25/01/2005

Il y a soixante ans Auschwitz

Comment fut organisée la déportation des juifs en Belgique

 

Un dossier publié dans l’hebdomadaire belge Télémoustique, le 12 janvier 1995

 

 

Le 27 janvier 1945, l’Armée rouge libérait le camp de concentration d’Auschwitz-Birkenau. Situé près de Cracovie, en Pologne, cet endroit fut aussi l’un des centres d’extermination conçus par les nazis dans le cadre de la «solution finale de la question juive».

 

A Auschwitz, environ un million de personnes furent assassinées dans des chambres à gaz, dès leur sortie des trains. Parmi elles, 17.000 juifs provenant de Belgique.

 

Entre le 4 août 1942 et le 31 juillet 1944, 24.906 juifs et 351 tzi­ganes furent déportés de la caserne Dossin à Malines vers Auschwitz. 1.207 personnes seulement survé­curent. Parmi les victimes des convois belges, 5.093 enfants dont 150 n'avaient pas encore deux ans.

 

Comment fut organisée la déportation dans notre pays ? Quelles furent les complicités des autorités belges ? Comment l’occupant «géra»-t-il la «question juive» et quelles furent les réactions de juifs de Belgique ? Voici les réponses, parfois dérangeantes de l’historien Maxime Steinberg.

 

 

- Cela est peu relayé par l’histoire officielle de Belgique, mais en fait les premières déportations de juifs depuis notre territoire ne sont pas le fait des nazis…

 

Maxime Steinberg: C'est une pierre dans le jardin de nos gouvernants de 1940! De fait, les premières déportations ont lieu avant que le territoire ne soit entièrement occupé. Elles concernent une dizaine de milliers de réfugiés juifs allemands, autrichiens et tchèques qui avaient fui le "Grand Reich" dès 1938-1939. Assez mal accueillis dans notre pays, ces victimes du nazisme avaient d'abord été parquées, pour une part d'entre elles, dans des camps d'accueil régis par l'adminis­tration pénitentiaire, tels ceux de Merksplas, Marneffe, Mar­chin... Puis, lorsque la menace allemande se précisa, le gouvernement qui considérait ces gens comme "suspects" déci­da carrément de les déporter dans des camps de concentration du sud de la France. Là, ils seront sous la garde des sbires du régime de Vichy avant de connaître en 1942,pour un bon millier d'entre eux au moins,la dernière étape de ce sinistre parcours concentrationnaire: Auschwitz.

 

- Les nazis s'en sont-ils pris aux juifs de Belgique dès les premiers jours de l'occupation?

 

- Non, Surtout pas! L'administration militaire allemande eut pour souci permanent d'éviter toute crise politique majeure dans le traitement de la "question juive" en Belgique. Elle ne prit donc pas d'emblée des mesures discriminatoires contraires aux lois et à la constitution du pays. Manquant d'effectifs, il lui fallait ménager l'administration belge dont elle voulait s'assurer l'indispensable collaboration pour gérer notre pays.

 

- En ce qui concerne la déportation des juifs de Belgique, quelle fut la nature de cette collaboration de l'administration belge?

 

- Dès la phase préparatoire, elle fut essentielle. Après quelques semaines d'occupation, les Allemands créèrent un statut spécial pour les juifs. Une série d'ordonnances suivirent qui visaient à isoler ceux-ci dans une sorte de ghetto administratif, à les fragiliser économiquement et socialement avant de carrément les déposséder de leur biens (lire plus bas "Ordonnances antijuives sur l'occupation), L'administration ne broncha jamais. Elle joua toujours docilement son rôle de relais des ordres de l'occupant. Et aussi bien lorsqu'il fallut enregistrer les juifs sur un fichier qui servira plus tard à leur déportation.

 

- Oui fit ce travail de fichage ?

 

- Les administrations communales sous le contrôle du Secrétariat général du ministère de l'Intérieur. Les autorités belges sous l'occupation estimaient qu'elles ne pouvaient être tenues pour responsables de ce type de fait. Elles exécutaient un ordre, comme le bourreau qui obéit à une injonction lorsqu'il tranche la tête d'un condamné.

 

- N'y eut-il pas un bourgmestre, une administration communale pour s'opposer, à tout le moins pour s'indigner publiquement?

 

- Néant (1). A mon sens, il y a ici un cadavre dans l'armoire de la conscience belge et il serait bon d'enfin le ressortir. Mais ce problème n'est pas du tout posé. C'est un peu comme si dans l'histoire de la déportation en Belgique, il n'y avait d'une part que les juifs, victimes pitoyables, moutons conduits à l'abattoir et, d'autre part, les diaboliques tueurs. Eh bien, non! Entre les deux, il y eut des relais. Des fonctionnaires consciencieux et... belges, une administration efficace…tout aussi belge. Il faudrait enfin se l'avouer: nos parents et grands-parents ne furent pas que des héros. Cinquante ans plus tard, n'est-il pas temps de se demander s'il n'y eut pas parmi eux un certain nombre de salauds?

 

- Que dire de l'attitude des notables de l’Association des juifs en Belgique(AJB) qui acceptèrent de dialoguer l'occupant?

 

- Il y a deux manières de lire l'histoire de l'AJB. On peut d'abord constater qu'en acceptant de dialoguer avec les Allemands, ces notables juifs appliquent une stratégie de défense traditionnelle du peuple juif. C'est une politique du moindre mal d'ailleurs pratiquée aussi pendant l'occupation par l'ensemble des autorités belges: on fait le gros dos, on négocie, à la limite, on tente de rouler l'Allemand mais en aucun cas on ne l'affronte de face afin d'éviter le pire. Entre-temps, on peut organiser d'indispensables services d'entraide (nourriture, vêtements, soins...) pour les plus démunis de la communauté et avec l'autorisation bienveillante de l'occupant. Avec ce type de politique, le tout est de savoir jusqu'où on peut aller...

 

 

-  Et c'est là qu'il y a polémique...

 

- C'est vrai. Bien avant les déportations, d'autres juifs ne partageront pas du tout l'option de l'AJB. C'est ainsi qu'en juin 1942, le journal clandestin yiddish, Unzer Wort ("Notre voix") présente "la communauté juive obligatoire (...) comme l'instrument de notre ennemi le plus sanglant". En effet, l'autre lecture de l'histoire de l'AJB commence par rappeler que cette association fut créée par l'occupant et qu'elle s'inscrivait parfaitement dans le dessein machiavélique des nazis. Par leurs ordonnances, ils mettaient de nombreux juifs dans une situation d'indigence et d'isolement. Parallèlement, ils encourageaient la structuration d'un réseau d'entraide centralisé, l'AJB, en manipulant la vocation philanthropique d'un certain nombre de notables juifs. Mais d'emblée cela facilite aussi le contrôle de la population qu'ils marginalisent. A tel point qu'en 1942,c'est l'AJB qui distribue les étoiles jaunes et que, plus grave, quelques jours après elle facilite la déportation de nombreux juifs du pays!

 

- De quelle manière ?

 

- Les Allemands chargés des "affaires juives" en Belgique n'avaient pas les effectifs répressifs suffisants pour mettre en oeuvre la déportation massive que Eichmann leur ordonne en juin 1942- ils ont donc utilisé un stratagème. Il s'agissait de faire croire aux juifs qu'ils partaient vers l'Est pour une "prestation de travail" L'occupant obtint de l'AJB non seulement qu'elle cautionne ce mensonge mais qu'en plus, elle fasse distribuer elle-même les convocations par porteurs juifs. 4.000 personnes ont obéi à l'ordre allemand, comme l'AJB le conseillait, et elles se sont présentées à la caserne Dossin à Malines, l'antichambre d'Auschwitz dans notre pays. Or, il est établi que les notables de l'AJB savaient qu'ils s'agissait à tout le moins d'une "déportation massive" et non de cette "mise au travail à l'Est".

 

- Comment les autres juifs déportés de Belgique furent-ils ensuite arrêtés?

 

Cela se passe en phases. Dès la fin août 1942, l’occupant se rend compte qu'il n'atteindra pas le quota de juifs fixé par Berlin au moyen du stratagème de la mise au travail. Alors et jusqu'en septembre, il ordonne une série de rafles dans les grandes villes belges qui lui permettent de rassembler environ 13.000 juifs. Ensuite et jusqu'à la libération, de nombreux juifs entrent en clandestinité. Commence une période de traque durant laquelle 9.000 personnes encore seront arrêtées et déportèes vers Auschwitz.

 

- Lors des rafles, la police belge a-t-elle joué un rôle actif?

 

- Ce fut seulement le cas à Anvers où la police locale effectua notamment l'importante rafle de la nuit du 15 au 16 août 1942. Un peu moins de 1.500 personnes furent ainsi arrêtées qui se retrouvèrent dans le 4e convoi. Plus de 80 % de ces juifs furent gazés dès leur arrivée à Auschwitz, le 20 août. Il y avait parmi eux 300 enfants de moins de 16 ans, dont 20 bébés de moins de deux ans. Aucun des participants à cette rafle ne fut poursuivi après la guerre. Il est vrai qu'il n'y avait plus de témoin: personne n'est revenu du 4e convoi... Sauf une 2e rafle dans la nuit du 28 au 29 août, la police et la gendarmerie belges n'intervinrent pas dans la question juive. Il n'en va pas de même évidemment d'un certain nombre de collaborateurs. Essentiellement des SS flamands de Robert Verbelen à Bruxelles ou encore à Anvers, des anciens militants de la "Ligue pour la sauvegarde de la race et du sol» qui participèrent activement a la traque des juifs clandestins. Ce fut le cas également de quelques rexistes, à partir de 1943, mais dans une mesure beaucoup moindre. A partir de juin 1944, la section juive de la brigade rexiste sera d'ailleurs corrompue et ses membres vendront les lettres de dénonciations pour quelques dizaines de milliers de francs. Car les traqueurs opéraient essentiellement sur la base de dénonciations faites le plus souvent par des gens d'Ordre nouveau. Mais il faut aussi constater que quelques juifs ont également joué aux indicateurs. Ceux-là se promenaient en compagnie de SS allemands dans les rues de Bruxelles et d'Anvers et tentaient de repérer les juifs. D'autres traquaient les déportés potentiels au moment du renouvellement des timbres de ravitaillement dans les communes.

 

- Quelle fut l'attitude de la population belge par rapport aux juifs sous l'occupation?

 

- La mise en place progressive d'un statut des juifs de plus en plus restrictif s'est faite dans la plus grande indifférence. Il est vrai que beaucoup de Belges n'avaient pas de contacts directs avec les juifs qui étaient concentrés essentiellement à Bruxelles et à Anvers. Outre quelques prises de conscience dans les milieux de la résistance dès 1941, le grand révélateur pour l'ensemble de la population est le port de l'étoile Jaune en mai 1942. A partir de ce moment, la persécution devenue visible sera insupportable pour beaucoup de nos compatriotes et il y aura un réel mouvement d'indignation, puis de solidarité active. Quelques semaines plus tard, la presse clandestine conseille déjà de cacher des juifs. Et quand les premiers déportés en puissance décident de devenir clandestins, il est incontestable qu'ils bénéficient d'un mouvement de complicité très large dans la population non juive.

 

- Et notamment dans le monde catholique...

- Certainement. Mais les autorités ecclésiastiques en tant que telles et notamment le cardinal Van Roey n'ont pas pris position sur la question juive. Il n'y eut pas, comme en France, une dénonciation publique par l'Eglise du comportement discriminatoire de l'occupant à l'égard des juifs. Dès lors, les comportements héroïques de nombreux prêtres et religieuses qui sauvèrent des juifs n'est que plus remarquable. Il faut toutefois souligner le cas tout à fait exceptionnel du diocèse de Liège: l'évêque Kerkhofs en personne chargea son directeur des colonies catholiques, Max Albert Van Den Berg, d'utiliser toute l'infrastructure des centres d'hébergement pour cacher des enfants juifs. Cela se termina par la mort en camp de concentration pour Van Den Berg, mais plusieurs dizaines de vies furent sauvées...

 

- Le sort des juifs de Belgique préoccupait- il le gouvernement de Londres?

- L'attitude du gouvernement de Londres pose la question essentielle de la rumeur du génocide. En lisant les journaux de la clandestinité, il apparaît que l'ON "sait" tout très vite du génocide en cours! Le nom d'Auschwitz est connu sous l'occupation. ON sait que les juifs y sont déportés et l'ON croit même qu'ils y sont brûlés vivants. A partir de février 1943, ON sait même que l'on gaze à Auschwitz. ON évoque d'ailleurs le chiffre de 6.000 personnes par jour. Dès février 1942, «Le Drapeau rouge» annonce le massacre de Babi Yar qui eut lieu quelques mois plus tôt - plus de 33.000 juifs assassinés en deux jours près de Kiev- dans des articles d'une étonnante précision. Le 2 juin 1942, Radio Londres diffuse un programme du gouvernement polonais qui fut capté en Belgique puisqu'on en a trouvé des traces dans des journaux clandestins: l'émission annonce que 700.000 juifs ont déjà été assassinés par les nazis en Pologne. Donc, j'information circule. Mais bien sûr, elle est encore impalpable. Invérifiable. Qui la lit? Qui l'entend? Surtout qui la croit? Une chose est d'envisager l'existence d'un processus d'extermination en cours, une autre est d'en être persuadé, c'est-à-dire réellement conscient. Or, le génocide des juifs par les nazis échappe tellement à l’entendement…  C'est ainsi qu'en décembre 1943, «Le Flambeau», journal clandestin du Comité de défense des juifs, écrit encore: "Des milliers de juifs ont été déportés. Que leur est-il arrivé? Personne ne saurait le dire.". Tout cela parce que sans doute, au niveau personnel, l'information du génocide, c'est-à-dire aussi la disparition inéluctable de nombre de proches est tout d'abord inacceptable. A Londres, des informations arrivent aussi et s'accumulent. Le 17 décembre 1942, l'assemblée qui deviendra plus tard l'Organisation des Nations unies, dont le gouvernement belge fait partie, dénonce dans une proclamation l'extermination hitlérienne de centaines de milliers de juifs. Mais si le gouvernement "sait", il ne prend pas non plus toute la mesure du drame qui se joue. C'est en tout cas ce que l'on peut supposer puisque nos ministres en exil ne décident d'aucune initiative particulière. Même pas celle d'informer l'opinion du pays. Au printemps 1943 seulement, suite à des demandes émanant de Belgique, le gouvernement de Londres débloquera des sommes d'argent pour aider certains réseaux de soutien aux clandestins juifs.

 

 

 

(1) : Il y eut tout de même une réaction de refus des autorités communales bruxelloises quand les Allemands leur demandèrent de distribuer les étoiles jaunes. Et ce fut donc l'Association des juifs en Belgique qui s'en chargea. Pour que ses membres restent dans la «légalité» et évitent des… représailles.

 

 

POUR EN SAYOIR PLUS

Lire la trilogie de Maxime Steinberg parue chez "Vie Ouvrière» sous le titre générique «L'Etoile et le fusil». Autre source intéressante: Documents de Malines à Auschwitz, réunis par Gérard Preszow, rue des Usines, Bruxelles.

 

 

MALINES, PREMIERE ETAPE VERS LA MORT.

En près de deux ans, 24.906l juifs et 351 tziganes quittèrent la caserne Dossin, à Malines, pour Auschwitz. Seules 207 personnes reviendront de l'enfer...

 

 

JUIFS ET…IMMIGRES

A la veille de la guerre, la population Juive de Belgique s'élève à environ 70.000 personnes. Il s'agit essentiellement d'une population de réfugiés et d'immigrés dont le flux d'arrivée commence dans les années vingt. En tout, Il n'y a pas moins de 43 nationalités qui forment ce qui n'a rien d'une "communauté" juive de BelgIque. Les plus nombreux sont originaires de Pologne (40 %) et d'Allemagne {20 %). Moins de 5.000 juifs installés à l'époque dans notre pays ont la nationalité belge. Machiavéliques,les Allemands vont d'abord déporter les juifs de nationalité étrangère. Ainsi, ils s'en prenaient aux plus faibles socialement, Il ménageaIent les autorités belges qui affichaient surtout de l'inquiétude pour leurs nationaux et même l'Association des juifs en BelgiQue dont les notables dirigeants étaient… belges.

 

 

L'INCROYABLE CYNISME DES NAZIS

Cet ordre (fac similé publié dans Télémoustique) de "prestation de travail» intime à son destinataire de se rendre à Malines. On laisse croire que la destination est un "lieu de travail". En cas d'insoumission, il est précisé au réfractaire que «votre arrestation et déportation dans un camp de concentration en Allemagne en résultera (...)..» Le «lieu de travail» n'était pas, en effet, un camp de concentration, mais bien d'extermination.

 

 

ORDONNANCES ANTIJUIVES SOUS L'OCCUPATION EN BELGIQUE

 

28.10.1940: Définition de la notion de juif. Interdiction de retour en BelgIque pour ceux qui ont fui. Affichage des commerces. Cessation des activités professionnelles.

 

31.05,1941: Déclaration des entreprises exploitées directement ou indirectement pas des juifs. Confiscation des appareIls de radio.

 

29,08.1941: Interdiction de circulation entre 20 h et 7 h et établissement obligatoire à Bruxelles, Anvers, Liège ou Charleroi.

 

26.11.1941: Création de l'Association des juifs en Belgique (AJB).

 

17.01.1942: Interdiction de quitter la Belgique.

 

11.03.1942: Conditions de travail d'un caractère spécial. Saisie et confiscation des biens.

 

08.05.1942: Exclusion de la sécurité sociale. Embauchage séparé.

 

27.05.1942: Obligation du port de l'étoile.

 

01.08.1942: Complément à l'Interdiction de circulation et à l'obligation d'établissement.

 

01.08.1942: Complément à la confiscation des biens.

 

 

LES CHIFFRES DE LA DEPORTATION EN BELGIQUE

 

46.755 déportés au travail, dont 2.592 ne reviendront pas d'Allemagne.

 

41.257 prisonniers politiques, dont 13.958 ne reviendront pas des camps de concentration.

 

25.474 déportés raciaux (y compris 351 tsiganes) dont 24.138 ne reviendront pas des centres d'exterminatIon et de concentration. Ces 24.000 juifs représentent près d'un quart des 100.000 personnes {dont 11.000 militaires) qui ont perdu la vie durant la guerre en Belgique. 17.000 d'entre eux ont été assassinés (gazés) dès leur arrivée à Auschwitz.

 

 

HISTOIRE DES JUSTES EN BELGIQUE

 

Depuis 1953, le Yad Vashem honore celles et ceux qui, au péril de leur vie, ont tout mis en oeuvre pour sauver des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Ceux-ci sont surnommés les "Justes des nations" et pour chacun d'entre eux, un arbre perpétuera à jamais le souvenir sur le mont Herzl à Jérusalem. Pour l'heure, la Belgique compte près de 600 justes reconnus par l'Etat d'Israël, mais il doit y en avoir dix fois plus que cela dans notre pays. Pour information, on signalera que trois ouvrages bien documentés évoquent différentes facettes de la question: « Les Larmes sous le masque», Viviane Teltelbaum-Hirsch, Labor; « Père Bruno Reynders, juste des nations», Résistance, Carrefours de la Cité; «La Patrouille des enfants juifs», Dominique Zachary, Editons Racine. .



13:16 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

24/01/2005

Affaire Fourniret (230904)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 23 septembre 2004.

Thomas Brichet, le frère d'Elisabeth, se confie pour la première fois

«Elisabeth est avec moi»

 

- Depuis l’enlèvement d’Elisabeth, en décembre 1989, vous ne vous étiez jamais exprimé publiquement. Pourquoi avez-vous décidé de nous accorder cet entretien ?

- Au bout de ces quinze années, c’est tout simplement la première fois que j’en ressens le besoin. Pour autant, cela ne veut pas dire que je vais commencer à me répandre dans les médias : si j’ai décidé de m’exprimer aujourd’hui, je ne le referai plus avant très longtemps. Voire jamais! Sauf, bien sûr, s’il devait y avait avoir des choses à contester dans le traitement judiciaire du dossier relatif à l’assassinat d’Elisabeth.

 

- Serait-ce à dire que vous vous méfiez de la presse ?

- A la lumière de l’expérience de ma mère, je devrais peut-être! Sa confiance a parfois été abusée par certains journalistes. Tantôt elle a été ignorée, tantôt elle a été courtisée par les médias. Parfois, elle a été oubliée et à d’autres moments où elle avait besoin de calme, comme après les aveux de Fourniret, elle a été littéralement harcelée pour qu’elle s’exprime. L’agenda de la presse n’est pas toujours celui des victimes…

 

- C’est pour cette raison que vous vous êtes tu pendant si longtemps ?

- Dire cela serait un peu réducteur. Les médias ont aussi fait des choses utiles et importantes. Je tiens à rester nuancé. Mon long silence s’explique aussi par mon tempérament : je suis quelqu’un de plutôt secret ; Je ne me livre pas facilement. Pendant mon adolescence, l’expérience douloureuse de l’enlèvement de ma petite soeur a sans doute renforcé ce trait de caractère.

 

-Quel âge aviez-vous quand Elisabeth a disparu ?

- Quinze ans… (Il marque un temps d’arrêt, comme s’il revivait cette époque de sa vie) Je n’avais que quinze ans et fort logiquement ma mère m’a mis à l’abri. Sans que je ne me sente jamais négligé ou oublié d’elle, maman est montée au front. Sur le terrain public mais surtout au quotidien et pendant tant d’années, elle s’est battue contre l’inertie de la justice. Elle l’a fait remarquablement. En trouvant toujours les mots justes. Je ne voyais pas ce que j’aurais pu ajouter... Elle a tout tenté pour retrouver Elisabeth! Je ne voyais pas ce que j’aurais pu faire de mieux…


- C’est pour témoigner de cela que vous parlez aujourd’hui ?

- En effet, il s’agit de l’une de mes motivations. J’admire beaucoup maman pour toute l’énergie qu’elle a investie dans ce combat. J’ai besoin d’en témoigner, de le dire ; De la remercier. Mais il n’y a pas que cela. Je veux aussi faire savoir que je suis là… Et que je serai là jusqu’au procès de Fourniret ; Que je défendrai la mémoire de ma petite sœur dans le même état d’esprit que Marie-Noëlle Bouzet. Je me suis constitué partie civile dans le dossier d’Elisabeth et, jusqu’à l’issue du processus judiciaire, je le suivrai pas à pas. Je veux que rien ne soit laissé au hasard. Que l’on sache tout ce qu’il y a savoir sur les crimes de l’assassin de ma sœur. Et savoir tout, ce n’est pas seulement mettre en lumière ce qu’il lui a fait! C’est aussi connaître les raisons de son impunité pendant tant d’années. Etait-il possible de l’arrêter plus tôt ? C’est une question essentielle à laquelle je veux une réponse.

 

- Conservez-vous des souvenirs de la funeste journée du 20 décembre 1989?

- Comment pourrait-il en être autrement? Je rentrais d’un examen de géographie. Cela s’était bien passé et on était à la veille des congés de Noël. C’était donc une belle journée… Mais quand je suis arrivé à la maison, il y avait-là des tas de gens. Principalement des personnes de la famille. Maman m’a dit : «On ne retrouve plus Elisabeth»…

- Comment avez-vous réagit ?

- Je n’ai pas compris. L’état de choc : j’étais subitement plongé dans une réalité que je n’avais absolument pas envisagée. Je me souviens qu’on a cherché dans le quartier, que j’ai fait le tour du cimetière tout proche… Dans les jours qui ont suivi, ma mère a tout de suite voulu me protéger. Cette année-là, j’ai passé les congés de fin d’année chez des amis. Elle a veillé à ce que je sois entre de bonnes mains, tout en se donnant la possibilité d’agir. C’était la meilleure réaction qu’elle pouvait avoir.

- L’idée qu’elle ait pu fuguée était exclue?

- Totalement! Elisabeth était plus jeune que moi mais elle était déjà très mure de caractère. C’était une petite fille extrêmement prudente et raisonnable. Pas du tout le genre à trainer dans la rue ou à ne pas respecter les consignes de sécurité. Il était impossible qu’elle se fût exposée stupidement à des rencontres potentiellement dangereuses avec des inconnus… Maman a tout de suite expliqué cela aux premiers policiers qui s’occupaient de l’enquête. Malheureusement, à cette époque, on ne considérait pas les dossiers de disparition d’enfants comme aujourd’hui. L’ère post-Dutroux n’avait pas encore commencée… Et puis, au fil du temps, on a ressenti une sorte de pression malsaine de certains policiers.

- Une pression? Dans quel sens?

- Leur enquête, ils la faisaient à la maison! Je veux dire qu’ils passaient plus de temps chez nous qu’ailleurs. De toute évidence, il s’agissait de nous tester, de chercher des contradictions dans ce qu’on pouvait déclarer. On était les principaux suspects! A tous le moins, c’est qu’on nous faisait ressentir. Evidemment, cela a très vite débouché sur des tensions.

- Ce climat difficile entre les enquêteurs et votre maman durant les premières années d’investigation est de notoriété publique. Mais vous, comment l’avez-vous encaissé?

-Très mal : j’étais adolescent avec tout ce que cela comporte d’incompréhension et de révolte par rapport au monde des adultes, à la société. En plus, ma petite sœur avait disparu et voilà qu’en plus les enquêteurs semblaient plus attirés par une éventuelle mise en cause de ma mère que par une vraie enquête. Par moment, cela m’a fait péter les plombs. Je me souviens d’une terrible engueulade au téléphone avec l’un des policiers. De toute façon, il s’en fichait de ce que je pouvais bien dire : à quinze ans, on n’est pas forcément crédible. En tous cas, au yeux de certaines personnes… Aujourd’hui encore, j’en veux à deux de ces enquêteurs qui ne voulaient pas vraiment croire à la piste d’un enlèvement. Ceux-là, ils ont passé plus de temps à démonter les liens familiaux qu’à chercher ma sœur… Je suppose qu’ils se  reconnaîtront si je leur rappelle combien de fois ils ont fait pleurer ma mère. Moi, j’étais perdu. Anéanti. Amputé. Plongé dans une incertitude irraisonnée et omniprésente… Je me suis renfermé sur moi-même. Et sur une idée fixe qui s’est installée quelques semaines seulement après la disparition : je me disais qu’on ne la retrouverait jamais. Qu’elle avait été enlevée et tuée immédiatement… 

 

- C’était finalement proche de la terrible réalité que l’on a découverte durant cet été…

- En effet. Cela dit, j’ai eu aussi des soupçons sur les gens chez qui Elisabeth avait passé un moment, juste avant de disparaître. Ils sont bien entendu hors de cause en ce qui concerne l’enlèvement. Toutefois, je leur en veux toujours d’avoir laissé partir Elisabeth, seule et dans le noir, le soir de son enlèvement. Fourniret dit qu’il l’a attendue pendant un long moment, avant qu’elle sorte de la maison de ses hôtes. Voilà une autre interrogation qui reste entière : comment se fait-il que l’enquête de l’époque n’ait pas permis de déterminer la présence d’un véhicule suspect avec trois personnes à son bord, à proximité immédiate du lieu de l’enlèvement? 

- Quelle relation entreteniez-vous avec votre sœur ?

- On était très proche. Je crois que c’était notamment lié au caractère de recomposition de notre famille après la séparation de nos parents : on a galéré ensemble; On avait un lien très intime. J’étais très attentif à elle. C’était ma petite sœur, quoi…

- Quand l’avez-vous vu pour la dernière fois ?

- Très peu de temps avant l’enlèvement. Je ne saurais plus dire de quoi nous avons parlé. Je me vois, avec elle, dans le cadre des préparatifs de la fête de Noël. Ce moment a toujours été très important dans notre famille. J’ai un souvenir de douce insouciance.

- Elle était, paraît-il, pleine de joie. Mais peut-être qu’on a tendance à idéaliser l’être disparu…

On n’idéalise pas! Elle était heureuse et cela rejaillissait véritablement sur son entourage… Nous étions tous très heureux en 1989.

- Elle avait des projets?

- Plein la tête ! Elisabeth voulait faire bouger le monde. Elle philosophait sur le bien et le mal… Moi, à cette époque, je ne pensais qu’à faire du skate et à écouter de la musique avec mes potes. Elle, elle pensait déjà à devenir juge…

- Il n’est donc pas étonnant qu’elle ait voulu aider ce couple (Fourniret et Olivier) qui prétendait chercher un médecin pour son enfant malade…

- Cela lui ressemble, en effet. Elle était très serviable. Mais elle avait aussi un autre trait de caractère : c’était une battante. Comme sa maman. Je suis certain qu’elle ne s’est pas laissée faire par Fourniret. Et cela ouvre d’ailleurs sur une autre question : comment son ravisseur s’y est-il pris pour la transporter tranquillement dans sa voiture où il y avait aussi son enfant en bas âge? A cet égard, il y aura une reconstitution en octobre. Ce sera intéressant d’en connaître les résultats. Pour moi, les aveux de Fourniret ne doivent pas être pris pour argent comptant. Ce sont les paroles d’un pervers, d’un type sans scrupules qui dit ce qu’il a envie et qui arrange certainement une partie de la réalité au gré de ses humeurs et de ses fantasmes de psychopathe.

- Votre maman dit qu’elle parle encore à Elisabeth. C’est votre cas aussi ?

- Je lui reparle depuis peu. Depuis que je sais où elle est… Elisabeth est rentrée à la maison.

- Ne pourrait-on pas dire que Fourniret a volé la vie de votre sœur, qu’il vous a aussi kidnappé votre maman et qu’enfin, il a tué votre adolescence ?

- J’ai tout de suite compris que maman faisait ce qu’elle avait à faire. Bien sûr que cela l’a absorbé. Mais elle a toujours gardé une place pour moi. Malgré cette situation particulière, j’éprouvais un sentiment de sécurité sur le plan affectif. C’est ce qui m’a permis de mener à bien des études supérieures (ndlr : Thomas Brichet est biologiste et brasseur de formation et il travaille actuellement pour l’agence de la sécurité alimentaire, un service public fédéral).

- Elle devait avoir une énergie hors du commun !

- Je lui donne 10 sur 10… Bien entendu, cela lui a beaucoup coûté. Sur le plan de sa santé, notamment. Cette lutte harassante l’a fortement diminué. Elle a notamment dû surmonter un cancer. Peut-être s’était-il nourri de ses angoisses. Dans le même temps, elle a toujours eu cette force en plus qui l’a maintenue debout et digne malgré l’accumulation des épreuves et de la fatigue. Je trace un parallèle avec Carine Russo. J’ai la chance de la connaître. Elle aussi, elle a cette force en plus.

- Comment définiriez-vous cette «force en plus»?

- On pourrait résumer cela à l’amour d’une maman mais ce n’est pas suffisant. Il y a aussi cette dimension de combat. Cette volonté de toujours refuser la fatalité ; De résister coûte que coûte; Ce goût pour la vérité. Comme l’a dit ma mère lors de la Marche blanche dont elle fut l’initiatrice : «cette foi qui soulève des montagnes». C’est très récemment que j’ai pris conscience de tout cela. Pendant longtemps, je n’ai pas compris que ma mère était exceptionnelle… Puisque je  l’avais toujours connu comme cela…

- Votre maman (lire aussi Ciné Télé Revue du 22 juillet 2004) nous déclarait que vous vous êtes «sacrifié» pour qu’elle puisse «survivre»?

- Je l’ai lu. Ca m’a touché, mais je ne le ressens pas ainsi. J’ai fait ce que je croyais devoir faire. Peut-être fait-elle allusion au fait que j’ai pu être relativement autonome. Mais quand on est en retrait, il faut assumer ce choix. Si j’ai souffert, je ne me suis jamais laissé abattre. J’ai fait des études supérieures. Sans perdre une année, malgré les circonstances. Il faut dire que j’avais un modèle de courage en face de moi. C’est cet exemple qui m’a boosté.

- Pourquoi est-elle partie au Canada ?

- A cause de ses problèmes de santé…

- Mais elle pouvait se faire soigner en Belgique aussi…

- Elle avait besoin de quitter une vie, un stress permanent, qui nourrissait sa maladie. Un besoin de respirer, de lâcher prise. Même si elle ne l’a jamais vraiment fait. Ca n’a pas été facile pour moi, mais pour elle c’était indispensable. Là-bas, elle a rencontré d’autres personnes. Elle s’est investie notamment en faveur de populations indiennes en difficulté. Cela l’a aidé à retrouver un espoir de vie. Je vais la voir aussi souvent que possible.

- Comment avez-vous appris que Fourniret pouvait être impliqué dans l’enlèvement et l’assassinat de votre sœur?

- Ma mère m’a téléphoné du Canada. Elle m’a dit d’emblée : «on a retrouvé Elisabeth». Je n’y ai pas cru. J’étais sceptique jusqu’à ce qu’on nous rende Elisabeth. Ensuite, je l’ai formellement identifié

- Cela a du être un moment très difficile…

- Non. Ce fut un soulagement. Vraiment. C’était fondamental d’avoir enfin cette certitude. De voir des mes yeux qu’elle était bien revenue. Le plus difficile, c’était avant. C’était de trouver la force d’y aller. J’ai du retarder d’un jour parce que je n’y arrivait pas...

- Maintenant, vous savez. Quel sentiment vous inspire Fourniret ?

- C’est une caricature des travers les plus détestables de notre société : Un égocentrisme immonde, le lucre à tous prix, le ‘plaisir’ immédiat, l’absence de considération pour les plus faibles, l’inhumanité, l’imperméabilité à toute forme de scrupule, le non-respect de la vie. C’est un monstre terriblement horrible et banal. On n’éprouve pas un sentiment par rapport à un pauvre type de cet acabit…

- Mais ne vous inspire-t-il pas de la colère ?  

- Au moment où je vous parle, je ne ressens pas de colère. Mon état d’esprit, c’est que je suis soulagé. Soulagé de savoir où se trouve Elisabeth. Encore une fois, elle est rentrée à la maison. Cela donne aussi un sens à tout de ce qui a été entrepris par ma mère : elle a eu raison de se battre pendant aussi longtemps; Fourniret n’a pas pu indéfiniment cacher ses crimes. Ma sœur aurait peut-être dit que, finalement, le bien l’a emporté sur le mal…

- Votre maman estimait nécessaire que Fourniret soit «lobotimisé»…

- C’est la réaction d’une maman. Je la comprends. Cependant, je crois qu’il y a d’autres moyens pour neutraliser Fourniret. Il conviendra de s’assurer qu’un personnage aussi dangereux pour la société ne puisse un jour recouvrir sa liberté. Si ce devait être le cas, il est tellement évident qu’il recommencerait.

- Et si vous pouviez parler à l’assassin d’Elisabeth…

- Je n’aurais rien à lui dire! Mais j’aimerais le regarder droit dans les yeux.

- Vous pourrez le faire lors du procès…

- C’est prématuré de parler de ce procès. Et encore plus d’annoncer que je m’y rendrai. Tout dépendra de la qualité de l’instruction qui le précédera. C’est un élément fondamental.

- Qu’attendez-vous de la justice?

-Je veux qu’on comprenne toutes les circonstances de cette affaire. Que tout soit bien recadré. Que ce ne soit pas comme le procès Dutroux…

- A savoir ?

- Un grand cirque médiatico-judiciaire qui a laissé les parents de victime les plus combatifs sans véritables réponses à des questions essentielles. Et je le répète : je veux savoir ce qui a été fait à ma sœur mais aussi savoir si l’enquête n’aurait pas pu aboutir avant ces quinze années d’une interminable attente. Je veux que l’on reconnaisse enfin que le temps qui a été consacré à la recherche d’Elisabeth dans les heures qui ont suivi sa disparition n’a pas été suffisamment mis à profit. Les policiers et ex gendarmes de l’époque préférant creuser l’hypothèse familiale… Je veux savoir pourquoi fonctionnaires ont contribué à la mauvaise santé de ma mère en alimentant des tourments qui étaient déjà largement difficiles à supporter par le simple fait de la disparition d’Elisabeth. Dans cet ordre d’idée, je tiens à dire que j’ai introduit une demande d’aide  auprès du «SPF Justice». A ce jour, l’aide d’urgence du fonds d’aide aux victimes nous a permis de payer partiellement les funérailles d’Elizabeth. Pour le dédommagement moral, 15 ans après, ni moi ni maman n’avons encore recu quoi que ce soit!

- On dirait que vous annoncez un nouveau bras de fer avec l’institution judiciaire ?

- Non, pour le moment, cela n’aurait pas de sens. D’ailleurs, je ne me sens pas en opposition avec la justice. Je voudrais simplement que les victimes et la justice ne constituent pas deux blocs séparés, voire antagonistes. Si je veux tout comprendre, ce n’est pas pour que des gens soient sanctionnés mais pour qu’on soit forcé d’en tirer un certain nombre de leçons qui serviront peut-être dans d’autres dossiers à venir. C’est pour cela que je veux savoir où on été les manquements. Etre fixé définitivement sur ce qui n’a pas été fait pour retrouver Elisabeth.

- D’ailleurs, les contacts de votre famille avec la justice sont meilleurs que dans le passé. Le courant passe bien, semble-t-il, avec le procureur du Roi Visart de Bocarmé…

- C’est clair! Ce magistrat est très direct. Pas de langue de bois mais dans le même temps beaucoup de disponibilité et, il me semble, beaucoup de sincérité. C’est un grand professionnel. Malheureusement, les contacts avec la juge d’instruction renvoient plus aux mœurs judiciaires d’il y a quinze ans. Je ne lui lance pas la pierre. C’est plutôt un appel pour qu’elle soit plus accessible.

- Quand on vous écoute, on pense inévitablement à votre mère. N’y aurait-il pas une sorte de passage de témoin ?

- On peut présenter les choses comme cela. En tout cas, je le répète : je suis là et je serai là.

- Lors des funérailles d’Elisabeth, Marie-Noëlle a lu des extraits d’un texte écrit par les indiens navajos : «Le chant de la nuit». Il y avait notamment ces phrases : « (…) Avec joie, je me rétablis/ Avec joie, mon intérieur s’apaise/ Avec joie, mes membres retrouvent leur force/ Avec joie, ma tête devient calme/ Avec joie, j’entends à nouveau/ Avec joie, je marche/ Insensible à la douleur, je marche (…).»

- Je pense qu’elle nous a tous soigné avec son poème. C’est un message de paix et de renouveau. Je devrais lire et relire ce texte…

- Il y eu aussi la lecture d’un autre texte, lequel recoupe tout à fait le contenu de notre entretien : «Elisabeth ne nous a pas quitté. On a tenté de nous l’enlever. Aujourd’hui, elle est toute présente au fond de notre cœur, au sein même de notre conscience.»

- (Thomas prend un temps de réflexion et résume sa pensée en quatre mots) Elisabeth est avec moi!



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23/01/2005

Affaire Dutroux et consorts (200696)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Télémoustique", le 20 juin 1996.

 

JULIE ET MELISSA

UN AN D'ABSENCE...

 

"Pour nous, les petites sont vivantes"

 

Un an de souffrance. Un an d'un insupportable silence. Les parents de Julie et Melissa tentent de nous raconter leur indicible attente. Teinté d'espoir, de colère et de révolte, leur récit est aussi un cinglant réquisitoire. Contre l'inefficacité, mais aussi contre le manque d'humanité de certains membres liégeois des "forces de l'ordre" dont l'ex-procureur général de Liège, Léon Giet.

 

Aujourd'hui que pouvez-vous encore espérer?

Carine Russo, maman de Melissa. - Pour nous, les petites sont encore vie. C'est cela, notre espoir. Seule cette idée-là nous aide à tenir.

 

Est-ce encore un espoir raisonnable?

Gino Russo, papa de Melissa. - Rien ne nous démontre qu'elles seraient mortes! Et si on part de l'idée qu'elles étaient encore en vie le 25 juin, pourquoi ne le seraient-elles plus aujourd'hui!

 

Dans ce cas, quel scénario imaginez-vous?

Gino. - Elle peuvent avoir été victimes d'un trafiquant d'êtres humains, d'un réseau de pédophilie. Pourquoi pas? Il y a quelques mois, quand on évoquait cette hypothèse, on nous disait que cela n'existe pas chez nous. Mais plus on avance dans le temps, plus on rencontre des officiels qui nous affirment que cela existe. C'est tout de même bizarre, vous ne trouvez pas?

 

Vous imaginez qu'elles sont dans un pays X, exploitées d'une manière ou d'une autre?

Louisa Lejeune, maman de Julie. - Pour ce qui est du pays, on peut tout imaginer. Et si elles étaient quelque part en Belgique?

 

Jean-Denis Lejeune, papa de Julie. - En tout cas, je constate qu'on a mis à jour un réseau de pédophilie international à Bruxelles en janvier dernier. Dès lors, il nous apparaît insupportable que des hypothèses allant vers ce type de réseaux soient encore minimisées par les enquêteurs!

 

N'est-ce pas encore plus horrible de penser qu'elles seraient "utilisées" en ce moment même dans le cadre d'un réseau pédophile ou autre que... d'imaginer une issue fatale?

Gino. - Si. C'est plus horrible. Mais on se dit que si on les retrouve vivantes, quels que soient les sévices qu'elles aient subist, on aura encore toute la vie pour essayer de réparer...

 

Carine. - Peut-être qu'elles ont pu s'adapter à la situation qu'elles vivent en ce moment. C'est peut-être moins terrible qu'on pourrait l'imaginer. On veut en tout cas se raccrocher à cette idée... 

 

Pour l'heure, vous n'avez aucun élément concret qui permette d'étayer cette éventuelle piste d'un réseau de pédophilie.

Louisa. - On n'a aucun élément concret. Point à la ligne.

 

Pourtant, vous avez accès au dossier d'instruction, non?

Gino. - C'est quasiment une légende, cette histoire-là! On a pu faire des gros titres dans les journaux à ce propos. Le ministre de la Justice a même déclaré cela à la tribune de la Chambre... Mais dans les faits, l'accès au dossier qu'on nous a donné était tellement limité qu'il ne revient à rien du tout!

 

Jean-Denis. - Dans les faits, c'est notre avocat qui a eu accès à une partie expurgée du dossier et en s'engageant à respecter le secret de l'instruction à notre égard. En clair, dans les rares pièces qu'il a pu consulter, il n'y avait que l'enquête de voisinage et de famille. Soit, tout ce qu'on pouvait obtenir comme information par nous-mêmes. En rien il n'a été répondu aux nombreuses questions que nous nous posions sur les lacunes de l'enquête.

 

Carine. - Et pourtant, l'ex-procureur général de Liège nous avait promis!

 

Qu'avait-il promis?

Carine. - Je ne sais pas si...

 

Gino. - Il faut qu'on sache la vérité! Ce qui s'est passé, c'est trop dégoûtant. En fait, au moment où nous avons reçu l'accès très partiel au dossier, nous avions introduit une action en référé au tribunal de Bruxelles pour obtenir l'accès total. Nous n'avons pas eu gain de cause et nous étions bien décidés à aller en appel. Apparemment, cette perspective ne plaisait pas à M. Giet qui nous a invités à passer à son domicile. Ce jour-là, il nous a expliqué qu'il ne pouvait pas nous donner accès au dossier parce que des pistes sérieuses étaient suivies. Lors d'un deuxième rendez-vous, un mois plus tard, il nous a dit que les papiers étaient prêts pour nous donner accès au dossier mais qu'il fallait attendre un petit mois. Et la troisième fois, encore un mois plus tard, il nous a déclaré lors d'une conversation d'une petite heure: "Voilà, j'ai pris ma décision, je vous donne accès au dossier. Je prends contact avec votre avocat". C'était au début février.

 

Louisa. - Il nous a même expliqué très concrètement comment il fallait faire pour consulter utilement le dossier.

 

Carine. - Je n'en revenais pas d'avoir enfin gain de cause. Je lui ai redemandé: "Avons-nous vraiment accès au dossier?" Il m'a répondu: "Madame, je vous le dis depuis une heure. Que dois-je faire pour vous convaincre?"

 

Jean-Denis. - A cette époque, on a vu aussi le ministre de la Justice en compagnie de son chef de cabinet, M. Visart de Bocarme. Il nous a confirmé que le procureur général était d'accord pour que nous ayons accès au dossier. Le ministre nous disait d'ailleurs d'être prudents et discrets parce que c'était une première et que tout le monde allait avoir les yeux rivés sur nous.

 

Gino. - Après notre dernier rendez-vous, M. Giet devait prendre contact avec notre avocat. Il ne restait plus qu'à fixer les modalités. Mais quand on a revu notre avocat, les choses avaient changé. Une piste était de nouveau en cours! Cela venait de sortir. Ce qui a été écurant, d'ailleurs Carine en a pleuré, c'est que le procureur général a commencé à mentir. A des membres de notre Comité de soutien, il a déclaré, la main sur le cur, un truc du genre: "Mais j'ai expliqué aux parents que je ne pouvais pas leur donner accès au dossier!" Le procureur général mentait avec un tel aplomb. C'était odieux. Cela s'est passé devant Carine et Jean-Denis. Ils étaient complètement démolis.

 

Carine. - C'est une attitude indigne d'un procureur général. Il n'a pas su prendre ses responsabilités. Avec tout cela, il a réussi à retarder notre appel de 4 mois. Cela ne fait aucun doute que c'était une stratégie... 

 

Pourquoi vous obstinez-vous à vouloir avoir accès au dossier?

Jean-Denis. - Dans plusieurs pays étrangers, on a très bien compris que les enquêtes sur les disparitions d'enfants devaient se faire en collaboration avec les parents. Quand ceux-ci sont hors de cause pour les enquêteurs, et c'est ce qu'on nous a dit à notre propos, les parents sont les personnes sont les plus succeptibles de donner des informations utiles, de commenter certains faits.

 

Gino. - Ça c'est notre position générale. Dans notre dossier, il y a en plus les lacunes. On est en droit de savoir ce qui a été fait, ce qui ne l'a pas été. Et surtout, ce qui pourrait l'être encore.

 

Quel commentaire votre avocat a-t-il fait sur la partie du dossier qu'il a pu lire?

Carine. - Qu'en effet, tout cela n'avait pas l'air fouillé. Cela rejoignait notre sentiment. Toutes les craintes qu'on eues, elles se sont avérées. On espérait vraiment qu'il allait nous rassurer, mais au contraire.

 

Il paraît qu'on vous a tout de même donné le droit de poser des questions sur l'avancement du dossier à un substitut du parquet de Liège?

Carine. - C'est assez subtil. Disons que maintenant, il y a une fausse communication. On nous permet de poser des questions par fax à un magistrat qui nous répond quelques jours ou quelques semaines plus tard. De manière tout à fait formelle et pas à toutes les questions. Bon. Aujourd'hui on n'est plus considérés comme des parias. Mais cela ne nous apaise en rien par rapport aux questions qu'on se pose. On est comme des enfants à qui on rétorque des trucs du genre "Vous comprendrez quand vous serez plus grands". Bien sûr, c'est une réponse!

 

Vous pouvez donner un exemple concret?

Louisa. - On a eu un témoignage venant d'un pays étranger par le biais d'une famille belge qui vit là-bas. Il s'agissait d'un policier qui pensait avoir reconnu les petites. Il a fait rapport à ses supérieurs. Cela a été transmis à l'ambassade belge et puis à la police de Liège. Nous, on a appris cette information également et donc on voulait savoir ce qu'ils en avaient fait. On a posé la question par fax au substitut. Il nous a répondu que le commissaire chargé de l'enquête était bien au courant et qu'il gardait un contact avec les services de police du pays étranger qui continuait les recherches. Si c'est pour nous répondre des choses comme celles-là, cela n'avance à rien!

 

Carine. - La vérité, c'est qu'on gratte pour avoir un minimum d'info. On ne sait toujours pas comment ils travaillent ni où ils en sont.

 

Où en sont vos contacts avec la juge d'instruction chargée du dossier?

Gino. - C'est fini, on ne veut plus la voir! Depuis le coup de la lettre anonyme qu'elle nous a lue dans son cabinet.

 

Que contenait cette lettre?

Gino. - C'est la lettre du fameux Farid dont il a été question dans Perdu de vue sur TF 1. L'auteur se vante d'avoir commis l'enlèvement des petites avec deux copains. Suit une description macabre qui va jusqu'au massacre à la tronçonneuse. La juge a essayé de nous fouttre cela dans le crâne. Sans nous dire que ce document, pour plusieurs raisons, manque de crédibilité. Toujours est-il qu'on a été cassés pendant quinze jours. Quelle brutalité!  Moi, j'ai pris cinq ans. C'est tout de même étonnant: là, il n'y avait pas de secret d'instruction!

 

Comment interprétez-vous ce geste de la juge d'instruction?

Gino. - Pour nous, c'était une séance sadomaso. Rien d'autre. La justice n'est pas humaine, cela on le savait. Mais là, cela a tourné au sadisme.

 

Un an a passé depuis la disparition des petites et...

Gino. - Je vous arrête là! Nous voudrions qu'on n'utilise plus le terme de "disparition" en ce qui concerne Julie et Melissa. C'est tout à fait inapproprié parce que au moins une chose est claire dans cette affaire, c'est qu'il ne peut s'agir que d'un enlèvement. Evidemment, le mot "disparition" est plus neutre. Qui dit enlèvement dit banditisme et cela a plus d'implications.

 

De quelles "implications" voulez-vous parler?

Gino. - Quand j'ai demandé pourquoi on n'a pas appelé la 23e brigade nationale pour Julie et Melissa comme on l'a fait au moment de l'enlèvement du petit Anthony Declerck, on m'a répondu que là il y avait eu demande de rançon et que cela était donc une affaire de banditisme. Mais ce qu'on oublie de préciser, c'est que la demande de rançon en question est venue quinze jours après l'enlèvement. Or, la 23e brigade a été mobilisée immédiatement... Pour moi, c'est clairement une affaire de classe sociale.

 

Carine. - Dans la situation qui est la nôtre, on se rend compte de bien des choses consternantes. Par exemple, qu'on peut faire beaucoup plus dans les enquêtes qui concernent l'argent que dans celles qui concernent des disparitions d'enfants. S'il y a un hold-up important dans une banque toute la Belgique est quadrillée dans la demi-heure. S'ils savent le faire pour une banque, pourquoi ne le font-ils pas pour des gosses?

 

Si vous deviez faire un bilan des lacunes de l'enquête?

Louisa. - Il y a des dizaines d'éléments à relever! Avec l'aide de notre comité de soutien, nous sommes en train de les mettre sur papier. Il faut laisser une trace de tout ce qui n'a pas été fait correctement dans cette enquête. Cela amènera peut-être finalement des éléments de réponse. De toute façon, ça aidera à ce qu'on ne commette pas les mêmes erreurs dans des dossiers similaires.

 

Jean-Denis. - On peut résumer rapidement. En tout cas, on peut essayer... Il n'y a pas eu de mise à l'instruction immédiate du dossier; cinq juges se sont succédé dans les premières semaines, le chien pisteur n'a pas entamé ses recherches au départ de la maison de Gino et Carine, pourtant c'est de là que Julie et Melissa sont parties la dernière fois; on a attendu une bonne semaine pour fouiller la chambre des petites, on n'y a relevé aucune microtrace qui aurait pu servir plus tard; on n'a reçu aucune aide psychologique de la justice; on a dû organiser les battues nous-mêmes, etc. Etc.

 

Carine. - On pourrait continuer comme cela pendant longtemps! A de trop nombreuses reprises, on a constaté que les enquêteurs avançaient à la vitesse d'une tortue, voire qu'ils ne vérifiaient même pas du tout certains trucs. L'exemple du carnet de classe de Melissa est éloquent.

 

Louisa. - A la fin de l'année dernière, on n'était pas encore allés chercher les affaires des petites qui étaient restées à l'école. Les policiers non plus. La maman d'Audrey, une amie commune de Julie et Melissa nous a dit que sa fille les avait ramenées chez elle. J'ai pris le tout. Je suis allée chez Carine pour faire le partage. Là, j'ai pris le journal de Melissa; j'ai regardé un peu machinalement dedans et je suis tombée sur cette phrase qui m'a laissée perplexe: "A 17 heures, au manège". C'est considéré comme une piste mais si j'étais allée six mois plus tard chez la maman d'Audrey, cela revenait au même. Les policiers n'auraient toujours pas pensé à fouiller les affaires des petites qui étaient restées à l'école pour y découvrir d'éventuels indices. D'ailleurs, ils n'ont même pas cherché à savoir par qui le carnet a transité avant de nous être rendu...

 

Gino. - Il faut comprendre avec quelle mentalité cette enquête sur l'enlèvement de nos filles a été faite: ils ne font pas les choses à fond. C'est une question d'état d'esprit.

 

Et quel est votre état d'esprit à vous?

Carine. - Je me demande ce qu'on pourrait encore faire pour que les choses bougent. On a l'impression d'avoir accompli un immense tour de caroussel et de se retrouver au même point que l'an dernier. C'est toujours le même constat par rapport aux enquêteurs: rien ne les ébranle, ils ont leur méthode de travail et ils continueront comme ils ont commencé. Même s'ils doivent s'enferrer dans leurs erreurs, ils continueront comme cela. Pas question qu'on prenne un petit peu notre avis.

 

 

Jean-Denis. - On a l'impression d'être si dérangeants. Mais pourquoi? On demande simplement ce qu'il advient de l'enquête concernant nos enfants. On nous oppose une attitude si froide, si fermée. Sincèrement, je me demande pourquoi après un an, on en est toujours à ce stade-là. C'est cruel.

 

Carine. - Après un an, je me sens complètement laminée. J'ai l'impression qu'on est passé sur moi avec un rouleau compresseur.

 

Gino. - On se sent encore plus enfoncés. Parce qu'on flaire l'arnaque.

 

Carine. - C'est vrai. Ils essaient de nous déstabiliser. De nous déstructurer. Pour qu'on soit amorphes, qu'on reste tranquilles dans notre coin. C'est difficile de lutter perpétuellement contre cela. Il y a un moment où on n'en peut plus. Question santé, ça craque.

 

Gino. - Moi, je survis au Prozac. Sinon, j'ai peur de devenir agressif.

 

Louisa. - J'ai toujours la petite en tête. Je regarde les enfants qui jouent et je me rends compte de l'absence. Jean-Denis et moi, on a recommencé à travailler. Au début, c'était dur. Maintenant cela nous aide.

 

Carine. - Vit-on encore? Tout tourne autour d'une obsession. J'ai recommencé à travailler trois mois. Mais je culpabilisais d'être au boulot. J'avais l'impression de ne pas faire ce que je devais pour la petite. Et j'ai donné ma démission. Vous savez, le temps n'arrange rien du tout. L'imagination travaille. On a de plus en plus mal, parce que, inévitablement, on envisage les scénarios les plus horribles. On n'ose plus trop y penser. Qu'est-ce qu'elles ont bien pu vivre pendant tout ce temps?

 

Gino. - La justice est faite pour canaliser le désir de vengeance des gens, pour restaurer l'équilibre. Mais ici, elle ne le fait pas. On est horriblement malheureux. Frustrés. On est comme des morts-vivants. Ce qui nous arrive, c'est comme si on tombait de très haut... Une chute libre depuis un an. Où va-t-on aboutir finalement, sur du béton pour se fracasser ou sur un matelas qui va tout de même un peu amortir le choc?

 

                                                           

LEON GIET: "J'ai hésité mais je n'ai rien promis"

 

Alors que vous étiez encore procureur général de Liège, est-il exact que vous ayez promis aux parents de Julie et Melissa qu'ils auraient un accès total au dossier d'instruction concernant l'enlèvement de leurs filles?

Léon Giet. - En fait, j'ai reçu les parents à deux ou trois reprises. Lorsque je les ai reçus la première ou la deuxième fois, j'avais promis d'examiner la possibilité, je dis bien la possibilité, de leur donner un accès total au dossier. Néanmoins, je leur avais précisé que je ne connaissais pas ce dossier qui était à l'instruction. Par conséquent, je devais voir le juge d'instruction et le procureur du Roi avant de prendre une décision. Et quand je l'ai fait, on m'a appris qu'il y avait dans le dossier des éléments de vie privée de nombreuses personnes. Dès lors, j'ai revu leur avocat et je lui ai donné, à lui seulement, un accès limité au dossier.

 

Les parents prétendent que vous leur avez promis plus que cela. C'est-à-dire que vous auriez dit être tout à fait d'accord pour la consultation du dossier.

L.G. - Non, non! Selon l'application de l'article 125 du tarif criminel, c'est moi qui devais donner l'autorisation et personne d'autre. Mais il y a une jurisprudence qui fait qu'il faut dans ce cas prendre l'avis du juge d'instruction et du procureur du Roi...

 

Il y aurait donc eu un malentendu entre les parents et vous?

L.G. - Il y en a eu plusieurs, des malentendus! Je ne leur en veux pas. C'est vrai que je les ai reçus et que j'ai essayé d'établir une collaboration avec l'instruction. D'ailleurs, je leur ai notifié un substitut qui est à leur entière disposition. Il les reçoit quand ils veulent (NDLR: lire aussi la version des parents qui parlent d'une communication par fax).

 

La juge d'instruction a lu aux parents une lettre anonyme faisant état de détails horribles...

L.G. - Mais voilà! C'est un bon exemple. A un moment donné, on ne sait plus que faire. Faut-il mettre la famille sens dessus dessous en donnant des éléments du dossier ou faut-il tout cacher?

 

C'était tout de même un peu maladroit de leur imposer le secret de l'instruction et de leur lire uniquement cet aspect-là?

L.G. - A un moment, on se sent coincé. Les parents sont très revendicatifs. Je suppose que le juge d'instruction a dit: "Puisque vous voulez avoir des éléments, en voilà un"... Dans cette affaire, il y a eu un problème de confiance. Des enquêtes parallèles ont été faites qui ont handicapé l'enquête officielle. Nous le savons bien. Parce que les parents, à tort ou à raison, n'avaient pas confiance dans les enquêteurs.

 

D'une manière générale, ne faudrait-il pas étudier une nouvelle manière de procéder dans les enquêtes sur les disparitions d'enfants qui permettrait une meilleure collaboration avec les parents-victimes?

L.G. - On n'a jamais refusé cette collaboration. Mais il y a eu un blocage dans ce cas parce que les parents prétendaient qu'on leur cachait des choses. Et à la limite, ils n'avaient peut-être pas tort en ce qui concerne la lettre dont on parlait tout à l'heure! C'est le respect du secret de l'instruction et de la vie privée qui est en jeu. On aurait pu donner un accès en barrant des noms, mais il y a beaucoup de fardes, c'est techniquement difficile. Vous savez, dans le Comité de soutien aux parents de Julie et Melissa, des gens m'ont dit avoir compris ma position. Je le répète: quand on m'a donné certains éléments du dossier, je me suis dit que ce n'était pas possible. Croyez bien que j'ai hésité mais je n'ai rien promis de définitif.

 

Pour vous l'enquête a-t-elle été bien menée?

L.G. - Ah oui, c'est clair! Le commissaire chargé de l'enquête à la PJ a passé de nombreuses nuits blanches sur ce dossier. C'est très difficile... Vous savez, un soir qu'ils étaient chez moi, je leur ai promis d'encore essayer de revoir la situation. Mais le juge d'instruction m'a dit: "C'est pas possible, savez-vous, il y a encore trois pistes qui sont suivies. Ça va faire tout foirer si on donne l'accès". Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise, moi?

 

 

  

 

 

 

 




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22/01/2005

Index des articles postés

Index des articles postés sur http://michelbouffioux.skynetblogs.be/

 

Cinéma

 

A propos du film «Le Terminal»

Reportage : «Sir Alfred Mehran, naufragé à vie» - posté le 08/01/05.

 

A propos du film «La Chute»

Entretien avec l’écrivain Vincent Engel : «Un film inutile et ridicule» - posté le 21/01/05.

 

Débat démocratique

 

A propos de la politique du sport en Belgique

Entretien avec le député Alain Courtois. «Faudra-t-il bientôt organiser un téléthon pour sauver les clubs sportifs?» - posté le 19/01/05

 

A propos de l’affaire Arena

Entretien avec le sénateur Alain Destexhe. «Il faut supprimer les cabinets ministériels!» - posté le 13/01/05.

 

Disparues de l’Yonne (affaire Emile Louis)

Entretien avec Maryline Louis, fille du tueur en série : «Je suis la chair de la bête» + un texte inédit - posté le 12/01/05.

 

Dutroux et consorts

 

Entretiens

 

Entretien avec Louisa Lejeune, Carine Russo, Jean-Denis Lejeune et Gino Russo daté du 7 septembre 1995. «Julie et Melissa : Dix semaines après leur disparition, les parents accusent» - posté le 15/01/05.

 

Entretien avec Louisa Lejeune, Carine Russo, Jean-Denis Lejeune et Gino Russo daté du 20 juin 1996."Pour nous les petites sont vivantes" - posté le 23/01/05.

 

Entretien avec Carine Russo daté du 4 novembre 2004. «Sabine, je t’aime, nom de dieu!» - posté le 14/01/05.

  

Analyses

 

Les a priori du juge Langlois - posté le 06/02/05.

 

Chronique «Si on me laisse dire» écrite en marge du procès de Marc Dutroux et consorts

 

- 1 – «Peut-être en Belgique» - postée le 05/01/05.

 

- 2 – «Pourquoi, comment, depuis quand?» - postée le 05/01/05.

 

- 3 – «Sac de nœuds», postée le 05/01/05.

 

- 4 – «3 contre 1», postée le 06/01/05.

 

- 5 – «Souvenirs, souvenirs…», postée le 06/01/05.

 

- 6 – «Devoir de mémoire» - postée le 06/01/05.

 

- 7 – «Quel est le nom du chien ?» - postée le 06/01/05.

 

- 8 – «Derrière les apparences» - postée le 06/01/05.

 

- 9 – «Nihoul n’a pas besoin d’avocat» - posté le 08/01/05.

 

- 10 – «Le procès n’a pas commencé» - postée le 09/01/05.

 

- 11 – «Une lettre de Laetitia» - postée le 11/01/05.

 

- 12 – «Les bons et les mauvais témoins» - postée le 16/01/05.

 

- 13 – «Textes sacrés» - postée le 17/01/05.

 

- 14 – «Vive le débat» - postée le 18/01/05.

 

- 15 - «Stephen Langlois et René King» - postée le30/01/05.

 

- 16 - «J'ai peur. Vraiment!» - postée le 31/01/05.

 

- 17 - «La tactique du gendarme» - postée le 01/02/05.

 

- 18 - «Cauchemar» - postée le 02/02/05.

 

- 19 - «En venir aux faits» - postée le 03/02/05.

 

- 20 - «Ce que tous nous savons» - postée le 05/02/05.

 

- 21 - «Il suffisait de demander» - postée le 07/02/05.

 

- 22 - «Pas vu, pas pris» - postée le 08/02/05.

 

- 23 - «Une question de mesure» - postée le 09/02/05.

 

- 24 - «Il y en a encore beaucoup, Monsieur le Huissier» - postée le 10/02/05.

 

Environnement- Développement durable

 

Après le Tsunami

«La nature se vengera encore de l’homme cigale» - posté le 20/01/05.

 

Après le Tsunami

Entretien avec Thierry Camelbeeck, chef de la section de sismologie de l’Observatoire Royal de Belgique (ORB) : «Un grand tremblement terre en Belgique est à prévoir» - poste le 20/01/05

 

Après le Tsunami

Entretien avec Jean-Pascal van Ypersele, climatologue et professeur à l’Université de Louvain relatif au réchauffement du climat : «C’est comme si on chantait Malbrouck» - posté le 20/01/05

              

Etats-Unis d’Amérique

 

A propos de la réélection de G.W.Bush

Entretien avec Josy Dubié. «Bush vainqueur? C’est la planète qui a perdu!» - posté le 06/01/05.

 

Extrême droite – Nazisme - Néo-nazisme

 

Il y a soixante ans Auschwitz

Dossier : Comment fut organisée la déportation des juifs en Belgique -posté le 25/01/05.

 

Entretien avec Maurice Goldstein, rescapé de l'enfer. "Personne n'imaginait ce qui nous attendait".

 

- 1ère partie postée le 26/01/05.

- 2ème partie postée le 27/01/05.

- Dernière partie postée le 28/01/05.

 

A propos du film «La Chute»

Entretien avec l’écrivain Vincent Engel : «Un film inutile et ridicule» - posté le 21/01/05.

 

A propos du Vlaams Belang

Entretien avec Marc Spruyt : «Tous les flamands ne sont pas racistes» - posté le 04/02/05.

 

Fourniret

 Entretien avec Thomas Brichet, le frère d'Elisabeth. "Elisabeth est avec moi" - posté le 24/01/05.

 

Police

Entretien avec Jean-Joseph Mal, secrétaire national du SNPS. "Trop de policiers se suicident", posté le 11/02/05.

 

Tragédie de Ghislenghien

Reportage et interviews datés du 12 et du 19 août 2004. «Ghislenghien : Après les larmes, la colère»; «Ce chantier était irréaliste»; «Photos compromettantes»… - posté le 10/01/05.

 

Sport

 

A propos de la politique du sport en Belgique

Entretien avec le député Alain Courtois. «Faudra-t-il bientôt organiser un téléthon pour sauver les clubs sportifs?» - posté le 19/01/05.

 

A propos du Paris-Dakar

Entretien avec le député français Jean-Marc Roubaud.«Le Paris-Dakar doit changer ou disparaître» - posté le 29/01/05. 

 

Disparition de Tiffany Warnotte

Reportage daté du 25 novembre 2004. «Qui a vu Tiffany?» - posté le 06/01/05.





















18:14 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

21/01/2005

A propos du film "La Chute" (130105)

 

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 13 janvier 2005.

 

Vincent Engel

 

«Un film inutile et ridicule!»

 

Auteur de plusieurs essais et romans, Vincent Engel est aussi professeur à l’Université catholique de Louvain et à l’Ihecs. Domaine de prédilection : la littérature contemporaine et l’histoire de la révolte et des révolutions. Tant sa création littéraire que ses recherches académiques l’ont souvent amené à se pencher sur l’histoire du nazisme et à ses représentations au travers de la littérature et du cinéma. L’interlocuteur idéal pour porter un regard sur un film qui suscite la polémique : «La Chute», du réalisateur allemand Oliver Hirschbiegel. Ce long-métrage qui vient de sortir sur nos écrans – voir «le film raconté» dans l’édition de Ciné-Télé Revue de la semaine dernière- donne à voir les dernières heures du Troisième Reich nazi, en direct du bunker d’Adolf Hitler. Et le moins qu’on puisse écrire, c’est que Vincent Engel n’a pas apprécié. Coup de gueule.

 

 

- Avec quel sentiment êtes-vous sorti de la vision de ce film ?

 

- En me disant que j’avais vu un très mauvais film! Du point de vue cinématographique, je me suis véritablement ennuyé. Je me suis parfois même surpris à avoir envie de rire tellement ce que je voyais me semblait caricatural et ridicule. Je m’en suis gardé vu la gravité du sujet. Ce film est plein de stéréotypes. C’est lourd, pesant et très long (ndlr : près de 2 heures 30) et par-dessus tout c’est inutile. On n’apprend rien sur l’histoire du nazisme, sur la mécanique sociale qui a présidé à l’arrivée au pouvoir d’un tel régime dans l’Allemagne des années ’30. Pour quelqu’un qui n’aurait pas une connaissance suffisante de cette période tragique de l’histoire contemporaine, le récit que nous propose «La Chute» est incompréhensible. Ce film se trompe de cible : ce qui est horrible, ce n’est pas ce qu’a pu vivre une bande de fous dans le bunker d’Hitler mais bien les conséquences du régime que ces gens ont contribué à faire vivre. En 1942, les nazis décident de mettre en œuvre «la solution finale», à savoir l’extermination des Juifs d’Europe mais la seule chose qui nous est relatée sur cette année-là, dans les toutes premières minutes du film, c’est le choix par un Hitler très affable d’une jeune et jolie secrétaire. «La Chute» met aussi en scène des héros ambigus comme ce petit garçon blond des Jeunesses hitlériennes qui s’en sort à la fin du récit : s’agit-il seulement de l’évocation d’une victime du bourrage de crâne nazi ou symbolise-t-il  l’avenir du nazisme espéré par le dictateur?

 

- Dans le même ordre d’idée, «La Chute» évite de nous montrer la mort d’Hitler.Celle-ci n’est que suggérée, comme si on voulait faire passer le message que celui-ci ne serait jamais tout à fait mort ?

 

- Quelle ambiguïté en effet! Avec raison, le cinéaste Wim Wenders a également souligné cette pudeur incompréhensible du réalisateur quant à la mort d’Hitler. Alors que dans le même temps, on assiste pendant tout le film à une accumulation de morts violentes, de corps mutilés, de cervelles qui giclent. On voit même une longue scène, ignoble de voyeurisme macabre, durant laquelle Mme Goebbels assassine ses six enfants. Les uns après les autres. Avec le bruit des capsules de cyanure qui se cassent dans la bouche des petits chérubins endormis et celui de leurs derniers soupirs. Je partage donc l’interrogation de Wenders lorsqu’il écrit : «Pourquoi ne pas montrer que ce salopard est enfin mort ? Pourquoi lui faire cet honneur ? On voit des millier de cadavres, il n’y a que celui-ci qui reste invisible.» C’est pour le moins choquant.

 

- N’y a-t-il pas un autre escamotage. Dans «La Chute», le peuple allemand que l’on découvre est celui qui souffre de la situation de désastre causée par le régime nazi. Mais la question de la responsabilité collective est totalement éludée ?

 

- Il me semble en effet qu’un inconscient intervient dans ce film. Il correspond à une évolution perceptible des nouvelles générations allemandes. Ce qui se passe est relativement complexe. D’abord, il faut souligner que l’Allemagne, bien plus que la France par rapport à la collaboration ou encore que l’Autriche, a fait un travail de mémoire et de réflexion énorme sur son passé. L’idée qu’Hitler n’a pas pu exister tout seul a ainsi été largement exposée, démontrée et débattue. Mais depuis quelques années, par effet de balancier, on assiste aussi à un mouvement de l’opinion qui voudrait relativiser. On pourrait le résumer ainsi : «l’Allemagne, ce n’est pas que cet héritage-là et tous les Allemands d’hier et d’aujourd’hui ne sont pas coupables de ce qui s’est passé».

 

- Pour autant, le film ne va pas jusqu’à présenter Hitler comme un personnage sympathique ? 

- Non, on le décrit sous les traits d’un malade profond. Un fou qui pète les plombs régulièrement et qui est totalement incapable d’assumer ses échecs. S’il se plante, c’est à cause de ses généraux, des Juifs, de la terre entière. Il apparaît délirant.

 

- Ce qui peut valoriser le rôle de quelques-uns de ses acolytes qui, durant le film, le regardent, interloqués et choqués. Notamment, lorsque le Führer affirme n’avoir aucun compassion pour la population allemande. Un peu comme si dans cette faune vert-de-gris, il y avait tout de même quelques «bons nazis»? 

- Cela tient à un procédé narratif classique : dans les mauvais, il y a toujours des moins mauvais que les autres. C’est comme cela dans les films mais aussi dans la réalité. Je crois, au contraire, que l’on touche peut-être ici à la seul vertu du film. Elle nous renvoie à la banalité du mal. Une aventure politique aussi tragique peut embrigader des gens comme tout le monde. Pas uniquement des brutes et des malades mentaux. Et cela doit continuer à nous faire réfléchir. Sur le passé, mais aussi quant à notre présent. De quoi peuvent être capable des «gens ordinaires», surtout quand ils sont soumis à des années de propagande et d’intoxications haineuses et malsaines? C’est une réflexion qui doit être menée par tout un chacun. Avec humilité. Comment aurions-nous agi si nous étions nés là-bas à cette époque? Il est frappant - mais ce point-là ne peut pas être reproché au cinéaste puisque c’est l’histoire- que personne dans ce bunker, même parmi ceux qui à l’évidence ont compris qu’Hitler était fou et les menait au suicide, ne songe un seul instant à se débarrasser de ce taré d’Hitler. Jusqu’au bout, les acteurs de ce huis clos restent enfermés dans une sorte de délire collectif.

 

- Dans le même temps, l’aveuglement d’une génération, voire sa naïveté, ne sont cependant pas des causes d’excuses?

- Certainement pas. D’ailleurs, à la fin du film et de manière trop brève à mon goût, on voit quelques images d’une interview de la secrétaire d’Hitler qui ne cherche pas à s’excuser et qui dit s’être sentie coupable durant toute son existence. Ce que je veux dire, c’est que le seul questionnement intéressant qui pourrait ressortir de ce film, c’est la question «qu’aurait-on fait à la place des gens ordinaires de cette Allemagne-là ?». Et je pense qu’il ne faut répondre trop vite. Cela dit, deux heures trente de film ennuyeux, pour suggérer une seule idée intéressante tout en éludant l’essentiel des enseignements historiques de cette époque, cela reste un beau gâchis. Encore une fois, avec ce film, on ne comprend rien à ce qu’a pu être le nazisme, d’où il est venu et le modèle de société totalitaire qu’il portait. Le spectateur constate qu’une femme est assez folle pour assassiner ses gosses parce qu’elle croit qu’ils ne survivront pas à la disparition du national-socialisme. Mais qu’apprend-on avec cela ? Qu’il y avait des fanatiques comme il y en a encore aujourd’hui et qu’il y en aura toujours. Cela fait partie de l’inépuisable histoire de la connerie humaine. Et après?

 

- Pendant la vision de ce film, vous nous avez dit avoir été interpellé par la musique choisie par le réalisateur?

-Oui, il utilise l’air que l’on entend à la fin de «Didon et Enée», l’opéra d’ Henry Purcell. Dans «La Chute», on n’entend pas les paroles mais celles-ci disent : «Souvenez-vous de moi mais oubliez mon destin». Le message, c’est qu’il faut se souvenir des êtres disparus pour les qualités intrinsèques qui étaient les leurs car chacun, finalement, ne vit qu’une des vie qu’il aurait pu vivre. La mémoire permet donc de donner une chance à ces destins que les disparus n’ont pas vu vivre, puisque l’on n’a droit qu’à un seul destin. D’une manière générale, cette manière de voir les choses est positive, mais il est très contestable d’appliquer un tel raisonnement à un personnage comme Hitler. La seule chose que l’on doit retenir de cet homme, c’est justement son destin. On n’en a rien à faire de s’interroger sur le fait de savoir ce qui serait arrivé s’il était devenu artiste peintre comme il le rêvait dans sa jeunesse. C’est tout à fait illégitime et même indécent. L’interrogation véritable et essentielle doit rester : comment cela a-t-il pu arriver ? Comment faire pour que cela n’arrive plus jamais. Hitler est et restera son destin  et rien d’autre, parce qu’il est le responsable de millions de morts. On ne peut plus lui faire le cadeau que suggère, sans le dire de manière ouverte, le thème musical du film. On ne peut pas se souvenir d’Hitler comme d’un homme ordinaire.

 

Que pensez-vous de ces propos du producteur de la «Chute» : «Si ce film a une valeur, c’est qu’il ne porte pas de jugement de valeur» ?

- Cela me choque profondément. On ne peut pas traiter d’un sujet pareil en écartant les jugements de valeur. Il y a une tendance aujourd’hui à dire que tout se vaut, que tout peut être justifié. Ce n’est évidemment pas vrai et c’est surtout une insulte à toutes les victimes du totalitarisme.

 

 

 




11:28 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

A lire dans Ciné-Télé Revue (200105)

A lire cette semaine dans Ciné-Télé Revue
 
Une interview de Jean-Marc Roubeau : ce député français relance sur le débat sur le Paris-Dakar. Plusieurs morts encore cette année, dont une petite africaine âgée de cinq ans.  C'est quand qu'on dira stop? 

08:35 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

20/01/2005

Après le Tsunami (060105)

Introduction à deux entretiens qui interpellent publiés dans l'heddomadaire belge "Ciné-Télé Revue", les 6 et 13 janvier 2005

 

 

La nature se vengera encore de l’homme cigale

 

Comme la cigale qui chante pendant tout l’été en oubliant l’inéluctable arrivée de l’hiver, les hommes du 21ème siècle se montrent encore bien trop imprévoyants quant à la puissance de destruction des éléments. La tragédie prévisible qui vient d’endeuiller le sud-est asiatique – plus de 200.000 morts?- en est la parfaite illustration. Dans cette partie du monde, il était certain qu’un jour ou l’autre, un tsunami destructeur se manifesterait et qu’à défaut d’y être préparé, il sèmerait la mort et la désolation sur son passage. Mais dans ces pays qui bordent l’océan Indien, on s’est contenté de rentabiliser les plages de sables chauds sans aucunement prendre en compte un risque jugé par trop lointain ou hypothétique. A Phuket en Thaïlande, à Aceh sur l’île de Sumatra ou à Nagapattinam Port en Inde, qui savait encore que quand la mer se retirait inopinément sur plusieurs centaines de mètres, il valait mieux fuir plutôt que de se rendre sur les plages pour contempler l’étonnant spectacle? Défaut d’information, de prévention; La catastrophe naturelle était inéluctable, ses gigantesques et horribles conséquences l’étaient beaucoup moins…

 

Ces jours-ci, on glosera certainement beaucoup sur l’incapacité des gouvernements locaux a avoir pris la juste mesure du risque. Mais souvenons-nous aussi de la parabole de la paille et de la poutre. Où était la communauté internationale pour aider ces pays très pauvres à mettre en place un système d’alerte aux tsunamis ? Balayons aussi devant notre porte : un pays comme la Belgique est-il prêt à gérer un éventuel grand tremblement de terre? «Cette question», déplore Thierry Camelbeeck, chef du service de sismologie de l’Observatoire Royal de Belgique, «ne semble  guère intéresser nos responsables politiques. Pourtant nos études scientifiques permettent d’estimer que tôt ou tard, un grand tremblement de terre, sans doute de magnitude 6 ou 6,5 affectera nos régions.» Quand? Peut-être demain, dans dix jours, dans dix ans ou dans cent ans... Le danger apparaît donc… lointain et hypothétique. Avec quelles conséquences ? La dernière fois que cela s’est passé, au 17ème siècle, les très importants dégâts et les pertes en vies humaines ont été déplorés sur une zone englobant toute la Belgique –principalement du côté de Verviers- , la Hollande, la moitié nord de la France et même une partie de l’Angleterre…

  

Et s’il n’y avait que les catastrophes naturelles… L’imprévoyance des hommes cigales amorce aussi nombre de bombes à retardement. En polluant l’air, l’eau et le sol d’une terre qui s’apprête à crier vengeance, l’humanité inconsciente planifie elle-même des désastres à venir. Aujourd’hui, il neige en Arabie saoudite et cela peut faire sourire. Mais demain, il faudra gérer les innombrables conséquences des dérèglements climatiques et de la mise à sac de la biodiversité et ce sera beaucoup moins drôle. «Les accords de Kyoto, c’est un vingtième de ce qu’il conviendrait de faire pour limiter l’effet de serre. Si le communauté internationale ne se mobilise pas dans les dix ou vingt années à venir, il sera trop tard», nous explique notamment le climatologue Jean-Pascal van Ypersele.

 

A l’aube de cette année 2005, la nature nous a rappelé que les hommes ne sont pas les maîtres du ciel et de la terre. Elle nous a lancé un signal : prenons notre destin en main pour espérer devenir les maîtres de notre avenir. Comme l’a dit un sage : «Nous n’héritons pas de la terre, nous l’empruntons à nos enfants».  





09:53 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |