sécurité (SNPS), «la solution passe par une réforme des mentalités dans les rangs des policiers. Pas assez solidaires entre eux, les flics doivent aussi pouvoir considérer qu’il n’est pas honteux de craquer quand on exerce une profession aussi stressante. Admettre que l’on puisse être déstabilisé ne veut pas dire qu’on est faible ou incompétent!».

 

- A la fin du mois de décembre, deux policiers viennent encore de se suicider à Ottignies et à Uccle. Ils ont auront ainsi allongé le triste décompte des «morts par désespoir» dans les rangs des forces de l’ordre. Soit près de 200 personnes depuis dix ans! Que fait la police?

- Je crains que les chiffres officiels que vous citez soient sous-évalués! Avant la fusion des polices, il n’y avait pas de statistiques systématiques sur cette question en ce qui concerne les polices communales. Que fait la police? D’une part, on essaye de comprendre, mais honnêtement, malgré plusieurs études faites et encore en cours, on n’y est pas encore tout à fait arrivé. D’autre part, une structure d’aide a été mise en place depuis quelques années et elle est accessible à tous les policiers du pays. Il s’agit du «stress team» qui fonctionne avec l’aide de psychologues spécialisés. Cette structure assure l’assistance psychosociale aux membres du personnel ayant vécu des événements traumatisants tels que usage d’une arme à feu, accident grave, prise d’otage, catastrophe.

  

- Le «stress team» existe depuis 1983. Or, à voir les chiffres disponibles depuis 1993, le nombre de suicide ne diminue pas. Il y en a 19 par an, en moyenne. Avec aussi des années noires, comme 1995 par exemple, où il fallait déplorer 25 cas…

- Ce constat est certainement interpellant. Pour autant, il faut y apporter cette nuance. Quand un policier se suicide, ce n’est pas nécessairement en relation directe ou totale avec sa fonction professionnelle. Par exemple, pour le policier d’Uccle, on sait qu’il venait d’apprendre qu’il souffrait d’une maladie grave et que c’est cette mauvaise nouvelle qui l’a fait basculer. Maintenant, il n’en reste pas moins que le suicide est plus fréquent chez les policiers que dans les autres catégories de la population belge.

 

- On en revient à la question du pourquoi ?

- Comme l’a notamment relevé un rapport du Comité P (ndlr : organe de contrôle des services police), il y a un problème de mentalité, de «culture d’entreprise» et cela est encore plus sensible chez les anciens gendarmes qui ont été formé dans une structure de type militaire. Trop de flics fonctionnent sur le mode «sois fort, tais-toi et encaisse». Pas question pour certains d’entre eux d’aller raconter leurs difficultés à des jeunes psychologues ou assistant sociaux. Il y a là une sorte de fierté mal placée. A cela s’ajoute un environnement qui n’est pas toujours adapté. J’ai vraiment le sentiment que dans la police telle qu’elle fonctionne actuellement l’écoute entre collègues est devenue trop rare. Et là, pourtant, on touche à une question fondamentale car quand quelqu’un envisage le pire, il y a souvent des signes avant-coureurs. S’ils n’étaient pas banalisés au nom du chacun pour soi, on éviterait sûrement un certain nombre de drames. Reste, de toute manière, que les policiers sont soumis à de nombreux stress inhérents à leur fonction. C’est évident que, dans certains cas,  cela laisse des traces.

 

- Quels sont ces stress difficiles à encaisser pour les policiers ?

- Quand on travaille sur le terrain, on est tout de même confronté régulièrement à des situations d’horreur. Dans une carrière de flic, on est amené à voir des corps déchiquetés, mutilés, brûlés… Des personnes suicidée, assassinées. Et puis, il faut annoncer cela à la famille de la victime… En principe, on se renforce avec le temps et on sait encaisser. Mais peut-être n’est-ce pas toujours aussi simple pour tout le monde. Et puis, tout un chacun peut être plus fragile à un moment ou un autre de sa vie. Et ce qui semble assimilable en temps normal ne l’est plus. C’est là qu’il faudrait une écoute systématique, notamment auprès des collègues. Une autre difficulté tient aux horaires – en tous cas pour ceux qui ne travaillent pas dans un bureau. Il est très difficile de mener une vie de famille quand on preste à heures irrégulières et imprévues. On ne sait jamais à l’avance ce que l’on aura à faire. De là, découlent très souvent des difficultés de couple qui, inévitablement, jouent sur le moral.

 

- Avant de devenir syndicaliste, vous avez fait du terrain pendant trente ans. Vous est-il arrivé de craquer?   

- Jamais au point d’avoir envie de me suicider. Ce qui ne veut pas dire que je n’ai pas connu ces moments de blues et de trop plein. Autrefois, je travaillais à la brigade de Fleurus. Une nuit, je suis appelé en intervention dans une maison maternelle qui accueillait des femmes battues. Un type s’était introduit par l’arrière du bâtiment et il tenait une éducatrice en otage. Avec un collègue, je parviens à rentrer par une fenêtre et on tombe nez à nez avec le preneur d’otage. Il est là, à quelques mètres de nous, sur le premier palier d’un escalier et il maintient une éducatrice sous la menace d’un couteau. Il fait sombre. Seule la lune nous permet de distinguer plus ou moins ce qui se passe. Tout en l’invitant au calme, je sors mon révolver et je le tiens en joue. Il réagit en poussant la femme. A ce moment, pendant une fraction de seconde, j’ai la possibilité de le descendre. Mais je ne le fais pas. Il grimpe les escaliers quatre à quatre jusqu’à l’étage supérieur. Il rentre dans une chambre et il poignarde sa femme et son bébé. Quand je parviens à entrer dans la chambre, il est trop tard. Je découvre une scène d’horreur. Le nourrisson a le ventre ouvert. Il est mort. Sa maman aussi… Ca ma poursuivi pendant des années. D’ailleurs, j’en parle encore aujourd’hui avec des frissons. J’ai été envahi d’un sentiment de culpabilité. Les questions se bousculaient dans ma tête. Si j’avais tiré, peut-être que les choses se seraient passées autrement ? Etait-ce de ma faute si ces deux personnes sont mortes ? A l’époque, heureusement, j’ai pu en parler, longuement et souvent, avec un magistrat et avec mes collègues. Il n’y avait pas encore de «stress team» quand cela s’est passé. Mais la simple écoute que j’ai eue m’a empêché de sombrer. C’est d’expérience que je dis que, dans ce métier, il faut savoir se serrer les coudes entre collègues! Et ce d’autant que la pratique professionnelle nous amène à revivre plusieurs fois certains évènements difficiles. Il faut prendre des photos pour constater les faits, rédiger des procès-verbaux et plus tard, dans certains cas, encore une fois revivre les choses lorsqu’on est amené à témoigner en cours d’assises.

 

- A force de vivre des situations de stress comme celles que vous venez de nous décrire la peur n’a-t-elle pas tendance à s’installer chez le policier ?

- Si la peur s’installe, ce n’est pas au moment même de ces interventions périlleuses. C’est un poison qui fait son effet à plus long terme. Quand on est dans le feu de l’action, on réagit avec son instinct. Et puis, parfois longtemps après, on réfléchit aux risques que l’on a courus. C’est là que cela peut faire des dégâts et qu’il faut pouvoir débriefer avec quelqu’un du service.

 

- N’existe-t-il pas un décalage entre ce que vivent les policiers de terrain et certains de leurs supérieurs qui restent dans leur bureau ?

- C’est vrai que depuis la réforme tout ceux qui portent le grade de commissaire, voire même d’inspecteur principal, ne sortent pratiquement pas. Dans ces conditions, il est difficile de comprendre les problèmes du gars qui se trouve sur le terrain. C’est un des mauvais aspects de la nouvelle police.

 

- Lors de leur formation, les policiers sont-ils sensibilisés à la gestion du stress ?

- Il y a bien un peu de théorie là-dessus mais c’est le genre de choses qu’on ne peut découvrir véritablement que sur le terrain. C’est à ce moment que l’on en découvre aussi beaucoup sur soi-même.

 

- On constate que l’immense majorité des suicides de policiers sont commis avec l’arme de service. Quand une personne est à la dérive sur le plan psychologique ne lui retire-t-on pas son arme ?

- Mais si, bien entendu! C’est une mesure de précaution élémentaire qui est prise quand il est constaté qu’un membre du personnel n’est pas bien dans sa tête. Votre question renvoie donc à la problématique principale qui se pose à nous : comment mieux détecter les personnes en souffrance psychologique puisqu’en effet, de nombreux «suicidés» parviennent encore à conserver leur arme pour la retourner contre eux. J’y vois un enjeu collectif. Il faut plus d’intérêt pour le vécu des policiers de terrain au niveau de la hiérarchie. Il faut aussi plus de solidarité entre collègues. Enfin, il conviendrait d’en finir avec une idée reçue du siècle dernier : les états d’âmes qu’un policier peut ressentir ne doivent plus être perçus comme des signes de faiblesse. Il s’agit de signaux d’alerte qui doivent pris au sérieux. En définitive, des flics-robots qui ne se poseraient jamais aucune question sur le sens de leur métier et le service qu’ils rendent à la société, c’est cela qui me paraîtrait inquiétant!


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10/02/2005

Affaire Dutroux et consorts (020404)

Chronique "Si on me laisse dire" publiée dans le quotidien belge "La Dernière Heure" en marge du procès de Marc Dutroux et consorts

 

«Il y en a encore beaucoup, Monsieur le Huissier?» (24- Le 2 avril 2004)

 

Bien sûr, c’était la dernière après-midi de la semaine. Certes, Me De Clety avait un rendez-vous à Bruxelles et il devait quitter Arlon à 18 heures au plus tard. C’est vrai aussi qu’il fait beau. Et qu’en outre, hier, il y avait beaucoup de témoins à entendre : pas moins de seize personnes en une après-midi, soit en quelques quatre heures d’audience. On considérera enfin que tout le monde était fatigué – magistrats, jurés et avocats- après cette cinquième semaine de débat à la Cour d’assises du Luxembourg… Mais tout de même!

 

Tout de même, il conviendrait de ne pas oublier que l’on traite ici à Arlon d’une affaire particulièrement grave. Et qu’en plus, la justice de ce pays n’a guère à être fière de la manière dont elle a géré ce dossier… Or, l’image que cette institution a donnée d’elle-même, hier, était peu glorieuse. Elle donnait en tout cas parfaitement raison aux parents de Melissa Russo de n’avoir pas f         ait le déplacement à Arlon.

 

On a eu droit à tout : des ex-gendarmes répétant devant leur supérieur hiérarchique présent dans le public des argumentations qui avaient pourtant largement démenties par la défunte commission d’enquête. Notamment en ce qui concerne les rétentions d’information dans l’enquête Julie et Melissa. Des témoins folkloriques convoqués par la défense de Dutroux pour démontrer… on ne sait quoi.

Comme, par exemple, cette femme qui est passé devant chez Dutroux, un jour que la porte était ouverte et qui croyait avoir vu… Nihoul couché dans un divan. Ce dont elle ne souvient plus aujourd’hui. On a entendu aussi, hier, quelques lourds mots d’humour et des considérations qui en dise long sur la «fatigue» du moment. Je ne citerai ici que le président Goux lançant, la voix lasse : «Il y en a encore beaucoup, Monsieur le Huissier?». Il parlait, vous l’avez compris, des témoins qui restaient à entendre.

 

Hier, une personne a cependant sauvé la mise. Un ex-gendarme de Charleroi. Il s’appelle Yvan Demarcq. Sincère, il a osé parler de ce qu’on lui avait caché avant les perquisitions de décembre 1995 dans les maisons de Marc Dutroux. Emouvant, il a pleuré lorsqu’il a raconté que si son collègue René Michaux lui avait expliqué le véritable contexte de ces perquisitions, il aurait regardé autrement ce mur blanc qui se trouvait dans la cave de Marcinelle. Bricoleur, Demarcq est certain qu’il aurait immédiatement remarqué que les cornières de l’étagère étaient bizarres.   Mais à Marcinelle, on ne lui avait demandé que de retrouver des cadenas et des chaînes. Et subsidiairement de faire des photos de l’intérieur de l’immeuble. M. Demarcq n’en dort plus depuis huit ans. Il a essayé de parler au juge Langlois. C’était il y a quatre ans. Mais le magistrat n’avait pas estimé utile d’acter officiellement l’aspect de son témoignage qui mettait en cause l’ex-gendarmerie… A avoir entendu certains de ses ex-collègues, hier, je crains que Monsieur Demarcq soit un ex-gendarme fort… isolé.



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09/02/2005

Affaire Dutroux et consorts (010404)

Chronique "Si on me laisse dire" publiée dans le quotidien belge "La Dernière Heure", en marge du procès de Marc Dutroux et consorts

 

Une question de mesure (23 - Le 1er avril 2004)

 

«Si votre maison flambe et que quatre enfants disparaissent dans les flammes, vous en voudrez prioritairement à l’incendiaire. Et c’est tout à fait normal. Toutefois, si dans le même temps, vous constatez que vos enfants auraient pu être sauvés et qu’ils ne l’ont pas été. Si vous constatez que les pompiers sont arrivés quatre jours trop tard et qu’ils ont arrosé la maison d’à côté, vous en voudrez aussi aux pompiers. Et vous chercherez à comprendre pourquoi ils n’ont pas rempli correctement leur mission.» La tirade est de Me Xavier Magnée, l’avocat de Marc Dutroux et elle porte sur l’une des questions fondamentales posée par le procès d’Arlon. Faut-il, oui ou non, que les débats portent sur les dysfonctionnements innombrables qui ont jalonné les enquêtes judiciaires sur les activités criminelles de Marc Dutroux et consorts ?  Faut-il aller au-delà du cadre strict de l’acte d’accusation rédigé par le procureur du Roi Bourlet, en évoquant au travers du débat contradictoire des pistes jugées trop peu étayées par différentes parties au procès ? A cet égard, la position du ministère public s’est clairement affirmée au cours des deux dernières audiences. Contrairement au ténor bruxellois, mais en opposition aussi à plusieurs parties civiles, M. Bourlet veut que l’on se concentre uniquement sur les inculpés, les actes qu’ils ont posés. Le magistrat dit refuser que le procès d’Arlon devienne une commission parlementaire bis et/ou un comité disciplinaire. 

Je crois que, de part et d’autre, les arguments doivent être entendus. La faiblesse du dossier qui est porté à la connaissance des jurés d’Arlon, le passé trop malheureusement connu -mais qui reste aussi grandement mystérieux- de cette affaire, impliquent inévitablement que les parties civiles mais aussi la défense des accusés cherchent à éclaircir des zones d’ombre. Et surtout qu’elles obtiennent les réponses qu’il est encore possible d’obtenir! Leur refuser ce droit ne ferait qu’alimenter la rumeur et le soupçon. L’idée selon laquelle des informations seraient éludées, voire cachées à Arlon ne servirait pas la démocratie.

Dans le même temps, réchauffer de vieux plats comme la piste Ferette, multiplier les questions à l’envi au point que l’on ne comprenne plus rien au sens de cette affaire et à l’objet de ce procès m’apparaît tout autant contestable. Ce n’est pourtant pas une raison pour déraper comme l’a fait hier l’avocat général Andries en sortant l’accusation de «poujadisme» lorsqu’un avocat évoquait des interrogations légitimes sur le fonctionnement de l’institution judiciaire dans ce dossier.

Avant de parler de poujadisme, M. Andries doit s’interroger sur les raisons qui ont conduit les débats d’Arlon dans leur configuration actuelle. On a en encore eu un bon exemple hier : un policier de Liège ayant une nouvelle fois évoqué toute la «fragilité» du seul témoin sur lequel le juge Langlois a basé la reconstitution de l’enlèvement de Julie et Melissa. C’est aussi à partir de ce témoignage que le dénommé Georges Frisque a construit ses théories fumeuses sur la piste Ferette... Puisque Mme Henrotte disait que les petites étaient montées dans une voiture conduite par quelqu’un qu’elles semblaient connaître…





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08/02/2005

Affaire Dutroux et consorts (310304)

Chronique "Si on me laisse dire" publiée dans le quotidien belge "La Dernière Heure" en marge du procès de Marc Dutroux et consorts

Pas vu, pas pris (22 - Le 31 mars 2004)

 

Que s’est-il passé le 13 décembre 1995 lors de la perquisition de la BSR de Charleroi dans la maison de Marc Dutroux à Marcinelle ? Ce n’est pas l’audience d’hier à la cour d’assises qui nous a permis d’y voir enfin plus clair. Il est vrai que les questions qui ont été posées à cet égard par certaines parties civiles manquaient parfois de précision. Et que les réponses du célèbre ex-gendarme René Michaux n’étaient pas, disons, de la plus grande transparence. Quelques éléments neufs tout de même. Ils concernent d’abord les cassettes vidéo qui ont été saisies, ce jour-là, par René Michaux et ses collègues. Pour l’anecdote, on soulignera que le témoin parle désormais de 97 cassettes. Pendant la commission d’enquête, il avait été tantôt question de100 cassettes, puis de 94. Dans le dossier de Neufchâteau, on en mentionne 93 et le président de la Cour a même cité un document où il est question de 92 cassettes…  Soit.

 

Quant à ces nombreux supports vidéo, la question se pose de savoir si Michaux et ses collègues les ont regardé à l’époque de leur saisie. En effet, le carnet de travail rédigé par l’ex-gendarme renseigne qu’une heure après le début de la perquisition, il avise un substitut de Charleroi de la présence de «nombreuses cassettes» dans la maison de Dutroux et que ce magistrat réagit en ordonnant la rédaction d’un «procès verbal initial». Un PV initial ? Ce type de document est rédigé par un policier quant il vient découvrir une nouvelle infraction. Comment découvre-t-on un délit au départ de cassettes vidéo ? Je crois pouvoir affirmer que c’est en les regardant!

 

Donc, la question a été posée à M. Michaux : avez-vous regardé des cassettes sur place ? A moins que certains de vos collègues l’aient fait ? Réponse du témoin : «Non. Chez Dutroux, la télévision ne fonctionnait pas. Ensuite, à la gendarmerie, un collègue a voulu commencer à visionner mais l’adjudant Leblanc (ndlr : chef de service à la BSR de Charleroi) nous a interdit de le faire». Dont acte. La gendarmerie amasse des informations sur le suspect principal de l’enlèvement de Julie et Melissa pendant plusieurs mois et lorsque les enquêteurs saisissent des cassettes… on leur dit de ne pas les regarder.

 

On soulignera tout de même que les déclarations de René Michaux sur cette question du visionnage des cassettes n’ont pas toujours été «constantes». Le 2 mars 1986, il déclarait à la commission d’enquête : «Quand nous sommes rentrés (à la gendarmerie) avec ses cassettes nous en avons visionné quelques unes avec notre unique appareil». Hier, le serrurier Alain Lejeune - qui était présent sur les lieux de la perquisition- a apporté un élément supplémentaire : «J’ai constaté que deux gendarmes qui visionnait des cassettes sur la télé de Dutroux». Ah bon, finalement la télé fonctionnait ? Qu’ont-ils vu alors ? De quoi rédiger un procès-verbal initial ? On n’en saura pas plus.

 

De même que sur le mystère des «voix d’enfants» entendues par Michaux dans la cave. Désormais, le policier parle de «chuchotis»… Mais là encore, le serrurier contredit : «il s’agissait des voix de deux petites filles. On les entendait distinctement. C’était très proche». Et de conclure sur cette phrase lourde de sens : «Je ne savais pas qu’on cherchait des enfants lors de cette perquisition. Elle avait l’air banale. Comme s’il s’agissait d’une affaire de vol. Rien de plus. Si l’on cherchait des enfants qui pouvaient se trouver dans une cache, alors je ne puis comprendre que l’on ait pu sortir aussi vite de cet immeuble après avoir entendu ces voix.»    

 

 



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07/02/2005

Affaire Dutroux et consorts (300304)

Chronique "Si on me laisse dire", publiée dans le quotidien belge "La Dernière Heure" en marge du procès de Marc Dutroux et consorts

 

Il suffisait de demander… (Si on me laisse dire 21 - Le 30 mars 2004)

 

Depuis que des jurés et des avocats posent des questions, l’instruction Langlois s’écroule comme un château de carte. Les déposition des premiers témoins dans le cadre de l’enlèvement de Julie et Melissa» ont accentué le sentiment que, dans ce dossier, on semble avoir flirté avec le «degré 0» de l’enquête judiciaire. Premier constat : pratiquement toutes les personnes entendues hier avaient témoigné en 1995 ou en 1996 et elles n’avaient pas été réentendues depuis lors. Pas même lorsqu’il s’est agit en juin 2000 de reconstituer l’enlèvement de Julie et Melissa.

 

Ainsi cette dame qui pense avoir reconnu Diakostavrianos sur le pont de l’autoroute à côté de deux petites filles qu’elle croit être Julie et Melissa n’a jamais eu l’occasion de consulter l’album photo des enquêteurs. Ainsi ces deux témoins qui sont formels pour avoir identifier Lelièvre, fouillant des buissons, au lendemain du rapt, n’ont jamais été invités à identifier le suspect derrière une glace sans tain. Quelle importance que tout cela puisque le juge disposait du témoignage de Martin accusant Dutroux et Weinstein de l’enlèvement… Quelle importance, puisque ce même juge était persuadé de pouvoir reconstituer l’enlèvement sur la seule base du témoin Marie-Louise Henrotte…

 

On savait déjà que le récit de la vieille dame était sujet à caution en raison de ses imprécisions. Elle décrivait notamment une petite fille qui portait… une jupe. On savait aussi que le «raisonnement» de l’enquête, articulé autour de ce témoignage, faisait fi des contradictions qu’il recelait par rapport à la version de Martin. Pour cette dernière, Dutroux réalise le rapt alors qu’il est passager d’un véhicule. Pour Henrotte, l’auteur du rapt est le conducteur… A cela s’ajoute maintenant le témoignage du maître chien qui est intervenu sur le chemin de Fexhe dans la soirée du 24 juin 1995.

 

Paul Jacquet, c’est de lui qu’il s’agit, a été formel : la trace que son chien a suivie était bien celle de Julie Lejeune et de nulle autre personne. La piste a été entamée sur le chemin de Fexhe, elle s’est poursuivie sur le pont de l’autoroute pour conduire, notamment, sur la bande d’arrêt d’urgence dans le sens Liège-Namur. Traduction : Julie et Melissa sont donc arrivées jusqu’au pont et même au delà.

 

M. Langlois avait-il compris que cela ne collait pas avec le témoignage de Mme Henrotte? Oui! Ne faisons pas insulte à son intelligence… Sa déduction ? Le chien pisteur devait alors se tromper! Ainsi, le magistrat avait exposé aux jurés que la maman de Julie avait certainement touché la taie d’oreiller reniflée par le chien. L’animal aurait alors suivi la trace des premières recherches faites par les mamans de Julie et Melissa peu de temps après l’enlèvement… Cet «argument» a été balayé par M. Jacquet. Il s’avère que la taie d’oreiller a été prise dans les règles de l’art et que «le lit de Julie était complètement défait!». Sa maman n’y avait donc pas touché, pas plus qu’à la taie.

 

Dois-je vous préciser qu’hier, c’était la première fois que M. Jacquet est interrogé… depuis 1995?

 

 

 

 

 

 




10:18 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |