13/11/2006

Affaire Bleus (021106)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 2 novembre 2006 

 

«Ma compagnie d’assurance m’a laissé sur la paille»

 

DSCN2351C’est l’histoire d’une descente aux enfers. Il y a moins de trois ans, Thierry Bleus était encore propriétaire d’une belle taverne restaurant dans un quartier huppé d’Embourg, en région liégeoise. «Les affaires marchaient. On faisait une moyenne de 70 couverts par jour», résume-t-il. Aujourd’hui, le même homme ne possède plus rien et, criblé de dettes, il survit grâce à l’aide du CPAS et de membres de sa famille. En cause ? Un incendie criminel dont les auteurs n’ont jamais été retrouvés et une compagnie d’assurance qui rechigne à lui accorder le moindre penny de dédommagement.

 

Thierry Bleus n’a que 33 ans mais il se sent bien plus vieux que cela. Fatigué par un long combat pour obtenir réparation de l’incendie criminel qui a ravagé son restaurant, il a d’ailleurs déjà tenté récemment d’en finir avec la vie. «Aujourd’hui, mon avocat me dit que j’approche de la fin du tunnel mais je n’ose trop y croire», entame-t-il alors que sa jeune compagne nous sert une tasse de café. Le couple nous reçoit dans une petite maison bordant une grand’ route à Crisnée (près de Liège). C’est ici qu’ils ont pu poser leurs valises grâce à une mamy bienveillante qui les aident à payer le loyer. «Ce n’est pas glorieux de devoir être assisté de la sorte. Ce n’est pas moi! Je ne me reconnais pas dans cette situation. Je vis cela comme une sorte de déchéance», désespère Thierry. Il y a quelques mois, c’était pourtant encore pire : cet homme n’avait plus de logement, plus de meubles, même plus un vêtement à se mettre sur le dos. Il nous raconte sa chute. Vertigineuse…  

 

- Comment en êtes-vous arrivé-là ?

- Je suis cuisinier de formation. Après un contrat d’apprentissage, j’ai travaillé à l’étranger et en Belgique comme chef de cuisine. En octobre 2003,  l’opportunité de reprendre une brasserie restaurant s’est offerte à moi. Avec un associé, j’ai investi près de 250.000 euros pour reprendre le fonds de commerce et la société qui le possédait. Dénommé «Le Beaubourg», cet établissement étais sis sur les hauteurs de Liège à Embourg. Une très bonne situation dans une commune relativement huppée de la région, un beau bâtiment, un grand parking, une grande terrasse pour 100 couverts et une quarantaine de places à l’intérieur, une salle de réunion à l’étage et, surtout, une clientèle de fidèles qu’il suffisait de reprendre… Je pensais avoir toutes les cartes en main pour réussir!

 

- C’est ce qui s’est passé ?

- Oui et non… Sur le plan de la clientèle, pas de problème : j’ai atteint très rapidement mes objectifs; Les affaires marchaient. Je faisais une moyenne de 70 couverts par jour. Mais très rapidement aussi, j’ai découvert des cadavres dans la comptabilité de la société que j’avais reprise. De nombreux fournisseurs des précédents exploitants venaient frapper à ma porte avec des factures impayées. Il y avait aussi des problèmes avec l’Onss… Bref, un passif d’environ 75.000 euros avait été dissimulé lors du rachat du restaurant!

 

- Vous avez payé ?  

- Bien sûr que non ! Et j’étais dans mon bon droit car la convention de reprise stipulait explicitement que je reprenais la société mais pas ses dettes éventuelles qui restaient à charge des anciens exploitants.

 

- Pas de problème alors !

- Que nenni! Nos prédécesseurs ne l’entendaient pas de cette oreille. Il s’est avéré qu’il s’agissait de gens troubles liés au milieu bruxellois de la prostitution. Malgré la convention, ils exigeaient que je paye. Et ils ont commencé à faire pression en ce sens.

 

- Comment ?

- Il y a eu différentes altercations très houleuses. J’ai été l’objet de menaces explicites : «Si tu ne payes pas, tu auras beaucoup d’ennuis et tu ne t’en relèvera pas», «si tu tiens à la vie, fais ce qu’on te dit», etc…

 

- Votre réaction ?

- J’ai déposé plainte auprès de la justice liégeoise. Pour menaces de mort et escroquerie. Cela les a un peu calmé. En tous cas, vis-à-vis de moi, car c’est alors mon associé qui a reçu un certains nombre d’«avertissements».

 

- Pendant ce temps, les affaires continuaient à tourner ?

- Tout à fait. On envisageait même d’agrandir… Mais dans la nuit du 22 au 23 novembre 2004, tout s’est envolé en fumée (ndlr : il s’interrompt pendant quelque seconde)… C’était incendie criminel.

 

- Où étiez-vous au moment des faits ?

- Vers 22 heures 30, ma compagne et moi, nous avions fermé l’établissement et nous étions allés manger en ville. Alors que nous allions commencer notre repas, le téléphone a sonné : c’était l’alarme du restaurant. J’ai appelé la police fédérale pour lui demander de passer jeter un coup d’œil avant que j’arrive sur place. Un homme m’a répondu qu’ils étaient déjà sur les lieux parce qu’il y avait eu deux explosions suivies d’un incendie. Quand on est arrivé, c’était un vrai désastre. Le feu était si important que les pompiers avaient du mal à s’approcher du bâtiment. Finalement, ils ont pu circonscrire le feu à l’étage supérieur mais le plafond s’est effondré dans la salle de restaurant et une grande partie du toit a disparu dans les flammes (ndlr : voir photos).

 

- Qu’avez-vous ressenti ?

- De la rage, de la haine aussi. J’ai tout de suite compris qu’il me serait impossible de reprendre l’activité sans des travaux importants. Et puis, surtout, j’ai repensé aux menaces qu’on m’avait faites dans les mois précédents. Pour moi, le crime était signé…

 

- Plus de restaurant…

- Plus de logement non plus car nous habitions au dessus de l’établissement. En deux heures, on a tout perdu : tous nos meubles, tous nos vêtements, tous nos souvenirs aussi, avaient disparu. Ma compagne et moi, on s’est assis dans la voiture. On a regardé. Sans rien dire… Parce qu’il n’y avait pas de mots pour décrire notre peur. On était en état de choc. Pendant ces quelques minutes, un sentiment s’est installé en moi et depuis lors, il n’est jamais parti.

 

- Quel sentiment ?

- C’est comme si on m’avait privé d’une partie de moi-même. Le sentiment d’être happé par le néant, d’avoir perdu mon identité. Je suis resté plusieurs heures dans la voiture. Vers trois du matin, l’incendie était éteint. A six heures, je suis passé chez mes parents mais je n’arrivais pas à dormir alors je suis revenu sur place. Il devait être huit heures : sept ou huit experts tournaient déjà autour des ruines comme l’aurait fait des rapaces autour d’une carcasse. Ils me demandaient de les mandater pour prendre en charge le dossier. Je les ai envoyé sur les roses. Ensuite une assistante sociale de la police est venue me trouver pour me proposer de m’accompagner à l’administration communale de Chaudfontaine. On m’a dit qu’il ne pouvait rien faire pour me reloger et on m’a prêté 24 euros pour pouvoir manger pendant six jours… J’ai même dû signer une reconnaissance de dette!

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- En bref, vous étiez à la rue…

- Je me suis retrouvé à vivre avec ma femme et les deux grands chiens que j’avais à l’époque dans la chambre que mes parents ont pu libérer dans leur petite maison… Eux, ils dormaient dans le salon.

 

- Mais votre assurance incendie ne vous a donné aucune aide?

- Rien du tout. Pourtant, je comptais sur elle pour qu’elle me donne au moins une avance pour faire face aux première nécessités. Je rappelle que je n’avais même plus un t-shirt… Un premier expert de cette compagnie qui était passé sur les lieux de l’incendie avait d’ailleurs donné un avis en ce sens, mais au siège bruxellois de cette société d’assurance, on n’a rien voulu entendre.

 

- Pour quel motif ?

- L’incendie étant criminel, ils m’ont annoncé qu’ils ne bougeraient pas tant que la justice n’aurait pas terminé son enquête. Pas un franc, même pas sous forme de prêt, avant la fin de l’instruction! En tant que victime, je vous assure que c’est très difficile à digérer… Vous perdez tout et vous héritez d’une étiquette de présumé coupable. C’est le monde à l’envers!

 

- Il y a un élément ou l’autre qui suggérait que vous étiez l’auteur de l’incendie ?

- Absolument rien! Le commissaire de police d’Embourg l’a rapidement signifié à l’expert de la compagnie mais pour elle, il fallait un jugement ou à tous le moins une instruction clôturée. Donc, je me suis retrouvé dans une impasse. Sans ressources et en ayant perdu mon outil de travail; Un coup de bâton sur la tête.   

 

- Qu’à établit l’instruction ?

- Que les incendiaires sont rentrés dans le bâtiment par effraction et qu’ils ont mis le feu avec de l’essence. Il y avait plusieurs foyers. Les personnes qui m’avaient menacés ont été interrogées mais elles n’ont eu aucun problème, disposant d’alibis en béton. En ce qui me concerne, j’ai été totalement mis hors de cause. C’était l’évidence depuis le tout début de l’enquête, mais il a fallu un an et demi pour que cela devienne officiel.

 

- Une période difficile à vivre…

- Difficile à vivre ? C’est un euphémisme! Toutes les semaines, je téléphonais au substitut du procureur du Roi pour lui demander où en était le dossier. La réponse était invariable : «Je n’ai pas encore eu le temps de m’occuper de votre affaire».  Malgré cela, j’ai décidé de me battre pour ne pas sombrer. En juillet 2005, je me suis réinstallé dans un appartement à Liège avec ma compagne et j’ai trouvé un emploi de cuisinier. J’ai commencé un dimanche. Le soir en rentrant de cette première journée de travail, je me suis fait violemment agresser. En sortant de mon bus, je n’avais qu’une rue à traverser pour arriver à mon domicile. Près d’une entrée de garage, j’ai reçu un coup sur la tête et je suis tombé. Deux personnes portant une cagoule se sont ruées sur moi et j’ai reçu plusieurs coups de couteaux. Résultat des courses : l’hôpital et plusieurs points de sutures au bras et au ventre.

 

- Un lien avec ce qui vous était déjà arrivé précédemment ?

- Je n’ai pas vu la tête de mes agresseurs… Mais en tous cas, il y une étrange coïncidence qui me fait penser à une possible vengeance. On venait d’avoir des nouvelles de notre avocat. Le dossier financier initié à la suite de ma plainte contre les anciens exploitants du restaurant avait bien avancé : ils venaient d’être renvoyés en correctionnelle pour escroquerie. Je ne sais pas si c’est eux mais cette nouvelle tuile alors que je commençais seulement à reprendre pied m’a fait un énorme coup au moral. Je me suis retrouvé en indisponibilité pendant plusieurs semaines. J’avais l’impression que l’on s’acharnait à m’empêcher de mettre ma tête hors de l’eau. Je suis tombé dans une profonde dépression et finalement je n’ai jamais repris ce boulot. En parallèle, le dossier de l’incendie n’avançait toujours pas. Au mois de mai 2006, après un dernier contact infructueux avec le substitut chargé de l’affaire, j’ai touché le fond… Et j’ai tenté de me suicider. Si ma femme n’était pas revenue à la maison à un moment imprévu, je ne serais plus là aujourd’hui… En colère, elle a téléphoné au magistrat pour lui expliquer la gravité de la situation. Cet homme a semblé enfin comprendre dans quelle impasse on se trouvait et il a clôturé son dossier au début de mois de juillet dernier.

 

- Dans quel sens ?

- C’est un non-lieu. La justice n’a pas réussit à déterminer qui sont les auteurs de l’incendie.

 

- Dès lors vous pouviez enfin être indemnisé…

- Et bien non… Mon avocat a prévenu la compagnie qui a réclamé d’obtenir le dossier avant de trancher définitivement. Et c’est ainsi qu’on est reparti pour six mois d’attente supplémentaire. Il y a maintenant près d’un mois qu’ils ont tous les éléments en main mais cela ne bouge toujours pas!

 

- Qu’espérez-vous aujourd’hui ?

- Je veux évidemment que cette compagnie d’assurance assume ses responsabilités. Je veux dire, toutes ses responsabilités !

 

- Qu’entendez-vous par là ?

- Ces gens ont fait le pari que j’étais un présumé coupable après l’incendie criminel qui a détruit mon établissement. Refusant de m’indemniser, refusant aussi de me donner une quelconque provision, même quand le dossier tournait visiblement en ma faveur, ils m’ont mis dans une situation impossible. Non seulement, il y a eu cette déchéance sur le plan privé, mais leur choix a aussi impliqué que je ne disposais plus d’aucune ressource pour faire face aux engagements que j’avais pris auprès de mes fournisseurs. A cause de cela, j’ai perdu bien plus que le restaurant. Ma société a aussi été déclarée en faillite et, pour les organismes de crédit, je suis désormais répertorié sur la liste noire des mauvais payeurs. Au point où j’en suis, je n’accepterai donc pas une transaction de dernière minute à l’amiable qui ne couvrirait que l’incendie proprement dit. Par son inaction et son manque d’humanité, l’assureur a largement amplifié le préjudice. S’il le faut, j’entamerai une autre procédure judiciaire. Je me suis fait à l’idée de patienter le temps qu’il faudra. Dans le fond, je ne fais que cela depuis ce sinistre soir de novembre 2004…

 

Les menaces continuent

Quelques jours après cet entretien, Thierry Bleus et son associé ont été l’objet de nouvelles menaces. «C’est une histoire sans fin. Je n’en peux plus. Ces gens fonctionne avec un véritable sentiment d’impunité», nous dit M. Bleus. «Le 10 octobre dernier, ces escrocs ont été condamnés à six mois avec sursis par le tribunal correctionnel de Liège. Apparemment, ils ne l’ont pas digéré… Désormais, je ne rêve plus que d’une chose : quitter ce pays, relancer une affaire loin d’ici. Mais cela passe évidemment par cette indemnisation dont j’attend toujours le premier franc…».   

13:48 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

Commentaires

Bad world c'est cette personne qui vient d'être assassinée?
C'est un peu tragique quand même...

Écrit par : pe | 02/11/2009

Thierry étais la bonté même, volontaire, courageux, travailleur, honnête et c'était un plaisir d'aller manger dans son restaurant ! Ce resto était son enfant et ces gens ont fait de sa vie un enfer. Ils ont tué sa belle âme bien avant de mettre fin à sa vie... je suis sous le choc. Tant de violence face à tant d'impuissance ! Qu'il repose enfin en paix !

Écrit par : S. | 02/11/2009

Thierry Bleus Incroyable, inadmissible ! COMMENT, oui comment est ce que celà peut se passer en toute impunité, menaces coups ...incendie...et puis la mort de cet homme qui n'avait rien a se reprocher.
Quand est ce que la justice de notre pays sera a la hauteur ? je me le demandes bien....
Quand ils ont "affaire" a des gens honnêtes et corrects ils y vont "fort" mais quand ils ont affaire aux crapules là c'est autre chose...
Sachant qu'il avait eu des coups déjà et aussi des menaces j'estimes que la police aurait du réagir...et que dire du fait qu'il avait appelé et qu'il n'a pas eu de secours ????
Triste très triste "affaire"...
Condoléances a la famille !

Écrit par : Siska | 03/11/2009

Je viens d'apprendre que ce Monsieur s'est tué lui même !! incroyable !!! Tout était calculé depuis le début et puis si ça tombe son restaurant c'est lui qui l'a incendié pour toucher de l'assurance ...
j'avais de la pitié pour cet homme et bien maintenant c'est différent ...

Écrit par : Sarah | 09/11/2009

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