15/01/2005

Affaire Dutroux et consorts (070995)

Interview publiée dans l'hebdomadaire belge "Télémoustique", le 7 septembre 1995
 

Julie et Melissa

Dix semaines après leur disparition

Les parents accusent

 

"Sentiment de révolte", "lacunes", "improvisations", "silences insupportables de la juge d'instruction"... Les parents des deux petites disparues ne doutent pas que policiers et gendarmes travaillent à retrouver leurs filles mais ne parviennent pas "à se défaire de l'idée qu'il ne sont pas à la hauteur".  Ils crient leur douleur, et accusent...

 

Située à deux pas de l'aéroport civil de Bierset, dans un quartier verdoyant, la maison des Russo est d'un abord accueillant. Depuis la salle à manger, lorsqu'on regarde vers la grande pelouse verte à l'arrière, on se prend vite à imaginer les deux petites disparues en train d'y jouer. C'est d'ailleurs ce qu'elles faisaient, quelques minutes à peine avant qu'elles ne s'évaporent dans la nature.

 

Dix semaines plus tard, le havre de paix s'est transformé en ruche fébrile. Dormant peu, se trouvant toujours à portée de main du téléphone, traquant le moindre indice, constatant aussi les lacunes évidentes des recherches officielles, les parents des petites victimes et leurs proches y sont actifs 24 heures sur 24. C'est de là qu'ils nous ont fait part de leur douleur et de leurs constats critiques.

 

- Comment Julie et Melissa ont-elles disparu?

- Carine Russo: C'était l'un des premiers jours où le soleil se montrait un peu. Melissa avait invité Julie à la maison. Les deux petites ont joué dans le jardin pendant une grande partie de l'après-midi. Vers cinq heures, elles ont demandé à aller se promener jusqu'au petit pont où Melissa avait l'habitude de se rendre avec ses copines. C'est à quelques centaines de mètres de chez nous. J'ai d'abord refusé parce que Louisa, la maman de Julie, venait récupérer sa fille vers 18 heures. Mais elles ont tellement insisté que, finalement, j'ai accepté qu'elles sortent pour une demi-heure. Melissa a pris sa montre et elles sont parties.

 

- Depuis ce moment, vous ne les avez plus revues?

- Carine: Non, rien. Plus une seule trace d'elles. A 17 heures 30, j'ai pris mon vélo avec l'intention de me rendre à leur rencontre. Je suis allée jusqu'au petit pont mais je ne les ai pas vues. Par trois fois, j'ai refait le chemin - sans plus de succès. A partir de là, j'ai vraiment commencé à m'inquiéter.

 

- Louisa Lejeune: Quand je suis arrivée, j'ai refait le tour du quartier en voiture. M'arrêtant, fouillant et appelant en certains endroits. Avec Carine, nous sommes allées du côté de l'aéroport, près de leur école, dans la famille et chez des amis de la région. Personne ne les avait vues. Vers 19 heures 45, nous avons contacté la BSR de Seraing.

 

- Les recherches ont-elles commencé directement?

Carine: Oui. Après avoir pris notre témoignage et des photos des petites, les gendarmes ont envoyé une camionnette qui a refait le tour jusqu'au petit pont. On ne sait pas très bien ce que les forces de l'ordre ont fait par ailleurs. Toujours est-il que dans la soirée, un homme en civil est venu d'Esneux avec un chien pisteur...

 

Gino Russo: Il faut le dire: déjà à ce moment, on a eu l'impression que les enquêteurs pédalaient un peu dans la choucroute. Par exemple, aucun d'entre eux n'avait pensé à nous prévenir de ne pas toucher aux vêtements usagers des petites parce que cela pouvait compromettre les recherches du chien pisteur. Ils n'ont pas plus songé à relever les empreintes et microtraces (par exemple, des cheveux...) des petites dans leurs chambres. Alors que de telles informations pourraient éventuellement s'avérer utiles dans la suite de l'enquête.

 

Jean-Denis Lejeune: En plus, c'était un moment où on pouvait espérer d'être épaulé par les forces de l'ordre. Mais ils semblaient autant perdus que nous. Personne ne nous a expliqué les différents scénarios possibles dans ce genre d'affaire, ni le type de recherches qui allaient être mises en oeuvre. On ne nous a pas plus prévenus qu'on allait ramasser la presse et des centaines de badauds devant la maison. D'ailleurs, quand les curieux et les rapaces de tout poil se sont amenés, c'est nous qui avons dû prendre les noms et les numéros de plaques en nous disant que cela pourrait éventuellement servir...

 

Gino: On pourrait en ajouter! Entre autres choses, il était frappant de constater que pendant la reconstitution il y avait trois voitures mal garées dans la rue. C'était celles de la gendarmerie.

 

"Il y a aussi les témoins que l'on ne veut pas entendre"    

 

Dans la souffrance et l'angoisse que vous vivez n'avez-vous pas tendance à être un peu trop critiques à l'égard des forces de l'ordre?

Jean-Denis: Je ne crois pas. Nous avons bien conscience de la difficulté de la tâche à laquelle sont confrontés les gendarmes et les policiers. On a également bien compris que l'on était entouré d'hommes de bonne volonté, prêts à faire autant d'heures supplémentaires qu'il sera nécessaire. Mais le problème n'est pas là. En fait, nous ne parvenons pas à nous départir du sentiment que les enquêteurs ne sont pas à la hauteur. Ce ne sont pas les spécialistes dans le domaine des disparitions que l'on serait en droit d'attendre en tant que parents-victimes.

 

Gino: On fait bien la part des choses. Il est pas question de chercher la petite bête. Mais comment se taire quand les lacunes des recherches officielles s'imposent à nous avec une telle évidence! Il y a d'autres trucs incroyables. Par exemple, l'enquête de voisinage. Plus de deux mois après les faits, elle est toujours en cours... Au surplus, elle semble comporter pas mal d'incohérences. Il y a quelques jours, des gars de la gendarmerie sont venus me trouver pour me demander confirmation de l'adresse d'un proche. Ils voulaient l'interroger. Mais ils ignoraient que la PJ l'avait déjà fait deux semaines auparavant! Lorsque je le leur ai dit, ils ont barré le nom de leur liste. Il  y a aussi les témoins que l'on ne veut pas entendre: des gens qui avaient des informations importantes, et qui aujourd'hui sont d'ailleurs prises en compte par les enquêteurs, ont d'abord été refoulés quand ils se sont adressés aux forces de l'ordre. Nous le savons parce que ces personnes nous l'ont signalé! Heureusement, il semble bien qu'aujourd'hui ce type de cas ne puisse plus se représenter. On nous a promis formellement que dorénavant tous les témoignages seraient pris en compte. Il y a aussi des lenteurs insensées: entre autres choses, la gendarmerie a mis trois semaines pour retrouver la trace d'une personne qui habite à quelques centaines de mètres de chez moi. Finalement, j'ai dû les conduire à la bonne adresse. Il y a enfin les témoignages tardifs. Je ne citerai que mon cas: j'ai été interrogé pour la première fois quinze jours après les disparitions!

 

Jean-Denis: Pour moi, ce fut la même chose. Il faut se rendre compte que pendant ce temps-là, les parents ont l'impression que rien ne se fait.

 

"Pour moi, la juge d'instruction fonctionne sous Windows"

 

Les enquêteurs ne vous donnent-ils pas certaines indications pour vous rassurer?

Jean-Denis: On n'apprend strictement rien de leur part. Ils nous opposent le secret de l'instruction à tout bout de champ. C'est au point qu'on ne sait même pas précisément combien de personnes travaillent sur l'enquête. Quant à savoir quel est le rythme de travail, combien d'interrogatoires, de perquisitions sont réalisés chaque jour, c'est encore plus mystérieux. 

 

Gino: On nous dit que la moindre entorse au secret de l'instruction peut bénéficier au ravisseur éventuel s'il est un jour arrêté et jugé. C'est exagéré. Et puis, ils justifient comme cela des choses bizarres. Ainsi lorsqu'un témoin a cru avoir photographié par hasard les petites, on ne nous a même pas montré les documents! Les personnes les plus aptes à reconnaître Julie et Melissa, c'est tout de même leurs parents, non? Pas des policiers d'Anvers ou de Tongres! Vraiment, ça nous casse les nerfs, ce genre de choses.

 

Carine: Cela va plus loin. Quand on demande seulement des hypothèses plausibles pour expliquer les disparitions, on se contente généralement de nous balancer que "tout est possible". Et l'on doit se débrouiller avec cela.

 

Vous pouvez tout de même vous adresser à la juge d'instruction?

Gino: Pour moi, cette femme fonctionne sous Windows! Je n'ai pas encore trouvé le langage pour communiquer avec elle. Il n'y a absolument aucun contact. Le néant.

 

Louisa: On la trouve incroyablement insensible. Elle a des réactions inhumaines. La seule fois qu'on l'a rencontrée, elle nous a dit que notre dossier n'était pas le seul qu'elle avait à traiter! Par ailleurs, elle ne nous donne aucune information. Rien qui pouvait nous rassurer. La seule chose à laquelle l'on devait veiller, c'était de limiter nos contacts avec la presse. C'est bien beau de se retrancher derrière la déontologie pour ne rien nous dire du dossier, mais cette attitude est tout à fait inadaptée à notre situation. Elle oublie que nous sommes des victimes dans cette affaire!

 

Carine: J'espère qu'elle lira ce que vous écrirez. Que nous parviendrons à enfin dialoguer. Il n'est pas possible qu'elle soit insensible à notre souffrance.

 

A aucun moment, vous n'avez ressenti de réconfort, sur le plan humain, de la part des autorités judiciaires?

Carine: Du côté de la police judiciaire, ce fut plutôt le contraire. Nous en avons assez de jouer au chat et à la souris avec des gens qui pratiquent la langue de bois. C'est tout de même de nos enfants qu'il s'agit. Certains gendarmes se sont montrés plus compréhensifs. Nous avons trouvé des hommes derrière les enquêteurs. Il y a un dialogue, une écoute. Dans le respect le plus total du sacro-saint secret de l'instruction.

 

Louisa: Les gendarmes nous ont même envoyé un psychologue de chez eux. Mais cela n'a pas vraiment été une réussite. Le type en question n'est pas en cause. C'est un gars formidable. Seulement, d'emblée, il a cru bon de nous donner des conseils pour pouvoir "attendre longtemps". Alors qu'à ce moment, on se disait encore qu'il y aurait une solution rapide. Moi, cela m'a fait plus de mal que de bien. Par la suite, heureusement, ses qualités humaines ont compensé.

 

Carine: En fait, il n'était pas formé pour répondre à notre situation. Il s'occupe généralement de gendarmes qui ont été contraints d'utiliser leur arme... Encore une fois, c'était un homme de bonne volonté mais comme on dit, l'enfer est pavé de bonnes intentions. Rapidement, il nous a conseillé de penser à autre chose, d'aller à la piscine, de revivre normalement. C'est fou ça! Il ne se rendait vraiment pas compte. Aujourd'hui, c'est nous qui allons le visiter à l'hôpital parce qu'il a eu un grave accident de voiture.

 

"On a reçu 250 lettres de voyants et autres radiesthésistes. Malheureusement, c'est pas cela qui fera avancer l'enquête"

 

Dans un tel contexte, vous ne devez pas être tout à fait sereins?

Jean-Denis: On n'est pas près de céder à la panique. Pas plus qu'aux nombreux mirages qui s'offrent à nous. Depuis la disparition des petites, on a reçu plus de 250 lettres de voyants et autres radiesthésistes! Au moins, il y a une constante qui se dégage dans ce qu'ils avancent: les petites seraient toujours en vie. Ce n'est pas cela en tout cas qui fera avancer l'enquête! Alors c'est vrai qu'avec le temps, il y a une tension qui monte. Plus on avance, plus on se sent agressif. Au début, on vit d'espoir. Mais celui-ci s'amenuise et se transforme en colère quand on constate les carences de l'enquête.

 

N'avez-vous pas peur que votre énervement soit mauvais conseiller?

Jean-Denis: Facile à dire! Il faut vivre certaines situations pour bien les comprendre. Moi, c'est vrai que j'ai eu tendance à m'énerver quand on a prévenu les enquêteurs qu'un jeune de Liège avait encadré chez lui la photo des petites et qu'il déchirait les affiches les représentant en ville. C'est tout de même bizarre, vous ne trouvez pas! Alors, après avoir attendu pendant quatre jours que la PJ vérifie de quoi il s'agissait exactement, je suis allé voir moi-même chez le gars. J'aurais peut-être pas dû. C'est vrai que là je me suis énervé. En tout cas, aujourd'hui les enquêteurs me le repprochent. Mais au fond, c'est leur lenteur qui m'a poussé à agir de la sorte.

 

Carine: C'est vraiment une affaire bizarre parce que le type en question avait déjà eu des ennuis avec la justice. En plus, nous avons appris qu'il avait habité dans les environs immédiats de la petite Elisabeth Brichet, disparue il y a cinq ans (NDLR: voir TM de la semaine dernière), voire même qu'il l'avait connue et que sa disparition l'avait fortement perturbé. Sur ce point-là au moins, puisque c'est nous qui avions ouvert la piste, les enquêteurs nous ont dit avoir tout vérifié et que c'était négatif.

 

Malgré tous les dysfonctionnements que vous mettez en cause, continuez-vous à garder un peu d'espoir?

Gino: On ne peut pas faire autrement. On se dit que Perdu de vue sur TF 1, voire l'émission Faits divers de ce 13 septembre pourront peut-être apporter quelque chose... Surtout, c'est la conviction que les petites sont encore en vie qui nous permet de tenir. Et puis, il y a aussi le soutien des gens. Il faut dire combien nous sommes reconnaissants à ces inconnus qui collent un peu partout l'affiche de Julie et Melissa. C'est aussi grâce à eux que nous ne sombrons pas.

 

 

ELISABETH, NATHALIE, JULIE, MELISSA...

 

Comme dans un cauchemar, la liste des disparitions s'allonge en Belgique. La dernière affaire en date concerne An et Eefje, deux jeunes Limbourgeoises qui se sont littéralement volatilisées après avoir assisté à un spectacle d'hypnose au casino de Blanckenberge, le 22 aôut dernier. Certains ont évoqué une thèse selon laquelle les jeunes filles seraient restées sous hypnose après avoir participé activement au spectacle du mage Rasti Rostelli. Mais les responsables du service de psyschiatrie de l'hôpital Brugmann interrogés par la presse sur ce point estiment qu'il s'agit là d'une piste plutôt "romanesque". En attendant mieux, l'ASBL Marc et Corinne (041/52.73.97) a d'ores et déjà commencé une nouvelle campagne d'affichage.




09:58 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

14/01/2005

Affaire Dutroux et consorts (041104)

Interview exclusive publiée dans l'hebdomadaire Ciné-Télé Revue, le 4 novembre 2004

 

Carine Russo

«Sabine, je t’aime, nom de dieu!»

 

A l’occasion de la sortie d’un livre autobiographique, Sabine Dardenne a tenu certains propos très durs, principalement à l’égard des Russo, les parents de Melissa. Cruel ? Déplacé ? Disproportionné ? Lorsque nous la rencontrons Carine Russo n’utilise aucun de ces termes. Dans l’entretien exclusif qu’elle accorde à Ciné Revue, refusant de se livrer à une «indécente guerre des victimes de Dutroux», elle ne parle que d’amour, de compréhension et de dialogue. Des paroles empreintes de maturité, de sagesse et de beaucoup de tendresse. Des mots presque maternels : «Sabine, j’ai toujours rêvé d’avoir un contact avec toi. Comme j’ai pu l’avoir avec Laetitia. Pour Gino et moi, le fait que vous ayez pu être sauvées, a été notre seule victoire; C’est aussi la seule lumière dans ces années d’enfer où nous avons perdu notre enfant. Ce que tu dis, ce que tu diras ne changera jamais rien à mon souhait de te parler et de te comprendre. La porte de notre maison a toujours été ouverte, prête à t’accueillir. Elle le restera. Sabine, je t’aime, nom de dieu!»   

 

 

Grâce-Hollogne, le 28 octobre. Carine Russo nous reçoit chez elle. Le jour précédent, la presse écrite, les radios et les télés ont largement couvert la sortie du livre de Sabine Dardenne : «J’avais 12 ans, j’ai pris mon vélo et je suis partie à l’école…». Un récit poignant, fort, dans lequel la jeune femme, âgée aujourd’hui âgée de 21 ans, raconte sa longue séquestration dans la maison d’un certain Marc Dutroux. Commentant son ouvrage, Sabine a aussi donné le sentiment de régler certains comptes. Dans les journaux du groupe Sud Presse, le 27 octobre, elle a notamment répondu ceci à une journaliste qui l’interrogeait sur «ses relations avec les autres parties civiles» du dossier Dutroux et consorts : «Après les faits, j’étais gênée d’être vivante. Mais les familles sont venues vers moi me dire qu’elles étaient contentes de me voir… Mais à l’époque, je les arrangeais bien. A partir des thèses des réseaux, je ne les intéressais plus! Plus tard, j’ai été marquée par certaines attitudes. Cela m’a fait vraiment mal d’entendre Gino Russo parler de «Mademoiselle Dardenne comme on l’appelle maintenant». (…) Même si on ne croit pas à ce que je défendais, pourquoi venir me critiquer ouvertement comme ça ? Il ne faut plus qu’il vienne me parler!». Dans les mêmes pages, Sabine se montrait moins offensive pour un personnage comme Michel Nihoul : «De Nihoul, fidèle à elle-même, elle ne parle pas», notait notre consoeur. Dur, très dur! De même que ces propos reproduit le même jour par «Le Soir» : «J’ai été choquée par une réaction de Pol Marchal et dégoûtée par celle de Gino Russo. Au soir de la marche blanche, ils me disaient qu’ils étaient super contents de me voir en vie. En 1996, je les arrangeais bien d’être la seule survivante restée aussi longtemps. Et qui pouvait leur apprendre ce que leurs filles avaient pu endurer. Mais il n’y avait pas encore les réseaux, les ‘pour’ et les ‘contre’.»

 

Que pense Carine Russo de ces critiques? Lorsqu’elle nous ouvre sa porte, la maman de Melissa hésite de répondre à cette question : «Je ne désire pas dire quoique ce soit qui pourrait apparaître comme une surenchère dans la cadre d’une ‘guerre des victimes’. Je trouverais cela indécent, stupide et inutile. On n’a pas pu sauver Julie et Melissa, alors j’ai transféré beaucoup de sentiments sur Sabine et Laetitia. Je ne sais pas si je peux dire cela, mais on les considère un peu comme nos filles. Qu’elles parviennent aujourd’hui à se reconstruire participe de notre propre reconstruction. Leur vie, leur bonheur, c’est ce qui donne un peu de sens au combat que nous avons mené pour que la justice se bouge». Après quelques minutes de discussion, nous parvenons à convaincre Carine Russo que ce message-là, ce serait peut-être très important de le porter jusqu’aux oreilles de Sabine Dardenne. Elle en fera ce qu’elle voudra mais au moins, elle l’aura entendu. Pour la première fois. Carine téléphone à Gino Russo. Il marque son accord. L’entretien peut commencer.  

 

- Quand vous avez lu les déclarations de Sabine, comment avez-vous réagit?

- J’ai d’abord été très choquée. Je tombais des nues. Comme Gino, je me disais que ce n’était pas possible. On n’a jamais imaginé que Sabine puisse nous en vouloir pour quoique ce soit! Mais il y a ces mots qui tranchent comme un couteau. Elle va jusqu’à dire à propos de Gino : «il me dégoûte»…

 

- C’est une phrase terrible!

- Oui, bien sûr. Sur le moment même, cela nous a fait vraiment très mal. Et puis, j’en ai parlé avec Gino. Comme on n’a pas retrouvé des déclarations de ce genre dans toute la presse et pas du tout dans ses interviews télévisées, on s’est demandé qu’elle était la part à faire entre l’interprétation journalistique et ce que Sabine avait vraiment voulu exprimer. A partir de là, on a déjà relativisé. Encore une fois, ce n’est pas possible pour nous qu’elle puisse éprouver des sentiments aussi négatifs à notre encontre. Si toutefois cela devait se confirmer, se poserait alors la question du «pourquoi».

 

- La meilleure manière de le savoir, ce serait peut-être d’en parler avec elle ?

- Ce serait de parler avec elle? Bien sûr! Mais cela n’a jamais été possible…

 

- Vous n’avez jamais dialogué ?

- Jamais, non. Cette interview est la seule manière pour moi de pouvoir enfin lui dire quelque chose. Je trouve cela terrible de devoir passer par un biais tellement public alors que j’ai toujours rêvé d’avoir un jour une rencontre avec elle. Un échange chaleureux, intime, respectueux. Tout simplement humain; Comme j’ai pu en avoir souvent avec Laetitia et avec tant d’autres familles qui ont été touchées par l’affaire Dutroux. J’aurais voulu un vrai contact quoi! Pour Sabine, cela n’a jamais été possible : la porte a été fermée dès le départ. Et maintenant, j’ai l’impression que, de son côté, elle est définitivement fermée.

 

- Pas du votre ?

- Non! Bien entendu que non! Jamais notre porte ne lui sera fermée. C’est une question qui n’a même pas lieu d’être.

 

- Quelle a été la genèse de cette non communication?

- Nous avons eu un premier contact avec les parents de Sabine très peu de temps après son enlèvement. A cette époque, on n’avait bien entendu pas encore retrouvé Julie et Melissa. On a échangé nos impressions. On s’est dit mutuellement des paroles de soutien. Nous, à ce moment, on était déjà inquiets quand à la bonne marche des investigations (ndlr : à juste titre, comme cela fût ensuite confirmé par les travaux d’une commission d’enquête parlementaire). Quelque temps plus tard, le papa de Sabine nous a rappelé plus brièvement. Son discours avait évolué. Il nous a dit quelque chose du genre : «J’ai le sentiment que nous ne sommes pas dans la même histoire». Les enquêteurs qui s’occupaient de l’enlèvement de Sabine lui avaient parlé et ils lui avaient donné confiance. Je n’ai d’ailleurs aucun reproche à lui faire à cet égard. Nous aussi, on a eu à faire à gendarmes d’apparence dévoués et très humains… Ce n’est qu’avec le temps qu’on s’est rendu compte que derrière certains gestes d’apparente compassion, il y avait eu des erreurs gigantesques et beaucoup de mensonges. En plus, nous aussi, on a eu parfois des réactions comme le papa de Sabine. Quand Marie-Noëlle Bouzet est venue nous voir pour la première fois, on se disait aussi que son histoire n’avait rien à voir avec la notre. Elle était sans nouvelle d’Elisabeth depuis si longtemps! En tant que parent, on ne voulait d’abord pas envisager cela. On voulait qu’on retrouve Julie et Melissa au plus vite. C’était le seul scenario envisageable pour continuer à vivre.

 

- Quand avez-vous rencontré Sabine pour la première fois ?

- A la Marche Blanche, le 20 octobre 1996.

 

- Pas avant ?

- Cela n’a pas été possible. Quand Sabine a été libérée en août 1996, ses parents l’ont mis à l’abri du monde extérieur. Ce que je comprenais parfaitement bien. Si c’était ma fille, je l’aurais protégée de la même manière. Avec Gino, je me suis dis qu’il ne fallait pas forcer la porte. C’était une question de respect, de pudeur. On pensait qu’elle avait besoin de reprendre pied, de se reconstruire. Et ce, au sein d’une famille que l’on imaginait heureuse de pouvoir repartir de l’avant. D’ailleurs, cela nous a posé question quand on a préparé la Marche blanche avec les Lejeune, les Marchal et Marie-Noëlle Bouzet. Fallait-il que Sabine et Laetitia soient exposées dans une telle manifestation publique? On a pensé que non, que cela serait peut-être trop difficile pour elles. Il y avait si peu de temps qu’elles avaient retrouvé la liberté. On a donc été étonné de constater qu’elles soient tout de même venues.

 

- Un moment important?  

- Pour moi, c’est le moment le plus important de la Marche blanche! C’est un souvenir très fort. Nous étions très émotionnés, tellement heureux, de les voir ces petites filles à côté de nous. Mais à part s’échanger des bonjours timides, de part et d’autre, il n’y a pas eu de possibilité d’aller plus loin. On était prisonnier de la foule. A aucun moment de cette journée, il n’y a eu d’espace disponible pour une discussion tranquille entre deux parents ou entre deux victimes.

 

- Sabine ne semble pas avoir gardé un bon souvenir de la Marche Blanche. La petite fille qu’elle était s’est sentie un peu étouffée par la foule?

- C’est tout à fait compréhensible. Nous-mêmes on s’est senti submergé. Aucun d’entre nous n’avait imaginé que la Marche blanche aurait eu cette ampleur. On a été soutenu par la population belge au-delà de ce que nous aurions pu imaginer. Sur le moment, c’était difficile à gérer sur le plan émotionnel. Des sentiments se mélangeaient tels le réconfort, bien sûr, mais aussi l’angoisse.

 

- Et après. Vous n’avez donc plus jamais vu Sabine ?

- Non, mais on a vu ses parents. Deux fois. A l’occasion des tables rondes qui avaient été organisées par le Palais royal avec les familles de victimes. Lors de la première table ronde, nous avons eu un excellent contact avec la maman de Sabine. On a beaucoup parlé, beaucoup partagé. Elle nous a dit que ce n’était pas facile pour sa fille, qu’il lui faudrait du temps pour surmonter. On a très bien compris que sa famille voulait la protéger de tout cela. Ensuite, lors de la seconde table ronde, le ton était très différent. La maman de Sabine s’est montrée hyper froide avec nous. Avec Gino, je me souviens qu’on en a discuté sur le chemin du retour. On se demandait ce qui avait bien pu se passer. Qu’avait-on mal fait?  On s’est dit que nous ne devions rien forcer. Qu’après tout, nous devions comprendre que pour Sabine et sa famille, la trajectoire était différente. Elle savait ce qui lui était arrivé et elle avait besoin qu’on lui rende justice; Que Dutroux soit condamné pour ce qu’il lui avait fait. Nous, on était encore dans une difficile recherche de vérité. On cherchait à savoir ce qu’on avait fait à notre enfant.

 

- Et le temps a passé ?

­- Mais pas sans que nous nous préoccupions de Sabine! Des proches comme l’abbé Schoonbroodt ont eu des contacts avec sa famille, avec son papa. Régulièrement, il nous a été rapporté le même message : «Elle va bien. Elle se reconstruit. Il faut la laisser tranquille. Il faut la protéger de toute l’agitation qui entoure encore l’affaire Dutroux.» On a respecté cela pour elle. Comme pour Laetitia d’ailleurs. Et puis un jour, c’est Laetitia qui m’a elle-même appelé. On s’est vu et cela a été formidable. Je ne sais expliquer mais, comme avec d’autres victimes, il y a eu tout de suite ce sentiment de faire partie d’une même famille. On a parlé de tout et de rien. De nos petites vies au présent, sans forcement revenir sur le passé et je dirais même en ne revenant pas du tout sur la question de Dutroux. Ce n’est pas que je n’avais pas des questions que j’aurais eu envie de poser à Laetitia, mais je ne m’en sentais pas le droit de le faire. Pour ne pas la mettre mal à l’aise. Je me disais qu’on pouvait déjà suffisamment comprendre son terrible vécu à Marcinelle avec ce qu’on avait lu dans le dossier.

 

- Quand on parle avec Laetitia de vos rencontres, elle évoque quelque chose de très maternel…

- Oui. C’est comme cela que je le ressens également. On a perdu Julie et Melissa… La perte est irréversible et ce sera toujours une blessure. Alors peut-être que j’ai besoin de transférer quelques sentiments d’amour sur Sabine et Laetitia. Avec Laetitia, c’était tout simple, spontanée. Je me sentais le droit d’être un peu une maman pour elle. Et elle se mettait dans le rôle d’être ma petite fille de substitution aussi. Le problème, c’est que cela m’a été un peu refusé en ce qui concerne Sabine.

 

- Mais Sabine, de son côté, semble avoir eu le sentiment d’avoir été mis à l’écart, d’avoir été oubliée ?

- Il y a quelque chose qui m’échappe. Dans son témoignage, elle nous explique qu’elle a eu besoin de se protéger, qu’on a mis une protection autour d’elle. C’est comme cela aussi que son entourage nous a présenté les choses pendant des années. C’était tout à fait compréhensible. Mais, je comprends mal alors qu’elle se soit sentie exclue. Avons-nous été mal informé de nos attentes de part et d’autre? Sabine doit en être convaincue : comme Laetitia, elle n’a jamais été oubliée. Dans notre tête en particulier mais aussi dans celle des enquêteurs. Ce n’était pas possible : elle était au centre de l’affaire. Je crois sincèrement que cela vaut aussi pour ce qu’on appelle l’opinion publique et tous ces bénévoles qui, dès le lendemain de son enlèvement, ont collé des affiches et puis qui ont été heureux pour elle et ses parents quand elle a été retrouvée. C’est peut-être le fait qu’elle soit restée dans un petit monde, un microcosme avec finalement peu de contacts qui lui a donné l’impression qu’à l’extérieur elle était oubliée. J’aimerais parler de cela avec elle.

 

- Il y aurait donc eu une confusion entre ce que vous ressentiez comme de la pudeur à son égard et ce qu’elle ressentait comme de l’indifférence ?

- Mais c’était absolument impossible d’être indifférent à Sabine et Laetitia pour nous! La réalité est à l’exacte opposée de ce qu’elle pense, de manière un peu triste. Le fait qu’elles aient été sauvées toutes les deux a donné du sens à tout le combat que l’on avait mené pour Julie et Melissa. On avait perdu les nôtres mais il y en avait deux qui étaient sauvées; La vie avait gagné! Donc, pour nous, elles représentent énormément. Leur vie sauvée en 1996, leur vie d’aujourd’hui et leur avenir aussi.

 

- Aujourd’hui. Quelle serait la première chose que vous lui diriez si vous voyiez Sabine?

- (Elle prend quelques secondes de réflexion) ‘Sabine, j’ai toujours voulu… J’ai rêvé d’avoir un jour un contact avec toi. De pouvoir te parler. D’avoir un échange et d’apprendre à te connaître. Cela n’a jamais été possible. Pourquoi ?’.

 

- C’est peut-être une question très personnelle mais quel sentiment vous inspire Sabine ?

- (Nouveau silence de quelques secondes). Sans doute s’agit-il d’un transfert, mais je continue de ressentir une sorte d’amour maternel. J’essaye de comprendre le mieux possible tout ce qu’elle exprime. De voir les choses vraiment par rapport à elle et à ce qu’elle a pu ressentir. Sa colère, je l’accepte et cela ne change rien à mes sentiments. Je suis vraiment contente de tout ce qui peut lui arriver de positif. Y compris de la sortie de ce bouquin. Si ce livre peut lui apporter du succès, un avenir plus lumineux, pour moi c’est très bien. Je veux dire que cela me fait vraiment plaisir! Par contre, je reste dans la frustration, la déception et une certaine tristesse de devoir me dire maintenant que la rencontre avec elle dont je rêvais ne se fera peut-être jamais. Après que la page du procès fut tournée, je gardais encore un espoir. Depuis hier, j’ai évidemment plus de doutes. Qu’elle sache cependant que tout ce qu’elle a dit et tout ce qu’elle dira ne changera rien à mon souhait d’établir un vrai contact avec elle. Ma porte est et sera toujours ouverte… On ne demande qu’à l’accueillir. Qui sait? Peut-être les hasards de la vie… Moi, en tous cas, je veux rester sur la même ligne de conduite. Ne pas forcer sa porte à elle : j’aurais l’impression d’être une intruse, de faire une démarche quelque peu agressive.

 

- A l’origine d’une certaine frustration chez Sabine, elle l’a d’ailleurs exprimé à plusieurs reprises, il y a eu cette impression que ce qu’elle disait sur son vécu à Marcinelle n’était pas cru par certains…

- C’est quelque chose qu’elle a dit dans une conférence de presse peu de temps avant le procès. Ca m’a vraiment perturbé et je ne comprends toujours pas. Ca venait d’où cette histoire? C’était un malentendu ? Y-a-t-il eu des interférences ? Des gens qui lui ont fait croire cela ? En tous cas, Gino et moi on n’a jamais eu la moindre velléité de mettre en cause la moindre parcelle de son témoignage!

 

Peut-être que d’autres…

D’une manière générale, je ne vois pas qui! Si des personnes ont volontairement manipulé Sabine pour qu’elle pense cela, c’est vraiment horrible de leur part. Nous, on a toujours cru Sabine, point à la ligne. Il n’y a pas de discussion, il n’y en a jamais eu là-dessus. Le fait que les parents de Julie et Melissa estiment ne pas savoir ce qui a pu arriver à leurs petites ne remet nullement en cause le témoignage de Sabine. La seule idée qu’on a exprimée, c’est que les zones d’ombres étaient trop nombreuses dans les volets d’enquête relatifs à Julie, Melissa, An et Eefje dans le dossier. On a également dit qu’on ne pouvait déduire du vécu de Sabine et de Laetitia, des vérités automatiques et intangibles pour expliquer le vécu des victimes décédées. Plus clairement, ce n’est pas parce que Sabine n’a vu que Dutroux qu’il n’y a que Dutroux pour toutes les autres victimes. Ce raisonnement n’a donc rien à voir avec une quelconque attaque contre Sabine. Elle est un témoin important de ce dossier. Nous l’avons toujours considéré comme tel.

 

- Il y a aussi cette phrase prononcée sur un plateau de télé qu’elle reproche à Gino : «Mademoiselle Dardenne comme on l’appelle maintenant» ?

- Il n’y avait absolument rien d’agressif en direction d’elle. Gino ne faisait que parodier l’avocat de Sabine, Me Rivière. A l’époque, il ne se passait pas un jour sans que cet homme soit devant une caméra de télé pour dire : «Mademoiselle Dardenne pense que», «Mademoiselle Dardenne estime que». Ensuite, il passait son temps à mettre en opposition le vécu de sa cliente avec la vision que nous pouvions avoir du vécu de nos petites filles à nous. Je pense qu’il a mis un poids énorme sur les épaules de Sabine en faisant d’elle la personne clé du procès, celle dont le témoignage devait tout expliquer et pour toutes les victimes de Dutroux. D’ailleurs, je crois qu’un jour, Sabine se dira cela également. Mais si cela arrive, ce ne sera pas à elle de culpabiliser. Je ne le veux pas.

 

- Sabine dit que maintenant qu’elle a écrit ce livre, elle peut le mettre dans un bibliothèque et tourner définitivement la page. Et vous, vous en êtes à cette étape là ?

- Non, non. Pas à ce stade là (ndrl : la voix lasse)… Le fait que Sabine puisse écrire un livre, le mettre dans une étagère et se mettre à vivre le mieux possible, pour moi, c’est une excellente nouvelle. Si elle peut être sauvée, revivre, avoir un avenir qui soit le meilleur possible, malgré son terrible vécu et le souvenir qui en restera malgré tout, je le vit comme une victoire. Comme peut-être la seule chose positive de toute cette sinistre affaire. Pour nous, c’est psychologiquement essentiel qu’elle soit le mieux possible. Idem pour Laetitia.

 

- Mais vous…

- Si déjà elles sont bien, cela nous aide. En ce sens, la démarche de son livre est une bonne chose. Elle affirme que cela lui permet d’encore un peu avancer. Et cela me rend sincèrement heureuse pour elle.

 

- Nous insistons peut-être mais qu’en est-il de votre vie à vous aujourd’hui… Le dossier Dutroux, est-il aussi dans une étagère ?

- Oui. Il est aussi dans une étagère… Il fallait sortir de ce monde dans lequel on s’est retrouvé plongé pendant huit ans. Mais cela laisse des traces. On a voulu savoir, on a voulu plonger au maximum dans les méandres du dossier et je me suis souvent dit que peut-être il aurait fallu que je le fasse moins. Peut-être qu’aujourd’hui, je me sentirais mieux.

 

- Des regrets alors ?

- Je ne sais si ce sont des regrets. De toute manière, je n’aurais pu faire autrement. Mais je trouve que plus j’en ai appris, plus c’est devenu lourd. Aujourd’hui ranger le dossier sur l’étagère ne signifie pas pouvoir l’oublier. Ce que je veux surtout, là maintenant, c’est ne plus en savoir plus. De toutes manière, la bataille est devenue beaucoup trop inégale. Gino et moi, on considère aujourd’hui qu’on n’était pas de taille pour contrer un certain processus de non recherche de la vérité dans cette affaire. On est allé le plus loin possible et on a fait le bilan. On sait que Melissa a été enlevée, qu’elle a horriblement souffert et qu’elle n’est plus là. Pour le surplus, on reste avec nos questions : qui, pourquoi, pour qui ? On ne peut plus avancer plus loin. Il faut essayer de prendre de la distance, se détacher….

 

- Vous y parvenez ?

- Oui, je parviens à me détacher mais pas à oublier. Il y a des choses qui continuent à faire mal.

 

- Une idée qui revient particulièrement?

- Oui, celle qu’on ne nous a pas donné le droit de savoir. Cette impression d’avoir été volé sur beaucoup de plan. On nous a volé nos petites, on leur a volé leur vie, on nous a volé notre besoin de parents de contribuer aux recherches, on nous a volé la vérité, la justice. Quel est le sens de tout ce qu’on a fait, finalement? (ndrl : Elle est émue)

 

- L’avocat général Jean-Baptiste Andries a déclaré ce que les générations futures retiendront de l’affaire Dutroux, ce ne sera pas le procès d’Arlon mais l’avancée que cette affaire a entraînée. A savoir une prise de conscience de la nécessité de créer un véritable statut pour les victimes dans la procédure pénale… Cela ne donne-t-il pas du sens au combat que vous avez mené?

- Tout à fait ! Mais il est encore trop rare d’entendre des magistrats qui s’expriment de la sorte. N’ayant pas assisté au procès d’Arlon, je n’avais jamais entendu cet homme. Et je trouve que sa réflexion est très positive, d’une grande profondeur. C’est rassérénant.

 

- Vous souhaitez, vous l’avez dit, le plus de bonheur possible pour Sabine et Laetitia…

- Parce que notre apaisement dépend de leur bonheur. Un petit peu de bonheur pour nous dépend de leur bonheur à elles.

 

- Mais, vous-même Carine, est-ce que vous vous donnez droit au bonheur ?

- (Silence) Ca dépend ce qu’on appelle le bonheur…

 

- Cela pourrait être de vous donner le droit de revivre comme avant le 24 juin 1995?

Théoriquement, je veux bien accepter cette idée. Mais en réalité, ce n’est pas possible. Avec Gino, on a essayé de réintégrer notre vie d’avant. Mais dans l’intervalle, il  y a eu l’absence irrémédiable de Melissa et tout ce que l’on a appris en huit ans. On ne peut pas mettre tout cela entre parenthèses. Avant, nous avions une vie d’insouciance. Avec notre petite fille qui était là, avec tous nos projets d’avenir pour nos deux enfants. Auxquels aurait pu s’ajouter un troisième qu’on n’aura jamais parce que tout a changé. Vivre la vie «d’avant», ce n’est pas possible. C’est une nouvelle vie que l’on doit créer. Et on est au tout début de cette nouvelle construction. Cela ne va pas se faire en un clin d’œil. Mais Gino et moi, nous savons que c’est la seule voie vers l’apaisement, la seule possibilité de quand même se sentir bien dans le présent malgré les déchirures du passé.

 

- Auriez-vous la force de mettre des mots sur cette blessure qui met tant de temps à se refermer ?

- Il y a un sentiment horrifiant qui vous prend dès la disparition et qui ne vous quitte pas. Celui de mieux savoir que quiconque dans quel désarroi votre enfant doit se trouver. Et puis quand on apprend de plus en plus de choses, par quelles souffrances, il a du passer, cela fait mal au plus profond de l’être. On veut le mieux, le maximum de protection pour son enfant. Je crois que beaucoup de parents préféreraient souffrir plutôt que de voir souffrir leur enfant. Mais dans un cas comme celui-ci, on est mis en situation d’impuissance. Tout bascule. Quand on a un enfant malade, c’est déjà très dur. J’ai rencontré des parents qui avaient perdu leur enfant de maladies graves comme le cancer. C’est terrible, ils devaient regarder comme cela leur petit bout qui partait. Mais malgré tout jusqu’à la fin, ils avaient pu tout faire pour tenter de le sauver et il n’avait pu s’empêcher d’y croire. Surtout, ils avaient pu témoigner de leur amour. Or, c’est essentiel de témoigner de son amour à celle ou celui qui part. Moi, je n’ai pas pu accompagner ma fille. Elle s’est évaporée mais je me suis aussi évaporé pour elle! C’est cela qui m’est insupportable… Il y a quelques années, Gino et moi, nous sommes partis au Soudan. C’était la famine et Médecin sans Frontières nous avait demandé d’aller constater l’ampleur du désastre et d’en témoigner à notre retour en Belgique. On s’est retrouvé dans des camps où il y avait plein d’enfants qui souffraient. Il y avait là une petite tente dans laquelle se trouvaient les enfants pour lesquels MSF ne savaient plus rien faire. Même pas les réhydrater. Ils étaient couchés. Ils allaient mourir d’un moment à l’autre. On m’a demandé si j’avais la force d’aller voir ces enfants. Pour moi, ce n’était pas une question de force, c’était un besoin. Je voulais y aller. C’est peut-être difficile à comprendre, mais je voulais avoir un contact avec un enfant mourant. C’est peut-être encore un transfert mais je voulais le toucher doucement, lui prendre la main, l’accompagner le plus loin possible, lui donner un supplément de tendresse et d’humanité. Parce que je n’avais pas pu le faire avec ma fille. J’avais besoin d’être là, d’être un peu sa mère même si je ne l’étais pas. On était parti pour aidé, mais je suis rentré en Belgique avec le sentiment d’avoir été aidée.

 

Ce que vous venez d’expliquer ne démontre-t-il pas le caractère un peu stupide du prétendu sentiment de concurrence ou de défiance que vous auriez pu éprouvé à l’encontre de Sabine?

Ca n’a pas de sens. Pour comprendre pourquoi Sabine a pu penser cela, il faut aussi être à sa place. Comment s’en sort-on d’une expérience pareille ? Face à ceux qu’on appelle «les parents» notamment ? Quand elle raconte, ‘moi j’étais gênée d’être vivante devant eux’, je me dis que cela a du être terrible d’avoir ressenti un tel sentiment. A la Marche Blanche, si on avait pu au moins échangé une parole, je lui aurais déjà dit : ‘Tu n’imagines pas Sabine à quel point pour nous c’est important que tu sois vivante. Ca donne un sens à tout ce qu’on a fait et même si on a perdu nos petites filles. Ce que tu crois est exactement le contraire de ce qui se passe dans notre tête’.

 

Elle a aussi exprimé un sentiment de culpabilité à propos de Laetitia parce qu’elle a dit à Dutroux durant sa détention qu’elle aurait voulu «une copine» pour ne plus être seule?

Pour avoir connu et côtoyé Laetitia, je pense que là aussi, c’est à tort que Sabine se fait du mal. Jamais, je n’ai entendu Laetitia ayant eu le moindre début de réflexion allant dans ce sens là. Elle m’a toujours parlé positivement de Sabine.  Elle n’avait qu’un regret avant le procès : c’était de ne plus avoir de contacts avec elle.

 

Ce procès, justement, vous regrettez de ne pas vous y être rendue ?

Pendant le procès, c’était difficile. Mais aujourd’hui, je continue à penser qu’on a fait le bon choix. Ce qu’on avait imaginé s’est passé : le procès n’a pas éclairci les faits, il n’a pas apporter des informations qu’on n’avait pas sur les zones d’ombre relative au vécu de Julie et  Melissa.

 

Il a été reconnu  qu’il était impossible que Julie et Melissa aient pu survivre dans la cache de Marcinelle pendant 104 jours et ce dans les conditions décrites par Dutroux et Martin durant tout l’instruction…

Dutroux et Martin mentaient sur ce point essentiel ? On le disait depuis des années mais le juge Langlois s’est obstiné à les croire. Que des experts nous aient donné raison sur ce point pendant le procès, que des journalistes et des avocats aient pris conscience de l’absurdité de ce pan du dossier… qu’est-ce que cela change pour nous ? On reste avec nos questions. Qui s’est occupé d’elles pendant que Dutroux était en prison ? Seulement Martin ? D’autres ? Sont-elles sorties ? La seule vocation de ce procès, c’était de mettre un point final à l’affaire Dutroux. Il s’est terminé sur ce qu’on savait déjà après trois mois d’enquête…

 

Là, il y a tout de même une divergence d’appréciation avec Sabine qui a loué les vertus du procès d’Arlon?

Cela ne me dérange pas qu’elle ne pense pas la même chose à cet égard. On n’est pas tout à fait dans la même position et on n’attendait pas la même chose de ce moment judiciaire. Elle voulait voir Dutroux, le regarder dans les yeux et témoigner publiquement. Je comprends que pour elle c’était hyper important. Et c’est en même temps tout à fait légitime. Je conçois que pour Sabine ce procès a été quelque chose de positif et d’utile. Je crois aussi que, de son côté, elle peut comprendre que ce procès concernait aussi d’autres victimes qui n’ont pas eu la parole. Et que leurs parents sont encore frustrés de vérité à ce jour.

 

Dans son livre, Sabine donne des bons et mauvais points à différentes personnes. Avez-vous envie de faire la même chose?

Je trouve qu’on ne côte pas les gens. Je n’ai pas envie d’évaluer ses qualités et ses défauts. D’abord parce que je ne la connais pas intimement et puis cela ne se fait pas. Par principe. J’aime Sabine simplement parce qu’elle est vivante et qu’elle représente une réussite dans toute cette affaire. A jamais, elle et Laetitia seront notre plus belle consolation par rapport au combat que nous avons mené. Bon sang, j’ai envie de lui crier pour qu’elle l’entende : ‘Sabine, je t’aime, non de dieu!’

 


09:27 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

13/01/2005

A propos de l'affaire Arena (301204)

Interview publiée dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 30 décembre 2004

 

Après l’affaire Arena, le sénateur Alain Destexhe persiste et signe

«Il faut supprimer les cabinets ministériels!»

 

Depuis longtemps, Alain Destexhe (MR) milite pour la suppression des cabinets ministériels. A défaut d’une mesure aussi radicale, ce sénateur préconise, au minimum, d’instaurer des règles de fonctionnements plus claires permettant un contrôle parlementaire aujourd’hui inexistant. Notamment en termes de dépenses. Un sujet tabou pour le monde politique belge… En tous les cas, jusqu’à une récente affaire Arena. Rencontre avec un parlementaire qui ne mâche pas ses mots, au risque d’être parfois accusé de «cracher dans la soupe».

 

- Il y a un an, vous avez publié un livre intitulé «Démocratie ou particratie?»(1). Vous vous inquiétiez déjà des dépenses importantes et non contrôlées occasionnées par les cabinets ministériels. Mais votre propos dépassait largement cet aspect financier. Vous faisiez de la réforme en profondeur, voire de la disparition des cabinets ministériels un enjeu démocratique. En écrivant notamment ceci : «Disons-le tout net, les cabinets ministériels en Belgique ne sont pas une institution démocratique, ils représentent plutôt la forme quasi-achevée de la particratie puisqu’ils conduisent à subordonner l’État non point seulement à une autorité politique et à un programme de législature, mais à des structures partisanes, sortes d’excroissances des partis politiques - des structures qui, de surcroît, tendent à coloniser l’administration.» Ce n’était pas vraiment de la langue de bois!

- Pas vraiment, non !

 

- Comment le monde politique belge a-t-il réagit quand vous avez jeté ce pavé dans la mare?

- Pour rappel, je ne l’ai pas jeté seul. J’avais deux co-auteurs, Alain Eraly qui est professeur à l’Université Libre de Bruxelles et Eric Gilet, un avocat spécialisé dans le droit public et administratif. Les réactions ? Il y en a eu deux types. Des parlementaires m’ont dit approuver notre analyse sur la particratie en Belgique. Certains estimaient même que la situation était pire que ce que l’on décrivait et qu’on aurait pu aller plus loin dans la démonstration en donnant des exemples. Par ailleurs, au niveau des responsables de partis, la réaction fût plutôt tiède.

 

- Tiède ?

- Pour ne pas dire moins…

 

- Ne vous a-t-on pas reproché «d’avoir craché dans la soupe» ?

- Le parlementaire (ndlr : le MR Jacques Simonet) qui a dit cela donnait ainsi l’impression que la politique n’était qu’une affaire alimentaire ! J’espère que pour la plupart, c’est d’abord une question de convictions. Il est absurde qu’un homme politique ne puisse critiquer le système politique dans un souci démocratique. De même qu’un enseignant doit avoir le droit d’exprimer un regard critique sur l’enseignement, qu’un journaliste doit pourvoir s’interroger publiquement sur le fonctionnement de la presse ou un fonctionnaire doit pouvoir parler ouvertement de l’administration. Dans le cas contraire, et je pèse mes mots, cela relèverait du corporatisme ou de la loi du milieu. Peut-être, avons-nous mis le doigt sur un certain nombre de non-dits, de tabous. En tout cas, je remarque que l’actualité nous donne raison : l’absence de règles claires, sauf celles que les gouvernements se fixent eux-mêmes, l’opacité du fonctionnement des cabinets ministériels débouchent sur des situations délicates. Des crises évitables, si il y avait eu un code de bonne gouvernance et plus de contrôle possible pour le parlement. 

 

- On l’a vu pendant les débats relatifs à l’affaire Arena, tout qui s’interroge des dysfonctionnements du système politique est rapidement qualifié de «poujadiste»…

- Mais pourtant c’est l’inverse! Refuser qu’il y ait une critique démocratique des institutions et des mœurs politiques, c’est cela qui fait le jeu de l’extrême droite. Le non-dit, à la longue, peut alimenter beaucoup de dérives, d’interprétations et de récupérations malsaines. De plus, ce n’est en cassant le thermomètre qu’on supprime la fièvre. Ce sont des phénomènes tels que l’excès de cabinets ministériels, la politisation de l’administration, le poids excessif de partis dans la vie politique qui aliment le vote rejet ; pas le fait d’en parler ou de chercher des améliorations bénéfiques pour notre démocratie. La démocratie serait profondément malade si elle laissait le monopole de la critique du système politique aux extrémistes. Je suis de ceux qui sont particulièrement inquiets en constatant que l’extrême droite francophone a fait 7% aux dernières élections.

 

- Pourtant, l’argument du «poujadisme» a été utilisé ces jours-ci par un ténor du parti socialiste en la personne de Philippe Moureaux?

- Il n’y a pas que lui! M. Walry, le chef de groupe du PS au parlement de la Communauté française a dit aussi que le débat sur l’affaire Arena «faisait le jeu de l’extrême droite». Mais il se trompe : ce sont les dérives du système politique qui servent l’extrême droite! Il faut tout de même remettre l’église au milieu du village. De toute manière, je n’ai pas envie de m’attarder sur le cas spécifique du cabinet Arena. A mon sens, il faut profiter de cette actualité pour élargir le débat. Quelles règles fixera-t-on à l’avenir pour que le parlement puisse enfin contrôler le fonctionnement des cabinets ministériels ? Voilà la question. Et elle amènera peut-être à une prise de conscience : des cabinets hypertrophiés pouvant compter plus de  100 personnes, cela ne se voit qu’en Belgique! Nulle part ailleurs dans le monde! Même dans des pays comme la France ou l’Italie où il y a également des cabinets ministériels, on est loin de l’inflation belge. Ces structures tournent avec 10 ou 20 personnes. Au grand maximum. A la Commission européenne, c’est la même chose : chaque commissaire a droit à une dizaine de collaborateurs. Pas plus. Alors je pose la question, pourquoi cela ne serait-il pas possible en Belgique?

 

- Justement pourquoi? Cela tiendrait-il à la culture politique de ce pays?

- Oui, à une culture politique. Et au fait sans doute que les avantages des cabinets sont tellement importants pour le ministre qui a la possibilité légale de s’entourer de 50 à 100 personnes entièrement vouées à son service… Et aussi, au service de sa réélection. C’est là un autre des effets pervers des cabinets : en fin de législature, certains d’entre eux se transforment en machines électorales…

 

-Et donc financées par de l’argent public ?

- Exactement. Or, on a déjà une loi sur le financement des partis politiques et il n’est guère normal que le citoyen finance en plus ces «structures électorales bis», lesquelles au surplus faussent l’équité du jeu électoral entre les candidats.

 

- Idéalement, cela doit servir à quoi un cabinet ministériel ?

- Le ministre a besoin de collaborateurs directs pour assurer son secrétariat personnel, pour recevoir des conseils politiques et pour assurer sa communication avec la presse. Pour ces tâches-là, 5 conseillers et 8 personnes pour l’exécution pourraient suffire. C’est d’ailleurs l’idée générale du plan Copernic. Pour le reste, il faudrait supprimer les cabinets ministériels sous leur forme actuelle. A charge pour le ministre et ses proches collaborateurs de travailler avec les hauts fonctionnaires de l’administration. En Hollande et en Angleterre, cela fonctionne très bien ainsi. Les ministres ne disposent que de quatre ou cinq collaborateurs, lesquels travaillent en étroite relation avec une administration neutre et loyale. Si le gouvernement dit à l’administration anglaise de privatiser ou de nationaliser les chemins de fer, elle exécutera la tâche de la même manière et sans état d’âme.  Evidemment, cette manière de voir n’est réaliste que si dans le même temps, on réforme l’administration.

 

- C’est-à-dire qu’on la dépolitise?

- Exactement. Car il serait désastreux pour la démocratie que les ministres se retrouvent pris en otage, dépendants du bon vouloir d’une administration réticente à mettre en œuvre leur politique.

 

- Et c’est bien cette crainte-là qui est utilisée en Belgique pour justifier de l’existence de cabinets ministériels très «peuplés»…

- En d’autres termes, on prend le problème à l’envers! Surtout on crée un cercle vicieux. On gonfle les cabinets pour faire soi-disant contrepoids mais, en fin de législature, que deviennent la plupart des collaborateurs des ministres? Ils sont réinjectées dans l’administration! Parfois sans avoir passé les examens nécessaires ou sans avoir les compétences requises. Pour arriver à quel résultat ? Outre les perturbations que cela peut engendrer dans l’organisation du travail, on débouche sur une plus grande politisation de l’administration! En plus, quel désastre sur les mentalités quand des fonctionnaires en arrivent à constater que certaines promotions dépendent davantage d’une carte politique que des mérites et de la compétence!

 

- Comment sortir du cercle vicieux. Cela ne semble pas évident ?

- Je crains que la récente actualité conduise à la seule réforme des cabinets… Ce n’est pas suffisant. C’est le fonctionnement général du système politique et administratif qui est en cause. Et donc, ce je proposerais c’est un vrai débat au parlement ou entre les partis. Il faut tout mettre à plat. Les thèmes pourrait être les suivants : comment faire de notre pays une démocratie moderne du 21ème siècle, avec un exécutif fort, certes, mais aussi avec de vrais contrepouvoirs? Comment limiter le poids excessif des partis dans le système politique belge? Comment faire pour arriver à une administration, neutre politiquement et exécutant loyalement les décisions publiques résultant du jeu démocratique ?

 

- Lourde tâche…

- En ce qui concerne la réforme de l’administration, une partie du chemin a déjà été fait au niveau du fédéral. Je crois que le plan Copernic apportait certaines bonnes idées : le système des mandats révocables et limités dans le temps pour les hauts dirigeants, à la place des nominations à vie. Les profils de fonctions, les objectivations des promotions à l’ancienneté, au mérite et aux compétences… Beaucoup reste encore à faire, c’est vrai, au niveau de la région wallonne et de la communauté française. A quand les engagements de tous les agents publics sur base de critères objectifs? A cette fin, des outils de recrutement existent : ce sont les examens du Selor. Mais plus de 40% des fonctionnaires wallons actuellement en poste sont des contractuels. Un mode de recrutement sans règle. C’est l’arbitraire, le copinage, la porte ouverte à tous les dérapages. De même, il faut des évaluations régulières. Mais les évaluations d’aujourd’hui sont assez bidons. En région wallonne, plus de 95% des agents voient leur évaluation positive automatiquement reconduite depuis près de 10 ans. Autant dire qu’on s’y assied sur les principes de compétences et de mérite.

 

- Suppression des cabinets ministériels, dépolitisation de l’administration, réformes visant à limiter la particratie… Tout cela c’était déjà dans votre bouquin, en 2003 ?

- Oui et à l’époque, personne n’a contesté les constats. Personne n’a prétendu que l’administration fonctionnait bien, que les cabinets ministériels étaient une bonne chose, ou que les partis ne disposaient pas de pouvoirs excessifs. Malgré cette forme d’unanimité, le sujet reste assez tabou. Je le regrette.

 

- La politique de l’autruche ?

- Malheureusement, en Belgique, il faut souvent une crise majeure pour qu’on réforme en profondeur. Il a fallu Julie et Melissa pour qu’on s’attaque sérieusement à la réforme de la police. Il a fallu la mort des paras au Rwanda pour qu’on envisage une réforme de l’armée. Il a fallu la dioxine pour que l’on réforme la sécurité alimentaire. Maintenant qu’on a une nouvelle affaire très médiatisée, peut-être que cela va un peu bouger. Mais encore une fois, la question est beaucoup plus large que celle des cabinets ministériels. Sur les plans économiques et sociaux, beaucoup de réformes ont été faites depuis 1999, mais en ce qui concerne la « gouvernance » on est loin du compte.

 

-Les idées que vous évoquez ne devaient-elles pas être débattues au sein de la «Commission du Renouveau Politique» instaurée au parlement en 1999?

- Cette commission n’a, hélas, rien donné. Pas une réforme n’est sortie de là.

 

-  Pourquoi ?

- Je ne sais pas. Je vous renvoie à une réponse précédente : peut-être faut-il une crise profonde pour que les choses évoluent.

 

- La suppression des cabinets dans leur forme actuelle et leur remplacement par des structures restreintes travaillant en étroite relation avec l’administration, cela ferait une forte économie ?

- Peut-être, mais je ne saurais dire dans quelle proportion. En fait, la question actuelle n’est pas tellement celle du montant brut consacré aux cabinets. C’est plutôt le fait que la ventilation de ces dépenses échappe largement au contrôle parlementaire.

 

- Quelques sept milliards d’anciens francs par an pour le fonctionnement de tous les cabinets en Belgique, c’est tout de même une somme importante…

- La somme est considérable et il est légitime de s’interroger à cet égard. Mais dans la situation actuelle il est difficile de savoir si cela est exagéré ou justifié.

 

- En tous cas, les chiffres des cabinets francophones et flamands sont très différents ?

- Il y a en effet une énorme différence. Dans le budget 2005, les cabinets du gouvernement flamand (ndlr : Région flamande plus communauté) coûtent environ 39 millions d’euros. Ceux du gouvernement wallon et de la communauté française engloutissent pas loin de 60 millions…

 

- Une explication ?

- J’aimerais bien la découvrir… Il semble que ce n’est pas seulement parce qu’il y a deux institutions francophones et une seule en Flandre.

 

- Il y a d’autres chiffres interpellant. Les «frais de fonctionnement» 2005 de la ministre président Arena (1.050.000 euros) laquelle a aussi l’enseignement dans ses compétences sont supérieurs aux frais cumulés du ministre président du gouvernement flamand (355.000 euros) et du ministre flamand de l’enseignement, du travail et de la formation (356.000 euros)… Ce sont là des chiffres que vous avez vous-mêmes révélés…

- C’est ce qui apparaît dans les budgets, mais je ne crois pas qu’il soit nécessaire de s’acharner là-dessus. Il faut privilégier une réforme des structures pour l’avenir.

 

- Une précision tout de même. C’est quoi ces «frais de fonctionnement» ?

- Le papier, les photocopieuses, le matériel de bureau, les restaurants, les réceptions, les voyages. Comme on le voit, ces dépenses cumulées portent sur des montants relativement importants. Je souhaite que les cabinets fournissent à l’avenir un budget plus détaillé et accessible aux parlementaires. Il s’agit de règles qui s’imposent aux PME ou aux ASBL. Je ne vois pas pourquoi le personnel politique ne devrait pas les respecter. Avec ma collègue Françoise Bertieaux, j’ai déposé une proposition de décret en ce sens.

 

- Quand un ministre dépense 4800 euro pour se payer un meuble de bureau, cela peut apparaître excessif ?

- Cela semble élevé. Mais encore une fois le problème c’est l’absence de règles précises. Sans celles-ci, ce type de dépense devient une question d’éthique personnelle. A mon sens, on ne peut pas fonctionner en démocratie en se basant uniquement sur l’éthique personnelle de chacun. Il faut fixer des limites et un cadre commun à tous les gouvernements : rappelons que nous avons sept et près d’un cinquantaine de ministres.

 

- Les projecteurs se sont dirigés sur Mme Arena, mais le manque de transparence dans les comptes et le fonctionnement des cabinets ministériel est une question qui touche toutes les familles politiques. Récemment, sur les ondes de la RTBF, Mme Milquet évoquait une somme de 900.000 euro dépensée en frais de rénovation par le cabinet de l’ex-ministre wallon de l’Economie, Serge Kubla (MR)…

- Je lui laisse la responsabilité de ses propos. Je ne pense pas qu’il y ait eu de telles dérives dans les cabinets libéraux. Si Mme Milquet a des accusations précises, qu’elle sorte les pièces. Ce serait un peu trop facile de régler l’affaire actuelle en disant que cela se passait partout.

 

- Comment va-t-on en finir avec toute cette opacité ?

- Les réformes n’ont une véritable efficacité que si elles sont voulues par les acteurs. Si les partis et les ministres veulent jouer au chat et à la souris avec le parlement, ils pourront le faire. Et ils auront le dernier mot. Malheureusement, en Belgique, on a rarement vu un parlement imposé ses vues à un exécutif. Ce qui pose d’ailleurs un autre vrai problème : celui de contre pouvoir face aux gouvernements.

 

- Dans l’immédiat, il y a donc peu de chance que l’on en finisse avec les cabinets ministériels?

- De fait, je crois qu’il ne faut pas se faire trop d’illusions. C’est pour cela qu’avec d’autres je propose des mesures intermédiaires. La mise en place d’un code de bonne gouvernance, des critères de recrutements basés sur la compétence, un contrôle parlementaire des dépenses, sur base notamment de lignes budgétaires claires. Cela ne veut pas dire que les cabinets ne pourront plus acheter un taille-crayon sans en référer au parlement. Il s’agit seulement de fixer des limites raisonnables. En outre, je crois qu’il faudrait profiter de ce débat pour rompre avec une pratique très répandue : l’utilisation par les cabinets de fonctionnaires détachés.

 

- De quoi s’agit-il ?

- Des fonctionnaires sont sortis de l’administration pour travailler dans des cabinets. Le plus souvent, ces fonctionnaires passent quelques années dans les cabinets et puis ils retournent dans l’administration… Avec un grade supérieur. C’est donc encore une manière d’accroître la politisation de l’administration. De plus, ces départs et ces retours déstabilisent l’administration. Pendant l’absence du fonctionnaire, c’est une personne faisant fonction qui occupera son poste. Quel sera la motivation de celle-ci alors qu’elle pourra être rétrogradée au retour de l’agent titulaire de son poste. Surtout, les fonctionnaires « apolitiques » se sentiront souvent lésés en constatant que le passage chez un ministre favorise les promotions. Cela pose un réel problème d’égalité des chances. Je connais le cas d’un fonctionnaire, disons qu’il s’appelait Monsieur A. Il était le chef de Monsieur B., moins ancien que lui. Monsieur B. est passé par un cabinet pendant deux ans et quand il est revenu dans l’administration, il a été nommé chef de Monsieur A. Je peux vous dire que la confiance dans les institutions de Monsieur A. en a été fortement ébréchée… En plus, la pratique des fonctionnaires détachés permet gonfler les cabinets ministériels en masquant le coût réel pour la société. Leur traitement reste en effet à charge de l’administration et le cabinet ne leur verse qu’une allocation complémentaire. Il s’agit donc d’un artifice budgétaire contestable. Enfin, ces fonctionnaires pourraient tout aussi bien remplir des missions spécifiques pour des ministres tout en restant dans leur administration. .

 

- Vous êtes entré en politique en 1995. Votre expérience de parlementaire correspond-elle à l’idée que vous vous en faisiez en quittant la direction de Médecin sans Frontières?

- Je ne connaissais pas ce fonctionnement avant d’être parlementaire…

 

- Posons la question autrement. Quels enseignements tirez-vous de votre expérience de parlementaire ?

-Je regrette que le parlementaire ne dispose pas de plus de liberté. Je ne dis pas qu’elle n’existe pas mais le fonctionnement des parlements gagnerait à laisser plus d’autonomie au parlementaire, notamment pour tout ce qui ne figure pas dans les accords de gouvernement. On oublie que l’origine du parlement, c’est aussi le contrôle de l’exécutif. Et en l’espèce, il ne s’agit pas seulement d’une affaire de majorité et d’opposition. Même lorsqu’il est dans la majorité, le parlementaire doit garder un regard critique, mais constructif par rapport à l’action d’un gouvernement.

 

- Les parlementaires belges disposent-ils d’assez d’autonomie vis-à-vis de leur parti ?

- C’est vrai que le système belge, plus que d’autres, rend les parlementaires structurellement dépendants de leur parti. Ne fusse qu’au niveau de la composition des listes électorales. Dans d’autres systèmes, le parlementaire a un lien plus direct avec son électorat et cela le rend plus indépendant. Je pense à la France et à l’Angleterre, notamment, avec leur scrutin majoritaire.

 

- Où se trouve le vrai pouvoir politique en Belgique ?

- Très clairement chez les présidents de parti. Par rapport à ces derniers, les ministres ont un pouvoir très relatif. Ce qui n’est pas normal non plus. Les gouvernements devraient avoir plus d’autonomie par rapport aux partis. Ce n’est pas un hasard si Verhofstadt a récemment lutté pour garder le contrôle de son parti alors qu’il était premier ministre. Comprenons-nous bien, il faut des partis. Ceux-ci sont indispensables à la démocratie. Mais je suis contre la particratie, c’est-à-dire le régime quasi exclusif des partis Ainsi, il n’est pas normal qu’autant de nominations, à tous les niveaux, dépendent directement ou indirectement des présidents de partis.

 

- Qu’espérez-vous comme réaction politique à la crise des cabinets ministériels ?

- J’espère  que ce problème pourra être d’abord réglé au niveau de la communauté française. Et qu’ensuite, cela fera tâche d’huile dans les autres gouvernements. Les solutions, elles existent. J’en ai déjà parlé : un code de bonnes pratiques de gouvernance, un budget plus clair et accessible au contrôle parlementaire. Par exemple, quel montant a été affecté aux voyages à l’étranger, au frais de représentation, de rénovation, d’achat de matériel… Il convient aussi de mieux définir la nature des relations entre les cabinets et les administrations. On verra bien le sort qui sera réservé à nos propositions parlementaires. Sans doute est-ce un peu utopique, mais j’espère aussi que ce moment pourrait être celui du débat plus large auquel j’aspire. Et que peut-être l’on cherche enfin à répondre aux questions du livre que nous avons écrit il y a un an, avec Alain Eraly et Eric Gillet…

 

- Quelles étaient ces questions ?

- La Belgique est-elle gouvernée comme une démocratie moderne ? Les institutions et les administrations sont-elles adaptées aux exigences de la modernité et aux défis du siècle ? Comment réhabiliter la politique en renforçant la gouvernance et la démocratie ? Comment rétablir une confiance ébranlée dans les partis politiques et les institutions ?

 

(1) Alain Destexhe, Alain Eraly, Eric Gillet, «Démocratie ou particratie ? 120 propositions pour refonder le système belge», Editions Labor, 2003



10:06 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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12/01/2005

Disparues de l'Yonne (201004)

Interview exclusive publiée dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 20 octobre 2004

A quelques jours du procès de son père, elle se confie en exclusivité à Ciné-Télé Revue.

Maryline Louis, fille d’un tueur en série : «Je suis la chair de la bête»

 

Ce 2 novembre s’ouvrira à Auxerre un procès qui fera grand bruit dans l’hexagone («Envoyé Spécial» sur France 2 y consacre d’ailleurs un dossier ce 14 octobre). Celui d’un papy de 71 ans dont le visage souriant dissimule une bête féroce accusée d’avoir enlevé, torturé, violé et tué sept jeunes filles entre 1975 et 1979. Comme Marc Dutroux en Belgique, Emile Louis a bénéficié étrangement d’une trop longue impunité. Il aurait pu, il aurait dû être arrêté dès le début des années ’80 si les investigations d’un gendarme qui avait rassemblé des éléments accablants à son encontre n’avaient fait l’objet d’un mystérieux classement sans suite par la magistrature icaunaise…  

 

Mise sous pression par les familles de «disparues de l’Yonne» et par les médias, la justice française a enfin arrêté Emile Louis en décembre 2000. Croyant bénéficier de la prescription, il a alors avoué ses crimes et deux corps ont été retrouvés sur ses indications. Depuis qu’il a compris qu’il devrait répondre de ses actes devant la Cour d’assises, le tueur en série s’est rétracté. Au cours de l’instruction de cette affaire, Emile Louis a livré peu de ses secrets. Il s’est parfois réfugié derrière des propos délirants : «J'étais possédé par quelqu'un d'autre qui me poussait au mal, cette force me poussait à tuer (…) Le démon m'habitait, c'était la pleine lune.» Ou alors, il a entretenu les rumeurs sur les contours réels ou supposés de cette affaire: «Ce n’est pas moi, je paye pour d’autres».

 

Mais qui est donc ce Landru de l’Yonne? Une seule personne le connaît parfaitement. Ciné Télé Revue l’a retrouvée sur le continent sud-américain; En Guyane Française, où elle s’est exilée pour mettre un océan entre elle et son passé teinté de trop de tourments et de sévices. Elle s’appelle Maryline. C’est la fille aînée d’Emile Louis. «La chair de la bête, celle que personne ne voudrait être», comme elle dit elle-même. Agée aujourd’hui de 48 ans, cette mère de trois enfants nous a raconté son pervers de père : «Malgré ses mensonges et ses dénégations, je sais que tout cette violence a existé. Je sais ce dont mon père est capable. Depuis si longtemps… Il ne devrait jamais sortir de prison!». Sous la menace, Maryline a partagé de lourds secrets pendant plusieurs décennies mais ce n’est pas une complice d’Emile Louis. C’est l’une des ses victimes. «Une miraculée», explique-t-elle. Violée dès l’âge de cinq ans, humiliée, séquestrée, torturée par son père, Maryline dit aussi avoir assisté à l’un des meurtres commis par le tueur de l’Yonne.

 

«Je ne suis pas un phénomène de foire. C’est très difficile d’exposer publiquement la vie qui fut la mienne dans l’intimité du tueur», prévient-elle. La fille d’Emile Louis estime seulement que c’est son «devoir» de témoigner ; «D’être utile». Comment ? En faisant au moins passer ce message aux enfants qui vivraient actuellement sous le joug de pervers et d’abuseurs : «Il faut parler! On ne se libère jamais de la peur et de la honte que les sévices ont incrustées dans notre corps et dans notre cœur. Mais on peut se libérer du garrot du silence, on peut se dépouiller du manteau poisseux de la culpabilité. Non seulement c’est possible mais c’est la seule voie du salut. J’en suis le témoin vivant». Un terrible témoin à charge contre Emile Louis.

 

- Devant les jurés de la Cour d’assises d’Auxerre, Emile Louis devra répondre de sept assassinats, de séquestrations, de viols et d’actes de barbarie. Qu’attendez-vous de ce procès?

- C’est sans doute utopique, mais j’espère qu’il va enfin dire ce qui s’est vraiment passé. Oui ou non était-il seul ? A-t-il bénéficié de complicités passives, voire de protections? Mon premier sentiment à cet égard, c’est qu’il devait être un tueur solitaire. Un prédateur très habile qui a repéré des victimes dont il se doutait que la disparition ne provoquerait pas grand bruit. Pour moi, il a su tirer profit de l’indifférence et des dysfonctionnements des services de l’Etat (Justice, Ddass, foyers d’accueils) qui étaient sensés protéger les jeunes filles enlevées… Toutes ses ‘proies’ étaient des personnes en difficulté, fragilisées par un handicap ou une situation sociale difficile. Pendant deux décennies, personne ou presque ne s’est préoccupé du fait qu’elle se soient évaporées dans la nature…

- L’indifférence pour les victimes et les dysfonctionnements la justice expliquent-ils tout ? Il y a tellement de mystères qui jalonnent le parcours criminel de votre père…

- C’est vrai. Même s’il a le profil d’un tueur solitaire, sa trop longue impunité reste pour le moins interpellante. Au début des années ’80, soit vingt ans avant son arrestation dans le cadre des «disparitions de l’Yonne», Christian Jambert, un gendarme d’Auxerre, avait déjà rassemblé des éléments accablants contre Emile Louis. Il n’a pas été suivi par sa hiérarchie et son rapport a été classé sans suite par la magistrature locale.

- Que contenait le rapport de ce gendarme Jambert?

- Cet enquêteur avait pu établir qu’Emile Louis avait connu sept jeunes filles qui avaient disparu dans la région d’Auxerre entre 1977 et 1979. Non seulement, mon père les connaissait mais il avait aussi entretenu des relations «amoureuses» avec la plupart d’entre elles. Il était aussi le dernier à les avoir vu vivantes. Jambert avait tout compris!

- Et on n’a pas voulu le suivre…

- C’est d’autant plus choquant que mon père était déjà un suspect mœurs bien connu de la justice icaunaise au moment de la rédaction de son rapport (ndlr : l’enquête de Jambert a été clôturé le 26 juin 1984). Depuis les années ’60, Emile Louis avait été suspecté dans des dossiers de détournement de mineurs. Mais, surtout, en décembre 1981, il avait été arrêté à la suite de la découverte du corps d’une jeune fille dans un cabanon de pêche à Rouvray (ndlr : région d’Auxerre). Cet endroit, sur les berges du Serein, était fréquenté par mon père. Dans ce cas aussi, il connaissait très bien la victime.

- Il s’agissait d’une certaine Sylviane Durand-Lesage?

- Oui. Au moment de sa disparition, mon père vivait avec une femme qui était assistante maternelle. C'est-à-dire qu’elle accueillait des enfants placés chez elle par la Ddass de l’Yonne. Sylvianne avait été l’une de ces pupilles de l’Etat qui avaient vécu chez cette dame. On a retrouvé son corps sous un tas de fumier. Ses mains étaient liées dans le dos, elle avait un bout de tissus dans la bouche. Elle avait été l’objet de tortures avant de trouver une mort atroce. Jambert était persuadé de la culpabilité d’Emile dans ce dossier.

- Mais là encore, il s’en est bien sorti?

-Plutôt oui! Lorsqu’il a été mis en examen pour le meurtre de Sylvianne, Emile Louis a nié. Il a toutefois reconnu qu’il avait des «troubles de comportements sexuels» et qu’il avait commis des attouchements sur des enfants qui avaient été placés chez sa compagne. Il a été finalement condamné pour cela, mais il a bénéficié d’une ordonnance de non-lieu pour le fait les plus grave : l’assassinat de Sylvianne Durand.       

- Aujourd’hui, votre père doit cependant répondre de sept autres enlèvements et meurtres?

- Oui mais près de trente années après les faits! Une enquête judiciaire sur le sort des sept «disparues de l’Yonne» a été ouverte in extremis en juin 1997 suite à la pression de l’ADHY (Association des handicapées de l’Yonne). Cette association regroupe des familles des victimes. Depuis 1993, son président, Pierre Monnoir, aidé par Corinne Herrman, une juriste parisienne spécialisée dans les dossiers de tueurs en série, avait interpellé à plusieurs reprises la justice et les médias.

-Résumons : votre père est l’auteur présumé de sept meurtres commis entre 1977 et 1979. En 1984, le gendarme Jambert fait le lien entre tout ces crimes et Emile Louis. Son rapport est classé sans suite. Treize ans plus tard, en juin 1997, une association de citoyens force la justice d’Auxerre à ouvrir une enquête sur les «disparues»…

- Et quelques jours après l’ouverture de cette information judiciaire, le 4 août 1997, on trouve le corps sans vie d’un témoin capital. Celui du gendarme Jambert. Il se serait suicidé.

- Vous parlez au conditionnel ?

- Oui, parce que comme bien d’autres, j’ai toujours trouvé le moment de ce suicide très suspect. Les évènements donnaient enfin raison à ce gendarme. Les éléments qu’il avait collectés au début des années ’80 allaient être exploités. Il devait d’ailleurs témoigner chez le juge d’instruction. Cet homme était peut-être dépressif pour des raisons personnelles mais là, il devait tout de même avoir un peu de baume au cœur! Il était reconnu pour le très bon travail qu’il a avait effectué.

- N’a-t-on pas fait une enquête sur les circonstances de sa mort?

- Si on peut qualifier cela d’enquête! Contrairement à ce qu’on avait dit à sa fille, en août 1997, aucune autopsie n’avait été faite. Celle-ci a finalement eu lieu très récemment à la demande de sa famille. En mars dernier, on s’est alors rendu compte que le gendarme aurait été tué de deux coups de fusils. Les deux balles étaient mortelles et elles étaient tirées d’angles différents. C’est peu compatible avec un suicide. D’ailleurs, une information pour assassinat vient d’être ouverte par le parquet d’Auxerre… Sept ans après les faits.

- Jambert aurait-il été tué parce qu’il en savait trop sur les dessous de l’affaire des disparues?

- Certains s’interrogent à cet égard. Il y a eu d’autres dossiers mœurs mystérieux dans la région d’Auxerre. L’affaire Dunand, par exemple (ndlr : lire encadré intitulé ‘Les secrets de l’Yonne’). Peut-être y avait-il des liens ? Je suis incapable de trancher. Dans le même ordre d’idée, un élément continue à me troubler dans le parcours d’Emile Louis : les sept disparues ont été enlevées sur une courte période de deux ans. Pourquoi autant d’horreur en si peu de temps?  Y avait-il une demande particulière à laquelle Emile Louis aurait répondu à cette époque?  Ou, plus simplement ignore-t-on encore l’existence d’autres assassinats qu’il aurait pu commettre avant et après? Je ne crois pas, en tous cas, que l’on devienne subitement un tueur en série en entrant dans la quarantaine… Cela dit, on ne peut pas non plus exclure que l’assassinat de Jambert soit lié à des raisons totalement étrangères à l’affaire des disparues. Cet enquêteur n’a pas travaillé que sur ce dossier-là.

- Le 12 décembre 2000, Emile Louis a été arrêté et il a avoué avoir enlevé et tué les sept disparues. Deux corps ont été retrouvé à Rouvray, suite à ses aveux ?

- Quand il a été arrêté, il était persuadé qu’il bénéficierait de la prescription. C’est pour cette raison qu’il a parlé. Quand il s’est rendu compte qu’on le maintenait en détention et qu’il serait poursuivi, il s’est rétracté.

- Mais les deux corps qu’on a retrouvés sur ses indications, c’est accablant !

- Il prétend maintenant qu’il n’est qu’un témoin. Qu’il a vu des gens qui enterraient ces corps. C’est n’importe quoi : il connaissait très bien les deux victimes et il est le dernier a avoir été vu avec elles lorsqu’elles étaient encore en vie.

- Il évoque aussi l’intervention d’un «réseau de prostitution»…

- S’il sait des choses qu’il parle. Qu’il donne des éléments concrets.

- Reste aussi cinq corps qui n’ont toujours pas été retrouvés…

Au stade où il en est, Emile devrait dire enfin où ces corps ont été enterrés. Cela dit, je ne fais pas beaucoup d’illusion.

- Lancer un appel à sa conscience servirait-il à quelque chose ?

- Il n’a pas de conscience ! Ce genre de personnage est imperméable à tout sentiment. Même si il est assez manipulateur pour jouer au papy larmoyant… Il y a de forte chances que l’on se retrouve à la fin du procès en n’en sachant pas plus qu’aujourd’hui.

- Pour décoder les actes et le comportement d’un homme, il faut parfois remonter dans sa jeunesse. Que savez-vous de celle de votre père?

- Emile Louis est né à Auxerre en 1934. Trois semaines après sa naissance, il a été abandonné par sa mère et il a été confié à la Ddass de l’Yonne. Placé dans une famille d’accueil, il a découvert vers l’âge de 11 ans qu’il n’était pas le «vrai» fils de ses parents adoptifs. Emile Louis disait que ceux-ci étaient très autoritaires. Toutefois, les autres enfants qui ont été élevés dans cette famille n’ont pas mal tourné pour autant. Il semble qu’à l’école primaire, il était souffre-douleur de ses condisciples; Il était surnommé «le bâtard» parce qu’il n’avait pas de ‘vrais’ parents. A 14 ans, il s’est déjà signalé à la justice en mettant le feu à une grange. Il aurait alors été placé dans un maison de redressement du côté de Grenoble. A l’approche de ses 18 ans, il s’est engagé à la marine nationale et il a été envoyé en Indochine. Sa mission qu’il a effectuée sur le porte-avion «Arromanches» consistait à rapatrier les corps des hommes tombés au front. Il nous a raconté des tas de salades sur son passé glorieux sous les armes. Il disait notamment avoir «sauvé un amiral dont l’avion était tombé dans la mer Rouge». C’était n’importe quoi. Emile Louis a tendance à transformer la réalité, à se construire un monde à lui dans lequel il est toujours le héros ou la victime. Il est mythomane.

- C’est peut-être ces distorsions par rapport à la réalité qui lui ont permis de vivre avec ce qu’il a fait, avec ses secrets, depuis si longtemps ?

- Certainement. Mais il y a aussi un autre aspect de sa personne qui est fondamental : c’est un faible; Un type très impressionnable lorsqu’il est face à des gens qui ont de l’argent ou un quelconque pouvoir. Autant il manipule, il raconte et se raconte des histoires pour ne pas regarder les horreurs qu’il commet, autant il peut-être lui-même instrumentalisé par des personnes qui ont de l’ascendant sur lui. Bien sûr, je parle ici d’une manière générale pour avoir été, pendant mon enfance et mon adolescence, le spectateur de certaines de ses relations d’amitié. Encore une fois, cela ne me permet pas d’affirmer qu’il aurait enlevé sur commande dans l’affaire pour laquelle il va être jugé à Auxerre.   

- Il n’a sans doute pas eu une jeunesse heureuse mais on ne voit pas dans ce parcours un traumatisme insurmontable. Quelque chose qui pourrait être invoqué comme une circonstance atténuante à sa dérive criminelle…

- Je ne prétends pas tout savoir de sa jeunesse. Un jour, je lui ai demandé s’il avait tenté de retrouver sa mère. Il m’a répondu que cela ne servait à rien. Que «de toute façon, c’est une salope». Son abandon explique-t-il quelque chose ? Je ne sais pas. Je ne suis pas psychiatre. De toute façon, cela ne justifierait rien : si tous les enfants de la Ddass devaient devenir des tueurs en série! Peut-être est-il né comme cela.

- Quel type d’homme est Emile Louis ?

Brutal, ignare, vulgaire, coléreux. Son manque de culture ne l’empêche pas d’avoir une intelligence de pervers pour organiser ses méfaits. D’un point de vue politique, il confond la droite et la gauche. Mais il vénère les nazis. A la maison, les seuls livres qu’il lisait étaient consacrés aux camps d’extermination. Pas des livres qui expliquaient la mécanique de l’horreur nazie, plutôt des ouvrages spécialisés… Des livres consacrés aux expérimentations et aux tortures pratiqués par les bourreaux du genre du Docteur Mengele. Emile Louis est abominablement raciste. Tout ce qui va mal en France, c’est la faute des Arabes. Son rapport aux femmes est tout aussi peu respectueux. En quelques mots, il les considère comme des esclaves, des bonnes à rien ou des «salopes». Ma mère a ainsi été humiliée pendant toute sa vie de couple. C’est aussi un passionné du magazine «Détective». Pour lui, c’est une lecture vitale. Quand nous vivions avec lui, il aurait préféré ne pas manger et boire que de louper son «Détective». Peut-être y trouvait-il une source d’inspiration ou des récits de crimes le concernant lui ou des semblables… Le journal, il ne l’achetait que pour lire les avis nécrologiques qu’il commentait à haute voix. Sinon, son grand hobby, c’était la pêche. Une activité qui était aussi un excellent alibi pour justifier de certaines absences.

- Comme dans les affaire Dutroux et Fourniret, il y a une femme passive dans ce dossier. Je veux parler de votre mère. Quelle était la nature de sa relation avec Emile Louis?

- Il l’a rencontré en 1954 alors qu’il était encore sous les armes. C’était un bel homme. Bien qu’en regardant les photos de cette époque, il avait déjà une sorte de perversité dans le regard. Ma mère a eu une enfance difficile. Elle a été battue par une mère violente ce qui lui a valu d’être placée à l’assistance. Elle ne savait pas très bien qui était son père, soit le premier, soit le second mari de sa mère… Au moment, où elle l’a rencontré, elle était bonne à tout faire pour des épiciers dans la région d’Auxerre. Emile et elle, c’était la rencontre de deux oubliés de la tendresse. Mais je pense aussi que dès l’entame de cette relation, mon père était déjà un prédateur et qu’elle fût sa première proie. A cette époque, elle était douce, gentille et soumise. Rapidement, il a commencé à la battre et à lui empêcher d’avoir une vie sociale parce qu’il était d’une jalousie maladive. Elle a tout accepté. Les coups, mais aussi les tortures et les sévices. Quand j’étais enfant, il m’est arrivé de retrouver ma mère blessée dans son lit, dans un état second. Il l’a droguait et il l’a torturait avec des objets… J’avais toujours peur! Peur qu’il finisse par la tuer. Elle, elle s’est toujours tue. Elle l’a toujours couvert. Plus tard, au moment des disparitions de l’Yonne, je pense que ma mère a su beaucoup de choses. Il est parfois venu la trouver pour lui confier des objets encombrants. Après l’un des enlèvements, il lui a aussi demandé de lui forger un alibi. Elle devait déclarer aux policiers qu’elle était avec lui à une heure bien précise. Tout cela, je l’ai appris bien plus tard.

- Quel est le premier souvenir de votre enfance ?

- Je suis la plus âgée des enfants Louis. J’ai aussi une sœur et deux frères. En 1961, lorsque ma mère était enceinte du dernier de mes frères, j’avais cinq ans. Elle a eu une grossesse difficile et dans les dernières semaines, elle a été hospitalisée. Les deux autres enfants de la maison avaient été placés provisoirement un centre de vacances de la SNCF (ndlr : Emile Louis travaillait aux chemins de fer français à cette époque). Pour la première fois, je suis restée seule avec Emile Louis. Un soir, il m’a dit «je vais te montrer comment on fait des enfants». Et il m’a enfoncé l’un de mes jouets dans le sexe; Un petit poupon de trois ou quatre centimètre. Le lendemain, une voisine qui devait me garder pendant la journée a remarqué que quelque chose n’allait pas. Elle m’a ensuite hébergé jusqu’au retour de ma mère. Et quand elle est rentrée, je n’ai pas su en parler. Il m’a fallu des années pour y arriver. Entre temps, cela a modifié mon comportement. J’ai fait une sorte de repli sur moi, j’étais méfiante. Je scrutais tout ce qui se passait avec mes parents…

- N’auriez-vous pas du briser le silence dès ce moment ?

- Hors contexte, c’est évident de dire que oui. Mais cela se passe dans les années ’60, dans une famille très particulière. Il n’est pas certain que l’on m’aurait cru. Ni même d’ailleurs que ma mère m’aurait alors été d’un quelconque soutien. Si ça tombe, ce fou lui a été capable de lui avoir dit.

- Votre mère aurait été capable d’entendre cela? Sans broncher ?

- Elle aurait été capable de l’entendre et elle aurait été capable de ne rien dire… 

- Vos frères et votre sœur ont-ils également été agressés par votre père ?

- Je ne veux pas parler à leur place. Et eux, ils ne veulent parler de rien. Ils respectent la grande omerta qui a toujours régné dans cette famille. Et d’ailleurs, ils me reprochent de témoigner publiquement. Ce qui n’empêche pas certains choix paradoxaux : ainsi, c’est ma sœur qui a conseillé initialement aux gendarmes de m’entendre. Et puis, elle est revenue en arrière… En fait, c’est le frère aîné qui indique aux autres ce qu’ils doivent dire ou ne pas dire.

- Vis-à-vis de l’extérieur, dans la période de votre enfance, votre famille parvenait tout de même à donner le change?

- Bien sûr que oui. Les enfants, particulièrement savaient se montrer joyeux et vanter leurs parents : «on a bien rigoler avec papa et maman». Quand les enfants en disent trop, croyez-moi, ce n’est toujours bon signe. Il faut toujours être vigilant. Ne pas se contenter des signes extérieurs de bonheur.

- Est-il exact que votre père aurait déjà été poursuivi pour détournement de mineur dès le début des années ‘60?

- Poursuivi, c’est un bien grand mot. En fait, il a échappé aux foudres de la justice. L’affaire que vous évoquez remonte à 1963. A l’époque, il travaillait encore à la SNCF mais le soir, il allait chercher un complément financier en travaillant pour un poissonnier à Avalon (ndlr : près d’Auxerre). Entre parenthèses, ma mère n’a jamais vu la couleur de cet argent. Emile Louis avait toujours besoin de beaucoup de fonds. Ce n’est pas qu’il jouait mais on a compris plus tard qu’il investissait régulièrement dans ces futures proies. Ses victimes n’étaient pas prises sur une pulsion, au détour d’un chemin. Il les approchait, il les complimentait, il entamait une relation avec elles, leur offrait des cadeaux… Et puis, il les liquidait quand la relation se dégradait. C’est pour avoir le plus chance de réussir ses manipulations qu’il choisissait des jeunes filles en difficulté ou légèrement handicapées.

-Mais revenons à cette affaire de détournement de mineur ?

-Le poissonnier vivait avec une femme qui avait une jeune fille d’un précédent mariage. Elle avait 14 ans. Un jour, elle a disparu. Après trois jours, Emile Louis a été aperçu en sa compagnie dans une aubette de bus. C’était du côté de Rouvray, une localité où il allait pêcher et où, plus tard, il a enterré plusieurs de ses victimes. Interpellé par la police, Emile a déclaré qu’il conduisait la petite à la gare parce qu’elle voulait se rendre à Paris pour rejoindre son père. La jeune fille a dit quant à elle qu’elle n’avait pas été l’objet d’attouchements ou de viols. Il n’y a pas d’acte d’enquête complémentaire. La plainte qui avait été déposée par la mère de la jeune fille a été retirée et les choses en sont restées là. Emile n’avait que 29 ans à ce moment-là. Si on l’avait arrêté et pris en charge sur le plan comportemental, cela aurait peut-être changé le cours de l’histoire.

-A la lecture de ce fait, on peut se dire qu’il est possible que la carrière de tueur d’Emile ait commencé bien avant les sept meurtres pour lesquels il va être jugé en novembre prochain. D’ailleurs, votre témoignage dans ce dossier renforce cette hypothèse. En mars 2000, après plus de trente année de silence, vous avez confié aux enquêteurs de la Brigade criminelle de Paris que vous avez été le témoin direct d’un assassinat commis par Emile Louis… en 1967 ?

- Formellement, je ne peux pas parler d’assassinat car je n’ai pas vu la victime morte. Mais il me semble improbable qu’elle ait pu survivre à ce qu’il lui a infligé.

- Qu’avez-vous vu ?

- J’avais 11 ans. J’étais avec mes petits frères et ma soeur dans la voiture, une Dauphine. Emile conduisait. Dans un village du côté de Saint-Florentin (ndlr : région d’Auxerre), il s’est arrêté sur une place. Une jeune femme est montée à bord. Ils semblaient se connaître mais la fille ne nous a pas parlé. Elle ne s’est même pas retournée pour nous saluer. Après quelques kilomètres, Emile s’est arrêté à l’orée d’un bois. Il nous a dit qu’il reviendrait quelques minutes plus tard. Soi-disant, il devait raccompagner la jeune femme chez elle… Nous sommes restés sagement à attendre dans la voiture. Le temps passait. Il faisait sombre. Mes petits frères avaient peur. J’ai décidé d’aller à la recherche de mon père. J’ai pénétré dans le bois. J’ai marché pendant un temps que je ne pourrais plus déterminer. Et puis, j’ai vu cette scène d’épouvante qui ne m’a plus jamais quitté. (Ndlr : A ce moment de l’entretien, Maryline Vinet éprouve visiblement du mal à témoigner. Nous marquerons une pause de quelques minutes avant qu’elle reprenne son récit). Je vois d’abord une lumière. Je crois que c’est la maison de la jeune femme. Je m’approche. Mes pas font sans doute du bruit mais je n’y prête guère attention. Et puis, enfin, je distingue la silhouette d’un homme. Je m’approche encore. Je reconnais Emile. Il tient un couteau face à la fille. Elle est nue, immobile, attachée les bras en croix à un arbre. Je ne distingue pas son visage. A cet instant précis, Emile plante son couteau dans le corps de la fille et l’éventre!

- Comment avez-vous réagit ?

- C’est une image de cauchemar, si sauvage, si abominable que j’ai eu l’impression d’être propulsée hors de la réalité pour pénétrer dans un autre univers. Autour de moi, le monde explosait. Je suis restée sans bouger. Pétrifiée… Mon père a remarqué ma présence. Il m’a pris par la peau du dos. Il était très énervé. Je sais qu’il m’a dit : «Si tu parles de cela, je fais la même chose à ta mère». Et puis, c’est le trou noir. Je ne sais plus très bien comment et quand nous sommes rentrés à la maison.

- Pourquoi avez-vous attendu mars 2000 pour enfin témoigner de ce meurtre devant la justice française ?

- Je savais que mon père était capable de mettre ses menaces à exécution. Je savais qu’il était capable de tuer. J’avais peur.

- Vous auriez pu chercher du soutien auprès de votre mère ?

- Après quelques mois, je l’ai fait. Quand je lui ai raconté, elle ne m’a pas dit que j’étais folle ou que je racontais des mensonges. Elle savait que toute cette horreur était possible… Alors, elle a été ignoble. Elle m’a intimé l’ordre de ne jamais plus évoquer cela avec quiconque : «Si tu parles, on dira que tu es une menteuse». D’ailleurs, par la suite, on s’évertuait à faire passer le message dans la famille : «Maryline, elle raconte beaucoup d’histoires, vous savez». Et puis, elle m’a culpabilisé aux maximum : «Si tu l’ouvres, tes frères vont se retrouver à l’assistance, notre famille sera détruite». Au fil des ans, j’en ai tout de même reparlé plusieurs fois avec elle jusqu’à ce qu’elle me fasse promettre de garder le silence au moins jusqu’après sa mort. Elle est décédée en mars 2000… Deux jours après son enterrement, j’ai fait ma déposition à la gendarmerie.

- C’était tout de même très longtemps après les faits…

- J’ai conscience que je n’aurais jamais du accepter de tomber dans ce piège du silence. Mais j’ai grandi dans un contexte familial très particulier au sein duquel ma mère -malgré ses erreurs et ses défauts- était la seule personne qui me donnait un peu de douceur et d’affection… Je n’avais pas la force de trahir l’engagement que j’avais pris à son égard. Quand on accepte de se taire, on commence à soi-même se sentir coupable. C’est un cercle vicieux dont on sort très difficilement. Aujourd’hui, j’ai envie de dire aux enfants qui seraient l’objet d’abus de ne pas accepter ce genre de promesse malsaine. Il faut parler! On ne se libère jamais de la peur et de la honte que les sévices ont incrustées dans notre corps et dans notre cœur. Mais on peut se libérer du garrot du silence, on peut se dépouiller du manteau poisseux de la culpabilité. Non seulement c’est possible mais c’est la seule voie du salut. J’en suis le témoin vivant.

- Vivre une expérience comme celle de Saint Florentin à l’âge de 11 ans, cela laisse des traces ?

- Elles sont indélébiles. Des images terribles reviennent encore régulièrement dans mes cauchemars.

- Mais immédiatement après les faits ?

- Jusque là, j’étais encore une bonne élève à l’école. Mes notes ont considérablement baissées. J’ai redoublé. L’année d’après, ce n’était pas mieux. Après deux ans, je me suis dit que je n’avais pas le choix. Il fallait que je m’en sorte malgré tout. J’ai de nouveau étudié avec beaucoup d’application. Pas pour très longtemps, malheureusement. A 16 ans, on m’a dit que je devais aller travailler. Mon père m’avait trouvé une place dans la compagnie de cars pour laquelle il travaillait, «Les Rapides de Bourgogne». Et puis l’année suivante, ma mère et lui m’ont trouvé un mari.

- Ils vous ont «trouvé» un mari ?

- On me l’a amené à la maison. Je ne l’aimais pas. J’ai finalement accepté de l’épouser pour quitter l’enfer familial qui était devenu de plus en plus invivable au fil des ans. Ce fût bien sûr une union catastrophique : l’homme qu’ils m’avaient trouvé est devenu rapidement un compagnon de sortie d’Emile. Il buvait, il me trompait. Après quelques années, je l’ai quitté. Avec mon premier enfant.

- «L’enfer familial était devenu de plus en plus invivable au fil des ans», dites-vous ?

- Oui, car après l’affaire de Saint-Florentin, Emile me percevait comme un danger, une menace. Moi, je me réfugiais dans des livres. Je lisais énormément. C’était une forme d’évasion. Mon attitude ne lui plaisait pas. Dans les premiers temps après Saint Florentin, il m’arrivait de retrouver des poupées déchiquetées, pendues à un fil. Par après, il s’en prenait directement à moi. Il m’appelait la «résistante» et il me torturait comme s’il se prenait comme un gestapiste. J’ai eu droit à des séances de sévices où il me maintenait la tête dans l’eau du lavabo jusqu’à ce que je sois au bord de l’étouffement. Il lui est aussi arrivé de m’attacher à une chaise et de me souffler de la fumée de cigarette dans la figure jusqu'à ce que je m’évanouisse. Aujourd’hui encore, j’en paie les conséquences. Je souffre d’un syndrome de déficience respiratoire.

-Il paraît qu’à la fin des années ’60, la famille a vécu dans un château à Villerfargeau, près d’Auxerre. C’est pas mal pour une famille d’un employé de la SNCF?

- C’était en 1969. Mon père venait de quitter la SNCF. Et nous n’avions plus le logement offert par son ancien employeur. Ma mère et moi, nous avons trouvé une place comme gardien de ce château dont les propriétaires étaient souvent absents. Nous vivions dans une annexe, mais c’était assez grand.

-Assez grand pour jouer les familles d’accueil pour des enfants de la Ddass ?

- Oui, c’est à partir de ce moment là que ma mère est devenue assistante maternelle. En 1969, nous avons notamment accueilli Céline et son frère. Elle n’avait que deux mois. Sa mère à elle vivait dans une cave… Je l’ai appris bien des années après, mais Céline a été violée par mon père à l’âge de 7 ans. En 1972, c’est Jacqueline Weiss qui est arrivée avec ses deux frères. Ma mère n’a même pas été consultée. Ces trois gosses qui avaient été abandonnés par leurs parents logeaient auparavant au foyer de Montmercy, juste à côté de Villefargeau. La directrice avait confié ces enfants, comme cela, sans autre forme de précaution à Emile Louis. Les choses ont été régularisées plus tard par la Ddass. On peut s’interroger sur les critères de choix des familles d’accueil, mais c’est ainsi…

- Jacqueline Weiss, c’est l’une des sept disparues de l’Yonne!

- En effet. Emile Louis a fait avec elle comme avec toutes ses victimes. Il l’a d’abord adulée. A ses yeux, elle était parfaite, magnifique. Elle avait 14 ans et elle le suivait partout. C’était sa «fifille». Et puis, les choses se sont dégradées progressivement. Pour lui, toute jeune fille, toute femme, ne peut être qu’une «salope». Peu de temps avant sa disparition, elle est revenue à la maison toute bleue de coups qu’elle avait reçu. Mon père a dit qu’elle «s’était fait tabassée dans une cave… par des arabes». Au travers de ces propos racistes et gratuits, il faut bien comprendre le fonctionnement d’Emile Louis. Avant la disparition de Jacqueline, mon père a dit pendant des années à ma mère: «De toute façon, elle va partir un jour ou l’autre avec un Arabe. Elle fera le tapin». Il préparait son entourage. Il savait qu’il l’a ferait disparaître. C’était prémédité!

- Votre mère laissait se développer cette relation malsaine avec Jacqueline sans rien faire?

- Elle disait qu’il fallait comprendre… Que Jacqueline n’avait pas de père. Finalement, elle en a eu tout de même assez de ce cinéma. Elle a cherché un travail pour Jacqueline. En mars 1977, elle a trouvé une piste chez un restaurateur d’Avalon. Emile Louis et Jacqueline se sont rendus à l’entretien d’embauche. En tous cas, c’est ce qu’ils ont prétendu. Soi-disant, elle devait commencer en avril. Le jour venu, Emile a conduit Jacqueline à la gare d’Auxerre. Il est plus juste de dire qu’il est parti avec elle. Car pour le reste, c’est moins clair. Il a prétendu l’avoir laissée comme convenu sur le quai. Ensuite elle n’a plus jamais réapparu…

A l’époque, votre mère ne s’est pas inquiétée?

Si, tout de même. Au lendemain de son départ, elle avait reçu une carte postale de Jacqueline disant qu’elle était bien arrivée. Cependant, cette carte avait été postée à Auxerre. Elle avait déjà trouvé cela bizarre. Quelques jours plus tard, elle a téléphoné au restaurateur pour prendre des nouvelles. Le supposé parton de la jeune fille est tombé des nues : il n’avait jamais vu Emile ou Jacqueline. Ma mère a signalé la disparition inquiétante de Jacqueline à la gendarmerie. Malheureusement, on lui a dit qu’elle était majeure et qu’elle avait le droit de disparaître. Pour Emile, c’était évidemment limpide : «Elle a du partir avec un arabe», disait-il. (ndlr : l’un des deux corps qui sera retrouvé à Rouvray, début 2001, était celui de Jacqueline Weiss). Ma mère n’a pas poussé la démarche jusqu’à dénoncer explicitement son mari…  

- Comment a-t-il fait connaissance des autres «disparues»?

- En 1971, il était devenu chauffeur pour la société de transport ‘Les Rapides de Bourgogne’ à Auxerre. Il s’occupait notamment de transports scolaires. Plus tard, il a fait en plus des heures supplémentaires pour la Ddass de l’Yonne. Il assurait alors le transport de jeunes en difficulté ou handicapées entre des foyers ou des écoles spécialisées d’Auxerre et leurs familles d’accueil. A cette fin, il utilisait son véhicule personnel ou le car du foyer de l’enfance de Montmercy. Quatre de ses victimes présumées ont été ses passagères. Il s’agissait de jeunes filles légèrement handicapées. Il en a connu une autre vraisemblablement à Auxerre. Elle logeait dans un établissement mal famé et à la réputation sulfureuse -le «Nicky Bar»- qui se trouvait près des «Rapides de Bourgogne». Elle a aussi disparu, ainsi d’ailleurs que sa sœur. Et puis, il y a Jacqueline comme plus tard Sylviane qui ont carrément vécu sous son toit.

- A travers le Nicky Bar, votre père avait donc aussi des contacts avec le milieu de la prostitution?

- Il avait de très bonnes relations en effet avec la tenancière de cet établissement. Elle sera d’ailleurs cité à comparaître comme témoin au procès. Des filles qui travaillaient là ont parfois confié leurs gosses en garde à ma mère parce qu’elles devaient «partir au Luxembourg». Bien qu’il le démente, Emile Louis avait aussi des relations avec Raymond B., l’un des pontes de la prostitution dans l’Yonne. Cet homme-là a gardé des intérêt à Auxerre, mais il vit la plupart du temps au Brésil. C’est pas très loin de la Guyane française où je réside.

- L’hypothèse d’un Emile Louis «rabatteur» pour d’autres est-elle à exclure?

- Je le trouve tellement stupide que j’ai du mal à le voir fonctionné dans le cadre d’une organisation criminelle. Toutefois, personne ne sait combien de temps ont vécu ses victimes présumées, ni ce qu’elles ont vécu, avant d’avoir été liquidées par Emile Louis.

- Que savez-vous du mode opératoire de ses crimes ?

- Il y a plusieurs choses qui reviennent : ses victimes sont toujours des personnes fragiles ou affaiblies, si nécessaire avec l’usage de drogues. Il cherche la soumission et il torture autant qu’il viole, notamment avec divers objets. Je suis bien placée pour le savoir. J’ai moi-même été séquestrée par Emile Louis!

- Dans quelles circonstances?

- Cela s’est passé en juin 1975. J’avais 19 ans. Mon premier mari, un militaire, était en mission à Djibouti. Ce couple forcé battait de l’aile. Je n’avais aucune ressource et je suis revenue à la maison paternelle. Comme j’étais «une femme mariée», on m’imposait de vivre cloîtrée. Les sorties étaient interdites. Mes parents ne voulaient pas que je quitte l’homme qu’ils m’avaient trouvé… Un jour, Emile s’est montré sous son meilleur jour. Il faisait beau et il est venu me parler avec une gentillesse inhabituelle : «N’aurais-tu pas envie d’aller faire un tour en ville?». Je n’avais plus mis un pied dehors depuis des semaines et j’ai accepté…

- C’était un piège?

- Un piège abominable, oui. Fait exceptionnel, il m’a payé une consommation dans un café à Auxerre. Après un passage aux toilettes, j’ai terminé mon verre et je me suis sentie mal. J’avais la sensation de m’enfoncer dans la ouate. Il m’a conduit jusqu’à la voiture. Je ne sais combien de temps il a roulé; A partir de ce moment, il n’y a plus que des flash. En chemin, je me souviens d’avoir reconnu une maisonnette à Rouvray où nous avions vécu quand j’étais petite. Ensuite, je me retrouve dans un champ… (ndlr : elle marque une pause). J’étais dans le cirage. A moitié inconsciente, comme spectatrice de moi-même. Un peu plus tard, je me vois ramper et puis je me rends compte que je suis dans un bois. Près d’un cours d’eau (ndlr : Il s’agit du Serein). Et puis Emile me pousse dans une cabane faite de planches et de branchages. Après un temps indéterminé, je suis couchée à même le sol. Nue. Emile m’insulte. Il m’ordonne de ramper. Et puis, utilisant d’abord des objets, il me viole. Je perds conscience.

- N’y avait-il pas moyen de vous défendre ?

- J’étais sous l’effet de je ne sais quelle drogue ou médicament. Sans volonté. D’ailleurs, je n’ai pas vu le temps passé. Quand j’ai rouvert les yeux, il faisait noir.

- Emile Louis était-il encore là ?

- Il était parti. J’étais toujours nue, bâillonnée, les chevilles entravées et les mains liées dans le dos. Il est venu me chercher au petit matin, vers 6 heures.

- Pour vous ramener à la maison ?

- Non. Il m’a ordonné de me rhabiller. Je me souviens que j’avais froid. Encore sous l’effet des médicaments et sans doute en état de choc, j’avais l’impression de me trouver dans une autre dimension. Je suis montée dans la voiture et il m’a déposé… à proximité d’un poste de gendarmerie. Il m’a lancé : «Surtout ne dis pas que c’est moi qui t’ai mis là». Je me suis retrouvée là, dans la rue. Complètement anéantie, la robe déchirée, avec quelques ecchymoses, des traces de liens sur mes poignés. 

- Vous êtes rentrée dans le poste de gendarmerie?

- Oui… Et je sais que ce sera peut-être difficile à comprendre pour quelqu’un qui n’a pas vécu cela, mais je n’ai pas su parler. J’ai seulement dis que je ne savais pas ce qui m’était arrivé et que je voulais rentrer chez mes parents. Je crois que les policiers m’ont pris pour une demeurée ou je ne sais quoi. Ils ne m’ont pas pratiquement posé aucune question.

­- Pourtant c’était le moment ou jamais de l’empêcher de nuire!

- Rationnellement, certainement. Mais une emprise familiale pareille, qui s’étale sur des années, on ne s’en libère pas comme cela. Aujourd’hui, je suis persuadée que si je n’étais pas partie de là bas, je n’aurais jamais parlé… De toute façon, il aurait fini par me tuer moi aussi.

- Vous aviez peur de ne pas être crue ?

- Je ne sais même pas si j’y ai pensé… Avec le recul, je me dis qu’il y avait une telle horreur qui avait été franchie par mon propre père que les choses étaient sans doute indicibles. Et d’ailleurs, Emile en a profité pour enfoncer le clou : lorsque les gendarmes m’ont ramenée à la maison, il a eu immédiatement cette parole : «De toute manière, cette salope-là, elle a dû aller avec un amant». Ensuite, ma mère et mon frère me sont tombés dessus à bras raccourcis : je me suis fait tabassé.

- Peut-on encore garder une quelconque joie de vivre après avoir vécu de telles horreurs dans sa propre famille?

- Ce n’est pas facile, bien entendu… A l’époque, j’ai d’ailleurs tenté de me suicider aux barbituriques. Là, ma mère a tout de même appelé un médecin. Il a décidé que je devrais aller me reposer dans un hôpital psychiatrique. Je me suis donc retrouvé chez les fous. Après, on m’a mis dans un autre service où je côtoyais des femmes déprimées et alcooliques. Emile venait me voir tous les jours. A tel point que le personnel me disait : «Vous avez un gentil papa»… A chaque visite, il me rappelait le message : «Si tu parles, ta mère n’y survivra pas»… Quelque temps plus tard, mon mari est revenu de Djibouti. Je suis retourné vivre avec lui. Pour fuir une nouvelle fois Villefargeau. Jusqu’au jour où j’ai refait ma vie avec mon mari actuel. Il m’a véritablement sauvé de tout cela. Il m’a enfin permis de vivre une vie normale.

- Vous avez l’air calme. Posée. Comment avez-vous réussit à vivre malgré tout. Avec ce passé-là ?

- Il m’a fallu du temps. J’ai été pendant des années sous antidépresseur. Mon mari actuel a eu de la patience et moi, sans vouloir me jeter des fleurs, j’ai eu énormément de volonté. J’ai aussi trois enfants qui sont formidables.

- Ils connaissent votre passé ?

- Je ne leur ai pas donné les détails, mais ils savent.

- Et comment réagissent-ils ?

- Ils ne m’ont toujours donné que de la joie de vivre. C’est un soutien essentiel… Mon fils n’a qu’un objectif, c’est de devenir magistrat. Il est animé par un idéal de justice et je crois que ce n’est pas dû au hasard.  

- Le fait que vous viviez avec lui à l’autre bout du monde n’est sans doute pas du au hasard…

- Un océan n’est pas de trop, en effet, pour me séparer de mon passé. Même si celui-ci me rejoint toujours au travers des procès de mon père.

- Depuis que vous avez quitté l’Yonne, vous avez malgré tout revu votre père ?

- Oui, notamment en 1984 quand il avait fini de purger sa première condamnation. Il était venu chez ma mère dont il était séparé depuis 1977 et il prétendait être chez lui. Elle m’a appelé à la rescousse et je lui ai demandé de partir. A cette occasion, j’ai discuté avec lui. Il prétendait qu’il était innocent des faits d’attouchements sur mineurs qu’il avait pourtant avoués quelques années plus tôt. Mais dans le même temps, il disait qu’il s’en était bien sorti avec quatre ans de prison. Je lui ai fait remarqué que pour un «innocent», un seul jour de préventive devait être un jour de trop. Pendant cette discussion, sans doute pensait-il aux disparues de l’Yonne. Il devait alors se dire que ces crimes-là resteraient à jamais impunis.

- A cette époque, il est allé vivre dans le Var où il a replongé dans la délinquance sexuelle. Ce qui lui a valu une autre condamnation à cinq ans de prison en 1989?

- Exact. Il avait acheté un mobilhome et il transitait de camping en camping. Il s’en est pris à des enfants et à des femmes… Il est ressorti de prison en 1992 et il s’est presque aussitôt remarié avec Chantal Paradis. Cette femme était dépressive, fragile. Complètement paumée. Bref, le scénario habituel. Il l’a d’abord charmée et après quelque temps de vie commune la relation s’est détériorée. Comme ma mère, elle a été la victime d’innombrables sévices. L’année dernière, à Draguignan, il a été condamné à vingt ans de réclusion pour viol et actes de barbaries commis à l’encontre de Chantal et de sa fille.

-A 71 ans et après une telle condamnation  il n’a plus rien à perdre! Pourquoi ne dit-il pas tout?

- Il est installé dans une sorte de déni. Dans son monde à lui. Il affirme être victime d’un complot. D’ailleurs, il a fait appel de cette dernière condamnation à vingt ans. Peut-être espère-t-il encore s’en sortir ? Il est possible qu’il se dise qu’on le laissera sortir de prison vu son grand âge ou pour raisons médicales…

- N’avez-vous jamais essayé de le faire parler vous-même?

- Bien sûr que oui. Je lui ai même rendu l’une ou l’autre visite en prison avec cette intention. Mais sans succès. Il y a quelques années, avant que l’on découvre les corps enterrés à Rouvray, j’ai même essayé de piéger Emile en lui affirmant que j’avais retrouvé Jacqueline Weiss! Spontanément, il m’a répondu : «Ce n’est pas possible!». Je lui ai rétorqué : «Je te dis que je lui ai parlé!». Il m’a répété : «Ce n’est pas possible!». Je lui ai alors lancé : «Pourquoi tu l’a tué?» A ce moment, il a eu un énorme éclat de rire. Pour moi, ce rire diabolique était un aveu.

-Vous devez détester votre père ?

Personne n’aurait envie d’être la fille de ça. J’ai dit un jour que j’étais la «chair de la bête» mais encore les bêtes ne réagissent pas comme cela. Les animaux tuent pour manger, pour se défendre… Pas pour leur plaisir. Pourtant, je n’éprouve pas de haine à son endroit; Parce que je ne le considère pas comme quelqu’un de normal. Il aurait eu besoin de soins depuis tout petit… Aujourd’hui, par contre, je ressens beaucoup de haine à l’égard de ma mère. Elle, que je vénérait avant sa mort, je ne suis même pas allé sur sa tombe.

- Comment expliquez-vous un tel ressentiment?

- C’est elle qui a verrouillé le système d’oppression dans lequel j’ai été enfermé si longtemps. Lui, je le considère comme un malade, ma mère, elle, était sensée me protéger. Elle a plutôt fait l’inverse. En ce sens, ma mère m’a aussi abusé. Pour autant, je ne  pardonne pas Emile pour tout ce qu’il a fait. Il est responsable de ses actes. C’est avant tout un manipulateur il doit recevoir la perpétuité. Ne plus jamais sortir. C’est un redoutable prédateur. Il est irrécupérable. Si un jour, il devait être libéré, il nuira à nouveau. J’en suis convaincue.

 

Les sept victimes présumées d’Emile Louis

Françoise Lemoine est âgée de 28 ans au moment de sa  disparition à une date indéterminé en 1977. Christine Marlot avait 15 ans lorsqu’elle disparaît en janvier 1977. Jacqueline Weiss et Chantal Gras, toute deux disparues en avril 1977, étaient respectivement âgées de 19 et 18 ans. Le corps de Jacqueline a été retrouvé début 2001 sur les indications d’Emile Louis, à Rouvray, près des berges du Serein. De même que celui de Madeleine Dejust qui avait 21 ans lorsqu’elle a disparu en juillet 1977. Bernadette Lemoine avait 18 ans au moment de sa disparition au premier trimestre 1978.  Martine Renault avait quant à elle 16 ans, le 26 septembre 1979, lorsqu’elle s’est évaporée dans la nature très secrète de l’Yonne.








09:08 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Disparues de l'Yonne (201004)

Texte inédit rédigé en octobre 2004

Les secrets de l’Yonne

En ce début d’automne, le Serein et l’abondante végétation qui borde les rives de cet affluent de l’Yonne semblent vouloir prolonger la belle saison. Pas étonnant que de nombreux pêcheurs et promeneurs cherchent ici la tranquille compagnie des nénuphars qui trônent sur cette eau à la couleur de l’émeraude. La rivière, bordée par quelques villages médiévaux parmi les plus beaux de France nourrit aussi les 3.000 hectares de vignobles de Chablis qui produisent les incomparables vins blancs de Chardonnay. Ici, il n’est pas difficile de trouver un viticulteur qui vous décrira le terroir avec emphase : «En Bourgogne, depuis toujours, l’homme est conscient d’hériter chaque jour d’un vrai miracle de la nature. Cette terre est bénie des Dieux.» Sans doute, mais ces dernières années, cette terre a aussi été fréquentée par le diable. C’est en effet quelque part dans ces lieux idylliques, sur les berges du Serein, qu’Emile Louis a enfoui les corps de toutes ses victimes mais seuls ceux de Madeleine Dejust et de Francine Weiss ont été retrouvés. A quelques kilomètres à peine se trouve Saint-Cyr les Colons. C’est là que Michel Fourniret avait élu domicile, en 1987, pour entamer ses «chasses aux vierges». Un soir de décembre, il y a enlevé Isabelle Laville, une jeune fille de 17 ans. Pour la violer et la tuer.

 

Un peu plus près d’Auxerre, un «village fleuri» dénommé Appoigny alimente les conversations de bistrot depuis plus de vingt ans. Faut dire que les faits qui ont été découverts ne sont pas banals. En cause, un certain Claude Dunand et sa femme Monique, arrêtés le 22 janvier 1984. Ces deux-là détenaient depuis plusieurs mois deux jeunes filles issues de la Ddass. Pas pour eux. Enfin, pas seulement. Des clients payaient pour rendre «visite» à ces «sans familles» dont la disparition n’avait guère ému les gens du «terroir». L’une d’elle qui réussit à s’échapper raconta ses quelques mois d’enfer. Séquestrée à partir d’octobre 1983, deux hommes l’avaient d’abord enchaînée nue à un tuyau. Le premier jour, elle avait été fouettée et violée par Claude Dunand. Et puis, elle avait été laissée à l’abandon dans une cave, sans eau et sans nourriture. Juste le temps nécessaire pour l’affaiblir, l’avilir; La préparer à la venue des amis de monsieur Claude. Des personnages aux mœurs très spéciales que Dunand disait faire partie de «l’organisation». L’un d’eux, un Allemand qui se faisait appeler Helmut, l’avait flagellé et lui avait enfoncé des aiguilles dans les seins. Un autre l’avait obligé à boire son urine. Dunand lui avait perforé les lèvres vulvaires avec des épingles à nourrice qu’il avait attaché à ses cuisses. Un autre homme lui avait brûlé les seins avec un tournevis rougi avant de dessiner une croix gammée sur l’un d’eux. Un autre encore lui avait envoyé des décharges électriques dans la poitrine… Ils étaient une trentaine à être venus ainsi la torturer pendant près de quatre mois. Un médecin, cagoulé, passait de temps à autre, pour soigner les plaies. Claude Dunant, le logeur, encaissait l’argent. Et comme les affaires marchaient bien, il avait accru l’offre dès fin décembre 1983. Une seconde jeune fille était arrivée dans son pavillon d’Appoigny qui avait été aussitôt enchaînée à des madriers formant une croix de Saint-André.

 

En janvier 1984, lorsque la première des séquestrées parvient miraculeusement à s’échapper, son médecin la recueille. Le procureur de la République d’Auxerre est prévenu, les flics aussi. Grand classique : on ne la croit pas; Pas tout de suite en tous cas. Il faut trois jours pour que la police se décide à aller tout de même voir ce qui se passe chez Dunand. L’autre séquestrée est encore là. Attachée sur sa croix, prête à être suppliciée. Les objets de torture sont là aussi : un carton rempli de phallus artificiels en bois et en caoutchouc, de pinces à linge, d’aiguilles à tricoter, de bougies, de deux tubes de vaseline et d’une pince crocodile… Les fenêtres de la pièce de torture sont occultées avec du papier journal et de la laine de verre. Dunand avoue et des agendas sont saisis. Mais seulement trois «clients» sont identifiés, dont deux meurent avant le procès. Le tortionnaire d’Appoigny est condamné à la perpétuité le 31 octobre 1991, son épouse à cinq ans –après sa libération, elle perd bêtement la vie dans une chute d’escalier. Le troisième homme, qui avait participé aux viols mais qui avait aussi permis à la première des séquestrées de s'enfuir, écope de deux ans de prison dont dix-huit mois avec sursis. Dunand n’a jamais révélé les noms de ses autres membres de «l’organisation», se contentant d’allusion à «des gens importants». Depuis lors, la rumeur court à Auxerre : l’un des agendas saisis, contenant des identités, aurait disparu en cours d’instruction. Une enquête interne de la magistrature laisse des points d’interrogation à cet égard. Seule certitude, dès 2001, Dunant retrouve la liberté et, avec le soutien d’un notable politique local, il se reconvertit dans le cadre d’une association favorisant la réinsertion d’anciens détenus. Aujourd’hui, il vit dans la région de Mulhouse. Avec ses secrets.




08:55 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

11/01/2005

Affaire Dutroux et consorts (150304)

Chronique "Si on me laisse dire" publiée dans le quotidien belge "La Dernière Heure" en marge du procès de Marc Dutroux et consorts

 

Si on me laisse dire (11- Le 15 mars 2004)

Une lettre de Laetitia

 

Depuis le début du procès de Marc Dutroux et consorts, Laetitia Delhez n’a pas encore parlé. Comment ne pas la comprendre : l’horreur a été tellement intense, la peur si forte. Et ce que Laetitia entend dire aujourd’hui des autres victimes de Dutroux, celles que lui (et d’autres ?) ont tuées, doit la bouleverser encore plus : Laetitia sait ce qu’elle a vécu. Entendant le tragique destin de Julie, Melissa, An et Eefje –pour ce que l’on croit en savoir en tous cas- elle se rend compte de tout ce qui l’attendait si elle n’avait pas été libérée, un soir du 15 août 1996.

 

Pudique, discrète, intelligente : voilà le souvenir que j’ai gardé de ma première rencontre, il y a quelques années déjà, avec cet enfant qui est aujourd’hui devenu une jeune femme. Je crois que le silence actuel de Laetitia s’explique par ces trois aspects de sa personnalité. Laetitia parlera sans doute. Mais elle choisira le moment. Celui où elle aura à la fois la force de dire et le sentiment que ce sera utile. 

 

Un jour, Laetitia m’a confié ce texte qu’elle a écrit. Une lettre ouverte qui raconte la peur qui s’est installée en elle avec son enlèvement et sa séquestration. Je ne l’avais pas encore publiée. Et ces dernières semaines, j’ai attendu que Laetitia marque son accord pour qu’elle le soit. Je crois qu’il s’agit d’un texte fort, émouvant, écrit avec des mots simples et justes. Des mots d’enfant, car Laetitia a écrit cela peu de temps après sa libération. Mais des mots aussi que Laetitia ne renie en rien. Elle m’a fait savoir que ce qui est ici écrit, elle le ressent encore. Peut-être qu’aujourd’hui, la femme qu’elle est devenue n’utiliserait plus les mêmes termes. Toutefois, elle dirait exactement la même chose.

 

 «Qu’est ce que la peur ? Moi je le sais.

Mais vous, personne qui parlez tant, avez-vous déjà eu peur ?

 Peur d’un homme qui pose son regard sur vous ; son regard, mais aussi ses mains; Mains dont on aura toujours peur, peur que cela recommence ;

Peur d’être en souffrance, souffrance qui restera à jamais dans son cœur ;

Cœur qui ne battait que pour l’amour d’une mère et d’un père;

Mais merde, pourquoi ? (…)

 

Moi j’en ai marre d’avoir peur;

Marre de ne pas pouvoir faire ce que je voudrais faire. J’aimerais me balader seule sans avoir peur. Sans me méfier de personne ;

Je voudrais pouvoir rire, sans avoir envie de pleurer, et sans avoir cette boule au fond de ma gorge qui me donne envie de m’effondrer, même parfois envie de mourir tellement j’en ai marre. Mais non, ça je ne peux pas : je ne dois pas perdre courage(…).

 

Je dois aussi avoir des forces pour pouvoir aider tous les autres enfants qui souffrent et qui souffriront encore, parce que personne ne les croit ou ne veut les croire. (…) C’est très important de pouvoir vivre en ayant confiance en quelqu’un. (…) Faites dans votre vie de plus tard le plus beau cadeau pour vos enfants, donnez-leur de l’AMOUR.»

 

Le témoignage de Laetitia nous invite à réfléchir. A nous rappeler que derrière les effets de manches que l’on peut voir dans les prétoires et sur les plateaux de télévision, il y a des victimes qui attendent beaucoup du procès qui se déroule à Arlon. Il faudrait que ce procès se termine, non pas sur des certitudes – il semble déjà acquis que cette affaire gardera une grande part d’ombre- mais je crois que Laetitia aurait peut-être moins peur si elle pouvait avoir le sentiment que tout a été entrepris pour trouver les quelques parts de vérités qui restent encore accessibles à ce stade de la procédure.



09:33 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |