10/01/2005

Tragédie de Ghislenghien (120804) et (190804)

Reportage publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 12 août 2004.

 

Ghislenghien

Après les larmes, la colère

 

A Ath, ce 4 août, plusieurs milliers de Belges se sont déplacés pour rendre hommage à sept des victimes de la catastrophe de Ghislenghien. Au recueillement et à l’intense émotion suscitée par cette journée de deuil national succède maintenant le temps des questions pour les familles touchées par le drame et les victimes survivantes. Qui est responsable de cette catastrophe ? Etait-elle évitable ? Comment se fait-il que l’on ait procédé à des travaux de voirie au dessus du gazoduc ? Avec quelles précautions ? Pourquoi n’a-t-on pas évacué les ouvriers présents sur le site dès l’apparition d’une odeur de gaz suspecte ? Via Ciné-Télé Revue, les proches d’Angelo Spateri, un ouvrier de Diamant Board brûlé mortellement après avoir héroïquement sauvé deux personnes, lancent un appel à toutes les victimes de Ghislenghien : «Unissons-nous, formons une association parce que le combat pour la vérité s’annonce long et difficile!». Parallèlement, des langues commencent à se délier. Celle par exemple de Serge Steenhout, un cadre de Diamant Board terriblement bouleversé : «Avant même l’implantation sur ce site, la délégation syndicale s’était inquiétée de la présence de la conduite de gaz (…). On a construit le bâtiment dans la précipitation. En quelques mois. Les normes de sécurité n’ont pas toujours été respectées. A tel point qu’à la mi-juillet, on aurait du faire venir l’inspection du travail. Si le chantier avait été suspendu, cela aurait eu un coût économique… mais des vies auraient été sauvées». Mais le bilan de cette tragédie aurait aussi pu être plus lourd. Beaucoup plus lourd. «En situation normale de production, révèle M. Steenhout, Diamant Board utilise de nombreux produits dangereux, notamment de l’hydrogène. Le mercredi 4 août, deux remorques à hydrogène devaient être raccordées au site de Ghislenghien. Si cela avait explosé cinq jours plus tard, les conséquences auraient encore plus tragiques»

 

«On a déposé plainte contre X. On veut savoir pourquoi notre frère est mort et même si cela prendra du temps, on ne renoncera pas. On veut des réponses claires en termes de responsabilités». Consternation, tristesse, incrédulité, colère mais aussi de la fierté. A Haine Saint-Pierre (La Louvière), au lendemain de l’enterrement d’Angelo, les sentiments s’entrechoquent chez les Spateri mais une idée domine dans la famille de cet ouvrier de Diamant Board : retracer le déroulé exact de la tragédie de Ghislenghien, déterminer ses causes et veiller à ce que la justice n’épargne pas d’éventuels coupables.

 

Cet après-midi-là, face à moi, il y a Giovanni, Raimundo, Isabelle, Antonio, Salvatore, Franca et Franco, sept des frères et sœurs d’Angelo. Mais ils auraient pu être bien plus nombreux; Installés en Belgique depuis 1968, les parents d’Angelo avaient fui la misère d’Aragona en Sicile et ils ont donné la vie à dix-huit enfants! Là-bas, dans le fond de la pièce, toute vêtue de noir, se trouve Conchetta, la maman. Assise sur un divan, silencieuse et solitaire, elle regarde la photo de ce fils parti trop tôt. La bulle de douleur dans laquelle elle s’est enfermée semble impénétrable. Après quelques heures, seulement, elle laissera échapper cette petite phrase : «Ce n’est pas facile…». Pas facile, bien sûr, d’accepter la disparition d’un fils, d’un frère, que tous présentent ici comme l’un des «piliers» de la famille.

 

«Le couloir de la mort»

 

«Angelo avait le cœur sur la main. Il répondait toujours présent pour rendre service à l’un ou l’autre. Que ce soit dans la famille ou ailleurs», témoigne Giovianni. «Lorsqu’une de nos sœurs était malade de la leucémie. C’est lui qui la conduisait à l’hôpital. Il s’en est occupé comme un père», renchérit Salvatore. Un altruisme qu’il a confirmé pendant la catastrophe de Ghislenghien où il a mis sa vie en péril pour aider deux personnes à s’enfuir. «Il s’agit de jeunes, une fille et un garçon qui travaillaient dans le cadre de jobs étudiants. Actuellement, ils sont encore hospitalisés mais leurs jours ne sont plus en danger. On attend qu’ils puissent témoigner pour savoir comment les choses se sont exactement passées», explique Antonio. Les Spateri ont eu des contacts avec le père du garçon sauvé des flammes. Pudiques, ils ne veulent pas parler à la place d’autres victimes. Isabelle, quant à elle, a pu brièvement communiquer avec la jeune rescapée. «Elle était dans le même hôpital qu’Angelo, à Liège. Lorsque j’ai prononcé le prénom de mon frère, elle s’est légèrement redressée. Et avec ses  mains, elle  m’a fait comprendre qu’il l’avait bien sauvée… Je n’ai pas osé lui apprendre qu’Angelo est mort…».

 

Alors que les Spateri me racontent leur frère, une femme aux cheveux bruns, les yeux mouillés, nous rejoint. C’est Diane, sa compagne. Il y a six mois, elle lui avait donné un petit Marco : «On devait se marier au mois d’août de l’année prochaine. On avait plein de projets. Il ne reste plus rien… Dans quelques années, Marco me demandera pourquoi il n’a pas de père. Je veux savoir ce qui lui est arrivé. Lorsqu’il allait travailler dans le bâtiment de Ghislenghien, Angelo me disait : ‘Je vais dans le couloir de la mort’. Je veux savoir pourquoi. Quels étaient les problèmes de sécurité sur ce chantier? Il m’avait dit le mercredi soir qu’il s’était perdu dans ce bâtiment et qu’il n’y avait pas de petits bonhommes verts pour indiquer les sorties de secours. Je crois que les conditions de travail sur ce chantier étaient déplorables, mais Angelo ne disait jamais «non» à son employeur. Comme d’autres, depuis une récente restructuration de Diamant Board qui avait conduit à une centaine de licenciements, il craignait par-dessus tout de perdre son gagne-pain. Je l’ai vu aller travailler avec de la fièvre, une autre fois avec une côte cassée. Manipulant des produits dangereux dans des conditions limites, il avait un taux de cobalt dans le sang particulièrement élevé…». Pendant un instant, Diane s’arrête de parler. Elle pense à ces deux vies sauvées par son compagnon. C’est bien la femme d’Angelo qui parle : «D’abord, je lui en ai voulu de n’avoir pas pensé à rester en vie pour nous. Mais ce n’était pas sa nature. Il n’aurait pas pu vivre avec l’idée de n’avoir rien tenté. Ses remords auraient été trop forts. Il a fait ce qui était juste».   

 

Angelo était aussi le père de Dylan (10 ans) et de Kelly (9 ans), nés d’un premier mariage. «L’entente avec son ex-femme n’était pas bonne. Depuis deux ans, il avait du mal à les voir. La semaine dernière, il a rendu son dernier soupir, une demi-heure seulement après que ses deux plus grands lui aient rendu visite au CHU de Liège», raconte Raimundo.

 

Unissons-nous!

«Je ne comprend pas pourquoi on n’a pas fait évacuer le zoning avant l’explosion», interpelle Antonio Spateri. «Des témoignages indiquent que dès avant 8 heures du matin, une odeur de gaz suspecte avait été décelée. Dans ce cas-là, il n’y a qu’une seule chose à faire, c’est de partir ! Quel était le responsable de la sécurité présent sur les lieux ?  Que lui ont dit les pompiers lorsqu’ils ont été prévenu à 8 heures 15? A-t-on conseillé aux ouvriers de rester sur place depuis le siège bruxellois de Diamant Board ? Pourquoi d’ailleurs, cette société s’est-elle installée là, si près du tube de gaz ? Certains parlent de liens familiaux d’un membre de la direction avec certains mandataires politiques locaux, voire avec un sous-traitant du chantier… Tous les permis ont-ils été octroyés dans les règles. On entend beaucoup de rumeurs et on veut savoir ce qui est vrai là-dedans. On sait que ce ne sera pas facile d’obtenir la vérité. Il y aura des expertises et de contre-expertises. Cela prendra du temps. Il faudra tenir. Il y aura des frais d’avocat. C’est pourquoi je lance un appel à toutes les victimes pour qu’elles s’unissent dans le cadre d’une association structurée et qu’elles fassent front commun dans les années à venir». Une adresse de contact pourra être obtenu via la rédaction. 

 

Témoignage

«Ce chantier, c’était irréaliste»

 Depuis 1988, Serge Steenhout est actif au sein de la section ‘recherche et développement’ de Diamant Board. Ce cadre est aussi membre du conseil d’entreprise de la multinationale en temps que délégué syndical CNE. Selon lui, le chantier de Ghislenghien aurait du être interrompu, pour des raisons de sécurité, à la mi-juillet. Très interpellé par la non évacuation de ses collègues en temps utile, le jour de la catastrophe, M. Steenhout révèle que la tragédie aurait pu aussi avoir des conséquences encore plus dramatiques. 

 

- Pourquoi la société Diamant Board (DB) devait-elle quitter Bruxelles ?

- En 2002, DB a été racheté par le groupe Electrolux. Lequel a restructuré : il y a eu 150 licenciements. Le bâtiment de Forest était donc devenu trop grand. De plus, mal adapté d’un point de vue opérationnel, on ne pouvait plus y produire à un coût concurrentiel. Il nous fallait une grande plateforme qui permettrait de mieux agencer et contrôler les différentes étapes de la production. Sur la nécessité de déménager, il n’y avait donc pas de polémique : tout le monde était d’accord.

 

- Là, où il y avait débat, c’était sur l’idée de délocaliser à Ghislenghien ?

- Exactement. Plusieurs projets ont été étudiés. Il a été question d’un terrain à Ittre mais la direction bruxelloise estimait que la proximité immédiate d’une prison donnerait une mauvaise image à la société. Une implantation près d’Erasme (Anderlecht) a aussi été envisagée. Vu qu’il y avait une structure hospitalière toute proche, il n’est pas apparu souhaitable d’y installer une usine utilisant des produits dangereux, dont des gaz. En plus, le coût au m² était jugé trop élevé. Finalement, au conseil d’entreprise, il nous a été dit que du point de vue économique, le zoning de Ghislenghien était le site le plus intéressant. Le faible coût au m² et les subsides – de l’ordre de 120 millions de francs belges- accordés par la Région wallonne ont notamment été mis en avant par la direction… Pour information, cette aide régionale était octroyée sous condition d’engager 50 personnes, alors que le personnel craignait de nouveaux licenciements.

 

- C’est contradictoire…

- Très contradictoire ! On a posé beaucoup de questions sur ces fonds. A notre niveau, ce dossier reste flou. Outre les licenciements de 2002,  on avait fermé un site de production à Zonhoven au début de l’année. On déplorait également une chute de 30% des ventes et de 10% de la production par rapport à l’exercice précédent… Et dans ces conditions, on allait engager! Cela paraissait étonnant. Pour expliquer le grand entrain de la direction bruxelloise à émigrer vers Ghislenghien, il serait intéressant d’étudier le contenu des négociations qu’elle a eues avec certains responsables politiques d’Ath et de la Région wallonne.

 

- Depuis quand les syndicats étaient-ils au courant du passage du pipe-line à Ghislenghien ?

- Cela a été évoqué au conseil d’entreprise dès qu’il a été question du zoning athois. Nous avons émis de sérieuses réserves mais la direction voulait absolument s’installer là-bas. Au niveau syndical, on a milité pour que l’entreprise reste en région bruxelloise. Il y avait des pistes mais la direction n’a pas voulu les creuser. Elle était prise par le facteur «temps» : on cherchait un terrain depuis 2002. Quand le bâtiment de Forest a trouvé acquéreur s’est ajoutée une date butoir pour le déménagement. Au delà de celle-ci, DB aurait été tenu de payer des astreintes au nouveau propriétaire de Forest…  Tout est allé très vite ; Trop vite : On ne construit pas une usine de 500 millions de francs belges en huit mois! De plus, notre société a coordonné le chantier –impliquant une dizaine de corps de métiers- alors que ce n’est pas notre spécialité. Nous produisons des outils diamantés, nous ne sommes pas des constructeurs de grands bâtiments!

 

- Revenons au pipe-line de Fluxis. Les syndicats étaient donc bien au courant ?  

- Certainement. Et j’insiste : on a émis les plus grandes réserves à cet égard. On s’est même rendus sur les lieux. Je me souviens qu’on y voyait des balises orange qui signalaient la présence de la conduite. Il nous a été dit que le bâtiment se trouverait à distance suffisante…

 

- C’est tout ?

- La direction nous a dit qu’il n’y avait pas de danger. Que les autorités compétentes avaient donné tous les permis d’exploitation…

 

- Quand a commencé le chantier ?

- En octobre 2003. Il y a eu des intempéries, beaucoup d’eau. Je ne dirais pas qu’il s’agissait d’un terrain marécageux, mais bon, il n’était pas facile. Cela a causé des retards dans la construction du bâtiment et, par la suite, une course au parachèvement. De la précipitation… Tout le monde devait être délocalisé pour la fin octobre 2004, sinon c’était les astreintes financières à Forest.

 

- Cette «dead line» aurait donc causé des manquements en termes de sécurité sur le chantier ?

- Tout à fait. Le 15 juillet, avec un collège, j’ai réalisé un dossier photographique qui objectivait ce constat… Je tiens à être précis : ce dossier ne comportait pas d’incrimination quant au pipe-line. Mais cela n’empêchait pas des inquiétudes à cet égard. Lors d’une visite précédente, au mois de mai,  j’ai vu des grands bulldozers vibrer et passer une route ou un parking à proximité et au dessus de l’endroit où se trouvait le tuyau. Il y avait aussi des grues mais je ne les ai pas vues en action. Cela m’avait effrayé. Je ne comprends pas comment des gens sensés peuvent accepter ce genre de choses. Il faudrait déterminer pourquoi et comment, un entrepreneur a eu l’autorisation d’effectuer des terrassements en un tel lieu! En bon père de famille quand il y a un endroit dangereux comme celui-là, je balise et je n’y met pas les pieds. Et s’il faut absolument creuser, cela doit se faire manuellement comme le recommande d’ailleurs la société qui gère le gazoduc. Ici, les choses se sont passées dans la précipitation. L’enquête judiciaire pourrait, à mon sens, déterminer d’éventuels manquements qui en auraient découlés. Les entrepreneurs locaux qui ont travaillé sur le site ont-ils été informés correctement ? C’est une des questions que je me pose… Et aujourd’hui, cela me donne mauvaise conscience : à la mi-juillet, on aurait du faire venir l’inspection pour suspendre ce chantier en raison des graves manquement constatés en termes de sécurité et d’hygiène. Cela aurait peut-être eu un coût économique mais il n’y aurait pas eu de victimes… Vous savez, le bilan aurait pu être plus tragique encore…

 

- Comment cela ?

- En temps normal, il y a deux cent personnes qui travaillent pour DB. Il y a aussi des remorques à hydrogène qui se trouvent à côté des bâtiments pour alimenter les fours, pour enlever les oxydes sur les produits que nous devons traiter… Le mercredi 4 août, deux de ces remorques à hydrogène devaient être raccordée au site de Ghislenghien. Si cela avait explosé cinq jours plus tard, la tragédie aurait été décuplée. Et là, il n’y aurait pas eu que des ouvriers et des pompiers parmi les victimes.

 

- On allait installer une bombe à côté d’une autre bombe, en quelque sorte…

- On avait polémiqué sur ce point au sein du conseil d’entreprise en relevant qu’on allait travailler avec des gaz au dessus du gaz…

 

- En mai, vous avez vu ces bulldozers mais cela n’explique pas encore les entailles qui ont été constatées sur le tuyau…

Je n’ai pas la prétention de tout expliquer. Je dis ce que j’ai vu. Ni plus, ni moins.

 

- En juillet, vous avez donc réalisé un dossier «photo» pour objectiver les problèmes de sécurité sur le site de Ghislenghien. Cela ne témoigne-t-il pas d’un climat assez particulier au sein de l’entreprise ?

- Si ce dossier photo a été fait, c’est parce que des gens qui travaillaient sur place m’avaient vivement interpellé : «Il faut constater les choses. Ici, c’est le ‘couloir de la mort». Je me suis donc rendu sur les lieux, incognito, avec un collègue. Nous avons été surpris par ce que nous avons vu (ndlr : M. Steenhout se refuse à en dire plus mais des sources convergentes évoquent des étagères non fixées au sol, des pieds abîmés, des machines disposées dangereusement, isolées avec des caisses en carton, des risques d’accidents graves pour le personnel etc.…). Il y avait des manquements graves à la sécurité qui détonnaient particulièrement alors que, d’un autre côté, la société investissait cinq cent millions de francs pour le bâtiment. Nous en avons fait part de nos constats à la direction des ressources humaines. Et là, on nous a interdit de retourner sur le site. La direction s’y est ensuite rendue pour remédier aux problèmes que nous avions constatés.

 

- Tout était donc rentré dans l’ordre ?

- Malheureusement, il n’y avait pas que cela : j’ai entendu des choses graves de la part de sous-traitants. Il était question de malfaçons. L’un d’entre eux qui coordonnait les différents intervenants extérieur (ndlr : M Steenhout ne le cite pas, mais selon nos informations, il s’agit de M. Catelin, l’une des 18 personnes qui ont perdu la vie à Ghislenghien) m’avait fait également d’inquiétudes quant à la gestion de tous ces corps de métier dans un contexte de course contre la montre… Quand on constate tellement de problèmes dans une visite de une ou deux heures, on peut imaginer beaucoup de choses…  Ce chantier était irréaliste.

 

- A l’époque, quand vous avez dénoncez ces problèmes de sécurité, comment a réagit la direction ?

- Elle nous a dit que nous étions des «emmerdeurs». En ce qui me concerne plus personnellement, il a été dit que j’étais «un homme qui crée les problèmes». Aujourd’hui, je constate cependant qu’il y a des gens qui ne sont plus là…

 

- Pour vous, comment s’est passée la journée du 30 juillet ?

- J’ai reçu un coup de téléphone me disant qu’il y avait une forte odeur de gaz à Ghislenghien. Il devait être 8 heures 45. C’était un collègue qui n’était pas sur place, mais il était inquiet. J’ai appelé la direction pour savoir ce qui se passait. J’ai pu avoir le directeur général des ressources humaines quelques minutes plus tard. Il m’a dit qu’il y avait eu «un petit problème», «une petite explosion». A ce qu’il savait il y avait un blessé. Peut-être un mort. Quand j’ai entendu le mot «mort», je me suis précipité dans mon véhicule et connaissant bien la région, j’ai pu rentré dans le périmètre de sécurité qui avait déjà été installé. Je suis arrivé sur les lieux avant la direction générale. Me rendant compte de la gravité de la catastrophe, j’avais l’impression que mon estomac était à la gorge.

 

- Vers quelle heure êtes-vous arrivé à proximité du zoning?

- Il devait être 9 heures 30. Je me suis d’abord rendu à l’antenne de secours pour, le cas échéant, réconforter des collègues de travail. Lorsque la direction est arrivée, on m’a chassé du site : «tu n’as rien à faire là, retourne à Bruxelles». Un peu plus tard, j’ai vu un pompier. Il est venu vers moi en pleurant. Il m’a dit qu’une personne demandaient à être achevés tellement ils souffraient. Il y a des tas d’images insupportables que je ne tiens pas à décrire par respect pour les victimes.

 

- Comment expliquez-vous que les ouvriers n’aient pas été évacués du bâtiment de Ghislenghien dès l’apparition de l’odeur de gaz ?

- Je me l’explique d’autant moins qu’à Bruxelles, le personnel avait déjà connu des simulations d’évacuations dans un passé récent. Comme on travaille avec des gaz dangereux comme l’hydrogène, la procédure est rodée. En tant que responsable du recensement du personnel à évacuer lors des incendies, je sais très bien que la mesure prioritaire c’est l’évacuation immédiate. Ensuite seulement, on s’occupe d’identifier le risque avec plus de précision…

 

- Une rumeur circule dans les familles des victimes. Peu après huit heures, il y aurait eu un coup de téléphone depuis le site de Ghislenghien vers le siège de Forest. On aurait dit aux ouvriers présents sur le zoning athois qu’il ne fallait pas évacuer le bâtiment. Qu’il n’y avait pas encore de gaz dans celui-ci et que la situation était sous contrôle…

- Ce que je sais, c’est qu’à Bruxelles, le problème de l’odeur de gaz était connu une heure avant l’explosion. C’est très perturbant… Sans vouloir incriminer le commandant des pompiers, il m’a été dit qu’il aurait fait savoir qu’il avait la situation bien en main; Que lui et ses hommes étaient en train de sécuriser le site. Je ne comprends pas très bien. Il me semble qu’une gestion correcte de la situation impliquait l’évacuation immédiate du site.

 

- Comment savez-vous qu’il y aurait eu cet ordre de non évacuation du commandant des pompiers ?

- Au travers de divers témoignages. Il en a été notamment question au conseil d’entreprise extra ordinaire de DB qui a eu lieu le dimanche 1er août. Mais à ce stade, bien entendu, il faut donc encore parler au conditionnel.

 

- Au sein même du bâtiment de DB, n’y avait-il pas un responsable qui aurait pu ordonner l’évacuation ?

- Au moment de la catastrophe, il n’y avait pas de surveillance du chantier par la personne qui dirigeait le site pour DB. En outre, le manager «sécurité et hygiène» était en vacances. A la demande de la délégation syndicale, il a été rappelé d’urgence le dimanche. Sur place, les ouvriers étaient donc livrés à eux-mêmes. Certains ont fui. D’autres sont restés…  Au conseil d’entreprise, on a cru répondre à cette lacune en prétendant qu’un substitut remplaçait le directeur du site. On a cité le nom du coordinateur de chantier (ndlr : il s’agit de M. Catelin) mais cet homme n’avait rien à voir avec DB ! C’était un sous-traitant. Son contrat était ponctuel et s’achevait à la fin septembre. Ce n’était pas à lui de gérer une situation pareille. Il y a peu, cet homme avait émis lui aussi certaines réserves quant à la vitesse excessive à laquelle se réalisait les travaux. Il pensait aussi que le chronomètre primait sur tout autre considération.

 

- Donc, il n’y avait pas de responsable de la sécurité de DB sur place ?

- Selon ce que j’en sais, aucun. Et il n’y a donc eu aucun mot d’ordre pour faire évacuer le bâtiment… Mais vous savez, s’il y avait eu un incendie, on n’aurait été guère mieux avancé : à ma connaissance, sur place, il n’y avait que quatre extincteurs qui avaient été rapatriés de Bruxelles. Pour un bâtiment de cette dimension, si peu de moyen de défense contre le feu, ce n’est pas normal. Je suis bouleversé… J’ai vu tous ces problèmes de sécurité et je m’en veux personnellement. Je n’aurais pas du me laisser impressionner quand on m’a qualifié «d’homme à problèmes». Si on avait pu arrêter ce chantier à la mi-juillet, ce serait tout à notre honneur… Maintenant, il y a des morts. Il y a des brûlés qui vont devoir vivre avec des séquelles importantes jusqu’à la fin de leurs jours…

 

- Ce serait possible pour vous d’aller un jour travailler sur ce site si DB décidait de s’installer tout de même à Ghislenghien ?

- Retravailler à Ghislenghien ? Je trouverais cela indécent : comment être là sans continuellement penser à nos amis morts. Ce serait aussi très insécurisant : il n’est plus possible d’oublier la présence de ce pipe line. Pourtant, je crains qu’on nous demande de retravailler là…

 

- Qu’est ce qui vous fait dire cela ?

- Un certain discours qui tend déjà à poindre : «ce qui est arrivé est malheureux, mais c’est la faute à personne. C’est juste de la malchance». Je trouve cela choquant pour les victimes et leurs familles. Mais bon sang, si cela s’était passé en octobre, c’était 200 travailleurs qui auraient été brûlés ! Sans reparler de l’hydrogène…

 

- Quelles sont à vos yeux les questions les plus importantes qui se posent aujourd’hui ?

- La première interrogation est fondamentale : quand on sent le gaz chez soi, on évacue. Le rôle d’un brigadier, d’un contremaître, toutefois si il y en avait sur place, c’était de faire procéder à cette évacuation. Il faudra également évaluer si la précipitation dans ce chantier aura été l’une des clés d’explication du drame. Deux jours avant l’explosion des collègues me demandait : «mais où va-t-on ?» Je pense ici à  un ouvrier qui est mort et un autre qui est gravement blessé. Ces gens se battaient corps et bien pour DB… Mais pour arriver à quel résultat?

 

- Des familles témoignent aujourd’hui. Il en ressort que les ouvriers de DB étaient prêts à tout pour garder leur place depuis les récentes restructurations ?

- Effectivement. Les pressions sont devenues de plus en plus grandes depuis les licenciements, en 2002. En décembre 2003, il y an encore eu 28 licenciements. Les gens avaient de plus en plus peur. Ils étaient prêts à accepter n’importe quoi pour garder leur emploi.

 

- Vous avez l’air d’en avoir gros sur la patate ?

- Comment pourrait-il en être autrement quand tant de collègues ont été touchés par cette catastrophe… Et quand on a été dénigré pour avoir attiré l’attention sur des problèmes de sécurité. Encore le dimanche 2 août lors de ce conseil d’entreprise extraordinaire, la direction restait obsédée par cette idée que certaines personnes n’étaient là que pour «créer des problèmes»…

 

- Vous n’avez pas peur d’en avoir dit trop, au regard de votre direction ?

- Non. Dans des circonstances aussi tragiques, je pense qu’il faut savoir prendre ses responsabilités. En tant qu’homme et père de famille.

 

Reportage publié dans l'hebdomadaire belge Ciné-Télé Revue, le 19 août 2004


Ghilensghien

Photos compromettantes

 

Touchée de plein fouet par la tragédie de Ghislenghien – 6 morts parmi ses contractuels sur les 20 recensés à ce jour- la société Diamant Board, en tous cas sa direction bruxelloise, nie qu’il y ait eu de la précipitation dans la construction et l’aménagement de son nouveau bâtiment sur le zoning athois. Prises trois semaines avant l’explosion, des photos confirment pourtant qu’un certain empressement à s’installer à Ghislenghien avait causé des manquement en termes de sécurité et d’hygiène. Y-a-t-il eu d’autres «erreurs» en amont, dans le contrôle de la qualité du travail de certains sous-traitant ? C’est la justice qui répondra à cette question qui n’a pas encore de réponse…

 

Rétroactes. Dans sa précédente édition, Ciné Télé Revue diffusait l’interview d’un cadre de Diamant Board (DB) qui dénonçait «la précipitation» qui aurait présidée à la construction du nouveau bâtiment de la multinationale dans le zoning de Ghislenghien. Serge Steenhout, c’est de lui qu’il s’agit, affirmait que DB avait un chrono dans les mains pendant toute la durée de ce chantier; Il fallait réussir la construction du nouveau bâtiment et la délocalisation du personnel en quelques mois seulement. Sous peine de devoir payer des astreintes au nouveau propriétaire du site de Forest (Bruxelles). Notre témoin pointait ainsi un doigt accusateur en direction de «manquements graves» en termes de sécurité et d’hygiène qui auraient été la résultante de cet empressement de la direction de DB. Des ouvriers lui avaient d’ailleurs confié qu’ils avaient surnommé ce nouveau bâtiment d’une manière pour le moins explicite : «le couloir de la mort». Comme autres indices de précipitation, M. Steenhout évoquait aussi les confidences de sous-traitants qui avaient oeuvré sur le chantier de Ghislenghien : «J’ai entendu des choses graves. (…) Il était question de malfaçons. L’un des sous-traitant qui coordonnait les différents intervenants extérieurs m’avait fait part d’inquiétudes quant à la gestion de tous ces corps de métier dans un contexte de course contre la montre…(…)L’enquête judiciaire pourrait, à mon sens, déterminer d’éventuels manquements qui en auraient découlés. Les entrepreneurs locaux qui ont travaillé sur le site ont-ils été informés correctement ? C’est une des questions que je me pose (…) Nous produisons des outils diamantés, nous ne sommes pas des constructeurs de grands bâtiments.»

 

Cette interview a été publiée le jeudi 12 août. Depuis le lundi précédent, nous avions proposé à la direction de DB de nous éclairer de son point de vue. Celui-ci nous a été communiqué deux jours plus tard, mercredi 11 août, par M. Meulemans, le directeur des ressources humaines de la société. Un entretien bref –lire encadré- au cours duquel notre interlocuteur niait qu’il y ait eu une quelconque précipitation sur le chantier de DB. Au contraire, affirmait Guy Meulemans, il y aurait toujours eu une politique «pro-active» en matière de sécurité! Cependant, cette version de la direction de DB est contredite par un autre témoignage, celui de Roberto Callari. Il s’agit d’un délégué syndical qui accompagnait M. Steenhout, le 12 juillet 2004, lors d’une visite surprise sur le site de Ghislenghien. Ce jour-là, M. Callari s’était muni de son appareil photo numérique. Il nous a commenté quelques-uns de ses clichés.

 

«Je n’accuse pas DB d’être responsable de la tragédie de Ghislenghien», prévient Roberto Callari. «Je tiens seulement à étayer le témoignage de mon collègue Serge Steenhout. Au moment où les photos ont été prises, plusieurs ouvriers étaient déjà fonctionnels sur le site et les conditions dans lesquels ils devaient travailler ne nous semblaient pas acceptables. Les choses sont allées trop vite : le bâtiment aurait dû être complètement et correctement terminé, en ce compris le placement adéquat des machines et l’aménagement des locaux, avant d’y envoyer le personnel. Mais la direction voulait avoir quitté Bruxelles pour octobre 2004 au plus tard et il y a donc eu de la précipitation. La question est de savoir si cette précipitation a  eu d’autres effets et conséquences… C’était, semble-t-il, aussi assez irréaliste du côté du travail de chantier effectué au chronomètre par les sous-traitants.C’est à la justice de faire son enquête. De déterminer les responsabilités. Moi, en tant que délégué syndical, vis-à-vis des familles endeuillées, je dois dire ce que je sais. C’est une question d’honneur».   

 

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Précipitation et manque de précaution (légendes de photos jointes au texte publié dans Ciné-Télé Revue)

 

A Petit-Hornu (Mons), où il nous reçoit à son domicile, M. Callari sort quelques feuillets A4 sur lesquels il a imprimé ses photos. Et il témoigne. D’abord, il y a deux clichés d’un grand rayonnage en métal sur lequel reposent d’innombrables caisses. «Ce ne sont pas des cartons vides», précise le témoin. «Dans ces caisses, il y a de l’acier. Et cela pèse! J’ai pris une photo en gros plan de l’un des pieds de l’étagère pour prouver que l’une des précautions élémentaires n’avait pas été prise : fixer toutes les  pattes au sol. A cet endroit, on constate qu’il n’y a pas d’écrou et en plus le pied est endommagé. Si cela s’écroulait…». Un résultat de la précipitation à emménager à Ghislenghien ? Sans doute. Notre témoin précise en effet que «cette étagère se trouvait dans l’entrée principale de l’entreprise. Soit dans le magasin». Etant donné qu’«une seule personne était responsable du magasin et que dans le même temps où elle devait s’occuper de fixer ces étagères, elle devait aussi  gérer les expéditions et réceptions, elle n’avait pas eu le temps de tout faire dans les règles» (Photo 1 et 2).

 

Selon M. Callari, «dans cette course contre la montre pour délocaliser avant la date butoir d’octobre 2004, on a fait travailler des ouvriers dans un bâtiment inachevé. On parle toujours du chantier de Ghislenghien mais plusieurs ouvriers de DB étaient déjà en phase de production alors que des sous-traitant étaient afférés à forer et à creuser à droite et à gauche. Irréaliste. Un cliché (photo 3) démontre l’encombrement des lieux. D’autres (photo 3,4, et 5) témoignent du véritable ‘parcours du combattant’ que le personnel de DB devait emprunter lorsqu’il devait se rendre aux toilettes. Une expédition qui le faisait passer par un endroit où il y avait encore des ouvriers de chantier qui travaillaient. Dans de telles conditions, on aurait dû mettre un casque pour aller au petit endroit! A cela, d’un point de vue hygiène, s’ajoutait l’état lamentable des toilettes : sales et sans chasse. Pour une usine à cinq cent millions de francs, cela fait mauvais genre! En plus, dans cette partie du bâtiment, il n’y avait aucune porte coupe-feu, or il s’agit d’une mesure de précaution élémentaire, surtout dans une industrie où l’on travaille des produits dangereux».

 

Plus grave encore, la distance de sécurité n’était pas respectée entre des machines dangereuses «disposées à la va-vite, en dépit du bon sens». Sur la photo 6, on voit une fraiseuse installée à proximité immédiate d’un tour. «De la folie, il aurait fallu cinq ou six mètre entre ces deux machines. L’engin que l’on voit en premier plan sur la photo comporte une table qui avance et qui recule.Si un ouvrier prend cela dans le dos, il est, au minimum, gravement blessé. Bien sûr, le 12 juillet, quand on s’est indigné de cela auprès de la direction, elle a directement fait arrêter l’ouvrier qui travaillait là. Mais, encore une fois, la précipitation dans l’installation de ce matériel avait fait son œuvre. Comme en témoignent encore d’autres clichés. Celui, par exemple, où l’on constate qu’une foreuse radiale destinée à percer des grands disque (photo 7) était disposé à proximité immédiate du bureau et de l’informatique d’un brigadier. Ce n’est pas normal : on a besoin d’espace pour manipuler ces disques qui sont lourds et encombrants. L’ouvrier qui travaillait à ce poste disposait tout au plus de 60 cm; On risquait l’accident à tout moment. 

 

Au cours de notre entretien, M. Callari nous montre encore d’autres photos. Une meule qui devait être utilisée sans protection, une machine à avivage rafistolée avec du carton… Il conclût en ces termes : A côté de cela, bien sûr, les ouvriers avaient une machine à café…  Comment la direction a-t-elle pu prétendre et juré  qu’il n’y avait pas eu de problèmes en termes de sécurité ? A cet égard, les dirigeants de DB doivent assumer leurs responsabilités».

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«Pas de polémique»

 

Guy Meulemans, directeur des ressources humaines de Diamant Boart estime que «rien n’a été bâclé» sur le chantier de Ghislenghien et «toute la documentation nécessaire avait été donnée aux sous-traitants». En d’autres termes, R.A.S…

 

-Au cours de son enquête, Ciné Télé Revue a entendu beaucoup de critiques sur les conditions dans lesquelles le chantier de construction du nouveau bâtiment de DB a été mené à Ghislenghien…

 

-Dans les circonstances actuelles, il est évident que l’on peut tout critiquer… La seule chose que je puisse dire, c’est que le chantier s’est tenu dans le cadre d’un planning. Lequel a été respecté, à quinze jours près…

 

-D’accord, mais n’y a-t-il pas eu des problèmes de coordination et de contrôle de la qualité du travail des sous-traitants. On parle même de malfaçons…

 

-Je sais. Tous les jours, on lit des choses dans les journaux et il y a beaucoup de distorsions par rapport à la réalité. C’est pour cela que nous, pour tout ce qui concerne les causes de ce qui est arrivé, on collabore avec la cellule d’enquête. On répond à toutes ses questions. On est à sa disposition. On tient vraiment à avoir les résultats de ces investigations; Pour savoir ce qui s’est passé et déterminer pour l’avenir le niveau de sécurité dont on pourra bénéficier à Ghislenghien… Nous, la seule chose qu’on puisse dire c’est qu’il y a une politique proactive de sécurité dans notre groupe. Et qu’elle a toujours été mise en œuvre. Pour le chantier de Ghislenghien, toute la documentation nécessaire avait été donnée aux sous-traitants.

 

- Pour vous, il n’y a pas de problème : DB a bien mené ce chantier ?

 

- Ce n’est pas nous qui l’avons dit. C’est l’Ideta (ndlr : l’intercommunale qui gère le zoning de Ghislenghien) qui l’a déclaré elle-même à la presse. Je répète qu’on avait une politique de sécurité proactive. La conception du bâtiment a été étudiée de façon sérieuse et on a pris le temps nécessaire à cette fin. Il répondait à toutes les normes pour l’usage que l’on voulait en faire. Tous ces plans ont été visés par des spécialistes de la construction. Rien n’a été bâclé… Pour le reste, on veut rester sobres et sereins en termes de communication; On ne va pas commencer à polémiquer sur la place publique. Ce n’est pas le style de notre maison.

 

-Il y a tout de même eu un dossier photographique qui a été réalisé sur le chantier par une délégation syndicale, laquelle dénonçait des manquements en termes de sécurité et d’hygiène…

 

-La seule chose que je puisse vous dire, c’est qu’on a eu des contacts avec le comité de sécurité et d’hygiène et que l’on continuera à en avoir. Nous travaillons toujours avec nos partenaires sociaux… De manière proactive aussi. Le comité de sécurité et d’hygiène fait partie des organes de gestion d’une entreprise. Et ce chantier a été régulièrement discuté au sein de cette instance.

 

-Et il n’y a pas eu de polémique ?

-A ma connaissance, jusqu’à présent, non… Mais on en a discuté plusieurs fois. Le projet se menait avec la collaboration des partenaires sociaux. On a dit qu’à la suite d’un conseil d’entreprise, le bâtiment aurait été déplacé. Ce n’est pas exact. Je ne tiens pas à polémiquer…

 

-On parle de précipitation dans l’exécution des travaux…

-Je ne vois pas pourquoi. Encore une fois, le planning a été respecté. Il a été coordonné de façon proactive tant au niveau de la conception du bâtiment que de la conception du projet. Et cela, dans un dialogue permanent avec les partenaires sociaux.

 

-Pas de précipitation ? Vous êtes formel sur ce point ? Ne deviez-vous pas terminer le bâtiment pour octobre, au risque de devoir payer des astreintes au nouveau propriétaire de vos anciens locaux, si vous n’aviez pas déménagé ?

 

-Il y a toujours de choses qui se passent sur un chantier. On a eu un hiver très pluvieux etc… Mais je dirais que le planning du chantier a toujours tenu la route.

 

- Mais, justement, pour tenir ce planning n’a-t-on pas pris des risques en termes de sécurité ?

 

-Ma position, c’est de ne pas polémiquer. Ma réponse se limite à répéter que, pour le moment, le planning prévu a été tenu. Et pour le reste, les choses sont tellement complexes… On va continuer à travailler avec la cellule d’enquête… Nous sommes encore en état de choc, il faut le comprendre. Moi je suis ici en première ligne avec le personnel qui est choqué et les familles des victimes. Et on essaye de gérer cette situation de la manière la plus humaine possible.

 

-Que fait D.B pour soutenir les familles des victimes?

-Différentes aides ont été octroyées.

 

-Des aides financières ?

-Aussi sur ce plan-là. Mais, actuellement, nous avons donné la priorité à une cellule de crise interne pour l’aide psychologique. Elle est composée de professionnels qui se mettent en contact avec les familles, les hôpitaux et les organisations d’aide aux victimes. Pour que, là aussi, les choses soient bien faites… Il y a aussi tout l’aspect administratif. Aujourd’hui encore, un collègue a visité quatre familles pour expliquer tout ce qui se passe au niveau des assurances. Il y a vraiment une prise en charge, une guidance pour les familles touchées. Ce qu’on peut faire à cet égard, on le fait… Dans une affaire comme celle-ci, avec l’émotion, on a parfois du mal à faire la part des choses. Moi je veux rester sobre et modéré en respect pour les victimes.

 

Nous avions proposé à M. Meulemans de nous recontacter après la publication, ce 12 août, de l’interview de M. Steenhout s’il désirait opposé des arguments à ceux de notre témoin. Il ne l’a pas encore fait.









19:46 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

09/01/2005

Affaire Dutroux et consorts (120304)

Chronique "Si on me laisse dire" publiée dans le quotidien belge "La Dernière Heure" en marge du procès de Marc Dutroux et consorts.

 

Si on me laisse dire (10 - Le 12 mars 2004 - Sur la photo : Jacques Langlois, juge d'instruction)

Le procès n’a pas commencé

 

Ceux qui ne connaissent pas bien le dossier Dutroux et consorts auront certainement été impressionnés par l’exposé du juge Langlois visant, de manière tout à fait partiale, à blanchir Michel Nihoul. Que de détails en effet dans cette plaidoirie! Quelle énergie déployée pour trouver tous les éléments à décharge de l’escroc bruxellois!

 

Un minimum de réflexion invite cependant au constat suivant : ce que nous dit aujourd’hui le juge chestrolais n’est rien d’autre que ce qu’il défendait déjà lors de l’instruction de l’affaire Dutroux et consorts. Et c’est exactement ce point de vue là qui a été balayé par la chambre des mises en accusation de Liège, le 30 avril 2003. Rappelons donc que l’examen du dossier à ce degré de juridiction, par trois juges indépendants, avait conduit ceux-ci à estimer que les indices étaient suffisants quant à la participation de Michel Nihoul à une association de malfaiteurs impliquée, notamment, dans les enlèvements d’enfants.

 

De toute évidence, tous ces indices, absolument tous, n’ont aucune importance au yeux du juge d’instruction. Les juristes reprocheront à M. Langlois d’avoir préjugé dans son exposé. Sur la forme, cette attitude est tout à fait inhabituelle. Le juge d’instruction est en effet invité à présenter le contenu de son dossier. Ni plus, ni moins. Pourtant, il me semble qu’il convient d’être reconnaissant à ce magistrat d’avoir fait clairement état de ses convictions. Au moins, on sait dans quelle pièce on joue! Et les jurés seront certainement amenés à se demander depuis quand M. Langlois a été convaincu, au cours de son enquête, de l’innocence de Michel Nihoul dans le volet enlèvements d’enfants. S’ils obtiennent une réponse à cette question, ils se demanderont, je l’espère, depuis quand les convictions du juge ont-elles pu orienter les investigations menées sous sa direction?

 

Je ne critiquerai donc pas le témoin quand à l’expression de son opinion. Toutefois, les présupposés, les omissions et la faiblesse de certains raisonnements qui servent à fonder sa thèse font parfois insulte à l’intelligence. Dès aujourd’hui, il est déjà tout à fait évident que M. Langlois aura, la semaine prochaine, beaucoup de difficultés à répondre à certaines questions précises du ministère public et de certaines parties civiles, notamment quand aux nombreuses interprétations très personnelles qui sont les siennes. On prend les paris?

 

Pour l’heure, ne mentionnons que deux exemples. Là où nous pourrions en citer cent. M. Langlois omet purement et simplement de mentionner l’existence du témoignage de Laetitia Delhez lorsqu’elle rapporte avoir entendu Dutroux parler à un certain Michel ou Jean-Michel pour lui dire «Ca a marché», pendant sa séquestration. Les données objectives du dossier, comme dirait Jacques Langlois, nous enseigne pourtant que la personne concernée ne peut être Michelle Martin ou Michel Lelièvre…

 

Dans le même ordre d’idées, M. Langlois a reconnu hier que les quatre personnes qui ont témoigné pour forger l’alibi de Nihoul -lorsqu’il prétend n’avoir pas mis les pieds à Bertrix- avaient donné des versions présentant de nombreuses contradictions. Mais le juge nous a alors expliqué le long travail qu’il a réalisé pour trouver ce qui pouvait coller dans ces témoignages contradictoires. Pour arriver à la conclusion que Nihoul aurait pu travailler dans un appartement pendant deux des journées où des témoins l’ont vu à Bertrix. Quant à ces multiples témoins, le juge nous a ensuite exposé le travail de bénédictin qu’il a réalisé pour trouver… les discordances dans leurs divers récits.

 

C’est bien une thèse que le juge nous a été donné à connaître hier. Un thèse, on le constatera au cours du procès, qui comporte de nombreux a priori, des questions sans réponses, voire même des considérations purement et simplement fantaisistes. Ceux qui ont été bluffé aujourd’hui par l’exposé du juge devraient ouvrir des yeux encore plus grand, dès lundi prochain. Commencera alors le temps des questions, le temps de la contradiction après quatre jours d’un exposé unilatéral. Commencera alors le procès!  

 





15:03 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

08/01/2005

A propos du film "Le Terminal" (160904)

Reportage publié dans les hebdomadaires belges Ciné-Télé Revue et Dag Allemaal, les 16 et 28 septembre 2004

 

Librement adaptée par Steven Spielgerg, sa vie sera jouée au cinéma par Tom Hanks

«Sir Alfred Mehran», naufragé à vie

 

S’agit-il d’une folle aventure ou de l’histoire d’un fou ? Un peu des deux, certainement. Depuis 16 ans, Mehran Karimi Nasseri réside, tel un naufragé, dans le terminal 1 de l’aéroport de Roissy-Charles-De-Gaulle (Paris). Son histoire a inspiré Steven Spielberg. Le réalisateur américain en propose une très libre adaptation dans un film qui sortira sur les écrans de cinéma le 15 septembre. Pour droits, la société de production Dreamworks aurait viré près de 300.000 US$ sur le compte de la poste de ce voyageur sans destination. Nasseri, qui n’a qu’un papier à signer pour redécoller vers la vie réelle, semble avoir définitivement posé ses bagages dans le pays de ses rêves. Cet endroit entre ciel et terre où il se fait appelé «Sir Alfred Mehran»…

 

Ici, il n’y a pas de jour. Pas de nuit. La lumière et le bruit ne s’arrêtent jamais. Ce n’est pas la lumière du soleil mais celle des néons. Ce n’est pas le bruit musical des oiseaux qui vous réveillent au petit matin. C’est celui, monocorde, d’une voix impersonnelle qui distille des messages aux voyageurs; Des milliers et des milliers de personnes en transhumance qui, telles des abeilles dans une ruche, transitent dans un brouhaha permanent. Bienvenue au terminal 1 de l’aéroport Roissy-Charles-De-Gaulle. Un lieu où l’on ne fait généralement que passer. A moins bien sûr d’y travailler... où de s’appeler Mehran Karimi Nasseri.

 

Fine moustache bien taillée, cheveux peignés avec soin, l’homme est vêtu d’un pantalon de bonne facture et d’un polo surmonté d’une petite veste sport Lacoste. Il pourrait être pris pour l’un des clients de l’aéroport. Si ce n’était ces trop nombreuses caisses, valises et caddies entourant le siège où il est assis. Si ce n’était surtout cet étrange regard noir et rempli d’inquiétude ; Ces yeux tristes qui vous interpellent lorsque vous les croisez. Ceux qui ne le connaissent pas doivent se dire que ce type-là est dans le pétrin. Que, sans doute, il a raté son avion. En fait, ils n’ont pas tout à fait tort. Mais, bien sûr, ils ne s’imaginent pas que cela fait déjà seize ans que le vol attendu par ce frêle aventurier est retardé !

 

Seize ans… C’est un soir d’août 1988 qu’il a déposé ses valises près de cette banquette rouge. Depuis, elles n’ont plus bougées. Jamais les bagages de M. Nasseri n’ont été enregistrés. Alors, il s’est mis à voyager autrement. Dans sa tête. Dans un monde qui n’appartient qu’à lui et dont il ne donne à partager que d’incertains contours. Ainsi, ce nouveau nom dont il s’est affublé et qu’il défend fièrement comme une victoire sur son destin : «Sir Alfred Merhan». Aussi, ce parcours de vie qu’il fait et défait au gré de sa fertile imagination et de ses interlocuteurs. Comme le signale le patronyme qu’il s’est choisi, il vous expliquera très sérieusement que ses vraies origines sont britanniques… Mais quelques minutes plus tard, il pourrait tout aussi bien raconter à quelqu’un d’autre qu’il est né en Floride d’un père danois et d’une mère suédoise. Quelle importance, après tout ?

 

Les rares choses, plus ou moins certaines que l’on sache sur la biographie du naufragé de Roissy se résument en quelques lignes. Mehran Karimi Nasseri serait né à Masjid Soleiman (Iran) en 1943, voire en 1945. Lui-même n’est pas certain de la date. Et cela s’explique. Cette histoire commence dans la haute bourgeoisie iranienne à l’époque où régnait encore le Shah. La naissance du petit Mehran est mal acceptée par sa famille. Et pour cause : il est le fruit des amours illégitimes de son père – médecin à la compagnie pétrolière anglo-iranienne- et d’une jeune infirmière. Dans le plus grand secret, le nourrisson sera tout de même adopté par la femme officielle de son père. Pour étouffer le scandale. Terrible anticipation du destin de «Sir Alfred» : jusqu’à l’âge de 7 ans, il n’a aucune existence légale! Sa déclaration de naissance sera seulement faite à l’occasion de la venue au monde de l’un de ses frères… Dont il deviendra officiellement le jumeau.

 

Les années passent avec ce secret de famille et ce n’est sans doute pas un hasard si Merhan se dirige vers des études en psychologie à l’université de Téhéran, où il décroche sa licence en 1972. Un an plus tard, il doit gérer deux chocs simultanés : la mort de son père et les révélations de celle qu’il croyait être sa mère : «Tu n’es pas mon fils. Nous avons parlé de toi en conseil de famille, avec tes oncles et tes tantes. Tu dois partir. Nous t’aiderons financièrement pour les études que tu feras en Angleterre mais tu n’auras aucun droit sur la succession de ton père». Ce n’est pas encore le naufrage mais, déjà, la vie de Mehran prend l’eau.

 

Le voici expédié à l’université de Bradford où il entame des études en sciences sociale et où il canalise sa colère en militant au sein de l’association des étudiants iraniens, un groupe très opposé au Shah. Au fil du temps, les subsides de sa famille adoptive s’amenuisent, puis disparaissent. Merhan a aussi le mal du pays. En 1976, il décide de rentrer. Nouvelle percée dans le fragile esquif : a peine a-t-il mis le pied sur le tarmac de l’aéroport de Téhéran que la Savac –police secrète de l’ex-monarque iranien- lui passe les menottes. En cause, sa participation, en Angleterre, à des manifestations d’opposition au régime en place. Mehran est sorti de prison par sa «famille» à la condition qu’il disparaisse définitivement. C’est le bannissement. Et le début d’une longue errance.

 

Merhan prend le premier vol en direction de l’Europe et revendique le statut de réfugié. On le refoule en Angleterre, en Italie, en France. Arrestation, demande d’asile, refus, expulsion… Le carrousel tourne ainsi pendant plusieurs années… Jusqu’au 7 octobre 1981 où grâce à l’aide juridique de l’ONG Caritas, Mehran obtient enfin le statut de réfugié en Belgique. Chez nous, il vit d’expédiants pendant trois ans mais une obsession l’habite : retrouver sa mère biologique. Il croit savoir qu’elle s’appellerait Simone et qu’elle vivrait du côté de Glasgow…

 

Le 16 novembre 1984, Mehran décide de faire le pas. Il monte à bord d’un ferry : direction Folkstone. Sa décision est prise : c’est en Grande-Bretagne, près de cette maman qu’il retrouvera, que notre homme déposera définitivement ses bagages. Rien ne compte plus alors que ce projet. A tel point qu’avant de quitter le port d’Ostende, il prend la décision de mettre ses papiers sous enveloppe pour les renvoyer au HCR à Bruxelles. Il estime ne plus en avoir besoin; Persuadé que, cette fois, il pourra introduire une demande d’asile en Angleterre. Funeste choix : c’est un illégal qui débarque à Folkstone. Et il est refoulé. Commence alors un parcours kafkaïen. Sans papier, il ne parvient pas en rentrer sur le territoire belge. On retrouve sa trace à Boulogne sur Mer en 1985 où il passera en correctionnelle pour séjour irrégulier : trois mois de prison. A sa sortie, son obsession ne l’a toujours pas quitté. Finalement, il essaye de passer par Roissy…  Malheureusement, ce n’est pas à Glasgow qu’il débarque mais devant les juges du tribunal de Bobigny : cinq mois d’emprisonnement.

 

Lorsqu’il recouvre la liberté, l’errance reprend pour se terminer dans le terminal 1 de l’aéroport Charles-De-Gaule. «Sir Alfred» est déjà né et cet endroit deviendra son cottage. Non sans avoir du surmonter d’autres obstacles policiers et administratifs. En 1990, une nouvelle fois inquiété pour séjour irrégulier, il est pris en charge par un avocat français, Me Christian Bourguet. Deux ans plus tard, ce spécialiste du droit des étrangers décroche une première victoire. Alfred pourra obtenir un titre de séjour en France s’il présente la carte de réfugiée qu’il avait reçue des autorités belges en 1981. Le bout du tunnel ? Trop simple. Bruxelles est contacté mais refuse d’envoyer les papiers. L’ «intéressé» doit venir les chercher lui-même. Folie administrative : pour quitter la France Alfred a besoin de ces papiers... mais pour les obtenir, il doit se rendre en Belgique.

 

Chef du service médical d’urgence à l’aéroport de Roissy, Philippe Bargain est devenu le médécin et le confident d’Alfred (lire aussi l’encadré). Il se souvient bien de ces péripéties bureaucratiques : «Un jour, le cabinet privé du Roi des Belges m’a appelé. J’ai d’abord cru que c’était une blague! On m’a expliqué que votre souverain avait été sensibilisé à la situation d’Alfred. Et que le nécessaire avait été fait pour transférer ses papiers en France. Je croyais qu’il était arrivé au bout de ses peines…». Juin 1999, tribunal de Bobigny. Les papiers d’Alfred sont bien là. Il n’a plus qu’à les signer. A la grande stupéfaction de Me Bourguet et du Dr Bargain qui l’accompagnent, la fête annoncée n’aura pas lieu : «Il a dit que ces papiers n’étaient pas à son nom. Que désormais, il s’appelait «Sir Alfred Merhan». Qu’il n’était plus celui qu’il avait été. Qu’il était apatride. Pas iranien… Nous étions stupéfaits. Alfred a tendance à désespérer ses amis.Son avocat s’était coupé en quatre, pendant des années, pour trouver une solution. Lorsqu’elle était à portée de main, il a refusé de la saisir. Il s’est mis lui-même dans une impasse. Un avocat ou un médecin ne peuvent aider une personne malgré elle…», raconte M. Bargain.   

 

Retour au terminal 1. En 2000, le téléphone sonne à la pharmacie qui se trouve juste en face de la banquette rouge. C’est l’Amérique ; Les studios de production Dreamworks. Alfred prend la communication. On lui explique que Steven Spielberg veut lui acheter son histoire. L’idée ne déplaît pas au naufragé de Roissy. Un avocat français l’aide à négocier un contrat. Lequel est signé un an plus tard. «Sir Alfred» empoche quelques 300.000 dollars US qui sont versés sur un compte de la poste… C’est le seul organisme bancaire présent dans le terminal 1. Désormais, Alfred peut disposer de papiers et il est riche. Qu’attend-il pour entamer cette nouvelle vie qui lui tend les bras ? C’est bien entendu la question qui me brûle les lèvres lorsque je débarque à Roissy…

 

«Good morning, Sir Alfred Merhan». Ce bonjour me vient naturellement lorsque je lui tends la main. Coup de chance! Des membres du personnel de l’aéroport m’expliqueront plus tard que ceux qui s’adressent à lui au travers de son ancien nom reçoivent automatiquement une fin de non recevoir! N’empêche. Malgré l’emploi du bon sésame, «Sir Alfred» reste méfiant et je dois lui montrer ma carte de presse avant d’entamer le dialogue. Je sens qu’il ne parlera pas beaucoup. J’en viens tout de suite à cette question qui me taraudait : «Mais pourquoi rester vous ici ? Désormais vous êtes riche, vous n’avez qu’un papier à signer et…». «Sir Alfred» m’interrompt : «C’est une question que je n’accepte pas. Demandez-moi autre chose».

 

Je lui dis rapidement ce que je sais de sa vie – l’Iran, son père, sa mère adoptive, son errance, son passage en Belgique... Distant, il confirme le plus souvent de quelques hochement de tête. Parfois, il lâche une phrase, une précision. Toujours en Anglais car «Sir Alfred» dit ne pas maîtriser la langue de Voltaire : «Je n’ai plus d’espoir d’aller en Grande-Bretagne. C’était une fausse piste. Les informations qu’on m’avait données sur cette infirmière qui aurait été ma mère étaient fausses». Il dit ne plus se souvenir des gens qu’il a rencontrés en Belgique où il a résidé «dans une auberge de jeunesse près du centre de Bruxelles». Pour le reste, le récit de son passé ne paraît guère le passionner.

 

Il semble plus préoccupé par son quotidien et après quelques minutes, il s’en confie un peu : «Je ne me laisse pas aller même si j’ai très peu de contact avec les gens de l’aéroport… Même si ma famille m’ignore depuis si longtemps. Je ne suis pas triste! Je suis devenu un autre homme, c’est tout. Les papiers que l’on veut me faire signer ne correspondent pas à mon identité… Pour survivre ici, il faut s’organiser. Je me lève tous les matins vers 5 heures. Cela me laisse le temps de me laver dans les toilettes publiques sans être trop dérangé par les touristes. Pour manger, il n’y a que des «take away», comme le Mac Donnald’s. A la longue, cela me donne mal au ventre… Dormir sur ces bancs, dans ce bruit qui ne s’arrête jamais, ce n’est pas facile non plus… Je m’enfonce des boules kiès dans les oreilles pour trouver le sommeil. Mais je supporte. Même si je me sens parfois fatigué, je me sens encore en bonne santé. Je m’occupe en lisant. Des romans, des biographies comme «Ma vie» de Bill Clinton. J’ai aussi écrit la mienne. Un livre paraîtra prochainement… Et puis, je reçois des lettres du monde entier (il me tend une enveloppe postée en Russie). Mon adresse est simple à retenir : Sir Alfred. Terminal 1. Aéroport Charles De Gaulle. Roissy. France».

 

Une lueur apparaît dans ces yeux quand j’aborde le film de Spielberg : «J’ai envie de savoir ce qu’Hollywood a retenu de mon histoire.Je suis fier que mon rôle soit interprété par Tom Hanks. J’aurais aimé le rencontrer… Néanmoins, je ne quitterai pas l’aéroport pour me rendre au cinéma. Ma vie est ici. Je n’ai pas envie de bouger. Sauf pour aller en Amérique…». Aller en Amérique ? «Oui, dans le courant de cette année, je partirai en Amérique. Les gens de Dreamworks me l’ont promis ! J’irai à Hollywood». Un océan sépare le pays imaginaire d’Alfred de l’usine à rêves américaine mais ce n’est pas l’obstacle principal. Il lui faudra aussi signer ces fichus papiers qui lui donneraient enfin une existence officielle. Mais lui sera-il possible un jour d’oublier «Sir Alfred Merhan» pour redevenir ce Mehran Karimi Nasseri qu’il a tant voulu oublier ?   

 

«Son destin est entre ses mains»

 

Chef du service médical d’urgence de l’aéroport de Roissy, Philippe Bargain est devenu, par la force des choses, le médecin de «Sir Alfred». Avec le temps, il a noué une relation particulière avec le naufragé du terminal 1. Il s’y est attaché et il en parle avec cœur : «Je l’ai rencontré pour la première fois le 26 août 1988… Parfois, je me demande si Alfred ne serait pas un extraterrestre. C’est comme s’il était venu de nulle part… On dirait qu’il est tombé du ciel. On sait très peu de choses sur ses antécédents, son parcours de vie avant qu’il s’installe dans l’aéroport de Roissy. Personne, pas même un confrère belge, ne m’a jamais contacté pour me parler de lui, de sa vie avant 1988. Je ne vous cache pas que cela m’énerve un peu : pendant si longtemps, tout le monde s’en fichait d’Alfred ! Aujourd’hui, il y a un regain d’intérêt pour lui. C’est bien entendu lié au film de Spielberg. D’une certaine manière, c’est positif. Toutefois, je crains la retombée quant toute cette effervescence aura disparu. Surtout, il n’a pas encore vu le film! A ce que je sais, c’est une adaptation très libre. Il sera déçu.Ce n’est qu’une infime partie de son histoire qu’il va retrouver à l’écran ! Il est en train de se leurrer…».

 

En effet, il y a une grande différence entre Viktor, ce réfugié de l’est interprété par Tom Hanks et Alfred. Viktor est bloqué sous douane. Il n’a pas accès au territoire américain… «Ce n’est pas le cas de notre hôte de l’aéroport Charles De Gaulle, précise M. Bargain. «Alfred se trouve sur le territoire français. Il n’est pas dans la zone de transit. S’il le veut et quand il le veut, il peut quitter le terminal 1. Il peut même le faire avec des papiers en règles. Son avocat s’est battu pendant des années à cette fin, il lui suffit de signer quelques documents et d’entamer une nouvelle vie. Son destin est entre ses mains».

 

Est-ce à dire qu’Afred serait fou ? «Il ne l’est pas ! Certes, les choix qu’il a posés peuvent être qualifiés d’anormaux. Aujourd’hui, il pourrait en finir avec tout cela, mais il reste enfermé dans sa logique… J’ai essayé beaucoup de choses. Il m’est arrivé de prendre Alfred dans ma voiture et de le promener, la nuit, dans les rues de Paris. Cela ne l’a guère impressionné. Il est resté malgré tout dans son monde. Je lui ai aussi proposé de passer un petit séjour dans la petite maison que je possède en Bretagne. Il a refusé… Je dirais qu’Alfred est sur le même disque que nous, mais pas dans le même sillon…  Pour autant, son esprit n’est pas envahi par des brumes qui le rendraient irresponsable d’un point de vue psychiatrique. Il dispose de son libre arbitre. D’ailleurs, il y a moyen de parler de beaucoup de choses avec lui. Il lit énormément. Il s’intéresse à la politique, à l’histoire, à l’économie....C’est aussi quelqu’un d’exigeant. Il tient à rester présentable. Il lave ses vêtements. Il s’entretient. Il faut dire qu’il provient d’un milieu huppé en Iran. Et il en garde certaines habitudes. Pendant des années, je lui ai fourni du dentifrice de chez Mark et Spencer. Il lui fallait de la pâte dentaire d’origine britannique. Quand Mark et Spencer a fermé ses portes, j’ai dû me décarcasser pour trouver un produit équivalent qui l’agrée… ».

 

Son départ vers les Etats-Unis ? Philippe Bargain n’y croit pas : «C’est du pipeau. Alfred doit se préparer à revenir sur terre. En tous cas, la première chose qu’il aurait à faire, c’est de signer ses papiers de régularisation… Il doit avant tout renoncer à son caprice, cette nouvelle identité qu’il s’est forgée lors de son séjour dans l’aéroport de Roissy. On se trouve dans une impasse. Tant qu’il n’aura pas de papiers en règle, Alfred n’aura aucune autonomie sociale. Et puis même, s’il le faisait, la situation resterait complexe. Comment pourrait-il revivre normalement? Payer son loyer, ses factures… Avoir une vie sociale. J’ai peur pour lui. Je ne le vois pas revenir dans le monde réel sans accompagnement…  Parfois, je me demande lequel de nous deux quittera l’aéroport le premier. J’aime bien Alfred et je voudrais bien entendu qu’il vive le plus longtemps possible. S’il devait partir avant moi, je ferai le nécessaire pour qu’il soit dignement enterré, qu’il ait un caveau. Je ne veux pas qu’il se retrouve au cimetière des indigents».

 

 

«Sa vie se déroule en live»

 

«Sir Alfred» est bien accepté par la direction et les commerçants de l’aéroport de Roissy. «Il est là depuis si longtemps», explique Philippe Bargain. «Bientôt, il sera le plus ancien à Charles De Gaulle! C’est comme s’il faisait partie du décor, de l’histoire de ce lieu. De toute façon, Alfred ne dérange personne. Il ne dit rien, il  ne revendique rien, il n’est porteur d’aucun message et donc d’aucun conflit. Cela lui permet de vivre son aventure personnelle, ce parcours hors normes dans son monde parallèle. Mais cela a aussi quelque chose de tragique car il s’avère qu’Alfred n’a aucune importance collective. Il s’agit pourtant d’un homme, pas d’une bête de cirque ou d’une pièce de musée». Le médecin n’est pas le seul a penser en ces termes. Parmi le gens qui travaillent à Roissy, un petit réseau informel s’est formé pour aider «Sir Alfred» quand cela s’avère nécessaire. Youenang Di Martin, pharmacien, en fait partie. Il  lui passe des communications téléphoniques, lui donne son courrier. Depuis des années, les deux hommes se croisent pratiquement tous les jours…  A l’écouter, on comprend vite que c’est un ami de «Sir Alfred» qui nous parle : «Ces dernières années, il était fort seul. Je suis content qu’on s’intéresse de nouveau à lui. Grâce à Spielberg, des touristes viennent spontanément lui parler. Des canadiens, des américains qui ont déjà vu son film outre-atlantique. Son moral va en s’améliorant. Il semble se rouvrir quelque peu au monde».

 

Un regret, cependant : «Il est dommage que Tom Hanks ou Steven Spielger n’aient pas pris la peine de passer deux ou trois jours à Roissy. Ils auraient pu mieux juger de la profondeur du personnage. De ses conditions de vie aussi. Alfred est très robuste.Tenir 16 ans, comme il l’a déjà fait, cela demande une solide santé et une sérieuse force de caractère. Jamais je ne l’ai vu en état de déchéance. Pas même endormi pendant la journée. Il a une hygiène de vie très stricte. Il ne boit pas, il ne fume pas. Il est toujours actif : soit il marche, il écrit (beaucoup) ou il lit. Surtout ne lui dites pas que c’est un SDF. Ce n’est pas comme cela qu’il ressent les choses. Il vit là, sur ce banc, c’est tout. Et ce qu’il vit est beaucoup moins rose que ce que joue Tom Hanks. Alfred n’a jamais reçu la visite d’une jolie brune comme Catherine Zeta Jones qui l’aurait pris sous son aile protectrice. Son quotidien, c’est la débrouille. Bien sûr, depuis qu’il a signé son contrat avec Dreamwork, Alfred s’autorise quelques petites dépenses. Il s’est payé l’un ou l’autre vêtement. Pour le reste, il n’a rien changé. Maintenant, il vit de son rêve américain. Il garde son argent pour le jour où il ira s’installer là-bas. C’est bien la preuve qu’il n’a pas perdu le sens des réalités…

 

Et M. Di Martin de conclure par un véritable plaidoyer : «Certains disent de lui qu’il est un peu hautain. Moi, je ne trouve pas. Il faut prendre le temps. Trouver un rapport de confiance. Faire tomber des protections qui sont bien compréhensibles. Imaginez-vous son existence? Il n’a pratiquement jamais d’intimité. Sa vie se déroule en live devant ces gens qui défilent. Alors, il se construit une bulle. C’est une question de survie. Quand la bulle est percée, apparaît alors quelqu’un de très intelligent et de sensible qui peut discourir sur tous les sujets. Alfred n’est pas fou. Simplement, il sait ce qu’il veut. Sans doute le veut-il trop! Au point de se mettre en péril… On ne va tout de même pas le laisser mourir à Roissy ! Peut-être que l’administration devrait aller dans son sens. Lui permettre de s’appeler «Sir Alfred Merhan». Serait-ce si grave?»













08:28 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

Affaire Dutroux et consorts (110304)

Chronique "Si on me laisse dire" publiée dans le quotidien belge "La Dernière Heure" en marge du procès de Marc Dutroux et consorts.

Si on me laisse dire (9 - Le 11 mars 2004 - Sur la photo : Michel Nihoul)

Nihoul n’a pas besoin d’avocats!

 

Mais pourquoi Nihoul a-t-il fait se déplacer trois avocats à Arlon ? Hier, il s’est confirmé que le magistrat Jacques Langlois était son plus grand défenseur : il a expédié le volet relationnel Dutroux-Nihoul-Lelièvre en moins de 20 minutes. A bien des égards, cet exposé m’est apparu très partial… Et très faible. En raison notamment de certains raisonnements pour le moins spécieux. Ainsi M. Langlois –qui n’a parlé qu’à décharge de l’escroc bruxellois- admet que Nihoul a bel et bien livré 1000 pilules d’ecstasy à Michel Lelièvre au lendemain de l’enlèvement de Laetitia Delhez. Il ajoute que Lelièvre ne l’a pas payé mais… il estime qu’il ne s’agit pas d’un indice de rétribution à mettre en relation avec le rapt de la jeune fille de Bertrix. Ayant écarté cette coïncidence troublante, le juge en arrive donc à la conclusion qu’«on n’a trouvé dans le dossier aucune trace de rémunération des enlèvements d’enfants».

 

Autre exemple, Monsieur Langlois a consacré un bon tiers de ce cours exposé à la démonstration que Nihoul était un bon informateur de police. Alors que les enquêteurs qui ont travaillé sur son cas pendant plusieurs années répètent à longueur de procès-verbaux que Nihoul jouait systématiquement sur deux tableaux : donner des tuyaux sur des combines dans lesquelles il était lui-même impliqué et dont il parvenait à tirer profit…

 

Citons aussi ce raisonnement stupéfiant de M. Langlois : «En juin 1996, Dutroux propose à Nihoul en présence de Lelièvre de participer à un trafic d’êtres humains en provenance de l’Est.Le but était de placer des filles dans des clubs. Les déclarations de Nihoul et de Lelièvre sont constantes pour désigner Dutroux comme initiateur de ce projet. Et nous savons que Dutroux va en Slovaquie dans un but mercantile. Le projet ne s’est jamais concrétisé. Nihoul expliquera qu’il voulait jouer le jeu pour le dénoncer.»  Malheureusement, pour Michel Nihoul, personne n’a jamais trouvé un quelconque rapport de police dans lequel sa dénonciation de ce trafic de filles apparaîtrait… Pas grave pour le magistrat chestrolais car il relate que «le 30 09 96, Vanesse a déclaré que Nihoul lui avait parlé d’une filière de prostitution qui devait aboutir chez un restaurateur d’Anvers qui avait pignon sur rue. Mais aucun nom ne lui a été donné. Vanesse n’a pas consigné cette information dans un rapport.» Ah bon ? Dutroux aurait donc été l’initiateur d’un trafic de filles qui devait aboutir chez un restaurateur d’Anvers ? Première nouvelle. Est-ce Jacques Langlois qui va bientôt nous parler de réseau ? Il n’y a, en tous cas, aucune enquête qui a été faite à l’égard d’un lien potentiel entre un restaurateur d’Anvers et Dutroux dans le dossier de Neufchâteau.

 

Il semble que de son instruction sur Monsieur Nihoul, le juge Langlois ait surtout retenu que cet accusé avait de la «prestance». C’est d’ailleurs pour cela, expliqua-t-il, que l’escroc fut impliqué dans un trafic de voiture en mars 1995. Il fallait quelqu’un qui présente bien pour aller livrer une Mercedes volée au Maroc avec Michel Lelièvre. Pour les douaniers aussi, parfois, l’habit fait le moine.

 

 



08:18 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

07/01/2005

A lire dans Ciné-Télé Revue (060105)

A lire cette semaine dans Ciné-Télé Revue :
 
Une interview étonnante du sismologue belge Thierry Camelbeeck. Il revient sur les circonstances qui ont causé le Tsunami en Indonésie mais il explique aussi qu'un "grand tremblement de terre" d'une magnitude 6,5 est à prévoir en Belgique. Un risque trop ignoré et mal préparé. M. Camelbeeck a tenté de conscientiser le monde politique belge à cet égard. En vain, à ce jour.


14:26 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

06/01/2005

Affaire Dutroux et consorts (100304)

Chronique "Si on me laisse dire" publiée dans le quotidien belge "La Dernière Heure", en marge du procès de Marc Dutroux et consorts.

 

Si on me laisse dire (8 - Le 10 mars 2004)

Derrière les apparences

 

«L’assurance du juge Langlois», «un exposé clair et précis»… Il est pratiquement certain que le magistrat qui témoigne en ce moment à la Cour d’assises d’Arlon va, ces jours-ci, recevoir beaucoup de bonnes notes dans les médias. Comme prévu, Monsieur le juge est un excellent orateur. Personnellement, je ne suis pas plus convaincu aujourd’hui qu’hier qu’il fût, dans ce dossier, un bon directeur d’enquête. Evidemment, pour s’en rendre compte, il faut aller au-delà des apparences. Ainsi lorsque M. Langlois évoque l’enlèvement de Julie et Melissa, le 24 juin 1995, il nous indique que «tous les témoignages ont été utilisés». La suite du procès devrait démentir cette affirmation péremptoire. Ainsi, l’exposé du magistrat n’évoque pas une tentative d’enlèvement, cinq heures plus tôt, à Ougrée. Le conducteur était à bord d’une Ford Fiesta Rouge. La victime est citée à comparaître au procès d’Arlon car le ministère public estime qu’il peut y avoir un lien entre cette tentative et l’enlèvement de Julie et Melissa. Une voiture de même type et de même couleur a aussi été vue dans le cadre de plusieurs agissements suspects en divers endroits de Wallonie à cette époque. Lelièvre a notamment roulé en Fiesta rouge…

 

Le juge nous présente aussi Mme Henrotte, comme un témoin oculaire capital. Cette vieille dame était à sa fenêtre : elle a vu deux petites filles monter dans une voiture à l’invitation de son conducteur. Il n’y a eu aucune violence. La voiture est repartie à vitesse normale. A tel point que Mme Henrotte n’a jamais eu le sentiment d’avoir assisté à un enlèvement. L’autre témoin est Michelle Martin. Elle rapporte les propos que Marc Dutroux lui aurait confiés, par bribes, sur son implication dans l’enlèvement avec Weinstein. Problème : cela ne colle pas avec le témoignage de Mme Henrotte. Ainsi M. Langlois a soigneusement omis de souligner une contradiction : Martin affirme que Dutroux était passager et qu’il est donc sorti du côté droit du véhicule… Et non pas du côté gauche, comme le dit Mme Henrotte. En outre, Martin dit que, selon Dutroux, le lieu de l’enlèvement se situait à endroit où il ne pouvait pas être vu… parce qu’il n’y avait aucune maison. Mais Mme Henrotte était bien à la fenêtre de sa maison!

 

Tout cela ne veut pas dire qu’il faut croire le manipulateur Dutroux lorsqu’il prétend n’avoir pas perpétré le rapt des deux fillettes. Simplement, M. Langlois -qui ne voulait pas de reconstitution de ce fait – a été forcé d’exécuter ce devoir sur ordre de la chambre des mises en accusation de Liège. Vite fait, mal fait : seulement quatre témoins, seulement un scénario, seulement un horaire. Le procureur du Roi Bourlet aurait souhaité que l’on examine d’autres possibilités. En tenant compte d’autres horaires et en partant d’autres témoignages. Le ministère public exposera certainement ses arguments dans les jours prochains.

 

Il est vrai que M. Langlois n’a, pour l’heure, aucune contradiction. Les questions viendront après son exposé. A cet égard, le vide de l’absence des Russo et des Lejeune est énorme. Qui fera remarquer à M. Langlois qu’il n’utilise que ce qui lui convient dans certains rapports d’experts –comme ceux du nutritionniste et de l’expert architecte- sur la problématique de la cache de Marcinelle? Qui lui rappellera que les déclarations de Martin sur la séquestration de Julie et Melissa n’ont pas toujours été «constantes» ? Qui va, point par point, démontrer le caractère pour le moins aléatoire de la thèse magistrat – qui repose désormais sur le seul témoignage de Martin- selon laquelle Julie et Melissa aurait survécu, 106 jours dans la cache de Marcinelle entre décembre 1995 et mars 1996… sans voir personne et sans jamais en sortir? Qui va poser les dizaines de questions que recèle encore l’enquête qui a été faite sur l’enlèvement des deux fillettes? En l’absence des parents Lejeune et Russo, en l’absence de leurs avocats, toute la responsabilité de ce devoir de mémoire pour Julie et Melissa repose sur l’avocat général Andries et le procureur du Roi Bourlet. C’est à eux aussi de permettre que ce procès soit le lieu de toutes les questions, sinon celui de réponses que certains n’espèrent plus.   




18:49 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Eléctions américaines (111104)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue" du 11 novembre 2004"

 

Elections américaines

Josy Dubié : «Bush vainqueur? C’est la planète qui a perdu!»

 

C’est un baroudeur, il a fait plusieurs fois le tour du globe. D’abord comme marin au long cours. Ensuite comme journaliste. Pendant plus d’un quart de siècle, il a témoigné de la marche de cette drôle d’humanité : il a vu la famine en Ethiopie, les mouroirs de Bucarest où Ceaucescu cachait les orphelins d’un régime abject. Réalisant la dernière interview de Salvatore Aliende, il a vu la démocratie chilienne anéantie par Pinochet et la CIA. Il était à Berlin quand le mur de la honte est tombé, à Sabra et Chatila peu de temps après le massacres des réfugiés palestiniens. Il a couvert la chute des sinistres colonels Grecs à Athènes et celle des Américains à Saïgon… Sa carrière de reporter derrière lui, il a travaillé pour les Nations-Unies, roulant encore sa bosse aux quatre coins de la planète. «J’ai vu 160 pays !», dit-il avec le regard lumineux qui aurait rencontré le Père Noël. A force, il s’est forgé sa vision d’un monde qu’il voudrait «plus juste, plus solidaire». Il s’est alors engagé dans la politique et il est devenu sénateur. Aujourd’hui, plus ou moins rangé des voitures – il n’a plus qu’un mandat politique bruxellois- il regarde, inquiet, ce début de siècle. Avec le maintien de George W. Bush à la tête de la première puissance mondiale, cet homme qui a tout vu se dit qu’il risque d’être encore surpris. Désagréablement. Et si sa barbe rousse est aujourd’hui devenue blanche –il a 64 ans-, il le dit avec des mots qui restent verts : «Ce fils à papa, ce planqué de Bush qui gagne, c’est une nouvelle catastrophique pour l’humanité. Cela rendra surtout service à Ben Laden et à sa bande de crétins illuminés!». Bienvenue à bord! Chez le capitaine Dubié, c’est comme chez son illustre collègue Hadock, on appelle un chat un chat. Partons à l’abordage de ce bachibouzouk de Bush, mille sabords!        

 

Josy Dubié nous reçoit dans la maison où il est né, non loin du Berlaymont, à Bruxelles. Sur la table du salon se trouve un texte qu’il a rédigé, à chaud, alors qu’il apprenait le résultat des élections américaines. Son titre : «Bush gagne, le monde et la planète perdent!». Nous nous étions rendus là pour connaître l’avis de ce spécialiste des questions internationales sur les résultats des élections américaines, voilà déjà une partie de la réponse et une bonne entrée en matière…

 

- Apparemment, la victoire de Georges Bush ne vous remplit pas de joie ?

- Pas vraiment non ! Je suis même particulièrement inquiet… Mais avant toutes choses, comme chacun, je prends acte : il a gagné. Ce fils à papa a réussit son coup! Et cette fois, ce n’est pas comme en 2000 où il avait triché. Sa victoire est incontestable. C’est une victoire populaire, il a plus de 3 millions de voix d’avance sur son adversaire démocrate... 

 

- En effet, près de 60 millions d’électeurs l’ont plébiscité. Aucun autre candidat avant lui dans l’histoire des Etats-Unis n’avait réuni autant de suffrages. Cela vous surprend ?

- Surtout, cela me révolte et cela me fait peur! Ce 2 novembre, Bush a gagné mais je suis convaincu que la planète et l’humanité ont perdu. D’ailleurs, je crois que beaucoup de personnes doivent le ressentir de cette manière. Quand on voit les sondages réalisés un peu partout avant le scrutin, les opinions publiques du monde entier souhaitaient la victoire de Kerry. Encore ce matin, à la radio, j’entendais que les Britanniques auraient élu le candidat démocrate avec 62% des voix. Dans d’autres pays, Kerry a enregistré jusqu’à 80% d’opinions favorables… Il n’y a qu’en Russie et en Israël que Bush reste populaire. Et ce n’est malheureusement pas un hasard. La politique de ces Etats est fondée sur une logique qui est aussi celle de George Bush : on impose ses idées par la force et la violence. Avec une unilatéralisme absolu et revendiqué. Une ‘doctrine’, on ne peut plus simpliste : nous décidons ce qui est bon pour nous et ce que les autres pensent, on en a rien foutre! On peut juger des résultats d’une telle politique en Irak, en Palestine ou en Tchétchénie…

 

- Vous avez le sentiment que le monde est plus dangereux que jamais ?

- Tout à fait! Si Bush a gagné, Oussama Ben Laden est malheureusement l’autre grand vainqueur de ce 2 novembre 2004. Pour lui et sa bande de crétins illuminés et fanatiques, la voie est désormais grande ouverte pour la «guerre de civilisation», la lutte finale entre le «bien et le mal». Bush et Ben Laden ont une position en miroir, le reflet de l’un permet à l’autre d’exister! L’un parle de «croisade contre le mal», l’autre invoque la «guerre sainte». On en revient au moyen-âge! Quand Bush dit : avec ma politique le monde est plus sûr, c’est exactement l’inverse qui se passe. Toute sa politique ne combat pas le terrorisme, elle le nourrit. Je vous donne un exemple : Plus de 100.000 civils ont déjà été tuées par les soldats américains en Irak. Que croit-il ? Derrière ces morts, il y a des familles, des proches qui éprouvent de la haine et un sentiment de vengeance. C’est comme cela qu’on crée un vivier pour le terrorisme…  Alors qu’au départ, pas mal de ces Irakiens étaient heureux de l’arrivée des américains et de la chute de cette crapule de Saddam. Il y a une logique implacable que ne comprennent pas Bush et ses copains Poutine et Sharon : au plus ils causeront de violence et de mort, au plus sera nourri le vivier dans lequel les fascistes verts iront puiser leurs terroristes.

 

- Pour beaucoup d’Européens, ce raisonnement semble évident, mais une majorité d’Américains ont élu Bush sur le seul argument qu’il était un homme capable de «faire face au terrorisme»… Il y a comme un fossé entre les opinions des deux continents?

- J’ai parfois le sentiment qu’on assiste à une dérive culturelle des continents! Et que bientôt, nous n’aurons plus grand-chose en commun. Mais attention au caricatures : l’Amérique n’est pas un bloc monolithique. Un de mes amis américains vient de me téléphoner. C’est un juif new-yorkais. Il a beaucoup milité pour Kerry et aujourd’hui il est désespéré. Il parle même d’émigrer en France. L’Amérique est elle-même divisée. Il y a aussi 52 millions d’électeurs qui auraient préféré voir Kerry à la tête de l’Union.

   

- Ceux là semblent concentrés dans des villes comme New York, Los Angeles, sur les côtes Est et Ouest. Mais tout les Etats du centre ont choisi Bush !

- Oui et cette Amérique profonde, je la connais. J’ai traversé les Etats-Unis à plusieurs reprises et j’y ai vécu. Notamment parce que mon fils y fait des études. Il séjourne à Willings, une petite ville de 30.000 habitants dans les Apalaches, en Virginie de l’Ouest. Le problème principal dans ces contrées, c’est que les gens ne s’intéressent pas à ce qui se passe dans le monde. Ils vivent refermés sur leur communauté et leurs valeurs. Les journaux locaux ne les aident d’ailleurs pas à élargir leur horizon. L’actualité internationale y est généralement résumée en trois lignes. Mon fils me rapportait encore hier ses souvenirs d’un examen de dernière année d’humanité où les élèves de sa classe avaient été invités à désigner la place des Etats-Unis sur une carte muette du monde. 50% des étudiants avaient été incapable de répondre! Il n’y avait pas un Américain sur mille qui savait que l’Afganistan existait avant le 11 septembre !

 

- A cet égard, on peut dire que Bush est en osmose avec son peuple ?

- Bien sûr, il n’avait jamais quitté les Etats-Unis avant de devenir président! Il est le leader de cette partie de l’Amérique qui se contente de regarder son nombril : ce qui est bon pour nous est bon pour le reste du monde. En Europe, on pèse peut-être mal à quel point les tenants de cette Amérique là sont sincères. Ils sont profondément convaincus que leurs valeurs et leur civilisation sont universelles. Pour eux, cela ne se discute même pas! Quand on vit sur place, c’est  quelque chose de très prégnant. D’ailleurs, cette société a une faculté d’intégration exceptionnelle. Que l’on vienne de n’importe où dans le monde, quand on vit là-bas, on commence à penser Américain et à vouloir être Américain. Vous savez, mon propre fils a failli rejoindre les marines! C’est un très bon élève et on est venu lui proposer de signer. A la clé, il aurait eu sa «green card», il serait devenu Américain! Beaucoup de jeunes qui combattent aujourd’hui ont été happé de la sorte par leur «rêve américain». Ce sont des latinos qui le font pour obtenir des papiers pour eux et leur famille. Ou bien des noirs pour lesquels l’armée est le seul débouché… Ce qui me choque terriblement c’est que dans le même temps celui qui envoie ces gamins à la mort est un sacré planqué! Quand il avait l’âge de combattre, Bush était un fils à papa qui, grâce aux bonnes relations familiales, a réussi à ne pas se mouiller les gambètes dans les rizières du Vietnam! Et aujourd’hui, 1100 familles américaines ont déjà été endeuillées pour des intérêts pétroliers dont il est le principal lobbyman. Cela me donne la nausée. 

 

- Il y a les morts au front mais aussi des milliers d’autres jeunes qui reviennent aux states avec des handicaps et des mutilations. Sans compter le fait que des données alarmantes se font jour sur les troubles psychiatriques qui se développent chez les appelés qui combattent en Irak…

- C’est une bombe à retardement ! L’administration Bush est en train de bousiller une génération. Les Etats-Unis n’échapperont pas à un nouveau syndrome vietnamien. Mais Bush n’en a rien à faire. Sa politique peut se résumer en ces quelques mots : «après moi, les mouches !». C’est d’ailleurs la même chose dans tous les domaines. Sur le plan intérieur, il  a vidé les caisses de l’Etat comme aucun autre président n’a osé le faire avant lui. La dette des Etats-Unis est devenue abyssale mais vous verrez qu’il continuera à baisser les impôts, ce qui profite essentiellement aux plus riches. Dans le Bushland, des millions de personnes n’ont plus aucune couverture en soin de santé et les dépenses militaires ne font qu’augmenter. Cette armée si sophistiquée coûte plus d’un milliard de dollars par jour au peuple américain! Dans le même temps, sur cette planète, plus de 2 milliards d’homme vivent avec moins de 2 dollars par jour… Personnage creux et sans scrupule, Bush n’en a rien à faire. Comme il s’en fiche des générations futures. Sa politique gouvernementale en est la parfaite illustration.

 

- Vous évoquez la non ratification des accords de Kyoto?

- Bien entendu et c’est encore une fois extrêmement choquant car les Etats-Unis sont de loin les plus grands pollueurs du monde! Avec le réchauffement du climat lié à l’effet de serre, un désastre écologique est annoncé. Tous les scientifiques sont d’accord là-dessus, mais Bush n’en a rien à faire. Kyoto, c’est la dernière de ses préoccupations alors qu’il s’agissait déjà d’un accord minimaliste : il faudrait faire quatre fois plus pour préserver la qualité de vie des générations futures. Et non seulement cet ignare texan ne signe pas cela! En plus, il sabote ceux qui essayent de faire quelque chose. Gageons tout de même que sa réélection aura fait des heureux dans le lobby pétrolier : bientôt de nouveau forages seront sans doute autorisés dans les montagnes rocheuses et en Alaska… Après moi, les mouches!

 

- Certains se veulent toutefois optimistes. Des commentateurs de cette élection ont souligné que George Walker Bush va entamer son dernier mandat. Et que dès lors, il pourrait vouloir laisser une trace plus positive dans l’histoire. Qu’il serait aussi moins sensible à certains lobbies et plus ouvert au dialogue avec le reste du monde ?

- Ceux qui disent cela sont des naïfs. Voilà un homme qui a triché pour être élu. En 2000, il est devenu président avec un demi million de voix en moins que son adversaire et, en 2004, il est presque plébiscité. Je pense qu’il va plutôt se sentir légitimé. Qu’il va continuer à mettre en œuvre sa politique avec plus d’intensité. Désormais, il n’a plus de limite : il peut faire ce qu’il veut. Il ne faut pas négliger deux clés d’analyse. Primo, Bush est nettement plus puissant qu’il y a quatre ans. Il dispose d’une majorité plus large au congrès, l’appareil de son parti roule pour lui et, durant son mandat, il va pouvoir nommer trois nouveaux juges dans une Cour suprême qui en compte neuf. Cela lui assure contrôle des tribunaux et la possibilité de bloquer des débats de société pendant des nombreuses années. Souvenez-vous que c’est la Cour suprême qui a supprimé la ségrégation raciale… Ce qui vient de se passer aux Etats-Unis aura donc des conséquences profondes et durables sur la société américaine. Secundo, il ne faut certainement pas négliger le caractère religieux et quasi messianique de la démarche de ce président. Je crains qu’il agisse en ayant très sincèrement le sentiment d’être dans le bon, d’être le chevalier servant d’une croisade pour la civilisation. C’est son point commun avec Ben Laden, il croit agir pour et avec l’aide de Dieu… «Got mit uns» ! J’ai le sentiment que l’histoire bégaie!

 

- Pour être un «chevalier du bien», Bush n’a-t-il pas été trop souvent pris en flagrant délit de mensonge ?

- On n’en est pas à une contradiction près. Et puis, quand on est en «croisade», la fin justifie les moyens… Ce qui paraît très interpellant de cette tragédie, c’est que ces mensonges soient admis par les électeurs. Pourtant, je ne crois pas que les américains soient des abrutis. Comment peuvent-ils accorder leur confiance à un homme qui leur a tellement menti? C’est une question qui me taraude. Dès sa première élection, au poste de gouverneur du Texas, Bush a menti sur les chiffres de la criminalité. Comme président, il a menti pour entrer en guerre contre l’Irak. Les armes de destruction massives, il n’y en avait pas. Le lien entre terrorisme et Saddam Hussein n’étaient pas avéré. Bref, la guerre a été basée sur des conneries et des jeunes américains sont en train de mourir pour des mensonges. Mais l’Amérique profonde en redemande! Cela me dépasse un peu. Je sais que la presse américaine, dans son ensemble, a failli dans l’analyse critique des faits après l’élan patriotique du 11 septembre, mais tout de même! Même aux Etats-Unis, tout le monde sait maintenant que le pétrole était le véritable enjeu de cette guerre…

 

- Sur la table du salon, il y a ce texte dont le titre est «Bush gagne, le monde et la planète perdent». C’est vous qui l’avez rédigé?

- Oui, j’ai écrit cela d’un jet en découvrant le résultat des élections américaines et je l’ai envoyé à quelques amis. (Il prend le texte et en lit un extrait) Je le conclut ainsi : «Le décor est en place. Le rideau peut se lever. Au programme, terrorisme contre terrorisme, et un monde de plus en plus à feu et à sang. Une super puissance dans le rôle de gendarme planétaire incapable de sortir de la misère chez lui les millions d'américains vivant en dessous du seuil de pauvreté. (…) Une majorité d'américains ont donc décidé de maintenir W à la maison blanche. Je pense, personnellement, qu'ils ne tarderont pas à le regretter quand de plus en plus de «body bags» ramèneront les corps de leurs soldats tombés au champ d'horreur.(…) W. a gagné, le monde et la planète ont perdu.»

 

- Ce n’est pas très optimiste…

- Vous avez raison. Il y a aussi des lueurs d’espoirs dans ce monde. L’Europe garde tout de même ses spécificités. On n’y observe pas ce retour vers ce conservatisme radical et une prédominance de la religion dans les affaires civiles. Mais l’Europe n’est plus maître du jeu mondial et en plus les Etats-Unis y disposent de plusieurs alliés inconditionnels tel la Grande Bretagne… Il y aussi un espoir sud-américain où les démocraties ont produit récemment de nouveaux dirigeants plus proches de leurs peuples. C’est le cas au Brésil, au Venezuela, au Chili, en Argentine et en Uruguay. Ces nouveaux dirigeants ne sont pas des révolutionnaires. Ils ne rejettent pas le marché mais ils n’en font pas une fin en soi. Ils veulent que l’économie profite aussi aux couches les plus défavorisées de la société. On verra si le grand frère du Nord laissera faire… Il est si souvent «intervenu» durant le siècle passé et principalement sous la direction de présidents républicains. Le Chili et le Nicaragua s’en souviennent encore… Peut-être que mon texte est trop pessimiste mais il traduit aussi une grande tristesse, une déception de quelqu’un qui se fait une autre idée de l’Amérique.

 

- Quel est votre Amérique à vous ?

- C’est celle des nombreux amis que j’ai là-bas. C’est celle qui, il y a quelques décennies encore, était en avance sur son temps dans beaucoup de débats sociaux et moraux et culturels. C’est aussi l’Amérique de ce GI qui m’a pris dans ses bras quand j’avais cinq ans. C’était la libération de Bruxelles. Il m’a offert une banane. Je n’avais jamais vu un tel fruit. J’ai cru qu’on le mangeait avec sa peau. Aujourd’hui, je n’oublie pas le cadeau américain, la libération du joug des nazis. Mais je sais aussi que les bananes ont des peaux. Parfois, elles peuvent nous faire glisser…





16:05 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |