11/11/2006

Affaire Er (261006)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 26 octobre 2006

 

Victime d’une vendetta en 2002, un ex-commerçant crie sa colère

 

«La justice est immobile. Dois-je aller chercher le tueur moi-même ?»

 

DSCN2328C’était une petite épicerie qui ressemblait un peu à celle de la rue Broca. Un endroit sympa où les clients, des belges, des turcs, des arabes, des juifs et des musulmans prenaient le temps de discuter. «Parfois même, certains d’entre eux me confiaient les clés de leur maison pour y aller déposer des marchandises. Les gens nous aimaient bien. On était heureux de travailler là», se souvient Settar Er, les yeux embués. Autrefois, c’est lui qui remplissait l’étale de fruits et légumes qu’il était allé achetés, à l’heure où les braves gens dorment encore, au marché matinal. Subitement, cruellement, tout s’est arrêté. C’était le 8 juin 2002. Le jour où un fêlé est arrivé devant le magasin et a tiré une dizaine de coups de feu. «Mon neveu Haydarali a été tué J’ai été gravement blessé. Mon avenir professionnel est définitivement compromis… Mais la justice ne semble guère pressée d’interpeller les assassins. Bien que l’on connaisse leurs identités, quatre ans plus tard, ils courent toujours», accuse Settar.

 

«L’Etoile» ne brillera plus. Le petit magasin qui faisait l’angle de la Rue Royale Sainte-Marie et la rue Hancart à Schaerbeek a définitivement fermé ses portes. C’est là que nous aurions aimé rencontré Settar Er, un commerçant d’origine turc qui, bien malgré lui, a fait la une de l’actualité judiciaire en juin 2002. Mais Settar n’a pas eu le courage de venir jusque là. «Depuis ce qui s’est passé, je n’ai plus eu la force psychologique de retourner sur les lieux de cette tragédie. Je préfère qu’on discute de tout cela chez mon avocat, Me Georges-Henri Beauthier», nous dit-il lors d’un premier contact téléphonique. Quelques jours plus tard, nous retrouvons cet homme chez son conseil. Barbe de trois jours, le teint pâle, le regard en quête d’un inaccessible horizon, Settar est entouré de quatre membres de sa famille. Des frères, un neveu, une nièce. Et il nous raconte son histoire, son sentiment d’injustice, son ras-le-bol d’une justice qui semble lui faire un pied de nez en laissant courir ceux qui ont détruit sa vie.

 

- Pourquoi vous a-t-on tiré dessus le 8 juin 2002 ?

- Pourquoi ? C’est la question que je me pose depuis 4 ans! Ces gens ont fait couler le sang. Pour rien... Quelques jours plus tôt, il y avait eu un incident avec l’un d’entre eux mais cela ne justifiait nullement une réaction d’une telle violence…

 

- Un incident ?

- Oui, un banal accident de la circulation. Le 30 mai 2002, alors que nous déchargions les marchandises devant le magasin, une voiture conduite par un jeune homme d’origine maghrébine a eu un accrochage avec notre camion. Immédiatement, cela a créé un attroupement dans la rue. Il y a tout de suite beaucoup d’excitation. Il y avait là de simples curieux mais aussi des gens qui, par une sorte de communautarisme malsain, se montraient automatiquement solidaires avec le conducteur de la voiture. Ce dernier a appelé la police de Schaerbeek et on a commencé à dresser un constat. D’emblée, cela ne s’est pas très bien passé; D’origine turque, je parle correctement le français mais j’ai du mal à m’exprimer par écrit dans cette langue. J’ai donc demandé l’aide d’un policier. Je voulais qu’il remplisse ma partie du constat mais il a refusé. Alors que nous étions en train de discuter, un certain Soliman K. est venu se mêler à nous en se présentant comme témoin des faits…  Alors que cet ami du conducteur du véhicule adverse n’était pas présent au moment de l’accident! Je m’en suis plaint aux policiers mais ils s’en fichaient. Cela a débouché des échanges de mots avec Soliman K., lequel a commencé à nous menacer.

 

- Toujours sans réaction des policiers ?

- Aucune réaction, non. L’un d’entre eux, lui-même d’origine marocaine, a même accepté de rédiger la partie de constat de la partie adverse. Etant moi-même d’origine étrangère, je ne veux pas entretenir des clichés racistes mais tout de même, je m’interroge. Peut-être que l’agent était simplement impressionné par la foule qui était présente sur les lieux de l’accident… En tous cas, son attitude n’a pas calmé les choses. Avant que tout le monde se quitte, le conducteur et ses copains étaient encore plus revendicatifs. Laissant entendre que cette affaire n’en resterait pas là.

 

- Que d’histoire pour un peu de tôle froissée !

- Je crois que le problème est ailleurs. En fait, ces gens se comportaient comme si la rue leur appartenait. Nous les avions gênés ? On devait payer. Comme au far West…

 

- Ils sont donc revenus…

- Oui, le 8 juin vers 8 heures. A ce moment, nous étions quatre à travailler au magasin. Outre moi-même, il y avait mon neveu, Haydarali, mon frère Ekber et Akin, l’un de nos employés. Alors que j’étais en train de décharger le camion, un groupe de quatre personnes s’est posté de l’autre côté de la rue. Ils ont commencé à me lancer diverses insultes. Alors que ces personnes s’apprêtaient à traverser pour se bagarrer, mon frère est sorti du magasin pour les prévenir qu’il venait d’appeler la police. Cela les a fait déguerpir… Tout en nous menaçant. L’un des types qui avaient une main dans le plâtre a crié : «On va revenir vous faire la peau. Je vais vous tuer, si je ne vous tue pas que ma mère soit une pute». 

 

- Dans ce groupe, vous avez reconnu quelqu’un ?

- Oui, il y avait notamment le dénommé Soliman K. qui était intervenu lors de l’accident de la fin mai.

 

- Et la police est donc arrivée…

-  Trop tard. Les agresseurs venaient de partir. Ils ont tenté de les localiser mais ils n’y sont pas parvenus. In extremis, au moment, où les policiers allaient s’en aller, nous avons entraperçu l’un des voyous à l’autre bout de la rue. On l’a signalé et il a été interpellé par les policiers. Ce jeune, un certain S., était très excité et malgré la présence des flics, il a continué à nous menacer : «On va brûler votre magasin»…

 

- Ils l’ont donc emmené au poste pour qu’il se calme un peu ?

- Mais non, pas du tout. Il a eu droit à une petite remontrance, rien de plus. Et puis, ils l’on laissé partir sans autre forme de procès… Quelques minutes plus tard, on a vu une voiture passer dans la rue. A son bord, on a cru reconnaître l’un des agresseurs. A toutes fins utiles, on a noté le numéro de plaque mais, franchement, à ce moment-là, on pensait que cette histoire n’irait pas beaucoup plus loin… (Ndlr :Il s’interrompt un instant comme s’il revivait une scène qui l’a traumatisé).

 

- Mais…

Vers 9 heures 30, alors que je me trouvais à l’intérieur du magasin, j’ai vu un type débouché dans la rue avec une arme pointée vers mon neveu qui travaillait à l’étalage. J’ai immédiatement crié : «Haydarali, fais attention. Derrière toi!». Il n’a pas eu le temps d’esquisser le moindre mouvement. Il a reçu plusieurs balles dans le dos et il s’est écroulé. Il mourra quelques minutes plus tard, lors de son transfert vers l’hôpital.

 

- Comment avez-vous réagi ?

- Je me suis emparé d’un morceau de petit bois qui sert à disposer les marchandises à l’extérieur de l’épicerie, j’ai couru vers la porte du magasin et je l’ai jeté en direction du tueur. Il a aussitôt tiré dans ma direction et j’ai été touché à trois reprises. Il s’est enfui. Malgré mes blessures, fou de rage, j’ai eu la force de me lancer à sa poursuite. J’ai dû courir une centaine de mètre en faisant notamment le tour de l’église Sainte-Marie qui se trouve tout près de notre commerce. Plus tard, les policiers n’auront pas de peine à reconstituer mon parcours : il suffisait de suivre les trace de sang que j’avais laissées sur mon passage. Bien sûr, le tueur n’a pas eu de mal à me lâcher. Mais durant la poursuite, j’ai pu voir, à quelques dizaines de mètres de moi, le fameux S. qui avait été interpellé le matin même et Soliman K., le faux témoin qui était intervenu à la fin mai. Ce dernier était porteur d’une arme. Les deux hommes se trouvaient près d’un arrêt de bus et ils regardaient dans la direction du magasin, comme pour voir si le tireur avait atteint son but. En me voyant, ils se sont encourus. Sentant mes forces me lâcher, je suis revenu dans l’épicerie. Avant de tomber dans le coma, j’ai pu dire à un témoin ce que j’avais vu. L’implication de Soliman K., le fait que le tireur portait un plâtre. Et puis, c’est le trou noir. Je me suis réveillé quelques jours plus tard à l’hôpital.

 

- Avec quelles séquelles ?

- J’ai été opéré plusieurs fois. J’y ai notamment perdu un rein. Je ne pourrai sans doute plus jamais travaillé. Il y aussi des séquelles psychologiques. J’ai l’impression d’être dans un tunnel dont je ne vois pas la sortie. En tous les cas, il est impossible pour moi de regarder vers l’avant, de faire le deuil de mon neveu mais aussi de l’homme que je ne serai plus jamais, en sachant que ces assassins sont toujours en liberté.

 

- Vous aviez identifié deux complices apparents du tueur…

- Et la police a rapidement identifié le tueur lui-même. Le jour des faits, il portait un plâtre à la main, c’est un détail qui le confondait. En plus, il s’était vanté de son acte auprès d’un témoin qui l’a rapporté à la police. Il s’agit d’Ismaël K., le frère de Soliman. Il était déjà dans le groupe des quatre qui nous avait menacé en début de matinée, le 8 juin.

 

- Et donc tout le monde a été arrêté ?

- Pas du tout! Soliman K. a bien été interpellé peu de temps après les faits. Il a tout mis sur le dos de son frère Ismaël et cela a suffit pour qu’il soit relâché. Pourtant, ce Soliman était le seul à avoir un mobile dans cette affaire et, sans son intervention, tout ce sang n’aurait pas été versé. En plus, je ne suis pas le seul à l’avoir vu à proximité du lieu de la tuerie. Mon avocat s’est battu pour qu’il soit au moins poursuivi en tant que co-auteur. Mais rien, malgré les mensonges éhontés qui ressortent de son témoignage.

 

- A savoir ?

­- Au tout début de l’enquête, il a baladé les enquêteurs. Alors que ceux-ci voulaient interpeller Ismaël K, Soliman leur a donné une fausse adresse à Paris où soi-disant il s’était réfugié. Il a prétendu qu’il n’avait plus eu de contact avec son frère après le 8 juin. Or, dans le dossier, plusieurs témoins, dont un homme qui a hébergé Ismaël K. expliquent qu’ils ont assisté à plusieurs conversations téléphoniques du fugitif avec Soliman dans les jours qui ont suivi la tuerie. Cette information serait de plus corroborée par des écoutes téléphoniques mais celles-ci n’ont pas été exploitées lorsque j’ai eu accès au dossier. A un certain moment, il a été question, sur l’insistance de mon avocat, d’une confrontation que j’aurais eu avec ce Soliman. En fin de compte, elle n’a jamais eu lieu. De même que les différents protagonistes du premier groupe d’assaillant, ceux du petit matin du 8 juin, n’ont jamais été confrontés entre eux… Tous sont passés entre les mailles du filet. En fait, il n’y a qu’une seule inculpation pour assassinat dans ce dossier. A charge d’Ismaël K.   

 

- Et, bien sûr, il n’a pas été arrêté ?

- Non, il a passé cinq jours chez son copain F. à Bruxelles avant de prendre la fuite d’abord vers la France et ensuite vers le Maroc. Toute sa famille le soutient. 

 

- Le juge d’instruction n’a pas décerné de mandat d’arrêt international ?

- Le juge d’instruction ? Il y en a déjà eu trois qui se sont succédés dans notre dossier! Il paraît que c’est cela qui explique certains retards que notre avocat a pu mettre en évidence lors de la lecture du dossier.

 

- Mais le mandat d’arrêt ?

- J’y viens. Oui, plusieurs mandats d’arrêts ont été lancés à l’encontre d’Ismaël K. mais le parquet de Bruxelles a mis plusieurs années pour les rendre effectifs!

 

- Comment cela ?

- Pour obtenir des autorités marocaines qu’Ismaël K. soit arrêté, il ne faut pas seulement un mandat d’arrêt. Le suspect aurait du faire également l’objet d’une «dénonciation officielle» en vertu de la Convention d’entraide judiciaire qui existe entre le Maroc et la Belgique. D’après un arrêt de la cour d’appel qui est intervenu à la suite d’une demande de dessaisissement du juge d’instruction introduite par mon avocat, cette dénonciation officielle n’était pas encore faite à la date du 13 avril 2005, soit près de trois ans après le début de la cavale du meurtrier! (ndlr : Il nous donne à lire cette décision judiciaire).  

 

- C’est incroyable !

- En janvier 2004, la ministre de la Justice avait pourtant écrit une lettre à l’ambassadeur de Turquie pour l’assurer que «l’instruction se poursuivait activement». Et il y a quelques jours, alors que nous menacions d’alerter les médias, elle nous a une autre lettre pour nous dire que la «dénonciation officielle» aurait été faite le 14 juin 2004! (ndlr : Il nous montre les lettres dont il parle). Qui est mal informé, la Cour d’Appel ou la ministre ? C’est n’importe quoi ! De toute manière, dans la meilleure version des faits, celle de Mme Onkelinx, il aura fallu plus de deux ans pour régler la procédure permettant d’interpeller l’assassin de mon neveu… Je suppose que cela lui a laissé le temps de réorganiser sa vie.

 

- Quatre ans après cette tragédie, quel est votre état d’esprit ?

- Je suis désespéré. C’est pour cela que je vous raconte mon histoire. Comme un naufragé qui jetterait une bouteille à la mer. Je ne comprends pas l’inertie des juges et des procureurs. Dois-je aller chercher le tueur moi-même ? Peu de temps après les faits, des milliers de personnes avaient manifesté spontanément dans les rues de notre commune. Ils demandaient simplement que justice soit faite. On était à la «une» des journaux. Le bourgmestre, le chef de la zone de police et même la ministre de la Justice -qui s’était déplacée jusque chez nous- nous avait fait des promesses. Un peu dans le genre de celles qui furent faites après le meurtre du jeune Joe Van Hoolsbeeck : on savait qui était le tueur et tout serait mis en œuvre pour l’arrêter. Mais depuis plus de deux ans maintenant, on l’a constaté en ayant accès au dossier, plus aucun acte utile n’a été posé dans notre affaire! On nous a oublié. Aujourd’hui, j’ai vraiment le sentiment que nous sommes traités comme des citoyens de seconde zone. Ismaël K. doit être heureux de jouir d’une telle impunité. Aux dernières nouvelles, il vivrait toujours au Maroc mais à Schaerbeek des gens disent que, de temps en temps, il repasserait voir sa famille en France, voire même en Belgique. Pourquoi se gênerait-il ? Moi, ma vie est foutue. Le commerce est fermé. J’ai des douleurs permanentes et je devrai encore subir des opérations. Ma femme, mes deux enfants et moi, nous survivons désormais avec 800 euros par mois. Je n’ai même pas droit à une réparation du Fonds d’indemnisation des victimes d’actes de violence. Car, pour cela, il faudrait que l’affaire soit jugée…

 

 

 

 

10:02 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

infection nosocomiale Pierre Pinon pourrait peut-être guérir en se tournant vers une prise en charge pratiquée avec succés dans les pays de l'Est depuis plus de 20 ans mais ignorée chez nous car non brevetable donc pas de profit à en tirer pour les labos donc pas de recherche. Il s'agit des bactériophages.

Écrit par : c.rambaud | 18/11/2006

La vérité sur le pédophile Thierry Darnaudet qui a créé APLE et accusé d'abus sur mineurs au sein même de son ONG (où il vit à l'étage supérieur) à Calcutta :

http://www.tpf-cambodia.com/

Écrit par : KrampZ | 21/08/2011

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