12/03/2010

Affaire Devillet (19, 22 et 29/01/09)

Enquête évoquée sur le plateau de "L'Info Confidentielle Paris Match le 19 janvier 2009 et publiée en deux parties dans Paris Match, les 22 et 29 janvier 2009.

L’évêque devra-t-il indemniser la victime ?

L’EGLISE FACE à LA JUSTICE

La semaine dernière, Paris Match (Belgique) dévoilait le parcours de vie tragique de Joël Devillet, victime dans son enfance d’abus sexuels commis par un prêtre. Ce récit s’était arrêté à la fin 1996 alors que Joël, devenu séminariste, venait de tout raconter aux autorités ecclésiastiques de Namur. Se sentant dupé, il finira par déposer plainte devant la justice des hommes. Contre l’abuseur, mais aussi contre Mgr Léonard.

 

Rétroactes. En novembre 1996, confronté à Joël Devillet devant le vicaire judiciaire Huet, l’abbé G. avoue s’être rendu coupable d’abus sexuels... Ensuite? Il continue à dire la messe comme si de rien n’était dans sa paroisse de Flawinne. En janvier 1998 — seulement — l’abuseur de Joël est invité par sa hiérarchie à partir vers de nouvelles aventures pastorales. Le prêtre écrit alors ce mot qu’il envoie à l’Evêché: «Je quitte donc la paroisse de Flawinne en ce début janvier 1998. Je célébrerai ma dernière eucharistie comme curé de cette paroisse dimanche prochain (le 18 janvier). Dans ma nouvelle affectation, je m’engage à poursuivre ma psychothérapie commencée à la fin de l’année 1996, et je m’engage aussi à ne pas me trouver avec des enfants ou des adolescents mineurs sans la présence d’autres adultes que moi.»

Conservant son salaire de prêtre, G. devient assistant social bénévole au profit d’une asbl qui vient en aide à des adultes en difficulté. Il est aussi nommé membre du conseil d’administration de cette association et emménage au presbytère de Bonnerue, près de Libramont. Dans cette localité, il sera dès lors perçu comme étant le «curé», et il célèbrera régulièrement la messe à Bras, Saint-Hubert et aux environs en tant que prêtre auxiliaire.

Après son éviction du séminaire, Joël Devillet se raccroche encore à sa relation avec l’évêque Léonard. «Il m’appelait “mon fils”, il disait qu’il croyait en mon avenir au sein de l’Eglise. Au lendemain de mon renvoi du séminaire, les larmes dans les yeux, il m’avait dit qu’il n’était pas d’accord. Il me recommandait alors de travailler un ou deux ans pour m’enrichir d’une “expérience dans le monde”. A la suite de quoi, il me reprendrait comme séminariste, car ceux qui avaient décidé de mon départ ne seraient plus là.» Un témoignage étayé par une lettre écrite le 19 octobre 1998 par Mgr Léonard: «Mon fils Joël, je me réjouis de ce que tu me dis d’un accompagnement psychologique. Je garde l’espoir que tu pourras, si Dieu le veut, reprendre un jour le chemin interrompu.»

Quand il reçoit cette lettre, Joël vit dans une toute petite pièce à Bruxelles. «C’était galère, mais ça avait été pire avant», raconte-t-il. «N’ayant plus de logement après le renvoi du séminaire, Mgr Léonard m’avait conseillé de résider à l’abbaye de Leffe. Quand j’arrivai, la première question du père abbé fut: “Combien de fois par jour joues-tu avec ton zizi?” J’ai répondu par un sourire et je ne suis pas resté très longtemps. Ensuite j’ai reçu l’autorisation d’occuper un local dans les caves du séminaire, à condition de payer un loyer. Du moment qu’on ne me voyait pas, que je ne faisais pas de bruit, j’étais toléré. J’y suis resté le temps de trouver l’emploi d’aide-soignant qui m’a permis de déménager vers la capitale.»

Alors pris en charge par une nouvelle psychologue, Joël en paie seul les honoraires, contrairement aux accords de 1996. «Il y aura un long débat sur cette question qui débouchera sur une rencontre clé avec le chanoine Huet. Agacé par mon insistance, il me lancera: “On s’en moque, cela n’est plus notre affaire.” C’est à ce moment que j’ai compris que j’avais été mené en bateau pendant des années. Je m’en suis plaint à l’évêque, lequel, dans une lettre du 22 novembre 2000, m’écrivait encore: “Cher Joël, merci pour ton message. Est-ce qu’à travers lui tu exprimes le désir que l’abbé G. fasse quelque chose pour toi? Serait-ce opportun? Toutefois, s’il y a lieu, précise ta pensée. Je te bénis de tout cœur. Bien à toi dans le Seigneur.” Ce type de message ne servait plus à rien. J’avais trouvé un avocat et j’avais compris que, bien qu’elle le démente, l’Eglise avait misé sur le délai de prescription. J’étais donc résolu à déposer plainte au plus vite devant la justice des hommes.»

C’est justement à cette époque, plus de cinq ans après les aveux du prêtre abuseur, que l’évêque de Namur durcit subitement son attitude. Le 5 mars 2001, il écrit une lettre de mise à pied à G.: «Etant donné la stagnation de ta situation et les risques toujours présents, je t’informe par la présente que — en accord avec le Conseil épiscopal — je mets fin à ta mission canonique dans le diocèse.» Dans ce document, l’évêque précise cependant que la «mission canonique» en question pourrait être «rendue» au prêtre à certaines conditions. L’une d’entre elle étant «la reprise rapide d’une thérapie sérieuse, preuves à l’appui». Ce qui témoigne d’une certaine inquiétude quant à un possible arrêt de cette prise en charge. Mgr Léonard suggère aussi à l’abbé G. de «trouver un logement autre que celui du presbytère de Bonnerue, en habitant dans une communauté de vie agréé préalablement par nous». En fait, G. continuera à loger dans ce presbytère, aux frais de l’Eglise, jusqu’en 2008. «Cela lui conservait un prestige. Les gens du coin le prenaient pour le curé. Et d’ailleurs, il faisait encore la messe dans les environs», commente Joël.

André-Mutien Léonard conclut sa lettre de «mise à pied» par ces mots: «Cette décision a pour conséquence ton retrait des états de traitement du clergé de Namur au 1er avril 2001. Pour ta subsistance et la sauvegarde de tes droits sociaux pendant cette période de mise au point, je t’adresserai un formulaire C4 dûment complété et signé pour te permettre d’obtenir l’allocation de chômage et la garantie de tes droits sociaux. En espérant que tu tireras rapidement les conclusions de cette sévère mais nécessaire décision, je te salue cordialement.»

Joël est en colère quand on évoque cette lettre: «Elle démontre que les abus sexuels ne sont pas considérés comme une faute grave par l’évêque de Namur. Le C4, la fausse pression par rapport au logement dans le presbytère, son caractère prétendument sévère, tout cela n’était que de la poudre aux yeux! L’Evêché savait que je m’apprêtais à saisir la justice pénale et il fallait donc qu’il donne le change… Mais en parallèle, la situation du prêtre n’était pas du tout mise en péril. Aussitôt, son salaire a été remplacé par celui d’assistant social dans l’asbl, subsidiée par la Région wallonne et dont il était administrateur depuis plus de cinq ans.» Par un heureux concours de circonstances, en effet, l’abbé a en effet été engagé le 1er avril 2001 dans le cadre d’un contrat à durée indéterminée en tant qu’éducateur spécialisé A1 par cette asbl.

Le 26 avril 2001, Joël Devillet dépose plainte au pénal contre G. Le parquet d’Arlon met l’affaire à l’instruction. Dans le cadre de ce dossier répressif, la victime revient sur les attouchements et les masturbations mutuelles déjà dénoncés cinq ans auparavant à l’Evêché. Mais, désormais, Joël parle aussi de fellations, d’une tentative de sodomie et de contraintes exercées par son abuseur.

Interrogé le 27 novembre 2001, le prêtre avoue: «Il est exact qu’il y a eu des comportements à caractère sexuel entre Devillet Joël et moi-même. J’ai reconnu ces faits lors d’une conciliation au tribunal ecclésiastique de Namur. Je suis d’ailleurs une psychothérapie concernant ce problème et on m’a retiré toutes mes charges ecclésiastiques. (…) Je me rends compte de la gravité de mes actes et je reconnais que mon comportement n’était pas normal. (…) Je suis prêt à toute transaction vis-à-vis de Devillet pour réparer mes actes.»

Lors de ces premières déclarations à la justice, l’abuseur nie la tentative de sodomie mais pas les fellations imposées à sa victime. Dans toutes ses dépositions ultérieures, il resituera les fellations dans le temps. C’est-à-dire à un moment où Joël avait atteint sa majorité… En décembre 2002, le prêtre est renvoyé en correctionnelle pour viol sur mineur de plus de 14 ans et attentat à la pudeur. Mais, deux ans plus tard, en février 2004, le Tribunal correctionnel d’Arlon constate la prescription de l’action publique.

Fin du combat de Joël Devillet? Pas encore: «Lors d’une audience, mon abuseur avait déclaré vouloir réparer. Au bout de neuf mois d’attente, constatant qu’il n’avait pas fait le moindre geste, j’ai déposé plainte au civil à Arlon.»

En février 2007, ce tribunal a d’abord jugé que — contrairement à ce que plaidait le conseil du prêtre — cette action au civil n’était pas prescrite et il a donné mission à un expert de chiffrer le dommage dont Joël Devillet a été victime. Il pourrait notamment prendre en compte les nombreuses séquelles psychologiques mises en évidence par un neuropsychiatre: «Solitude affective, méfiance à l’égard de toute relation intime, refus d’être un jour père car peur de reproduire un comportement abusif, affirmation de soi réduite au minimum, culpabilité, honte», etc. «Vous constatez que j’ai une voie très fluette, presque féminine. Une expertise tente de déterminer si cela n’est pas une conséquence de ce que j’ai vécu pendant mon enfance», explique Joël.

En décembre 2006, Joël Devillet a aussi intenté une action au civil contre l’évêque de Namur: «Quand il a été informé des abus commis par l’abbé G., Mgr Léonard n’eu d’autre projet que de me manipuler pour que cette affaire ne soit pas ébruitée. Pendant trop longtemps, le secret a ainsi été bien gardé entre les murs de l’Eglise. En me faisant miroiter l’espoir de devenir prêtre et en me faisant croire à sa protection, l’évêque m’a fait perdre plusieurs années de ma vie. J’ai suivi ses promesses comme l’âne suit la carotte. Dans le même temps, son laxisme vis-à-vis du prêtre abuseur n’a fait qu’accroître mon sentiment d’incompréhension, qui est finalement devenu un sentiment d’injustice. Après avoir été violé dans mon corps, je l’ai été dans mon âme.» Des plaidoiries de ce volet de l’affaire ont eu lieu le 22 janvier 2009 au Tribunal civil de Namur. Le jugement sera rendu le 15 février prochain.

En 2000, le chanoine Jean Léonard, le frère de l’évêque, écrivait ceci à Joël Devillet: «L’Eglise n’est pas toujours belle à voir. Elle est sainte, j’y crois fermement, d’une sainteté qui lui vient du Christ, et que les saints et ceux qui leur ressemblent manifestent au monde. Mais que de défaillance chez ses membres…»

Une année judiciaire chargée

Selon les informations de Paris Match, la Chambre du conseil de Namur s’intéressera au cas d’un autre prêtre présumé pédophile le 3 juin 2009. P.H. a été vicaire dominical dans les paroisses de Bossière, Beuzet, Mazy et Isnes (région de Gembloux). Il a été aussi professeur de philo au Grand Séminaire de Namur, à l’Institut de musique (IMEP) et à l’Ecole des Jésuites de Namur. Il a enfin été aumônier dans le cadre de camps de vacances organisés. Inquiété une première fois par la justice en 1991, à la suite de témoignages de deux enfants de 13 ans qui affirmaient avoir été l’objet d’attouchement lors d’un séjour à Coxyde, P.H. s’en était sorti par un non-lieu prononcé par la Chambre du conseil de Neufchâteau. En juin 2003 le jeune C.H. se plaint auprès de l’évêché de Namur d’abus sexuels répétés commis par le prêtre. Un «procès canonique» est alors entamé par l’Eglise et le ministre du culte est privé de paroisse. En 2004, C.H. décide de dénoncer les faits à la justice séculière. L’enquête a conduit à l’identification de quatre autres victimes potentielles du prêtre. Celui-ci a été inculpé de viols et d’attentats à la pudeur. La période infractionnelle s’étale de 1986 à 2003. L’instruction a été récemment clôturée sur des réquisitions du Parquet demandant le renvoi de l’abbé P.H. en correctionnelle. Le prêtre nie tous les témoignages des jeunes qui se sont plaints de lui, comme il l’avait déjà fait dans le cadre de l’affaire instruite en 1991. Il n’a cependant pas pu contester la présence d’images pédopornographiques sur le disque dur de son ordinateur…

 

Coquille vide ?

En 2000, les évêques de Belgique créaient une «Commission interdiocésaine pour le traitement des plaintes d’abus sexuels dans l’exercice de relations pastorales». Présidée par une magistrate honoraire, Mme Godelieve Halsberghe, cet organe a entendu depuis lors de nombreuses victimes de ministres du culte et, le 23 décembre 2008, une dépêche de l’agence Belga rendait compte d’un certain malaise. Nous citons: «L’Eglise refuse d’indemniser trente victimes d’abus sexuels commis par des ecclésiastiques. Les faits ont pourtant été reconnus et une commission a accordé des indemnités. Une victime d’abus sexuel grave a droit en moyenne à 50 000 euros. Mais quand des montants sont cités, les auteurs et leur hiérarchie rentrent dans leur coquille», dénonce Godelieve Halsberghe (…). Hans Geybels, porte-parole du cardinal Danneels, estime que la commission a outrepassé ses compétences: «Elle a été créée pour rendre des avis sur les plaintes des victimes. Pas pour exiger des indemnités.» Joël Devillet, 36 ans, a été l’une des ces nombreuses victimes de prêtres abuseurs qui ont été entendues par la Commission interdiocésaine. En avril 2008, cette instance estimait qu’il devait bénéficier immédiatement et à titre provisionnel d’une indemnité de 25 000 euros. Joël a toutefois décliné cette offre de réparation — purement théorique, on vient de le lire — dans la mesure où il avait déjà introduit une demande de réparation financière devant la justice des hommes.

 

Livres

Joël Devillet raconte son histoire dans un livre très bien écrit et fort précis qui paraîtra prochainement aux Editions de l’Arbre sous le titre «Violé par un prêtre, témoignage vécu. Histoire douloureuse d’un jeune garçon» (220 pages, 17, 90 euros). Par ailleurs, l’éditeur, André Versaille, nous propose la lecture d’un autre ouvrage qui interroge la position de l’Eglise sur les délits à caractère sexuel commis par ses clercs. Historien, chargé de recherche au CNRS, Alessandro Stella a étudié un matériau inédit: les archives de l’Inquisition qui, entre 1540 et 1810, a instruit près de 2 000 procès contre des religieux accusés d’avoir fauté sur le plan sexuel. Une plongée dans le temps qui montre que la tendance de l’Eglise à vouloir laver son linge sale en famille ne date pas d’hier. (Alessandro Stella, «Le Prêtre et le sexe, les révélations des procès de l’Inquisition», 204 pages, 24,90 euros.


Pour connaître les derniers développements de cette affaire : joeldevillet@bedsl.be
www.joeldevillet.com
http://joeldevillet.skynetblogs.be/
http://lireestunplaisir.skynetblogs.be/post/7263120/grand-entretien-avec-joel-devillet

21:26 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : pedophilie, leonard, eglise catholique |  Facebook |

Affaire Devillet (19 et 220109)

Enquête évoquée sur le plateau de L'Info Confidentielle Paris Match sur RTL/TVI, le 18 janvier 2009 et publiée dans l'hebdomadaire Paris Match, le 22 janvier 2009.

« L’évêque de Namur m’a manipulé »

Une victime d’un prêtre pédophile accuse

 

Fin des années 80, Joël Devillet a été la victime d’un prêtre pédophile. En 1996, devenu séminariste, il a dénoncé officiellement les faits aux autorités ecclésiastiques du diocèse de Namur qui, affirme-t-il, l’ont «mené en bateau pour qu’il n’estime pas nécessaire de recourir à la justice des hommes». Finalement, il déposera plainte, mais trop tard: bien qu’en aveux, son abuseur a bénéficié de la prescription au pénal en 2004 et fait désormais l’objet d’une simple demande de dommages et intérêts, qui sera bientôt tranchée par le Tribunal civil d’Arlon. Comme il l’a révélé ce dimanche sur le plateau de «L’Info Confidentielle Paris Match», Joël Devillet a aussi cité l’évêque André-Mutien Léonard à comparaître devant le Tribunal civil de Namur. Plaidoiries ce 22 janvier.

 

C’est dans la très catholique Aubange, au fin fond du Luxembourg belge, que commence cette regrettable histoire. Joël Devillet y voit le jour en 1973 au sein d’une famille socialement défavorisée. «Mon père était grutier, ma mère ne travaillait pas. J’avais trois frères et une sœur. Nous étions la famille la plus pauvre du village», résume-t-il. Comble de malchance pour cet enfant peu nourri sur le plan intellectuel et affectif, son père est victime d’un grave accident de voiture en 1981. A sa sortie de l’hôpital, l’homme perd son emploi et devient prisonnier de la boisson.

Confronté à ces épreuves, le petit Joël Devillet fait une rencontre déterminante: «L’abbé Rossignon a débarqué à la maison. Il venait prendre des nouvelles de notre famille en détresse. C’était le vicaire de la paroisse Notre-Dame du Rosaire. Il s’est pris d’affection pour le petit garçon timide que j’étais. Désormais, sa porte me serait toujours ouverte.»


De fil en aiguille, Joël fait la connaissance du curé Maurice Muller — dont il deviendra très proche — et il est quasiment «adopté» par une petite communauté de religieuses. «A partir de ma 5e primaire, j’allais tous les jours chez les sœurs pour y faire mes devoirs. Je recevais beaucoup d’affection et à manger. Y compris quelques nourritures spirituelles lors des messes quotidiennes.» C’est donc sans surprise que Joël devient enfant de chœur mais aussi un «sacristain» précoce. «Dès l’âge de 12 ans, j’avais les clés de l’église. Je pouvais m’y rendre à toute heure. J’aidais le curé et le vicaire dans diverses tâches. Je faisais des courses, je répondais au téléphone, je les accompagnais dans certains déplacements, je les assistais. Parfois même, j’étais autorisé à sécher une heure de cours pour servir à un enterrement. Une relation de confiance s’était nouée entre ces deux prêtres et moi. En plus de recevoir de l’amour, j’étais valorisé. A l’école, certains raillaient un peu. Ils m’appelaient le fils du curé. Je m’en fichais, car la vocation de la prêtrise s’imposait déjà à moi. Ce fut la plus belle période de ma vie. Paisible et douce. Pleine d’espoir aussi.»


Après le beau temps vient l’orage. Les premiers nuages se profilent à l’horizon en septembre 1987, lorsque les protecteurs du jeune Joël — il a alors 14 ans — sont remplacés par un nouveau curé et un jeune vicaire âgé de 27 ans, G. «Dans mon jeune esprit, tous les hommes d’église étaient des saints. Je leur ai immédiatement accordé une confiance aveugle. Et je suis persuadé que le vicaire a immédiatement détecté ma fragilité.»


Plusieurs années d’abus sexuels vont commencer. Joël tente de trouver des mots pour décrire cette prison dans laquelle il va être enfermé. Une geôle psychologique dont, peut-être, il n’est toujours pas sorti aujourd’hui: «J’avais besoin d’affection. Je ne voyais pas de mal à me blottir sur les genoux de ce prêtre qui me disait de venir chez lui le soir. Il y a d’abord eu des attouchements. J’ai demandé qu’il arrête, mais il m’ordonnait de laisser faire. Et puis, c’est allé de plus en plus loin… Il est très difficile d’admettre qu’on a accepté des choses pareilles. Aujourd’hui encore, je réfléchis aux causes de tout ce mal. Je crois avoir été confronté à un sale type mais, en même temps, j’étais un oiseau pour le chat. Très impressionnable. Manipulable. J’avais peur, aussi, car j’étais dépendant. Cette paroisse était tout pour moi. Mon réconfort, mon refuge. Je ne voulais pas perdre les clés de l’église. Quitter ce milieu, la prière, c’était ôter tout ce qui donnait sens à ma vie. Après les premiers agissements, j’ai dit et répété au prêtre abuseur qu’il fallait que cela cesse. Je lui ai même écrit. Il m’a répondu. Il m’a promis plusieurs fois d’arrêter, mais il n’a jamais tenu parole. Je n’avais pas la force morale pour lui faire face. Il m’a conduit à me noyer dans un océan de confusion. Ne sachant ce qu’était l’amour, j’ai parfois cru que c’était ce qu’il me donnait! Je ne voyais plus que je n’étais qu’un objet sexuel pour un pervers qui abusait de son autorité morale pour se faire sucer le sexe par un gosse fragilisé. Tout cela, je ne le comprendrai que bien plus tard.»


Joël affirme qu’il a dénoncé les faits à la hiérarchie du prêtre dès 1990. «J’ai écrit à Mgr Musty qui était à l’époque le bras droit de l’évêque de Namur, Mgr Mathen. Pas de réponse. Cela m’a bouleversé. J’en suis arrivé à me demander si j’étais normal. J’ai même regretté mon courrier. N’était-ce pas moi le vilain dans cette histoire?»


Fin 1990, début 1991, une rumeur circule: l’abbé André Léonard pourrait devenir le prochain évêque de Namur. «Alors qu’il présidait encore le séminaire de Louvain-la-Neuve, je lui ai écrit. Malheureusement, à ce moment-là, je n’avais pas encore le réflexe de tout conserver», poursuit Joël. «Je lui faisais part de mes prières pour qu’il devienne évêque, de mon désir de devenir prêtre et des agissements du vicaire. Au printemps 1991, venant d’être consacré, Mgr Léonard est venu à Aubange pour célébrer les confirmations. Je lui ai été présenté. Après la messe, tandis que des prêtres l’attendaient pour partager un repas, il m’a invité à monter dans sa voiture. Aux yeux de tous, devant l’église, nous avons discuté pendant un quart d’heure. Il voulait en savoir plus sur ma vocation. Il m’a embrassé avant de conclure la conversation par une phrase énigmatique: “Tu m’as parlé dans ta lettre de l’abbé G. Mais je ne le vois pas ici!” On est resté dans une sorte de non-dit.»


L’abbé G. a, de fait, été déplacé de la paroisse d’Aubange vers Flawinne en février 1991, soit avant la visite épiscopale évoquée par Joël. Notons à cet égard que le jeune homme reconnaît sans difficulté qu’il n’a pas profité de ce départ pour s’éloigner immédiatement de son abuseur: «A son invitation, je me suis rendu quelques fois dans sa maison de Flawinne. Pourquoi? Je rêvais! Je voulais qu’il me considère enfin comme une personne. Plus comme un objet sexuel. J’ai constaté que rien n’avait changé.» Ce lien ambigu entre victime et abuseur renvoie à quelque chose de proche du syndrome de Stockholm. Il perdurera encore plusieurs années.


Joël ne cache pas non plus qu’il ne peut prouver matériellement que la rencontre devant l’église d’Aubange avec l’évêque Léonard s’est passée comme il le raconte: «D’après ce que je sais, l’évêque va jusqu’à nier qu’elle ait eu lieu.» Une lettre signée par Mgr Léonard démontre en tous les cas qu’il découvre bien l’existence de Joël Devillet en 1991. Le 11 juin de cette année-là, dans un petit mot que la victime a conservé, l’évêque de Namur écrit: «Mon cher Joël, j’ai été très heureux de faire ta connaissance (…) Prie pour moi. Je te bénis très affectueusement.» Entretenant une relation épistolaire avec Mgr Léonard, Joël reçoit notamment ce message en novembre 1993: «Je suis heureux que tu aies eu un bon contact avec le père G. et que tu rencontres le psychologue qui t’a été recommandé. Continue fidèlement dans cette voie.» «Il savait déjà tout! Plutôt que de sanctionner le prêtre ou de le dénoncer, il m’assurait de son affection et de sa considération et me recommandait de voir un psy. Aussi, il entretenait ma vocation de prêtre, ce qui impliquait tacitement le silence sur toutes ces choses horribles que j’avais vécues», réaffirme Joël.


En 1994, après avoir terminé sa 7e professionnelle à Arlon, Joël est admis au Grand Séminaire de Namur. Son président constate que le garçon est exagérément timide et renfermé. Ordre lui est donné de consulter un thérapeute maison. «J’ai été envoyé chez un psy (qui plus tard est devenu prêtre) à Louvain. Il me disait de m’allonger sur un divan pendant trois quarts d’heure. Pendant qu’il buvait son whisky-coca, je devais fermer les yeux pour arriver à sentir battre mon cœur au bout de mes doigts.» Après un an de ce «traitement», Joël n’a toujours pas lâché le secret qui lui pèse et le paralyse dans ses relations avec autrui.


C’est finalement devant son directeur spirituel au séminaire de Namur qu’il laisse échapper quelques bribes. Son confident, le chanoine Jean Léonard, qui n’est autre que le frère de l’évêque, invite alors le séminariste à ne plus taire la vérité à son psy. Et dans la foulée, ce dernier lui conseille de témoigner chez le vicaire judiciaire du diocèse de Namur. Le 4 juillet 2006, Joël se livre donc à une déposition circonstanciée devant le chanoine Jean-Marie Huet. La tête remplie de sentiments contradictoires — ce qui est caractéristique des victimes d’abus répétés — Joël culpabilise. Et il termine sa déposition par ces mots, qui seront plus tard utilisés par la défense du prêtre pédophile: «Je ne voudrais pas que ceci provoque la démission de l’abbé G. Ce que nous faisions était mal, mais il m’a tout de même fait du bien: je n’aimais pas trop être dans ma famille et il m’accueillait quand j’avais besoin d’affection.»


Dans une lettre rédigée le 1er août 1996, Mgr Léonard rassure le jeune homme. Il n’est pas question de dénoncer l’abuseur à la justice, ni même de le renvoyer tout de suite à la vie civile: «Mon but n’est évidemment pas d’écraser ce confrère mais de le sauver et d’en sauver d’autres. Il n’est absolument pas certain qu’il doive aller ailleurs. Un bon accompagnement devrait éventuellement suffire. Nous verrons.» Le 28 octobre, dans une autre lettre, Mgr Léonard ajoute: «Mon fils Joël, je me réjouis de ton attitude d’obéissance au milieu des difficultés. (…) Malgré les difficultés, je crois à ta vocation et serai très heureux si elle peut aboutir. Je prie à cette intention et te bénis de tout cœur.»


Le 14 novembre 1996, une confrontation est organisée à l’Evêché. Y participent le vicaire judiciaire, l’abbé pédophile, le psy-futur prêtre et la victime. Le compte rendu précise que «d’emblée, l’abbé G. demande que l’on n’étale pas cette affaire sur la place publique, ce qui lui serait hautement préjudiciable, ainsi qu’à sa famille». Il ressort aussi de ce rapport que le prêtre pédophile insiste — croyant peut-être soulever une éventuelle cause d’excuse — pour qu’il soit acté que l’enfant qu’il abusait était consentant et qu’il prenait du plaisir.

 

 

Ensuite, G. reconnaît comme exact un passage de la déclaration faite en juillet 2006 par Joël Devillet devant le chanoine Huet: «Après la messe, l’abbé G. m’invitait à repasser chez lui. Dès le départ, il me prit sur ses genoux, dans son salon. Je me laissais faire parce que j’avais besoin d’affection. Après quelques fois, il me caressa partout, y compris dans les parties intimes. Il me demandait de lui faire la même chose. (…) Je devais le masturber et il me masturbait. (…) Il n’a jamais essayé de me sodomiser. Ces pratiques durèrent jusqu’en 1990, date à laquelle il dut quitter Aubange parce qu’il ne s’entendait pas avec son curé.» L’ex-séminariste se souvient: «Après ces aveux, l’abbé Huet s’est mis à genoux devant moi et m’a demandé pardon au nom de l’Eglise. Il a ajouté que je pouvais toujours déposer plainte, mais en me précisant que cela ne servirait à rien.»


A l’issue de ce simulacre de procès, les trois adultes expérimentés passent alors un accord avec le jeune séminariste. Une transaction qui ne les honore pas et qui, d’évidence, suinte l’étouffement de première classe: les frais de psychothérapie engagés par Joël Devillet seront partagés entre la victime, le pédophile et son employeur, c'est-à-dire l’Evêché. C’est tout? Oui. Pas de sanction immédiate pour le prêtre qui est seulement contraint, lui aussi, à se rendre chez un psy portant soutane. Pour quelque temps, l’incident est clos…


L’abbé G. retourne dire la messe dans sa paroisse de Flawinne comme si de rien n’était. (Ndlr: Il sera déplacé un peu plus d’un an plus tard, et l’évêque mettra fin à sa mission canonique dans le diocèse de Namur avec privation de traitement en avril 2001. Nous verrons dans quelles circonstances la semaine prochaine, dans le second volet de cette enquête.). Moins d’un an plus tard, en juin 1997, c’est Joël qui est le premier sanctionné: il est exclu du séminaire, se voyant reprocher, notamment par l’abbé Huet, des «relations ambiguës» avec un autre séminariste. Ce dernier, lui, n’a jamais été invité à quitter le séminaire et est devenu prêtre…

 

La semaine prochaine: l’Evêque devra-t-il indemniser la victime? L’Eglise face à la justice des hommes.

 

Eglise silencieuse

Nous avons contacté l’Evêché de Namur. La secrétaire deMgr Léonard nous a expliqué que ce dernier n’était pas joignable en raison d’un séjour dans une communauté chrétienne au Canada. Quand au chanoine Huet, il nous a fait savoir qu’il ne désirait pas formuler de commentaires sur une affaire en cours. Nous croyons savoir que l’évêque de Namur conteste la date évoqué par Joël Devillet relativement à sa prise de connaissance des abus. Il la situe en juillet 1996, au moment où le jeune homme dépose officiellement devant l’abbé Huet. Par ailleurs, Mgr Léonard dément aussi l’existence d’une éventuelle manipulation consistant à faire croire à Joël qu’il deviendrait prêtre pour le tenir en laisse. Il n’aurait fait aucune promesse. L’évêque nie également tout acte visant à convaincre Joël Devillet de ne pas porter l’affaire devant la justice, et estime avoir agi de manière appropriée vis-à-vis de l’abbé pédophile en lui retirant sa charge pastorale et en agissant dans les limites de son pouvoir disciplinaire. Nous verrons de quelle manière la semaine prochaine, dans la seconde partie de cette enquête.

« Je comprends sa demande de réparation »

Revenu à la vie civile, G. explique à Paris Match qu’il a fait beaucoup de chemin ces dernières années, notamment dans le cadre d’une psychothérapie. «J’ai compris la véritable portée des actes dont je me suis rendu coupable. Leur caractère inacceptable et destructeur. J’accepte aussi que Joël Devillet cherche à obtenir réparation au travers d’une procédure judiciaire. Encore faut-il que cette réparation soit proportionnée, qu’elle n’englobe pas des séquelles dont souffre Joël en raison d’autres événements de sa vie, notamment au sein de sa famille. Je souhaite à Joël de pouvoir entamer une véritable résilience, de ne pas s’enfermer dans une identité de victime. De même que je refuse d’être enfermé dans une identité de coupable. Je n’ai plus jamais reproduit de tels actes et j’ai complètement reconstruit ma vie depuis maintenant plusieurs années.»

00:03 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : eglise catholique, pedophilie, mutien leonard |  Facebook |