27/05/2009
Méthadone (12/10 et 16/10/08)
Dossier évoqué dans le cadre de « L’Info Confidentielle Paris Match-RTL/Tvi », le 12 octobre 2008 et publié dans l’hebdomadaire Paris Match Belgique, le 16 octobre 2008.
Depuis près de 15 ans, le docteur Luc Leclercq a aidé des dizaines de toxicomanes à quitter définitivement l’enfer de la drogue
« L’héroïne n’est pas du tout invincible, mais en Belgique elle est mal combattue »
Le Dr Luc Leclercq interpelle à propos de la qualité de la prise en charge thérapeutique des héroïnomanes dans notre pays : « Cela fait de nombreuses années que je prescris de la méthadone. Mon expérience enseigne qu’avec un bon dosage de ce produit de substitution, l’arrêt sans souffrance de l’héroïne est garanti pour le toxicomane qui éprouve le désir sincère de ne plus consommer ! Mais en Belgique, par frilosité ou par méconnaissance, trop d’intervenants prescrivent des doses de méthadone trop faibles. Cette manière de faire débouche sur des cures inutiles qui condamnent les toxicomanes à des rechutes cruelles et incontournables. Elles les enferment aussi dans l’idée fausse que la drogue est invincible »…
Vous êtes devenu médecin en
Dr Luc Leclercq. D’où je parle ? Disons que je témoigne d’une expérience. En tout cas, je n’ai rien à vendre. A 66 ans, ma carrière médicale est faite. Je ne suis pas en quête de patients. Tout simplement, après plus d’une décennie de prise en charge d’héroïnomanes, je ne peux taire une conviction qui me dérange : celle qu’en Belgique, la plupart des toxicomanes ne reçoivent pas des doses suffisantes de méthadone, car ce produit est encore trop souvent l’objet de méconnaissance, voire de préjugés, dans le monde des prescripteurs de soins. Pour des patients qui sont en quête de sevrage, c’est une vraie catastrophe. Mais j’ai aussi acquis une autre conviction : il y a moyen de quitter définitivement l’héroïne sans souffrir le martyre. Avec un bon dosage de méthadone, le désir d’arrêter du patient et l’écoute d’un médecin compétent, la réussite se trouve systématiquement au bout du chemin. L’héroïne n’est pas invincible. Le contre-poison existe. Il suffirait de mieux l’utiliser pour sauver beaucoup plus de personnes de l’enfer de la drogue.
Par quel cheminement êtes-vous arrivé à des convictions aussi tranchées ?
C’est une longue histoire. J’ai rencontré mon premier patient héroïnomane au début des années 90. Il s’appelait Hugues. Je connaissais bien ses parents et ses deux sœurs. Lui, je l’avais soigné quand il était encore en culottes courtes. Je le redécouvrais, âgé de 20 ans, totalement prisonnier de la drogue. Cela m’a fort perturbé. Je constatais une énorme souffrance. Mais j’étais impuissant. Incapable de lui montrer la porte à ouvrir pour quitter cet
enfer. Et puis, Hugues est mort… Alors, j’ai voulu que les choses bougent. J’ai consulté
Vous vous êtes donc lancé vers le milieu des années 90…
Oui, c'est-à-dire à une époque où il n’était pas évident du tout pour un médecin généraliste de prescrire de la méthadone. On nageait dans le flou sur le plan juridique. Cela ouvrait la porte à pas mal d’arbitraire. Ce médicament était plus ou moins toléré, la politique criminelle était variable selon les arrondissements judiciaires. Beaucoup de magistrats, mais aussi des médecins et des pharmaciens, continuaient à considérer la méthadone comme un stupéfiant aussi redoutable que l’héroïne elle-même. C’est un « grand malentendu » qui, aujourd’hui encore, a laissé des traces dans certains esprits.
La méthadone est tout de même un opiacé apparenté à la morphine.
Je n’ai jamais dit que la méthadone n’était pas dangereuse. Mais elle l’est principalement pour la personne qui n’en a pas besoin. Si vous donnez 80 mg de méthadone à un non-héroïnomane, il risquera certainement d’en mourir. Par contre, pour un consommateur habituel d’héroïne, cette dose ne représentera pas le moindre danger. N’en va-t-il pas de même avec des tas de médicaments ? L’insuline soigne le diabétique, mais si on en administre une dose importante à un non-diabétique, cela peut avoir des conséquences mortelles.
La méthadone n’est donc pas une « drogue » au sens courant du terme…
Mais non ! Laisser croire qu’il puisse s’agir d’une « drogue légale » est un amalgame pouvant conduire à de tragiques confusions. Par exemple vis-à-vis d’un public jeune, qui pourrait imaginer recourir à la méthadone pour se défoncer. Le résultat est garanti : pas de plaisir et la mort à l’arrivée. Le discours qui consiste à dire que la méthadone donne du plaisir comme l’héroïne est criminel. C’est un médicament. Ni plus, ni moins.
Qui ne donne vraiment aucun plaisir à son consommateur ?
En prenant de la méthadone, le toxicomane éprouvera un soulagement, mais cela n’a rien à voir avec le « flash » provoqué par l’héroïne. Le produit de substitution agira sur lui comme le fait un antidouleur pour le migraineux. Accusera-t-on le consommateur d’Imitrex ou de Dafalgan de vouloir accéder au paradis artificiel ? Rappelons tout même que, sans méthadone, un héroïnomane en manque souffre mille morts : coups de pieds dans le ventre, coups de poing dans les reins, angoisse épouvantable, transpiration de tout le corps. Avec le produit de substitution, une heure après la prise, il va déjà mieux. Ce n’est pas une jouissance qu’il trouve, mais un soulagement. Pensez à une rage de dents qui prend fin.
Mais si c’est si simple, où est le problème, docteur ?
Le problème, c’est le « malentendu » de départ : la mauvaise image de la méthadone dans les milieux judiciaires et médicaux a conduit des pratiques thérapeutiques inadéquates.
A savoir la prescription de « doses insuffisantes » dont vous parliez tout à l’heure ?
Voilà. C’est d’abord un constat de clinicien : j’ai trop souvent récupéré des patients qui, avant d’arriver dans mon cabinet, s’étaient vu prescrire des dosages de méthadone ridicules. Des gens qui recevaient 60 mg par jour alors qu’ils avaient besoin de 120 mg ou plus pour ne plus souffrir. Il y a, de plus, des statistiques officielles qui sont tout à fait éclairantes : en Belgique, les patients reçoivent en moyenne 47,2 mg de méthadone par jour. Bien sûr, ce n’est qu’une moyenne, mais elle est très basse par rapport à d’autres pays comme les Etats-Unis, où les patients tournent autour de 60 mg/jour.
Les chiffres que vous évoquez proviennent d’une étude de l’Association pharmaceutique belge, qui indique aussi que 26% des patients reçoivent plus de 60 mg par jour…
Si je traduis, cela veut dire aussi que les trois quarts des héroïnomanes sous méthadone en Belgique reçoivent moins de 60 mg. Cette donnée m’interpelle. Elle devrait provoquer un sérieux débat. Près de 16 000 personnes sont concernées par des traitements de substitution en Belgique. Reçoivent-elles ce qu’il faut pour arrêter l’héroïne ?
Le toxicomane qui se voit prescrire une dose insuffisante…
… est condamné à un cruel et inévitable échec ! La pulsion héroïnomaniaque est extrêmement forte. Une dose trop faible peut soulager le manque, sans supprimer cette envie, qui est plus forte que tout. Bien sûr, certains pourraient se résigner à des semi-cures : basses doses de méthadone avec poursuite de consommation de drogue. Pour moi, c’est éthiquement très contestable. Et d’autant plus après ces années de pratique, de réflexion et d’essais qui m’ont démontré que chaque patient, avec l’aide de son thérapeute, peut trouver un « dosage idéal » qui lui permettra d’abandonner définitivement toute consommation d’héroïne. Bien utilisée, la méthadone tue le manque physique mais aussi l’envie, la pulsion incontrôlable. Elle permet un arrêt sans souffrance de l’héroïne.
Ce ne serait qu’une affaire de produit ? N’est-ce pas balayer un peu vite le contexte psychosocial de la toxicomanie ?
Je ne doute pas que certains toxicomanes aient rencontré la drogue en raison de problèmes psychologiques, sociaux, voire psychiatriques. Dans le même temps, je ne suis pas du tout certain que ce soit le cas de la majorité d’entre eux. Je témoigne de cas vécus. J’ai traité des patients en tâtonnant avec eux jusqu’à trouver la « dose idéale » de méthadone. Parfois jusqu’à 245 mg… J’ai constaté que la plupart de ces gens, débarrassés du manque et de l’envie, ont très rapidement repris une vie normale ; que leur objectif était plus souvent de fonder une famille et de travailler que d’aller chercher chez un psy la « douleur morale inconsciente » qui était à l’origine de leur toxicomanie.
Vous n’allez pas vous faire que des amis…
Ecoutez, je veux bien mettre au défi n’importe quelle psychothérapeute parfaitement équilibré qui prendra de l’héroïne pendant quinze jours de ne pas devenir accro ! A mon sens, la question essentielle est donc bien plus celle du « produit » que celle de l’inconscient du toxicomane. Il est question de « poison » et de « contre-poison » : les patients qui reçoivent la bonne dose de méthadone retrouvent rapidement le goût à la vie, au travail et aux relations sociales. Leur besoin principal est d’en finir avec un produit qui emprisonnerait n’importe lequel de leurs psys s’il y goûtait.
Quel est votre taux de « réussite » ?
Ma manière de prescrire s’avère efficace pour 80 % de mes patients. C'est-à-dire pour la proportion d’entre eux qui ont vraiment le désir d’arrêter. C’est comme la cigarette : avant d’essayer d’arrêter, il faut être clair avec son désir d’y arriver. Quand le souhait d’en finir avec l’héroïne est bien là, le succès est garanti au bout du chemin. C’est du 100 %. A ce jour, une centaine d’anciens patients y sont arrivés : ils ne consomment plus d’héroïne et ils en ont fini avec la cure de substitution. Une centaine d’autres sont actuellement sur la bonne voie : plus de drogue, mais ils ont encore besoin de leur méthadone.
Cela signifie quoi par comparaison à d’autres thérapeutes ?
En 2006, j’ai voulu comparer mes résultats avec ceux obtenus par les six centres méthadone en wallonie, à Bruxelles et dans le nord de
Comment procédez-vous pour arriver à la « dose idéale » ?
Il s’agit d’être au plus près des besoins du patient. Ce dernier doit être aussi un acteur de sa thérapie en trouvant avec son médecin la dose avec laquelle il va se sentir complètement libéré. Cela se fait par étapes, en quelques jours, de 40 mg en 40 mg. Cela peu monter jusqu’à 245 mg de méthadone par jour _ la moyenne étant de 120 mg. Il y a un moment où le patient va se retrouver complètement. Non seulement sans manque physique, mais aussi en ayant perdu totalement l’envie de consommer de l’héroïne.
Qu’espérez-vous obtenir par votre témoignage ?
Que les autorités politiques ou judiciaires réaffirment clairement aux médecins qu’ils peuvent sans crainte soigner au mieux les toxicomanes. Tout le monde y gagnerait, car un toxicomane bien soigné cesse aussi d’être un danger pour la sécurité publique. J’aimerais également que mes réflexions empiriques sur la question du « bon dosage » de méthadone puissent être validées scientifiquement. Je ne suis pas un sorcier ou un gourou. Ce que je prescris, d’autres médecins pourraient le prescrire. Je désire aussi donner un espoir aux toxicomanes désespérés qui se croient condamnés à mourir avec cette compagne empoisonnée. Cette idée reçue les emprisonne encore plus. Ils peuvent retrouver une liberté de choix, une liberté de vie qu’ils ne croyaient plus accessibles.
L’obstination peu honorable de certains magistrats
Généraliste dans la région de Mons, le Dr Luc Leclercq (66 ans) voit tout doucement arriver les dernières années d’une carrière qui l’aura conduit à aider des dizaines d’héroïnomanes à quitter définitivement la plus redoutable des drogues dures. Cette « brune » féroce qui emprisonne à tel point son consommateur qu’il pourrait la percevoir comme invincible. C’est notamment à cette idée reçue que le médecin voulait tordre le cou en témoignant, dans Paris Match, d’une expérience de près de quinze ans dans la prise en charge des héroïnomanes. Malgré ses succès, le Dr Leclercq n’a pas la grosse tête. C’est un homme calme et serein. Tel le capitaine d’un navire au retour d’un long voyage, heureux d’avoir traversé plusieurs tempêtes sans encombre. Pionnier du traitement de substitution en Belgique, ce praticien a, en effet, été mis en cause à plusieurs reprises par la justice. En 2002, le parquet de Mons a même tenté de lui coller la mort d’un jeune sur le dos… Et il a eu droit à tout ce qui va avec ce type d’accusations : 100 jours de prison, les rumeurs, les comptes rendus médiatiques méchants et ignorants, parce que porteurs de la seule parole de l’accusation… Au final, après avoir reçu le soutien de
« Certaines fausses prudences sont l’expression de vraies ignorances »
Sur ce blog, on trouvera de nombreux compléments d’information (cliquer sur ce lien : http://michelbouffioux.skynetblogs.be/post/6348711/methadone-12-et-161008 ). Notamment un entretien avec le psychiatre Marc Reisinger, vice-président de l’Association européenne de traitement de la dépendance aux opiacés (EUROPAD). Cette sommité en matière de traitements de substitution, dont la réputation dépasse de loin nos frontières, renforce et recoupe très largement les propos tenus par le Dr Luc Leclercq, un généraliste dont il vante la « compétence ». La recherche d’une « dose idéale » de méthadone, sans tabou sur la quantité à prescrire, est la bonne démarche, confirme-t-il. Mais en matière de prescription de méthadone, « il y a parfois de fausses prudences qui sont l’expression de vraies ignorances » et des gens qui « donnent parfois l’impression d’utiliser ce produit pour vendre leur camelote psychanalytique ».
Sophie Lacroix, la coordinatrice d’Alto, un réseau de 600 médecins généralistes en Communauté française qui prennent en charge des usagers de drogue, est, quant à elle, beaucoup moins en phase avec le Dr Leclercq : « C’est se fourvoyer que de focaliser le débat sur la dose en ne situant pas la toxicomanie dans un cadre plus global. La méthadone est un soutien médicamenteux à un accompagnement psycho-médico-social. » Et, dit-elle, « c’est toujours une plus-value que des psychologues et des psychiatres puissent apporter leur aide » aux toxicomanes qui prennent des produits de substitution… ».
Le pharmacien Jean-Paul Brohé et le sociologue Yves Ledoux ont, quant à eux, mené des études sur la délivrance de méthadone pour le compte de l’Association des pharmaciens de Belgique. (1) Ils nous confirment que les chiffres cités par le Dr Leclercq sont exacts (dose moyenne de 47,2 mg/jour par patient en Belgique) et que ceux-ci n’ont guère évolué à la hausse depuis 2003. « Cette moyenne basse interpelle », disent-ils en chœur. L’un des deux auteurs de l’étude s’interrogeant : la méthadone n’est-elle pas de plus en plus utilisée à faible dose par des thérapeutes qui ont pour seule ambition de faire baisser la consommation d’héroïne de leur patient, plutôt que de les conduire vers un sevrage total ?
On trouvera un compte rendu intégral des entretiens en cliquant sur le lien suivant http://michelbouffioux.skynetblogs.be/post/6348711/methadone-12-et-161008. De même que des paroles de patients, comme celles de F., une infirmière qui prend 245 mg de méthadone par jour depuis plusieurs années. Cette femme a arrêté l’héroïne, mais pas son travail où elle devrait bientôt prendre du galon. « Mon seul problème, c’est que je transpire beaucoup. Aucun collègue ne se doute que je prends de la méthadone. Le Dr Leclercq m’a permis de retrouver un équilibre, une vie normale et le goût de l’avenir. »
(1) « Evaluation de la délivrance de méthadone en Belgique. Recherche-action sur le rôle du pharmacien d’officine, la mise en place d’un observatoire des cures substitutives et le suivi de patients », par Yves Ledoux, Association pharmaceutique belge, promoteur : Jean-Paul Brohée, rapport de fin de phase au 20/10/2003.
Un témoignage reçu 2 mois après la publication de cet article
Objet : DOCTEUR LUC LECLERCQ
Monsieur,
20:01 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : drogue, justice, leclercq, methadone, heroine |
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Commentaires
méthodone et plaisir Si certains médecins généralistes sont sans doute trop frileux en ce qui concerne les dosages, dans certains cas, dans certaines MASS, des médecins généralistes, grassement payés par l'INAMI au même tarif que les médecins conseils, prescrivent de la méthadone sans aucun contrôle et sans aucune retenue, il s'agit à mon avis d'une pratique qui cultive les dépendances et stimule le trafic de méthadone. Je partage l'avis de votre interlocuteur sur la nécessité d'appréhender les choses objectivement, mais je m'inscris en faux quant au fait que la méthadone ne produise pas de plaisir. Dans les années 80, les comprimés de méthadone étaient filtrés pour être ensuite injectés, à l'instar de l'héroïne et produisait une sensation de flash, certes moindre que l'héroïne.
Écrit par : lela | 27/05/2009
méthadone mon fils aussi a été soigné par le docteurLeclerc,alors je suis heureuse pour la maman d'Alexandre qu'elle ait pu le rencontrer et j'espère que son fils sortira de cet enfer,courage,c'est dur pour la famille d'un toxico,merci pour vos articles
Écrit par : claudine.stéphanie | 28/05/2009
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