29/01/2007

Institutions belges (040107)

Entretien publié dans l'hebdomadaire "La Libre Match", le 4 janvier 2007

 

Olivier Maingain, président du FDF, rencontre La Libre Match à l’entame de l’année de tous les dangers sur le plan institutionnel

 

«La fin de la Belgique en 2007 ? Cela restera une fiction !»

 

031_7129bbaffed7c60dddd3e208109d9624_jpg_150_150Il y a quelques semaines, une émission de télévision nous racontait l’indépendance flamande et la disparition de l’Etat Belge. Cela n’était qu’une fiction… Qui risque d’être rejointe par la réalité alors que se profilent des négociations communautaires extrêmement chaude en 2007 ?  Au Nord, seul le Vlaams Belang milite ouvertement pour que «la Belgique crève», mais tous les autres partis qui pèsent réclament plus d’autonomie et de nouveaux transferts de compétences du fédéral vers la Région flamande. S’ils s’en tiennent à leur ligne de conduite et qu’ils restent unis, comme en 2006 lors du débat sur Bruxelles-Hal-Vilvorde, les francophones devraient opposés un «Nee» à ces nouvelles revendications flamandes. Et après ? Une crise sans précédent ? Un blocage irrémédiable de l’Etat belge, voire sa disparition ? «Je n’irais pas jusqu’à prévoir un tel scénario catastrophe mais l’année qui commence sera évidemment très chaude sur le plan institutionnel», confirme le président du FDF, Olivier Maingain. Pour ce vieux routard des débats linguistiques et communautaires, «la crise qui se profile sera très importante. Peut-être même qu’il n’y aura pas de possibilité de former un gouvernement fédéral pendant plusieurs semaines après les prochaines élections. Il y aura du bluff, des menaces, mais il ne faudra pas y céder naïvement. Si les francophones gardent la tête froide, les exercices de musculation flamands ne déboucheront pas sur grand-chose. Pas plus que nous, nos partenaires du nord ne peuvent faire une croix sur la Belgique. Ce pays continuera à exister parce que c’est autant leur intérêt que le notre!»     

 

- Dans un contexte politique où les élus du nord du pays réclament toujours plus d’autonomie pour leur Région, auriez-vous envie de dire que la récente fiction de la RTBF ne fait qu’anticiper une évolution inéluctable vers la fin de la Belgique ?

­- Je n’irais pas jusque là ! Je n’ai pas le sentiment que la disparition totale de la Belgique corresponde à la volonté des partis flamands, exception faite des membres du Vlaams Belang ou, peut-être, de l’aile la plus radicale du CD&V-NVA.

 

- Sans doute mais, avec force et quasiment à l’unisson, les hommes politiques flamands revendiquent une réforme institutionnelle qui transformerait la Belgique en état «confédéral». N’est-ce pas là le dernier pas avant le séparatisme ?

- De fait, c’est bien là que se trouve le danger institutionnel pour 2007! Cette idée flamande de «confédéralisme» se résume ainsi : comment obtenir les avantages du séparatisme, sans en subir les inconvénients.

 

- C’est donc un séparatisme qui ne dit pas son nom ?

- Exactement. Pour eux, il s’agit d’aller le plus loin possible dans l’autonomie et dans la remise en question de mécanismes de solidarité entre les Régions et communautés… Tout en se préservant des ennuis qu’impliquerait une rupture nette et brutale du pays.

 

­- Est-ce à dire que les hommes politiques flamands ont bien conscience que leur Région auraient beaucoup à perdre d’une telle «rupture nette et brutale» ?

- Mais bien entendu ! Ils perdraient Bruxelles et croyez-moi ce serait un terrible manque à gagner pour la Flandres. Il y aurait aussi une débat sur les frontières et il clair que dans un tel cas les Bruxellois se liguerait avec la Wallonie pour former une nouvelle Belgique sans la Flandres. Et puis le président de la république de Flandres aurait aussi beaucoup de mal à expliquer son projet auprès de l’Union européenne… Par conséquent, j’ai la conviction que les hommes politiques flamands savent où sont les limites de leurs revendications.

Malgré le fait qu’il n’en font pas état publiquement. Malgré également certains exercices de musculation qui sont de nature à vouloir imposer une nouvelle négociation aux francophones.

 

- Si vous deviez utiliser la métaphore d’un ménage en instance de divorce pour illustrer le projet «confédéraliste flamand», cela donnerait quoi ?

- On ne se sépare pas parce qu’on aurait trop à perdre. On garde la maison «Belgique», mais les flamands, comme ils gagnent plus d’argent, veulent vivre dans le salon et les francophones n’ont qu’à se  contenter de la buanderie… Dans un tel projet politique, il n’y a presque plus de solidarité, pratiquement plus d’échange. On se croise de temps en temps dans le couloir… Le «confédéralisme», c’est une coquille vide; Du «façadisme institutionnel» destiné à faire croire qu’il y aurait encore une Belgique alors que dans les faits elle résumerait à rien ou presque. Dans les négociations qui se profilent pour 2007, ce sera bien le piège à éviter !

 

- Lors de ces négociations, il y aura plusieurs dossiers sur la table. D’abord celui relatif à l’éventuel transferts de compétences. Les flamands voudraient gérer eux mêmes tout ce qui touche au socio-économique, à l’emploi ; Ils veulent l’autonomie fiscale. Faut-il lâcher du lest ne pas approfondir le gouffre communautaire ?

- Dans le passé, cela a toujours été le raisonnement des francophones : pour éviter ce qu’ils croyaient être le pire, c'est-à-dire le risque de lâchage de la Flandres, ils ont toujours ouvert la porte à des concessions. Pour ma part, je suis d’avis qu’il faut cesser de vivre avec cette hantise de la rupture soudaine. Je le répète, la majorité des hommes politiques flamands n’en veulent pas eux-mêmes. Se dire qu’on va calmer le jeu en lâchant encore du lest, ce n’est qu’entretenir un système qui, dès après de nouvelles concessions francophones, verra naître de nouvelles revendications flamandes. Pour une large part, l’histoire des réformes institutionnelles dans ce pays correspond à celle d’un affaiblissement de la position des francophones dans l’Etat Belge. Il faut oser mettre le mot «fin»!

 

- Inévitablement, après les élections de juin prochain, les Flamands nous reparlerons de la scission de Bruxelles-Hal-Vilvorde. Ce sera peut-être même un pré requis avant toute formation d’une majorité au fédéral…

- Et bien, les francophones maintiendront leur point de vue exprimé lors de la première crise communautaire sur cette question. Les flamands veulent BHV ? Nous demandons alors l’élargissement de la région bruxelloise. Ce dossier illustre parfaitement mon propos : il y a quelques mois, on nous disait que si nous étions fermes sur BHV, les francophones prenaient le risque de provoquer l’implosion du pays où à tous le moins la chute du gouvernement fédéral. Or, il n’y a rien eu de tout cela. Le parti (flamand) du premier ministre a compris que son intérêt, mais aussi celui de ses concitoyens, était de ne pas approfondir cette crise et de garder sa position de force au fédéral pour travailler sur les dossiers socio-économique.

 

- Vous n’avez pas tout à fait répondu. Les francophones doivent-ils lâcher du lest en termes de transferts de compétence ?

- Il y a peut-être des choses à la marge, comme la sécurité routière. Et encore, je dis cela sans enthousiasme. Je ne vois vraiment pas ce qu’on peut leur offrir d’autre…

 

- A vous entendre, les négociations institutionnelles, c’est un peu comme une partie de poker menteur ?

- Cela ressemble en effet à une partie de cache-cache. Il y a du bluff et particulièrement du côté flamand, il y a une grande capacité à faire peur aux francophones. Il ne faut pas, comme par le passé, tomber dans ce piège. C'est-à-dire leur donner une partie de ce qu’ils demandent en se disant «ouf, on a évité une catastrophe»…

 

- Les flamands négocieraient-ils mieux que les francophones ?

- Ils ont pu jouer sur le fait que pendant de longues années, les partis francophones se disaient que le prix pour rester au pouvoir était de satisfaire les revendications institutionnelles de leurs partenaires flamands. Aujourd’hui, la donne est très différente. L’affaire de BHV l’a montré : tant qu’il y aura une unité de point de vue des francophones, on sera à l’abri de nouveaux affaiblissements.

 

- Les sondages annoncent une possibilité de retour en force du CD&V-NVA au fédéral après les prochaines législatives. Vous avez récemment déclaré que «sur le plan institutionnel, ce parti est aussi dangereux que le Vlaams Belang». C’est assez terrible comme comparaison !

- Ecoutez, je crois que je traduis un sentiment assez général dans le monde politique francophone. Personne n’a vraiment envie de se retrouver avec ce parti à la table des négociations institutionnelles en juin. On sait que si tel devait être le cas, on aurait à rencontrer des gens extrêmement revanchards, poussés dans le dos par une branche «NVA» qui est tout de même l’héritière de la tendance la plus dure de l’ex-Volksunie… Et qui est historiquement proche du Vlaams Belang!

 

- Evidement, le FDF faisait partie du MR, vous préféreriez négocier avec des libéraux…

- Si ce devait être le cas, ce ne serait pas aisé pour autant. Mais au moins Verhoofstadt a compris que son image sera plus forte en Flandres s’il joue la carte de l’apaisement institutionnel. Il sait d’ores et déjà qu’une campagne électorale basée sur le communautaire ne bénéficiera qu’au CD&V-NVA. Voilà un homme politique flamand qui peut jouer d’autres atouts comme son bilan favorable en termes socio-économique.

 

- L’électeur tranchera. Mais beaucoup d’observateurs estiment déjà qu’après les élections de 2007, Yves Leterme sera en position de devenir premier ministre. Après toutes ses déclarations tapageuses, notamment sur le fait que «la Belgique n’a pas de valeur ajoutée», le président flamand ne s’est-il pas disqualifié ?

- En tous cas, je suis certain qu’il n’a vraiment pas la cote dans l’opinion francophone du pays… Et ce ne sera certainement du côté de mon parti qu’il trouvera un appui pour occuper la fonction de premier ministre! Verhoofstadt reste pour nous le meilleur choix. Je retiens notamment qu’au moment de BHV, il a fait le choix de faire primer le socio-économique sur l’institutionnel. On parviendra plus facilement à former un gouvernement fédéral si les libéraux restent, tant au nord qu’au sud du pays en position de participer à la nouvelle majorité. Il faut tout de même rappeler que Leterme et le CD&V font un chantage à la formation du prochain gouvernement fédéral : pas de réformes institutionnelles, pas de gouvernement. Pour un candidat premier ministre, c’est un discours tout à fait inacceptable qui témoigne d’un faible sens de l’Etat.

 

- Le fait que Leterme puisse envisager un destin fédéral pourrait peut-être l’amener à plus de sagesse ?

- D’accord, la fonction fait parfois l’homme… En l’espèce, j’ai des doutes. Depuis 2000, le CD&V a fait le choix de se repositionner dans le monde politique flamand en allant chercher les voix des courants les plus nationalistes. Leterme a des gages à donner à ses nouveaux amis. Dans le temps, le CD&V était le parti du trône et du premier ministre, celui qui est chargé d’assurer une certaine pérennité de l’Etat belge, aujourd’hui c’est un parti qui fait primer les intérêts de la Flandres sur ceux de la Belgique.

 

- Si tout le monde, tant au Sud qu’au Nord et à Bruxelles reste sur ses positions, il sera peut-être difficile de former un nouveau gouvernement après les élections de 2007. N’est-ce pas là le danger suprême qui nous guète pour cette année qui commence : la Belgique ne disparaîtrait pas mais elle deviendrait ingouvernable ?

- Encore une fois, tout dépendra de qui sera à la manœuvre du côté flamand. Quoiqu’il en soit, même si c’est Leterme qui négocie et qu’il bloque la formation d’une majorité au niveau fédéral, il ne faudra certainement pas céder à son chantage. Il faudra avoir la capacité de dire non pour tester une fois pour toute la capacité des partis flamands à aller au bout de leur logique.

 

- Vous ne craignez pas que cela nous mène trop loin ? 

- Ma conviction profonde est qu’in fine les partis flamands céderont et qu’ils formeront le gouvernement fédéral. Je le répète, malgré les menaces et les petites phrases assassines, Leterme et tous les autres hommes politiques flamands savent très bien que la Flandres tire encore énormément d’avantages de l’existence de la Belgique!

 

- Vous imaginez une longue crise communautaire après les élections de juin ? 

- Leterme veut créer une sorte de psychose institutionnelle. Le piège qu’il tend aux francophones, c’est de les conduire à de nouvelles concessions en les persuadant qu’il pourrait empêcher indéfiniment la formation d’une majorité fédérale. Pour moi, c’est du bluff. Si Leterme devait s’enfoncer dans cette attitude de blocage, je suis persuadé qu’il serait remis en cause par une bonne partie de l’opinion flamande qui refuserait que l’on laisse le pays non gouverné pendant une trop longue période. En d’autres termes, cette crise annoncée sera importante mais je suis aussi persuadé qu’elle ne sera que l’affaire d’un été. En septembre ou octobre, il y aura un nouveau gouvernement!

 

- Ce sera donc une sorte de guerre psychologique ?

- On peut dire cela. Les Flamands vont nous faire craindre le pire pour obtenir quelque chose mais ils ne peuvent se permettre eux-mêmes que le pire arrive. Le principal danger pour les francophones, ce serait que leurs négociateurs n’aient pas un mental suffisamment fort dans cette guerre psychologique.

 

- Pas moins de deux manifestes signés par de nombreuses personnalités flamandes ont vu le jour en 2006 Leitmotiv : plus d’indépendance pour la Flandres. Vous qui êtes présent sur le terrain des affrontements linguistiques depuis longtemps, comment décodez-vous cette obsession communautaire flamande ?

- Il y a eu une évolution très nette dans l’affirmation autonomiste de la Flandres. D’abord, c’était un rejet de la domination francophone. C’était un combat culturel et linguistique qui, d’ailleurs, avait sa part de légitimité. Mais aujourd’hui, on a basculé dans tout autre chose. Les élus flamands ont une telle fierté de leur force économique – qui est d’ailleurs plus relative qu’ils le croient- qu’ils en sont arrivés à considérer que le sud du pays est un boulet trop lourd à tirer. Leur conviction est donc qu’en rompant un certain nombre de mécanisme de solidarité, ils seront encore plus forts. Ce qui, dans leur analyse, veut surtout dire plus riches. On est donc passé d’une démarche d’émancipation avec une dimension culturelle à une sorte d’égoïsme économico-régional.

 

- Où se trouve l’humanisme dans ce nouveau combat flamand ?

- Il est totalement absent. Ce n’est plus que du matérialisme. Autrefois, les hommes politiques flamands défendait la cause d’un peuple qui avait été trop longtemps méconnu, aujourd’hui le discours se limite à vouloir vivre plus confortablement et avec plus d’argent. C’est l’avènement d’un nationalisme matérialiste.

 

- Outre les citoyens qui restent majoritairement attachés à la Belgique,  le Roi doit aussi se poser beaucoup de questions sur les éventuels dangers de l’année nouvelle. Au travers de membres de sa famille, Albert II a fait l’objet de nombreuses attaques en 2006…

- Et bien, je trouve que ces attaques n’ont pas porté ! Cela ne l’a pas fragilisé. Au contraire, il a été conduit à communiquer de manière plus forte et plus claire. Le Roi n’a pas fléchi. Je crois que ceux qui ont porté ces assauts du côté flamand doivent bien réfléchir car finalement, le Roi va commencer cette nouvelle année en étant renforcé!

 

- Le séparatisme comme conséquence de la prochaine crise communautaire, vous n’y croyez donc pas trop ?

- La fin de la Belgique en 2007 ?  Cela restera une fiction !

17:39 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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