28/09/2007

Affaire Marc et Corine (16 et 21/09/07)

Quinze ans après l’assassinat de sa sœur, Cathy Malmendier (23 ans) parle pour  la première fois du drame qui a bouleversé sa vie. C’était sur le plateau de l’Info Confidentielle-Match sur RTL/TVI, le 16 septembre 2007 et le 21 septembre 2007 dans «La Libre Match»

 

«Muselle ne devrait jamais sortir de prison »

 

Condamné à la prison à perpétuité en décembre1996, Thierry Muselle est entré dans les conditions légales pour obtenir une libération conditionnelle. Entre le 10 et le 18 juillet 1992, avec son complice Thierry Bourgard, ce prédateur avait semé la terreur dans le Sud du pays : multiples agressions d’une extrême violence, vols, viols. Trois meurtres aussi. Celui de Lucien Schmitz, un père de famille âgé de 36 ans ; ceux de Marc Kistermann et Corine Malmendier, deux jeunes amoureux en excursion. Ils étaient âgés de 21 et 17 ans à peine. Il y a trois mois, lors d’une rencontre en prison avec Jean-Pierre Malmendier, le père de Corine, Thierry Muselle a avoué ce qu’il niait depuis quinze ans : oui, il a bien tué la jeune femme. L’homme regrette ses méfaits et se dit prêt à recommencer une nouvelle vie… Qu’en pense Cathy, la sœur de Corine ?

 

Vous n’aviez que 8 ans quand votre sœur a été sauvagement séquestrée, violée, puis assassinée par le duo Muselle-Bourgard. A l’époque, vous n’avez sans doute pas perçu toute l’horreur des faits…

 

C’est vrai, il y a des mots qu’on ne vous dit pas quand vous avez 8 ans ; des mots que l’on ne comprend pas aussi. Il y a des actes si horribles qu’on n’imagine même pas qu’ils puissent être commis par des êtres humains. La souffrance qui a dû être celle de Corine, je ne l’ai appréhendée que plus tard, pour autant que ce soit possible. Par contre, sa disparition du jour au lendemain, j’en ai bien souffert. Immédiatement. Malgré mes 8 ans. Je m’en souviens comme si c’était hier. Je vois encore très distinctement ce matin de juillet 1992 où j’ai dit à ma maman que Corine n’était pas là. A l’époque, on dormait ensemble dans le même grand lit et, cette nuit-là, elle n’était pas rentrée. J’ai encore l’image de ma mère en pyjama dont les traits se décomposent à l’idée qu’il pouvait être arrivé quelque chose à ma sœur. Corine était une personne fort attentionnée et prévoyante. Elle pensait beaucoup au confort moral de ceux qu’elle aimait. Impossible qu’elle disparaisse sans prévenir. Maman a tout de suite pensé que quelque chose de grave avait dû arriver. Je l’ai très fort ressenti. A 8 ans, on comprend tout de même beaucoup de choses, sauf peut-être la mort. La disparition à tout jamais d’un être aimé, on ne s’imagine pas très bien ce que cela représente. Il m’a fallu du temps pour intégrer ce concept…

 

Dans votre univers d’enfant, Corine était quelqu’un d’important…

 

Quelqu’un d’essentiel. Elle avait neuf ans de plus que moi. Ce n’était pas qu’une sœur, il y avait aussi quelque chose de maternel dans son attitude. Ce sentiment protecteur, je le ressentais d’autant plus que mes parents travaillaient beaucoup. Corine était une ancre, un repère. Un élément solide dans un environnement qui se fragilisait déjà avant sa disparition. A cette époque, mes parents étaient en instance de divorce, leur séparation était déjà annoncée. Et puis, il y a eu Corine. Dans les premiers jours qui ont suivi sa disparition, on m’a mise à l’écart pour me protéger. J’ai été trimballée à droite et à gauche. Je me vois revenir à la maison… Ce n’était plus ma maison. Il y avait beaucoup de monde, des gens partout, la police. Mon frère aîné ne m’avait jamais semblé aussi froid. Tétanisé. En état de choc. De nous tous, il était la personne la plus proche de ma sœur. Mon père et ma mère m’attendaient dans le salon. Je vois encore leur tête, j’entends encore leurs mots. Ils m’ont dit : « Il est arrivé quelque chose de très grave ». Je n’ai pas compris. J’ai cru que ma sœur était à l’hôpital et qu’il fallait partir pour aller la voir. Et puis, mon père m’a dit : « Ils l’ont tuée ». Ce moment a bouleversé ma vie. Pour très longtemps, sans doute pour toujours.

 

De quelle manière ?

 

J’ai trop bien perçu que tout pouvait s’écrouler. Très vite. Le temps d’un souffle. Que tout était fragile. Cela a débouché sur un sentiment de peur permanente, sur des crises d’angoisse qu’aujourd’hui seulement – à 23 ans et après des visites chez un psy – je commence à mieux gérer. Pendant tout un temps aussi, j’ai voulu croire que Corine reviendrait. Même si j’avais assisté à son enterrement, je rêvais qu’elle réapparaissait… Bien sûr, elle n’est jamais revenue et, désormais, j’étais seule dans mon lit. Mes parents ne vivaient plus ensemble. Mon père s’est lancé dans un combat admirable, mais cela le prenait entièrement. Mon frère est parti vivre avec lui. Il n’était plus le même. Traumatisé, lui aussi, il s’était refermé comme une huître. Avec le temps, il a magnifiquement remonté la pente, réussissant sa vie de famille, sa carrière. C’est un exemple pour moi. Mais aujourd’hui encore, il ne veut pas parler de ce drame qui a bouleversé notre vie. Ma mère, bien sûr, était envahie par une souffrance indicible. Elle aurait pu être noyée dans cette douleur, mais elle n’a jamais baissé les bras. Bref, après la disparition de ma sœur, il ne restait que des ruines du bonheur passé. Il a fallu des années pour que l’on reprenne pied. Pendant l’adolescence, ce vécu m’a obsédé. Je dormais mal. C’est alors que j’ai découvert par moi-même la signification des mots que je ne comprenais pas quand j’étais petite : viol, séquestration, torture. Mort. Je me suis enfermée dans un monde très macabre, sombre et sans espoir. Je faisais des cauchemars : les visages de Muselle et Bourgard que j’avais vus dans les journaux, l’impression trop réelle d’être pourchassée, d’être une proie dans un bois. Pendant toute une période, quand je rentrais dans une pièce, je cherchais immédiatement par où il était possible de m’enfuir si nécessaire. Que pouvais-je prendre en main pour me défendre ?, etc. Aujourd’hui, cela va beaucoup mieux.

 

Et voilà que Muselle demande sa libération. Vous réagissez comment ?

 

Je voudrais d’abord m’inquiéter de la manière dont on a rapporté les propos de mon père sur cette question.

 

Il a dit qu’il était « favorable » à cette libération conditionnelle, sous réserve d’une expertise psychiatrique préalable du meurtrier, non ?

 

Ce n’est pas tout à fait cela. Mon père prend acte de la situation : il sait que, vu la législation actuelle, Muselle sortira tôt et ou tard. Il n’est pas « favorable » ; il admet simplement que la décision est du ressort du tribunal parce qu’il respecte les institutions.

 

Quel est alors son avis ?

 

Je doute qu’il se réjouisse à l’idée qu’un personnage pareil, même s’il exprime des regrets depuis peu, se retrouve dans la nature. Cela étant, je ne veux pas parler à la place de mon père. (N.d.l.r. : lire plus bas l’interview de Jean-Pierre Malmendier).

 

Parlons alors de votre avis sur la question de la libération de Muselle ?

 

Pour moi, c’est évident, Muselle ne devrait jamais sortir de prison. Rien que d’imaginer qu’il puisse être libéré, je recommence à angoisser, à faire des cauchemars. S’il sort, il me faudra une aide psychologique que je ne peux pas me payer en ce moment. Je ne suis pas prête ! Au-delà de mon cas, je trouve qu’une libération après quinze ans, alors qu’il a été condamné à la perpétuité, serait amorale, totalement injuste. La vie de ma sœur, il l’a prise à tout jamais. Je ne suis pas partisane de la peine de mort, cela n’a pas de sens d’ajouter de la mort à la mort. Par contre, je trouve indispensable que la sanction soit réelle et proportionnée. Il n’y a aucun esprit de vengeance dans ce que je dis. Je pense simplement qu’il n’y a rien qui justifie que l’on prenne le risque de remettre ce prédateur en situation d’être à nouveau dangereux pour la société.

 

Au moment de son procès, les experts psychiatres ont dit de Muselle qu’il avait tous les traits de caractère correspondant à ceux d’une « personnalité antisociale ». La littérature scientifique est peu rassurante sur les capacités d’évolution et de non-récidive de ce type de personnage…

 

C’est bien pour cela que mon père a demandé au tribunal de le faire encore examiner par des psys avant de prendre une éventuelle décision de libération conditionnelle. Mais c’est désormais la responsabilité des magistrats. Ils devront assumer leur décision si cela tournait mal. En tant que victime, on nous permet de donner un avis. Pour le reste, on est impuissants. Tout ce que je peux faire, c’est témoigner de mon inquiétude. Rappeler aussi que Muselle avait déjà été condamné à une lourde peine avant de tuer ma sœur et son ami. Par conséquent, on ne lui donnerait pas une seconde chance en le libérant, mais une troisième ! Ma sœur, elle, n’a pas eu de seconde chance. Quoique ce gars fasse, il n’y a rien de rattrapable. Il ne suffit pas de dire, quinze ans après : « J’avoue et je regrette ». Même si c’est sincère, ce qui est loin d’être garanti !

 

Pourquoi ?

 

Cet homme a été décrit par les experts comme extrêmement manipulateur. Peut-être que la seule chose qu’il regrette, c’est d’être encore derrière des barreaux et ne pouvoir entamer une nouvelle vie avec son amie qui l’attend à l’extérieur. Alors, pourquoi ne pas dire aux familles des victimes ce qu’elles attendent, si c’est le prix à payer pour sortir plus vite ? Pendant le procès, je sais que cet homme a regardé mon père droit dans les yeux en lui prétendant qu’il était totalement innocent de l’assassinat de ma sœur. Sa conviction était aussi grande que celle avec laquelle il exprime ses regrets actuels. Aujourd’hui, cela ne lui coûte plus rien d’avouer. Par contre, il sait très bien que cela peut lui rapporter.

 

Evoquant sa rencontre avec Muselle, il y a trois mois, votre père a déclaré à un confrère : « Il n’y a pas deux sortes d’êtres humains : d’un côté, les victimes ; de l’autre, les criminels. Cette rencontre m’a permis de voir Muselle sous un autre jour. Il regrette et je le crois sincère ». Un commentaire ?

 

Muselle était présent lors de la récente audience du tribunal d’application des peines  à Arlon. L’apercevant, je me suis dit que je n’avais jamais vu des traits pareils. Il était terriblement accablé, vieilli, usé. S’il ne regrette pas vraiment, ce serait une comédie, comment dirais-je, vraiment monstrueuse ! Je compte le rencontrer moi-même pour me faire une idée. Je voudrais qu’il me fasse alors des aveux complets, parce qu’il n’a pas encore tout dit sur ce qu’il a infligé à Corine. Je n’ai pas envie de donner de détails, mais il n’a pas tout raconté à mon père. Je veux aussi qu’il assume ses responsabilités.

 

Qu’entendez-vous par là ?

 

Je sais qu’il a dit à mon père qu’au moment de commettre ses viols et ses meurtres, il n’était pas lui-même. Qu’il était habité par le diable. C’est de la foutaise ! Il est l’auteur de ce qu’il a fait. « Le diable », c’est encore une manière de fuir ses responsabilités, après avoir nié pendant des années. C’est une façon de dire qu’il n’en peut rien, qu’il ne comprend pas ce qui lui est arrivé… Quand j’entends cela, je crains que « le diable » décide de lui rendre encore visite après sa sortie de prison.

 

On laisse entendre que tout ne s’est pas très bien passé à Arlon lorsque vous avez dû donner votre avis aux magistrats du tribunal d’application des peines…

 

En soi, c’était déjà une épreuve de me rendre en un tel lieu, dix jours à peine après avoir reçu une lettre annonçant que ce meurtrier pourrait éventuellement être libéré à plus ou moins court terme. J’ai préparé un texte, je l’ai raboté jusqu’à ce qu’il représente sept minutes de parole. Durant l’audience, j’ai dû insister à trois reprises pour aller au bout. Je prenais enfin la parole après quinze ans de silence mais, pour l’une des magistrates présentes à l’audience, ce n’était pas assez rapide. Pour avoir suivi de près le combat de papa, je savais que les victimes sont un peu dérangeantes dans le processus judiciaire. Là, j’en ai eu un aperçu concret.

 

Que pensez-vous du combat mené depuis des années par votre père ?

 

Il a tout sacrifié pour aller au bout de ses idées. Je me demande où il va puiser cette énergie qui lui permet de ne jamais s’arrêter. On lui a parfois fermé des portes, il a été critiqué, mais il est toujours resté debout. Il a une faculté incroyable de toujours garder son calme et de tenir un discours positif. J’admire son combat. Je l’admire en tant qu’homme. Je suis fière d’être sa fille.

 

Mortelle randonnée

Muselle et Bourgard font connaissance dans l’appartement d’une toxicomane verviétoise et, dès le lendemain de cette rencontre, le samedi 11 juillet 1992 à l’aube, ils agressent le veilleur de nuit d’une maison de passe à Angleur, lui volant son portefeuille et la recette. Deux jours plus tard, sur un parking d’autoroute à Eysden, ils donnent plusieurs coups de couteau à un livreur de journaux pour lui voler son portefeuille.

 

Le 14 juillet, le duo braque une station-service à Jemeppe. L’exploitant se rend compte que l’arme n’est qu’un pistolet d’alarme et demande aux deux agresseurs de s’en aller. Thierry Bourgard saute par-dessus le comptoir et assène de violents coups sur la tête du pompiste au point de briser son arme, puis, après avoir reçu un jet de bombe lacrymogène, lui porte trois coups de poignard et s’enfuit.

 

Le 15 juillet, les prédateurs décident de se procurer une voiture et une arme. Dans une armurerie liégeoise, ils achètent un riot-gun, une boîte de cartouches et une grenade factice, puis s’arrêtent sur une aire de repos de l’autoroute E42, à hauteur de Liège. Dans l’habitacle d’une Passat, deux jeunes étudiants de Plombières, Corine Malmendier (17 ans) et Marc Kistermann (21 ans), les voient venir vers eux et sont séquestrés. Muselle et Bourgard les forcent à quitter l’autoroute E42 pour celle des Ardennes. Ils sortent à Lierneux. Corine est violée, puis abattue de deux balles de riot-gun dans le dos. Marc est tué de la même manière.

 

Leurs corps ne seront retrouvés que le 22 juillet, le long d’une route, à 3 km de la sortie de Lierneux. Le 16 juillet, en début d’après-midi, à Angleur, Bourgard et Muselle surgissent dans la propriété d’une dame qui parvient à s’enfuir en hurlant. Quelques heures plus tard, sur les hauteurs de Verviers, à Ensival, ils agressent les deux passagers d’une Ford Escort au moment où ceux-ci regagnent leur véhicule. Le conducteur, Lucien Schmitz (36 ans), est enfermé dans le coffre tandis que sa compagne prend place dans l’habitacle. La voiture prend une nouvelle fois la direction de Lierneux avant de s’enfoncer dans les bois. La passagère est violée. Le conducteur sera tué : quatorze coups de couteau.

 

Au cours de la même soirée, Thierry Muselle et Thierry Bourgard braquent une station-service à Neupré. Muselle est arrêté le samedi 18 juillet à Angleur. Le lendemain, Thierry Bourgard, accompagné de ses parents, se présente à la prison de Verviers. A l’époque des faits, ce dernier était en congé pénitentiaire et Muselle en… liberté conditionnelle. Celui qui exprime aujourd’hui des regrets a eu, en effet, des démêlés avec la justice depuis son adolescence.

 

En octobre 1982, à 19 ans, une première peine de deux mois sanctionne deux vols. Deux ans plus tard, le tribunal correctionnel de Liège prononce une peine de deux ans, avec sursis pour la moitié, pour vols, recels et faux. Mais surtout, en novembre 1984, la cour d’appel de Liège le condamne à dix ans pour homicide involontaire, viol sur une mineure de plus de 16 ans et non-assistance à personne en danger. La petite amie de l’époque de Thierry Muselle, âgée de 16 ans, était morte des suites d’une overdose alors qu’elle inhalait du Sassi en compagnie de Muselle et d’un autre homme. Constatant son décès, Muselle et son complice avaient décidé d’abandonner le corps de la jeune fille dans les bois de Seraing… Avant de participer aux recherches aux côtés des parents de l’adolescente.

 

Lors des deux procès qui ont suivi la meurtrière randonnée de 1992, le collège d’experts psychiatres et de psychologues avait exclu une application de la loi de défense sociale ou toute atténuation de responsabilité pour Bourgard et Muselle en dépit de la drogue qu’ils avaient consommée pendant les faits. Il concluait que ces deux « personnalités antisociales », faisant preuve d’un « égoïsme forcené » et d’une « absence d’altruisme », représentaient un « risque majeur pour la société ».

 

Entretien réalisé en collaboration avec mon confrère Olivier Mukuna et publiée dans La Libre Match du 21 septembre 2007.

Jean-Pierre Malmendier

 

« Je ne ressens aucune clémence pour ces individus »

 

Fin septembre, le tribunal d’application des peines d’Arlon devrait se prononcer sur l’éventuelle libération conditionnelle de Thierry Muselle. Une attente difficile pour Jean-Pierre Malmendier. Légaliste, le père de Corine s’en remet à la clairvoyance de la justice. Mais reste circonspect quant à la « sincérité » des regrets tardifs émis par l’assassin de sa fille. Mise au point avec l’ex-sénateur MR sur la lente évolution du droit des victimes.

 

Certains médias ont laissé entendre que vous seriez « favorable » à la libération conditionnelle de Thierry Muselle…

 

Que je sois favorable ou non à sa libération ne change rien. C’est le tribunal d’application des peines qui décidera.

 

Quel est votre point de vue ?

 

Si le tribunal décide de le libérer, je veux avoir le maximum de garanties possibles. Et il en va de la responsabilité des magistrats de prendre celles-ci… La principale d’entre elles, c’est une expertise psychiatrique approfondie. J’attends que soit soumis aux juges un rapport d’expertise fouillé à partir duquel ils pourront rendre leur décision.

 

Les assassins de Corine ont été décrits comme des personnalités antisociales, voire psychopathes …

 

« Psychopathe » est un terme un peu générique qui englobe tellement de choses. Je n’ai aucune qualification pour définir ce qu’ils sont. Par contre, j’aimerais que leurs personnalités ne présentent plus les mêmes caractéristiques que lorsqu’ils sont entrés en prison. Qu’il y ait une amélioration et des chances, plus que raisonnables, de voir réussir la réinsertion prévue !

 

Si la décision d’accorder cette libération vous revenait, que souhaiteriez-vous ?

 

Si la décision ne dépendait que de moi ? Muselle resterait en prison jusqu’à la fin de ses jours ! Je ne ressens aucune clémence envers ces individus. A lire certains journaux, on pourrait penser que je suis favorable à leur libération. Ce n’est pas le cas, mais je n’ai aucune influence sur la décision du tribunal. Je n’ai aucun outil pour mesurer les possibilités de succès de leur réintégration sociale. Après mon entretien avec Muselle, mon impression a été positive. Il reconnaît les faits, ce qu’il n’avait jamais fait auparavant. Il m’a dit que c’était irréparable… Il allait peut-être me demander pardon, mais j’ai pris les devants en lui signalant d’emblée que ce qu’il avait commis était impardonnable. Sur cette base, on peut croire qu’il regrette, mais il ne faut pas oublier à qui on a affaire : un manipulateur et une personne qui résiste très peu à la frustration. 

 

Muselle a-t-il adopté ce comportement dans le seul objectif d’obtenir sa libération conditionnelle ?

 

C’est possible. Je l’ignore …

 

En marge de l’« affaire Aït Oud », un psychiatre nous disait que ce type de personnalité antisociale n’évolue pas : il reste tel quel toute sa vie…

 

Je le crains… J’ai tendance à partager cet avis, mais je n’ai aucune qualification pour en parler. Raison pour laquelle je renvoie ce problème aux experts psychiatres. 

 

Aujourd’hui, la victime peut s’exprimer. Est-ce

suffisant ?

 

Non, il en faudrait davantage. Concernant le droit des victimes, il y a eu des avancées. Puisque nous venions de nulle part, ce qu’on a obtenu n’est pas mal du tout. Avant, on octroyait à la victime une certaine somme censée réparer le préjudice et puis, basta ! Aujourd’hui, la victime bénéficie d’un accueil dans les palais de justice et d’une proximité de la part des assistantes de justice durant un procès d’assises. C’est le cas au parquet d’Arlon, mais pas encore dans tout le pays. En revanche, une fois que le verdict est tombé, la victime n’est plus tenue au courant. Jusqu’au jour où elle reçoit un pli judiciaire lui signalant que Monsieur X est admissible à la libération conditionnelle. La lettre précise aussi que vous pouvez vous exprimer par rapport aux conditions que vous souhaitez voir imposées au libérable dans votre propre intérêt… Moi, j’ai eu le triste privilège de me battre pendant des années et de rencontrer des personnes qui m’ont humainement soutenu. Ce qui m’a permis d’aborder cette nouvelle avec une relative sérénité. Mais la plupart des gens concernés n’y entendent rien ! Ils reçoivent un pli judiciaire les informant de l’examen de la libération de celui qui a tué leur proche. Eh bien, ils disent « Non ! » Il est indispensable qu’il y ait un meilleur accompagnement des victimes durant l’accomplissement des peines. Une aide qui prépare non seulement à la sortie du criminel, mais surtout à aider les victimes à reprendre pied, le plus sereinement possible, dans la société. Au long de ces quinze années, j’ai connu plusieurs victimes qui sont mortes d’alcoolisme ou du cancer, d’autres qui souffrent de maladies psychosomatiques ou sont devenus dépendantes aux médicaments…

 

Vous critiquez aussi le fonctionnement des SAV (Services d’Aide aux Victimes)…

 

Organisées par les Communautés, les asbl d’aide aux victimes évoluent. Mais je souhaiterais que le personnel qui y travaille soit mieux formé. Je ne leur en veux pas, ils sont généralement de bonne volonté. La victimologie est une matière spécifique qui nécessite un véritable approfondissement de la compréhension de la victime. Parmi les personnels des SAV, certains suivent les cours de l’Institut belge de victimologie, un institut privé dont le minerval s’élève à 1 700 euros par an. C’est donc peu accessible et je plaide pour que cette formation soit prise en charge par les pouvoirs publics. 

 

En matière d’accès au dossier, les choses n’ont-

elles pas évolué favorablement pour la victime ?

 

Oui, le « petit Franchimont » a ouvert des portes essentielles. Néanmoins, la consultation d’un dossier requiert matériellement l’aide d’un avocat. Selon le conseil que vous choisirez, cela aboutira vite à débourser une petite fortune ! Depuis 2000, la loi que j’ai fait passer permet à certaines catégories de victimes d’obtenir une copie gratuite du dossier. Il s’agit principalement de parents d’enfants concernés par un acte criminel. Cet accès à l’entièreté de la copie du dossier est donc gratuit, mais la procédure pour l’obtenir reste payante via les services d’un avocat. Je pense qu’il y a là une belle mission pour les associations d’aide aux victimes. Il ne s’agit pas de prendre le pain de la bouche des avocats, mais de rendre accessible un droit. Disposer d’un droit qu’on ne peut finalement pas se payer, cela n’a aucun sens …

 

Vous êtes aussi à l’origine d’une autre évolution positive concernant les soins…

 

Ce fut un succès presque inespéré ! La loi prévoit désormais que les soins soient entièrement remboursés à la victime qui en fait la demande. Sans aucune limite de montant ni de temps. Une victime d’un acte intentionnel de violence qui a besoin de soins jusqu’à la fin de ses jours devra être intégralement remboursée. Maintenant, il ne faudrait surtout pas négliger les soins psychologiques. Si vous laissez quelqu’un s’enfoncer dans son traumatisme, qu’il soit physique ou psychique, il ne faut pas s’attendre à ce que cette personne soit sereine lorsque, dix ou quinze ans plus tard, vous lui annoncez : « Le gars qui t’a fait ça, on va lui donner une seconde chance » … 

 

Laurette Onkelinx avait le projet de « mutualiser » les frais de Justice. Qu’en pensez-vous ?

 

J’avais déposé une proposition de loi qui organisait l’intervention de l’assurance familiale à raison de 3 millions dans le cas d’une atteinte à la personne… Laurette Onkelinx, elle, voulait une mutualisation pour tout, tant au pénal qu’au civil. Ce qui, à mon sens, ressemblait plus à un attrape-nigaud qu’à une réelle justice accessible. En résumé, vous aviez des « chèques-justice » qui vous permettaient de vous constituer partie civile et d’avoir deux ou trois consultations avec votre avocat. Après cela, le chèque était épuisé et vous deviez y aller de votre poche ! Certaines personnes se seraient laissé entraîner par l’illusion de ces chèques et se seraient retrouvées coincées à mi-parcours en devant payer des sommes importantes. Finalement, aucun des projets n’a été retenu. Rien n’a bougé …

Vous n’êtes plus sénateur. Que faites-vous à présent ?

 

Il me reste pas mal de boulot pour faire fonctionner ce que je suis parvenu à faire voter. Sur un plan plus privé, je continue à m’occuper de victimes en lien avec l’asbl Marc et Corine. Au MR, je vais remplir une fonction de consultant pour avancer dans le même domaine, mais en l’élargissant aux victimes d’erreurs médicales, d’accidents de la route ou de catastrophes naturelles et techniques.

 

Que pensez-vous de l’« affaire Maddie » ? Les parents sont désormais soupçonnés d’avoir tué leur fille et d’avoir fait disparaître son cadavre…

 

Dans cette affaire, j’estime que le relevé des traces de sang vient un peu tard. Pourquoi cela n’a-t-il pas été réalisé au lendemain de la disparition ? La première chose à faire est de sécuriser les lieux où il était possible de retrouver des traces, notamment la chambre de l’enfant ! Lorsque vous rencontrez des lacunes dans le démarrage d’une enquête, finalement, quelqu’un doit porter le chapeau. En général, ce sont les victimes proches… En dirigeant la suspicion vers les parents McCann, je me demande si la police portugaise n’essaie pas de faire diversion sur son incapacité ou sur l’impossibilité de trouver une réponse.

 

Votre combat a-t-il davantage progressé en tant que politique que comme citoyen engagé dans l’asbl Marc et Corine ?

 

Oui. D’ailleurs, malgré nos différends, je suis rassuré du fait que Carine Russo se soit aussi engagée en politique. Je n’y suis plus, mais il y a quelqu’un qui peut prendre la relève. C’est important parce qu’il s’agit d’une présence dans la conscience des autres parlementaires. Votre parole n’est pas perçue sur le plan de la philosophie politique, mais sur un plan humain. Je ne dis pas que toutes les victimes doivent faire de la politique, mais il est vrai que ça fait avancer les choses plus vite. Par exemple, au départ, au Sénat, tout le monde était contre la gratuité des soins dont je vous ai parlé  et puis, grâce à mon argumentation, le vote a été unanimement favorable. Mais la proposition n’était pas encore passée par la Chambre en fin de législature. Elu député lors de la suivante, j’ai donc recommencé mon plaidoyer. En commission, beaucoup craignaient l’impact budgétaire de la proposition et semblaient s’y opposer. Le jour du vote, elle a été acceptée à l’unanimité ! Un autre parlementaire n’aurait peut-être pas eu la force de persuasion qui a été la mienne à ce moment-là. Sur le plan humain, je crois aussi qu’il était impossible de voter contre…

 

Dans le champ politique, avez-vous le sentiment que cela reste une priorité de préserver la société d’assassins tels que Bourgard, Muselle, Dutroux ou Fourniret ?

 

A la suite de l’« affaire Dutroux », des choses concrètes ont quand même été mises en place, dont la Cellule nationale des disparitions d’enfants. Par contre, il y a aussi eu des aspects négatifs comme la création de Child Focus afin de neutraliser l’asbl Marc et Corine. Cet organisme a été la réponse dont Jean-Luc Dehaene avait besoin pour dire : « Je m’en occupe ! » Face à toutes les interpellations, il avait cette réponse : Child Focus ! L’asbl Marc et Corine était devenue un tel groupe de pression qu’elle est apparue insupportable sur le plan politique. On avait sorti une pétition – signée par 2700.000 concitoyens – rapidement appelée : « Pétition pour des peines incompressibles ». Or, si on lit le texte, nous disions que nous approuvions la suppression de la peine de mort ainsi que son remplacement par des peines pédagogiques, dont les peines incompressibles. Celles-ci étant destinées à signaler aux victimes que la gravité des faits avait été prise en compte. L’instauration des peines incompressibles était donc un aspect de notre pétition, mais beaucoup ont préféré faire le raccourci. Aujourd’hui, je reste un défenseur des peines incompressibles, y compris de la perpétuité effective pour les cas extrêmes tant que ne seront pas mis en place les outils et les moyens nécessaires à un bon accompagnement des victimes durant l’exécution de la peine. Sur ces questions, si la pression citoyenne est démobilisée, le politique ne va pas se fatiguer…

 

Pendant ces quinze années de combat pour les victimes, à quoi vous êtes-vous raccroché dans les moments de doute ou de déprime ?

 

Au souvenir de Marc et Corine. Celui-ci a toujours énormément de valeur. Il est également important de transmettre un témoignage à mes deux autres enfants. Leur montrer qu’il y a des choses vraiment importantes dans la vie… Quand François Kistermann a lancé l’asbl Marc et Corine avec moi, on avait zéro moyens et que des dettes ! J’ai dit aux autres personnes du conseil d’administration : « Tout dépendra de l’intensité de la volonté avec laquelle on veut atteindre nos objectifs ». Cela ne s’est jamais démenti… Le but ultime est d’arriver à une société où chacun est considéré comme un être humain et qu’on arrête de nous leurrer avec des beaux principes qui cachent, en réalité, des considérations bassement matérielles, financières, politiques voire démagogiques.

 

 

Marc Nève : « En quinze ans, Muselle a beaucoup évolué »

Avocat réputé au barreau de Liège, Me Marc Nève est le conseil de Thierry Muselle depuis quinze ans. Il tient à préciser que son client « n’a pas demandé sa remise en liberté comme l’ont résumé un peu vite certains médias. En fait, la procédure d’examen de son éventuelle libération conditionnelle s’est enclenchée automatiquement après quatorze ans de détention. C’est la loi qui trouve ici à s’appliquer, ni plus ni moins. Cela dit, il est exact que Thierry Muselle se dit prêt à sortir, à entamer une vie respectable. En quinze ans, cet homme a beaucoup évolué. Je crois aussi à la sincérité des regrets qu’il exprime et dont il a fait part personnellement au papa de Corine Malmendier. »

15:32 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

24/09/2007

Philippe Van Cauwenberghe (280607)

Entretien publié dans l'hebdomadaire "La Libre Match", le 28 juin 2007

 

Philippe Van Cauwenberghe : «Je

n’ai pas dit mon dernier mot » 

 

pxy_17266578_12550641_256Ces derniers jours, Philippe Van Cauwenberghe (33 ans), le fils de Jean-Claude, était à la croisée des chemins. Soit il acceptait d’être écarté de toutes responsabilités au sein du futur collège CDH-PS-MR qui dirigera la ville de Charleroi. Soit il refusait cette éviction réclamée par le CDH – qui lui reproche d’être inculpé dans le cadre d’une affaire portant sur une querelle de colleurs d’affiche lors de la campagne électorale pour les communales – et il risquait de provoquer une crise de plus. Enorme. De nature à rendre la première cité de Wallonie ingouvernable et à forcer l’organisation de nouvelles élections communales. Confronté à ce dilemme, à cette « injustice » préfère dire l’intéressé, Van Cau Jr avait choisi l’option du bras de fer avec Jean-Jacques Viseur, mais les élus socialistes de Charleroi, d’abord solidaires, ont finalement choisi de ne pas le suivre. Une nouvelle majorité se mettra donc en place. Sans lui. Dans l’entretien qu’il a accordé à La Libre Match, «le petit du crocodile» démontre que sa carapace est déjà relativement épaisse et que ses dents sont aussi aiguisées que celles de son célèbre paternel. Et il accuse : «J’ai découvert une capacité de duplicité extraordinaire de la part du CDH et, en particulier, de Jean-Jacques Viseur». Ou encore à propos de son propre parti : «Les élus socialistes qui désiraient me soutenir ont été véritablement mis sous pression. Le jeu démocratique n’a pas été respecté». Philippe parle aussi Jean-Claude, son père. Lui-même au centre de la tourmente depuis deux ans...

 

 

- La Libre Match. Comment vivez-vous cette période pour le moins troublée de votre jeune carrière politique ?

 

- Je reste serein et combatif. En ce moment, c'est moi qui remonte le moral de mes collaborateurs ! J'ai déjà reçu pas de mal de coups et, paradoxalement, j'ai l'impression que, chaque fois, j'en sors renforcé...

Cette fois, votre avenir politique immédiat est en jeu. Ce ne doit pas être évident… L'incertitude dans laquelle j’ai été plongé ces derniers jours n’était certainement pas agréable à vivre, c'est exact.  Beaucoup de choses se sont passées en coulisses. C'est une situation dans laquelle on ne sait pas vraiment comment il faut agir, contre qui il faut se battre.

Jusqu’il y a peu, vos alliés du CDH à Charleroi n'exigeaient pas votre départ du collège. Jean-Jacques Viseur vous avait même soutenu dans les heures qui avaient suivi votre inculpation.

 

- Comment décodez-vous son changement d'attitude ?

 

- J’ai découvert une capacité de duplicité extraordinaire de la part du CDH et, en particulier, de Jean-Jacques Viseur. C’est blanc et, du jour au lendemain, cela devient noir. Quand on s’est installé au collège, il y a six mois, tout était magnifique. On était les meilleurs, on allait marcher la main dans la main. Le grand amour ! Et puis, voilà... A vrai dire, je suis particulièrement écœuré. Très déçu. Peut-être que Viseur a découvert en moi un gros défaut : je ne suis pas quelqu’un qui se laisse faire ! Il pensait peut-être que je n’étais qu’un «fils de», comme on m’a déjà qualifié, mais j’ai ma personnalité. L’un de mes traits de caractère, c’est d’être très combatif. Comme les joueurs de foot anglais, je joue toujours jusqu’à la dernière minute !

 

- Si, par extraordinaire, le PS avait pu peser sur le CDH pour qu’il modifie sa position à votre égard, vous auriez été contraint de retravailler avec Jean-Jacques Viseur...

 

- Cela ne fait pas si longtemps que je fais de la politique, mais j’ai compris que, dans cette profession, on pouvait quasiment s’insulter à l’occasion de certaines périodes tendues... Et ensuite s’embrasser sur la bouche.

Pas de regret de vous être lancé dans une carrière politique?

Certainement pas. D’ailleurs, j’ai toujours baigné dans ce milieu. Quand j’étais petit, je suivais déjà papa dans les meetings et j’ai toujours été affilié au parti socialiste. A 20 ans, c’est vrai, je ne pensais pas vraiment à m’engager. Je sortais beaucoup... Et puis, vers 25 ans, lorsque je suis venu m’installer à Montignies-sur-Sambre,  la volonté de me rendre utile dans une carrière politique locale s’est littéralement imposée à moi. J’ai le goût des autres et de la proximité. Dans cette commune, les gens n’avaient plus d’échevin, plus de vrais relais. Cela m’a donné des ailes. Je me suis aussi investi dans le monde associatif, dans le syndicat d’initiative. Cet engagement est devenu ma vie. Cela me plaît. Pas rien qu’à moi d’ailleurs si j’en juge par les 3 140 voix de préférence que j’ai obtenues lors des communales. Après tout ce que l’on a vécu, après tout ce que l’on a dit sur mon père, c’était tout de même un bon score !

 

- Votre père s’est indigné parce que  M. Viseur devient bourgmestre alors qu’il n’a recueilli que 762 voix de préférence. On peut supposer que vous partagez ce point de vue ?

 

- Il n’y a pas que mon père qui soit choqué par cet aspect de l’accord de majorité. Je suis convaincu qu’il choque aussi beaucoup l’opinion publique. Il ne faut pas être dupe : le CDH a profité d’un moment-clé pour exercer un chantage dont la portée allait au-delà de Charleroi : si le PS ne suivait pas ce que les humanistes voulaient pour la ville, ils ne votaient pas les modifications du décret Courard à Namur... C’était du donnant-donnant. Quant à la volonté de l’électeur de Charleroi dans tout cela... Moi, on me demandait de faire hara-kiri pour tout le monde ! Je n’avais pas du tout envie d’accepter cette profonde injustice.

 

- Les élus socialistes au conseil communal ne vous ont pas suivi. Vous ne serez donc plus échevin et la nouvelle majorité va pouvoir se mettre en marche... 

 

- Pourtant,  le 21 juin dernier, au sortir d’une première réunion de crise, je disposais du soutien à la quasi unanimité des conseillers communaux de mon groupe politique. Dans les jours qui ont suivi, la donne a changé parce que les élus socialistes qui désiraient me soutenir ont véritablement été mis sous pression. Le jeu démocratique n’a pas été respecté. Avec le soutien du boulevard de l’Empereur, Paul Magnette a utilisé une méthode de travail que je conteste.  La décision de me sacrifier sur l’autel de la nouvelle majorité n’a pas été acquise par le vote d’une assemblée : c’est le fruit de réunions en tête à tête de l’informateur avec chacun des conseillers socialistes. Certains d’entre eux qui étaient réticents se sont vus menacer de rétorsions s’ils restaient solidaires avec moi. Par exemple d’être privés de certains mandats dans des intercommunales, des choses de ce genre-là. Je ne peux en vouloir à mes amis. Ce qu’ils m’ont raconté est éloquent. J’en ai vu qui pleuraient... 

 

- Dans cette période tourmentée, votre père vous conseille ?

 

- Pour l’instant, vu l’injustice dont je suis la victime, il est exact qu’il me donne des conseils. Cela dit, si je suis fier de m’appeler Van Cauwenberghe, ces six derniers mois, j’ai décidé de casser cette image de «fils de» en travaillant énormément et en étant parfaitement autonome. Quand mon père allait quelque part, je n’y allais pas. J’ai décidé de me démarquer, de la jouer en solo. Il m’arrive de lui donner tort dans des réunions internes du parti socialiste.

 

- Vous n’êtes donc pas « papa m’a dit » ?

 

- Pas du tout. Si je fais de la politique, ce n’est pas à l’initiative de mon père. Bien au contraire ! Quand j’ai eu ce projet-là, il a d’abord insisté sur les désavantages du métier. Je ne serais jamais chez moi, je verrais peu mes enfants... Des choses comme cela. Mais en tant que « fils de », il ne m’apprenait rien !

 

- Vous perdez votre poste d’échevin. Qu’allez-vous devenir?

 

- Je suis demandeur d’emploi. Ce n’est pas avec ce que gagne un conseiller communal que je rembourserai l’emprunt de ma maison.

 

- Vous abandonnez la politique ?

 

- Certainement pas. Je n’ai que 33 ans. Des gens m’ont fait confiance en votant pour moi. Pas question de les décevoir. Je ne considère pas que j’ai dit mon dernier mot. Par exemple, il faut envisager que je pourrais obtenir un non-lieu de la justice pendant la législature en cours. Une fois blanchi, je pourrais briguer à nouveau le poste d’échevin dont on m’a privé. Certaines personnes me disent de patienter ; que je reviendrai plus  fort dans quelque temps...

 

- Vous avez quel bagage scolaire ?

 

-Je suis gradué en marketing de l’ISEC. J’ai aussi vécu un an aux Etats-Unis où j’ai appris à m’exprimer en anglais et où j’ai réussi l’examen permettant aux étudiants étrangers d’entrer dans les universités américaines. C’est pour cela que, dans mes compétences d’échevin, j’avais les relations internationales. Au moins, dans le collège, quelqu’un savait s’exprimer en anglais...

 

-Vous avez l’ambition de devenir un jour bourgmestre de Charleroi ?

- Honnêtement, pas pour l’instant. De toute façon, dans une carrière politique, ici peut-être plus qu’ailleurs encore, il est difficile de faire des prévisions...

 

- Une future carrière au fédéral ou au niveau régional ?

 

- Certains ont laissé entendre qu’il ne fallait pas s’inquiéter pour moi, que si cela n’allait pas bien à Charleroi, je serais sur la liste lors des prochaines élections régionales. C’est bien gentil, mais cela ne m’intéresse pas. Je veux faire de la politique au plan local. Je veux réaliser des choses très concrètes, dont je peux apprécier la portée.

 

- Quoi qu’il arrive, on vous retrouvera donc comme candidat aux prochaines communales ?

 

- Il faut évidemment que je sois sur les listes... Bon, je ne crois pas qu’on me ferait un croche- pied pareil !

 

- Et si...

 

- Alors là, je ferais une liste moi-même sur mon nom et ce serait réglé. Mais, encore une fois, je ne crois pas qu’on puisse en arriver là. Par contre, il n’est pas impossible qu’à un certain moment, je sois à la tête d’un groupe, dans le parti, qui ne serait pas content de la manière dont la crise aura été gérée à Charleroi...

 

- Votre père a mené une carrière politique bien remplie et on dit qu’il est loin d’être sur la paille. Pourquoi, alors qu’il est l’objet de tellement de critiques, n’envoie-t-il pas tout balader pour aller profiter de la vie dans sa maison du sud de la France ou ailleurs ?

 

- Je crois qu’il a une mentalité de crocodile : «J’y suis, j’y reste»! Charleroi, c’est son pays. Quand j’ai commencé en politique, il m’a donné un conseil : «Si tu reçois un coup de couteau dans le dos, tu dois te relever et aller de l’avant avec le sentiment d’être encore plus fort». Il a une capacité hors du commun à rebondir et à se défendre. Il y a quelques jours encore, il a donné une conférence de presse pour répondre comme il se devait aux attaques de Jean-Jacques Viseur.

 

- Il paraissait un peu plus troublé qu’à d’autres occasions. Comme s’il commençait à ressentir le poids des accusations qui se répètent à son égard...

 

- Viseur l’a attaqué violemment et gratuitement. Et puis, je suppose qu’il est aussi touché par le fait que certains s’en sont pris à moi alors que je n’ai rien à me reprocher. Le CDH, c’est clair, a parfaitement surfé sur la vague de la dernière affaire en date pour nous obliger à signer un accord de majorité qui n’est pas bon pour les socialistes. C’est dans le cadre de cette stratégie que Viseur en a remis une couche à la télé : il fallait dramatiser au maximum pour nous embarquer dans cet accord. En coulisses, Viseur a même téléphoné à des gens de chez nous pour que l’on s’empresse de signer parce que, soi-disant, la tête de Van Cau allait bientôt tomber...

 

- On a beaucoup parlé du « système Van Cau ». Votre père, c’est un parrain ? Un tueur en politique ?

 

- C’est quelqu’un d’autoritaire. Quand il était au sommet de sa gloire, il a usé de cette autorité et je trouve cela parfaitement légitime. Il a son franc-parler, mais de là à en faire un parrain ou un tueur, il y a de la marge ! C’est surtout quelqu’un de très fidèle en amitié. Quand il donne une parole, il ne la reprend pas. La loyauté, c’est d’ailleurs quelque chose qui se perd un peu, en ce moment, à Charleroi. Pour l’instant, du côté du CDH, je ressens une énorme hypocrisie. Par contre, même si c’est parfois à couteaux tirés avec le MR, j’y ai toujours trouvé de vrais adversaires et, en même temps, des gens réglos.

 

- Entre Di Rupo et votre père, cela se passe aussi de manière réglo ?

 

- Je vais vous étonner, mais j’estime qu’Elio Di Rupo est resté loyal vis-à-vis de mon père. On lui reproche même aujourd’hui de ne pas avoir agi plus vite à Charleroi. Le président du PS ne l’a pas soutenu plus que cela à certains moments mais il y avait énormément de pression et il ne savait pas faire grand chose. Il ne l’a pas descendu non plus. Di Rupo n’a jamais demandé à mon père de faire un pas de côté.

 

- Des gens veulent la peau de votre père au PS ?

 

- Oui.

 

- Qui cela ? 

 

- Philippe Courard a été limite quelques fois... Je n’ai pas envie de m’étendre, cela ne sert à rien.

 

- Vous avez vu votre père craquer pendant ces deux ans de mises en cause répétées ?

J’ai senti sa gorge se nouer quand il tentait d’expliquer à quelqu’un du CDH que son fils n’avait rien fait qui justifie son éviction du collège de la ville de Charleroi. C’était la première fois.

 

- Vous connaissez ses projets ? Son mandat de député wallon se terminera en 2009...

 

- Et après ? Je ne sais pas. Il lui est arrivé de dire qu’il retournerait encore au combat. Mais dans le contexte actuel, je suppose qu’il réserve sa décision. S’il continue à être attaqué de toutes parts, je ne crois pas qu’il sera assez fou pour aller se mettre lui-même la corde au cou.

 

- C’est tout de même clair qu’il y a eu un énorme problème de mal-gouvernance à Charleroi à cause des socialistes…

 

- Qu’il y ait eu des problèmes, c’est difficilement contestable ! Je suis d’avis que la justice doit faire son travail jusqu’au bout, ce qui veut dire qu’elle doit déterminer les vraies responsabilités. Beaucoup d’échevins ont été victimes d’un système qui a été mis en place par deux ou trois personnes.

 

- Vous pouvez en dire plus ?

- Il y a eu une tricherie organisée par deux ou trois personnes, et certains échevins, aujourd’hui inculpés, ont été abusés.

 

- Qui visez-vous ?

- Ce n’est pas à moi de les identifier, c’est à la justice de faire son travail.

 

- Quand on voit tout ce qui a été révélé sur des pratiques contestables à Charleroi, votre père n’éprouve-t-il pas certains regrets ?

 

-On mange ensemble tous les dimanches. Il ne m’a jamais fait part de regrets. Quand il était à Charleroi, les échevins ne mouftaient pas parce qu’ils avaient peur de lui. Il était très exigeant, il vérifiait tout. Et puis, quand il a quitté la ville pour des responsabilités régionales, certains se sont sentis pousser des ailes, faisant des choses qu’ils n’auraient pas osé faire auparavant. Ces dernières années, mon père ne s’occupait plus du tout de ce qui se passait ici. Soyons clairs : cela fait vingt mois que la justice et les médias le cherchent. Non seulement il n’a pas été inculpé, mais on ne l’a même pas interrogé. Même pas comme témoin, ce qui ne nécessiterait pas une levée de son immunité.

 

- Pour vous, il n’est impliqué dans rien ?

 

- J’en suis certain. J’ai 100 % confiance en lui. Des journalistes téléphonent tous les jours au Parlement wallon pour voir si la justice n’a pas demandé sa levée d’immunité. On a prédit dix fois sa chute, sa fin, etc... Il ne lui arrivera rien parce qu’il est tout à fait droit dans ses bottes.

 

-Vous avez l’impression que l’on veut sa peau ?

 

- Je crois en effet que cela plairait à certaines personnes. Je crois aussi que l’on est maintenant entré dans une mécanique fantasmagorique : le moindre truc qui va mal à Charleroi, c’est la faute à Van Cau... Dans l’opinion publique, des rumeurs incroyables circulent...

 

- On dit par exemple que votre père est immensément riche !

 

- Ouais, c’est cela... Hier encore, je lui ai dit que l’histoire de son argent aux Bahamas, ce n’était pas sympa pour moi qui doit péniblement rembourser un emprunt hypothécaire ! Plus sérieusement, je tiens vraiment à démentir : il n’est pas immensément riche, il n’a pas fêté son milliard ou ses trois milliards comme le veut la rumeur. Moi, son fils, quand j’ai eu ma première voiture, c’était la vieille Renault 5 pourrie de ma sœur. Si je me retrouve au chômage demain, je devrai me débrouiller. Je ne veux pas faire du Zola : on a toujours bien vécu. Mais ce n’était pas l’opulence de tous les instants et, en tous cas, pas l’argent jeté par les fenêtres. En plus, je n’ai jamais eu de passe-droit où que ce soit !

 

- Finalement, c’est plus facile ou difficile d’être « fils de » pour se lancer en politique ?

 

- Quand tout va bien, c’est certainement plus facile. On bénéficie d’un capital sympathie dans la population et on a plus aisément accès aux médias. Par contre, dans une période troublée comme celle-ci, ce n’est pas du tout un avantage. Il ne faut pas se leurrer : actuellement, c’est le symbole que représente le nom de « Van Cau » que l’on cherche à atteindre au travers de ma personne.

 

- Qu’auriez-vous envie de dire à Jean-Jacques Viseur ?

 

- «Jean-Jacques, j’ai du mal à te suivre. Tu as voulu que je dégage, mais il y a quelques minutes à peine, je t’ai encore entendu déclarer sur l’antenne de Télésambre que je suis une personnalité d’avenir, pleine de compétences et de qualités. Tu as relevé que j’étais quelqu’un de loyal qui a bien traité ses dossiers durant sa participation au collège». Je lui demanderais : «Comment un démocrate comme toi a-t-il pu utiliser des méthodes aussi basses pour m’éliminer du collège ?» Je lui dirais que je croyais travailler avec des honnêtes hommes.

 

 "Il n’y a pas d’'affaire Philippe Van Cau' !"

 

- A travers vous, on essaie de tuer votre père ?

 

- Je le crois, en effet. C’est à cause de mon nom que l’on a voulu que je parte du collège car l’inculpation dont je suis l’objet n’a absolument rien à voir avec des faits de mauvaise gouvernance que j’aurais posés dans le cadre de mes fonctions d’échevin.

 

- C’est une inculpation, tout de même…

 

- Une inculpation pour rien du tout. Il est évident qu’il y aura un non-lieu. Même des policiers m’ont dit que c’était n’importe quoi. On n’a jamais poursuivi personne pour cela. Il n’y a pas d’«affaire Philippe Van Cauwenberghe» ! Je suis inculpé pour menaces verbales et destruction de bien d’autrui alors que je n’ai menacé personne et que je n’ai rien détruit. D’ailleurs, personne n’a déposé plainte contre moi !

 

- Quelle est votre version des faits ?

 

- Pendant la campagne électorale pour les communales, j’ai eu un conflit avec un candidat MR de Charleroi qui est exploitant de café. Le litige portait sur une question d’affichage. Je me suis rendu dans son établissement pour me plaindre de son attitude que je trouvais incorrecte. Il n’était pas là. Ensuite, on a eu une conversation téléphonique durant laquelle, dit-il, je l’ai menacé verbalement par cette phrase : « Je vais tout casser si tu continues à afficher ». Je démens formellement.

- C’est tout ?

 

- Oui, c’est tout.

 

- Parole contre parole...

 

- Exactement. Aucun témoin ne vient d’ailleurs confirmer que je lui aurais dit une chose pareille. Inculper un homme politique sur de telles bases est inquiétant pour notre démocratie. Ce l’est encore plus, alors qu’il s’avère que c’est une raison suffisante pour priver cet homme politique d’un mandat exécutif ! C’est vraiment facile d’éliminer temporairement quelqu’un de gênant. Je vais vous dire : aujourd’hui, je n’oserais plus faire pipi contre un arbre. On ne sait jamais, cela pourrait me valoir une inculpation supplémentaire !

13:04 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

19/09/2007

Santé publique (090907) (130907)

Informations révélées sur le plateau de "L'info confidentielle Match" (RTL-TVI), le 9 septembre 2007 et étayées dans l'hebdomadaire "La Libre Match", le 13 septembre 2007

Amiante dans les écoles

La situation est-elle vraiment sous contrôle ?

 

Depuis des mois, des parlementaires posent des questions précises à la ministre-présidente Marie Arena : quand existera-t-il un cadastre complet de l’amiante dans les bâtiments scolaires en Communauté française ? Quelle est la stratégie exacte de son gouvernement pour remédier à cet enjeu de santé publique, avec quels fonds, quel délai ? « On est dans le brouillard », constatait la semaine dernière l’écolo Yves Reinkin, un député qui piste la présence d’amiante dans les écoles depuis longtemps. Après le témoignage choc d’un enseignant sur le plateau de « L’info confidentielle Match », le 2 septembre, Mme Arena se voulait rassurante : « La situation est sous contrôle ». Dans l’émission « Controverse » de dimanche dernier : elle modérait son propos. « Je ne dis pas que tout est sous contrôle. Si une situation n’est pas connue de l’autorité, elle doit être portée à notre connaissance le plus rapidement possible ». C’est ce que La Libre Match a fait, immédiatement après ce débat, en lui donnant des documents révélés quelques minutes plus tôt pendant la séquence de « L’info confidentielle ». Où il était question de l’Athénée Royal d’Esneux qui attend depuis un an que les fonds soient débloqués pour réparer des colonnes contenant de l’amiante qui « s’effritent » dans « différentes classes »…

 

Ce 2 septembre, dans le cadre de « L’info confidentielle Match », un professeur faisait part de sa forte inquiétude quant à la présence d’amiante dans de nombreuses constructions scolaires en Communauté française. Comme l’a démontré La Libre Match (voir notre précédente édition), la question de la présence de ce matériau – dont l’utilisation est interdite depuis 1998 – dans nos écoles ne doit même pas être posée : l’amiante est bel et bien là, dans de nombreuses constructions, et particulièrement dans les préfabriqués de type R.T.G. qui ont poussé comme des champignons dans les années 1960 et 1970, lesquels occupent une surface de plus de 300 000 m2 en Communauté française. Le vrai débat est évidemment de savoir si le risque est contrôlé, si l’ampleur du problème est bel et bien mesurée par les autorités. En d’autres mots : s’il y a une situation de danger pour les enfants et les enseignants qui fréquentent les établissements scolaires concernés.

 

Par la magie d’une opération de communication bien menée par le cabinet Arena, la discussion s’est plutôt portée, dans les premiers jours qui ont suivi ces révélations, sur la démarche du témoin qui s’était exprimé – pourquoi parlait-il de manière anonyme ? –, sur le fait que la ministre aurait cherché en vain à connaître « l’établissement concerné par les déclarations du professeur », avant de se focaliser enfin sur « l’école en question » où la ministre s’est rendue pour rassurer tout le monde. Fin de l’épisode « amiante » ? Loin s’en faut.

 

Précisons d’abord que le témoin avait choisi de s’exprimer de manière anonyme pour  que le débat ne se limite pas à son établissement scolaire car, pour lui comme pour tout ceux qui connaissent un tant soit peu ce dossier, la question de l’amiante ne se réduit bien évidemment pas à une école en Communauté française. Dans La Libre Match de jeudi dernier, le témoin déclarait d’ailleurs : « La direction de mon école fait tout son possible malgré l’inertie du système ». Ajoutons ensuite qu’il n’a pas fallu trois jours pour que Mme Arena reçoive « le nom de l’établissement scolaire concerné » comme cela a été relayé abondamment par Le Soir et la RTBF. La réalité est plutôt que cette demande d’information complémentaire est venue trois jours après l’émission et que la réponse positive a été transmise au cabinet de la ministre… trois heures plus tard. Ont suivi la communication du nom de l’établissement aux médias par le cabinet Arena et une visite médiatique de la ministre sur les lieux, à savoir l’Athénée royal d’Aywaille en région liégeoise. Résultat ? « Tout est sous contrôle ».

Ce point de vue est d’ailleurs aussi développé par la direction de cet athénée sur son site internet(http://www.ecoles.cfwb.be/araywaille/LPC.htm). On peut y lire ceci : « Comme dans beaucoup d’établissements et de lieux publics, il y a certes présence d’amiante, cependant, la gestion du prétendu risque est assurée par des ingénieurs et architectes responsables et compétents. Il est bien évident que si un danger existait, les élèves et le personnel de l’établissement n’auraient plus l’accès aux locaux. Ce qui n’est pas le cas. Un inventaire de l’amiante a été réalisé dans tous les établissements scolaires en 2001 par des entreprises spécialisées et agréées (N.d.l.r. : Une information démentie par la ministre-présidente Arena elle-même : loin d’être terminé, cet inventaire confié à la société AIB Vinçotte est encore en cours dans 120 écoles de la Communauté française). L’administration responsable de la gestion des risques et des bâtiments a ensuite analysé chaque dossier et a inventorié tous les travaux de toutes les écoles selon des critères de priorité. Suite à l’émission de ce dimanche, Madame la ministre Marie Arena a dépêché ce mercredi 5 septembre Madame Dassonville, architecte, directrice générale adjointe responsable de l’ensemble du patrimoine de la Communauté française, et Monsieur Gillet, ingénieur et architecte responsable du Fonds des Bâtiments pour la zone de Liège, afin de vérifier si tout était en conformité dans notre établissement. Leur visite a duré 4 heures et s’est effectuée en présence des délégations syndicales et de la direction. Afin de rencontrer les différents acteurs scolaires responsables de la gestion de l’amiante pour notre établissement et rétablir la vérité par rapport à ce qui avait été dit, Madame Arena s’est rendue en notre établissement ce jour. La rencontre a été positive : tout est réglementaire sur les 2 implantations de notre athénée et il n’y a aucun risque particulier encouru ».

 

Un « prétendu risque » ? Les documents de l’administration sont parfois plus limpides que les communiqués de presse. On rappellera par exemple ce « rapport de visite du 7 février 2007 » rédigé par Caroline Delrée-Mambourg pour le compte de l’Administration Générale de l’Infrastructure (A.g.i.), service régional de Liège : « D’après l’inventaire amiante, il appert que de nombreuses parties du bâtiment contiennent ce matériau. Notamment dans les linteaux, les appuis de fenêtre, la protection des colonnes. Pour les locaux 43 et 55, il y a lieu de trouver une solution rapidement car les linteaux, les appuis de fenêtre, les parois (derrière les radiateurs) et les protections des colonnes sont abîmés et pour certains fortement. (N.d.l.r. : voir les photos publiées dans La Libre Match la semaine dernière) De plus, dans le local 43, une partie du faux-plafond menace de s’effondrer (N.d.l.r. : C’est déjà en découvrant une planche tombée du plafond et contenant de l’amiante effritée… il y a trois ans que le professeur anonyme avait entamé son questionnement). Dans un premier temps, il faudrait « fixer » les parties abîmées. L’enlèvement et l’encapsulage seront proposés à la prochaine programmation ». 

 

On n’oserait douter que toutes les « parties abîmées » ont été « fixées », toutefois on remarquera que la presse invitée à rencontrer la ministre à Aywaille, le jeudi 6 septembre, ait été reçue dans l’implantation « enseignement général » de cet athénée, plutôt que dans les bâtiments évoqués dans le rapport du 7 février 2007 par l’architecte de la Communauté française. « C’est dans certaines classes de la partie enseignement technique et professionnel, particulièrement au deuxième étage, que se situent les principaux problèmes d’amiante », nous confirme, sans demander un quelconque anonymat, Jean-Luc Degée, délégué syndical C.g.s.p. à Aywaille. Et d’ajouter : « Le contrôle n’est pas suffisant. Ce sont des classes où il y a un danger potentiel, où la préoccupation d’une dissémination de particules d’amiante dans l’air est constante. On a d’ailleurs demandé à la ministre (N.d.l.r. : qui  n’a pas visité personnellement ces classes-là lors de sa visite à Aywaille) que les syndicats puissent contrôler l’état de ces classes mensuellement et qu’une signalisation précise des endroits à risque soit faite. Ce sont des classes où l’on n’oserait pas faire tourner un ventilateur parce qu’on aurait peur des faire circuler dans l’air des particules nocives. Bien sûr, il n’y a pas de raison d’y mettre un ventilateur… ».

 

« Un prétendu risque ? ». Alors que nous faisions état de ces propos le 9 septembre sur le plateau de « L’info confidentielle », le lendemain, « des appuis de fenêtre endommagés et contenant de l’amiante étaient rejointoyés » dans ces classes, comme l’a révélé le quotidien « La Dernière Heure » (voir encadré).

 

Plutôt que d’ouvrir un débat sur la qualité du travail mené par la ministre, par son administration ou des directeurs d’écoles – personne, évidemment, n’accuse toutes ces personnes de ne pas être préoccupées par la santé des enseignants et des enfants – plutôt aussi que d’en faire un enjeu politicien opposant la majorité et l’opposition au parlement de la Communauté française, ne serait-il pas plus constructif de communiquer clairement sur ce dossier de l’amiante ; d’expliquer qu’il est très complexe à gérer parce que Mme Arena a hérité d’un dossier qui n’avait pas été fort bien géré avant qu’elle arrive aux commandes, et qu’elle fait de son mieux avec des moyens limités ? Plutôt que de chercher des coupables, ne faudrait-il pas un effort commun de tous les partis démocratiques présents au parlement de la CF pour trouver des solutions plus rapides et plus radicales ?

 

« Il faut protéger les occupants de ces locaux »

 

Car la situation actuelle implique d’insoutenables lenteurs auxquelles il conviendrait tout de même de remédier. Un autre exemple. Un vent favorable nous donne à connaître les rapports du « Comité de concertation de base » (Cocoba) de l’Athénée Royal d’Esneux, en région liégeoise. Cet organe est présidé par le préfet de l’établissement, on y trouve aussi une secrétaire, un instituteur en chef, l’économe, le conseiller en prévention et les délégations syndicales. Il transmet ses observations à l’administration de la Communauté française.

 

Que lit-on dans le rapport du 26 juin 2006 ? « Dossier amiante : Dans les différentes classes, les colonnes sont dans un réel état d’effritement. Il serait indispensable qu’elles soient recouvertes de panneaux de bois pour éviter la dispersion de l’amiante dans l’air. Une demande a été faite à Monsieur Gillet pour nous octroyer un montant qui permettrait de faire réaliser ces travaux par notre personnel ouvrier. Les plafonds de la cave du bâtiment Acomal sont en amiante. Attention danger car certaines plaques sont endommagées. Il est urgent de faire le nécessaire ». Ce même 26 juin 2006, le conseiller en prévention écrit une lettre portant la mention « urgent besoin d’aide » à l’Administration Générale de l’Infrastructure (Fonds des bâtiments) : « Pourriez-vous intervenir pour qu’une somme soit débloquée pour réaliser les travaux de recouvrement des colonnes par notre personnel ouvrier, dans les classes où l’amiante s’effrite ? »

Un an plus tard… Rapport daté du 12 juin 2007 du même organe « Cocoba » : « Dossier Amiante : dans différents locaux, les colonnes s’effritent. Il devient indispensable qu’elles soient recouvertes de panneaux de bois pour protéger les occupants de ces locaux. Une demande a été adressée à M. Gillet. Toujours pas de réponse. J’ai reçu à ce propos une lettre des élèves de 4T. Les plaques des plafonds des caves Acomal sont en amiante et endommagées. A surveiller ». Difficile de constater une évolution positive entre ces deux rapports à un an d’intervalle !

 

Toutefois, le rapport de juin 2007 mentionne aussi une visite du Fonds des Bâtiments scolaires suite à laquelle « la neutralisation de l’amiante par encapsulage ou enlèvement est proposée à la programmation 2007 ». Ce qui doit se traduire en langage officiel par « la situation est sous contrôle » ? Renseignements pris auprès de la direction de l’école : il s’avère que la « neutralisation programmée » n’a toujours pas eu lieu. Alors ? Alors, nous dit la préfète, « je gère la situation en bonne mère de famille. Des panneaux en bois sont mis dans les endroits à risque. Cela ne coûte pas trop cher. Les ouvriers protègent d’abord l’endroit avec du silicone pour ne pas forer dans l’amiante. On a encore cinq classes à faire par mesure de précaution, mais d’abord, la semaine prochaine, on va s’occuper de la salle d’étude. Pour l’instant, on a mis les bancs en retrait pour que les élèves ne soient pas à proximité de la zone à risque où il y a une colonne qui s’effrite, mais j’estime que ce n’est pas une mesure de protection suffisante ». Comment se fait-il que ces colonnes se soient effritées ? « Des enfants ont parfois la drôle d’idée de gratter dans les murs. Cela s’est passé avant qu’on soit sensibilisé à l’amiante », nous dit la préfète.

Pour éviter tout débat stérile, ce dimanche 9 septembre, nous avons transmis les documents en notre possession à Mme Arena après les avoir évoqués sur le plateau de «L’info confidentielle ». Dès le lundi, l’administration est descendue dans l’école concernée et a constaté qu’en effet, des colonnes d’amiante s’effritaient. Par mesure de précaution, il a été décidé par l’administration de Mme Arena que deux d’entre elles seraient « encapsulées » dès le mardi.

 

In fine, tout serait bien sous « contrôle »…

 

Dimanche 2 septembre : Témoignage du professeur dans « L’info confidentielle Match » sur R.t.l.-t.v.i.

 

Dimanche 2 et lundi 3 septembre : La ministre-présidente Arena déclare partout que « la situation est sous contrôle ». Le débat porte finalement plus sur l’anonymat du témoin que sur la problématique de l’amiante.

 

Mercredi 5 septembre : R.t.l.-t.v.i. vient de recevoir la demande du cabinet Arena de communiquer le nom de « l’établissement concerné » par les déclarations du prof. Dans la matinée, Pascal Vrebos transmet cette demande à La Libre Match. A 13 h 45, nous communiquons le renseignement demandé au chef de cabinet de Mme Arena et, dans l’après-midi, l’administration de l’infrastructure inspecte Aywaille pendant quatre heures et communique déjà l’info à certains médias comme quoi, à Aywaille « tout est sous contrôle ».

 

Jeudi 6 septembre : La ministre-présidente Arena reçoit la presse dans les bâtiments de l’implantation « enseignement général » à Aywaille. Les endroits les plus dégradés, soit des classes situées dans l’implantation technique, ne sont pas visitées par la ministre et ne sont pas montrées aux journalistes (voir photos d’encadrement de fenêtres contenant de l’amiante publiées ce jour-là par La Libre Match). Le mythe selon lequel Mme Arena aurait dû attendre trois jours pour que R.t.l. et La Libre Match daignent lui communiquer l’info sur le nom de l’établissement est abondamment relayé par certains médias. Ce faux débat devient le débat principal dans certains journaux.

 

Dimanche 9 septembre : Sur le plateau de « L’info confidentielle », nous relevons que les bâtiments de l’implantation technique n’ont pas été montrés à la presse et nous citons le syndicaliste de la C.g.s.p. Jean-Luc Degée qui évoque les fenêtres de certaines classes où l’on enseigne aux élèves de technique : «Le contrôle n’est pas suffisant. Ce sont des classes où il y a un danger potentiel, où la préoccupation d’une dissémination de particules d’amiante dans l’air est constante. On a d’ailleurs demandé à la ministre que les syndicats puissent contrôler l’état de ces classes mensuellement et qu’une signalisation précise des endroits à risque soit faite. Ce sont des classes où l’on n’oserait pas faire tourner un ventilateur parce qu’on aurait peur des faire circuler dans l’air des particules nocives ». Il n’est pas question de « danger de mort » dans cette déclaration mais, sur le long terme, prendre le risque de respirer des « particules nocives » n’est évidemment pas la meilleure des assurances-vie…

 

Mardi 11 septembre : Le quotidien « La Dernière Heure » révèle que des travaux ont été fait dans l’après-midi du lundi 10 septembre… à Aywaille : « Le 2 septembre dernier dans leur info confidentielle, La Libre Match/R.t.l.-t.v.i. affirmaient qu’un problème d’amiante se posait à l’athénée d’Aywaille. Marie Arena s’y était rendue en grande pompe et avait rassuré tout son monde. Tout ne semble pas aussi simple que cela, puisque ce lundi, quelques heures avant des réunions de parents, des appuis de fenêtre endommagés et contenant de l’amiante étaient rejointoyés ». Notre confrère ne précise pas que ces réparations ont été faites… dans certaines classes de l’implantation « technique ». Celles dont Mr Degée parlait le 9 septembre dans « L’info Confidentielle ». In fine, tout serait bien sous contrôle...

09:00 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : amiante dans les ecoles |  Facebook |

14/09/2007

Santé publique (020907) (060907)

Enquête évoquée sur le plateau de "L'info confidentielle" (RTL-TVI), le dimanche 2 septembre 2007 et publiée dans l'hebdomadaire "La Libre Match", le 6 septembre 2007

Amiante dans les écoles

Enfants et enseignants en danger ?

 

RTG-2

Craignant une sanction disciplinaire, ce professeur de secondaire qui donne cours au sein d’un établissement du Sud du pays préfère s’exprimer de manière anonyme. En 2004, il a la mauvaise surprise de découvrir un morceau de faux plafond contenant de l’amiante dans sa classe. Se renseignant plus avant, l’enseignant inquiet constate que ce matériau dangereux est quasi omniprésent dans plusieurs locaux de son école. Il alerte sa direction, ses collègues. En vain. « C’est un sujet tabou », dénonce-t-il. Obtenant le soutien de son syndicat, il poursuit sa petite enquête pour constater que la question de l’amiante se pose dans de très nombreuses écoles de la Communauté française : « Certaines constructions préfabriquées en sont remplies ! ». Et de mettre en question « la politique actuelle du gouvernement Arena qui consiste à « gérer » le risque avec des moyens insuffisants, sans même avoir fait un inventaire complet de la situation, plutôt qu’à l’éradiquer au nom du principe de précaution. C’est de la non-assistance à personnes en danger ! » « Du côté du cabinet Arena, on rétorque fermement que « ce professeur fait peur à la population pour rien car la situation est sous contrôle ». Totalement ? Ce n’est certainement pas l’avis d’un parlementaire et d’une syndicaliste qui témoignent aussi dans le cadre de ce dossier…  Précision : La photo qui est jointe à cet article montre un bâtiment de type « RTG » à titre d’exemple. L’école où il se trouve n’est pas spécifiquement concerné par cette enquête.  



La Libre Match. Dans quelles circonstances avez-vous découvert qu’il y avait un problème d’amiante dans votre établissement ? 

Le professeur. Un élève m’a montré une sorte de planche tombée du plafond. Ce gosse, qui était issu d’une section technique, m’a tout de suite dit : « Monsieur, je crois bien que c’est de l’amiante ». A cette époque, je n’y connaissais pas grand-chose et, plutôt sceptique, j’ai décidé de faire analyser la « pièce à conviction ». En effet, il s’agissait bien d’amiante… 

Comment avez-vous réagi ?  

Comme n’importe quel enseignant est en droit de le faire en Communauté française : je me suis rendu au secrétariat de l’école et j’ai demandé à consulter un document que tous les établissements scolaires doivent normalement tenir à disposition. Cela s’appelle « Inventaire des matériaux contenant de l’amiante et programme de gestion du risque d’exposition ». Rien que l’intitulé pose question : la politique actuelle ne consiste donc pas à éliminer le risque mais à le « gérer ». Ce n’est pas tout à fait la même option que dans le dossier du Berlaymont à Bruxelles où l’on a dépensé énormément d’argent pour totalement désamianter le bâtiment au nom d’un élémentaire principe de précaution. 

Qu’avez-vous trouvé dans l’inventaire « amiante » de votre école ? 

Cet audit réalisé par A.i.b.-Vinçotte m’a fait tomber de ma chaise ! Dans mon école, il y a de l’amiante partout ! (N.d.l.r. : il nous donne le document pour prouver sa bonne foi.) Il y en a dans les classes, dans l’internat, dans le réfectoire, dans la salle de gym, dans la conciergerie. C’est impressionnant.Sous quelle forme ?Des allèges de fenêtres et des habillages de portes en Glasal, des faux plafonds en Pical, des tablettes de fenêtres en Masal, des regards de cheminée, des cloisons de séparation, des panneaux peints et même des tableaux noirs en amiante-ciment… La liste est interminable.  

Glasal, Pical, Masal ? 

Tous ces noms renvoient à des matériaux à risque contenant de l’amiante… J’ajouterai que mon inquiétude n’a fait que s’accroître en constatant que l’inventaire dont j’ai pu prendre connaissance datait de 2001.Et alors ?Au moment où je l’ai consulté, nous étions en 2004. Trois années s’étaient écoulées depuis la réalisation de ce rapport alors que sa conclusion prévoit explicitement que « cet inventaire doit être tenu à jour annuellement ». Cela démontre l’importance que l’on accorde à cette question. Plus tard, j’ai appris que de nombreux établissements scolaires, particulièrement dans le Hainaut, ne disposent pas d’inventaire du tout !

C’est incroyable ! 

De plus, les gens qui ont pour mission d’actualiser ces inventaires au sein des écoles  n’ont généralement pas les compétences techniques suffisantes. Il s’agit du préfet en tant que responsable de la sécurité ou de son adjoint. Et de conseillers en prévention, soit des gens du personnel d’entretien, de profs qui disposent d’un crédit d’heures. Des personnes qui ne sont, en tout cas, pas des spécialistes du désamiantage. On a donc envoyé Vinçotte pour le constat de départ et, pour le suivi, il a fallu se débrouiller. 

Comment se fait-il qu’il y ait tant d’amiante dans une école comme celle où vous enseignez ? 

C’est vrai qu’avec ce que l’on sait aujourd’hui des dangers que représente l’amiante, l’omniprésence de ce matériau paraît démentielle. Pourtant, la situation de mon établissement n’a rien d’exceptionnelle. En cause, principalement, le fait que nous utilisons beaucoup de bâtiments de type « R.T.G. ». Ces initiales renvoient aux noms des ingénieurs qui les ont conçus : Reubsaets, Thibaut et Gilles. C’était dans les années 1960, une époque dorée pour les industriels de l’amiante. Ces bâtiments préfabriqués en bois, bourrés de Glasal, Pical, Masal ou encore de Foorflex, un autre produit amianté, avaient été pensés pour être rapidement mis sur pied vu qu’il fallait faire face au baby-boom de l’après-guerre. Il y a en partout en Communauté française. Normalement, leur durée de vie ne devait être que de dix ou quinze ans, mais ils sont toujours là.  

En piteux état ? 

Dans certaines classes, la situation est catastrophique. Je vous parle bien de classes où l’on donne cours, pas d’une arrière-cave visitée de temps en temps par le personnel d’entretien. Je vous ai raconté la mésaventure qui m’a alerté : le « morceau » d’amiante tombé du plafond. Je pourrais aussi vous parler d’appuis de fenêtres brisés où l’on voit les fibres d’amiante à l’œil nu… Dans un local où nos élèves mangent, ils posent leurs boîtes à tartines sur l’un de ces appuis de fenêtre. Certains d’entre eux ont parfois été « rescellés », passez-moi l’expression, avec des vis… Je veux dire que des ouvriers de l’école ont foré là-dedans sans aucune mesure de protection spéciale. Quand on regarde derrière, c’est encore plus incroyable, parce qu’il y a des plaques dans une espèce de carton constitué à base d’amiante complètement amoché. Là, on est dans le danger absolu. 

Partout où il y a des bâtiments R.T.G., c’est du pareil au même ? D’abord, le problème ne se pose pas que dans les bâtiments R.T.G. Dans notre école, jusqu’il y a peu, les patins de frein d’un ascenseur situé dans une construction en dur étaient en amiante. Ce qui, par déplacement d’air, libérait des fibres dans un espace collectif… Cela dit, il est évident les constructions R.T.G. ont beaucoup vieilli. Au fil des ans, elles ont été entretenues vaille que vaille. En forant, en clouant, en découpant… En utilisant des systèmes « D » pour réparer des vieilles portes et châssis pourris, des murs endommagés… 

Que faire d’autre ? 

La vraie solution, surtout depuis que l’on connaît très précisément les dangers de l’amiante, aurait dû être de raser tous ces bâtiments et d’en construire d’autres à la place.  

Cela coûterait une fortune… 

Moi, je trouve que la santé de nos gosses n’a pas de prix. Mais les politiques estiment peut-être qu’ils peuvent se permettre de prendre certains risques parce que l’exposition actuelle de cette population n’aura de répercussions que dans plusieurs dizaines d’années. Si c’est cela le raisonnement, c’est de la non-assistance à personnes en danger !  

Cette question n’est pas gérée avec le sentiment d’urgence qu’elle requiert ?  

Exactement. Je reviens au cas de mon établissement. Cela fait donc trois ans que je m’active, que je dénonce, que j’interpelle en interne. En plus, la direction de mon école fait tout son possible malgré l’inertie du système. Par conséquent, je crois que l’on est mieux suivi qu’ailleurs : sous l’impulsion de l’administration générale de l’infrastructure (A.g.i.), des réparations sont faites à droite et à gauche… Mais cela revient, la plupart du temps, à placer des emplâtres sur une jambe de bois. Un récent rapport de l’A.g.i. montre bien la philosophie de ces « rénovations », cette « gestion du risque », comme ils disent. Après avoir inspecté nos bâtiments au début de cette année, cette administration diagnostiquait que : « D’après l’inventaire amiante, il appert que de nombreuses parties du bâtiment contiennent ce matériau. Notamment, dans les linteaux, les appuis de fenêtres, la protection des colonnes. (…) Il y a lieu de trouver une solution rapidement car les linteaux, les appuis de fenêtres, les parois (derrière les radiateurs) et les protections des colonnes sont abîmés et pour certains assez fortement. De plus, dans un local, une partie du faux plafond risque de s’effondrer ». Et de préconiser ceci : « Dans un premier temps, il faudrait « fixer » les parties abîmées. L’enlèvement ou l’encapsulage sera proposé à la prochaine programmation. » Ces gens font certainement ce qu’ils peuvent avec les moyens dont ils disposent, mais c’est loin d’être suffisant ! Quand on se contente de surcoller une plaque en matière plastique sur un panneau en amiante de manière à ce que les élèves ne puissent pas être en contact direct avec les fibres, je trouve cela un peu juste…     

Pourquoi préférez-vous témoigner de manière anonyme ? 

En temps que fonctionnaire, je suis tenu à un devoir de réserve. En clair, je n’ai pas le droit de dire que l’on donne parfois cours dans des taudis où la santé des gosses est mise en péril. Formellement, on pourrait me reprocher une faute grave. Bien que si tel devait être le cas, je défendrais chèrement ma place car un juge pourrait estimer que, vu le danger potentiel couru par les enfants, il était de mon devoir d’en témoigner. Et puis, ne pensez-vous pas que d’autres personnes que moi devraient se retrouver devant un tribunal ? Par exemple les préfets et les adjoints à la sécurité de certaines écoles où des situations intolérables perdurent. Sans parler des responsabilités politiques… 

L’amiante dans les écoles, c’est un sujet tabou ? 

Très clairement. C’est l’omerta. Une chape de plomb pèse sur ce sujet. Des enseignants sont obligés de prendre des risques, et d’en faire prendre à leurs élèves, en raison d’un véritable chantage à l’emploi : pour les pouvoirs organisateurs, c’est la crainte de la mauvaise réputation de leurs établissements, de la chute des inscriptions, qui domine.  

 

Un matériau particulièrement dangereux

Les fibres d’amiante sont particulièrement dangereuses pour la santé de ceux qui les manipulent et/ou les respirent. C’est scientifiquement établi : l’inhalation de ces particules peut déboucher – au bout d’une période de latence qui peut durer jusqu’à trente ou quarante années – sur l’apparition de plusieurs maladies très graves : asbestose, mésothéliome (tumeur de la plèvre ou du péritoine) et cancers du poumon ou du larynx. Certains milieux professionnels particulièrement exposés en ont déjà fait l’expérience malheureuse. On connaît, par exemple, le cas des anciens de l’usine Coverit dans le Hainaut où l’on travaillait en contact direct avec les fibres d’amiante : 129 des 250 travailleurs qui travaillaient sur ce site fermé en 1987 sont morts et les « survivants » ayant établi un lien de causalité entre le nombre élevé de cancer chez les anciens de Coverit et leur travail ont créé un collectif pour obtenir réparation. On estime généralement que, dans les vingt prochaines années, plus ou moins 20 000 décès en Belgique seront encore liés à l’amiante. Une estimation fiable ? Difficile à dire quand l’on constate qu’en Communauté française, où l’équivalent de 3 500 000 m2 de bâtiments n’échappent pas au risque de contenir de l’amiante (écoles, crèches, IPPJ, centres sportifs, centres culturels et bâtiments administratifs), l’inventaire de la présence de ce matériau dangereux reste encore largement à faire.   

 

Yves Reinkin (Ecolo) :  «Ce n’est pas une priorité du gouvernement Arena» 

Député au parlement de la Communauté française, Yves Reinkin (Ecolo) a aussi mené sa petite enquête pour essayer de déterminer l’ampleur du problème « amiante » dans les établissements scolaires. Résultat ? « On est dans le brouillard. Je ne veux pas affoler la population, mais il faut tout de même se dire que l’absence de données fiables est particulièrement préoccupante », déplore-t-il. 

En juin dernier, pour forcer le gouvernement de la Communauté française à, au moins, déterminer l’ampleur du risque, le parlementaire Yves Reinkin a déposé une « proposition de résolution visant à éradiquer l’amiante dans les écoles et autres bâtiments de la Communauté française ». Il y dépeignait un tableau peu réjouissant qu’il nous confirme être toujours d’actualité : « Il est aujourd’hui impossible de savoir combien d’écoles contiennent de l’amiante, quel est le volume de travaux urgents à réaliser et quelle stratégie la Communauté française entend mettre en place pour remédier à ce problème. Il n’existe pas non plus d’estimation des fonds qui seraient nécessaires pour assurer le désamiantage de l’ensemble des écoles de la Communauté française. En ce qui concerne les autres réseaux d’enseignement, il est tout bonnement impossible de se faire une idée de l’état d’avancement des inventaires amiante. Aucune démarche de sensibilisation n’a, par ailleurs, été réalisée par la Communauté française à l’attention de ces réseaux. Au niveau des fonds disponibles pour effectuer les travaux de désamiantage des écoles, même constat de gestion laxiste : en 2006, le programme de travaux de première nécessité n’a simplement pas été utilisé à sa pleine mesure ».   Par conséquent, M. Reinkin pose une question somme toute logique : « Comment gérer cet important dossier de santé publique sans données fiables, sans planning de travail et avec un budget pour le moins limité ? En juin dernier, j’ai conclu mon interpellation au Parlement de la Communauté française par une requête claire et précise afin que l’on sorte de l’impasse. J’ai demandé au gouvernement Arena de réaliser, dans un délai de douze mois, les inventaires non encore effectués. Notamment dans de trop nombreuses écoles du Hainaut, la province de la ministre-présidente, où il y a beaucoup de bâtiments en R.T.G… J’ai aussi insisté pour qu’il y ait une mise à jour systématique et générale des inventaires qui ont été déjà effectués… Ma proposition de résolution a été renvoyée en commission et le Parlement ne l’a pas encore abordée. Ce qui démontre que ce n’est pas une priorité du gouvernement Arena ».  

« La Communauté française pratique la politique de l’autruche... » 

Permanente au Syndicat Libre de la Fonction Publique, Pascale Vander Straeten y préside la « Cellule amiante » et elle abonde dans le même sens que le parlementaire Ecolo. Ayant pris connaissance du témoignage du professeur qui s’est exprimé anonymement sur le plateau de « L’info confidentielle Match », elle affirme sans ambages que « tout ce que dit cet enseignant est parfaitement exact. J’ajouterai simplement que la question de l’amiante ne se pose pas uniquement dans l’enseignement relevant de la Communauté française. Dans une mesure moindre (bâtiments plus anciens ayant échappé à l’heure de gloire de l’amiante), le réseau libre et subventionné est certainement aussi concerné ».  Quel est, selon elle, l’état du malade ? « Je dirais que la situation est devenue catastrophique car la Communauté française pratique la politique de l’autruche. Pour preuve, prenez l’inventaire de la présence d’amiante dans tous les établissements : cela fait douze ans qu’il aurait dû être bouclé. Dans certains endroits, cela a été fait depuis des années sans jamais être actualisé, et dans d’autres, dans le Hainaut par exemple, beaucoup d’établissements n’en disposent toujours pas! Se rend-on compte que l’on joue avec une potentielle bombe à retardement ? Ce qu’on économise aujourd’hui en gérant cette question importante de santé publique avec légèreté et un manque de moyens évident, la Communauté risque de le payer un jour ou l’autre… Lorsque des gens malades viendront frapper à sa porte pour lui demander des comptes. »  Faisant allusion, elle aussi, au dossier du Berlaymont, Mme Vander Straeten estime que « dans le dossier des écoles, il n’y a pas que des enjeux financiers. C’est avant tout une question d’éthique, de respect des enfants et des enseignants : comme les fonctionnaires européens, ils ont le droit que toutes les précautions soient prises pour les protéger de risques sanitaires aussi importants». La permanente SFLP dénonce également le fait que « les conseillers en prévention des écoles de la Communauté française n’ont qu’une formation de base. Il s’agit d’ouvriers du personnel d’entretien, de chefs d’ateliers, de profs, de chefs d’établissements qui ne disposent que de quelques heures par semaines pour s’occuper de sécurité, se former et s’informer… Pour eux, la question de l’amiante qu’ils ne maîtrisent pas nécessairement s’ajoute à mille autres problèmes. Un tel boulot demanderait un temps plein pour chaque école et, pour des raisons d’indépendance, un engagement par l’administration de Mme Arena plutôt que par les chefs d’établissements… ».  

« La situation est sous contrôle », rassure-t-on au cabinet de la ministre-présidente  

A la Communauté française, Tony Pelosato, le directeur de cabinet de la ministre-présidente Marie Arena, tempère : « La situation est sous contrôle. Il est faux de prétendre que l’on prendrait cette question de l’amiante à la légère. On a donné l’impulsion pour que des inventaires soient réalisés dans toutes les provinces». Nous soulignons que la réglementation sur la protection du travail oblige explicitement tous les employeurs du Royaume à disposer d’inventaires amiante pour tous leur bâtiments… Et ce depuis 1995 ! «Ce qui montre bien que la question de ces inventaires est antérieure à notre arrivée à la tête de la Communauté française. On a hérité de ce dossier et on le gère avec tout le sérieux nécessaire pour rattraper certains retards qui ne peuvent nous être imputables ». Ainsi, le cabinet Arena admet que 120 écoles dans le Hainaut ne devraient disposer que « prochainement » d’inventaire amiante.  L’art de gouverner est difficile, la critique est aisée... Une réflexion qui s’impose avec force dans ce dossier, surtout au regard de certaines données chiffrées que nous communique M. Pelosato : les bâtiments R.T.G. en Communauté française occupent l’équivalent d’une surface de 300 000 m2. Si l’on devait raser ces préfabriqués contenant beaucoup de matériaux en amiante pour les remplacer par des constructions en dur, il faudrait investir un montant avoisinant les 360 millions d’euros ! Une somme colossale dont ne dispose pas le gouvernement. Pour donner un ordre de grandeur, le budget annuel du Fonds des bâtiments n’est que de 31 millions d’euros, dont l’essentiel (25 millions d’euros) est mangé par les frais d’entretien (remplacement des chaudières, réparations diverses, …). Pour débloquer la situation et donner ce coup de jeune tant nécessaire aux bâtiments scolaires – tous réseaux confondus –, le gouvernement de Marie Arena travaille sur un projet de parteneriat privé-public qui « devrait permettre de débloquer des fonds à hauteur d’un milliard d’euros ».  En attendant, on ne saurait trop conseiller aux professeurs qui se sentiraient concernés par cette problématique de l’amiante de se rendre au secrétariat de leur établissement scolaire pour demander à consulter le document intitulé : «Inventaire des matériaux contenant de l’amiante et programme de gestion du risque d’exposition ». La loi impose non seulement la présence de cet audit, mais aussi sa mise à jour annuelle.      

 

« L’amiante n’est dangereux que par inhalation… »

Le « Service interne de prévention et de protection du travail » (SIPPT) de la Communauté française dispose d’un site Internet dont le but est « d’assurer l’information continue des personnes ressources ayant en charge la sécurité au sein des établissements » scolaires : http://www.espace.cfwb.be/sippt/index.htm. Si le cadastre global de la présence d’amiante dans les écoles de la Communauté française se fait dramatiquement attendre, on constate en cliquant sur les pages de ce site que la problématique des bâtiments R.T.G. a été clairement cernée par l’administration de la ministre-présidente Arena.  Photos édifiantes à l’appui, le SIPPT explique notamment que «ces bâtiments contiennent de nombreux matériaux contenant de l’amiante, dont notamment l’amiante-ciment ou encore fibro-ciment qui contient entre 10 et 15 % d’asbeste », avant de donner un descriptif « pas exhaustif », mais assez impressionnant. Nous citons : « Les caniveaux sont des tuyaux d’asbeste-ciment qui servent pour les entrées des canalisations électriques et autres. Ils sont en général posés dans le sol en tranchée à 70 ou 80 cm de profondeur (…). Les plinthes extérieures sont en « masal » constituées de bandes étirées de plaques en asbeste-ciment (…). Les seuils des portes extérieures sont constitués d’une bande étirée de plaques d’asbeste-ciment (…). Les allèges et les frises au-dessus des châssis sont constituées de revêtements extérieurs en glasal, panneaux sandwich plaques planes d’asbeste-ciment (…). Les sous-toitures sont des plaques de menuiserite composées d’un mélange de fibre d’asbeste et de ciment additionnées de fibres organiques (…) La couverture de toiture est en ardoises d’asbeste-ciment (…). Avant l’installation du chauffage central, de nombreux R.T.G. étaient encore chauffés par des poêles à mazout ou encore au charbon. Les conduits de fumées sont en tuyaux d’asbeste-ciment, la protection des pièces en charpente et en plafond étant constitué de plaques d’amiante de 10 mm d’épaisseur, au passage de plafond de bandes d’amiante entourant le tuyau et d’une couronne en amiante de 10 mm. La souche, quant à elle, est constituée de pièces spéciales moulées en asbeste-ciment de 8 mm. Les plafonds intérieurs sont en plaques isolantes à base d’asbeste-ciment ou en recouvrement sur la face du plafond d’une plaque en asbeste-ciment émaillée et souvent perforée. Les éléments de cloison et revêtement sur une paroi des allèges sont également en plaques planes d’asbeste-ciment comprimées et émaillées sur une ou sur les 2 faces. Certains pignons (rares) sont parfois revêtus de plaques d’asbeste mais souvent les tuyaux d’aération des combles sont en asbeste-ciment. Dans certains R.T.G. ateliers où nous avons des forges, les plafonds, parfois les murs sont en glasal et les hottes en fibro-ciment (Eternit©) Dans certaines classes, on trouve encore parfois des lave-mains à dosserets moulés sur panneaux en asbeste-ciment. La protection anti-feu des cuisines et restaurants scolaires est assurée dans ces pavillons par des revêtements intérieurs en glasal, plaques d’asbeste-ciment comprimées et émaillées, les plafonds incombustibles étant en plaques d’asbeste-ciment surfacées et émaillées. Enfin, pour la décoration extérieure, on a installé des cuvelles ou des vasques en asbeste-ciment pour les plantations. ». Rassurant ? Le SIPPT prend le soin de rappeler  que « l’amiante n’est dangereux que par inhalation et que, pour ce faire, il doit être sous forme de fibres microscopiques. Aussi, soyez attentif et vigilant à ne pas abîmer ces matériaux (par forage, disquage, friction, bris, …) ».  

 

Vos réactions, vos témoignages : infomatch@saipm.com 

 

10:25 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (7) |  Facebook |