08/12/2006

Assassinat de Nathalie et Stacy (301106)

Entretien publié dans l'hebdomadaire "La Libre Match", le 30 novembre 2006

 

Kaltoum Ait Out parle pour la première fois. Ce qu’elle n’avait osé confier à la justice, elle le révèle à «La Libre Match».

«Mon frère Abdallah a fait d’autres victimes»

 

Ait OutD’évidence, Kaltoum Ait Out (56 ans) est la personne qui connaît le mieux l’assassin (toujours présumé) des petites Nathalie et Stacy. C’est la grande sœur d’Abdallah, celle qui, pendant des années, a toujours été là pour le soutenir, l’écouter, l’accueillir… Jusqu’au jour où elle rompit les ponts parce qu’elle découvrit que sa fille Nadia avait été abusée sexuellement par son pervers de frère…  Pendant l’été dernier, nous avions déjà proposé à Kaltoum de parler. Par pudeur, par prudence, tétanisée aussi par la gravité des faits, elle avait préféré se réfugier dans le silence. Si cette femme livre aujourd’hui un témoignage inédit et terrible, c’est parce qu’elle a été profondément choquée par la récente sortie médiatique de plusieurs membres de sa famille destinée à plaider l’innocence d’Abdallah. «Leur attitude est complètement indécente. Comme moi, ils savent très bien qui est ce frère. Ils connaissent ses antécédents. Contrairement à la justice, ils savent qu’outre ma fille, il a fait d’autres victimes dans la famille. Ils connaissent sa capacité à nier l’évidence jusqu’au bout. Comme tout le monde, ils ont pu entendre que les indices à charge se sont accumulés. Il est temps d’en finir ce soutien inconditionnel. Il est urgent de briser des secrets de familles qui entretiennent le sentiment d’impunité d’Abdallah.  A mes sœurs et à mes frères qui se sont adressés aux médias, je veux crier que j’ai ressentis leur démarche comme une insulte aux parents de Nathalie et Stacy. Cela me fait honte ! A Abdallah,  je veux lancer cet appel : «Si tu ne veux pas salir un peu plus l’honneur des Ait Out, dis toute la vérité. N’oublie pas que tu devras aussi répondre de tes actes devant Dieu»

                                                                                                                                                    

- Pourquoi avez-vous décidé de témoigner. Il y a quelques mois, vous préfériez rester silencieuse ?

- Ce n’était pas facile de prendre la parole dans le contexte émotionnel qui a suivi l’arrestation de mon frère. Bien sûr, je savais ce qu’il avait fait dans le passé. Mais je ne disposais pas d’éléments qui m’auraient permis d’affirmer qu’il était l’assassin de Stacy et Nathalie. Je ne suis pas dans la tête d’Abdallah. Seul lui sait ce qu’il a fait.

 

- Vous ne vouliez pas préjuger de sa culpabilité ?

- Il me semblait en tous cas que le silence était la seule attitude digne. Après l’interpellation de mon frère, on a eu une réunion de famille. J’y ai exprimé mon point de vue devant tout le monde : si Abdallah est coupable, il doit soulager sa conscience. J’ai ajouté qu’il fallait laisser le temps à la justice de faire son travail et qu’on ne pouvait pas interférer dans les médias. Mais eux, ce qui les inquiétait surtout, c’était «l’honneur» de la famille. Ce qui les préoccupaient, c’était que le nom des Ait Oud puisse être sali. Ils voulaient payer un ténor du barreau pour s’en prendre aux journalistes qui évoquaient l’éventuelle implication de mon frère dans ces terribles assassinats. Avant même que l’enquête n’ait pu déterminer si les dénégations d’Abdallah étaient justifiées, ils lui donnaient déjà l’absolution (Ndlr : Elle s’arrête pendant quelques secondes, avant de reprendre les larmes aux yeux). Le nom, l’honneur, ils n’ont que ces mots là à la bouche! Moi, je voudrais entendre d’autres mots. «Vérité», par exemple. Je voudrais en finir avec ces secrets de famille qui n’apportent que du malheur. Je voudrais que vous écriviez qu’en ce qui me concerne «l’honneur» m’a détruite !

 

- Que voulez-vous dire par là ?

- Le culte de «l’honneur», cela conduit à des conflits inextricables dans les familles… Comme l’intégrisme religieux sème la guerre dans le monde. Ce qui se passe aujourd’hui, ce n’est qu’une répétition de ce qui s’est déjà passé. Il y a des années de cela, quand j’ai eu besoin de mes frères et de mes sœurs, ils ont déjà privilégié l’«honneur» de la famille sur la vérité…

 

- Faites-vous référence aux abus sexuels répétés dont votre fille Nadia a été victime entre 1986 et 1992 ?

- Oui, bien sûr. A l’époque, ces abus ont été mis à jour parce que l’un de mes fils a trouvé le carnet intime de Nadia où elle faisait état de sa souffrance. Elle y décrivait ce qu’elle avait enduré pendant des années avant qu’elle comprenne que ce que lui faisait son oncle était mal. Ensuite Nadia s’est confiée à moi et j’ai alerté une assistante sociale qui, elle-même, a prévenu la police. Au début, Abdallah était prêt à avouer. Mais quand la famille s’en est mêlée, c’est «l’honneur» qui a pris le dessus. A leurs yeux, ce qui s’était passé était tabou. Cela n’aurait jamais du se savoir à l’extérieur. Tant pis pour ma fille! Elle n’avait qu’à se débrouiller avec ses blessures. Je ne l’ai pas accepté. Quant à Abdallah, se sentant soutenu par la famille, il a commencé à tout nier. Finalement, ce n’est que parce que ma fille était porteuse d’une maladie qu’il lui avait refilée qu’il n’a pas pu s’en sortir… Il a été condamné à cinq ans de prison.

 

- Cette condamnation n’a-t-elle pas réfléchir certains de vos proches?

- Le message de la famille en direction de Nadia et de moi est resté le même : elle n’aurait pas dû parler (ndlr : Nouvelle interruption, elle reprend son souffle). Vous savez, c’est affreux pour une maman de se trouver avec sa fille de 12 ou 13 ans chez un gynécologue pour chercher des traces des viols commis par son oncle.

 

- La récente sortie médiatique de plusieurs membres de votre famille est donc une reproduction d’un système de déni déjà mis en oeuvre par le passé ?

- Mais bien entendu ! C’est cela qui me choque. Eux, ce qui les interpellent, c’est de voir «le nom» dans les journaux. Ils veulent préserver leur «honneur», quitte à regarder Abdallah avec des yeux de myopes. Quitte à plaider son innocence sans avoir la moindre certitude qu’il n’est pas l’auteur des faits. Moi je trouve qu’il faut penser d’abord aux enfants qui sont mortes dans des circonstances atroces. Il faut penser à leurs parents.  A leur espoir de connaître enfin toute la vérité. Je le répète, c’est à la justice d’enquêter et de juger. Mes frères et mes soeurs veulent parler d’ «honneur» ? Mais qu’en restera-t-il, si Abdallah devait être confondu ? La seule vérité, c’est que personne d’entre nous ne sait si c’est lui ou pas pour Nathalie et Stacy. Pour le surplus, il faudrait aussi oser regarder certaines réalités en face. Comme tout le monde, on doit constater que les charges s’accumulent. Quand j’entends que des fibres textiles de son caleçon se retrouvent, par le fruit d’un intense frottement, sur le pantalon de l’une des victimes, cela pose tout de même question ! Personnellement, je n’oserais pas mettre ma main au feu qu’Abdallah n’est pas l’auteur des faits…

 

- C’est donc toujours le tabou qui domine dans votre famille ?

- Exactement. J’ai un espoir. Celui que les enquêteurs verront tous les membres de la famille et qu’enfin les langues se délieront. Je sais que ce n’est pas facile.  Moi-même, je dois concéder que je n’ai pas eu la force ou la clairvoyance de tout leur dire… Mais aujourd’hui, ma conscience ne le supporte plus. S’ils viennent me retrouver, je leur raconterai tout ce que ce que j’ai toujours su et tout ce que j’ai encore appris lors de la réunion de famille qui a suivi la dernière arrestation de mon frère.

 

- Qu’est-ce qui a changé depuis votre premier interrogatoire par la police ?

- Quand l’affaire des petites Nathalie et Stacy a éclatée, cela m’a anéantie. D’abord, je me suis recluse. J’en ai été littéralement malade pendant plusieurs semaines. Ensuite, j’ai beaucoup réfléchi. Je me suis dit que je ne devais pas avoir peur du jugement des hommes. Que c’est devant Dieu que, le jour venu, je devrai rendre des comptes. C’est une idée qui m’a libérée. Maintenant, je me sens capable de tout raconter.

 

- Par où commencer ?

- J’ai d’abord envie de dire que la seule chose que j’ai attendue d’Abdallah depuis de si longue années, c’est qu’il demande pardon à Nadia. Non seulement il ne l’a jamais fait, mais en plus il a toujours minimisé la gravité de ses actes en parlant d’un accident de parcours alors qu’il s’agissait d’abus qui se sont étalés sur des années. Mon frère ne s’est jamais senti coupable! Lors de son procès, il a même eu le culot d’affirmer que c’est Nadia qui venait à lui. C’était tellement odieux, qu’en pleine audience, son avocat lui avait demandé de se taire. Se rend-il compte du mal qu’il a fait à ma fille ? Mais aussi du mal qu’il m’a fait à moi. Quand il était jeune, Abdallah était le seul de mes frères en qui j’avais confiance. Lorsqu’il a connu des difficultés financières, je l’ai hébergé et aidé de mon mieux. On se parlait beaucoup. Je me confiais. Il se confiait. Jamais je n’aurais cru qu’il en profiterait pour abuser de ma fille. Je voudrais lui lancer un appel : «Si tu ne veux pas salir un peu plus l’honneur des Ait Out, dis toute la vérité. N’oublie pas que tu devras aussi répondre de tes actes devant Dieu».

 

- Vous pensez qu’il pourrait être réceptif à un tel appel ?

- Franchement, je ne sais pas…

 

- Vous êtes une des personnes qui le connaît le mieux…

- Tout ce que je peux vous dire, c’est qu’enfant, il était gentil et calme. Même timide. Il a commencé à avoir des problèmes scolaires vers l’âge de 12-13 ans. A l’époque, j’ai pensé qu’il avait été traumatisé par la mort de l’un de ses copains. Ils étaient cinq à vélo et il y avait eu un accident. Mais aujourd’hui, j’ai le sentiment qu’il a été fortement perturbé par d’autres évènements.

 

- Lesquels ?

- Il faut dire la vérité sur ce qu’il a subi… Il a été lui-même été victime d’abus sexuels répétés sur une longue période de sa vie. C’est à lui de dire ce qu’on lui a fait et qui lui a fait…

 

- Interrogé par des experts psychiatres, Abdallah a mis en cause des «membres de sa famille» mais sans citer de nom…

­­- Il devrait tout dire…

 

- Aux mêmes psychiatres, votre frère a notamment déclaré que cela a commencé quand il avait quatre ans. Ajoutant, «c’est pour cela que j’ai tripoté une jeune nièce en 1993» ou encore «on me touchait depuis que j’était tout petit. Je pensais que c’était normal, même après quand j’ai grandi.»

- Sur ce point, il ne ment pas. Mais encore une fois, c’est à lui tout dire… Cela pourra peut-être l’aider à évoluer. Cela dit, je veux être très claire : si ce qu’il a connu a peut-être contribué à le perturber, ce ne doit pas lui servir d’excuse pour les actes qu’il a posés lui-même lorsqu’il est devenu adulte. Ses propres souffrances ne lui ont jamais donné le droit de s’en prendre à des innocents. Je voudrais qu’il comprenne enfin cela.

 

- Quand il a vécu ces abus sexuels, c’était déjà un tabou dont on ne pouvait parler dans la famille ?

- Bien avant, bien avant ! Parce que moi aussi, j’ai connu la loi du silence…

 

- Comment cela ?

- J’ai subi la même chose que lui. On a aussi abusé de moi pendant des années… C’est difficile d’en parler mais je dois m’y résoudre. Pour que l’on ne reproduise plus ce cycle infernal d’abus de génération en génération. J’en ai besoin aussi pour me soulager d’un poids que je traîne depuis trop longtemps. Quand j’ai vécu cela, personne n’a voulu me soutenir dans la famille. Comme ce sera le cas, des années plus tard, pour Nadia. Ce qu’elle a vécu, ce qu’elle endure encore aujourd’hui, c’est presque le décalque parfait de ma propre vie.

 

- Qui était votre abuseur ?

- L’aîné des garçons (Ndlr : elle cite le nom). A la maison, c’était un enfant-roi qui avait droit à toutes les faveurs. Moi, j’étais l’aînée des filles destinée à être soumise et consentante. Dans la famille, tout le monde a su ce qui s’est passé. Comme Nadia, j’ai subis cela pendant des années. Pendant l’adolescence, j’ai commencé à me révolter. J’en avais assez de ne plus pouvoir m’endormir sans avoir peur. Vers mes 17 ans, j’ai même été trouver la police pour déposer plainte. Quand mon père a appris cela, il m’a poursuivi dans la maison en criant : «Je vais te tuer!». Et puis, il m’a dit qu’il me croyait mais qu’il ne fallait pas que cela se sache. Plus tard, les policiers sont revenus à la maison. Il y avait tellement eu de pression de la famille que j’ai retirée ma plainte. Il n’y a pas eu de suites judiciaires. J’en étais arrivée à me demander si, en fin de compte, ce n’était pas moi qui était anormale… Ensuite, les années ont passé. J’ai accepté le silence. De part ce fait, je suis devenue «complice».

 

- «Complice» ? C’est peut-être un peu fort ?

- Je maintiens ce mot et je veux vous expliquer pourquoi. Après avoir vécu ces abus sexuels pendant mon enfance et mon adolescence, j’ai entamé une vie de couple avec un homme violent et alcoolique. A nouveau, la famille ne voulait rien voir. Tout le monde parlait avec lui comme si de rien n’était. A force de subir dans l’indifférence, on est enfermé dans un système et on y participe. Je veux dire qu’on perd toute estime pour soi-même mais aussi pour les autres. De part mon expérience de vie, j’ai pu ainsi appréhender comment une victime qui n’y prend garde peut facilement devenir un bourreau pour d’autres innocents. C’est cela le cycle infernal que je voudrais stopper (ndlr : les larmes coulent sur ses joues mais elle continue à parler). Vers l’âge de 30 ans, alors que j’avais déjà trois enfants, j’ai été moi-même l’auteur d’un attouchement sur l’un de mes jeunes frères. Il était encore petit. C’est comme si j’avais été programmée pour faire cela. Ce fût une pulsion courte mais irrésistible qui m’a prise alors que je vivais un moment de colère contre ma famille. Je me suis rétractée tout de suite mais le mal était fait. J’ai demandé pardon. J’ai tenté de me suicider à cette époque. Cela m’a valu trois mois d’hospitalisation. Ce j’ai fait subir à mon frère me renvoyait trop à ma propre souffrance. Je me dégoûtais. Je préférais mourir que d’être devenue cela… Aujourd’hui, je préférerais mourir que de me taire encore. De subir encore. En réalité, c’est de Dieu que j’ai peur. Je ne suis pas une fanatique, même pas une pratiquante, mais je crois en Dieu et je veux avoir la conscience en paix.

 

- D’après ce que nous savons, dans l’affaire de Nadia aussi, vous avez failli céder à la loi du silence?

- Oui, c’est vrai. En 1993, après qu’elle ait déposé plainte contre Abdallah, je me suis rendue chez l’avocat de mon frère avec certaines de mes sœurs. Le but de cette réunion était de trouver des arguments qui déforceraient son témoignage. J’agissais sous la pression de la famille. A cette époque, mon père était encore en vie et il a insisté pour que je fasse cela… Vous voyez, chez les Ait Out, on réécrit toujours la même histoire. Mais cette fois-là, ça n’a pas marché. Quand je me suis retrouvée devant l’avocat, il a tout de suite vu que je n’étais pas là de mon plein gré. Il m’a dit : «Madame, vous êtes du côté de la plaignante. Votre place n’est pas dans le cabinet de l’avocat d’Abdallah». Après sa condamnation, mon frère a toujours reçu de la visite en prison. La plupart des membres de la famille étaient solidaire de sa «souffrance». Mais Nadia, mes autres enfants et moi, nous n’avons plus vu la famille pendant quatre ans.

 

- Que vous reprochait-on ?

- Ma fille et moi nous avions résisté. Par conséquent, nous étions devenues des pestiférées qui avaient sali l’ «honneur» de la famille. L’une des mes sœurs (ndlr : elle nous donne son prénom) est venue m’insulter à mon domicile. Elle a traité ma fille de «pute»… Et pourtant, l’une de ces filles … (ndlr : elle nous donne son prénom…) a été victime aussi.

 

- Vous dites ?

- Sa fille … a été également victime d’abus sexuels commis par Abdallah.

 

- La justice est au courant ?

- Non, je ne le pense pas. Quand les enquêteurs sont venus me trouver, je ne leur ai pas donné tous les détails parce que je pensais que, peut-être, les personnes concernées parleraient d’elle-même.  Mais aujourd’hui, je constate que c’est exactement l’inverse qui se passe. Si la famille témoigne dans les médias, c’est uniquement pour plaider l’innocence d’Abdallah. C’est intolérable. Dès lors, je suis prête à tout leur dire.

 

- A savoir ?

- Je leur dirai aussi qu’une de mes plus jeunes sœurs a aussi été violée par Abdallah (ndlr : encore une fois, elle nous donne un prénom). Elle a subit des abus sexuels pendant des années.

 

- Mais alors, il a fait combien de victimes dans la famille ?

- J’en connais trois mais peut-être qu’il y en a plus. On en parlé lors de la réunion de famille qui a suivi l’arrestation d’Abdallah. Il y a eu beaucoup de confidences ce jour-là…  Deux de ces victimes qui ne veut pas se reconnaître comme telles ont des enfants. Et c’est cela qui m’inquiète. Il faut qu’elles osent témoigner pour en finir avec tout cela, pour elles-mêmes mais aussi afin de donner la chance à leurs enfants de vivre un avenir meilleur. Qu’elles réfléchissent ! Comment a-t-on construit un Abdallah Ait Out ? Sa personnalité perverse, son sentiment d’impunité s’est nourri du culte du secret. A force d’être protégé pour éviter des scandales, il s’est senti tout puissant et sans limites. J’en arrive à me demander si à force de rien dire, certains ne deviennent pas ses complices. Dans le non-dit, n’y a-t-il pas un deal malsain ? Quelque chose du genre : Abdallah, on te soutient mais toi tu ne révèles pas toute cette m… Sous entendu, tu ne parles pas non plus des déviances sexuelles du grand frère, le grand manitou de la famille qui n’a jamais eu maille à partir avec la justice.

 

- Peut-être qu’elles culpabilisent. A avoir trop protégé Abdallah, elles ne peuvent envisager une seconde que ce soit lui pour Nathalie et Stacy. Quelque part, elles se sentiraient alors responsable de l’avoir laissé faire trop longtemps ?  

- Je ne sais pas pour elles, mais moi c’est bien ce sentiment-là que je ressens profondément. Ca me mine le moral. Lorsque j’ai été violée par le grand frère, j’étais en quelque sorte au début de cette chaîne de l’horreur et du non-dit. Si j’avais eu le courage et la lucidité de maintenir ma plainte, peut-être que toute la suite de l’histoire aurait été différente. Peut-être qu’Abdallah n’aurait pas été lui-même perverti. Peut-être qu’un autre de mes petits frères n’aurait pas été abusé, lui aussi, par l’aîné de la famille et par sa femme.

 

- C’est terrible ce que vous dites !

- Ce qui est terrible, c’est de vivre avec cela… Cela me soulage de parler.

 

- L’abus sexuel serait-il inscrit dans le mode de fonctionnement de votre famille ?

- C’est une évidence. Peu de personnes y ont échappé. Quand aux auteurs, ce ne sont pas que des hommes, il y a des femmes aussi. Je pense que c’est l’intérêt des victimes de se libérer aujourd’hui du poids du silence. C’est même celui des auteurs des ces comportements déviants. Moi, en tous cas, je ne veux pas mourir sans avoir fait mon examen de conscience.

 

 

Mehdi, fils de Kaltoum, frère de Nadia, neveu d’Abdallah…

Mehdi assiste à tout l’entretien que nous a consacré sa maman. A un certain moment, il désire prendre la parole. Ses mots nous ont semblé forts et très justes : «Moi ce qui me choque, c’est que quand mon oncle Abdallah a connu des ennuis avec la justice, il a toujours été soutenu par la famille. Par contre, quand Nadia a parlé des abus qu’il lui avait infligés, la famille l’a laissée tombée. Ils ont tout fait pour la culpabiliser. Cela l’a détruit. Ma mère a été soumise au même traitement. Pour moi qui n’ai que 18 ans, c’est important de dire tout haut que je suis solidaire de ma mère et de Nadia. Je voudrais qu’on en finisse avec ces tabous, avec tous ces secrets. C’est la seule voie qui existe pour sortir notre famille d’une histoire sans fin de violences et d’abus. Si nous ne décidons pas tous de tout mettre sur la table, cela ne s’arrêtera jamais». 

 

 

 

 

 

 

14:45 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |