31/01/2008

Affaire Lecrenier (291107)

Entretien publié dans l'hebdomadaire "Paris Match" (Edition Belge), le 29 novembre 2007

 

Philippe Tellier à propos des «amours de détention» du meurtrier de sa famille

 

«Le diable a toujours eu quelque chose de fascinant»

 

dyn005_original_748_561_pjpeg_38869_196face4c42bf15e60d25614f4b8a747Depuis septembre 2006, Rémy Lecrenier, l’homme qui, il y a dix ans, décima une famille entière à Bas-Oha, est dans les conditions légales pour demander sa libération conditionnelle. Il ne l’a pas encore obtenue. En attendant, il multiplie les conquêtes amoureuses derrière les barreaux… «Dois-je encore m’indigner ?», s’interroge, désabusé, le mari et père des victimes, Philippe Tellier.

 

Bien évidemment, c’est le genre d’affaire dont il importe de rappeler les horribles circonstances. Toujours. Pour ne pas oublier, ne pas banaliser. Et que soient posées les bonnes questions lorsque des juges auront la lourde responsabilité de décider d’un retour dans la société de l’auteur des faits. On parle donc ici d’un tueur responsable d’une série de meurtres terribles, quatre au total, commis froidement, avec préméditation, en une journée, au début du mois de juillet 1997. Parce qu’il était jaloux, insatisfait, frustré… Rémy Lecrenier a éliminé Geneviève Tellier (50 ans) et trois de ses filles, Laurence (19 ans), Vanessa (21 ans) et Vinciane (23 ans). Pour commettre l’innommable, l’homme, qui était alors âgé de 28 ans, s’était notamment armé d’une arbalète… Ce jour-là, il avait aussi violé… Post mortem.

 

Est-ce un tel curriculum vitæ qui en fait aujourd’hui un redoutable séducteur ? «Il faut le croire. En fait, plus rien ne m’étonne», commente, d’évidence dépité, Philippe Tellier. «Je crois que le mal personnifié attire, oui ! C’est une nouvelle, cela ? Regardez tout ce qui se passe sur cette Terre… Le diable a toujours eu quelque chose de fascinant. Voyez aussi les « affaires Dutroux », « Fourniret », etc. De tous ces sinistres personnages, on a dit qu’ils recevaient de la correspondance amoureuse. Et c’était déjà le cas de Landru en son temps… Quels sont les ressorts de cela ? Je n’en sais rien… Bien sûr que c’est choquant de savoir que Lecrenier reçoit des V.h.s. (Visites hors surveillance) durant lesquelles, il peut avoir des rapports sexuels avec ses conquêtes du moment… Personnellement, j’étais déjà au courant depuis plusieurs mois. Je savais qu’il y avait eu et qu’il y a encore un véritable défilé. Cinq femmes au moins depuis qu’il est emprisonné… J’ai mes sources, moi aussi !»

 

Et cet homme meurtri, dont la vie a été complètement détruite en une journée par Lecrenier, de décoder : «Ce monstre à l’apparence humaine rentabilise à fond son ‘droit à une relation amoureuse’. En fait, il b… autant qu’il peut. Il prend son pied puisque c’est là le seul mobile de son existence : être pervers et sans scrupules.  Ses victimes actuelles et futures ont-elles seulement conscience que ce personnage, décrit comme psychopathe pendant son procès, est définitivement incapable de sentiments, d’altruisme ou d’un quelconque intérêt pour la souffrance d’autrui ? Ce qui compte pour lui, c’est sa jouissance et il prêt à l’obtenir par n’importe quel moyen…»

 

Mais pour Philippe Tellier, l’important n’est pas là : «Que des femmes soient assez stupides, naïves ou perverses  pour caresser la bête qui les mordra, inévitablement, tôt ou tard, c’est finalement leur problème à elles. Moi, mon combat reste le même : comment protéger la société le plus longtemps possible du danger que représente cet  individu. Il faut qu’il sorte le plus tard possible. C’est une question de morale : il y a à peine plus de dix ans que ma famille a été décimée par ce tueur. C’est aussi une question de sécurité. En décembre 1999, quand il a été jugé par la cour d’Assises et condamné à la perpétuité, il a été décrit par tous les psychiatres comme un homme très dangereux. Il était tout à fait responsable des actes criminels qu’il a posés dans ma maison. Son caractère narcissique le rend incapable d’avoir un regard honteux et critique sur ses propres actes. Cet homme est un récidiviste en puissance ! S’il sort, je suis persuadé qu’il tuera encore… Et s’il sort trop vite, je l’ai déjà dit et je le répète : je l’attendrai. ».

 

Il y a quelques semaines, Philippe Tellier nous confiait ceci : «Je fais toujours un même cauchemar où j’apprends qu’on a tué mes enfants. Généralement, quand on ouvre les yeux pour se libérer d’un cauchemar, c’est pour se rassurer. Mais pour moi, c’est différent. Ce mauvais rêve que je refais sans cesse correspond à la réalité. Pour l’avoir connu, pour avoir constaté son détachement pendant son procès, pour avoir entendu les experts psychiatres qui ont décrit sa personnalité, je suis certain que Lecrenier dort beaucoup mieux que moi…».

 

16:46 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : lecrenier, prisons, justice, tellier |  Facebook |

18/01/2008

Marie Claire Houard (221107)

Entretien publié dans Paris Match (Belgique), le 22 novembre 2007

 

«Humainement,  j’ai vécu une aventure extraordinaire»

 

A4_GKK1INFV5.1+nbn_A4houard_mvnLe 10 août dernier, une fonctionnaire liégeoise du ministère des Pensions, 45 ans, mariée et mère de deux grandes filles de 17 et 22 ans, s’installait derrière son PC pour écrire un petit texte sur la Belgique et l’envoyer vers un site de pétitions : «Nous, Belges de naissance, de cœur ou d’adoption, demandons que les hommes politiques respectent notre pays ! Et son Unité. Notre pays est trop petit, à l’heure de l’Europe pour être divisé. Nous, Belges de toutes les Régions et de toutes les Communautés, demandons aux hommes politiques de s’occuper des vrais problèmes tels que emploi, sécurité, santé, bien-être, l’environnement… Sans gaspiller leur temps et Notre argent à des querelles qui ne concernent qu’une petite minorité. L’Union fera notre force ! Merci». Trois mois plus tard, cette madame «Tout le Monde», sans engagement politique ou public jusque là, peut se targuer d’avoir réuni plus de 140.000 signatures et d’avoir été l’initiatrice d’un mouvement citoyen inédit dont on a assisté à un moment très fort, sinon à l’apothéose, ce dimanche 18 novembre, dans les rues de Bruxelles. Au lendemain de la «Marche pour l’Unité du Pays», c’est une Marie-Claire Houard sereine et modeste qui s’est confiée à Paris Match.

 

Tout le monde se demande qui est cette citoyenne qui, partant de rien, est parvenue à mobiliser autant de monde ce 18 novembre ? Etes-vous magicienne, sorcière ou quelque chose de ce genre ?

 

Rien de tout cela : je suis une personne comme les autres ! J’ai simplement risqué… Disons que j’ai osé et qu’ensuite, j’ai assumé. Il y a déjà des années que l’idée de faire quelque chose pour la Belgique mûrissait en moi. Le texte que j’ai déposé sur le site «pétitions.be», ces quelques mots qui ont tout lancé, c’est le fruit d’une accumulation de petites frustrations, d’incompréhensions, de toutes ces choses qui montrent que d’aucuns ont le projet de toujours plus séparer les Belges : la B.r.t. qui devient la V.r.t., la Côte belge qui devient la «Vlaamse kust» etc. Y en a marre ! Le mot «Belgique» est-il si moche à prononcer ? Mais que se passe-t-il dans ce pays qui a tous les atouts pour réussir ? Pourquoi remettre en cause tellement d’acquis ? Je me suis demandé ce que je pouvais faire en tant que citoyenne pour faire prendre conscience au monde politique qu’il était en train de s’égarer, d’oublier les vrais problèmes des gens. Certains de nos représentants oublient de gérer la cité, c’est-à-dire la vie chère, l’environnement, l’emploi… Ce pourquoi ils sont élus, ce pourquoi ils sont payés avec nos impôts. Je trouve que séparer les gens, véhiculer des clichés sur les communautés, de part et d’autre de la frontière linguistique, c’est assez minable comme projet politique. Cela manque, en tous cas, d’envergure, de hauteur. Et tout simplement, d’intelligence. J’ai donc imaginé plusieurs modes d’action. Par exemple, imprimer des t-shirts avec le coq et le lion… Finalement, après avoir créé un site Internet sur le thème de l’unité de la Belgique, je me suis dit qu’une pétition ne coûterait rien à personne… Et c’est vrai, le succès, plus de 140 000 signatures, a dépassé toutes mes espérances. Je le constate : on est encore très nombreux à se dire qu’il est étrange de vouloir séparer un pays où il n’y a pas de gros problèmes entre les gens qui le peuplent.

 

Comment êtes-vous passée à l’idée d’une marche à Bruxelles ?

 

C’est un simple enchaînement. Il y a trois mois, je n’aurais jamais imaginé qu’on en serait arrivé là ! Mais quand la pétition a atteint quelques milliers de signatures, des gens m’ont rejoint. On a formé un petit groupe. On s’est réunis, on a réfléchi… J’ai d’ailleurs épuisé tout ce qui me restait comme jours de congés ! Et puis, les médias se sont emparés de ce qui se passait : nos petites chaînes nationales d’abord, puis des tas de télés étrangères. Celle du Qatar, les Japonais de la NHK, CNN, des Coréens, des Français, des Italiens, que sais-je encore ? Cela a fait boule de neige… A tel point que mon compagnon, qui, au départ, m’avait pourtant encouragé à assumer les suites de ma pétition, en arrivait à se poser des questions ! Aujourd’hui, si j’en ai un peu assez de rencontrer des journalistes, j’aurais bien tort de me plaindre de cette médiatisation qui, évidemment, a renforcé l’attrait de la pétition.

 

Vous avez aussi fait de l’affichage, de la pub, etc…

 

Oui et honnêtement, ce développement-là m’a parfois un peu effrayée. Il se fait que le Dr Guy Spiltoir, un neurochirurgien, a rejoint le petit groupe informel qui s’était créé après le lancement de la pétition. Un homme plein d’idées, lesquelles allaient bien au-delà de ce que nous avions imaginé. Il y a eu l’ouverture d’un compte dans une banque, la réservation d’espaces publicitaires, l’impression d’affiches… Moi, je ne sais rien ou presque de l’aspect financier de toutes ces opérations. Il paraît que des gens, des signataires, ont donné des sommes parfois très importantes… Et que l’affichage a coûté 170 000 euros. Ce dont je suis certaine, c’est que les panneaux « I want you for Belgium » ont eu de l’influence. Ils ont contribué à doper le nombre de signatures de la pétition… A tel point qu’il est devenu incontournable d’aller remettre celle-ci au Parlement, ce qui a débouché sur l’idée de cette marche qui a finalement réuni 35 000 à 40 000 personnes à Bruxelles… Enfin, c’est le chiffre officiel. A mon sens, on était beaucoup plus nombreux !

 

Au cours de ces trois mois, avez-vous eu des contacts directs avec des femmes et hommes politiques belges ?

 

Quarante huit heures avant la marche, Joëlle Milquet m’a envoyé une lettre pour de me dire qu’elle y participerait. Cela dit, quand j’ai lancé la pétition, j’avais communiqué le lien Internet à tous les partis politiques, mais ma demande était restée lettre morte. A part Charles Michel qui m’a envoyé un courrier pour m’indiquer que j’avais eu une très bonne initiative.

 

Et vous ? Vous êtes plutôt de quel bord ?

 

J’ai toujours eu le cœur plus à gauche mais je n’ai pas voté pour le PS aux dernières élections en raison de la réaction trop faible de ce parti lorsqu’il a été confronté aux « affaires ». En ce qui me concerne, de toute manière, j’estime que par respect des personnes qui ont signé la pétition, je ne dois m’impliquer dans aucun parti, afin d’éviter toute forme de récupération d’une idée qui transcende les logiques partisanes ou communautaires.

 

Avez-vous l’impression que le monde politique a capté le message véhiculé par la marche du 18 novembre ?

 

Difficile à dire, mais je constate que quelques tête connues étaient là ce dimanche. Finalement, je me demande si Reynders n’a pas eu l’attitude la plus intelligente : il n’est pas venu, comprenant que le message était adressé au monde politique.

 

Quel sentiment vous inspire la crise actuelle ?

 

A mon sens, les dés sont pipés puisque l’un des négociateurs qui se trouve à la table, je veux parler de la NV-a, porte un projet clairement séparatiste et indépendantiste. J’ai aussi le sentiment d’un manque de dialogue, d’une pénurie grave de bon sens.

 

Cela dit, la tâche des politiques belges n’est pas aisée : si vous étiez à la place des élus francophones, vous céderiez en tout ou en partie aux exigences flamandes de réforme de l’Etat ?

 

C’est évident que le « dossier Belgique » est complexe. Je le conçois aisément et j’ai bien noté la difficulté de créer des coalitions entre des partis aux vues divergentes et, au surplus, entre des formations politiques qui appartiennent à des communautés différentes… Toutefois, il faudrait arrêter de tout conflictualiser. Il faudrait cesser de poser le débat en termes de « céder ceci ou cela », restaurer un dialogue. D’autant plus qu’il n’y a pas d’autre voie possible. Tout le monde le sait, au Nord comme au Sud, à droite comme au centre et à gauche… Tout le monde sait qu’on finira comme toujours par trouver un compromis… à la belge. Alors, pour l’image de la politique et de ce pays, il serait temps de siffler la fin de la récréation. Et cette fois, s’il vous plaît, que des engagements soient pris sur un long terme pour ne pas recommencer ce tour de piste communautaire après chaque élection fédérale !

 

Dire non à toute réforme de l’Etat, c’est foncer dans un mur ?

 

Certainement. Restaurer un dialogue, cela ne veut pas dire tout accepter. Et cela veut dire aussi, côté flamand, prendre des engagements sur un long terme. Pas négocier quelque chose avec, déjà, l’idée d’une étape suivante à franchir lors de la prochaine échéance électorale.

 

35 000 ou 40 000 Belges dans les rues de Bruxelles pour demander au monde politique de veiller à la pérennité du pays, c’est un succès ?

 

Quand on voit qu’on a démarré de rien, je trouve que c’est vraiment une réussite, oui. En plus, la presse néerlandophone a très peu parlé de l’événement. Et quand certains journaux flamands l’ont fait, c’était un peu dénigrant. L’un d’entre eux a même écrit que j’espérais la présence de 20 000 personnes mais qu’au maximum, il y aurait 100 Flamands et que ce ne seraient pas des vrais Flamands ! Un internaute d’Alost m’a, par exemple, écrit qu’il serait bien venu ce 18 novembre mais qu’en lisant son journal, il avait compris que ce serait une marche de francophones contre les Flamands. Il a donc changé d’avis !

 

La marche de Bruxelles, en ne réunissant que 20 % de personnes venant du nord du pays, n’a-t-elle pas surtout confirmé que la préoccupation de l’avenir de la Belgique est un sentiment essentiellement francophone ? En d’autres termes, n’auriez-vous pas atteint un résultat inverse à l’objectif que vous visiez ?

 

J’en reviens à ce que je disais à propos du problème «médiatique» qu’on a connu au Nord… Et pour avoir discuté avec beaucoup de Flamands durant ces dernières semaines, il est clair que le climat entretenu par certains de vos confrères flamands et des hommes politiques du Nord est vraiment pesant pour ceux qui se sentent Belges et Flamands. On rabâche sans cesse les thèmes du Wallon profiteur, etc. A tel point qu’un jeune homme de 25 ans m’a dit qu’il n’osait pas mettre son drapeau belge à la fenêtre de peur d’être perçu dans sa communauté comme étant un «mauvais Flamand». Il faudrait peut-être tenter une marche à Anvers pour que les Flamands osent enfin afficher leur belgitude.

 

Sur le forum électronique d’un quotidien belge, un internaute fait la remarque suivante : « Marie-Claire Houard est sans doute une petite dame brave et courageuse. Mais qu’est-ce que cette manifestation va changer ? ».

 

J’espère qu’elle va donner au monde politique le sentiment que la population n’est pas une masse amorphe qui regarde ce qui passe — ou plutôt en ce moment, ce qui ne se passe pas ! —  sans regard critique. Les citoyens sont là, ils peuvent et ils veulent se faire entendre. Ils aiment ce pays et ils sont prêts à le dire, voire si nécessaire à le crier.

 

Que retiendrez-vous de cette expérience ?

 

Au cours de ces dernières semaines, j’estime avoir vécu une aventure humaine extraordinaire. J’ai rencontré tellement de personnes. Des Flamands, des Bruxellois, des Wallons. Des Belges, quoi !

 

Certaines rencontres vous ont-elles particulièrement marquée ?

 

Oui, notamment celles avec des gens assez âgés pour avoir connu des Belges qui ont donné leur sang, leur vie, pour la liberté de ce pays. Et aujourd’hui, certains seraient prêts à se battre pour B.h.v. ? C’est tellement dérisoire. Surréaliste. Tellement idiot !

 

23:35 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : belgique |  Facebook |

10/01/2008

Alicia Allemeersch (111107 et 151107)

Enquête évoquée sur le plateau de l'Info Confidentielle Match-RTL-TVi, le 11 novembre 2007 et publiée dans l'hebdomadaire Paris Match (Belgique), le 15 novembre 2007

 

Alicia s’est évaporée en allant chercher un pain

 

92Dans leur petite maison de Montignies-sur-Sambre, les Allemeersch continuent à garder l’espoir, à rêver d’un miracle.  Pour eux, Alicia est toujours en vie. Mais la réalité est de plus en plus implacable, dure et triste comme l’automne qui s’installe : cela fait désormais un an que la jeune femme n’a plus donné signe de vie. Un an qu’une enquête policière –  pourtant bien menée et avec tous les moyens nécessaires – ne débouche sur aucun résultat. Un an que personne ne sait où pourrait se trouver cette maman qui, tel un personnage de la série télévisée « Cold Case », s’est volatilisée un soir de novembre 2006. « Rien ne nous prouve qu’elle serait morte. Il est possible que quelqu’un la retienne quelque part. Qu’elle soit séquestrée, peut-être droguée et à la merci d’une bande de criminels. On veut croire qu’elle reviendra », explique Marcel, le papa d’Alicia qui, ce dimanche, est venu témoigner sur le plateau de l’Info Confidentielle Paris Match ».

 

Le 12 novembre 2006, il est environ 22 h 45 lorsqu’Alicia Allemeersh, 20 ans, ferme la porte de son appartement de la rue Bosquetville à Charleroi. Depuis, elle n’est plus revenue dans ce quartier peu agréable, à proximité immédiate du ring carolo où, dans le bruit et la pollution, elle vivait depuis quelque mois avec son copain Judigaël et sa petite Jenna, aujourd’hui âgée de 21 mois… Un an plus tard, jour pour jour, plus personne ne réside à l’adresse et Marcel Allemeersch, le papa d’Alicia, le regard triste, le corps détrempé par une pluie glacée d’automne, nous montre les vitres dénudées de l’appartement sans vie du premier étage. Avec lui, nous remarchons dans les pas d’Alicia tels qu’ils ont été reconstitués par une enquête minutieuse de la Police fédérale.

 

«Ce soir-là, Alicia était sortie pour aller chercher du pain dans un night-shop de la ville basse», raconte l’homme éploré avant d’entamer notre marche dans ce décor noir de noir. En guise de paysage, à notre gauche, un petit chemin. Il nous conduit tout droit vers un quai industrieux de la Sambre où l’on ne serait guère étonné de trouver l’une ou l’autre seringue oubliée par un junkie de passage. «L’eau est très proche, à quelques dizaines de mètres, c’est pourquoi la police fédérale a fait draguer la rivière après la disparition de ma fille. Ils n’ont rien trouvé», note d’une manière désabusée, presque neutre, Marcel Allemeersch.

 

2A notre droite, la rue mène vers les soubassements du ring du Charleroi sur lequel d’innombrables voitures entretiennent une pollution sonore permanente. C’est par là que nous nous dirigeons car sous les voûtes du monstre de béton existe un petit tunnel pour piétons connu des seuls indigènes. Marcel décrit cet endroit peu hospitalier : «C’est un raccourci. Il permet de gagner un quart d’heure de marche au moins si l’on désire se rendre au centre ville. Et c’est ce qu’Alicia a fait le soir de sa disparition». Fort imprudemment car, poursuit le papa, «ce lieu n’est jamais éclairé et donc, le soir, c’est un vrai coupe-gorge. J’ai souvent conseillé à ma fille de ne pas s’aventurer par ici, une fois la nuit tombée. Mais elle ne voulait rien entendre. Alicia, que j’ai peu élevée, parce que sa maman en avait la garde principale, était assez effrontée. Je dirais qu’elle était trop franche. On aurait dit que rien ne pouvait l’effrayer. Elle avait certainement un côté un peu inconscient».

 

«Ce qui est arrivé est forcément grave»

 

A la sortie du tunnel, la ville basse de Charleroi s’offre au regard à environ deux cent mètres de distance. Dans la nuit du 12 novembre, empruntant des petites rues peu accueillantes, Alicia se rend d’abord dans un self-bank de la Fortis sur la place Albert 1er. «La dernière image de ma fille a été prise là par une caméra de surveillance. Elle a retiré 40 euros. Elle était en discussion au téléphone avec un ami. Tout à fait normale et joviale, dira plus tard cet interlocuteur». En poursuivant sa conversation téléphonique, la jeune femme se rend ensuite dans un night-shop qui se trouve tout au bout de la rue de Marchienne. Avec le papa d’Alicia, nous nous marchons dans ce quartier chaud de Charleroi où les bordels et les putes sont innombrables. Pas vraiment un endroit où une jeune fille de 20 ans devrait se promener un dimanche soir de novembre…

 

« L’enquête a établi qu’elle a bien acheté son pain chez le Pakistanais », reprend Marcel. « Et sur le chemin du retour, elle continuait à converser sur son portable. Jusqu’au moment où elle a dit à son copain François qui parlait avec elle qu’elle devait s’interrompre. Ensuite, son G.s.m. a été coupé. Puis remis en fonctionnement pendant quelques secondes avant d’être coupé définitivement. A partir de ce moment, elle disparaît. Tout ce que l’on sait, c’est qu’elle était quelque part  sur le chemin du retour quand elle s’est évaporée…Et c’est à peu près tout… ».

 

Alicia aurait-elle décidé de tout plaquer ? A-t-elle été enlevée ? A-t-elle été tuée ? Pour parler de toutes ces hypothèses, Marcel nous invite dans la petite maison de Montignies-sur-Sambre où il cohabite depuis onze ans avec Stéphanie, sa seconde épouse. En nous recevant, la belle-mère d’Alicia donne tout de suite le la : « Pour nous, elle est toujours en vie. Et on est certain qu’elle n’a pas fugué ». Marcel enchaîne aussitôt : « Rien ne nous prouve qu’elle serait morte. Il est possible que quelqu’un la retienne quelque part. Qu’elle soit séquestrée, peut-être droguée et à la merci d’une bande de criminels. On veut croire qu’elle reviendra ».

 

Aurélie, 18 ans, l’une des sœurs d’Alicia, vient se joindre à la conversation. « Pour moi aussi, il est exclu qu’il s’agisse d’une fugue. Si elle était partie de sa propre volonté, elle m’aurait prévenue. J’en suis certaine, elle m’aurait appelée ! On s’entendait trop bien pour qu’elle puisse me laisser comme cela. Elle aimait trop sa fille Jenna aussi pour l’abandonner de cette manière. Ce qui est arrivé à Alicia est forcément grave. Si des gens la retiennent, qu’ils la libèrent. Je m’en fous qu’ils soient punis ou pas, je  veux revoir ma sœur, vous comprenez ! ».

 

5Si les proches d’Alicia regrettent amèrement qu’il ait fallu un mois pour que la justice carolo prenne au sérieux ce dossier de disparition inquiétante, ils soulignent dans le même temps que, depuis lors, c'est-à-dire depuis que le dossier a été mis à l’instruction, les policiers n’ont pas lésiné sur les moyens pour trouver la clé de l’énigme. « On a pu lire le dossier, il est évident que les enquêteurs sont des gens sérieux et professionnels. Ils ont énormément travaillé. Il y a eu des surveillances, des écoutes. Ils n’ont reculé devant rien. C’est vraiment impressionnant. On les apprécie aussi sur le plan humain. Mais ils ne trouvent rien, aucune piste », explique Marcel. Pour illustrer le propos, Stéphanie évoque des confidences récentes que lui faisait un policier : « Ils ont l’impression de chercher une aiguille dans un grand hangar tout noir avec les yeux bandés ».

 

« Elle ne se méfiait de personne »

 

S3000044Une source autorisée proche de l’enquête confirme ce sentiment d’impuissance : « On a fait des tonnes de devoirs. Pour déboucher sur le néant. Dans la plupart des enquêtes, on a toujours un os à ronger, une piste ou l’autre, mais ici, on n’a plus rien, rien du tout. Les seuls résultats qu’on a obtenus à ce jour, en exploitant méthodiquement tous les témoignages que nous recevons sur la présence de la jeune femme à tel ou tel endroit, c’est d’avoir trouvé plusieurs « fausses Alicia », des personnes qui lui ressemblaient... Plus le temps passe, plus ce dossier devient inquiétant ».

 

Côté policier, on confirme le sentiment de la famille : «Rien dans ce dossier ne tend vers l’hypothèse de la fugue». Comme le dit Marcel, «si on veut tout plaquer, on ne fait pas d’abord un détour chez le Pakistanais, à trois kilomètres de marche, pour acheter un pain». Ce n’est pas tout. Ce soir-là, Alicia ne prend aucun vêtement, même pas sa carte d’identité. Juste avant de quitter son appartement, elle a un contact téléphonique avec une amie pour lui demander quelques tartines en dépannage pour le déjeuner de Judigaël, le lendemain matin. Ce n’est qu’en se voyant répondre que cela n’est pas possible qu’elle décide d’aller acheter du pain au seul magasin ouvert un dimanche soir à 22 h 45. Avant de partir, elle écrit aussi un mot à son compagnon annonçant son retour imminent. Au Mister Cash, elle laisse 300 euros sur son compte… Cet argent dort depuis maintenant plus d’un an. Durant tout son dernier parcours connu, elle est au téléphone avec un ami et rien dans ce qu’elle dit ne traduit une intention de partir, un quelconque stress, une déprime annonciatrice d’un départ, alimenté par un désespoir soudain. «Tous les éléments de cette affaire donnent plutôt à penser que la jeune femme a été kidnappée », confirme Gilbert Dupont, notre confrère de la « D.H.», le seul journaliste à avoir tout de suite accordé à cette affaire l’importance qu’elle mérite.

 

73Que s’est-il passé le soir du 12 novembre 2006 ? Autour de la table de la salle à manger, dans la petite maison de Montignies-sur-Sambre, ceux qui connaissent le mieux Alicia évoquent leur hypothèse avec des mots qui nous semblent convaincants.  

 

Stéphanie : « Alicia est une fille impulsive ».

 

Marcel : « Je lui ai toujours dit qu’elle était trop franche. Que cela lui causerait des ennuis ».

 

Aurélie : « Elle fonce sans réfléchir. Si quelqu’un l’embête, elle l’envoie promener. Parfois trop directement. Dans le même temps, elle fait trop vite confiance aux gens, elle est un peu naïve. »

 

Marcel : «C’était en effet très risqué de se promener dans des rues aussi malfamées que celles-là, le soir, pour une jeune fille seule !».

 

Aurélie : «Si une voiture s’est arrêtée à sa hauteur pour demander son chemin ou quoi…».

 

Marcel : «Elle est capable d’être montée à bord pour montrer le chemin…»

 

Stéphanie : « A mon avis, c’est ce qui s’est passé. Alicia ne se méfie de personne, elle a trop confiance… ».

 

Pour être complet, on signalera encore qu’au moment de sa disparition, Alicia partageait sa vie affective entre deux hommes. Le père de son enfant, Judigaël, et François, la personne avec laquelle elle parlait au téléphone en se rendant chez l’épicier pakistanais… Ces deux hommes ont été interrogés. Ils ont aussi passé avec succès le test du polygraphe et l’enquête, à ce stade, les met totalement hors de cause, de même d’ailleurs que toute personne appartenant à l’entourage de la disparue.

08:59 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : allemeersch, disparition |  Facebook |