16/04/2007

Affaire Magerotte (050207)

Enquête publiée dans l'hebdomadaire belgo-français "La Libre Match", le 05 février 2007

 

Du Luxembourg à Bruxelles, enquête sur une étonnante saga familiale

«Rendez-moi mon nom !»

 

LLM284Imaginez un instant. Un matin comme tous les autres. Au moment de partir au travail, vous ouvrez machinalement une enveloppe à l’allure officielle qui traîne depuis quelques jours sur la table de la salle à manger. Encore une facture ? Non, c’est pire. Un avis  vous informe que désormais votre nom a changé ! Ce patronyme que vous portiez depuis votre naissance, cette «marque» qui accompagne votre personne, au point de faire partie de votre identité, n’est plus. Sans préavis, vous en êtes privés… 

 

Résidant à Barvaux, dans le Luxembourg belge, une jeune femme de 20 ans vient de vivre un tel cauchemar. Elle s’appelle Magali Magerotte.  Pardon ! Magali «Hainaut». Pourquoi et comment cette mésaventure lui est-elle arrivée? Pour le comprendre, «La Libre Match» s’est déplacée sur les bords de l’Ourthe. Notre reporter y a rencontré Magali, bien sûr, mais aussi Marcel, son papa. Ensemble, père et fille, lui ont raconté une étonnante saga familiale qui mériterait, à tous le moins, qu’ils bénéficient d’une certaine mansuétude des autorités belges. S’ils veulent s’appeler «Magerotte» plutôt que «Hainaut», ne faudrait-il pas qu’on les laisse en paix ? (Photo : Ronald Dersin)

  

«Cela s’est passé deux jours avant mon vingtième anniversaire. Comme ça, sans préavis. Un vrai choc; Dont je ne me remets pas. Une enveloppe de la mutuelle avait été déposée par le facteur. Je l’ai ouverte sans m’attendre du tout à la nouvelle bouleversante qu’elle dissimulait. Figurez-vous cela : cette lettre m’informait que, désormais, je ne m’appellerais plus Magali Magerotte ! Pourtant, c’est le nom que je porte depuis ma naissance. Celui qui a toujours été le mien pour mes voisins, mes amis, à l’école. Un nom qui, bien sûr, est associé étroitement à mon identité… Et voilà, plus rien. Volatilisé! J’’apprenais que le Procureur du Roi de Dinant, à mon insu, l’avait fait modifier dans les registres de l’état civil de la ville de Dinant… ‘Magali Hainaut’! A l’avenir, je devrais m’appeler ‘Magali Hainaut’! Mais moi, je ne veux pas de ce nouveau nom!»

 

Elle ne désire certainement pas en rajouter, mais le visage d’ange de cette jeune femme cache mal son émotion. Magali, étudiante en comptabilité, vingt ans, n’avait visiblement pas prévu que cela lui arriverait. Elle est prête à pleurer. Il suffirait d’une question encore… Mais heureusement, il y a son papa. Marcel est à ses côtés pour prendre le relais. Pour nous expliquer, pour nous raconter plutôt; Ce qu’il présente lui-même comme «une vraie saga familiale». Nous sommes dans une maison de ville à Barvaux, tout près du centre. En cette fin de mois de janvier pluvieux, cette citée touristique bâtie au bord de l’Ourthe reste jolie. Mais elle est aussi trop calme. Un peu triste, comme l’histoire de Marcel. L’homme allume un cigarillo, boit une rasade du café et il se lance dans le récit d’un passé qui lui fait encore très mal.     

 

 « Mon vrai nom, je ne le connaîtrai sans doute jamais »

 

Tout commence à Uccle, le 29 mars 1950. «C’est ma date de naissance. Vous savez, j’approche tout doucement de mes 60 ans mais quand je dois parler de mon enfance, c’est comme si certains souvenirs dataient d’hier… En tous cas, les plus mauvais d’entre eux. Ceux qui m’ont traumatisé», entame Marcel. «A ce jour, je n’avais jamais parlé de tout cela en dehors du cercle familial. J’estimais que mon passé ne regardait que mes proches et moi-même. Maintenant, c’est différent. Désormais, c’est ma fille qui paye les pots cassés et je trouve cela inacceptable. Toute ma vie, je me suis battu pour ne pas porter un nom que je ne considérais pas être le mien. Je ne veux pas qu’elle vive quelque chose de semblable. Il faut mettre le mot ‘fin’ à ce cauchemar! Si je vous parle de mon histoire, c’est avec l’espoir que la ministre de la Justice lise La Libre Match. C’est de son administration que dépendent les changements de noms. J’espère qu’elle pourra faire un geste, appuyer la demande que nous avons introduite» (lire encadré).

 

La Libre Match : En fait, comment vous appelez-vous ?

 

Marcel : Officiellement, je veux dire le nom qui se trouve sur ma carte d’identité, c’est «Hainaut». Mais le nom qui m’a accompagné toute ma vie, celui avec lequel j’ai grandi, celui sous lequel tout le monde me connaît, c’est «Magerotte». Quand à mon «vrai» nom, ce patronyme que j’aurais du porter parce que c’était celui de mon père biologique, je ne le connaîtrai sans doute jamais!

 

- C’est compliqué !

- Pas tant que cela. En réalité, je suis le fils d’une certaine Marie-Louise Feller. Cette femme m’a mis au monde alors qu’elle était encore très jeune et qu’elle vivotait à Bruxelles. Quand à mon père biologique, je ne sais pratiquement rien de lui. La seule info que ma mère ait jamais accepté de me donner se résume à cette phrase : ‘Cela ne sert rien que tu saches qui est ton père parce que cela briserait un ménage’. Pas moyen de la faire céder…

 

- Mais d’où vient «Hainaut», votre nom officiel ?

- Hainaut ? C’est le nom d’un individu qui a épousé ma mère quand je n’avais encore que quelques mois de vie. Elle a fait une sorte de «deal» avec lui : il me reconnaissait et, en échange, elle acceptait de l’épouser. Malheureusement, j’étais encombrant pour cet homme alcoolique et violent. Et donc, ma prime jeunesse a été un véritable enfer.

 

- Vous avez été maltraité ?

- A vrai dire, j’ai subis les pires atrocités! Une image revient souvent; Elle a marqué ma mémoire bien que j’étais encore très petit au moment des faits. Je devais avoir quatre ans. Cinq ans tout au plus. Je me vois attaché au pied d’une table. Il m’est impossible de bouger. Je suis prisonnier pendant des journées entières. J’ai faim, j’ai soif. Surtout j’ai peur. Des ivrognes horriblement méchants me crient et me frappent dessus si je fais trop de bruit. Terreur et humiliation, ce sont les deux sentiments qui reviennent quand je repense à cette époque.

 

-  L’horreur a perduré pendant toute votre enfance ?

- Heureusement, non! Les faits dont j’ai été victime étaient si graves que des voisins ont prévenu la police. A six ans, j’ai fait l’objet d’une mesure de placement en institution. Quelques mois plus tard, ma mère et mon père de substitution, ce triste sire de Hainaut, ont été déchus de leurs droits parentaux. J’étais devenu orphelin. Peu après mes sept ans, ma vie a connu un nouveau tournant. J’ai retrouvé des parents ! Des vrais. Des personnes qui m’ont aimé. Et qui, en quelque sorte, m’ont sauvé la vie.

 

- Les Magerotte ?

- Voilà! Un jour, un homme est venu au home pour orphelins de Rochefort où j’avais échoué. Et il m’a choisi. Il aurait pu prendre un autre enfant, mais c’est moi qu’il a choisi. J’ai donc commencé une nouvelle vie chez les époux Magerotte-Pigeon à Nassogne. C’était des personnes généreuses. Je n’ai jamais manqué de rien. D’emblée, mon nouveau père adoptif a décrété que je porterais son nom. A l’école, pour les profs comme pour mes copains, j’étais donc devenu Marcel Magerotte. Et je le suis resté pendant toute ma jeunesse. Malheureusement, mes parents d’accueil n’ont jamais entamé les démarches administratives pour que mon nom soit changé dans les registres de l’état civil. Dans la vie de tous les jours, j’étais leur fils mais formellement, ils ne m’ont jamais adopté.  

 

- Et pour l’état civil, vous étiez toujours Marcel Hainaut…

- De fait, mais dans la région où je vis, cela n’a jamais changé grand-chose. Ici, depuis mes sept ans, tout le monde me connaît sous le nom de Marcel Magerotte. A l’âge adulte, c’est d’ailleurs sous ce nom que j’ai entamé une activité commerciale et, aujourd’hui encore, lorsque mon banquier s’adresse à moi, il me dit «Monsieur Magerotte»! Certainement pas «Monsieur Hainaut», il sait que je ne supporterais pas cela. Ce nom renvoie à l’horreur de mon enfance. Psychologiquement, je ne veux, je ne peux être lié d’une quelconque façon à ce monsieur «Hainaut». C’est aussi pour cette raison que je ne me suis pas marié à ma compagne avec laquelle je vis pourtant depuis 25 ans. Pas question qu’elle devienne Madame Hainaut!

 

- Le fait de devenir père vous-même à du être un moment particulièrement important dans votre parcours ?

- C’est clair, avant cela, je me débrouillais vaille que vaille avec ma double identité. En 1986, l’arrivée de Magali a été le moment d’une nouvelle prise de conscience. Je n’avais jamais voulu porter le nom du tortionnaire qui m’avait volé mon enfance mais je voulais encore moins que ma fille en hérite! Quand il s’est agit de la déclarer à la commune, j’ai donc fait un faux !

 

- Comment ?

- A l’époque, on avait encore ces cartes d’identités vertes en papier. J’ai pris une pièce de monnaie et j’ai gommé le nom de «Hainaut». Au bic, j’ai écrit «Magerotte» et ensuite je me suis rendu à l’administration communale de Dinant. Finalement, je n’ai même pas eu besoin d’utiliser ce faux pour faire inscrire Magali sous le nom de Magerotte… Le préposé à l’état civil me connaissait… Et donc, pour lui, j’étais bien sûr Marcel Magerotte! Quelques semaines plus tard, une fonctionnaire a découvert la supercherie mais, de manière inespérée, il n’y a eu aucune suite. Pendant 20 ans, Magali s’est donc nommé Magerotte! C’est le seul nom qu’elle ait porté à ce jour… C’est inhumain de la part des autorités judiciaire de vouloir qu’elle change brutalement d’identité aujourd’hui.

 

- Vous avez d’autres enfants ?

- Deux filles et  elles s’appellent Magerotte aussi! Mais leur situation administrative est différente. Pendant douze ans, j’ai vécu en France… Sous le nom de mes parents adoptifs, bien entendu. C’est là que Marylise (15 ans) et Manon (11 ans) sont nées. Je ne sais pas si les autorités belges ont pris récemment contact avec les autorités françaises… En tous cas pour elle, rien n’a encore changé. Pour l’heure, mes trois filles ne portent donc plus le même nom!

 

- Comment sortir de cet imbroglio ?

- Ma fille et moi, nous avons chacun introduit un dossier au «service des changements de nom» du ministère de la Justice. Pour ma part, j’avais déjà fait une telle demande, il y a quelques années. Elle n’avait pas aboutie parce qu’elle a été considérée comme «insuffisamment motivée». Par la suite, vous savez, j’ai même été poursuivi pour port de faux nom ! Peu m’importe, partout où j’irai, je me présenterai toujours sous le nom de Marcel Magerotte! A moins, bien entendu, que ma mère me dise un jour qui est mon père biologique. Je n’y crois pas du tout mais, dans cette hypothèse, je serais prêt à porter le nom de cet homme. Quoiqu’il en soit, je n’assumerai jamais celui de Hainaut!

 

Pendant tout notre entretien avec Marcel, Magali est restée silencieuse. A ce moment, cependant, elle réagit fortement. «Mais moi, je ne veux pas d’un autre nom ! Même pas celui de ton père biologique. Je veux juste garder celui que j’avais. Magerotte, cela me va très bien».

 

La jeune femme a introduit sa demande en septembre dernier. Marcel, lui, a écrit une longue lettre à la ministre de la justice en janvier 2007. Avec quelle chance de succès ? «La procédure de changement de nom est longue et aléatoire. Il n’y a pas de certitude quand à son aboutissement», explique l’avocat des Magerotte, Jean-Marie Dermagne. «Dans ce dossier, il faut bien peser que ce peut être la stupeur et l’émoi des trois filles Magerotte qui doivent ou vont devoir changer brutalement de nom. Leur nouveau patronyme étant de surcroît celui d’un pseudo grand-père qui leur a toujours été décrit comme un ignoble individu ! J’entends remuer ciel et terre pour prouver la réalité des mauvais traitements subis par Marcel Magerotte, durant sa petite enfance, de la part d’une personne dont on le force à porter le nom. De la sorte, j’espère sensibiliser la ministre de la Justice au caractère tout à fait exceptionnel des motivations de mes clients. Je suis en contact avec le parquet et le tribunal de la jeunesse de Bruxelles pour faire exhumer les dossiers qui sont à l'origine du placement de Marcel dans la famille Magerotte à la fin des années 1950.»

 

 La mère de Marcel : «Je partirai avec mon secret»

 

La gravité des sévices infligés à Marcel alors qu’il était enfant est d’évidence un élément déterminant, de nature à expliquer et sans doute même à justifier son dégoût pour le nom de Hainaut. Afin d’en savoir plus, La Libre Match a retrouvé la mère de Marcel. Agée de 77 ans, Marie-Louise F. vit actuellement dans un grand immeuble très impersonnel à Anderlecht. Lorsque nous lui parlons de son fils, elle réagit au quart de tour : «Ah bon, vous l’avez rencontré. Le passé est le passé. J’ai fait des erreurs, je les ai payées : six mois de prison. Je ne l’ai jamais touché. Je l’ai simplement délaissé (sic). On était parti se promener en le laissant seul à la maison, il a gueulé (resic) et les voisins ont appelé la police. Quand on est revenu, deux flics étaient devant la porte. Ils l’avaient emmené. On a été arrêté. C’est tout. On ne revient pas sur une affaire jugée. Mon mari (ndlr : Yvon Hainaut) a été condamné à 18 mois d’emprisonnement. Maintenant, il est mort depuis 32 ans. Je reconnais mes torts, j’étais jeune. Je ne cherche pas d’excuse mais j’ai payé. Jugée, condamnée. J’ai toujours entendu dire que l’on ne revient pas sur une condamnation. Si il veut ressortir ce passé (ndlr : elle parle de Marcel), j’irai me plaindre chez le procureur du Roi. Pour le reste, je l’ai bien dit à la police, il peut s’appeler Napoléon, j’en ai rien à f…».

 

C’est en termes aussi amènes que cette dame nous dit qu’elle ne révélera jamais à Marcel l’identité de son père biologique, celui qui, en définitive aurait du lui donner son nom : «Ecoutez, monsieur, je vais vous parler franchement. Moi, j’étais une jeune fille de 17 ans qui habitait le fin fond des Ardennes et je suis venue à Bruxelles. Je suis devenue servante dans une très riche famille. Et je me suis fait embobinée par le fils de mon employeur, un homme plus âgé que moi. Il m’a fait un enfant et quand sa mère a découvert cela, elle m’a donné mes huit jours. Je devais disparaître. Je suis allée dans une maison pour filles mères. Ensuite, j’ai rencontré Yvon Hainaut et il a donné un nom à cet enfant. Voilà ce qui s’est passé. Mais le nom du père biologique, je ne le dirai pas. Jamais. Bientôt, je vais mourir et je partirai avec mon secret. Ce sont des gens trop riches, monsieur. On ne peut rien contre des gens si riches. Si j’attaque cette famille, ce qui est bien trop tard, je serai écrabouillée et je ne m’en sortirai pas. Dans cette affaire, je n’ai été qu’une puce écrasée par un grand pied. (…) Il (Marcel) doit arrêter ses conneries, c’est un conseil que je lui donne. Qu’il cesse de m’importuner avec tout cela, sinon il va avoir le procureur du Roi au c… Est-ce que je vais être obligée de prendre un avocat pour lui fermer sa g… ? On n’embête pas une femme de mon âge et qui est malade en plus. Moi, pendant mes derniers mois de vie, je ne vais pas trop me tracasser pour tout cela.» Les paroles d’une mère. Biologique, en tous cas…

 

Changer de nom ? Pas un droit, une faveur… Et elle payante

Relativement lente – 1,5 an en moyenne-, la procédure de modification du patronyme est mise en œuvre au ministère de la Justice (Service des changements de nom). «On reçoit environ 800 demandes par an», explique un fonctionnaire de cette administration. «Le changement de nom n’est pas un droit, mais une simple faveur concédée par arrêté royal. Le principe général étant la fixité du nom, toute modification n’est autorisée qu’à titre exceptionnel et pour des demandes fondées sur des motifs sérieux». Par exemple ? «Le fait de porter un nom ridicule qui ferait l’objet de moquerie. On reçoit des demandes de gens naturalisés depuis peu et dont le nom, en français ou en néerlandais veut dire quelque chose d’horrible. Il s’agit parfois de franciser ou de flamandiser un patronyme pour faciliter l’intégration. D’autres font aussi appel à nous au gré de l’actualité. Ainsi, des Dutroux ont changé de nom, il y a quelques années. Il peut aussi s’agir d’un père qui n’aurait pas tout de suite reconnu son enfant et qui, en accord avec la maman, voudrait le lui attribuer…». Magali et Marcel obtiendront-ils gain de cause ? Leur avocat estime qu’ils peuvent être confiant. Du côté de l’administration, pas question de se prononcer sur un cas concret. Mais un fonctionnaire explique l’appel de Marcel vers la ministre de la Justice n’a pas beaucoup de sens : «les procédures et délais légaux sont les mêmes pour tous. Le plus souvent, on fait appel aux autorités judiciaires pour évaluer la pertinence des demandes car il peut arriver que certaines soient motivées par des raisons liées à des activités criminelles. Or, la ministre ne peut intervenir dans les enquêtes du parquet… ».Si, au bout du processus, les Magerotte père et fille devaient gagner leur combat, il leur en coûtera à chacun 49 euros, car le changement de nom donne lieu à la perception d'un droit d'enregistrement. Une paille, bien sûr, vu l’enjeu.

 

Contact : SPF Justice - Service des changements de noms et prénoms - 02/542.67.01 - Boulevard de Waterloo 115 -1000 Bruxelles

 

11:00 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Les commentaires sont fermés.