20/04/2007

Sécurité nucléaire (120407)

Enquête publiée dans l'hebdomadaire "La Libre Match", le 12 avril 2007 

Pollution contrôlée ou danger pour la santé de la population?

Des rejets de gaz radioactifs à Fleurus


FleurusLa radioactivité est partout. Depuis la nuit des temps, elle nous vient du ciel (rayons cosmiques), de la terre (radioéléments présents dans le sol) et elle est même présente dans certains de nos aliments. A ces infimes doses naturelles s'ajoutent celles produit par l'industrie nucléaire. Bien qu'il soit aussi question de très petites quantités de rejets ionisants, les discussions sont d'actualité au sein de la communauté scientifique : faut-il s'inquiéter pour la santé des populations qui sont exposées très régulièrement, voire en permanence à ces surplus de doses, même minimes? L'Union européenne finance un grand projet de recherche multinational sur la question. Même s'il ne faut pas crier panique, à ce stade personne n'est encore parvenu à trancher. En Belgique, c'est le député Jean-Marc Nollet (Ecolo), mais aussi un ancien inspecteur de l'Agence fédérale de contrôle nucléaire (AFCN) qui ouvrent le débat dans les colonnes de «La Libre Match» en attirant l'attention sur des pics de radioactivité très réguliers qu'ils ont observés dans les environs immédiats de l'Institut national des Radioéléments (IRE) à Fleurus. Aux inquiétudes de ces deux observateurs qui sont arrivés aux mêmes constats par des voies différentes répond un discours rassurant de l'AFCN : tant les pics radioactifs que les rejets de gaz ionisants ne sont pas niés mais ils sont qualifiés d'«inoffensifs». Dans l'état actuel des connaissances scientifiques en tous les cas...


Installé à Fleurus depuis le début des années 70, l'Institut national des Radioéléments (IRE) est spécialisé dans la fission de cibles d'Uranium hautement enrichi (U 235) aux fins de produire des radio-isotopes utilisés en médecine nucléaire. L'IRE est ainsi leader mondial dans la production de Molybdène 99/Technétium 99 et d'Iode 131 -des radioéléments de fission qui sont utilisés dans 80% des protocoles médicaux- et il fabrique aussi du Xénon 133 et de l'Yttrium 90.


L'activité de cette fondation d'utilité publique est réputée dans le monde entier et d'ailleurs, elle exporte la majorité de sa production. L'année dernière, l'IRE a notamment créé un consortium avec la société IBA (Ion Beam Applications) qui développe des solutions de très haute précision dans le diagnostic et le traitement du cancer. Ensemble, l'IRE et l'IBA ont acquis la division internationale de CIS bio International qui offre une vaste gamme de produits thérapeutiques et diagnostiques utilisés en oncologie, cardiologie, rhumatologie et endocrinologie.


Travaillant avec des produits radioactifs extrêmement dangereux, l'IRE est bien sûr tenu de veiller à la sûreté de ses installations, à la protection de ses travailleurs, de la population et de l'environnement. Afin de veiller à ce que ces précautions sont bien prises et maintenues sur la durée, l'Institut est lui-même contrôlé par l'Association Vinçotte Nucléaire pour le compte de l'Agence Fédérale de Contrôle Nucléaire (AFCN)... Et force est de constater que le dernier audit en date n'était guère rassurant. Il y a quelques semaines, en effet, l'AFCN se fendait d'un communiqué pour indiquer qu'elle avait requis «des mesures pour améliorer la sûreté et la culture de sûreté à l'IRE».


De manière très précise, ce communiqué définissait ainsi cette «culture de sûreté» que l'IRE était invité à «améliorer». Il s'agit de «l'ensemble des caractéristiques et des attitudes qui, dans l'organisation et chez les individus de cette organisation, font que les questions relatives à la sûreté des installations nucléaires bénéficient prioritairement de toute l'attention qu'elles méritent. Concrètement, la culture de la sûreté ne se limite donc pas aux seules prescriptions ou à la seule réglementation en matière de sûreté, mais implique notamment que l'ensemble de l'entreprise, de la direction au personnel d'exploitation, soit imprégné de l'importance de la sûreté et agisse en fonction (...), que des procédures adéquates existent et soient appliquées». On n’en attend pas moins en effet de personnes travaillant dans un secteur aussi sensible que le nucléaire...


Pourtant, à l'IRE, cette culture de la sécurité semble toute relative car, détaillaient les contrôleurs de l'AFCN, «les experts ont constaté des problèmes dans le processus décisionnel ainsi que dans la collaboration et l'échange d'informations relatives à la sûreté entre les différents départements de l'entreprise». Se posant aussi des questions sur la qualité des infrastructures de l'Iinstitut, ils notaient prudemment qu'«il n'a pas été constaté à ce jour d'élément mettant clairement en évidence un mauvais état général des installations. Cependant, certaines interrogations demeurent sur la culture de sûreté interne qui régit la gestion et l'entretien des installations» et, notait également l'AFCN à propos de ce qu'elle appelle le «traitement des déviations».


Un processus décisionnel mal huilé, des échanges d'informations peu fiables, des installations dont l'état ouvre sur des «interrogations». Et puis surtout cette considération sur le «traitement des déviations». Qu'entend-on par là? Pour aller au delà de la langue de bois, nous avons pris contact avec l'Agence Fédérale de Contrôle Nucléaire. On lira en page ..., notre entretien avec Manfred Schrauber, directeur du département de contrôle et de surveillance de cet organisme. En résumé, cet agent de l'Etat se veut rassurant : la direction de l'IRE est certes parue quelque peu défaillante lors du dernier audit mais si l'AFCN a attiré l'attention sur des dysfonctionnements, notamment dans l'entretien des installations, c'est en vertu d'une application stricte du principe de précaution. Autrement dit, on s'inquièterait de corriger le moindre petit défaut bien avant que l'on soit dans une situation qui présenterait le moindre risque pour les travailleurs de l'IRE ou pour la population avoisinnante de cet institut nucléaire.


Une lettre accusatrice


Pourtant, un document en notre possession évoque une Agence fédérale de Contrôle Nucléaire beaucoup moins proactive et, dans le même temps, une pollution radioactive produite par l'IRE à laquelle les autorités de contrôle n'accorderaient une attention suffisante. Il est ici question d'une lettre écrite le 20 juillet dernier par l'inspecteur nucléaire Jean-Claude Coussement. Destinataires de la missive : les parlementaires du groupe «sécurité nucléaire» créé au sein de la Commission de l'Intérieur de la Chambre.


Coussement, qui avait des responsabilités importantes à l'AFCN entre 2001 et 2004, y exprime très clairement ses craintes quand à la gestion de la sécurité des installations nucléaires de l'IRE : «Des centaines de fois, j'ai constaté qu'une usine située à Fleurus (ndlr : l'IRE) rejetait des gaz ionisants (ndlr : radioactifs) dans l'air et ce depuis plusieurs années, à raison de 2-3 fois par semaine. Quand la direction du vent ramène ce nuage sur une des balises, les ordinateurs se mettent en alarme et enregistrent une «pointe de radioactivité». J'ai également constaté que l'on avait modifié les 'niveaux d'alarme' pour ces mesures».


D'après M. Coussement, le problème de ces «pics de radioactivité» à Fleurus est loin d'être nouveau. Dans sa lettre, l'inspecteur nucléaire cite notamment un rapport rédigé le 31 octobre 2001 par M. Samain, directeur de l'AFCN à l'époque : « '-... une balise de Fleurus est passée en alarme niveau 1 à 11 heures, ceci durant un court moment. A quoi correspond ce pic, personnellement je ne puis le dire... Voilà en tous cas l'exemple le plus concret qui soit, qui montre la nécessité d'une réorganisation (ndlr : déjà!) et l'établissement des procédures préconisées par l'audit (...)'.


Coussement écrit en commentaire : «C'était en octobre 2001... En 2004, rien n'a changé... En 2006, non plus... Ce qui me choque, c'est que 'personne' parmi les 'gestionnaires' hiérarchiques (ndlr : de l'Agence Fédérale de Contrôle Nucléaire) ne juge utile, nécessaire, indispensable d'en discuter, ni même de faire procéder à des analyses et/ou études afin de savoir si «oui ou non», il y a ou s'il pourrait y avoir de graves risques pour la santé de la population. Que peut provoquer la 'répétition' dans la durée de ces rejets? Il n'y a pas lieu de s'inquiéter? Ni moi, ni mes collègues n'aimerions habiter le coin, croyez-le! (...) Je m'inquiète pour la population! A force de jouer aux apprentis sorciers... il faut s'attendre à des catastrophes. L'amiante aussi n'était pas nocive... A l'Agence et chez Telerad, on ne parle pas du «danger pour la santé» de la population concernée et encore moins, alors là! du principe de précaution! A croire que l'on ignore même son existence».


Un an plus tard, qu'est devenu cet ex-inspecteur inquiet? Confirme-t-il ce qu'il dénonçait par écrit aux parlementaires? Nous le retrouvons dans la région de Tournai. Surpris que nous ayons pris connaissance de sa lettre accusatrice, il nous tient d'emblée une réflexion désabusée : «Vous vous attaquez à gros morceau. Le ministère de l'Intérieur dont dépend l'AFCN n'aime pas trop être titillé sur ces questions. En Belgique, le milieu du nucléaire est très fermé. Très étroit surtout. Tout le monde se connaît : contrôlés et contrôleurs. Parfois même on est très bon amis, comme par exemple un ex-directeur de l'AFCN et celui de l'IRE... Si vous avez mon document envoyé au parlement, tout est dedans : ce que j'ai dénoncé, je l'assume. Je l'ai d'ailleurs confirmé quand j'ai été auditionné par des parlementaires en octobre dernier. Pour moi, cela s'arrête là. Je viens d'être l'objet d'une importante opération chirurgicale. Le combat est terminé».


Un parlementaire se pose aussi beaucoup de questions


Le député Ecolo Jean-Marc Nollet a déjà fait plusieurs interpellations au parlement sur les activités de l'IRE. Nous décidons de lui rendre une petite visite dans sa commune de Fontaine-l’évêque, au sud-est de Charleroi. Bonne initiative : «Ce dossier, je le suis pas à pas depuis des mois», nous confirme d'emblée l'ex-ministre de la Communauté française. «En consultant le site de l'AFCN depuis de nombreux mois déjà, j'ai pu en effet constater qu'il y avait des pics de doses radioactives détectées dans les environs de l'IRE : de 200 nano Sievert (nSv) jusqu'à parfois 2500 nSv. (1) Trois balises renseignent des données préoccupantes. Numérotées IMRF3, IMRF4, IMAF4. Les deux premières se trouvent à l'intérieur du site de l'Institut. La troisième se situe dans une zone économique mixte, à quelques dizaines de mètres d'habitations. Ce phénomène de surdoses radioactives m'interpelle d'autant plus qu’il est répétitif et qu'il existe dans des zones à forte densité de population. J'ai pris le soin de comparer avec les données renseignées par les balises situées près d’autres sites sensibles (Doel, Tihange, Mol) : aucunes d'entre elles ne présentent de telles anomalies!»


En parcourant l’enregistrement des balises au cours de l’année 2006, le parlementaire explique avoir aussi remarqué qu’ «un changement est intervenu en ce qui concerne la nomenclature de classification des évènements. L’ancienne appellation reprise sur le site de l'AFCN était «dépassement de niveau 1». Pour des mêmes quantités de rejets, elle a été remplacée au cours du mois de mai 2006 par la mention «Elévations de la dose dues à des rejets contrôlés de Xénon effectués par le site de l'IRE, rejets respectant les autorisations données». Ensuite, toujours pour les mêmes valeurs, le site de l'AFCN mentionne «rejets contrôlés IRE»;


Un témoignage qui recoupe parfaitement les propos tenus par l'ex-inspecteur de l'AFCN, Jean-Paul Coussement. Mais les observations faites par le député vert intriguent plus encore lorsqu'il ajoute «avant les changements de dénominations des dépassements, les alarmes étaient assez aléatoires. En effet, j'ai pu constaté que des balises indiquaient parfois le dépassement du seuil d'alarme lorsque la dose de 150 nSv était atteinte. Alors qu'à d'autres moments, à 200 nSv, elles ne réagissaient pas. J'ai aussi remarqué que des données autrefois accessibles sur le site de l'AFCN ne le sont plus : plus possible de remonter dans le temps au delà de 2005. D’autre part, il apparaît aussi qu’à certains moments, on retrouve comme justification de dépassements la mention : «données en cours de validation»... Et que, certaines de ces valeurs ont toujours cette justification un an après l’enregistrement!».


Que pense cet élu du témoignage de M. Coussement? «C'est un apport précieux car il confirme ce qu'on peut observer en se pliant à une exégèse laborieuse du site de l'AFCN (ndlr : Laborieuse? C'est le moins que l'on puisse dire! Pour en juger, nous renvoyons vers la lecture de l'encadré intitulé : «Qui vivra verra»). Mais en plus, cet ancien inspecteur nucléaire affirme que pour l'époque où il travaillait là, aucun suivi interne n’était organisé quand un pic radioactif était détecté. Cela ouvre sur beaucoup d'interrogations. Et très honnêtement, cela m'inquiète pour la santé des travailleurs de l'IRE et pour celle de la population de Fleurus et des environs. Il s'agit bien évidemment de petites doses radioactives qui s'ajoutent en permanence à la radio-activité naturelle mais je crois qu'il serait coupable de banaliser la chose. En effet, des études de plus en plus nombreuses évoquent les effets possibles des faibles radiations à long terme sur la santé humaine. Et puis comment ne pas se sentir encore plus inquiet, suite au dernier rapport de l’AFCN paru début mars (ndlr : Voir au début de cet article), nous pensons que ce qui se passe à Fleurus n’est certainement pas sans lien avec l’érosion de la 'culture de sûreté' qui est soulignée dans ce rapport.»


Des rejets de gaz radioactifs, certes... Mais ils sont inoffensifs, affirme l'Agence de Contrôle Nucléaire


«C'est vrai, on a constaté certains conflits à l'IRE. Au sein du staff, au niveaux des cadres et aussi entre les services. Conséquence : des décisions ne sont pas prises; Certains problèmes ne sont pas résolus dans les délais. Cela peut concerner des éléments techniques, des anomalies qui sont signalées et qui traînent trop longtemps avant que des mesures correctives soient appliquées. Cette mauvaise collaboration entre services et ce déficit décisionnel font que la culture de sûreté qui est nécessaire dans une installation nucléaire, comme dans tout entreprise d'ailleurs, n'est pas aussi efficiente que nécessaire».


Ce constat sans appel des défaillances qui menacent l'IRE – ou qui in fine rendrait l'IRE menaçante pour l'environnement, c'est selon...- est celui, on ne peut plus officiel, de Manfred Schrauber, directeur du département de contrôle et de surveillance de l'AFCN. Mais attention! Cet agent de l'Etat veut aussi être rassurant. «A la longue, le type de manquements constatés pourraient avoir un effet sur la sécurité de l'Institut mais on est loin de là. Nous avons mené une action de prévention. Le but est d'éviter que les choses ne se dégradent de trop. On joue notre rôle de chien de garde».


Qu'en est-il des problèmes liés aux «traitements des déviations» évoqués par le communiqué de l'AFCN? Il ne faut pas y voir une allusion à des incidents du type «rejet de gaz radioactifs non contrôlés», assure le fonctionnaire. «Déviation, cela veut dire simplement anomalie dans le processus de fabrication. Une erreur qui pourrait créer un incident ou altérer la qualité du produit. On ne peut risquer que ce qui est livré au client – notamment des hôpitaux qui utilisent des isotopes- n'ait pas la qualité requise. «Déviation», cela veut dire qu'il y a écart par rapport à spécifications du processus de fabrication. On pourrait par exemple avoir une contamination dans une cellule de fabrication qui impliquerait que le produit final soit contaminé par des isotopes qui ne sont pas souhaités par le client. Cela pourrait aussi amener à la contamination d'un travailleur. Donc, le traitement des déviations est aussi essentiel du point de vue de la sécurité de l'exploitation».


Et ces gaz radioactifs qui sont rejetés dans la nature par l'Institut des Radioéléments, est-ce un problème? «Non pas du tout» assure le contrôleur. «L'IRE a une autorisation de rejet dans la nature. Il y a des contrôles. Des mesures systématiques et en continu. L'Institut est toujours largement en dessous des limites qui sont autorisées». Péremptoire. Pourtant notre interlocuteur est moins précis sur la hauteur des limites en question: «Je ne peux pas vous le dire comme cela. Je n'ai pas le dossier sous la main. Mais on est largement en dessous de ce qui est légalement toléré», renchérit-il (lire aussi l'encadré, page...).


Il ne faudrait pas plus s'inquiéter des variations de radioactivité constatées à Fleurus. «Il y a des pics radioactifs mais ils sont inoffensifs. C'est contrôlé. On reste en dessous des limites. Si il y avait danger, on agirait», dit M. Schrauber. Le directeur explique aussi que les contrôles sont multiples. En interne par un expert de niveau 1 agrée par l'AFCN, lequel est structurellement indépendant de la production pour garantir son indépendance. En externe par AVN Vinçotte qui réalise des contrôles réguliers et qui a accès à toutes les données de l'Institut de Fleurus, tout comme l'AFCN d'ailleurs. «On a le droit de débarquer à n'importe quel moment sur place. De demander toutes les données...» Il y a enfin le réseau «Telerad», des balises qui enregistrent notamment la pollution de l'air dans les environs de l'IRE. «On est toujours attentif. Les résultats sont transmis vers nos ordinateurs. Sept jours sur sept, vingt quatre heures sur vingt quatre, quelqu'un est prêt à intervenir.», assure M. Schrauber.


Est-ce que le niveau d'alarme a été changé récemment? Notre interlocuteur se montre fort hésitant sur la question. Après lui avoir répété, il répond d'abord que non. Avant de convenir que des valeurs de rejets radioactifs qui étaient autrefois interprétées sur le site de l'AFCN comme un «dépassement de niveau 1» sont répertoriées depuis quelques mois en temps que «rejets contrôlés IRE» : «Les seuils sont les mêmes. Mais c'est l'interprétation que l'on en donne que nous avons changé.». M. Schrauber précisant au passage que le niveau 1 correspond à deux ou trois fois «le bruit de fond», c'est à dire le taux de radioactivité naturelle dans la zone surveillée. Mais il ne se dit pas en mesure de nous communiquer une donnée plus précise sur le taux de radioactivité qui fait se déclencher les alarmes.


Comme explication à ces nouvelles «interprétations de données» et aux allures de montagne russe des graphiques rendant comptes des rejets de gaz radioactifs à Fleurus (voir ci-contre), le directeur de l'AFCN renvoie au mode de production des radio-isotopes par l'IRE : «L'IRE n'a pas une fabrication en continu. Elle travaille par «patch», c'est à dire à la demande de sa clientèle. Les isotopes fabriqués sont généralement de très courte durée de vie. Ils sont envoyés le plus rapidement possible et utilisés dans un délai également très court par les hôpitaux. Les gaz qui sont stockés lors de la fabrication, de l'Iode en particulier, passent par toute une batterie de filtres. Ce qui reste est rejeté dans l'environnement en ayant subi les contrôles adéquats. Un institut comme l'IRE ne fonctionne pas comme une centrale nucléaire, il n'y a pas de rejets de gaz en continu. Les pics qui apparaissent sont liés à ces «patch» de production. Donc c'est vrai qu'on a de temps en temps des alarmes ou des dépassements. Mais si on constate que c'est lié à un «patch» de fabrication, il s'agit de rejets contrôlés. Il y a donc bien des pics de radioactivité par moment mais tout cela est contrôlé pour que ce soit en doses infimes, bien en deçà des limites tolérées par la loi»


Vraiment inoffensif?


Au Commissariat pour l'Energie Atomique de Fontenay-aux-Roses, près de Paris, le Dr Laure Sabatier coordonne le projet international intégré «Risc-Rad» essentiellement financé par la Communauté européenne. «Depuis 2004, la priorité de notre travail de recherche est de mettre au point les outils qui nous permettront peut-être demain d'enfin quantifier les risques associés aux expositions prolongées à de faibles doses de radioactivité. C'est un enjeu important pour la santé publique mais aussi pour l'avenir de l'énergie nucléaire. Par prudence, aucun seuil n'a pu être défini à ce stade en dessous duquel on pourrait dire qu'une exposition permanente à de faibles doses de radiation ne présenterait aucun risque. Maintenant, il faut aussi relativiser le problème : vous me parlez de doses de 0.5 mSv par an. Dans certaines parties du monde, certaine population sont exposées à des doses bien plus importantes qui sont due à la seule radioactivité naturelle!Prendre un vol transatlantique va aussi vous surexposer à la radioactivité naturelle pendant quelques heures... Imaginez aussi que quand vous allez faire une radiographie, vous pouvez prendre jusqu'à 2 ou 4 mSv en une fois! Bien sûr, on ne va généralement pas faire une radio tous les jours...».


Faut-il s'enfuir en courant de Fleurus? Ce n'est évidemment pas le propos de l'enquête de Match. Cela n'empêche cependant de se poser des questions sur l'exposition à long terme aux faibles doses de radioactivité. Il y a des années d'ici, l'omniprésence de l'amiante dans notre société n'était généralement pas considérée comme préoccupante. Et puis, trop tard pour trop de personnes, on a pu prouver le danger que représentait ce matériau... Même à faible dose.


Le débat sur les dangers des rayonnements ionisants à faible dose, lui aussi, a du mal à poindre. Mais dans le même temps, le propos doit être mesuré. Au fils des décenies, d'incontestables efforts de prudence ont été fait dans le secteur nucléaire. Ainsi, les doses non naturelles autorisées auxquelles l'homme peut être exposé n'ont fait qu'être réduites au fil des ans... Avant la fin du 19ème siècle, les premiers cancers constatés dans les rangs des scientifique qui s'intéressaient au nucléaire avaient déjà fait réfléchir. Le temps des années '20 où des marchands de chaussures utilisaient un appareil à rayon X permettant à leurs clients de voir leurs doigts de pied à travers leurs godasses est désormais très éloigné. C'était encore un temps où aucune norme n'existait quand à l'exposition du public aux rayonnements ionisants. Cela n'est apparu qu'en 1959 : 5 mSv/an, ramenés à 1 mSv/an dans les années '90. Pour les travailleurs du nucléaire, on estimait en 1934 qu'ils pouvaient être exposés à 600 mSv/an! Cela a été ramené à 150 mSv en 1951, 50 mSv en 1977 et puis, dernière norme admise depuis les années '90, 20 mSv...


Il y a un peu plus d'un an, le Centre d'Etude de l'Energie nucléaire (CEN) de Mol commentait ainsi une étude de l'IARC (International Agency for Research on Cancer) sur l'exposition des travailleurs du nucléaire au faibles radiations dans 15 pays du monde : «La durée moyenne du suivi pour l'ensemble du groupe étudié était de 13 ans. La moyenne des doses cumulées n'était pas tellement élevée : 19,4 mSv, ceci malgré le fait que 407.000 des travailleurs concernés aient reçu au cours des premières années de l'industrie nucléaire des doses plus importante que ce n'est la cas actuellement. (...) Il ressort de l'étude que 1 à 2% de la mortalité des travailleurs due au cancer pourrait être attribuée aux radiations. (...) En ce qui concerne tous les cancers (exception faite de la leucémie), un dose totale de radiations de 100 mSv donnerait lieu à une augmentation relative d'environ 10% par rapport au risque de mortalité naturelle (...) La même dose peut faire accroître de manière relative, c'est à dire proportionnelle, la mortalité naturelle par leucémie de 19% environ (...).


Faut-il conclure qu'il n'y aurait aucunement lieu de s'inquiéter des doses annuelles, cent fois plus faibles qui se propagent dans l'air de Fleurus et environs? Sans doute... Si l'on en croit les données imprécises et incomplètes qui sont publiquement accessibles à ce jour. Si l'on se persuade aussi que l'érosion de la culture de «sûreté» de l'IRE n'a jamais eu aucune influence sur la qualité de ses rejets gazeux dans l'atmosphère. Si l'on se dit enfin que les connaissances scientifiques sur les conséquences de l'exposition à de faibles doses de radioactivité n'évolueront jamais dans un sens préoccuppant... Comme ce fut le cas pour l'amiante. Un jour, les avancées de la recherche conduiront-elles à interdire toute exposition à des doses même très faibles de radioactivité non naturelle. Difficile à imaginer vu certaines applications médicales du nucléaire (radiologie, scanners, marqueurs etc), mais le progrès réserve tellement de surprises...


Il reste donc beaucoup de «si». Ajoutons-en un, le plus important à ce stade : et si un vrai débat était ouvert en Belgique sur la question des faibles doses de radioactivité générées par certaines activités industrielles! Un débat pour aller plus loin que des réponses comme «je ne me prononce pas» lorsque l'on demande un directeur de l'Agence fédérale de Contrôle Nucléaire de réagir sur la dangerosité éventuelle de l'exposition à faibles doses de radioactivité(lire encadré)...


(1) : Le Sievert est l'unité de mesure des risques d'effets sur la santé à long terme des radiations auxquels nous sommes exposés.



Qui vivra, verra...

Les normes internationales, d'application en droit belge interdisent que la population soit exposée à des doses non naturelles de radioactivité totalisant plus de 1 milli Sievert par an (mSv/an). Mais le site de l’Agence fédérale de Contrôle Nucléaire, censé apporter de l’information aux citoyens, se contente de renseigner des données chiffrées exprimées en notation scientifique loin d'être compréhensibles pour tout un chacun. Si l'on veut connaître la dose captée par une balise à une heure précise durant telle ou telle journée, l'internaute curieux trouvera des annotations du genre : 1,25 x 10 E -07 nanoSievert par heure (nSv/heure) Tout le monde est-il censé savoir qu'il convient de multiplier le premier facteur par 100 pour obtenir une estimation de la dangerosité des rejets en nSv/heure, soit des milliardièmes de Sievert. Dans notre exemple: 1,25 x 10 E -07 = 125 nSv/heure... Quelle recette le citoyen doit-il appliquer pour savoir si l'IRE a dépassé la dose de 1 mSv par an? Pas simple... Faites donc 24 fois la première opération pour obtenir une idée de la radioactivité supplémentaire apportée par l'IRE sur une journée. Ensuite, vous n'avez plus qu'à faire le même calcul pour les 364 autres jours de l'année pour obtenir une estimation annuelle en nSv/an, ce qui équivaut tout de même à 8736 multiplications. Vous arrivez alors à une donnée qu'il conviendra ensuite de convertir par une ultime conversion en mSv par an. Précaution utile pour les fans de Texas Instruments qui seraient tentés par cette aventure mathématique : elle comporte aussi un obstacle incontournable qui rend ce calcul «laborieux» carrément impossible : certains «dépassements» renseignés sur le site de l'AFCN n'ont jamais été validés et parfois, pour cette raison ou à cause de «problèmes de communication», certaines heures ne renseignent aucune donnée du tout. En bref, il sera donc plus simple pour les habitants des environs de l'IRE de se fier au seul rapport annuel de l'AFCN qui nous indique, chaque année, que les seuils légaux de radioactivité n'ont pas été dépassés et ce,... sans donner de chiffres précis en mSv/an. Une partie de notre entretien avec Manfred Schrauber, le directeur du département de contrôle et de surveillance de l'AFCN portait sur cette question du seuil tolérable d'exposition de la population. Une fois encore, on constate que les informations communiquées ne sont pas de la plus haute précision. Extrait :


- Serait-il possible d'avoir une estimation en mSv de ce qui est rejeté chaque année par l'IRE dans la région de Fleurus?

  • Je n'ai pas ces données comme cela. La limite autorisée est de 1 mSv par an. Les rejets sont un pourcentage de cette limite. Quand les autorisations ont été données à l'IRE, un calcul a été fait pour qu'on ne dépasse pas cette fraction. On ne refait pas à chaque rejet le calcul dans l'autre sens (sic). On sait cependant que ce qui est rejeté est en dessous du miliSievert/an... Cela ne dépasse pas généralement le dixième de ce 1 milli Sievert/an...

  • Donc, 0,1 mSv par an à peu près?

  • Oui, je dirais pour être tout à fait prudent que cela ne dépasse pas 0,5 milli Sievert par an.

  • Donc, vous n'auriez aucun problème à habiter dans une maison à proximité de l'IRE?

  • Bien entendu! Je connais les mesures de protection qui sont prises. Je me rends régulièrement dans des zones nucléaires contrôlées, si j'avais le moindre doute...

  • Mais le fait d'habiter en permanence dans les environs immédiats de l'IRE, cela peut-il poser un problème?

  • Non. C'est pour cela que des limites ont été définies. 1mSv par an, c'est la limite pour la population mais, pour comparer, le travailleur nucléaire -et j'en suis un- lui est autorisé à recevoir 20 mSv par an. Et je n'ai pas de crainte. Même si j'arrivais à 20 mSv, ce qui n'est jamais le cas, je sais que cela ne causerait pas un effet mesurable sur ma santé.

  • Pourtant la question des «faibles doses» reçue sur une longue période d'exposition fait débat chez les scientifiques...

  • Je connais bien ce débat des scientifiques. Je ne me prononce pas. Je ne sais pas qui a raison. Il y a des thèses de scientifiques qui disent le corps humain exposé aux basses doses réagit comme de la même manière que lorsqu'il est agressé par des bactéries : il se défend. Et donc que si l'attaque est très faible, il se crée de la résistance...

  • Ca c'est la thèse favorable...

  • Il y a même des stations de cure où l'on prend des bains radioactifs au radon! Cela aurait des effets bénéfiques. On paye cher pour cela. Et, paraît-il, c'est scientifiquement prouvé. Moi, je n'en sais rien rien...

  • Mais il y a aussi d'autres thèses défavorables. A force d'être exposé on aurait par exemple un risque accru de cancer, cela pourrait aussi avoir des conséquences génétiques... Vous n'en parlez pas?

  • Je ne nie pas mais des scientifiques estiment aussi qu'il est possible que l'accumulation de petites doses ait un effet néfaste pour la santé. En ce qui me concerne, je le répète, je n'en sais rien. Les statistiques là dessus sont tellement faibles qu'on ne sait pas tirer de conclusion. En 1996, une directive européenne -traduite dans la législation belge en 2001- a diminué les doses admissibles qui sont passées pour la population de 5 mSv à 1mSv. Même chose pour le travailleur qui auparavant pouvait être exposé à 50 mSv. On a réduit ces doses tout simplement parce qu'on ne sait pas bien si les faibles doses ont une influence sur la santé. C'est le principe de précaution.

  • Donc, il reste un point d'interrogation. Sans doute le mettrez-vous en balance avec le fait que ce que produit l'IRE est également utile dans le domaine médical?

  • C'est clair, comment imaginer la médecine d'aujourd'hui sans l'apport de la médecine nucléaire! Le premier principe de la radioprotection, c'est la justification des pratiques. Et du point de vue de l'intérêt général, l'activité de l'IRE est tout à fait légitime. Le fait de produire des isotopes pour les hôpitaux contribue à sauver des vies. Comme pour toute activité humaine, il faut voir le rapport entre le bénéfice obtenu et le risque encouru. Quand on va faire une radiographie chez le médecin, on prend aussi une dose de radioactivité dans le corps. Mais cela n'empêche pas qu'on s'y rende quand même parce que c'est un outil de diagnostic parfois indispensable.








22:54 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : nucleaire |  Facebook |

16/04/2007

Affaire Magerotte (050207)

Enquête publiée dans l'hebdomadaire belgo-français "La Libre Match", le 05 février 2007

 

Du Luxembourg à Bruxelles, enquête sur une étonnante saga familiale

«Rendez-moi mon nom !»

 

LLM284Imaginez un instant. Un matin comme tous les autres. Au moment de partir au travail, vous ouvrez machinalement une enveloppe à l’allure officielle qui traîne depuis quelques jours sur la table de la salle à manger. Encore une facture ? Non, c’est pire. Un avis  vous informe que désormais votre nom a changé ! Ce patronyme que vous portiez depuis votre naissance, cette «marque» qui accompagne votre personne, au point de faire partie de votre identité, n’est plus. Sans préavis, vous en êtes privés… 

 

Résidant à Barvaux, dans le Luxembourg belge, une jeune femme de 20 ans vient de vivre un tel cauchemar. Elle s’appelle Magali Magerotte.  Pardon ! Magali «Hainaut». Pourquoi et comment cette mésaventure lui est-elle arrivée? Pour le comprendre, «La Libre Match» s’est déplacée sur les bords de l’Ourthe. Notre reporter y a rencontré Magali, bien sûr, mais aussi Marcel, son papa. Ensemble, père et fille, lui ont raconté une étonnante saga familiale qui mériterait, à tous le moins, qu’ils bénéficient d’une certaine mansuétude des autorités belges. S’ils veulent s’appeler «Magerotte» plutôt que «Hainaut», ne faudrait-il pas qu’on les laisse en paix ? (Photo : Ronald Dersin)

  

«Cela s’est passé deux jours avant mon vingtième anniversaire. Comme ça, sans préavis. Un vrai choc; Dont je ne me remets pas. Une enveloppe de la mutuelle avait été déposée par le facteur. Je l’ai ouverte sans m’attendre du tout à la nouvelle bouleversante qu’elle dissimulait. Figurez-vous cela : cette lettre m’informait que, désormais, je ne m’appellerais plus Magali Magerotte ! Pourtant, c’est le nom que je porte depuis ma naissance. Celui qui a toujours été le mien pour mes voisins, mes amis, à l’école. Un nom qui, bien sûr, est associé étroitement à mon identité… Et voilà, plus rien. Volatilisé! J’’apprenais que le Procureur du Roi de Dinant, à mon insu, l’avait fait modifier dans les registres de l’état civil de la ville de Dinant… ‘Magali Hainaut’! A l’avenir, je devrais m’appeler ‘Magali Hainaut’! Mais moi, je ne veux pas de ce nouveau nom!»

 

Elle ne désire certainement pas en rajouter, mais le visage d’ange de cette jeune femme cache mal son émotion. Magali, étudiante en comptabilité, vingt ans, n’avait visiblement pas prévu que cela lui arriverait. Elle est prête à pleurer. Il suffirait d’une question encore… Mais heureusement, il y a son papa. Marcel est à ses côtés pour prendre le relais. Pour nous expliquer, pour nous raconter plutôt; Ce qu’il présente lui-même comme «une vraie saga familiale». Nous sommes dans une maison de ville à Barvaux, tout près du centre. En cette fin de mois de janvier pluvieux, cette citée touristique bâtie au bord de l’Ourthe reste jolie. Mais elle est aussi trop calme. Un peu triste, comme l’histoire de Marcel. L’homme allume un cigarillo, boit une rasade du café et il se lance dans le récit d’un passé qui lui fait encore très mal.     

 

 « Mon vrai nom, je ne le connaîtrai sans doute jamais »

 

Tout commence à Uccle, le 29 mars 1950. «C’est ma date de naissance. Vous savez, j’approche tout doucement de mes 60 ans mais quand je dois parler de mon enfance, c’est comme si certains souvenirs dataient d’hier… En tous cas, les plus mauvais d’entre eux. Ceux qui m’ont traumatisé», entame Marcel. «A ce jour, je n’avais jamais parlé de tout cela en dehors du cercle familial. J’estimais que mon passé ne regardait que mes proches et moi-même. Maintenant, c’est différent. Désormais, c’est ma fille qui paye les pots cassés et je trouve cela inacceptable. Toute ma vie, je me suis battu pour ne pas porter un nom que je ne considérais pas être le mien. Je ne veux pas qu’elle vive quelque chose de semblable. Il faut mettre le mot ‘fin’ à ce cauchemar! Si je vous parle de mon histoire, c’est avec l’espoir que la ministre de la Justice lise La Libre Match. C’est de son administration que dépendent les changements de noms. J’espère qu’elle pourra faire un geste, appuyer la demande que nous avons introduite» (lire encadré).

 

La Libre Match : En fait, comment vous appelez-vous ?

 

Marcel : Officiellement, je veux dire le nom qui se trouve sur ma carte d’identité, c’est «Hainaut». Mais le nom qui m’a accompagné toute ma vie, celui avec lequel j’ai grandi, celui sous lequel tout le monde me connaît, c’est «Magerotte». Quand à mon «vrai» nom, ce patronyme que j’aurais du porter parce que c’était celui de mon père biologique, je ne le connaîtrai sans doute jamais!

 

- C’est compliqué !

- Pas tant que cela. En réalité, je suis le fils d’une certaine Marie-Louise Feller. Cette femme m’a mis au monde alors qu’elle était encore très jeune et qu’elle vivotait à Bruxelles. Quand à mon père biologique, je ne sais pratiquement rien de lui. La seule info que ma mère ait jamais accepté de me donner se résume à cette phrase : ‘Cela ne sert rien que tu saches qui est ton père parce que cela briserait un ménage’. Pas moyen de la faire céder…

 

- Mais d’où vient «Hainaut», votre nom officiel ?

- Hainaut ? C’est le nom d’un individu qui a épousé ma mère quand je n’avais encore que quelques mois de vie. Elle a fait une sorte de «deal» avec lui : il me reconnaissait et, en échange, elle acceptait de l’épouser. Malheureusement, j’étais encombrant pour cet homme alcoolique et violent. Et donc, ma prime jeunesse a été un véritable enfer.

 

- Vous avez été maltraité ?

- A vrai dire, j’ai subis les pires atrocités! Une image revient souvent; Elle a marqué ma mémoire bien que j’étais encore très petit au moment des faits. Je devais avoir quatre ans. Cinq ans tout au plus. Je me vois attaché au pied d’une table. Il m’est impossible de bouger. Je suis prisonnier pendant des journées entières. J’ai faim, j’ai soif. Surtout j’ai peur. Des ivrognes horriblement méchants me crient et me frappent dessus si je fais trop de bruit. Terreur et humiliation, ce sont les deux sentiments qui reviennent quand je repense à cette époque.

 

-  L’horreur a perduré pendant toute votre enfance ?

- Heureusement, non! Les faits dont j’ai été victime étaient si graves que des voisins ont prévenu la police. A six ans, j’ai fait l’objet d’une mesure de placement en institution. Quelques mois plus tard, ma mère et mon père de substitution, ce triste sire de Hainaut, ont été déchus de leurs droits parentaux. J’étais devenu orphelin. Peu après mes sept ans, ma vie a connu un nouveau tournant. J’ai retrouvé des parents ! Des vrais. Des personnes qui m’ont aimé. Et qui, en quelque sorte, m’ont sauvé la vie.

 

- Les Magerotte ?

- Voilà! Un jour, un homme est venu au home pour orphelins de Rochefort où j’avais échoué. Et il m’a choisi. Il aurait pu prendre un autre enfant, mais c’est moi qu’il a choisi. J’ai donc commencé une nouvelle vie chez les époux Magerotte-Pigeon à Nassogne. C’était des personnes généreuses. Je n’ai jamais manqué de rien. D’emblée, mon nouveau père adoptif a décrété que je porterais son nom. A l’école, pour les profs comme pour mes copains, j’étais donc devenu Marcel Magerotte. Et je le suis resté pendant toute ma jeunesse. Malheureusement, mes parents d’accueil n’ont jamais entamé les démarches administratives pour que mon nom soit changé dans les registres de l’état civil. Dans la vie de tous les jours, j’étais leur fils mais formellement, ils ne m’ont jamais adopté.  

 

- Et pour l’état civil, vous étiez toujours Marcel Hainaut…

- De fait, mais dans la région où je vis, cela n’a jamais changé grand-chose. Ici, depuis mes sept ans, tout le monde me connaît sous le nom de Marcel Magerotte. A l’âge adulte, c’est d’ailleurs sous ce nom que j’ai entamé une activité commerciale et, aujourd’hui encore, lorsque mon banquier s’adresse à moi, il me dit «Monsieur Magerotte»! Certainement pas «Monsieur Hainaut», il sait que je ne supporterais pas cela. Ce nom renvoie à l’horreur de mon enfance. Psychologiquement, je ne veux, je ne peux être lié d’une quelconque façon à ce monsieur «Hainaut». C’est aussi pour cette raison que je ne me suis pas marié à ma compagne avec laquelle je vis pourtant depuis 25 ans. Pas question qu’elle devienne Madame Hainaut!

 

- Le fait de devenir père vous-même à du être un moment particulièrement important dans votre parcours ?

- C’est clair, avant cela, je me débrouillais vaille que vaille avec ma double identité. En 1986, l’arrivée de Magali a été le moment d’une nouvelle prise de conscience. Je n’avais jamais voulu porter le nom du tortionnaire qui m’avait volé mon enfance mais je voulais encore moins que ma fille en hérite! Quand il s’est agit de la déclarer à la commune, j’ai donc fait un faux !

 

- Comment ?

- A l’époque, on avait encore ces cartes d’identités vertes en papier. J’ai pris une pièce de monnaie et j’ai gommé le nom de «Hainaut». Au bic, j’ai écrit «Magerotte» et ensuite je me suis rendu à l’administration communale de Dinant. Finalement, je n’ai même pas eu besoin d’utiliser ce faux pour faire inscrire Magali sous le nom de Magerotte… Le préposé à l’état civil me connaissait… Et donc, pour lui, j’étais bien sûr Marcel Magerotte! Quelques semaines plus tard, une fonctionnaire a découvert la supercherie mais, de manière inespérée, il n’y a eu aucune suite. Pendant 20 ans, Magali s’est donc nommé Magerotte! C’est le seul nom qu’elle ait porté à ce jour… C’est inhumain de la part des autorités judiciaire de vouloir qu’elle change brutalement d’identité aujourd’hui.

 

- Vous avez d’autres enfants ?

- Deux filles et  elles s’appellent Magerotte aussi! Mais leur situation administrative est différente. Pendant douze ans, j’ai vécu en France… Sous le nom de mes parents adoptifs, bien entendu. C’est là que Marylise (15 ans) et Manon (11 ans) sont nées. Je ne sais pas si les autorités belges ont pris récemment contact avec les autorités françaises… En tous cas pour elle, rien n’a encore changé. Pour l’heure, mes trois filles ne portent donc plus le même nom!

 

- Comment sortir de cet imbroglio ?

- Ma fille et moi, nous avons chacun introduit un dossier au «service des changements de nom» du ministère de la Justice. Pour ma part, j’avais déjà fait une telle demande, il y a quelques années. Elle n’avait pas aboutie parce qu’elle a été considérée comme «insuffisamment motivée». Par la suite, vous savez, j’ai même été poursuivi pour port de faux nom ! Peu m’importe, partout où j’irai, je me présenterai toujours sous le nom de Marcel Magerotte! A moins, bien entendu, que ma mère me dise un jour qui est mon père biologique. Je n’y crois pas du tout mais, dans cette hypothèse, je serais prêt à porter le nom de cet homme. Quoiqu’il en soit, je n’assumerai jamais celui de Hainaut!

 

Pendant tout notre entretien avec Marcel, Magali est restée silencieuse. A ce moment, cependant, elle réagit fortement. «Mais moi, je ne veux pas d’un autre nom ! Même pas celui de ton père biologique. Je veux juste garder celui que j’avais. Magerotte, cela me va très bien».

 

La jeune femme a introduit sa demande en septembre dernier. Marcel, lui, a écrit une longue lettre à la ministre de la justice en janvier 2007. Avec quelle chance de succès ? «La procédure de changement de nom est longue et aléatoire. Il n’y a pas de certitude quand à son aboutissement», explique l’avocat des Magerotte, Jean-Marie Dermagne. «Dans ce dossier, il faut bien peser que ce peut être la stupeur et l’émoi des trois filles Magerotte qui doivent ou vont devoir changer brutalement de nom. Leur nouveau patronyme étant de surcroît celui d’un pseudo grand-père qui leur a toujours été décrit comme un ignoble individu ! J’entends remuer ciel et terre pour prouver la réalité des mauvais traitements subis par Marcel Magerotte, durant sa petite enfance, de la part d’une personne dont on le force à porter le nom. De la sorte, j’espère sensibiliser la ministre de la Justice au caractère tout à fait exceptionnel des motivations de mes clients. Je suis en contact avec le parquet et le tribunal de la jeunesse de Bruxelles pour faire exhumer les dossiers qui sont à l'origine du placement de Marcel dans la famille Magerotte à la fin des années 1950.»

 

 La mère de Marcel : «Je partirai avec mon secret»

 

La gravité des sévices infligés à Marcel alors qu’il était enfant est d’évidence un élément déterminant, de nature à expliquer et sans doute même à justifier son dégoût pour le nom de Hainaut. Afin d’en savoir plus, La Libre Match a retrouvé la mère de Marcel. Agée de 77 ans, Marie-Louise F. vit actuellement dans un grand immeuble très impersonnel à Anderlecht. Lorsque nous lui parlons de son fils, elle réagit au quart de tour : «Ah bon, vous l’avez rencontré. Le passé est le passé. J’ai fait des erreurs, je les ai payées : six mois de prison. Je ne l’ai jamais touché. Je l’ai simplement délaissé (sic). On était parti se promener en le laissant seul à la maison, il a gueulé (resic) et les voisins ont appelé la police. Quand on est revenu, deux flics étaient devant la porte. Ils l’avaient emmené. On a été arrêté. C’est tout. On ne revient pas sur une affaire jugée. Mon mari (ndlr : Yvon Hainaut) a été condamné à 18 mois d’emprisonnement. Maintenant, il est mort depuis 32 ans. Je reconnais mes torts, j’étais jeune. Je ne cherche pas d’excuse mais j’ai payé. Jugée, condamnée. J’ai toujours entendu dire que l’on ne revient pas sur une condamnation. Si il veut ressortir ce passé (ndlr : elle parle de Marcel), j’irai me plaindre chez le procureur du Roi. Pour le reste, je l’ai bien dit à la police, il peut s’appeler Napoléon, j’en ai rien à f…».

 

C’est en termes aussi amènes que cette dame nous dit qu’elle ne révélera jamais à Marcel l’identité de son père biologique, celui qui, en définitive aurait du lui donner son nom : «Ecoutez, monsieur, je vais vous parler franchement. Moi, j’étais une jeune fille de 17 ans qui habitait le fin fond des Ardennes et je suis venue à Bruxelles. Je suis devenue servante dans une très riche famille. Et je me suis fait embobinée par le fils de mon employeur, un homme plus âgé que moi. Il m’a fait un enfant et quand sa mère a découvert cela, elle m’a donné mes huit jours. Je devais disparaître. Je suis allée dans une maison pour filles mères. Ensuite, j’ai rencontré Yvon Hainaut et il a donné un nom à cet enfant. Voilà ce qui s’est passé. Mais le nom du père biologique, je ne le dirai pas. Jamais. Bientôt, je vais mourir et je partirai avec mon secret. Ce sont des gens trop riches, monsieur. On ne peut rien contre des gens si riches. Si j’attaque cette famille, ce qui est bien trop tard, je serai écrabouillée et je ne m’en sortirai pas. Dans cette affaire, je n’ai été qu’une puce écrasée par un grand pied. (…) Il (Marcel) doit arrêter ses conneries, c’est un conseil que je lui donne. Qu’il cesse de m’importuner avec tout cela, sinon il va avoir le procureur du Roi au c… Est-ce que je vais être obligée de prendre un avocat pour lui fermer sa g… ? On n’embête pas une femme de mon âge et qui est malade en plus. Moi, pendant mes derniers mois de vie, je ne vais pas trop me tracasser pour tout cela.» Les paroles d’une mère. Biologique, en tous cas…

 

Changer de nom ? Pas un droit, une faveur… Et elle payante

Relativement lente – 1,5 an en moyenne-, la procédure de modification du patronyme est mise en œuvre au ministère de la Justice (Service des changements de nom). «On reçoit environ 800 demandes par an», explique un fonctionnaire de cette administration. «Le changement de nom n’est pas un droit, mais une simple faveur concédée par arrêté royal. Le principe général étant la fixité du nom, toute modification n’est autorisée qu’à titre exceptionnel et pour des demandes fondées sur des motifs sérieux». Par exemple ? «Le fait de porter un nom ridicule qui ferait l’objet de moquerie. On reçoit des demandes de gens naturalisés depuis peu et dont le nom, en français ou en néerlandais veut dire quelque chose d’horrible. Il s’agit parfois de franciser ou de flamandiser un patronyme pour faciliter l’intégration. D’autres font aussi appel à nous au gré de l’actualité. Ainsi, des Dutroux ont changé de nom, il y a quelques années. Il peut aussi s’agir d’un père qui n’aurait pas tout de suite reconnu son enfant et qui, en accord avec la maman, voudrait le lui attribuer…». Magali et Marcel obtiendront-ils gain de cause ? Leur avocat estime qu’ils peuvent être confiant. Du côté de l’administration, pas question de se prononcer sur un cas concret. Mais un fonctionnaire explique l’appel de Marcel vers la ministre de la Justice n’a pas beaucoup de sens : «les procédures et délais légaux sont les mêmes pour tous. Le plus souvent, on fait appel aux autorités judiciaires pour évaluer la pertinence des demandes car il peut arriver que certaines soient motivées par des raisons liées à des activités criminelles. Or, la ministre ne peut intervenir dans les enquêtes du parquet… ».Si, au bout du processus, les Magerotte père et fille devaient gagner leur combat, il leur en coûtera à chacun 49 euros, car le changement de nom donne lieu à la perception d'un droit d'enregistrement. Une paille, bien sûr, vu l’enjeu.

 

Contact : SPF Justice - Service des changements de noms et prénoms - 02/542.67.01 - Boulevard de Waterloo 115 -1000 Bruxelles

 

11:00 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |