15/02/2007

 Accès à la santé (250107)

Enquête publiée dans l'hebdomadaire "La Libre Match", le 25 janvier 2007

Marie, le prix d’une vie

 

LLM281Marie Sobczak, 16 ans, lutte contre un cancer particulièrement agressif. Le médicament qui peut l’aider dans son combat coûte 2500 euros par mois. Inabordable pour sa maman qui assume seule la charge de trois enfants !

 

Depuis plus d’un an, les oncologues disposent d’une arme très efficace dans l’arsenal des médicaments utilisés pour le traitement du cancer du colon (et très bientôt, du rein et du sein) : le bevacizumab. Cette nouvelle molécule a vu le jour grâce aux recherches des laboratoires Roche et elle a été mise sur le marché sous l’appellation «Avastin». Dans l’immense majorité des pays européens, ce médicament fait l’objet d’un remboursement par la sécu… Mais pas encore en Belgique où les patients concernés –une centaine de personnes - doivent débourser quelques 2500 euros par mois pour bénéficier d’une cure. Autant dire que seuls les plus fortunés peuvent se payer ce produit révolutionnaire. Marie, par exemple, aurait dû avoir une maman plus riche. A 16 ans, souffrant déjà très fort moralement et physiquement, cette jeune a pris contact avec La Libre Match pour témoigner de ses craintes : «On n’a pas les moyens. Pourrais-je être soignée ? ».  On le lira, notre enquête se termine par une promesse du ministre de la Santé, Rudy Demotte : une solution devrait in fine être trouvée pour le dossier de Marie… Tandis que le problème reste entier pour tous les autres patients qui un besoin urgent et impérieux d’Avastin…  (Photo : Ronald Dersin)

 

 Un été à Bray Dunes. Une plage de sable fin. Le soleil au zénith. Une belle petite maison en location, près de la digue… En résumé, une certaine idée du bonheur. Toute simple. Accessible. Pas loin de chez nous. Quelle famille belge n’a-t-elle pas goûté aux joies iodées de la mer du Nord, à ses vagues de dunes et à ses cuistax… A la mi-juillet, il y a six mois, à peine plus mais cela semble déjà si loin, Marie-France Crousse et ses trois filles avaient décidé de déposer leurs valises dans ce département français encore presque belge, mais déjà tellement dépaysant.

  « En juillet, je devais travailler à Dunkerque pour une durée de six semaines », se souvient la maman. « Le séjour à Bray Dunes permettait donc de joindre l’utile à l’agréable. Mes filles pouvaient profiter de cette villégiature, aller la plage, et moi, je limitais mes déplacements professionnels quotidiens. On était heureuses et insouciantes. Malheureusement, Marie est tombée malade…».

  Un mal soudain, fulgurant. Tout simplement effrayant. Que Marie nous raconte avec des mots courageux, lucides et teintés d’espoir, lorsque nous la rencontrons dans la maison où elle vit avec sa maman et ses deux sœurs, Julie et Lalie, à La Louvière. « Début  juillet, j’ai commencé à me sentir mal. Je n’avais plus d’appétit. La nuit, je n’arrivais plus à bien dormir, j’avais tout le temps trop chaud, je transpirais. J’ai commencé aussi à éprouver des difficultés respiratoires. Dans un premier temps, un médecin m’a prescrit des antibiotiques. Ils n’ont rien changé à mon état. Finalement,  rendez-vous a été pris chez un pneumologue ». Ce médecin constate que Marie a perdu 70% de ses capacités respiratoires. Une série de tests doivent aussitôt être entrepris pour juger de la gravité de la situation. Ils seront faits aux Cliniques Universitaires de Mont-Godinne (Yvoir).

  « On m’avait dit de prendre quelques petites affaires pour trois jours. Finalement, j’y suis restée trois semaines », explique Marie. « D’abord, pendant 48 heures, ils m’ont fait un tas d’examens et puis, je me souviens, c’était un vendredi soir, un docteur est venu me parler dans ma chambre. Il m’a annoncé que je devais être opérée, dès le lundi à la première heure. J’avais du liquide dans les poumons. C’était une conséquence d’un double problème de tumeurs cancéreuses dans la zone abdominale, vraisemblablement le colon, et aussi au niveau des ovaires. Une nouvelle atroce. Quelque chose d’incroyable parce que tout est allé si vite. A 16 ans, on ne s’attend vraiment pas à cela. Une question me revient toujours à l’esprit; Elle m’obsède : pourquoi ça m’est tombé dessus, pourquoi alors que je suis encore si jeune ? ». 

  « Il n’y a, semble-t-il, pas de réponse», intervient Marie-France, la maman de la petite Marie. « La seule chose que l’on puisse dire, c’est que le type de cancer qui attaque ma fille est relativement rare. Pour ses ovaires, les oncologues ont diagnostiqué une tumeur de Krukenberg. Il s’agit d’une tumeur secondaire. Cela signifie que les ovaires ont été atteints par les métastases d’une autre tumeur maligne qui se trouvait dans le colon de Marie…Ce genre de pathologie rare touche généralement des femmes relativement âgées aux environs de la ménopause, pas des jeunes filles ! ».

 

 « Le seul traitement rationnel envisageable »

 

  Opérée le 1er août,  Marie entame la chimio dix jours plus tard. A un rythme soutenu. Cinq journées d’hospitalisation toutes les trois semaines. Lourd, très lourd… Malheureusement, cela n’empêche pas la maladie d’évoluer. Une chimio de deuxième ligne, avec d’autres médicaments, est tentée jusqu’à la fin novembre, mais elle ne donne pas plus les résultats espérés.  « J’ai compris ce qui m’arrive et je veux me battre pour vivre », dit courageusement Marie. D’ailleurs, quand elle rentre à La Louvière, la jeune fille continue à vivre normalement. Autant que faire se peut malgré l’énorme fatigue qui a envahi son corps. « Je rêve de devenir avocate, j’ai toujours voulu combattre l’injustice. Et donc, je reste motivée par mes études », dit-elle. Avec panache, quand ses jambes ont encore la force de la porter, Marie continue donc à suivre les cours de 5e secondaire à l’Athénée provinciale de Morlanwelz.

  A la fin du mois de novembre, vu le manque de résultat des traitements précédents, Marie est vue par deux sommités du « Centre des tumeurs de l’ULB » à l’Institut Jules Bordet. Les professeurs Véronique D’Hondt et Ahmad Awada sont formels : il n’y a plus qu’une seule piste envisageable pour espérer une amélioration de l’état de santé de la jeune fille et il la décrivent dans une lettre datée du 21 novembre 2006 : « La patiente est encore en excellent état général malgré la maladie (…) Un traitement associant une chimiothérapie et un agent anti-angiogénique est le seul traitement rationnel au vu du caractère métastatique d’emblée de la tumeur. La néo-vascularisation (c'est-à-dire la formation de nouveaux vaisseaux par et pour les cellules cancéreuses) de ces tumeurs est un élément capital de leur agressivité. Le bevacizumab (Avastin) bloque le développement de ces vaisseaux indispensables à la tumeur ».

  Aux Cliniques Universitaires de Mont-Godinnes, le docteur Joseph Kerger, un oncologue réputé qui suit Marie depuis le début de ses ennuis de santé, partage l’option thérapeutique prônée par ses confrères bruxellois : « Ma patiente a besoin de cet Avastin. Cette molécule a déjà fait ses preuves. Elle est enregistrée et remboursée dans de nombreux pays européens. Pour ce dont Marie souffre, il s’agit effectivement du remède le plus approprié. La prise d’Avastin peut lui apporter un plus. Il serait donc inhumain et éthiquement indéfendable de priver cette jeune fille de 16 ans de ce médicament ! ».

  Et donc, début décembre, Marie commence à prendre de l’Avastin. « On a changé de rythme. Désormais, je vais à l’hôpital toutes les deux semaines pendant deux jours. L’Avastin, ils me l’ajoutent dans le baxter et, en vingt minutes, tout est dans mon corps. Je n’en ressens pas encore les effets, mais les médecins sont convaincus que c’est ce qu’il y a de mieux pour moi. Le problème, c’est le prix : chaque cure d’Avastin coûte 1250 euros et j’en suis déjà à ma troisième. C’est impossible pour Maman ! Comment va-t-on faire ? Normalement, le traitement devrait durer six mois au moins, peut-être plus. J’ai peur ! On ne va tout de même pas être mises dans une situation financière telle que je ne pourrais plus être soignée ? ».  

  Aux côtés de Marie, sa maman se veut rassurante. « Ne t’inquiète pas. Les moyens, on les trouvera toujours »… Soudain, la discussion  nous semble surréaliste. Sommes-nous revenus au temps de Germinal où la médecine de pointe était réservée aux seules classes possédantes ? Venons-nous d’être projeté dans un pays du tiers-monde ? Non, cela se passe en 2007, en Belgique, un pays riche dont les gouvernants aiment à souligner les bienfaits de la sécurité sociale.

 

« Qui a dit que la vie n’a pas de prix ? »

 

  Pourquoi la prise d’un médicament tel que l’Avastin coûte-t-elle l’équivalent d’un salaire dans notre pays ? Cette question, nous ne sommes pas les premiers à la poser. Par deux fois déjà en 2006, des parlementaires ont interpellé le Ministre des Affaires sociales et de la Santé publique à cet égard. Ainsi, en juin dernier, le sénateur Vankrunkelsven (VLD) faisait remarquer à Rudy Demotte (PS) que « l’Avastin est déjà utilisé dans une série d’hôpitaux mais, à l’heure actuelle, seuls les Belges fortunés peuvent se le procurer. (…) Pourtant, pour beaucoup de patients, c’est le seul remède possible ».  Et le ministre lui répondait alors qu’il avait décidé de suivre l’avis négatif de la Commission de Remboursement des Médicaments (CRM) qui s’était penchée sur le dossier de l’Avastin.   

  Cette CRM, qui est composée de représentants de tous les acteurs du monde de la santé, est en effet chargée d’évaluer le rapport coût-efficacité des nouveaux médicaments. En d’autres termes, elle émet un avis sur leur utilité thérapeutique et sur la nécessité de les faire rembourser aux patients par une intervention de la sécu. Dans le cas de l’Avastin, expliquait le ministre Demotte, en juin dernier, « la CRM a estimé devoir rendre un avis négatif (…) surtout à cause d’un coût extrêmement élevé. En effet, le coût incrémentiel résultant de l’utilisation de l’Avastin s’élèverait à plus de 80.000 euros par année de vie sauvée. Il faut savoir que les limites communément acceptées pour décider si un médicament est « cost-effective » est de 35 à 40.000 euros. (…) J’ai donc suivi l’avis de la CRM, rendu à plus de 2/3 des voix (…). Je suis parfois obligé de faire des choix pour permettre au plus grand nombre de bénéficier de l’accès aux soins les meilleurs. Il revient maintenant à la firme Roche de réintroduire une demande avec des modalités qui soient acceptables pour le budget de la sécurité sociale».

  Qui disait que la vie n’a pas de prix ? Voilà, en tous cas, où on en était il y a six mois, le politique renvoyant la balle dans le camp de la multinationale pharmaceutique : vous êtes trop gourmand, ce médicament est trop cher pour la sécurité belge qui doit être gérée dans l’intérêt du plus grand nombre (équilibre, pérennité du système) plutôt que dans celui de groupes minoritaires de patients. Depuis juin dernier, rien n’a vraiment bougé. Un collaborateur du ministre de la Santé, Karim Ibourki, nous indique qu’un nouveau dossier a bel et bien été introduit par Roche auprès de la CRM mais que cette firme a récemment demandé que son examen soit provisoirement interrompu. « C’est vrai qu’on a demandé cette interruption pour essayer d’ouvrir un espace de négociation avec les autorités belges dans ce dossier particulièrement difficile», reconnaît Emmanuel de Rivoire, le directeur-général de Roche-Bruxelles.

 

 Le fond spécial de solidarité ? Peut-être…

 

  A la critique du gouvernement portant sur le coût prohibitif de l’Avastin, le manager de Roche oppose deux arguments. Le premier, on s’en serait douté, renvoie aux lourds investissements que nécessite la mise au point de médicaments de ce type : « On dit qu’on est cher mais, vu le budget « recherche » qui est nécessaire pour la conception d’un médicament comme l’Avastin – plus de deux milliards d’euros-, le prix demandé est tout à fait justifié. Si Roche fait des bénéfices, c’est aussi pour financer la recherche et les médicaments de l’avenir». Le second argument est moins attendu. M. de Rivoire explique en effet que « l’Avastin est remboursé dans pratiquement tous les pays d’Europe. Il n’y a qu’en Belgique qu’on nous dit que ce médicament est trop cher… C’est d’autant plus contestable que,  pour nous conformer au souhait des autorités belges, nous avons déjà fait beaucoup d’efforts. On propose désormais un prix de remboursement qui est le plus bas en Europe et ce n’est pas encore bon ?». Apparemment, non…

  Bien… Et Marie, qu’est-ce qu’elle doit faire ? Retour vers M. Ibourki qui nous explique que, « en tous les cas, tant que le dossier n’est pas réglé devant la CRM, la sécurité sociale ne peut intervenir ». Et de nous indiquer que « Roche, en attendant que le dossier passe le cap de la CRM, pourrait faire un effort en délivrant le médicament gratuitement, à titre compassionnel ». Nous revenons donc vers M. de Rivoire pour lui suggérer cette piste. « Ce n’est pas possible », nous répond fermement le directeur général de la multinationale. « Il y a peut-être une centaine de personnes qui ont besoin d’Avastin en Belgique pour le moment. On doit le donner gratuitement à tout le monde ? Pourquoi dirait-on oui aujourd’hui pour Marie et non demain à  une autre personne ? C’est aux responsables politiques de prendre leurs responsabilités. Mais ce dossier, on n’a aucune écoute du gouvernement. Si on devait recevoir un message clair nous indiquant qu’on va bientôt sortir de cette situation de blocage, on pourrait accepter des dons d’Avastin à titre compassionnel. Roche fait d’ailleurs beaucoup de compassionnel par ailleurs. Mais pour l’Avastin, dans le contexte actuel, ce n’est pas envisageable ».

  Il faudra certainement encore de longues semaines avant que ces deux logiques à la fois contradictoires et semblables se rencontrent. D’un côté, un manager d’une filiale de multinationale qui doit montrer à ses actionnaires qu’il ne brade pas les prix. Rentabilité oblige. Et puis, pourquoi Roche vendrait-elle nettement moins cher en Belgique qu’en France, en Allemagne ou en Espagne ? De l’autre côté, un ministre qui veut montrer à l’opinion et à ses collègues du gouvernement qu’il est un type rigoureux qui sait gérer un budget et d’année en année, le faire tendre vers l’équilibre. Ces messieurs, chacun dans leur milieu, seront sans doute félicités pour leurs grandes compétences. Mais Marie, elle, n’a pas encore de plan de carrière. Ses rêves sont plus immédiats. Retrouver la santé. Peut-être un jour retourner à Bray Dunes avec ses sœurs et sa maman… «Les patients sont pris en otage. Et cela arrive trop souvent en Belgique en matière de médicaments innovants. Il faudrait un système plus souple pour que les nouvelles molécules soient plus vite reconnues et plus vite remboursées…Et pour que les patients belges ne soient plus des laissés pour compte par rapport au patients du reste de l’Union Européenne », commente le professeur Joseph Kerger.

 

  Il reste encore une piste pour que la maman de Marie puisse bénéficier d’une intervention de la sécu dans ce tragique dossier. Le « Fonds Spécial de Solidarité » (FSS). Il s’agit, renseigne le site internet de l’Inami (www.inami.fgov.be) « d’un filet de protection supplémentaire à la couverture “ordinaire” de l’assurance soins de santé. Un collège de médecin peut ainsi accorder des interventions dont il fixe le montant afin d’éviter qu’un patient, dans une situation médicale très grave, ne doive renoncer aux soins si des prestations médicales essentielles ne sont pas remboursées et sont particulièrement chères ».

  « C’est bien beau, mais le FSS est très lent, vraiment très lent. Et il  n’intervient pas dans toutes les situations. Il y a des critères très nombreux et en partie subjectifs. Il faut que la maladie soit reconnue comme rare, que l’efficacité du traitement soit suffisamment démontrée, etc.», nous fait remarquer un oncologue. Au bout de cette enquête, c’est donc encore une fois vers les services de M. Demotte que nous revenons. Marie et sa famille, qui ont déjà introduit un dossier au FSS pourront-elles en bénéficier ?

  Après avoir consulté qui de droit dans son administration, M. Ibourki nous indique qu’à la suite de l’appel de La Libre Match et d’un échange avec la maman de Marie, «le ministre a pris personnellement contact avec l’administrateur général de l’Inami» et que «Marie devrait être dans les conditions pour obtenir un remboursement exceptionnel de son Avastin via le Fond spécial de Solidarité». La maman de Marie nous confirme qu’elle a eu un contact avec le cabinet du ministre où on lui a promis que «ce dossier sera prioritaire». Ouf ! Marie aura les médicaments dont elle a besoin «Je suis contente pour elle», dit sa maman. «Toutefois, cela ne me fait pas oublier qu’il y a une centaine de patients qui ont besoin d’Avastin en Belgique. C’est bien pour toutes ces personnes que Marie ait eu le courage de témoigner. J’espère que cela contribuera à ce que des solutions se profilent pour elles aussi !»

 

10:14 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (7) |  Facebook |

01/02/2007

Affaire de l'Awiph (180107)

Entretien publié dans l'hebdomadaire "La Libre Match", le 18 janvier 2007

Christiane Vienne doit-elle valser ?

 

Le député wallon Philippe Fontaine (MR) accuse : «La ministre a lourdement dysfonctionné ! »

 

VienneEn ce début d’année, le parti socialiste aurait bien aimé être débarrassé du débat relatif au fonctionnement de l’Agence wallonne pour l’intégration des personnes handicapées (Awiph)… Ce n’est pas le cas : après avoir bataillé ferme, l’opposition (MR-Ecolo) a obtenu que les travaux de la commission du parlement chargée de faire la lumière sur cette affaire reprennent ce jeudi 18 janvier. Quoiqu’il advienne, ce dossier aura mis en lumière une troublante fragilité de la novice en politique du gouvernement wallon, Christiane Vienne (PS). Dans sa communication, tant devant la presse qu’au parlement, elle est apparue approximative, contradictoire, maladroite aussi. La ministre wallonne de la Santé et de l’Action sociale a-t-elle commis trop d’erreurs ? Pire aurait-elle démontré qu’elle n’a pas la carrure pour assumer les hautes responsabilités qui lui ont été confiées ? Doit-elle en tirer les conséquences ? «Oui. Trois fois oui !», déclare à «La Libre Match» le député wallon Philippe Fontaine (MR): «Soutenue par le président du PS, Christiane Vienne est entrée dans le gouvernement. Sans doute n’aurait-elle jamais du le faire. Elle est dépassée. Elle doit s’en aller avant de faire d’autres bêtises. Le personnel politique wallon et notre Région n’ont certainement pas besoin d’une si mauvaise publicité par le temps qui courent!».  

 

-La Libre Match : Le 13 octobre 2006, le bourgmestre de Fontaine L’Evêque, Georges Rovillard était placé sous mandat d’arrêt par le parquet de Charleroi. Ce mandataire socialiste était alors inculpé de faux, usage de faux, détournement par fonctionnaire public et abus de confiance… C’est cet évènement qui a déclenché toute l’affaire «Awiph» ?

 - Philippe Fontaine : Oui, bien entendu. Encore que la ministre de la Santé du gouvernement wallon ait été un peu longue à la détente! Georges Rovillard étant également l’administrateur général de l’Awiph, j’ai interpellé Christiane Vienne sur l’arrestation de ce haut fonctionnaire dès le 18 octobre. Et je vous assure qu’à ce moment, elle ne semblait guère inquiète. En commission, au parlement wallon, elle déclarait encore à cette date que M. Rovillard avait été arrêté dans le cadre de sa fonction de bourgmestre et que cela n’aurait donc pas de répercussion sur l’Awiph…

 

- On sait pourtant aujourd’hui qu’au moment où la ministre vous répondait cela, elle venait de donner son aval à l’ouverture d’une enquête administrative pour jauger d’éventuelles indélicatesses commises par M. Rovillard dans sa fonction d’administrateur général de l’Awiph!

- Il y a eu double discours de la ministre? Mais cela n’est encore rien par rapport à ce qui a suivi ! A vrai dire, la gestion de ce dossier par le cabinet de Christiane Vienne est un véritable cas d’école…  Pour ceux qui voudraient étudier un exemple type de mauvaise gouvernance. Dans l’action, la précipitation de la ministre a fait suite à l’immobilisme. Dans la communication, ce fut un incroyable désastre également. Mme Vienne a dit tellement de bêtises, allant jusqu’à relayer des rumeurs méchantes et indignes sur des personnes qui étaient dans sa ligne de mire. Avant d’être contredite par son propre chef de cabinet…

 

- Ce chef de cabinet, Dominique Delhauteur (PS), n’est-ce pas le personnage central de cette affaire ?

- C’est en effet quelqu’un de très important puisque M. Delhauteur n’est pas que le chef de cabinet de la ministre. Il est aussi le commissaire du gouvernement wallon au sein du Conseil de gestion de l’Awiph. C’est un poste qu’il occupe depuis deux ans et demi. Au nom de l’exécutif, cet homme est donc sensé exercer un contrôle sur que l’on fait avec l’argent des contribuables wallons destiné à l’aide aux personnes handicapées. Pour ce faire, il n’est d’ailleurs pas seul. Michel Daerden (PS), le ministre du budget a aussi un délégué dans l’institution en la personne d’Hervé Briet (de couleur CDH, c'est aussi un collaborateur du cabinet du ministre Antoine)

 

- Et durant ces deux ans et demi, ces deux émissaires du gouvernement wallon n’avaient donc rien remarqué d’anormal à l’Awiph ?

- Il faut croire que non… Par contre, après l’arrestation de Rovillard, ils enfilent leurs bottes de sept lieues et, en quatre jours, ils rattrapent tout le temps perdu pendant les deux années qui ont précédé. Le 16 octobre, Dominique Delhauteur, alors dans son costume de «commissaire du gouvernement», signale à la ministre Vienne qu’il est urgent d’ouvrir une «enquête administrative» à l’Awiph sur d’éventuelles malversations commises par l’administrateur général. Et d’évidence, il sait tout de suite où il faut aller chercher des poux dans la tête du camarade Rovillard… Désormais emprisonné, il est vrai!

 

- C’est-à-dire ?

- L’enquête administrative est immédiatement focalisée sur les nombreux voyages (Grèce, Chypre, Cap Vert, Liban, Chili…) entrepris depuis 2002 par M. Rovillard et sur les frais de mission qu’ils ont impliqués pour l’Awiph. Et voilà qu’enfin, après deux ans et demi d’aveuglement, la lumière jaillit! Tout s’éclaire pour MM. Delhauteur et Briet et, en plus, cela va très vite! Dès le 20 octobre, l’enquête est déjà terminée… Avec un constat évident, clair, incontestable : l’administrateur général et certains de ses collaborateurs de l’Awiph voyageaient énormément, de manière injustifiée et coûteuse… Trois jours plus tard, les deux délégués du gouvernement wallon couchent leurs observations sur papier à destination de trois ministres (Di Rupo, Vienne et Daerden). Leur rapport est dès lors rempli de phrases assassines sur les «voyages de l’administrateur général», jugés trop coûteux, trop fréquents, inopportuns etc. (Ndlr : Lire aussi l’encadré intitulé «Quatre jours d’enquête pour cinq constats accablants»).

 

- Avec un tel rapport entre les mains, la ministre Vienne pouvait reprendre la main ?

- Vous avez tout compris ! A partir de là, elle se présente, médiatiquement en tous les cas, comme celle qui va remettre de l’ordre à l’Awiph. Pour reprendre l’une des expressions qu’elle a utilisées, Mme la ministre annonce qu’elle va «faire le ménage»! C’est ainsi qu’à la fin octobre, à l’une de mes questions en commission, elle révèle qu’elle a suspendu Georges Rovillard. Cela marque le début d’une partie de football panique, de fuites en avant successives, où elle va multiplier les effets d’annonce, les grandes déclarations parfois fausses, souvent très maladroites. Des écrans de fumées destinés en fait à cacher son immobilisme par rapport à l’Awiph depuis qu’elle est ministre.

 

- Son immobilisme ?

- Mais bien sûr ! Le contrat de gestion de l’Awiph a expiré depuis 2003. Il a été prolongé jusqu’au 31 décembre 2004. A cette date, un document prolongeant une nouvelle fois l’ancien contrat de gestion pour un terme de six mois aurait été signé par la ministre Vienne…

 

- «Aurait» ?

-  «Aurait», parce qu’en fait il n’a jamais été publié au Moniteur belge comme le veut le prescrit légal. Quoiqu’il en soit, à la mi-2005, il y aurait donc du y avoir enfin un nouveau contrat de gestion! Mais rien n’est venu. Et il n’y a toujours rien en ce début 2007!

 

- Est-ce grave ?

 - C’est du jamais vu ! Et c’est d’autant plus grave que l’Awiph est un gros paquebot : 468 millions d’euro de budget dont une dotation de la Région wallonne de 403 millions, 341 personnes employées. Rien qu’à elle seule, cette Agence qui joue un rôle social primordial pour des milliers de personnes handicapées représente 63% du budget géré par la ministre Vienne… C’est donc «son» dossier principal mais rien n’avance. Et pendant ce temps le paquebot «Awiph» navigue à vue, dans le brouillard, avec des cartes périmées. Cela a de nombreuses conséquences dont la principale est sans doute une incapacité de l’Agence à pouvoir s’adapter aux réalités nouvelles. Par exemple, il y a un moratoire sur les reconnaissances de nouvelles institutions pour handicapées par l’Awiph. La situation est figée. Le système est verrouillé. Et il en sera ainsi tant qu’un nouveau contrat de gestion n’aura pas dégagé de nouveaux moyens pour une nouvelle stratégie d’avenir.   

 

- Voilà pour l’immobilisme, mais vous parliez aussi de «maladresses» commises par la ministre ?

- Mais bien entendu, quelle gestion de crise calamiteuse ! Après n’avoir rien vu de certaines dérives pendant deux ans et demi, elle s’est attaquée aux gens qui posaient problème avec une naïveté et une incompétence qui seyent mal à une personne qui occupe une position ministérielle. Il y a d’abord le cas Rovillard. Elle annoncé sa suspension sans songer un seul instant à l’éventualité d’une retenue sur salaire. Ce n’est que sur l’intervention de parlementaires qu’elle prendra les mesures nécessaire pour qu’il y ait au moins une retenue d’1/5ème de son traitement. Par la suite, en commission, elle a pris la liberté de considérer publiquement que l’évaluation en cours de l’administrateur général serait forcément négative s’il devait reposer sa candidature à un nouveau mandat en février prochain! Cette manière de préjuger laisse pantois : elle a ouvert une voie royale à Rovillard pour qu’il introduise des recours contre le refus prévisible de le renommer à son poste… Ce vice de procédure forcera sans doute le gouvernement à devoir le recaser quelque part en maintenant son salaire jusqu’à la fin de sa carrière. En fait, M. Rovillard, outre ses recours annoncés, pourra aussi envoyer une lettre de remerciement à Mme Vienne! 

 

- La ministre a aussi décapité le comité de gestion de l’Awiph…

- Oui et au motif que les trois personnes visées, le président et deux vice-présidents ont «manqué à leur devoir de surveillance de l’administrateur général». Je veux bien mais il y a tout de même quelque chose de très peu moral dans ce qui s’est passé! La ministre reproche à ces trois personnes de n’avoir rien vu des excès de M. Rovillard mais elle épargne totalement le commissaire du gouvernement qui lui n’avait rien vu non plus! Que je sache, la mission de M. Delhauteur, qui est aussi son chef de cabinet, était justement de lui faire rapport d’éventuels dysfonctionnements à l’Awiph… Non seulement, la ministre l’a absous pour des raisons qu’on imagine aisément mais c’est ce même Delhauteur qui ensuite se charge d’enquêter sur les autres membres du comité de gestion et qui ramène vers la ministre des informations à leur charge… 

 

- Par exemple, le fait que le président de l’Awiph a bénéficié d’un prêt de l’agence auquel il n’avait pas droit pour financer sa voiture privée ?

- Des éléments de ce genre qui, in fine, n’étaient pas nombreux et qui n’avaient pas l’ampleur que leur a donnée la ministre Vienne lors de certaines conférences de presse.

 

- Elle a grossi le trait ?

- Non seulement, elle a grossi certains faits - pour éviter que le débat se porte sur la faiblesse de son propre bilan et les insuffisances de son contrôle à l’Awiph-, mais c’est même allé plus loin que cela ! Mme Vienne a pris la liberté d’en rajouter une couche en relayant des rumeurs qui, de toute évidence, n’ont aucun fondement. Au cours d’une conférence de presse, le 23 novembre, elle a ainsi insisté lourdement sur un «voyage de trois semaines à Nice d'un membre du comité de gestion. En plein juillet, avec un véhicule de l'Agence.». J’imagine que ce type de déclaration a du avoir son petit effet dans l’opinion publique… Mais quelques jours plus tard, devant la commission du parlement wallon, M. Delhauteur déclarera à propos de ce prétendu scandale qu’il «ne dispose d’aucun élément attestant le voyage à Nice et qu’il s’agit pour le moment de rumeurs».  Entretemps, malheureusement le nom du bénéficiaire du voyage à Nice qui n’a jamais existé avait été publié dans la presse… Il s’agit de procédés indignes d’un ministre !

 

- Dans le cas des membres du comité de gestion, leur révocation a-t-elle été faite dans les formes ?

- Non. Bien sûr que non, dirais-je. On nage encore une fois en pleine confusion. La ministre a annoncé que trois personnes de ce comité étaient révoquées mais le sont-elles vraiment ?

 

- Comment cela ?

- Il se fait que la ministre a annoncé ces révocations lors d’une conférence de presse et cela avant même d’en informer le gouvernement. Or, le statut des  personnes concernées prévoit que si on veut les révoquer, il faut d’abord les entendre pour leur dire ce qu’on a à leur reprocher et qu’ils puissent se défendre. En d’autres termes, une fois encore, Mme Vienne a mis fort maladroitement la charrue avant les bœufs et elle a donné des armes à ces personnes pour qu’elles introduisent des recours au conseil d’Etat… Cette erreur était tellement flagrante que le chef de cabinet de Mme Vienne a tenté de la réparer en commission en prétendant que le gouvernement n’avait discuté que du «principe d’une révocation»… Et aujourd’hui, ces gens ne sont apparemment plus révoqués puisqu’ils ont encore été convoqués au comité de gestion de l’Awiph en date du 21 décembre. Pour illustrer un peu encore cette politique du flou artistique, on ajoutera que, selon l’un des membres «révoqué» du comité de gestion, celui-ci aurait reçu le conseil de la ministre de se représenter comme candidat à sa succession dans quelques semaines. Bien sûr, Mme Vienne prétend elle qu’elle ne lui aurait pas dit cela mais quelque chose m’incite à ne plus la croire sur parole…

 

- A vous suivre, le bulletin de Mme Vienne n’est donc guère brillant ?

- Il suffit de regarder les résultats de son action : pas de contrat de gestion, pas de contrôle pendant deux ans et demi de l’Agence et des mises en causes maladroites. Aujourd’hui qui dirige l’Awiph? Le paquebot n’avait déjà plus de cartes, maintenant il n’y a même plus de capitaine à bord. Plutôt que de résoudre des problèmes, Mme Vienne en a créé de nouveaux… D’ailleurs, des sources internes à l’Awiph me font aussi savoir que des pratiques qui avaient été éliminées sous la précédente législature sont réapparues sous l’ère Vienne. Je veux parler de recrutements partisans de contractuels… Cela dit, je lui donnerais tout de même trois sur dix parce que je ne crois pas qu’il s’agisse d’une personne de mauvaise volonté. Mais visiblement, elle est dépassée par la situation. Cette fonction à laquelle elle a été placée par le président Di Rupo, sans aucune expérience préalable au sein d’un cabinet ministériel, ne lui convient visiblement pas. Elle devrait en tirer les conclusions, c’est d’ailleurs aussi ce que disent certains collègues du parti socialiste…

 

«Quatre jours d’enquête, cinq constats accablants»

Le vendredi 13 octobre 2006, Georges Rovillard est arrêté. Dès le lundi 16 octobre, le chef de cabinet de la ministre Vienne prend contact avec la «Cellule permanente de Contrôle de Gestion de l’Awiph, laquelle reçoit ordre de réaliser «dans l’urgence» une enquête administrative sur les frais de déplacements, de représentation et les voyages de l’Administrateur général. Enquête expresse, déjà terminée le vendredi 20 octobre. Et cinq constats accablants qui seront résumés dans une notre adressée au gouvernement wallon dès le 23 octobre :

-         «On doit s’étonner du caractère particulièrement élevé des avances consenties pour les frais de missions à l’étranger de l’Administrateur général et des personnes accompagnantes (…)».

-         «On doit également s’interroger sur la fréquence des déplacements à l’étranger de l’Administrateur général ainsi que sur sa capacité à concilier ces déplacements avec l’exercice normal de son mandat (…)»

-         «A cela s’ajoute notre interrogation sur l’opportunité et la destination de certaines missions ‘étrangères’ de l’Administrateur général (…). Par exemple, 8 missions ont été menées au Cap Vert entre juin 2001 et juillet 2006 alors qu’il s’agit d’un projet qui avait été, dès le départ, refusé par la DRI pour l’Agence et rejeté par le partenaire pressenti, l’Union des Villes et des Communes, pour la commune de Fontaine L’Evêque.(…)»

-         «Il est constaté une absence systématique d’information préalable des organes de gestion de l’Agence sur la tenue de ces missions et une absence totale d’information ultérieure des mêmes organes sur leurs résultats.»

-         «Il est urgent pour le Comité de gestion de l’Agence et pour son bureau de revoir les modes de délégations de pouvoir à l’Administrateur général ainsi que les procédures en vigueur en matière de mission à l’étranger (…)».

Cette note du 23 octobre 2006 est signée par le chef de cabinet de Mme Vienne qui est aussi commissaire du gouvernement wallon au sein de l’Awiph. Ainsi que par Hervé Briet, le délégué du ministre Daerden au sein du comité de gestion de l’Awiph. Il faut donc en déduire qu’en quatre jours, ces deux collaborateurs zélés du PS ont découvert d’horribles choses qu’ils n’avaient pas vues auparavant… En deux ans et demi de mandat au sein de l’Awiph! 

 

21:01 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |