09/04/2008

Affaire Haradinaj (130108-170108)

Dossier évoqué sur le plateau de "L'Info Confidentielle Paris Match" sur RTL/TVI, le 13 janvier 2008 et dans Paris Match (Belgique), le 17 janvier 2008

Le cri de Gentiana

 

LF6L3231Près de neuf ans après leur arrivée en Belgique, Shemsedin Haradinaj, sa femme et ses cinq enfants viennent de recevoir un ordre de quitter le territoire. Une demande d’asile introduite en 1999 alors que le Kosovo était encore à feu à sang et trois demandes de régularisation lorsqu’ils sont devenus des sans-papiers n’auront pas suffi à faire céder le ministère de l’Intérieur qui veut expulser cette famille. Ce dimanche, sur le plateau de « L’info confidentielle Paris Match », Gentiana (16 ans) est venue témoigner de son angoisse et de celle de ses proches : « Ma vie est ici, mon avenir aussi. Nous demander de retourner là-bas après autant d’années, c’est tout à fait inhumain. Moi, j’ai toujours travaillé à fond pour réussir ma scolarité et une administration va tout casser. Sans doute condamner mon futur. Je suis désespérée ! » (Photo Ronald Dersin)

 

Dans l’histoire de cette famille venue de l’Est, une date est inscrite avec des lettres de feu et de sang : le 24 mars 1998, ce jour funeste où la maison des Haradinaj fut complètement détruite par les explosions et les flammes, fruits vénéneux d’un conflit interethnique qui leur est tombé dessus comme on attraperait la peste ou le choléra. Ce jour où Shemsedin, le papa, fut enlevé par des hommes en treillis, des Serbes enivrés par les vapeurs d’un nationalisme vengeur, et qu’il fut emmené au dehors de la ville. Séquestré, torturé pendant plusieurs jours, Shemsedin échappa in extremis à des agresseurs dont sa mémoire, aujourd’hui encore, refuse de lui rappeler les visages terrifiants. Le corps bleui par les coups, affaibli par la faim et le froid, Shemsedin retrouva alors ce qui fut sa demeure : un immeuble désormais détruit et vide à Gllogjan, dans cet ouest du Kosovo, non loin de l’Albanie, où les Haradinaj avaient tranquillement vécu depuis plusieurs générations.

 

Plus de cris d’enfants, plus de signes de vie. La neige qui tombe sur des ruines dans un silence effrayant. Pendant un moment, Shemsedin a cru avoir perdu beaucoup plus qu’une maison. Mais si Harije, son épouse, Glauk, Gentiana et Genc, ses trois enfants n’étaient plus là, c’est heureusement qu’ils avaient pu fuir. Il les retrouvera quelques jours plus tard et c’est eux qui, alors, craindront le pire. « Papa était dans un tel état qu’on a eu très peur pour lui. Il avait perdu quinze kilos. On a cru qu’il ne s’en remettrait jamais », se souvient Glauk le plus grands des fils Haradinaj.

 

A l’époque, il n’avait que sept ans mais il n’a rien oublié des circonstances traumatisantes d’une fuite éperdue. La maison qui brûle, la panique. Le temps qui manque pour remplir une valise ou seulement prendre un vêtement de rechange, un objet de valeur, un souvenir. Suivre maman, courir, ne pas regarder en arrière ; traverser une rivière glacée et trouver un abri provisoire chez des inconnus. Se dire que l’on ne reviendra plus jamais…

 

Pendant plusieurs mois, les Haradinaj survivent en comptant sur la solidarité tantôt d’un membre de la famille, tantôt d’une connaissance, dans un Kosovo livré aux exactions de groupes armés fanatisés. Et puis, n’ayant plus rien à perdre, comme tant d’autres Albanais fatigués de cette région instable et dangereuse, ils décident d’écouter les conseils d’une tante déjà installée dans notre pays : tenter leur chance en Belgique, pour redémarrer une vie nouvelle.

 

A la fin du printemps 1999, devenant des boat people, les voilà qui embarquent à bord d’un petit navire, trop vieux et trop chargé de candidats à l’exil, qui restera bloqué en mer pendant plusieurs jours avant d’être dépanné pour achever sa traversée de l’Adriatique. De l’autre côté de la mer, en Italie, les Haradinaj prennent un train qui roule vers le Nord, un convoi plein de promesses et d’espérances. Sans être contrôlés, miraculeusement donc, ils aboutissent à Bruxelles.

 

Qu’est-ce que cela inspire la capitale de l’Europe quand on y débarque à 33 ans, avec une femme et trois enfants, sans un franc et en ne parlant que l’albanais ? « Cela ne veut pas dire “peur”, cela veut dire “espoir” », répond joliment Shemsedin. Un espoir tout simple. « On quittait la violence, l’arbitraire, les vexations infligées par les Serbes. On entrait dans une vraie démocratie. J’étais confiant. Je me disais : en respectant les règles, en apprenant au moins l’une des langues nationales, en retroussant mes manches pour travailler, tout ira bien ».

 

Sérieux et responsables, les Haradinaj ne tardent pas à se signaler aux autorités belges. Arrivés en Belgique le 5 juin 1999, ils introduisent officiellement une demande d’asile deux jours plus tard et obtiennent de ce fait une autorisation de séjour provisoire dans notre pays.

 

Deux mois plus tard, Glauk et Gentiana entament leur scolarité à l’école fondamentale n°1, rue Josaphat, à Schaerbeek. Plus tard, les autres frères Haradinaj suivront dans le même établissement scolaire et aujourd’hui, deux d’entre eux, les plus jeunes, Granit et Gentrit, nés en Belgique, y sont encore inscrits respectivement en classe d’accueil et en 1e année. Que dit-on des Haradinaj dans cet endroit fréquenté par leurs enfants depuis près de neuf ans sans discontinuer ? Selon Dirk Orban, le directeur, « il n’y a que du positif à mentionner quand on évoque cette famille. M. et Mme Haradinaj se sont toujours parfaitement bien occupés de leurs enfants. Bien suivis, ceux-ci ont toujours été très bien intégrés dans leur classe et dans l’école en général. Les enfants Haradinaj ont toujours été en ordre, ponctuels, polis et très appréciés des enseignants ».

 

Pour les plus grands qui sont désormais en secondaire, le bulletin est toujours aussi bon. Par exemple, Julie Poncin, professeur d’histoire à l’Athénée Fernand Blum, nous donne ce petit texte rédigé par elle et signé par plusieurs enseignants ainsi que par le préfet des études, Patrick Tisaun, et le proviseur, Philippe Martin : « Notre athénée accueille Gentiana depuis son entrée dans l’enseignement secondaire (N.d.l.r. : aujourd’hui, Gentiana est en 3e année). Elle s’est révélée être une élève appliquée et sérieuse ; elle n’est que trop consciente de l’importance de sa scolarité. Gentiana fait preuve d’une grande maturité, voire de gravité et d’un sens aigu des responsabilités ». Sérieuse et appliquée, comme tous les membres de cette famille. Mais cela risque de ne pas payer.

 

Le 22 décembre dernier, ce n’est pas le père Noël qui est venu chez les Haradinaj, mais un policier porteur d’un papier sur lequel est mentionné « Ordre de quitter le territoire » et plus précisément qu’« il est enjoint au nommé Haradinaj Shemsedin + 5 enfants (…) de quitter le territoire de la Belgique, au plus tard le 17.01.2008 ». L’aboutissement d’une longue, très longue procédure ; d’une suite de décisions négatives dont la première était tombée en mai 2001, deux ans après leur arrivée, lorsque le Commissariat général aux réfugiés et aux apatrides refusait le droit d’asile aux Haradinaj. S’en suivirent un appel au conseil d’Etat, rejeté en 2005, mais aussi trois demandes d’autorisation de séjour en 2001, en 2004 et 2005. Toutes battues en brèches par le ministère de l’Intérieur.

 

En désespoir de cause, les Haradinaj viennent de prendre un nouvel avocat, Me Alexis Deswaef. Ce juriste spécialisé dans l’aide aux plus démunis confirme la gravité de la situation : « A partir de ce 17 janvier, malgré le recours que j’introduirai devant le Conseil du contentieux des étrangers – un recours qui n’est pas suspensif – cette famille va se trouver dans une situation d’insécurité plus grande que jamais. Il suffit que l’un des Haradinaj soit contrôlé par un policier un peu trop zélé et c’est l’envoi de tout le monde dans un centre fermé. Et puis, l’avion vers le Kosovo… C’est tout à fait inhumain et injuste pour cette famille qui a entrepris tout ce qu’elle a pu pendant neuf ans pour s’intégrer en Belgique ».

 

Pour l’avocat, « c’est aussi une décision incompréhensible au regard de l’évolution prévisible, et à très court terme, de la législation sur les étrangers. En octobre dernier, l’accord “asile et immigration” qui a abouti dans le cadre des négociations pour la formation d’une majorité de l’Orange bleue prévoyait une régularisation pour les familles avec enfant se trouvant en Belgique depuis plus de quatre ans en procédure d’asile ou de régularisation, comme les Haradinaj. Patrick Dewael (VLD) était partie prenante de cet accord avec sa casquette de négociateur et aujourd’hui, avec sa casquette de ministre de l’Intérieur, il voudrait expulser cette famille ? C’est pour le moins incohérent ».

 

Théoriquement, on pourrait déplorer un épilogue aussi horrible qu’absurde dans ce dossier, c’est-à-dire voir cette famille expulsée et devoir constater qu’à quelques semaines près, elle n’aurait plus été expulsable ! Difficile pour Gentiana et les siens d’y comprendre encore quelque chose. En plus, comme nous l’explique la jeune fille en pleurs, ce n’est pas la seule bizarrerie de ce dossier, qui lui inspire aujourd’hui un profond sentiment d’injustice : « Nous connaissons des Kosovars, notamment un cousin à Anvers, qui sont arrivés exactement au même moment que nous en Belgique. Pour les mêmes raisons aussi. Et eux, ils ont eu la chance d’obtenir des papiers. Pourquoi pas nous ? ». Bonne question. Y-a-t-il une bonne réponse ?

 

En attendant, ceux qui connaissent les Haradinaj se mobilisent et dénoncent une décision administrative inhumaine. Dans leur texte déjà cité plus haut, plusieurs professeurs de Gentiana rappellent ainsi que « l’école représente un point d’ancrage et de repère de la société d’accueil. Il s’agit également d’un des seuls éléments offrant une stabilité dans une vie de famille chahutée par les angoisses et les incertitudes. (…) Nous dispensons avec conviction un enseignement basé sur les valeurs humaines de la démocratie. Nous tentons d’inculquer ces valeurs citoyennes à chacun de nos élèves. Comment ne pas nous indigner, dès lors, devant l’ordre d’expulsion menaçant Gentiana et sa famille ? Comment convaincre encore Gentiana et tous ses camarades d’école du bien-fondé de nos valeurs ? Comment pourrons-nous encore croire en ce système qui se désobéit à  lui-même ? En expulsant Gentiana, la Belgique lui fera grand tort et brisera sa confiance envers les institutions belges. Mais elle fera pire : elle contredira les valeurs qu’elle prône et qui sont inscrites dans tous les programmes scolaires de nos Communautés ».

 

Manuel Bosse, un instituteur qui a eu Gentiana comme élève de 4e primaire à l’école Josaphat, se dit « très interloqué par ce qui arrive à cette famille. Ils sont tellement bien intégrés que je croyais que leurs problèmes de régularisation étaient derrière eux depuis très longtemps. Gentiana a toujours été une très bonne élève qui participait avec bonheur à toutes les activités. Ce qui risque de se passer est non seulement injuste. C’est un gâchis. » Mmes Leclere et Platteau, qui donnent cours aux plus petits des Haradinaj sont, elles aussi, visiblement choquées et, toutes deux, déplorent ce mauvais traitement institutionnel annoncé : « Sur le plan pédagogique, c’est une catastrophe. Sur le plan humain, c’est indéfendable ».

 

On ne se mobilise pas uniquement dans les établissements scolaires fréquentés par les enfants Haradinaj. Des voisins de cette famille menacée se sont aussi spontanément rassemblés ces derniers jours pour former un comité de soutien. Parmi eux, il y a notamment Bernadette Nicolas, leur voisine directe, au 47 rue de Robiano à Schaerbeek. « J’ai toujours eu infiniment de respect pour cette très belle famille que forment les Haradinaj. Ce sont des gens courtois, polis et agréables. Discrets aussi sur leurs difficultés. Ils ont fait un travail de reconstruction impressionnant après avoir connu l’enfer au Kosovo », dit cette secrétaire. « Ils ont réussi à replanter des racines, leurs enfants sont désormais programmés pour s’épanouir en Belgique. S’ils sont renvoyés là-bas, tout cela sera réduit à néant. Ils ont assez souffert comme cela. Ils souffrent aussi de cette non-reconnaissance à laquelle on vient encore d’ajouter de l’angoisse supplémentaire. Qu’on leur donne enfin la sécurité et la paix ! Il faut être myope pour ne pas se rendre compte que ces gens sont une richesse pour la Belgique. »

 

Autre voisin direct, au 43 rue de Robiano, Felipe Van Keirsbilck éprouve, lui aussi, « un sentiment de révolte et d’injustice par rapport à l’expulsion de cette famille exemplaire ». Impliqué dans le Comité de soutien, ce permanent de la Centrale Nationale des Employés souligne qu’« une expulsion causerait un traumatisme inutile et cruel à cette famille. Mais en plus, on met ces gens en danger. Le problème de la province du Kosovo n’est pas encore réglé. Personne n’est en mesure de garantir que la paix, la sécurité et la stabilité régneront dans cette région du monde dans les prochains mois, voire dans les prochaines années. La Belgique le sait bien, elle qui siège pour l’heure au sein du Conseil de sécurité de l’ONU où l’on débat quasi-quotidiennement du futur statut du Kosovo ».

 

Bien sûr que la Belgique sait cela. Bien sûr, nous le savons tous aussi : renvoyer ces personnes neuf ans après leur arrivée, cela n’a rien à voir avec la justice. « Le ministre doit aussi le savoir, non ? », s’interroge Gentiana. J’aimerais bien lui expliquer ce que c’est de tout quitter. De le faire une première fois et puis après, d’être contraint de tout quitter encore. Je voudrais qu’il me dise dans les yeux que c’est ce que je mérite, que c’est ce qu’il trouve juste pour moi et que c’est ce qui doit aussi arriver à mes petits frères qui sont nés en Belgique. »

 

Déjà plus de 2 500 signatures

Si vous voulez soutenir cette famille, vous pouvez vous mettre en rapport avec son Comité de soutien, rue des Coteaux, 301, 1030 Schaerbeek. Téléphone : 0472/28.74.46. Une pétition demandant la régularisation des Haradinaj circule sur le Net. Elle a déjà recueilli plus de 2 500 signatures : http://www.lapetition.be/petition.php?petid=1480.

 

21:10 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : droit d asile, office des etrangers |  Facebook |

Commentaires

Encore un super article, merci du temps que vous prenez

Écrit par : BelExterieur | 13/02/2015

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