23/11/2007

Affaire Storme (06 et 11/1007)

Affaire évoquée sur le plateau de l'Info Confidentielle- Paris Match avec Vincent Storme, le 6 octobre 2007 et entretien avec la famille de l'inculpé publié dans Paris Match, le 11 octobre 2007

 

Léopold est-il le diable ou le coupable idéal ?

 

large_478129Dans la nuit du samedi 16 au dimanche 17 juin 2007, François-Xavier Storme et son épouse Caroline Van Oost, tous deux âgés de 48 ans, ainsi que leur fille Carlouchka, 22 ans, étaient assassinés dans le quartier des Marolles à Bruxelles. Sauvagement, un vrai carnage. Ce soir-là, le tueur a assené plus de 100 coups de couteau à ses victimes… Et tout semble accabler Léopold Storme, inculpé et emprisonné depuis bientôt trois mois. Toutefois le fils de François-Xavier et de Caroline est toujours soutenu par sa famille et, à vrai dire, par tous ses proches. Dimanche dernier, son parrain, Vincent Storme, s’est confié pour la première fois sur un plateau de télévision : « Je suis de plus en plus persuadé de son innocence. Ce n’est pas une croyance aveugle dictée par le cœur. C’est une conviction qui ressort de mes entretiens avec mon filleul et de ce que je connais des faits ». La tante de Léopold, Anne Frédérique, son cousin Louis et sa grand-mère Jacqueline, ont aussi accepté de faire part de leur conviction à Paris Match. Elle est identique : « Léopold n’est pas à sa place en prison ».

 

Paris Match Belgique. Parlons d’abord de ceux qui ne sont plus là. Quelque trois mois après la disparition de Caroline, Carlouchka et François-Xavier dans des circonstances particulièrement horribles, que ressentez-vous ?

 

Vincent, frère de François-Xavier et parrain de Léopold : Un trou… C’est cela, un énorme vide. Et bien entendu, une envie irrépressible de savoir ce qui s’est vraiment passé : qui les a tué, pourquoi, comment ?

 

En pensant à eux, il y a un moment, une image qui vous revient à l’esprit ?

 

Vincent : Il n’y a que du positif. C’étaient des personnes équilibrées, saines. A force de dialogue avec ses proches, mon frère s’était construit un petit paradis. A quatre, Léopold y compris, ils formaient une équipe formidable.

 

Anne-Frédérique, sœur de François-Xavier et tante de Léopold : C’est bizarre dans ce contexte mais ce qui me vient tout de suite à l’esprit en pensant à eux, c’est qu’ils avaient énormément d’humour… (N.d.l.r. : Un silence s’installe alors qu’ils plongent visiblement dans leurs souvenirs.) Je dirais que moi c’était une sorte de frère jumeau… Une partie de moi s’en est allée définitivement.

 

Vincent : Pour trouver le souvenir d’une dispute avec François-Xavier, je dois remonter à la période où nous portions encore des culottes courtes. On se marrait bien ensemble. C’était aussi quelqu’un de très patient. Je dirais un philosophe.

 

Louis, filleul de François-Xavier et cousin de Léopold : Moi, j’avais une relation privilégiée avec mon parrain. Il racontait tout le temps des blagues. Il avait un sens de la dérision assez poussé, je me suis beaucoup enrichi sur le plan personnel à son contact.

 

Anne-Frédérique : Caro, ma belle-sœur était une personne très attentive à sa famille. Elle formait un couple parfait avec François-Xavier. Ce n’est pas quelque chose qui arrive comme cela. Dans un couple, il y a toujours des hauts et des bas. Leur relation a été construite, pas à pas, avec beaucoup d’amour et de compréhension mutuelle. Des personnes qui voyaient ces quatre là pouvaient se dire «quelle famille formidable ! ». Mais ils méritaient ce bonheur. Ce paradis comme disait mon frère… Qui a été remplacé par l’enfer que nous vivons actuellement.

 

Jacqueline, maman de François-Xavier et grand-mère de Léopold : Quelques jours plus tard, ils devaient fêter leurs 25 ans de mariage. Je voudrais aussi dire un mot de Carlouchka qui était une fille très organisée, sérieuse et joviale. Elle croquait la vie à pleines dents et elle avait le cœur sur la main. Elle avait tout pour commencer une vie heureuse.

 

Cela existe vraiment des familles parfaitement harmonieuses ? Partout, il y a des disputes, des incompréhensions, des mots…

 

Louis : De fait, il ne faut pas caricaturer. Chacun peut avoir sa personnalité. Ils ont sans doute eu des différents. Comme partout. C’est impossible autrement. Toutefois, la notion de respect au sein de la famille n’a jamais été remise en question. J’ai parfois entendu François-Xavier faire une remarque à Léopold. Par contre, je n’ai jamais vu mon cousin lui répondre de travers, ni même d’ailleurs en avoir la tentation.

 

Vincent : C’est exact. Léopold ne s’est jamais rebellé contre son père. Ce n’est pas le genre effronté. Bien au contraire (N.d.l.r. : Tout le monde acquiesce dans l’assemblée). Quand je vois la famille qu’avait mon frère, elle ressemblait exactement à celle que nous formions avec nos parents pendant notre enfance. Caro et François-Xavier s’entendaient bien avec leurs enfants mais il ne faut pas croire qu’il y avait du laxisme pour autant. Ils éduquaient. Ils avaient des exigences et des principes. François-Xavier pouvait se montrer très strict.

Jacqueline. Et dans le même temps, ils ont été choyés. Il ne leur a jamais rien manqué.

 

Anne-Frédérique : Ce n’étaient pas des parents copains avec leurs enfants. Ils étaient responsables. Louis a raison, le respect est une valeur essentielle dans notre famille.

 

Une valeur partagée par Léopold ?

 

Jacqueline : Par lui et par tous dans cette famille ! Par tous !

 

Que pouvez dire de la personnalité de Léopold ?

 

Louis : Il passait pas mal de temps avec ses amis comme n’importe quel jeune de son âge. Il avait peut-être un petit côté intrépide, l’envie de faire des expériences… Dans le même temps, c’est une personne parmi les autres. Je veux dire qu’il n’a jamais eu de comportements hors normes. Selon ses amis qui m’en ont parlé depuis ce qui est arrivé, il exprimait toujours des sentiments positifs pour ses parents.

 

Jacqueline : A peu près un mois avant le drame, François-Xavier et Caro étaient partis en vacances et j’ai tenu le magasin de la rue des Capucins. Léopold m’a aidée formidablement, en portant les caisses, en nettoyant, en passant l’aspirateur… Il voulait faire une surprise à son père. Et de fait, quand François-Xavier est rentré, il a trouvé que Léopold avait été sensationnel. Il était fier de son fils. A juste titre !

 

Vincent : Récemment, alors que nous revenions d’un concert des Rolling Stones, mon frère m’avait aussi raconté cet épisode.

 

Jacqueline : Quand je vais visiter Léopold en prison, je ne vois pas les yeux d’un criminel mais ceux d’un gosse qui pleure la perte de ses parents et de sa sœur. Il était très protecteur avec Carlouchka. Il y a quelques temps, elle avait passé un moment chez moi à Ixelles et elle devait retrourner jusqu’au Sablon en transport en commun. Léopold a insisté pour venir la chercher afin qu’elle ne fasse pas le trajet seule. Il était très attentionné. Quand on a une telle disposition pour les autres, on n’est pas un tueur fou !

 

Avant ce qui est arrivé, quel était le projet de vie de Léopold ?

 

Jacqueline : Léopold est ambitieux. Il pensait à une carrière dans la diplomatie. Bon, ses résultats à Solvay en juin n’ont pas été brillants mais c’était une première session, en première année. Cela arrive à beaucoup d’étudiants.

 

Louis : C’est l’un des éléments qui a été monté en épingle pour lui trouver un mobile à l’assassinat de ses parents. C’est vraiment n’importe quoi !

 

Vincent : De fait, mon frère lui a dit qu’il marchait sur mes traces parce que, moi aussi, j’ai parfois trébuché dans mon parcours scolaire. Pour autant, bien entendu, il n’y a jamais eu de dramatisation de cette situation. En avril déjà, François Xavier avait compris que ce ne serait pas une bonne année scolaire pour son fils.

 

Si vous deviez définir Léopold en deux ou trois mots ?

 

Vincent : Un gosse charmant avec le cœur sur la main.

 

Jacqueline : Un jeune serviable et intelligent. Il venait nettoyer mes carreaux…

 

Venons-en aux faits du 16 juin. Depuis qu’il a été arrêté, vous avez pris la défense de Léopold…

 

Vincent : Et plus que jamais, je suis persuadé de son innocence ! Ce n’est pas un cri du cœur ou le regard aveugle d’un parrain meurtri que j’exprime de la sorte. Quand cette horreur est arrivée, tous dans la famille, nous avons envisagé toutes les hypothèses.

 

Donc, celle de la culpabilité de Léopold aussi…

Vincent : Bien entendu. L’aboutissement de cette réflexion, c’est que cela ne tient pas. Ce n’est pas lui ! D’abord, Léopold n’est pas capable de violence et en aucun cas d’une violence pareille. A ma connaissance, il s’est battu une seule fois dans sa vie pour protéger sa petite amie. Ce n’est pas quelqu’un qui attaque. Il se respecte et donc il se défendra en cas d’agression mais ce n’est pas un prédateur.

 

On lui a pourtant prêté une passion pour les couteaux…

(N.d.l.r. : Eclat de rire général.)

 

Il en aurait eu une collection, il leur donnait un nom…

 

Louis : Pas très rassurant, n’est-ce pas, un type qui donne des noms à ses couteaux ? En fait de collection, il avait deux petits couteaux. Une petite souris qu’il avait depuis longtemps venait de mourir lorsqu’il a reçu son deuxième couteau… C’est cela le nom qui s’est retrouvé sur le manche. Le nom de la souris, pas un truc du genre « The Killer » ! Il ne faisait rien de spécial avec ces couteaux. Je ne suis pas sûr qu’il les ait utilisés une seule fois. Léopold n’a pas de passion pour les armes, les combats ou la violence. Bien sûr, verbalement, il peut faire de la provoc’. Mais c’est plutôt marrant. Il n’y a rien de méchant en lui.

 

L’hypothèse d’une explosion de colère soudaine et terrible ?

 

Anne-Frédérique : On ne peut y croire. Léopold n’est en rien une personne colérique. (N.d.l.r. : Tous approuvent).

 

Vincent : De toute façon, une colère ne suffirait pas à expliquer la sauvagerie de ce qui s’est passé ce soir-là.

 

Jacqueline : Comment aurait-il pu faire cela ! Mon fils était baraqué par rapport Léopold. Et Carlouchka était ceinture marron de judo. Face à Léopold, ils auraient pu se défendre sans aucune difficulté.

Louis. Déjà cela ne tient pas mais en plus, toujours seul, Léopold aurait aussi tué Caro. Tout à fait surréaliste!

 

Louis : Quand je rencontre des gens qui connaissent Léopold, personne ne peut croire que c’est lui. Par contre, ceux qui l’ont découvert au travers des journaux pensent qu’il est coupable. Quand le parquet communique à la presse, c’est toujours à charge.

 

Vincent : Pourtant, des éléments à décharge, il y en a ! Par exemple, la disposition des corps rend impossible l’hypothèse que ce carnage ait été le fait d’une personne seule. Autre exemple : du sang contenant l’A.d.n. d’un inconnu a été retrouvé sur les lieux. Ce qui donne du crédit à la version des faits donnée par Léopold.

 

Il a eu plusieurs versions des faits ! Cela veut dire qu’il a menti aux enquêteurs sur son emploi du temps…

Vincent : C’est vrai qu’il y a eu des mensonges mais ils s’expliquent par la situation terrifiante dans laquelle Léopold s’est retrouvé…

 

Ce n’est pas tout : il était présent au moment du drame, on a trouvé des cheveux lui appartenant sur les victimes, des empreintes de ses baskets ont été repérées dans le sang qui s’était répandu sur le sol ; il a avoué s’être enfui de ce lieu, non sans avoir tenté d’effacer la trace de son passage le soir du drame ; il s’est débarrassé de la carte sim de son g.s.m. et très peu de temps avant les meurtres, il aurait « reformaté » son ordinateur. Enfin lors de son arrestation, il était blessé à la main, ce qui témoigne du fait qu’il s’est battu… Tout l’accable, non ?

 

Vincent : Il y a beaucoup d’éléments qui sont vrais mais Léopold donne une version des faits qui répond à la plupart de ces objections. Ce soir-là, il revenait de la mer et en arrivant au magasin, il est tombé nez à nez avec un homme portant des gants et une cagoule. Il lui a donné un coup de poing et il s’est rué vers le bureau où il s’est trouvé confronté à un deuxième agresseur armé d’un couteau. Il a voulu lui prendre son arme et il a été blessé à la main. C’est alors qu’il a été assommé. Lorsqu’il s’est réveillé, il avait un couteau dans la main. Les corps de François-Xavier et de Carlouchka gisaient à côté de lui. Celui de Caroline se trouvait dans une autre pièce. Il s’est mis à paniquer. Il s’est dit que personne ne le croirait s’il appelait la police. Il venait de perdre ses parents et sa sœur. Il se sentait seul au monde. Il s’est enfui comme un coupable en effaçant ses traces et en se dissimulant. Pour aboutir dans l’appartement de ses parents à la mer. Il n’est pas allé plus loin.

 

Il aurait pu appeler sa famille, chercher de l’aide auprès de ses proches…

 

Anne-Frédérique : Il aurait pu, il aurait pu ! C’est facile de dire qu’un gosse de 19 ans aurait dû réagir de manière parfaitement logique après un tel traumatisme.

 

Vincent : Pour moi, sa version est crédible. Elle s’explique par la peur panique qui l’a envahi. A cet égard, je voudrais aussi raconter des choses que Léopold m’a dites mais ce serait déplacé par rapport à l’instruction en cours. Je précise d’ailleurs que je n’ai nullement envie de critiquer les enquêteurs. Ce sont des gens sérieux, même si j’ai parfois le sentiment que les pistes qui sont données par mon filleul mettent du temps à être exploitées.

Jacqueline : Mais le temps qui passe, c’est important. Ça pourrait le détruire ! J’ai perdu trois membres de ma famille. On est en train de me faire perdre le quatrième.

 

Vincent : Après son arrestation, dès ma première rencontre avec lui en prison, j’ai compris qu’il était innocent. Anne-Frédérique était là aussi. Il a pleuré tout le temps. Et puis elle lui a dit qu’elle espérait qu’on arrêterait au plus vite celui qui a fait cela : il a corrigé d’un geste qui voulait dire qu’il y avait deux criminels à arrêter. Depuis lors, je vais le voir chaque semaine et chaque fois son attitude est celle du Léopold que l’on a toujours connu. Si c’était un manipulateur, un faux jeton, on le verrait. On le sentirait.

 

Jacqueline : Tout l’accuse, vous trouvez que c’est normal ?

 

De fait, si on s’inscrit dans le récit de Léopold, on arrive presque inévitablement à la conclusion que ces « inconnus » dont il parle auraient non seulement tué, mais qu’en plus ils auraient organisé une mise en scène pour faire de Léopold le coupable idéal… Il se réveille avec l’arme du crime entre les mains !

 

Jacqueline : En ce qui me concerne, c’est bien cela qui m’interpelle. C’est comme si tout avait été fait pour qu’il soit le coupable idéal.

 

Ce serait machiavélique !

 

Jacqueline : Absolument.

 

Et si ce n’était que du mauvais roman…

 

Louis : Je ne sais pas s’il faut aller jusqu’à se dire qu’on a voulu lui faire porter le chapeau de manière préméditée. Il n’en reste pas moins qu’il explique qu’on lui a mis le couteau dans la main… Nous, ce qui nous semble être un mauvais roman, c’est d’imaginer qu’un garçon comme Léopold ait pu tuer ses parents et sa sœur.

 

Jacqueline : A propos, on n’a pas encore dit que le médecin qui a opéré sa blessure à la main estime que celle-ci a été occasionnée par un geste défensif. Sa blessure aurait été différente s’il avait frappé avec le couteau.

 

Louis : Ça correspond à son récit.

Vincent : Cela confirme que dans ce dossier, il n’y a pas que des éléments qui l’accusent. Malheureusement, toutes les informations qui sont données, le sont à charge. Il faudrait plus de nuances. En ce qui nous concerne, on n’a jamais dit que Léopold était un ange. Dans le même temps, certains devraient arrêter de le présenter comme le diable. Par exemple, ce qui a été révélé récemment par Sud Presse, il l’assume…

 

Le fait qu’il aurait participé à un incendie criminel dans une classe de l’athénée Catteau ?

 

Vincent : Voilà. Quand les enquêteurs lui ont posé la question, il a tout de suite dit que c’était vrai. Avec moi aussi, il a été très franc. Et nous, sa famille, on ne va pas commencer à mentir et à dire qu’il n’a pas fait quelque chose dont il s’est rendu coupable. Par contre, quand on le présente comme un dealer de drogue qui possédait plusieurs g.s.m. et de multiples carte sim, je trouve que l’on délire. Comme tant d’autres jeunes, il lui est arrivé de passer d’un g.s.m. à l’autre d’une manière qui pourra être jugée excessive par des adultes. Il s’est aussi procuré des cartes sim gratuites via des magazines qui faisaient des promotions. Comme d’autres aussi, il lui est sans doute arrivé de fumer des joints et de donner du cannabis à un copain. Est-ce que tous ces éléments sont de nature à prouver qu’il serait un tueur fou ? On les utilise pour noircir son portrait et parfois aussi on les gonfle quand, par exemple, un fumeur de joint occasionnel devient un « dealer », voire un consommateur de champignons hallucinogène ou de drogues dures… Pourquoi ne pas en faire un membre d’un cartel colombien tant qu’on y est !

 

Louis : C’est comme l’ordinateur. On oubliait d’en parler. Cela ne prouve rien. Des tas de gens reformatent leur portable ou leur P.c. Et tout ceux qui font cela savent qu’une telle procédure n’est pas de nature à empêcher les informaticiens de retrouver des informations sur le disque dur…

 

On ne voit pas les deux hommes dont parle Léopold sur les caméras de surveillance du magasin. C’est un élément qui ne semble pas plaider en sa faveur…

 

Vincent : C’est ce qu’on a lu dans la presse. Pour nous, cela ne veut pas dire que ces deux hommes n’ont pas existé. Ces caméras filment-elles tous les angles ? Honnêtement, on n’en sait pas plus sur ce point-là.

Vous n’avez pas accès au dossier d’instruction ?

 

Vincent : Non. Pour cela, il faudrait se constituer partie civile et on ne voudrait pas que cela puisse être interprété comme un acte hostile à Léopold. On se base sur ce qu’il nous dit.

 

Est-ce suffisant pour avoir la certitude de son innocence ?

 

Vincent, Anne-Frédérique, Louis (N.d.l.r. : d’une seule voix) : Oui !

 

N’est-ce pas votre cœur qui parle ?

 

Jacqueline : Constater que Léopold n’aurait pas eu la force physique de commettre de tels faits, ce n’est pas faire du sentimentalisme.

Vincent. Je ferais la même remarque : la disposition des corps, la présence de l’A.d.n. d’un inconnu… Ce sont des éléments qui parlent à la raison, pas au cœur.

 

Qu’espérez-vous à ce stade pour Léopold ?

 

Louis : Qu’il sera libéré très prochainement. On reste confiant.

 

Dans une telle hypothèse, que se passera-t-il pour lui ?

 

Anne-Frédérique : On le reprend évidemment.

 

Vincent : Il faudra beaucoup l’aider, l’entourer. Etre libre, c’est une chose mais même dans ce cas, il pourrait être condamné à vie par l’opinion qui, abreuvée d’éléments à charge, le verra toujours comme le coupable. Je vois bien les commentaires : « Il n’y a pas de fumée sans feu »… C’est pour cela qu’il faut absolument retrouver les vrais coupables. Il y aura aussi le deuil à faire… Il n’a même pas encore pu se rendre une seule fois sur la tombe de ses parents.

 

Jacqueline : Léopold croit à une prochaine libération. Il se renseigne pour reprendre des études supérieures auprès de différentes universités. Il m’a demandé d’aller acheter des cours de droits européen. Il aspire à cette liberté.

 

Donc, il ne se résigne pas à l’idée que cette affaire se jugera de toute façon devant une cour d’assises ?

 

Jacqueline : Pas du tout !

Anne-Frédérique : Absolument pas ! Il garde l’espoir plein et entier que ce cauchemar va se terminer autrement. Il faut qu’il tienne le coup.

 

Vincent : D’ailleurs, je lui ai écrit toute une lettre sur le thème de la patience. On ne peut écarter l’hypothèse que, même sans une preuve formelle et définitive mais vu la présence de plusieurs éléments à charge convergents, Léopold serait, in fine, renvoyé vers les assises. Cette hypothèse m’inquiète au plus haut point. Comme il y a essentiellement des éléments à charge dans ce qui est dit ou écrit sur lui, il pourrait être condamné dans l’esprit des jurés avant même le début du procès… En vérité, j’espère ne plus devoir donner d’interview pour nuancer, contrebalancer. Il faudrait maintenant un grand silence pour laisser l’enquête se poursuivre en toute sérénité.

 

Et si demain, vous appreniez qu’il vient d’avouer… C’est le monde qui s’écroulerait ?

 

Anne-Frédérique : Evidemment, oui.

 

Jacqueline : Mais de toute façon, c’est impossible.

 

Louis. S’il admettait être le coupable, il faudrait encore voir comment et pourquoi ? Et pour que j’y crois, il devrait m’expliquer lui-même la manière dont il aurait procédé… On ne sait jamais ce que quelqu’un peut avouer par désespoir.

 

Mais s’il y a une preuve formelle, irréfutable ?

 

Vincent. Personne ici ne veut jouer à la mère poule. Ce crime nous a enlevé trois êtres fantastiques. Il ne faut pas croire que parce qu’on défend Léopold nous oublions le sort terrible qu’ont eu à subir Caroline, Carlouchka et François-Xavier. On veut savoir ! Tout savoir.

 

Et donc, on regarderait cette réalité en face. Quelle serait alors votre attitude à l’égard de Léopold ?

 

Vincent. Je suis son parrain. C’est une promesse que j’ai faite à ses parents pour la vie. Même dans cette hypothèse – qui me semble impossible, je le répète ! –, je ne le lâcherai pas.  

 

Louis. Si telle devait être la réalité, elle serait bien entendu horrible. Et dans le même temps, elle témoignerait d’une énorme souffrance de Léopold. Comme mon père, je n’ai pas envie de haïr. Je préfèrerais alors trouver la force de l’aider à redevenir la belle personne que j’ai toujours connue.

 

Jacqueline. Il est le Léopold qu’on a toujours connu ! Quand je vois mon petit-fils à la prison, on ne parle pas des détails du dossier. On discute de tout et de rien. Surtout, on pleure beaucoup. Cela reste plein d’amour. Il est innocent !

 

En finir avec le doute.  Si possible…

La justice et les policiers – dont l’efficacité et le sérieux du travail n’est mis en cause par personne dans ce dossier –, sont placés devant une affaire particulièrement monstrueuse. Primo, de par le simple fait, bien entendu, de la cruauté et de la sauvagerie manifestées par l’auteur du triple assassinat des Marolles. Secundo, par la position tragique occupée par le suspect Léopold. In fine, en effet, cette enquête pourrait conduire vers une issue monstrueuse elle aussi. Soit, il faudra constater que Léopold est bel et bien le coupable et dans ce cas, la manière dont il aura nié et, surtout berné tous ceux qui l’aiment, apparaîtra comme le comble de l’abjection. Soit, il apparaîtra que ce jeune homme qui vient de fêter ses 20 ans en prison a été suspecté à tort et qu’un innocent qui venait déjà d’être terriblement éprouvé par la perte de ses parents et de sa sœur a été l’objet d’une victimisation secondaire particulièrement féroce. Dans le même temps, et quel que soit l’aboutissement de cette triste affaire, personne ne pourrrait reprocher à la justice d’avoir investigué en profondeur sur le rôle d’un suspect qui admet avoir été présent sur les lieux du drame, qui a multiplié les versions et qui est désigné par plusieurs indices matériels. Le plus regrettable, en fin de compte, pour la justice, pour les victimes et leur famille, pour Léopold lui-même, serait finalement qu’on ne parvienne jamais à sortir d’une zone grise où le doute serait encore présent.

17:11 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

20/11/2007

Sourd profond en prison (23-26/09/07)

Enquête évoquée sur le plateau de "L'info confidentielle Match" sur RTL/TVi le 23 septembre 2007 et publiée dans l'hebdomadaire "La Libre Match", le 26 septembre 2007

Il faut sauver le détenu David. Mais comment ?

 

048239Depuis un mois, David est détenu à la prison de Mons. Un prisonnier très peu ordinaire : sourd profond, ce jeune homme de 23 ans présente aussi des troubles de comportement qui pourraient relever de la psychiatrie. Lorsqu’on lui demande son âge, David est bien incapable de donner une indication précise. Connaîtrait-il la réponse qu’il ne pourrait pas plus la formuler avec des mots qu’avec la langue des signes qu’il ne maîtrise pas. Enfermé dans son monde du silence, il lui est arrivé durant ces trois dernières années de piquer des colères et d’avoir des attitudes provocatrices. Il a cabossé des voitures, il a dégonflé les pneus d’un véhicule de police, il s’est battu dans des centres pour sourds où il résidait. Sont-ce des raisons suffisantes pour faire enfermer David dans l’établissement de défense sociale Les Marronniers à Tournai – là où résident notamment des malades mentaux dangereux, des tueurs tel Derochette –, comme le préconise une décision du 12 septembre 2007 de la commission de défense sociale de Mons ? « Certainement pas. Un tel endroit n’est pas adapté aux sourds. David ne pourra y communiquer avec personne. Il lui faut un personnel spécialisé qui puisse le comprendre, pas des pilules ! », répondent plusieurs thérapeutes et des proches du malheureux. Où devrait-il aller alors ? Existe-t-il une place adéquate pour ce garçon dans les structures d’accueil existantes en Belgique ? Ce n’est pas évident du tout…

 

 

«Autant le jeter aux oubliettes. Ce n’est pas sa place. Il n’y a rien de prévu pour les sourds-muets dans un établissement de défense sociale (E.d.s.) comme Les Marronniers. David n’est pas fou et il est encore très jeune. Il peut apprendre, se stabiliser, trouver une voie vers le bonheur. Mais là, il va s’isoler encore plus, régresser et souffrir. C’est l’équivalent d’une condamnation à mort». Professeur de religion protestante à l’I.p.e.s. (Institut provincial d’enseignement spécial) à Ghlin, Danielle Manouvrier se dit catastrophée par le sort qui attend David M., un jeune homme sourd âgé de 23 ans actuellement emprisonné à Mons dans l’attente de son transfert à l’ E.d.s. de Tournai. Elle a également témoigné ce dimanche de son inquiétude sur le plateau de « L’info confidentielle Match » sur R.t.l.-t.v.i.

 

L’histoire de David est particulièrement douloureuse. Sourd profond, ce garçon est né dans un milieu extrêmement défavorisé. Il n’a jamais pu communiquer avec les membres de sa famille où personne n’a appris la langue des signes. En outre, selon sa maman qui s’exprime assez difficilement, il était régulièrement battu par son père. « Dès la crèche, David a été pris en charge à l’ I.p.e.s. D’emblée, ses professeurs ont constaté qu’il présentait un déficit global : manque de repères, faible conscience de son identité et, surtout, une grande difficulté à intégrer le vécu et les normes de la vie sociale », explique Danielle Manouvrier, qui a fait sa connaissance il y a dix ans.

 

Pratiquant la langue des signes – ce qui n’est pas le cas de David lui-même – ce professeur de religion protestante a pu, au fil du temps, trouver des codes pour communiquer avec ce garçon enfermé dans un monde de silence, de non communication et, c’est évident, de peur et d’angoisse. « Dans notre établissement où les professeurs sont très dévoués et conscientisés par leur mission, David était entouré d’une bienveillance particulière. Je ne dis pas qu’il n’y a jamais des moments de tension ou des difficultés avec lui, mais ce n’était pas plus grave qu’avec d’autres enfants. A l’I.p.e.s., David a notamment appris l’horticulture. C’est une activité qui lui convenait parfaitement bien. Il pouvait y travailler calmement, pendant des heures et des heures. Il en aurait oublié d’aller prendre son repas à midi », raconte l’enseignante.

 

Et puis, en juin 2004, tout a basculé : « A cette époque, il a assisté à une violente dispute familiale. Il n’a pas compris ce qui se passait et cela a provoqué un changement brusque dans son comportement. Une nuit, il s’est enfui. Et il a été retrouvé quelques heures plus tard, dans une rue de Mons, à quarante minutes à pied de l’I.p.e.s. David avait été pris sur le fait alors qu’il crevait les pneus d’une voiture de police. On l’accusait aussi de rébellion parce qu’il s’était débattu au moment où il avait été menotté par les policiers. Il sera finalement accusé d’avoir dégradé pas moins de quarante voitures sur son chemin avec une « masse »... En fait, il avait pris un petit marteau dans l’atelier de l’école ».

 

« David raisonne comme un enfant de 5 ans »

 

David découvre alors un nouvel univers : la prison, à Mons. « Il ne percevait pas la vraie nature du lieu où il se trouvait, croyant que c’était un internat un peu plus sévère », reprend Mme Manouvrier. En un tel endroit, il n’y a évidemment pas de personnes aptes à communiquer avec un garçon qui souffre de surdité profonde ; toute la bonne volonté dont les gardiens de cet établissement pénitentiaire ont toujours fait preuve à l’égard de David ne suffit pas à remplacer le travail d’un personnel spécialisé. Comble de la malchance, le jeune est initialement mal défendu par une avocate pro deo qui n’en a visiblement rien à faire de ce client pauvre et incapable de communiquer. Conséquence : la chambre du conseil renvoie ce jeune homme incapable de décliner son identité ou son âge... en correctionnelle, tel n’importe quel adulte qui serait responsable de ses actes.

 

« Quand j’ai appris cela, je n’en croyais pas mes oreilles », témoigne Danielle Manouvrier. « David raisonne comme un enfant de 5 ans. Un exemple : si vous lui demandez où il habite, il sera bien incapable de vous donner une adresse, que ce soit avec des gestes ou par l’écrit qu’il ne maîtrise pas du tout. Avec ses codes, tout au plus, il pourra dire à quelqu’un qui est formé à l’entendre qu’il réside là-bas, un peu plus loin, quand on tourne dans la rue à droite. Il était bien évidemment incapable de comprendre un tel procès. A vrai dire, on pourrait accuser David de tout et n’importe quoi sans qu’il sache faire valoir un quelconque argument de défense ».

 

L’audience du tribunal se tient le 30 août 2004. A l’époque, le quotidien  «La Dernière Heure» consacre un article à l’affaire et son titre est éloquent : « Quelle justice pour un sourd-muet ? De surcroît attardé mental, le jeune homme est abandonné quasi de tous. Procès inadéquat en chambre des vacations ». Danielle Manouvrier, qui a assisté à l’audience publique, estime que « David n’a rien compris de ce qu’on lui voulait. Il bénéficiait certes d’une traductrice en langue des signes très compétente, mais il ne possède pas ce langage, il a ses propres codes ». Procès équitable ?

 

"Il provoquait les gens" 

 

Le jugement tombe le 10 septembre 2004. David est déclaré irresponsable de ses actes et il est dirigé vers la commission de défense sociale qui devra décider de son orientation. Sa place n’est donc pas en prison, mais c’est là qu’il retourne en attendant qu’on lui trouve une place adaptée quelque part. Il y restera quelques mois avant qu’on le dirige vers La Bastide à Namur, un centre spécialisé qui accueille notamment des sourds souffrant de troubles mentaux. « David était déjà resté trop longtemps en prison et, finalement, il s’était adapté à cet environnement carcéral. Il a donc été désorienté par ce nouveau changement. Il ne s’est pas intégré. Il s’est battu avec un autre résident. Il a plusieurs fois manifesté des comportements agressifs. Retour à la case prison », résume Mme Manouvrier.

Directeur de La Bastide, Luc Walraedt confirme : « On a estimé que David était dangereux pour lui-même et pour les autres. Parmi les personnes qui sont à La Bastide, j’ai des sourds qui sont aussi aveugles. Des gens très fragiles, sans défense. On ne pouvait pas prendre de risques ».

 

En septembre 2005, David bénéficie d’une nouvelle libération à l’essai octroyée par la commission de défense sociale. Avec l’obligation de séjourner au foyer des sourds-muets Pas à Pas à Bruxelles. « David s’y plaisait mais, en même temps, il était loin des quelques personnes qui, comme moi, lui sont proches pour l’avoir suivi pendant longtemps. En avril 2006, je lui ai rendu une visite et, lorsque je suis partie, il a voulu me retrouver. Il est monté dans le véhicule d’une assistante sociale, il a roulé quelques centaines de mètres avant qu’on le retrouve. Le changement de vitesse était cassé. Une plainte a été déposée et il a été renvoyé vers la prison de Mons », explique Danielle Manouvrier.

 

A la mi-mai 2006, la commission de défense sociale se réunit une nouvelle fois et ordonne le placement de David à l’E.d.s. de Tournai au motif qu’« après avoir volé le véhicule de son assistante sociale, il réintégra la résidence. Ensuite, il porta des coups à son assistante sociale qui avait refusé de l’embrasser (...). Son état mental révèle un danger social, il ne respecte pas les conditions qui lui ont été imposées ». Toutefois, elle subordonne cette décision à l’expertise d’un psychologue. Et ce dernier rend un rapport favorable à David le 27 juillet 2006 : désormais, son état mental, qui s’est « suffisamment amélioré », ne nécessite plus qu’il soit envoyé aux Marronniers. Ce qui est entériné le 19 septembre 2006 par la commission de défense sociale. Quatre mois de prison plus tard, le 23 janvier dernier, David est de nouveau accepté à Bruxelles par l’asbl « Pas à Pas ».

 

Valérie Thomas, directrice de Pas à Pas, commente : « Mon opinion sur David a évolué avec le temps. Au début, j’étais de l’avis de Mme Manouvrier, que je connais très bien. Je pensais aussi qu’il souffrait surtout d’une carence affective qui n’avait rien de psychiatrique. Je me disais qu’en l’entourant bien, ce qu’on a fait avec toute l’équipe qui compte quarante personnes, on arriverait à quelque chose. Et donc, nous avons été des repères autant affectifs que d’autorité par rapport à lui. Il avait de très bons contacts avec certains d’entre nous, mais cela n’a pas suffi. Aujourd’hui, je retiens surtout que David a un comportement très provocateur. Les derniers diagnostics le concernant disent qu’il n’est pas psychopathe mais, à mon sens, la question se pose quand même. Il est très calme pendant des périodes relativement longues et puis il semble éprouver le besoin impérieux de faire quelque chose pour que la justice s’occupe de lui. Régulièrement, il cherchait à ce que les policiers lui mettent les menottes en faisant le fou en rue et, quand on le ramenait au centre, il fallait qu’ils les lui retirent non pas devant l’immeuble, mais dans sa chambre, sinon il n’était pas satisfait. Ce comportement est un appel que l’on a mis en rapport avec ce qu’il a vécu avec son père. Il révèle en tout cas une difficulté envers l’autorité. Pour nous, il devenait dangereux. Il sortait la nuit, il allait frapper dans des voitures, des portes de garages. Il provoquait les gens, cela pouvait devenir dangereux pour lui aussi ».

 

« S’il entre à Tournai, il est évident qu’il n’en sortira jamais »

 

Le 28 août 2007, l’échec du troisième placement est donc consommé et, quinze jours plus tard (12 septembre 2007), une nouvelle décision de la commission de défense sociale tombe comme un couperet : « L’intéressé aurait tenté de porter des coups à la responsable de l’institution où il était hébergé ; sa présence au sein de l’institution Pas à Pas n’est plus souhaitée. (...) La commission de défense sociale ordonne la réintégration (sic : il n’y a encore jamais séjourné effectivement) de M. David à l’établissement de défense sociale de Tournai ».

 

« On l’envoie dans le néant. Je ne peux pas y croire. C’est inacceptable ». Danielle Manouvrier n’a pas de mots assez forts pour traduire son désarroi. Elle argumente : « Bien entouré, dans une structure d’accueil à proximité de Mons où des personnes comme moi, des gens qu’il connaît et en qui il a confiance, pourraient venir le voir très régulièrement, je suis certaine qu’il pourrait retrouver un équilibre. Qu’il pourrait apprendre la langue des signes, communiquer et même travailler. Il aurait un avenir, il y aurait de l’espoir. Par contre, s’il entre à Tournai, il est évident qu’il n’en sortira jamais. Cela voudrait dire que la société qui ne trouve plus de place pour lui se contenterait de l’emmurer dans son silence, sans plus personne pour pouvoir communiquer jusqu’à sa mort. Dans le contexte des Marronniers où rien n’est prévu pour les sourds-muets, il va régresser et il deviendra non libérable à tout jamais. Quelle disproportion entre les bêtises commises et la peine infligée. David n’a tué personne ! On ne peut mettre ainsi un gosse de 23 ans sur un chemin de non-retour. Quand je constate qu’un chauffard ivre qui écrase et tue un enfant est, quant à lui, relâché après cinq jours, je m’interroge sur les valeurs prônées dans notre société ».

 

Bien qu’ils n’aient plus voulu de David dans leurs structures d’accueil, Valérie Thomas, la directrice de « Pas à Pas », et Luc Walraedt, le

directeur de « La Bastide », épousent le point de vue de Danielle Manouvrier sur un point essentiel : « La place de David n’est pas du tout aux Marronniers. En tant que sourd profond, il n’y trouvera pas les personnes qu’il faut pour communiquer. C’est une forme d’isolement extrême. Il va tourner en rond », disent-ils tous les deux. Toutefois, leur avis est moins teinté d’espoir. Il pourrait se résumer ainsi : « Tournai, ce n’est pas une bonne solution, mais on n’en voit pas d’autre ».

 

Luc Walraedt précise que, malheureusement, la détresse vécue par David n’est pas isolée : « En ce moment même, j’œuvre pour faire sortir un autre sourd de l’E.d.s. de Tournai afin de lui offrir à La Bastide un accueil adapté à son handicap. Au-delà de ces cas individuels, il faut mettre en avant un énorme problème structurel. Cela fait longtemps que l’on argumente auprès du monde politique pour que soient créés en Belgique des lits spécialisés en psychiatrie permettant un accueil spécifique des sourds qui souffrent de troubles mentaux et qui, pour certains d’entre eux, peuvent présenter un danger pour la société. Un tel centre fermé ne comporterait que quelques places seulement, ces cas ne sont pas si nombreux ».

 

Valérie Thomas confirme : « C’est un vrai drame. Il n’y a pas de centre adapté pour ce genre de pathologie en Belgique. On en viendrait à être réconforté par le fait que David semble se trouver plus à l’aise en prison que partout ailleurs. Mais, bien sûr, ce n’est pas une solution. Sur le plan éthique, ce serait même tout à fait inacceptable ».

 

« De toute manière, en ce qui concerne David, ce n’est pas de psychiatrie qu’il a besoin mais de bienveillance. Un premier rapport psychiatrique était plutôt négatif, mais il a été fait dans des conditions où David ne pouvait comprendre ce qu’on lui demandait. Deux autres rapports d’expertise ont suivi et ils lui sont tout à fait favorables », objecte Danielle Manouvrier.

 

800 détenus ne sont pas à leur place

 

Le premier rapport psychiatrique relève, de fait, que « David est dans un état grave de déséquilibre persistant », qu’« il n’a pas la conscience de mal agir », qu’il souffre d’une « déficience non liée à la surdité mais à un retard mental ». A mettre en balance, donc, avec l’un des rapports qui ont suivi, dont nous avons pu prendre connaissance : « David représente un danger quand il est livré à lui-même sans adulte pour le cadrer et le conseiller ou qu’il se trouve dans un contexte conflictuel ». Mais qui mentionne aussi qu’« un séjour dans une institution lui offrant un encadrement suffisant devrait permettre de réduire la dangerosité manifestée ».

 

Danielle Manouvrier lance donc un appel à toute institution dans les environs de Mons qui serait prête à donner une nouvelle chance à son protégé. L’avocat de David, Jean-Maurice Arnould, précise quant à lui que « Si une structure est prête à accueillir David, j’introduirai immédiatement un recours auprès de la commission de défense sociale pour soutenir la démarche ». Sera-ce la solution ? La bonne option ? Ce n’est évidemment pas à nous de trancher. C’est aux magistrats, aux assistants sociaux, aux médecins et aux proches de David de se positionner. Quoiqu’il en soit, il convenait de briser le silence qui entourait l’histoire de cet homme qui n’a pas la parole.

 

Pour lui, mais aussi pour d’autres qui sont dans son cas. Afin de rappeler qu’en Belgique, en 2007, près de 10% de la population carcérale, soit plus de 800 détenus, est constituée de personnes souffrant de troubles mentaux qui n’ont rien à faire en prison. Un problème dont on est parfaitement conscient au cabinet de la ministre de la Justice, Laurette Onkelinx. Sa porte-parole, Annaïk De Voghel, nous le confirme : « Leur place n’est pas en prison, ils doivent pouvoir bénéficier de traitements adaptés à leur pathologie. Afin de sortir progressivement les internés de prison, où le suivi thérapeutique est insuffisant, des lits M.s.p. (maisons de soins psychiatriques) et des places H.p. (habitations protégées) spécifiques sont en cours de création. Par ailleurs, le circuit de soins externes classique recevra des incitants financiers pour l’accueil d’internés. Ce plan devrait permettre de diminuer de 228 unités le nombre d’internés présents dans les établissements pénitentiaires. A terme, c’est-à-dire en 2010, il devrait libérer 800 places de prison, tout en améliorant le traitement de ce type de détenus ».

10:06 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : prisons, justice, droits de l homme, handicap |  Facebook |

11/11/2007

Jean-Jacques Viseur (190707)

Entretien publié dans l'hebdomadaire "La Libre Match", le 19 juillet 2007

Jean-Jacques Viseur : « En matière d’éthique, Charleroi a déjà trois ou quatre ans d’avance sur les autres communes de Wallonie»

 

571046-696908Lorsqu’il reçoit à son domicile de Jumet, il prend un plaisir certain à montrer sa grande bibliothèque où, amoureusement, il a rangé la collection complète de La Pléiade : des centaines de livres écrits par les plus grands noms de la littérature française et étrangère. Proust, Malraux, Gide, Baudelaire, Montherlant, Saint-John Perse, Green, Yourcenar, Char, Gracq, lonesco, Hemingway, Kafka, Faulkner, Lorca… Impossible de les nommer tous. Et c’est Giraudoux que Jean-Jacques Viseur a choisi de citer récemment alors qu’il présentait le nouveau collège des échevins de Charleroi ! Atypique autant qu’inattendu, le nouveau bourgmestre de Charleroi a hérité d’une passion de la littérature transmise par sa mère, l’écrivaine Marie-José Viseur. Et à y regarder de plus près, sa trajectoire est d’ailleurs assez romanesque. A 7 ans, comme il s’en confie pour la première fois à La Libre Match, le petit Jean-Jacques en culottes courtes allait attendre son papa, Gustave, sur un vieux banc de l’hôtel de ville. Le siège est toujours là, mais plus le père de Viseur, dont la carrière de secrétaire communal a été cassée, fin des années 1970, par… André Van Cauwenberghe, le père de Jean-Claude. En 2007, peu de temps avant de ceindre l’écharpe maïorale, c’est Jean-Jacques Viseur qui vient de barrer la route à… Philippe Van Cauwenberghe.

 

- La Libre Match. Désormais, paraît-il, vous avez le sentiment d’être le « Paolo Maldini » de la politique communale de Charleroi ». Tout va bien ?

 

- Jean-Jacques Viseur. Très bien, je vous rassure. Cette comparaison avec le capitaine de l’AC Milan, un joueur que j’admire, me va très bien, en effet. Il est âgé et moi aussi : j’ai 60 ans. Toutefois, il est encore très présent sur le terrain, avec l’envie de jouer et une particularité : il ne cherche pas à être le plus brillant comme un jeune de 20 ans qui voudrait prouver sa valeur. Non, il préfère organiser l’équipe, donner des « assist ». Il joue collectif et, de cette manière, il met en valeur le talent des autres. Pour prendre une autre référence, je citerais aussi le Général de Gaulle, qui disait que « l’ambition personnelle est une passion enfantine ». Quoiqu’il arrive, je ne me présenterai pas aux prochaines élections en 2012, même pas à une position de combat si d’aventure mon parti me le demandait : je ne joue pas pour moi ou pour un parti, mais pour Charleroi. Mon ambition est de souder ce nouveau collège qui est révolutionnaire à plus d’un titre.

 

- Parce que sa mise sur pied sanctionne la fin de l’ère Van Cau ?

 

- Nous voulons, en effet, une vraie rupture, une césure totale, avec le passé. Toutefois, ce collège se démarque aussi par la présence de personnes jeunes et, parmi elles, de cinq femmes, pas moins. C’est une première en Wallonie. Dès à présent, cette nouvelle équipe ressent une très grande cohésion. Et c’est bien de cela dont Charleroi a besoin. En tant que doyen, j’insiste auprès de tous les échevins : « Pendant trois ou quatre ans, ne faisons pas de politique partisane… Vous aurez  encore un an pour revendiquer vos différences avant les élections communales. Jusque là, le défi est tel que nous sommes forcés de reconstruire Charleroi dans la solidarité la plus grande ».

 

- Qu’appréciez-vous particulièrement dans vos nouvelles fonctions ?

 

- Bien sûr le fait qu’au niveau local, on voit rapidement les effets des décisions que l’on prend. Mais ici, ce qui est encore plus passionnant, c’est qu’on est à l’an zéro de Charleroi. Après ce qui s’est passé, il y a une fierté et une dignité à retrouver, une crise à surmonter qui présente de nombreuses facettes : économique, sociale, morale… Pouvoir jouer un rôle dans cette renaissance, que peut-on rêver de mieux en politique ?

 

- Vous avez le sentiment de vivre un moment historique ?

- Un tournant, certainement. Mais pas seulement sur le plan politique. En termes de mentalité aussi. Nous sortons d’une période où régnait un machisme très désagréable au sein du conseil communal. Il n’y pas si longtemps, une mandataire Ecolo devait faire des interventions sous les lazzis les plus grossiers de membres du collège… J’en avais parlé au bourgmestre : « Ce n’est pas possible de traiter une femme comme cela !». Il s’était contenté d’un « Moi, je n’ai rien dit ». Et l’affaire était classée. Dans cette ville, des femmes journalistes ont été traitées de « pétasses ». Je veux rompre totalement avec ce passé. C’est pour cela aussi que l’équipe a été rajeunie et féminisée.

 

- N’êtes-vous pas le premier surpris de ce qui vous arrive ?

 

- Honnêtement, il y a trois mois, si un devin m’avait prédit que je deviendrais bourgmestre de Charleroi, je lui aurais conseillé d’aller consulter un psychiatre. Mais, vraiment, je ne vis pas cela comme un aboutissement. Je n’avais jamais rêvé à cette haute responsabilité. Même pas en me rasant le matin…

 

- Comme le maçon, vous êtes maintenant au pied du mur…

 

- C’est clair. Je suis dans une position où je ne peux absolument pas décevoir. Je considère que j’ai une obligation de résultat. Mais, attention : il n’y a pas de « sauveur » en politique ! C’est même dangereux de penser en ces termes-là dans une démocratie. Le pouvoir est un jeu d’équipe.

 

- Vous allez réconcilier les Carolos avec leurs responsables politiques locaux ?

 

- D’abord, les Carolos doivent se réconcilier avec eux-mêmes ! Avec leur ville. Il faut qu’ils reprennent confiance, qu’ils aient conscience que Charleroi est une métropole. Qu’ils n’aient plus peur que l’on se moque d’eux quand ils en sortent. Bref, qu’ils se sentent à nouveau Carolos et fiers de l’être. Ici, la fusion des communes, fin des années 1970, a été ratée. Il n’y a pas eu une identification comme celle constatée dans la Cité ardente où les gens ressentent tous ce sentiment d’être Liégeois.

 

- Mais les relations avec le monde politique ?

 

- C’est évident qu’il faut les moderniser. Celles-ci ne peuvent plus être articulées autour d’avantages, de faveurs que l’on donne et que l’on reprend… Fini le temps où certains payaient leur parking et d’autres pas ! Je veux restituer à l’autorité publique son rôle majeur : celui d’être le garant de l’égalité des Carolos devant la loi. Par ailleurs, le collège améliorera radicalement les services dans deux domaines : la sécurité et la propreté. A partir de là, on procédera à un véritable redéploiement urbain parce que cette ville n’a plus connu de grand projet urbanistique depuis quarante ans.

 

- Vous voulez faire de Charleroi « une ville modèle ». C’est très ambitieux…

 

- Pas du tout ! On a des idées et des atouts. Charleroi va être vraiment transformée. De toutes les villes européennes, on est celle qui a le plus d’espace consacré à la voiture. Eh bien, on va enterrer la voiture ! Par ailleurs, 80 % du sol carolo appartient au public : c’est dire que l’on pourra mettre en œuvre un véritable plan de développement urbain sur une superficie extraordinaire. On va attirer tous les urbanistes et les meilleurs architectes d’Europe ! Charleroi sera un terrain d’expérimentation et, bientôt, une ville modèle. Avec des bâtiments publics totalement isolés, parfaitement intégrés dans l’environnement, nous aurons valeur d’exemple. On doit faire de cette ville un idéal d’architecture du XXIe siècle. C’est un cercle vertueux qui commence : nous allons avancer en termes de sécurité, de propreté et de développement urbain, et les particuliers vont revenir s’installer et investir à Charleroi. Si nous avons 10 000 habitants de plus, dans les classes moyennes, nous devenons une ville riche.

 

- Mais les prix de l’immobilier vont augmenter. Les couches de la population moins favorisées risquent alors de vivre une crise du logement…

 

- Il faudra accompagner ce redéploiement urbain d’une politique sociale importante. Possédant beaucoup de foncier, on sera en mesure d’assurer une mixité d’habitats qui permettra de ne pas exclure les habitants à revenus plus faibles.

Pour l’heure, Charleroi se distingue aussi par de très mauvais chiffres en termes de réussite scolaire. Généralement, parents sans diplôme = enfants sans diplôme… En cette matière, je suis très heureux que l’échevine de l’enseignement soit issue de l’immigration. Et c’est vrai qu’elle aura du boulot car tous les chiffres sont au rouge. C’est chez nous qu’il y a le plus de jeunes qui sortent de l’enseignement secondaire sans diplôme, que le taux de fréquentation de l’université est le plus faible. Ce n’est pas une fatalité. On va mettre les acteurs du secteur ensemble et trouver des solutions. Par exemple, dès la deuxième maternelle, on fera l’inventaire des enfants à problèmes, c’est-à-dire de ceux dont l’environnement familial demande un soutien. Il faut aussi repérer ceux qui, à 4 ou 5 ans, ne sont pas à l’école… Sans contrainte, mais par un travail social rassurant et informatif, on va aider toutes les familles en difficulté avec le milieu scolaire à rejoindre le circuit. Dans ce domaine aussi, je veux que la politique de Charleroi, dans quelques années, soit citée comme un exemple à suivre. Je veux redonner le sentiment à la population qu’il y a un ascenseur social qui fonctionne et que l’école est son moteur.

 

- Que répondez-vous à ceux qui vous reprochent de ne pas avoir le profil d’un municipaliste ? Au-delà de votre carrière d’avocat, vous avez été ministre des finances, président du C.a. de l’U.c.l., un ponte des mutualités chrétiennes, mais en ce qui concerne une carrière politique locale, c’est nada ou presque…

 

- J’entends bien l’objection, mais on ne peut faire fi du contexte. Je deviens bourgmestre de Charleroi dans un moment exceptionnel. Après une crise qui a été extrêmement lourde, il est apparu que j’étais la personne la mieux placée pour rassembler la nouvelle équipe et la faire gagner. Et puis, je vous le répète, j’ai été touché de plein fouet par le virus communal. Après six mois, j’en suis arrivé à peiner quand je dois encore un peu m’occuper de matières fédérales !

 

- Vous auriez dû vous y mettre plus tôt alors…

 

- Si je ne l’ai pas fait, c’est en raison d’une très mauvaise expérience. Il y a bien longtemps, mon père était le secrétaire communal de la ville de Charleroi. Il a été écarté injustement de ses fonctions, alors qu’il avait les titres requis, des compétences de haut niveau reconnues par tous… Cela fut une blessure que, familialement, on a fort ressentie. Et donc, cela m’a un peu… Enfin, pas un peu ! Cela m’a tout à fait éloigné de la vie politique communale. Avec cette expérience malheureuse, j’ai compris très tôt que la politique politicienne pouvait écraser les hommes. Mon père était un universitaire très calé dans le droit administratif. Il s’était illustré pendant la guerre en aidant la résistance. Plus tard, pendant la guerre scolaire, il avait aussi résisté à certaines pressions pour ne pas inscrire ses enfants à l’école officielle. C’était un démocrate qui se battait pour ses idées tout en respectant celles des autres. Sa réputation dépassait très largement les murs de Charleroi : il était considéré comme l’un des meilleurs juristes municipalistes du pays. Et donc, il a été cassé. Comme cela, du jour au lendemain. Il s’est retrouvé sans rien. Pour ne pas plonger dans la dépression, il a modestement commencé à tenir la comptabilité du cabinet d’avocat dans lequel j’œuvrais à l’époque. J’avais presque 30 ans. Lui, il en avait 60… Je me rends compte que c’est exactement l’âge que j’ai moi-même aujourd’hui.

 

- Et vous voilà bourgmestre de Charleroi. Un clin d’œil du destin ?

 

- Ce n’est pas le seul ! Je vais présider les séances du collège dans une pièce de l’hôtel de ville où se trouvait autrefois le bureau de mon père. C’est fascinant. Est-on là pour remplir les vœux du père sans le savoir ? Je voudrais préciser quelque chose de très important : si j’ai vu souffrir cet homme que j’adorais, je n’ai jamais eu l’esprit de revanche. Simplement, à un moment de mon existence, je me suis dit : « Si je fais de la politique, je la ferai à un autre niveau… » Et puis voilà, je suis tout de même là !

 

- Même sans l’avoir cherchée, c’est une « revanche »…

 

- Je ne veux pas le prendre comme cela. Maintenant, c’est vrai qu’un proche vient de m’écrire : « Le seul regret qu’on ait, c’est que tes parents ne voient pas cela »… Cela m’a touché, c’est exact. Mon père, on l’a vraiment cassé. Pour des raisons politiques. A l’époque, c’est le père de Jean-Claude Van Cauwenberghe – qui était 1er échevin – qui a fait le sale boulot : « C’est dommage pour vous, vous devriez  garder le poste parce que c’est vous qui avez vraiment les compétences, mais la politique a ses raisons… ».

 

- Le grand-père Van Cau écarte votre père et, aujourd’hui, c’est vous qui avez exigé le départ de son petit-fils du collège en raison de son état d’inculpé… C’est une vraie saga, l’histoire politique de cette ville…

 

- J’en conviens. On se croirait presque dans une tragédie grecque ! Pourtant, si j’ai dit non à Philippe Van Cauwenberghe, cela n’a rien à voir avec un règlement de comptes lié au passé. D’ailleurs, c’est bien cela, la tragédie grecque : ce sont les dieux qui vous placent dans des situations tourmentées que vous n’avez pas choisies.

 

- Dans une récente interview accordée à La Libre Match, Philippe Van Cauwenberghe ne chantait pas vraiment vos louanges…

 

- C’est normal. Je peux l’accepter.

 

- Il déclarait : « J’ai découvert une capacité de duplicité extraordinaire du CDH et, en particulier, de Jean-Jacques Viseur. C’est blanc et, du jour au lendemain, cela devient noir ». Ajoutant, dépité : « Je croyais qu’on travaillait entre honnêtes hommes »…

 

- C’est excessif et tout ce qui est excessif… Ma position est très claire : j’ai toujours reconnu que l’infraction qui lui est reprochée n’est pas liée à des actes de gouvernance. Je pense aussi que les éléments d’un futur non-lieu sont sans doute réunis. Dans le même temps, si Philippe Van Cauwenberghe a eu le nombre de voix qu’il a eu et la position qu’il a occupée, objectivement, c’est grâce au nom de son père. Alors, il y a tout de même une logique dans ce qui se passe. Lorsque le courant est porteur, que le nom est considéré par le public, tout est plus facile. Mais on ne peut vouloir décemment profiter d’un tel avantage sans accepter l’éventuel revers de la médaille quand la situation s’inverse. Un homme, un clan dirigé par le père de Philippe, a tenu à bout de bras un système à Charleroi et ce système est en train de s’effondrer. Pour l’heure, le poids du nom pèse évidemment et plus de la même manière qu’auparavant…

 

- Il fallait tuer le fils Van Cau pour sauver Charleroi ?

 

- Il ne fallait pas le tuer ! Simplement, Philippe, à l’instar de son père, devait faire un pas de côté. Dans quelques années, si la politique l’intéresse vraiment, il pourra revenir. Il est jeune et n’est certainement pas dans le besoin. S’il revient, bien sûr, c’est Philippe Van Cauwenberghe qui devra apparaître. Plus le fils de Jean-Claude… Durant cette dernière crise, c’est évident, Philippe n’avait pas assimilé qu’à un certain moment, dans l’intérêt de Charleroi, dans l’intérêt de son parti aussi, son destin personnel passait au second plan. Ce que d’autres mandataires socialistes ont pourtant très bien compris…

 

- Et pour l’intérêt de son fils, Jean-Claude Van Cauwenberghe ne devrait-il pas se retirer totalement de la vie politique de Charleroi ?

 

- C’est évident. Depuis le début, c’est ce que beaucoup pensent. Le père fait un tort immense au fils. Plus il est là, plus il le défend, plus il l’écrase. Si seulement Jean-Claude Van Cauwenberghe avait eu la grandeur de reconnaître, non pas une responsabilité pénale, mais une responsabilité politique… S’il avait dit clairement : « Je me suis trompé, j’ai mal contrôlé mes gens », on n’en serait certainement pas là. Tout de même, c’est lui qui a choisi Eric Lecomte comme secrétaire communal ! C’est lui aussi qui a choisi Despiegeleer pour occuper des fonctions d’échevin. Etc… Il aurait du dire : « Dans l’intérêt de Charleroi, je prends sur moi toute la responsabilité politique de cette affaire ». Immédiatement, son fils aurait été exonéré. Comme le Roi Lear de Shakespeare, Jean-Claude Van Cauwenberghe a lourdement trébuché au moment de vouloir léguer son royaume à ses créatures. Il peut continuer à crier à l’injustice, dire que l’histoire lui rendra raison mais, en se braquant, quel service rend-t-il à la ville de Charleroi et à son fils ? Moi, je n’ai aucune hostilité à l’égard de Philippe ! Il devrait réfléchir : l’ombre de son père lui a été bien plus dommageable que ma personne. Qu’il comprenne que ce qu’il vient de vivre lui permettra de se reconstruire une carrière où il ne devra rien à personne.

 

- Dans votre bibliothèque, il y a, semble-t-il, les plus grands noms de la littérature…

 

- J’ai la collection complète de « La Pléiade » ! C’est mon père qui l’a commencé et moi, j’ai continué. Toutefois, ma passion pour la lecture vient de ma mère qui était écrivain, poète. Elle a publié sous le nom de Marie-José Viseur. Je n’ai pas toujours tout compris car ce qu’elle écrivait était très surréaliste. En me donnant le goût de la littérature et de l’histoire, elle m’a conduit à appréhender la dimension épique et lyrique de la société. C’est comme cela que l’on en arrive à citer « L’Electre » de Giraudoux à l’Hôtel de ville de Charleroi, comme je l’ai fait récemment. Ce doit être une première !

 

- Avec vos 762 voix de préférence, vous n’êtes pas le bourgmestre le plus populaire de Wallonie…

 

- J’ai eu parcours totalement atypique, j’en suis conscient. Après une carrière d’avocat, je suis devenu député parce que Philippe Maystadt le voulait. Ensuite, je suis monté dans le gouvernement fédéral parce qu’il le voulait aussi et le reste de ma carrière politique a été l’image de cela. La rançon d’un tel parcours, c’est que je n’ai jamais été populaire. Mais il n’y pas que ce critère. On parle de mes 762 voix. En 1958, Gaston Eyskens, qui est pour moi certainement l’un des meilleurs premiers ministres que nous ayons eus, dans un parti qui faisait alors une majorité absolue, ne récoltait que 2 000 voix de préférence !

 

- Oseriez-vous un pronostic sur la durée de vie du nouveau collège de Charleroi. Il y a déjà eu tellement de surprises…

 

- Cette fois ci, c’est la bonne ! On ne peut pas se permettre des crises aussi graves tous les six mois. L’intérêt commun des Carolos est que nous réussissions. Ce sera un élément de cohésion.

 

- Le même principe reste d’application : inculpation équivaut à démission ?

 

- Oui, mais nous avons pris de telles précautions que cela ne devrait plus arriver. Plus aucun échevin n’est concerné par la gestion passée. En plus, ces six derniers mois, on a mis de nombreux outils de bonne gouvernance en place. On a un secrétaire communal qui est la rigueur même, un comité d’audit, un nouveau service des marchés. A cet égard, je voudrais vraiment rendre hommage à mon prédécesseur, le socialiste Léon Casaert : il s’était engagé sans réserve dans le processus de rénovation. C’est quelqu’un qui a été broyé. Il est arrivé en 2000 dans un système où on lui a dit : « C’est toujours comme cela que l’on a fait ». En droit, il est peut-être coauteur. Moralement, il ne l’est pas. Je prends le pari qu’il sera acquitté. Il faut donc imaginer ce que cet homme a vécu par rapport à la démarche très honnête dans laquelle il s’était engagé. Malgré tout, il a tenu à m’exprimer son soutien pour mon nouveau mandat. Je dis « Chapeau ! ». Humainement, il a de l’épaisseur, cet homme-là.

 

- Après avoir été le mauvais exemple, Charleroi deviendra aussi un « modèle » en termes d’éthique ?

 

- J’en ai vraiment la conviction : la foudre est tombée, maintenant on reconstruit du neuf… En matière d’éthique, on a déjà trois ou quatre ans d’avance sur les autres communes de Wallonie. Finalement, rien que de très normal : c’est toujours là où les accidents les plus graves ont eu lieu que l’on prend les mesures de précaution les plus grandes. Je vous parlais de « L’Electre » de Giraudoux. C’est un texte magnifique qui nourrit l’espoir. L’un des personnages demande à un mendiant : « Comment cela s’appelle-t-il quand le jour se lève et que tout est gâché, et que tout est saccagé et qu’on a tout perdu et que la ville brûle ? ». Le vagabond lui répond : « Cela a un très beau nom. Cela s’appelle l’aurore ».

 

 

 « Je suis passé à deux doigts de la mort »

 

- La Libre Match. Vous avez combien d’enfants ?

- Jean-Jacques Viseur. Trois. Le premier, François, a fait le droit de l’environnement. Le second, Michel, vient d’être proclamé bio-ingénieur, et le troisième, Pierre, doit encore choisir une orientation. Aucun des trois ne semble vouloir faire de la politique !

-Vous les avez dégoûtés ou quoi ?

- Je pense qu’ils ont mesuré tout le poids de l’activité politique. On ne se rend pas compte – bien sûr, c’est vrai aussi dans d’autres professions – que cela implique des sacrifices familiaux parfois très lourds à porter.

- Trop lourd ?

Oui. En 2004, j’ai eu un « AVC », clairement lié au surmenage de négociations éprouvantes au régional. Je suis passé à deux doigts de la mort. J’ai bien senti chez mes enfants et ma femme, non pas des reproches, mais une interrogation :

« Est-ce ce que cela vaut la peine de sans cesse dépasser les limites et, finalement, de jouer sa vie comme cela ? ». Désormais, je ne reste pas à une réunion cinq minutes de trop. La troisième mi-temps, je ne veux plus la faire !

14:41 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : charleroi |  Facebook |