27/05/2009

Méthadone (12/10 et 16/10/08)

Dossier évoqué dans le cadre de « L’Info Confidentielle Paris Match-RTL/Tvi », le 12 octobre 2008 et publié dans l’hebdomadaire Paris Match Belgique, le 16 octobre 2008. 

 

Depuis près de 15 ans, le docteur Luc Leclercq a aidé des dizaines de toxicomanes à quitter définitivement l’enfer de la drogue

 

 «  L’héroïne n’est pas du tout invincible, mais en Belgique elle est mal combattue »

 

dyn007_original_300_217_pjpeg_38869_abb2bcd1bd623e8bb59d9c88900e307aLe Dr Luc Leclercq interpelle à propos de la qualité de la prise en charge thérapeutique des héroïnomanes dans notre pays : « Cela fait de nombreuses années que je prescris de la méthadone. Mon expérience enseigne qu’avec un bon dosage de ce produit de substitution, l’arrêt sans souffrance de l’héroïne est garanti pour le toxicomane qui éprouve le désir sincère de ne plus consommer ! Mais en Belgique, par frilosité ou par méconnaissance, trop d’intervenants prescrivent des doses de méthadone trop faibles. Cette manière de faire débouche sur des cures inutiles qui condamnent les toxicomanes à des rechutes cruelles et incontournables. Elles les enferment aussi dans l’idée fausse que la drogue est invincible »…

 

Vous êtes devenu médecin en 1968. A cette époque, on commençait souvent les conversations par une question rituelle : « D’où parlez-vous ? »

 

Dr Luc Leclercq. D’où je parle ? Disons que je témoigne d’une expérience. En tout cas, je n’ai rien à vendre. A 66 ans, ma carrière médicale est faite. Je ne suis pas en quête de patients. Tout simplement, après plus d’une décennie de prise en charge d’héroïnomanes, je ne peux taire une conviction qui me dérange : celle qu’en Belgique, la plupart des toxicomanes ne reçoivent pas des doses suffisantes de méthadone, car ce produit est encore trop souvent l’objet de méconnaissance, voire de préjugés, dans le monde des prescripteurs de soins. Pour des patients qui sont en quête de sevrage, c’est une vraie catastrophe. Mais j’ai aussi acquis une autre conviction : il y a moyen de quitter définitivement l’héroïne sans souffrir le martyre. Avec un bon dosage de méthadone, le désir d’arrêter du patient et l’écoute d’un médecin compétent, la réussite se trouve systématiquement au bout du chemin. L’héroïne n’est pas invincible. Le contre-poison existe. Il suffirait de mieux l’utiliser pour sauver beaucoup plus de personnes de l’enfer de la drogue.

 

Par quel cheminement êtes-vous arrivé à des convictions aussi tranchées ?

C’est une longue histoire. J’ai rencontré mon premier patient héroïnomane au début des années 90. Il s’appelait Hugues. Je connaissais bien ses parents et ses deux sœurs. Lui, je l’avais soigné quand il était encore en culottes courtes. Je le redécouvrais, âgé de 20 ans, totalement prisonnier de la drogue. Cela m’a fort perturbé. Je constatais une énorme souffrance. Mais j’étais impuissant. Incapable de lui montrer la porte à ouvrir pour quitter cet

enfer. Et puis, Hugues est mort… Alors, j’ai voulu que les choses bougent. J’ai consulté la Commission médicale provinciale. On m’a dit que ce serait une bonne idée de me former à la prise en charge des patients toxicomanes. Mais il n’y avait aucune formation possible en Belgique. Avec des collègues et le soutien de la ministre de la Santé de l’époque, Magda De Galan (PS), on a organisé les choses nous-mêmes. Près de 200 personnes confrontées à la toxicomanie dans leur pratique professionnelle ont ainsi pu partager des savoirs et des expériences (médecins généralistes, psychiatres, psychologues, travailleurs sociaux, policiers, magistrats). A l’instar de mes confrères qui avaient participé à cette formation, j’ai reçu, de la ministre et du Conseil de l’Ordre, l’autorisation de prendre en charge des toxicomanes.

 

Vous vous êtes donc lancé vers le milieu des années 90…

Oui, c'est-à-dire à une époque où il n’était pas évident du tout pour un médecin généraliste de prescrire de la méthadone. On nageait dans le flou sur le plan juridique. Cela ouvrait la porte à pas mal d’arbitraire. Ce médicament était plus ou moins toléré, la politique criminelle était variable selon les arrondissements judiciaires. Beaucoup de magistrats, mais aussi des médecins et des pharmaciens, continuaient à considérer la méthadone comme un stupéfiant aussi redoutable que l’héroïne elle-même. C’est un « grand malentendu » qui, aujourd’hui encore, a laissé des traces dans certains esprits.

 

La méthadone est tout de même un opiacé apparenté à la morphine.

Je n’ai jamais dit que la méthadone n’était pas dangereuse. Mais elle l’est principalement pour la personne qui n’en a pas besoin. Si vous donnez 80 mg de méthadone à un non-héroïnomane, il risquera certainement d’en mourir. Par contre, pour un consommateur habituel d’héroïne, cette dose ne représentera pas le moindre danger. N’en va-t-il pas de même avec des tas de médicaments ? L’insuline soigne le diabétique, mais si on en administre une dose importante à un non-diabétique, cela peut avoir des conséquences mortelles.

 

La méthadone n’est donc pas une « drogue » au sens courant du terme…

Mais non ! Laisser croire qu’il puisse s’agir d’une « drogue légale » est un amalgame pouvant conduire à de tragiques confusions. Par exemple vis-à-vis d’un public jeune, qui pourrait imaginer recourir à la méthadone pour se défoncer. Le résultat est garanti : pas de plaisir et la mort à l’arrivée. Le discours qui consiste à dire que la méthadone donne du plaisir comme l’héroïne est criminel. C’est un médicament. Ni plus, ni moins.

 

Qui ne donne vraiment aucun plaisir à son consommateur ?

En prenant de la méthadone, le toxicomane éprouvera un soulagement, mais cela n’a rien à voir avec le « flash » provoqué par l’héroïne. Le produit de substitution agira sur lui comme le fait un antidouleur pour le migraineux. Accusera-t-on le consommateur d’Imitrex ou de Dafalgan de vouloir accéder au paradis artificiel ? Rappelons tout même que, sans méthadone, un héroïnomane en manque souffre mille morts : coups de pieds dans le ventre, coups de poing dans les reins, angoisse épouvantable, transpiration de tout le corps. Avec le produit de substitution, une heure après la prise, il va déjà mieux. Ce n’est pas une jouissance qu’il trouve, mais un soulagement. Pensez à une rage de dents qui prend fin.

 

Mais si c’est si simple, où est le problème, docteur ? 

Le problème, c’est le « malentendu » de départ : la mauvaise image de la méthadone dans les milieux judiciaires et médicaux a conduit des pratiques thérapeutiques inadéquates.

 

A savoir la prescription de « doses insuffisantes » dont vous parliez tout à l’heure ?

Voilà. C’est d’abord un constat de clinicien : j’ai trop souvent récupéré des patients qui, avant d’arriver dans mon cabinet, s’étaient vu prescrire des dosages de méthadone ridicules. Des gens qui recevaient 60 mg par jour alors qu’ils avaient besoin de 120 mg ou plus pour ne plus souffrir. Il y a, de plus, des statistiques officielles qui sont tout à fait éclairantes : en Belgique, les patients reçoivent en moyenne 47,2 mg de méthadone par jour. Bien sûr, ce n’est qu’une moyenne, mais elle est très basse par rapport à d’autres pays comme les Etats-Unis, où les patients tournent autour de 60 mg/jour.

 

Les chiffres que vous évoquez proviennent d’une étude de l’Association pharmaceutique belge, qui indique aussi que 26% des patients reçoivent plus de 60 mg par jour…

Si je traduis, cela veut dire aussi que les trois quarts des héroïnomanes sous méthadone en Belgique reçoivent moins de 60 mg. Cette donnée m’interpelle. Elle devrait provoquer un sérieux débat. Près de 16 000 personnes sont concernées par des traitements de substitution en Belgique. Reçoivent-elles ce qu’il faut pour arrêter l’héroïne ?

 

Le toxicomane qui se voit prescrire une dose insuffisante…

… est condamné à un cruel et inévitable échec ! La pulsion héroïnomaniaque est extrêmement forte. Une dose trop faible peut soulager le manque, sans supprimer cette envie, qui est plus forte que tout. Bien sûr, certains pourraient se résigner à des semi-cures : basses doses de méthadone avec poursuite de consommation de drogue. Pour moi, c’est éthiquement très contestable. Et d’autant plus après ces années de pratique, de réflexion et d’essais qui m’ont démontré que chaque patient, avec l’aide de son thérapeute, peut trouver un « dosage idéal » qui lui permettra d’abandonner définitivement toute consommation d’héroïne. Bien utilisée, la méthadone tue le manque physique mais aussi l’envie, la pulsion incontrôlable. Elle permet un arrêt sans souffrance de l’héroïne.

 

Ce ne serait qu’une affaire de produit ? N’est-ce pas balayer un peu vite le contexte psychosocial de la toxicomanie ?

Je ne doute pas que certains toxicomanes aient rencontré la drogue en raison de problèmes psychologiques, sociaux, voire psychiatriques. Dans le même temps, je ne suis pas du tout certain que ce soit le cas de la majorité d’entre eux. Je témoigne de cas vécus. J’ai traité des patients en tâtonnant avec eux jusqu’à trouver la « dose idéale » de méthadone. Parfois jusqu’à 245 mg… J’ai constaté que la plupart de ces gens, débarrassés du manque et de l’envie, ont très rapidement repris une vie normale ; que leur objectif était plus souvent de fonder une famille et de travailler que d’aller chercher chez un psy la « douleur morale inconsciente » qui était à l’origine de leur toxicomanie.

 

Vous n’allez pas vous faire que des amis…

Ecoutez, je veux bien mettre au défi n’importe quelle psychothérapeute parfaitement équilibré qui prendra de l’héroïne pendant quinze jours de ne pas devenir accro ! A mon sens, la question essentielle est donc bien plus celle du « produit » que celle de l’inconscient du toxicomane. Il est question de « poison » et de « contre-poison » : les patients qui reçoivent la bonne dose de méthadone retrouvent rapidement le goût à la vie, au travail et aux relations sociales. Leur besoin principal est d’en finir avec un produit qui emprisonnerait n’importe lequel de leurs psys s’il y goûtait.

 

Quel est votre taux de « réussite » ?

Ma manière de prescrire s’avère efficace pour 80 % de mes patients. C'est-à-dire pour la proportion d’entre eux qui ont vraiment le désir d’arrêter. C’est comme la cigarette : avant d’essayer d’arrêter, il faut être clair avec son désir d’y arriver. Quand le souhait d’en finir avec l’héroïne est bien là, le succès est garanti au bout du chemin. C’est du 100 %. A ce jour, une centaine d’anciens patients y sont arrivés : ils ne consomment plus d’héroïne et ils en ont fini avec la cure de substitution. Une centaine d’autres sont actuellement sur la bonne voie : plus de drogue, mais ils ont encore besoin de leur méthadone.

 

Cela signifie quoi par comparaison à d’autres thérapeutes ?

En 2006, j’ai voulu comparer mes résultats avec ceux obtenus par les six centres méthadone en wallonie, à Bruxelles et dans le nord de la France. Aucun centre n’a pu ou n’a voulu répondre à cette demande. J’ai alors cherché dans les publications des spécialistes du traitement de la toxicomanie. Personne n’y parle de résultats. J’ai ainsi trouvé le texte d’une directrice d’un centre parisien qui avoue que tous ses patients, malgré la prise de méthadone, continuent à consommer de l’héroïne, mais, ajoute-t-elle, c’est… purement récréatif ! C’est horrible de dire cela, car une consommation récréative d’héroïne est rigoureusement impossible. J’en viens au constat que le secteur de l’aide aux toxicomanes est fortement peuplé de psychanalystes qui considèrent qu’il y a forcément une « douleur morale inconsciente » chez tous leurs patients toxicomanes… Dans cette logique, il est exclu que la méthadone résolve tout d’elle-même. C’est plutôt un produit d’appel vers le thérapeute. Moi, je ne propose pas de psychanalyse à mes patients et ils ont le culot d’aller très bien. C’est incroyable, non ?

 

Comment procédez-vous pour arriver à la « dose idéale » ?

Il s’agit d’être au plus près des besoins du patient. Ce dernier doit être aussi un acteur de sa thérapie en trouvant avec son médecin la dose avec laquelle il va se sentir complètement libéré. Cela se fait par étapes, en quelques jours, de 40 mg en 40 mg. Cela peu monter jusqu’à 245 mg de méthadone par jour _ la moyenne étant de 120 mg. Il y a un moment où le patient va se retrouver complètement. Non seulement sans manque physique, mais aussi en ayant perdu totalement l’envie de consommer de l’héroïne.

 

Qu’espérez-vous obtenir par votre témoignage ?

Que les autorités politiques ou judiciaires réaffirment clairement aux médecins qu’ils peuvent sans crainte soigner au mieux les toxicomanes. Tout le monde y gagnerait, car un toxicomane bien soigné cesse aussi d’être un danger pour la sécurité publique. J’aimerais également que mes réflexions empiriques sur la question du « bon dosage » de méthadone puissent être validées scientifiquement. Je ne suis pas un sorcier ou un gourou. Ce que je prescris, d’autres médecins pourraient le prescrire. Je désire aussi donner un espoir aux toxicomanes désespérés qui se croient condamnés à mourir avec cette compagne empoisonnée. Cette idée reçue les emprisonne encore plus. Ils peuvent retrouver une liberté de choix, une liberté de vie qu’ils ne croyaient plus accessibles.

 

L’obstination peu honorable de certains magistrats

 

Généraliste dans la région de Mons, le Dr Luc Leclercq (66 ans) voit tout doucement arriver les dernières années d’une carrière qui l’aura conduit à aider des dizaines d’héroïnomanes à quitter définitivement la plus redoutable des drogues dures. Cette « brune » féroce qui emprisonne à tel point son consommateur qu’il pourrait la percevoir comme invincible. C’est notamment à cette idée reçue que le médecin voulait tordre le cou en témoignant, dans Paris Match, d’une expérience de près de quinze ans dans la prise en charge des héroïnomanes. Malgré ses succès, le Dr Leclercq n’a pas la grosse tête. C’est un homme calme et serein. Tel le capitaine d’un navire au retour d’un long voyage, heureux d’avoir traversé plusieurs tempêtes sans encombre. Pionnier du traitement de substitution en Belgique, ce praticien a, en effet, été mis en cause à plusieurs reprises par la justice. En 2002, le parquet de Mons a même tenté de lui coller la mort d’un jeune sur le dos… Et il a eu droit à tout ce qui va avec ce type d’accusations : 100 jours de prison, les rumeurs, les comptes rendus médiatiques méchants et ignorants, parce que porteurs de la seule parole de l’accusation… Au final, après avoir reçu le soutien de la Ligue des droits de l’homme, un non-lieu. Dans quelques semaines encore, un vieux dossier refera surface au tribunal correctionnel de Mons, car il se trouve encore des magistrats qui, avec une obstination qui ne les honore pas, veulent la peau du rebelle. Le Dr Leclercq est donc poursuivi pour avoir prescrit des « doses abusives » de méthadone… antérieurement à la publication de l’arrêté royal de 2002 autorisant la prescription de ce produit ! Encore un peu de crachin en vue, capitaine, mais rien de grave…

 

 « Certaines fausses prudences sont l’expression de vraies ignorances »

Sur ce blog, on trouvera de nombreux compléments d’information (cliquer sur ce lien : http://michelbouffioux.skynetblogs.be/post/6348711/methadone-12-et-161008 ). Notamment un entretien avec le psychiatre Marc Reisinger, vice-président de l’Association européenne de traitement de la dépendance aux opiacés (EUROPAD). Cette sommité en matière de traitements de substitution, dont la réputation dépasse de loin nos frontières, renforce et recoupe très largement les propos tenus par le Dr Luc Leclercq, un généraliste dont il vante la « compétence ». La recherche d’une « dose idéale » de méthadone, sans tabou sur la quantité à prescrire, est la bonne démarche, confirme-t-il. Mais en matière de prescription de méthadone, « il y a parfois de fausses prudences qui sont l’expression de vraies ignorances » et des gens qui « donnent parfois l’impression d’utiliser ce produit pour vendre leur camelote psychanalytique ». 

 

Sophie Lacroix, la coordinatrice d’Alto, un réseau de 600 médecins généralistes en Communauté française qui prennent en charge des usagers de drogue, est, quant à elle, beaucoup moins en phase avec le Dr Leclercq : « C’est se fourvoyer que de focaliser le débat sur la dose en ne situant pas la toxicomanie dans un cadre plus global. La méthadone est un soutien médicamenteux à un accompagnement psycho-médico-social. » Et, dit-elle, « c’est toujours une plus-value que des psychologues et des psychiatres puissent apporter leur aide » aux toxicomanes qui prennent des produits de substitution… ». 

 

Le pharmacien Jean-Paul Brohé et le sociologue Yves Ledoux ont, quant à eux, mené des études sur la délivrance de méthadone pour le compte de l’Association des pharmaciens de Belgique. (1) Ils nous confirment que les chiffres cités par le Dr Leclercq sont exacts (dose moyenne de 47,2 mg/jour par patient en Belgique) et que ceux-ci n’ont guère évolué à la hausse depuis 2003. « Cette moyenne basse interpelle », disent-ils en chœur. L’un des deux auteurs de l’étude s’interrogeant : la méthadone n’est-elle pas de plus en plus utilisée à faible dose par des thérapeutes qui ont pour seule ambition de faire baisser la consommation d’héroïne de leur patient, plutôt que de les conduire vers un sevrage total ?

 

On trouvera un compte rendu intégral des entretiens en cliquant sur le lien suivant http://michelbouffioux.skynetblogs.be/post/6348711/methadone-12-et-161008. De même que des paroles de patients, comme celles de F., une infirmière qui prend 245 mg de méthadone par jour depuis plusieurs années. Cette femme a arrêté l’héroïne, mais pas son travail où elle devrait bientôt prendre du galon. « Mon seul problème, c’est que je transpire beaucoup. Aucun collègue ne se doute que je prends de la méthadone. Le Dr Leclercq m’a permis de retrouver un équilibre, une vie normale et le goût de l’avenir. »

 

(1) « Evaluation de la délivrance de méthadone en Belgique. Recherche-action sur le rôle du pharmacien d’officine, la mise en place d’un observatoire des cures substitutives et le suivi de patients », par Yves Ledoux, Association pharmaceutique belge, promoteur : Jean-Paul Brohée, rapport de fin de phase au 20/10/2003.

 

Un témoignage reçu 2 mois après la publication de cet article

Objet : DOCTEUR LUC LECLERCQ
Monsieur,

 
Je tiens à vous témoigner ma gratitude pour l'article que vous avez publié dans la revue Paris Match concernant le docteur Luc Leclercq.
 
Je suis "tombée" sur votre article tout à fait par hasard et je voudrais vous raconter ci-après l'impact qu'il a eu sur notre famille et sur mon fils Alexandre que s'est drogué pendant 7 ans.
 
Alexandre a pris sa première prise de drogue, grâce à un "gentil" camarade qui lui en a donné lors du réveillon du 1er janvier 2001, afin de "fêter" l'entrée dans le troisième millénaire !
 
Évidemment, le plongeon dans l'horreur ne s'est pas fait en un jour : certains savent gérer, mais pas mon fils. Une fois le pas franchi, la drogue se met en place insidieusement, jusqu'à ce que la vie devienne un cauchemar.  Alexandre était conscient du problème et voulait arrêter. Pas tout de suite, au début il avait l'illusion de pouvoir gérer la situation. Lorsque cela a commencé à devenir ingérable, il a fréquenté tous les endroits susceptibles de le sortir de là : des séjours à la Citadelle de Liège, des cures à Henri-Chapelle, des séjours à Bruxelles dans des centres variés et divers, des consultations chez des psychologues, des consultations d'aide aux toxicomanes...  à peu près toutes les adresses que nous avons pu trouver.  Aucun résultat, que des échecs après quelques jours de cure, et une reprise de sa consommation d'héroine de plus en plus importante. 
 
La mort rôde alors dans ma maison, je vois mon enfant dépérir, s'éloigner, tomber dans un gouffre. L'enfant fait place à un  monstre que seule la prise de drogue peut apaiser. Tous les jours il faut discuter, des discussions qui parfois durent des journées entières, il faut résister avant de donner l'argent qui servira à acheter cette "saloperie".  J'ai face à moi, un malade, et ne compte pour lui que l'argent qui lui permettra d'obtenir sa drogue. Il n'a plus de réflexion, de conscience, d'éducation... rien n'existe à part la drogue. 
 
Son problème devient le mien, je le vois dépérir, et j'ai l'impression que je dépéris avec lui.  Il faut vivre cela pour en mesurer toute l'horreur.  La  rage de lutter fait parfois place au désespoir qu'il me faut aussitôt chasser. Le plus dur est le sentiment d'impuissance, la constatation que la drogue est la plus forte, qu'il ne reste rien des moments heureux et qu'il n'y en aura plus jamais. J'ai le sentiment que tout est fichu, qu'il n'y a pas de solution, que cela cessera forcément un jour, mais que cela finira mal. La tristesse est là,  la peur aussi, je dois pourtant y croire, me rassurer, oui cela va aller, on finira par trouver une solution.  La réalité est pourtant inquiétante : combien de temps un corps peut-il résister d'être ainsi intoxiqué ?  La maigreur, les dents qui commencent à tomber, des plaques sur la peau, cela sont bien des signes que le corps s'épuise. 
 
Les jours passent, le problème persiste. Malgré les épreuves et les déceptions, je garde l'espoir : je suis sûre au fond de moi que forcément quelque chose doit arriver...
 
...et je lis votre article. 
 
J'en parle à mon fils et adresse une lettre au docteur Leclercq. Je lui dis que j'ai été très intéressé par votre article et lui demande s'il connaît un médecin sur Liège qui procède comme lui.  Il me téléphone le jour même où il a reçu ma lettre, et me donne rendez-vous chez lui pour le lendemain.  Cela s'est passé il y a plus d'un mois.  Alexandre a reçu une prescription méthadone, au dosage supérieur à ce que l'on lui avait prescrit lors de ses précédentes cures à échec. Il n'a plus aucune envie de se droguer !  C'est miraculeux : il est sorti de sa chambre (il faudrait dire son squat !) où il dormait toute la journée,  d'où il ne sortait que pour aller chercher sa drogue.
 
Depuis un mois, il se lève le matin en même temps que le reste de la famille, se lave, se soigne et a changé d'apparence. Il a grossi, fait des projets d'avenir et redécouvre la joie de vivre. 
 
Il a eu 24 ans la semaine dernière.
Bien que nous soyons en décembre, tous les jours il me dit : regarde maman, comme il fait beau aujourd'hui, quel beau soleil il y a !! -oui Alexandre, mais je te signale qu'il neige, -oui maman, mais regarde le ciel, il y a du soleil tout de même...
 
Je voulais partager ma joie avec vous et vous remercier, car sans votre article nous n'aurions peut-être jamais rencontré le docteur Leclercq. 
 
Je vous donnerai des nouvelles d'Alexandre.
Mille mercis.
Salutations,
 
Hélène R.

20:01 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : drogue, justice, leclercq, methadone, heroine |  Facebook |

20/05/2009

Affaire Marc Coller (280908 et 021008)

Enquête évoquée sur le plateau de l’Info Confidentielle Paris Match sur RTL/TVI, le 28 septembre 2008 et publiée dans l’hebdomadaire Paris Match (Belgique), le 02 octobre 2008

 

Le testament d’un ex-employé communal en colère

A Molenbeek, une fausse carte d’identité pour étranger était vendue quelques milliers d’euros…

 

« J’ai été la victime d’une enquête expéditive de la police de la zone Bruxelles-Ouest. Les vrais coupables travaillent encore au sein de l’administration communale. » Marc Coller se confie pour la première fois. Jusqu’il y a peu, cet administratif travaillait au Bureau des étrangers de la commune de Molenbeek, où il était considéré comme un employé modèle. Désormais, c’est un homme en colère. Indigné d’avoir croupi 119 jours en prison et plus encore d’avoir été licencié sans bénéficier de la présomption d’innocence. Révélations sur un trafic de fausses cartes d’identité pour étrangers qui, depuis dix mois, fait l’objet d’une instruction très discrète menée par la juge bruxelloise Geneviève Tassin.  

 

Le mardi 13 novembre 2007, la vie professionnelle de Marc Coller s’est écroulée en quelques heures. Agé de 45 ans, ce père de famille qui élève seul ses deux enfants était arrêté par des policiers, inculpé par une juge d’instruction, jeté en prison et licencié sur-le-champ pour faute grave. Sinistre total. Pourtant, jusque-là, cet employé communal avait été qualifié d’« exemplaire » et son chef de service, le « directeur de la démographie » Richard V., était particulièrement content de ses prestations. De nombreux rapports d’évaluation consultés par Paris Match en témoignent : « Très bonne connaissance de la matière traitée jusque dans ses moindres détails », « Travail soigné, fait très peu d’erreurs et sait les rectifier », « Comprend très bien les objectifs de sa fonction et exploite bien son expérience professionnelle pour aboutir dans l’exécution de ses tâches », « Porte un grand intérêt à son travail », « Manifeste son souci du service du public »…

 

Désormais, le temps des louanges est très éloigné. Depuis ce fameux mardi 13 novembre 2007, rien n’est plus pareil pour cet homme blessé : « On a bousillé ma vie. J’ai tout perdu sur le plan professionnel, mais personne ne m’empêchera de me battre pour retrouver mon honneur ! On m’a mis en prison pendant plusieurs mois alors que je suis innocent. Et les coupables n’ont pas encore eu le moindre compte à rendre à la justice. J’ai eu accès au dossier. La Police fédérale dispose d’assez d’éléments pour interpeller certaines personnes. Je me demande ce qui bloque. Cela a trop duré. On m’a fait croupir dans une cellule surpeuplée avec des durs aux casiers judiciaires bien remplis. Je devrais dire merci et amen ? Pas question ! »

 

Paris Match Belgique. Quel souvenir gardez-vous du jour de votre arrestation ?

Marc Coller. Ce matin-là, je suis arrivé à la Maison communale vers 7 heures. J’arrivais toujours le premier et c’est pour cela que j’avais les clés du coffre-fort où se trouvent l’argent, les cachets et les documents officiels. A 9 heures, je devais passer un examen au Selor, le Bureau de sélection de l’Administration fédérale. Avant de quitter la Maison communale, un collègue m’a demandé de laisser les clés du coffre car mon chef de service, Richard V., en avait « besoin ». C’est clair : ce dernier savait déjà que j’allais être arrêté. Des policiers de Molenbeek – pardon, de la zone Bruxelles-Ouest – m’attendaient devant l’entrée du Selor. Etait-ce plus discret de m’interpeller là que sur mon lieu de travail ? Ils m’ont conduit jusqu’à leurs bureaux où j’ai dû immédiatement vider mes poches. Et puis, j’ai eu droit à une séance photo. Comme dans les films ! A 12 h 45, un inspecteur me posait enfin une première question, assez vague : « Avez-vous une idée du pourquoi de votre interpellation ? » J’ai répondu : « ça doit avoir un rapport avec les rumeurs autour du dossier Jouad K. »

 

Jouad K.  ?

C’est le nom d’un ressortissant marocain. Le 1er octobre 2007, il avait pu obtenir un CIRE (*) en s’adressant à notre service. Quelques jours plus tard, j’avais reçu l’ordre de retrouver le « dossier papier » contenant les autorisations administratives et policières qui avaient justifié la création de la carte de Jouad K. Mais ce « dossier papier » était resté introuvable.

 

En quoi était-ce à votre problème ?

A l’instar de trois de mes collègues, mon job consistait à finaliser les CIRE. Je recevais les demandeurs au guichet. Ces derniers étaient convoqués par le bureau de mon supérieur hiérarchique, Richard V., lequel me procurait ce « dossier papier » comportant obligatoirement deux sésames : une lettre de l’Office des étrangers (Oe) accordant le droit de séjour au demandeur, et un rapport de la police locale établissant qu’il résidait bien dans la commune. Je devais introduire les données au registre national via mon ordinateur, leur faire signer leurs documents, signer moi-même leur carte, répertorier ces opérations dans les livres communaux et, enfin, leur délivrer les papiers.   

 

Le « dossier papier » de Jouad K. étant égaré, cela jetait un doute sur les conditions dans lesquelles ce monsieur avait reçu sa carte d’identité ?

A mon sens, il n’y avait pas péril en la demeure. La lettre de l’Oe pouvait être demandée en duplicata, le rapport de police aussi… Mais rapidement, une rumeur s’est mise à circuler. Le dossier Jouad K. avait été trafiqué et j’étais suspecté. Bien plus tard, en consultant le dossier répressif, j’ai compris que l’éclatement de cette affaire ne devait rien au hasard.

 

C'est-à-dire ?

Le 19 octobre 2007, une lettre de dénonciation était parvenue à l’Oe. N’hésitant pas à signer, un ressortissant étranger mettait en cause un trafic permettant à des personnes en séjour illégal de recevoir de faux CIRE à la commune de Molenbeek. S’il ne citait pas les noms des ripoux, le dénonciateur avançait des chiffres impressionnants : quelque 150 personnes auraient pu acheter de faux documents d’identité monnayés 30 000 euros l’unité. Ne disposant pas d’un tel bakchich, il avait décidé de tout balancer. L’accusateur désignait Jouad K. en temps que bénéficiaire du trafic. Il donnait son numéro de carte d’identité, sa date de naissance, son numéro national. C’est pour cela que l’Office des étrangers avait demandé à la commune de retrouver le fameux « dossier papier ».

 

Qui pouvait être suspecté ?

Dix-sept personnes travaillaient dans le service « démographie », qui est concerné par les fraudes. En outre, trois membres du service « population » étaient techniquement en mesure de commettre ces délits. Mais je ne veux pas jeter la suspicion sur tout le monde. Après avoir lu le dossier, j’ai fait des recoupements. A mon sens, trois ou quatre personnes sont impliquées au sein de la Commune. La Police fédérale sait de qui je parle et pourquoi. Je me demande ce qu’on attend pour interpeller ces suspects.

 

La Police fédérale ? N’aviez-vous pas été arrêté par la police locale ?

Oui, mais au bout d’une centaine de jours, les policiers de la zone Bruxelles-Ouest ont demandé à être déchargés du dossier. Je ne m’en plains pas. Ils avaient fait une enquête expéditive. Sous influence. Pour eux, j’étais le coupable idéal. Faut dire que je suis une des rares personnes qui, à la commune, n’a pas été engagée parce que quelqu’un de sa famille connait untel ou untel. J’étais le fusible tout indiqué. Avec ma mise à l’écart, les autorités locales pouvaient donner une réponse de façade si cette affaire délicate éclatait dans les médias : « Le présumé coupable a été arrêté et licencié. Tout est sous contrôle »…

 

De là à parler d’une enquête « sous influence »…

Le jour de mon arrestation, dans les bureaux de la police locale, je n’ai retrouvé que quatre de mes collègues alors que près de vingt personnes étaient susceptibles d’avoir commis les falsifications. L’un des collègues qui se trouvaient là avait signé une fausse carte : il a expliqué que son paraphe avait été imité et il a été relâché aussitôt. Sans inculpation. Moi, avec mon costume taillé d’avance, on ne m’a laissé aucune chance.

 

Et vous connaissez le nom du « tailleur » ?

Il pourrait s’agir de mon chef de service. Il m’avait déjà fait une réputation négative avant mon interrogatoire. En tous cas, il m’a semblé que les enquêteurs avaient des questions toutes faites. Ils les lisaient mécaniquement sans les comprendre. Ces policiers ne connaissaient rien au droit des étrangers, mais cela ne les empêchait pas d’être péremptoires. (NDLR : il nous a été confirmé à bonne source qu’aujourd’hui encore, l’enquête avance difficilement en raison de sa très grande complexité.) Dans le PV qui devait ensuite être lu par le magistrat qui déciderait de ma détention, ils présentaient comme établies des informations qui ne l’étaient pas et qui, d’ailleurs, ne le seront jamais. Par exemple, que j’aurais participé à la création d’une demi-douzaine de fausses cartes.

 

Pardon ?

Je le répète : mes réponses importaient peu. Ils m’avaient saisis 4 500 euros en liquide. Cet argent, c’était une partie de l’acompte pour le rachat d’un immeuble familial. Mais, dans leur esprit, ils avaient trouvé la montre en or. La messe était dite : il leur fallait un coupable et c’était moi. Le premier interrogatoire a duré 1 heure et 25 minutes. Ensuite, sur avis du Parquet, j’ai été déféré chez la juge d’instruction. Elle m’a reçu quelques minutes. Et voilà… A 20 h 30, je commençais mon séjour à Forest. Détenu sous les liens d’un mandat d’arrêt « comme auteur ou coauteur de traite des êtres humains par un officier ou un fonctionnaire dans l’exercice de ses fonctions et faux en informatique… » Ensuite, j’étais licencié. La police locale m’a encore interrogé pendant 29 minutes quelques jours plus tard, et puis je suis resté derrière les barreaux jusqu’à la mi-mars. 119 jours.

 

Un employé communal en prison parce qu’il délivrait des fausses cartes d’identité, cela a dû faire du bruit.

Pas du tout. Pas un mot dans la presse… L’info n’a filtré que trois mois plus tard, alors que l’enquête venait de changer de mains. Une radio et La DH-Les Sports annonçaient qu’une affaire de fausses cartes d’identité pour étrangers avait éclaté à Molenbeek et qu’un inculpé était déjà sous les verrous. Mon nom était cité. Le méchant avait été arrêté. Fin de l’histoire.

 

Où en est l’affaire aujourd’hui ?

J’ai été libéré le 12 mars 2008 suite à une ordonnance de mainlevée du magistrat instructeur… cinq jours à peine après mon premier interrogatoire par les policiers fédéraux. Ces enquêteurs-là ont pris le temps de m’entendre longuement. J’ai éprouvé le sentiment réconfortant d’avoir rencontré des professionnels. Impartiaux et méticuleux.

 

Mais qu’a établi l’enquête ?

Au moment de ma libération, neuf dossiers de fausses cartes avaient été mis à jour par mon chef de service Richard V., qui les a transmis à la justice. En ce qui me concerne, j’ai fait l’encodage des données relatives à deux cartes sur mon ordinateur à la Commune et je les ai délivrées. J’ai aussi fait deux corrections dans des dossiers litigieux qui avaient été mal encodés par des collègues.

 

Vous êtes donc coupable.  

Pas le moins du monde. J’ai fait les deux corrections en toute transparence. Derrière mon guichet, sur le PC qui m’était attribué. Dans un cas, le possesseur d’une carte était venu me signaler une erreur de date de naissance. J’ai fait la modification et je lui ai rendu son document. Dans l’autre, j’ai modifié le « code nom » d’une personne qui s’était présentée au guichet. Par ailleurs, les deux cartes que j’ai faites entièrement l’ont été dans le respect de la loi. Sur base du « dossier papier » que j’avais reçu de mon chef de service. Veut-on me reprocher d’avoir exécuté une mission dictée par ma hiérarchie ? J’ai fait ces deux cartes sur base de documents qui me semblaient en ordre. Sans rien chercher à dissimuler. Depuis mon ordinateur et en utilisant mon login. J’ai signé ces cartes et reproduit mes initiales dans le système informatique avant de les donner à leur récipiendaire. Franchement, si j’étais un faussaire, je serais le plus mauvais du monde. Faire un tel faux depuis son ordinateur, c’est agir comme un voleur qui déposerait sa carte de visite sur le lieu de son forfait !

 

Vous avez fait ces deux cartes de bonne foi ?

J’ai été abusé. J’avais en permanence une soixantaine de « dossiers papier » sur mon bureau. J’en traitais quatre ou cinq par jour. J’en arrive à penser qu’on m’a glissé deux dossiers pourris dans la pile. Des dossiers contenant une fausse lettre de l’Oe et/ou un faux rapport de police. Je n’étais pas sensé passer les « dossiers papier » à la loupe puisqu’ils venaient directement du bureau de mon chef…

 

Il suffirait de retrouver ces « dossiers papiers » pour voir s’ils contenaient vraiment des faux…

Malheureusement, on ne les a pas retrouvés dans les archives, qui sont conservées dans le bureau de mon chef de service.

 

Et s’il n’y avait jamais eu de « dossiers papier » ? Si vous aviez fait ces deux cartes comme cela…

Sur mon ordinateur ? Si j’étais suicidaire, il aurait été plus simple d’accrocher une cloche à mon cou pour courir dans la Maison communale en criant « je suis un faussaire » !

 

Que savez-vous des autres fausses cartes trouvées à ce jour ?

Sept d’entre elles ont été collectées et encodées à partir d’un ordinateur de la Maison communale qui était accessible à une vingtaine de personnes.

 

Vous dites ?

Oui. Il y avait une faille en termes de sécurité. Un PC, le « 766 » ou « PC d’accueil », avait un login connu de tous. Et donc une vingtaine de personnes avaient la « capacité » d’y réaliser les opérations de collecte et d’encodage de données relatives à l’établissement des documents d’identité…

 

On aurait trouvé trois fois votre code d’accès dans cet ordinateur en relation avec des encodages de cartes litigieuses…

Là, c’est le sommet : non content de faire de fausses cartes via mon ordinateur en les signant, je me serais identifié sur un ordinateur ne nécessitant pas l’utilisation de mon login pour marquer à tout prix mon passage… Ce n’est plus un faussaire maladroit, c’est carrément un faussaire maso !

 

Quelqu’un connaissait votre mot de passe ?

Deux personnes au moins (NDLR : il cite deux noms). C’était le prénom de mon amie. Cela dit, ces fameuses « preuves » que mon mot de passe aurait été utilisé dans l’ordinateur d’accueil ne sont pas dans le dossier répressif. Il y a eu une déclaration en ce sens d’un employé communal et puis le « 766 » a été changé de place et, paraît-il, vidé.

 

Si ce n’est pas vous le faussaire, c’est qui ?

En lisant le dossier, j’ai fait des recoupements. J’en ai parlé aux enquêteurs. Plusieurs encodages litigieux ont été faits lentement, avec des erreurs de débutant. J’ai désigné la personne qui travaillait le plus souvent sur l’ordinateur d’accueil. Il s’agit de D., une personne qui est toujours fourrée avec les sœurs A., des fonctionnaires faisant partie de la famille d’un conseiller communal. C’est d’ailleurs l’une des sœurs A. qui a réalisé la « collecte » pour la première des fausses cartes. Elle a déclaré à la police qu’elle l’avait fait sur ordre de Richard V. et sur base d’un « dossier papier »… qui a disparu.

 

Exactement comme pour vous ?

Sauf que dans mon cas, cela m’a valu quatre mois de prison et que dans le sien, la police locale lui a dit : « C’est bon comme cela. » Après l’éclatement de l’affaire, l’une des sœurs A. a été changée de service.

 

Et les bénéficiaires des fausses cartes, qu’ont-ils déclaré ?

Tous ou presque ont été très vite rapatriés au Maroc, après n’avoir rien révélé. Mais il y a tout de même le témoignage édifiant d’une bénéficiaire qui a expliqué s’être rendue avec son oncle devant la Maison communale, où l’attendaient trois personnes : deux Marocains et un Belge. Un coup de téléphone a été donné à quelqu’un à l’intérieur. Elle est montée. Arrivée au guichet, quelqu’un a pris un dossier. D’après sa description des lieux, c’était le bureau de D., le collègue dont je parlais déjà tout à l’heure. Elle signé deux papiers et elle a reçu sa carte. Sa famille s’est acquittée d’une somme de 17 000 euros donnée de la main à la main dans la rue.

 

Vous auriez pu vous trouver à la place de D., dans son bureau…

Ouais… sauf que cette dame a reconnu formellement D. sur photo comme étant la personne qui lui a donné sa fausse carte. Ma photo a aussi été montrée, mais elle a déclaré ne m’avoir jamais vu.

 

Qu’attend-on pour interpeller D. ?

Je crois que la Police fédérale veut remonter à la tête du trafic, mais pendant qu’ils « remontent », moi je m’enfonce. Quatre mois de prison, le chômage et quoi ? Je veux récupérer mon honneur et l’un des chemins pour y arriver, c’est que la justice s’en prenne enfin aux vrais coupables.

 

Vaut-il mieux être présumé pédophile ou présumé faussaire ?

 

« J’aurais souhaité que mon employeur respecte la présomption d’innocence en ne me virant pas sur-le-champ. La commune aurait pu se contenter de me suspendre ou de me donner une autre fonction en attendant l’issue judiciaire. J’étais prêt à faire n’importe quel boulot », déplore Marc Coller. Et de s’indigner : « J’ai voulu en parler avec le bourgmestre, mais il n’a jamais voulu me recevoir. Dans le même temps, un ouvrier communal qui, en juin dernier, a été condamné à cinq ans par le Tribunal correctionnel de Bruxelles dans une sombre affaire de pédophilie, a pu conserver son emploi…

Alphonse R. est en effet considéré comme “ présumé innocent ” par le Collège en attendant le verdict de la Cour d’appel. Pourquoi me traite-t-on plus durement qu’une personne déjà reconnue coupable une première fois d’avoir donné son gosse en “ location ” à un voisin pervers ? Pourquoi certains cris d’innocence sont-ils mieux entendus que d’autres ? ».

 

Renseignements pris auprès des autorités judiciaires bruxelloises, Alphonse R. a bel et bien été condamné, le 10 juin 2008, à cinq ans d’emprisonnement dont trois ans fermes, en temps que coauteur d’un viol sur un mineur d’âge, avec la circonstance aggravante qu’il avait autorité sur la victime. Plus précisément, R. aurait livré son fils à un voisin pédophile en échange de menus avantages. Son arrestation immédiate n’a pas été ordonnée par le Tribunal correctionnel. Le 23 juin 2008, Alphonse R. a fait appel et l’affaire sera une nouvelle fois jugée à Bruxelles, vraisemblablement en 2009. Nous avons pu parler avec le présumé pédophile : « A mon travail, ils savent que cette histoire n’est pas vraie. J’ai eu un très bon soutien de mes collègues, de mes supérieurs. Même du bourgmestre qui sait très bien que je n’ai fait pas fait cela. Je n’ai jamais perdu mon emploi. »

 

Alphonse R. explique aussi qu’après avoir fait deux mois de préventive dans cette affaire, il est passé devant le Collège : « Ils ont accepté ma reprise du travail et ils m’ont remboursé les deux mois de salaire que j’avais perdu pendant que j’étais en prison. »  Responsable de la 3e division Ateliers à la commune de Molenbeek et président du PS local, Julien Delathouwer confirme que cet ouvrier a été maintenu en place : « Tant qu’il n’y a pas de condamnation définitive, il est présumé innocent. » Alors, deux poids, deux mesures ? « Non », affirme cet interlocuteur : « Primo, les faits éventuellement commis par Alphonse R. concernent sa sphère privée, alors que Marc Coller a été mis en cause pour des fautes commises dans l’exercice de ses fonctions. Secundo, le balayeur R. est nommé, tandis que M. Coller était contractuel. »

 

Philippe Moureaux, le bourgmestre de Molenbeek, utilise exactement les mêmes arguments. Et d’ajouter : « En lisant le rapport accablant du supérieur hiérarchique de M. Coller (NDLR : Richard V.) mais aussi celui de la police, je n’avais pas d’autre choix que de porter ce dossier au Collège, où il a été décidé à l’unanimité du licenciement. C’était d’autant plus nécessaire que ce dossier touche à un secteur très sensible dans une commune comme Molenbeek. Si M. Coller devait être innocenté, on pourrait réexaminer la situation, mais ce ne serait de toute manière pas pour travailler dans le même service. » Quand à la présomption d’innocence, M. Moureaux estime que « si la commune avait gardé M. Coller en place, même dans une autre fonction, elle aurait eu droit à une autre critique de la presse. Celle d’avoir gardé quelqu’un suspecté de fraudes graves. » Cette critique-là n’aurait, en tous les cas, pas trouvé écho dans les pages de Paris Match…    

 

Plus d'informations encore : http://michelbouffioux.skynetblogs.be/post/6306276/affaire-coller-2809-et-021008

11:41 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : marc coller, faux papiers, fausses cartes d identite |  Facebook |