23/10/2006

Afffaire Philippe Dessart (121006)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 12 octobre 2006

 

«Au Cambodge, sur les traces du violeur de mon frère »

 

dessart 2006En septembre 1994, le pédophile belge Philippe Dessart est condamné par le tribunal correctionnel de Liège à 5 ans d'emprisonnement pour viol avec tortures. Professeur de latin, d’histoire et de français dans le cycle inférieur des humanités en région liégeoise, il avait abusé de plusieurs de ses élèves entre juillet 1989 et mars 1994. Trois ans plus tard, ce criminel est libéré sans aucune restriction ou obligation de suivi sur le plan social ou thérapeutique… Air connu : le 8 avril dernier, Dessart refait parler de lui. Il est arrêté au Cambodge, pays qui serait devenu l’un de ses nouveaux terrains de chasse à l’enfant. En concertation avec sa famille, Frédéric Huyghe, le frère de l’une des premières victimes belges de Dessart s’est payé un billet d’avion pour l’Asie… afin de marcher sur les traces de l’abuseur. Ce qu’il a trouvé fait froid dans le dos.

 

- Frédéric, vous revenez de Phnom Penh où vous avez fait des investigations sur un pédophile belge, c’est une démarche pour le moins inhabituelle…

- Sans doute mais après en avoir discuté avec mes frères, elle s’est imposée à moi comme une évidence. Dans notre famille, on ne connaît que trop bien Philippe Dessart. Au tout début des années ’90, cet homme a violé Pierre, mon petit frère qui était alors âgé de 13 ans, à plusieurs reprises.

 

- A une époque où il était son professeur ?

- Oui, Pierre fréquentait un collège en région liégeoise et Dessart y enseignait le latin, l’histoire et le français. Depuis un certain temps déjà, mon frère rencontrait quelques difficultés sur le plan scolaire. Il avait en outre une certaine fragilité psychologique et son abuseur l’a bien sûr repérée. Il s’est montré très attentionné à l’égard de Pierre, lui proposant de rester en classe pour des rattrapages. Très affable, Philippe Dessart est arrivé aussi à ce faire accepter par notre famille. Il venait à la maison et mon frère allait chez lui. Tout le monde n’y a vu que du feu, pourtant il abusé de mon frère sur une période de plus d’un an. Et, jusqu’en 1994, d’autres de ses élèves aussi ont subit le même sort. Outre mon frère, deux autres victimes ont été officiellement reconnues par la justice mais j’ai le sentiment qu’il y en a eu d’autres. Dessart était professeur depuis 1982, il était aussi actif dans des mouvements de jeunesse depuis de nombreuses années. Comme tous les pédophiles, il s’est toujours mis en situation de pouvoir avoir des contacts avec des gosses.

 

- Comment piègeait-il les enfants ?

- Il trompait d’abord les parents ! A leur yeux, Dessart apparaissait tel un professeur «exemplaire» et très dévoué qui organisait de nombreuses sorties et activités extra-scolaires pour tous ses élèves. Vis-à-vis de ces derniers, il usait bien entendu de son ascendant en tant que personne représentant l’autorité et le savoir. Philippe Dessart était un intellectuel brillant. Une fois que les victimes qu’il s’était choisi étaient sous son influence, il leur proposait de participer à des jeux des rôles ou à des «épreuves physiques» qui devaient soi-disant les aider dans leur développement… Et c’est à partir de là que cela tournait à l’abus sexuel. Par respect envers les victimes, je n’ai trop envie de détailler ce qui se passait mais, pour vous en donner une idée, il suffit de retenir ce qu’en a dit le tribunal correctionnel en 1994 lorsque Dessart a été condamné pour viol et attentats à la pudeur : (Ndlr : il sort le jugement prononcé par les magistrat et nous en fait lire un extrait) «Les épreuves physiques imposées aux victimes répondent à la notion de torture corporelle ainsi qu’en témoignent photos prises par le prévenu qui expriment la douleur chez l’enfant.» 

 

- Ce sont ces photos qui l’ont compromis ?

- Exactement. A l’époque des faits, on n’en était pas encore au numérique. Il s’est fait avoir en portant un film à développer chez un photographe, lequel a prévenu les autorités judiciaires de la nature plus que compromettante des clichés. On peut donc en déduire que, sans cela, il serait passé à travers les mailles du filet. Son influence sur les enfants était telle qu’ils gardaient le silence.

 

- Mais vu l’existence de preuves matérielles, il n’a donc pas pu nier pendant son procès ?

- Il n’a pas nié les attouchements parce que c’était impossible. Par contre, pour les viols, il n’a jamais voulu reconnaître les faits. Surtout, il n’a cessé de vouloir relativiser la portée de ses actes. Pour lui, il n’y avait rien d’anormal dans ce qu’il avait infligé à ces gosses pendant une période continue de trois ans. Pire, il considérait même qu’il leur avait rendu service tant sur le plan pédagogique que sexuel.

 

- Un dangereux malade donc ?

- Cela ne fait aucun doute. D’ailleurs, le tribunal a clairement identifié le problème. Le 27 septembre 1994, dans les attendus du jugement qui condamne Dessart, les magistrats relèvent «les interrogations des experts quant au degré de lucidité du prévenu sur la gravité de ses comportements et du tort qu’il causait aux enfants».

 

- Outre une peine d’emprisonnement, le tribunal l’a donc invité à suivre une thérapie ?

Mais non, pas du tout ! Au même titre que le fait qu’il n’avait pas d’antécédent judiciaire, son manque de «lucidité» a été considéré par les magistrats comme une circonstance atténuante. On ne trouve aucune mention de la nécessité d’un suivi thérapeutique dans le jugement. A l’époque déjà, cela nous avait choqué. Trois ans plus tard, il était dehors. On l’a appris un peu par hasard. Sans nécessairement vouloir remettre le bien-fondé de la loi Lejeune sur la libération conditionnelle, il est inacceptable que ce genre de délinquant puisse être réinséré dans la société sans avoir reçu aucun traitement ! Et il est tout aussi consternant de constater qu’une fois cette liberté retrouvée, il n’y a aucun suivi psychiatrique imposé pour l’aider à contrôler ses fantasmes sexuels.

 

- Après sa libération, vous perdez sa trace ?

- Avec Pierre, on a décidé qu’on ne se soucierait plus de lui. C’était difficile mais on s’est dit que même lui avait droit à une seconde chance. Jusqu’en avril dernier…

 

- Que se passe-t-il alors ?

-A ce moment, un entrefilet paru dans un quotidien liégeois m’apprend que le ressortissant belge Philippe Dessart vient d’être arrêté au Cambodge parce qu’il est suspecté d’avoir abusé un gosse. Aussitôt, j’en ai parlé avec Pierre et mon autre frère Karl. Il nous est rapidement apparu qu’on ne pouvait pas rester les bras croisés. D’abord, on a essayé d’en savoir plus ce qui s’était passé là-bas et nous avons appris qu’il avait été mis hors d’état de nuire grâce à «Action Pour Les Enfants» (APLE) une organisation non gouvernementale française qui traque les abuseurs sexuels au Cambodge.

 

- De quelle manière ?

- Par son expérience de terrain, APLE a constaté que de nombreux pédophiles occidentaux entrent en contact avec les enfants qui errent dans les rues de Phnom Penh ou d’autres villes cambodgiennes. Ils nouent une amitié avec eux avant d’en abuser. Vu la pauvreté qui règne dans cette région, ces abuseurs obtiennent généralement le silence de leurs victimes contre payement après avoir commis leurs crimes. Pour lutter contre ce tourisme sexuel, APLE poste des travailleurs sociaux dans les quartiers touristiques et ils y débusquent les comportements louches. C’est ainsi qu’en janvier dernier Philippe Dessart a été repéré. Il se promenait régulièrement main dans la main avec un petit garçon khmer. A partir de là, ils l’ont eu à l’œil. Jusqu’au 8 avril 2006, jour où il a été pris sur le fait avec la collaboration de la police locale (Anti-Trafficking and Juvenile Protection Office). 

 

- Sur le fait, c'est-à-dire ?

- Philippe Dessart se trouvait au Dara Guesthouse de Pnon Pehn. A l’entrée de cet hôtel, pour tenter de ne pas éveiller les soupçons, il s’était réservé deux chambres en étant accompagné d’une femme et de trois de ses enfants, soit deux filles et un petit garçon, le petit S. âgé de 12-13 ans. Un informateur a prévenu un travailleur social d’APLE qui, pour parer à toute éventualité, a lui-même alerté la police. Quand celle-ci a fait un contrôle dans l’hôtel, il s’est avéré que la femme qui accompagnait Dessart se trouvait dans la chambre n°122 avec ses deux filles. Tandis que le pédophile était seul avec le petit garçon dans la numéro n°118. A l’intérieur de cette chambre, il y avait deux lits. Le premier n’avait pas été défait. Dans le second, ils ont découvert le petit S., complètement nu et les yeux hagards. D’emblée, tout le monde a été interrogé : la femme, les gosses, Philippe Dessart.

 

- Qu’en est-il ressorti ? 

- Que ce personnage si peu «lucide» lorsqu’il s’agit de reconnaître le mal qu’il fait aux enfants sait se montrer très habile lorsqu’il s’agit d’accéder à ses desseins pervers. En effet, S. a tout suite expliqué qu’il était un enfant parrainé par une organisation non gouvernementale. Il s’agit de l’une de ces ONG qui propose à des occidentaux de verser quelques euros par mois pour permettre l’éducation d’un gosse dans un pays défavorisé. Dessart était donc devenu le «parrain» de S. depuis 2001. Ensuite, comme l’accepte le règlement de l’association, Desssart était allé rendre visite à son filleul et à sa famille. Normalement, il s’agit d’une brève prise de contact pour permettre au donateur de visualiser de manière concrète l’aide qu’il apporte. Mais bien sûr, Philippe Dessart en a profité pour commencer à tisser sa toile. En outre, au bout de quelques voyages au Cambodge, il en était arrivé à «parrainer» dix enfants! L’Ong a commencé alors à se poser des questions, d’autant qu’elle a constaté que Dessart en était arrivé à faire des visites à la famille de S. sans prévenir et qu’il leur faisait beaucoup de cadeaux. Finalement, il a été rayé de la liste des donateurs, mais il était trop tard.

 

- Il a, en quelque sorte, acheté une famille pour qu’elle ferme les yeux sur ce qu’il faisait avec un de ses enfants ?

- Je ne veux pas porter de jugement sur ces gens qui vivent dans la misère la plus totale. Simplement, les faits sont là : en six ou sept visites rendues dans la famille de S., il leur a donné l’équivalent d’une somme de 11.000 euro. Cet argent a permis de construire et de meubler une maison, de payer des vacances et des frais scolaires. Mais malheureusement, il ne servait pas qu’à cela. Dès le premier jour de l’enquête, tous les protagonistes de cette sinistre affaire ont formulé des aveux, Dessart. y compris. Le petit S. avait bel et bien été victime d’attouchements et de viols répétés. Et il n’était uniquement l’objet de sévices sur le plan physique : ce garçon avait aussi pour consigne de nommer son abuseur «daddy» (Ndlr : «papa»)…

 

- «Daddy» s’est donc retrouvé derrière les barreaux ?

- Oui et, pour l’heure, il y est encore. Mais depuis qu’il a un avocat, il est revenu sur ses aveux. Il nie tout en bloc et il espère sortir bientôt. (Ndlr :le procès se tiendra le 27 octobre prochain).

 

- C’est possible ?

- D’après les renseignements que j’ai collectés sur place, tout est possible au Cambodge. Dans un procès qui durera deux heures tout au plus, il pourrait prendre 15 ans ou rien du tout…

 

- Ils connaissent les antécédents du personnage ?

- Maintenant oui, c’est la raison principale pour laquelle je suis allé sur place. Comme il niait tout antécédent, je voulais témoigner au nom de ma famille et transmettre le jugement de 1994 aux autorités locales. C’est une démarche qui m’a soulagée mais dans le même temps je continue à me poser mille questions. Par exemple, l'examen du parcours de Dessart, entre sa libération et son arrestation au Cambodge laisse supposer qu’il n’est jamais resté inactif: outre le fait qu'on le retrouve dans une association venant en aide au enfants cambodgiens, il semble que ses nouvelles activités professionnelles (transport express) l'ai aussi amené à fréquenter des enfants en Biélorussie. Voire même d'en accueillir chez lui en Belgique. D’ailleurs, lors de son premier voyage au Cambodge, il était accompagné d’un adolescent de 13-14 ans… Il reste toute une enquête à mener sur la trajectoire criminelle de cet individu.

 

- Avez-vous revu Philippe Dessart lors de votre déplacement en Asie ?

- C’était aussi l’un des objectifs du voyage. Je voulais qu’il sache que ses anciennes victimes étaient au courant de son arrestation. Qu’il prenne conscience qu’on témoignerait contre lui. J’ai pu obtenir les autorisations nécessaires et je suis donc allé lui rendre une visite en prison. L’homme avait vieilli mais il était en forme. Certain de son bon droit comme il y a 12 ans. Il était persuadé qu’il n’avait rien fait de répréhensible et qu’il allait être blanchi lors de son procès. Et je le répète, c’est une possibilité qu’il faut malheureusement envisager…

 

- Que se passera-t-il, le cas échéant?

- Philippe Dessart. m’a parlé de ses projets : il a déjà l’accord de la famille de S. pour épouser la mère du petit bout qu’il a violé…  Vous savez, quand je suis sorti de cette prison, j’étais révolté. J’avais honte aussi : là-bas, l’injustice se constate à tous les coins de rue car la pauvreté est partout, tellement visible et insupportable. Et en plus ces gosses défavorisés par le simple fait d’être né dans un mauvais coin de la planète doivent subir les assauts sexuels de ces malades qui viennent de chez nous. J’éprouvais aussi une envie irrépressible de témoigner, de crier à notre justice qu’un certain laxisme à l’égard des délinquants sexuels peut causer d’énormes dégâts, même à des milliers de kilomètres de chez nous. En fait, je ne n’éprouve pas de la haine à l’égard de Philippe Dessart. Mon frère Pierre non plus d’ailleurs : ce type est un malade qui a besoin de vraies sanctions mais aussi d’un traitement adapté, ne fût-ce que d’un point de vue comportemental, pour qu’il perçoive enfin le mal qu’il fait et surtout pour qu’il arrive à contrôler ses pulsions… Non, ce qui me met en colère, c’est que tout ce gâchis aurait pu être évité si des juges avaient manifesté un peu plus d’intérêt pour des principes élémentaires de précaution.

 

Encadré

Pierre : «Impossible de tourner la page»

En 1994, Pierre Huyghe était la seule victime de Philippe Dessart a avoir osé franchir la porte du tribunal correctionnel pour témoigner des sévices que lui avait infligé le professeur pédophile. «Faire face à son abuseur n’était pas facile mais cela m’a aidé à me reconstruire. J’ai pu dire tout ce que j’avais ressenti, ce malaise et cette incompréhension qu’éprouve une victime de tels actes. Un sentiment difficile à définir qui vous enferme dans le silence. C’est terrible à dire, mais avant son arrestation provoquée seulement par le fait qu’il était allé faire développer ses films, je n’avais pas vraiment conscience de mon état de victime. Extrêmement intelligent et manipulateur, Dessart avait pu mettre dans une sorte de prison psychologique. Et puis un jour, ma mère m’a annoncé qu’il avait été arrêté pour des faits de pédophilie. C’est là que j’ai pu enfin mettre un mot sur ce qui m’était arrivé. C’est une révélation qui m’a libérée mais qui, dans le même temps, était très pesante à vivre. J’ai aussi pu bénéficier de l’aide constante de ma famille. J’ai été entouré et soutenu. Sans cela, je ne serais peut-être l’homme que je suis aujourd’hui. D’ailleurs, je crois savoir que d’autres de ses victimes ne vont pas aussi bien que moi. Aujourd’hui, je pourrais donc dire que tout cela est du passé. Mais je vous mentirais et je me mentirais à moi-même. La blessure est toujours présente quelque part en vous. Et le fait –prévisible- que votre abuseur continue sa carrière de prédateur sexuel empêche de totalement tourner la page… Je ne peux imaginer qu’il s’en sorte encore une fois, qu’il réussisse son plan machiavélique d’acheter une famille pour s’offrir des gosses. C’est donc avec angoisse que j’attends le résultat du procès cambodgien».  

 

 

 

 

 

10:04 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook |

12/10/2006

Prisons (051006)

Enquête publiée dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 5 octobre 2006

 

«Derrière les barreaux, le droit à la santé est une fiction»

 

Louis OlivierAprès le récent décès suspect d’un jeune homme à la prison de Forest des suites d’un éventuel surdosage de médicaments destinés à le «calmer», nous avons mené l’enquête sur un sujet qui reste largement tabou : la déplorable qualité des soins médicaux offerts aux détenus dans les prisons belges. Au travers de témoignages plus accablants les uns que les autres, cet article décrit un système archaïque dont les insuffisances sont constitutives d’atteintes très graves aux droits de l’homme et relèvent très souvent de la non-assistance à personne à danger. Soyons très clair : que les prisons existent pour mettre la société à l’abri des prédateurs, c’est une très bonne chose. Que les cellules ne ressemblent pas à des chambres de l’hôtel Hilton est tout aussi justifié. Que les actes posés par les criminels doivent être fermement sanctionnés ne fait aucun doute. Par contre, notre démocratie n’a rien à gagner d’un système pénitentiaire inhumain qui bafoue le droit à la santé et partant la dignité des détenus.  

 

Amaigri par un cancer dont il ne s’est pas totalement remis, l’homme que nous rencontrons dans les environs de Herstal (région liégeoise) n’a pas l’allure d’un caïd. Pourtant, Louis Olivier est ce qu’on appelle une «figure du milieu». «Oui», avance-t-il avec un sourire affable, «j’ai fait pas mal de coups. Mais je suis de l’ancienne école. La violence, ce n’est pas mon truc. Je n’ai jamais eu de sang sur les mains. Certes, il y a eu cette affaire de coups et blessures, il y a quelques années, mais ça n’a rien à voir avec les activités que je menais à l’époque». Fin des années ’90, Louis Olivier est en effet emprisonné pour avoir tiré deux coups de feu dans les jambes d’un type qui battait sa femme et ses gosses depuis plusieurs années. Pour ce règlement de compte, il écopera d’une peine de 7 ans et demi de prison.

 

Si nous rencontrons Louis Olivier, ce n’est pas pour parler de cette affaire mais pour évoquer son cancer qui a débuté lorsqu’il était encore derrière les barreaux. Me Nève et Berbuto, ses avocats nous ont parlé de lui : nous savons que cet ancien gangster aujourd’hui «rangé des voitures» a dû mener un long combat pour obtenir du système pénitentiaire que sa maladie grave soit prise en compte et soignée. «Vous vous intéressez au droit à la santé dans les prisons belges ? Dans ce cas, avant de vous parler de moi, je voudrais d’abord évoquer un souvenir qui me hante. Je voudrais vous parler d’un homme qui est pratiquement mort dans mes bras et dont je n’oublierai jamais le visage», objecte notre témoin.

 

«Il était là sur un matelas de mousse posé à même le sol. Seul dans une cellule, comme un chien, il attendait la mort»

 

Le récit que nous entendons alors fait froid dans le dos. Cela se passe vers 1999-2000 (pas au moyen âge!) dans une prison de l’Etat belge (pas dans les geôles d’une dictature!). «En plus de l’affaire pour laquelle j’avais été arrêté», raconte M. Olivier, «le parquet de Liège voulait me coller d’autres choses sur le dos. Quand je suis arrivé à la prison de Verviers, j’étais donc assez révolté, un peu rebelle. Avant même que je ne sois jugé, j’ai donc eu droit à un séjour dans le bloc 1B, un quartier de haute sécurité réservé aux condamnés. Au bout d’un certain temps, comme j’étais calmé, on m’a confié une tâche de servant (ndlr : distribution des repas). J’allais et je venais de cellule en cellule et c’est comme cela que j’ai découvert un certain B. Ce gars-là, je l’avais déjà entraperçu lors de mon entrée. A un moment où il en imposait encore. C’était un type athlétique et à ce qu’on m’avait dit de lui, il était considéré comme un caïd en région bruxelloise, plus particulièrement du côté de Schaerbeek. Mais là, je ne l’ai pas tout de suite reconnu ! Il était tellement amaigri. Cet homme n’était plus que l’ombre de lui-même».       

 

«Depuis quelques semaines, B. souffrait le martyre», poursuit Louis Olivier. Il était touché par un cancer foudroyant. A la gorge. Lorsqu’il avait commencé à se sentir trop mal, plutôt que de l’envoyer à l’hôpital, la seule mesure qui avait été prise à son égard avait été de le changer de cellule. En fait, on l’avait placé dans un local nu de tout mobilier, à l’abri du regard des autres détenus. Il était là, allongé sur un matelas de mousse posé à même le sol. Dans cette pièce, il n’y avait même pas un essuie, mais ce n’était plus nécessaire puisqu’il n’avait plus la force de se laver. Les fenêtres étaient grandes ouvertes mais cela ne faisait pas partir l’odeur pestilentielle due notamment au fait qu’il ne parvenait même plus à se lever pour aller aux toilettes. B. ne bougeait pratiquement plus. Il ne savait plus parler, même pas écrire… Et personne ne s’occupait de lui. Quand je l’ai découvert, il était dans cette déchéance totale depuis quinze jours ou trois semaines. A côté de lui, il y avait des pots de médicaments qui séchaient parce qu’il n’avait pas la force de les prendre.»

 

«Alors je me suis arrangé avec des matons pour pouvoir un peu m’occuper de lui», continue le témoin. ‘On m’a répondu : ok, mais c’est ta responsabilité.’ Je lui donnais de la nourriture… Enfin des petits morceaux de pain trempés dans l’eau. J’ai nettoyé sa cellule. Une fois, j’ai réussi à l’aider à s’asseoir près de la fenêtre pour qu’il prenne un peu de soleil. Un autre jour, je l’ai porté à bout de bras jusqu’à la douche. Ca durait trop longtemps; Un gardien m’a dit : «Et, tu vas me rentrer «ça» dans sa cellule !» J’ai répondu : ‘Mais «ça» c’est un homme!’… J’ai demandé à B. qu’il me donne un numéro de téléphone pour prévenir sa famille ou son avocat. Avec beaucoup d’efforts, il a réussit à me communiquer le numéro d’une certaine Mariana. Je l’ai appelée mais elle ne voulait plus entendre parler de lui. Il était seul au monde. Et il allait mourir là. Oublié de tous. Pire qu’un chien errant. Sans traitement adapté. Même pas contre la douleur. Je m’en suis plaint à des gardiens. Il fallait d’urgence le conduire dans un hôpital!  On m’a répondu : ‘T’occupe pas, on ne peut rien faire tant qu’on on n’a pas d’autorisation du ministère’. Quelques jours plus tard, B. est mort. Avec un autre détenu, on a écrit une lettre à la direction pour se plaindre mais cela n’a eu aucun effet. L’affaire a été étouffée. La mort de B. n’intéressait personne. Je me suis occupé de cet homme pendant deux semaines. Sur tout ce temps, il n’avait réussi à me dire qu’une seule phrase construite : «Pourquoi tu fais cela pour moi ?». Son désespoir était si profond qu’il ne s’attendait même plus à recevoir le moindre secours. Vous vous imaginez?  C’est vraiment terrible d’en arriver là. De devoir partir comme cela !»    

 

" Les semaines s’écoulaient, je maigrissais à vue d’œil, mais rien ne se passait. Aucun traitement, sauf des antidouleurs »

 

Peu de temps après, Louis Olivier entame une grève de la soif pour protester de son innocence par rapport à certains faits dont l’accuse la justice liégeoise – et pour lesquels il bénéficiera plus tard d’un acquittement par la cour d’assises de Liège. «Après trois jours et demi, pas un médecin n’était pas venu me voir. Une infirmière est brièvement passée dans ma cellule pour me dire que je n’aurais droit à aucune visite médicale. Charitablement, elle m’a alors averti que si je n’arrêtais pas tout de suite, j’allais souffrir de séquelles physiques et neurologiques importantes et irréversibles. J’ai donc arrêté». S’en suit une tentative d’évasion : «Au moment où j’ai été repris quatre malabars de la police fédérale m’ont cassé les dents et m’ont blessé aux jambes (hématomes importants et écorchures diverses). Ok, c’est comme cela. On m’a replacé à Lantin. Mais là, pas le moindre traitement, pas un goutte de mercurochrome, pas un dentiste en vue. On m’a laissé comme cela. Bien sûr, on n’en meurt pas. Ca fait mal, c’est tout».

 

A cette époque, c’est aussi ce que ce dit Louis Olivier à propos de douleurs qu’il ressent depuis un certain temps en urinant. Mais, quelques mois avant que commence son procès, celles-ci deviennent difficilement supportables. «Pour être tout à fait clair, je commençais à pisser du sang!», précise-t-il. «Je ne dormais plus, j’étais blanc comme un linge, je mangeais de moins en moins et donc je m’en suis plaint au médecin. Il a mis cela sur le compte de mon état nerveux parce que j’allais bientôt passer en procès. Il faut dire que les ‘visites’ étaient très sommaires. On se mettait dans une file avec une trentaine d’autres personnes qui souffraient d’affections et de maladies les plus variées (sida, hépatites, blessures, problèmes nerveux…). Arrivé devant le toubib, sans auscultation, il vous lançait : ‘qu’est-ce qu’il te faut’. Vous répondiez devant les gardiens - pas de secret médical-  et vous receviez votre prescription. Voilà, la visite était finie… Comme je continuais à pisser le sang, je m’en suis confié à de nombreuses reprises aux gardiens. Réponse : «On a fait un rapport». Les semaines s’écoulaient ainsi, je maigrissais à vue d’œil, mais rien ne se passait. Et puis j’ai été jugé. J’étais dans un état second, fiévreux, près de m’écrouler à tout moment. Sans plus aucune volonté de me défendre. A cette époque, on m’a donné du paracétamol pour calmer la douleur… Donc je saignais encore plus. Après ma condamnation, j’ai menacé le médecin : «Tu ne va me laisser crever comme cela ! J’aurai ta peau». Conséquence : j’ai été transféré dans un autre bloc, à la maison de peine. Là, il y avait un autre toubib. Celui-là a pris le temps de m’ausculter. Il a vu tout de suite que c’était grave : ‘C’est pas la première fois qu’on m’envoie des types dans votre état. C’est impensable’. Et j’ai enfin eu le droit de subir des examens à l’hôpital où on m’a dit qu’il était moins une. J’avais un cancer de la prostate et de la vessie. Quelques semaines de plus et je passais l’arme à gauche. A ce moment, je ne pesais plus que 42 kilos et je perdais connaissance plusieurs fois par jour».  

 

Quinze jours plus tard, Louis Olivier reçoit l’autorisation d’être opéré. Il ne sait presque plus marcher mais il n’y a pas d’ambulance pour le conduire à la l’hôpital de la Citadelle : on l’emmène menotté entouré d’un dispositif policier impressionnant. L’intervention chirurgicale est très lourde. Ablation de la prostate, de la vessie et reconstruction de celle-ci à partir d’un morceau d’intestin. «Je me suis réveillé avec 11 tuyaux dans le corps. Quatre jours plus tard, les gardiens de Lantin qui venaient me surveiller à l’hôpital  me remettaient des chaînes aux pieds contre l’avis des médecins. Parmi ces gens, il y a en a qui sont corrects mais il y a aussi des fêlés. L’un d’eux m’a nargué comme s’il voulait en découdre avec moi alors que j’étais encore entubé. Il y avait toujours un surveillant dans la chambre. 24 heures sur 24. Même quand on me lavait».

 

Ceux qui ont subi de telles opérations savent qu’elles impliquent une convalescence longue et difficile. Pour Louis Olivier, elle se passe en prison. Quand il revient à Lantin, il ne sait presque plus marcher, il peut devoir uriner à tout moment avec risque systématique de devoir déféquer. Impossible pour lui d’encore fréquenter le préau ou les douches communes. En plus, les soins journaliers dont il a besoin ne peuvent être donnés en milieu cellulaire. «Je continuais à perdre du poids, ça n’allait pas du tout. Même le médecin de la prison estimait que je devais bénéficier d’une libération provisoire pour raison de santé. Mais cette fois, c’est le ministre de la Justice qui refusait (ndlr : Verwilghen à l’époque). Mes avocats ont entamé des recours au conseil d’Etat, cela a duré des mois. Finalement, j’ai bénéficié d’une libération conditionnelle. Soi disant parce que j’étais malade mais si je ne l’avais jamais été, j’aurais été libéré au même moment !».

 

«Un médecin travaillant à la prison de Forest avoue ne pouvoir pratiquer que de la ‘médecine vétérinaire’.

 

Oserait-on écrire que Louis Olivier s’en est encore bien sorti ? Mieux en tous cas qu’Yves Roland, un ex-détenu de la prison d’Andenne qui est décédé le 14 août dernier d’un cancer généralisé. «Son état de santé se détériorait continuellement  depuis l’été 2005.», témoigne son beau-père. «Ce dont il souffrait n’était un mystère pour personne. Il n’arrêtait pas de perdre du poids. On lui avait fait des prises de sang. Pourtant, le médecin de cet établissement pénitentiaire ne voulait rien entendre et Yves n’a donc reçu aucun traitement spécifique contre le cancer. Il avait juste droit à des antidouleurs. Notre famille s’est battue en vain contre le docteur de la prison pour qu’il accepte le transfert d’Yves dans un hôpital spécialisé… En fait, il ne l’a accepté que le 7 août dernier quand mon beau-fils était déjà à l’agonie. Aussitôt, il a été transféré dans un service d’oncologie. Mais c’était trop tard». La semaine dernière, à la demande de la famille d’Yves Roland, Me Frédéric Bovy a déposé une plainte pour non-assistance à personne en danger auprès du juge d’instruction de Namur.

 

Bien qu’en l’espèce il n’y ait pas eu mort d’homme, le cas vécu par Jean (ndlr : prénom fictif) est aussi très interpellant. Ce jeune homme, que nous rencontrons en compagnie de ses parents en région liégeoise, est gravement handicapé. Il y a trois ans, un accident l’a privé de ses deux mains et de l’usage d’un œil. En juillet 2004, Jean est impliqué dans un conflit qui tourne mal : il reçoit deux balles dans le dos. «On m’a aussitôt emmené au CHR. Heureusement, le premier projectile ne m’avait qu’éraflé et l’autre les médecins me l’ont retiré. Aucun organe vital n’avait été touché. Je m’en tirais avec deux grandes cicatrices dans le dos». Celles-ci n’ont pas encore eu le temps de se refermer que Jean se retrouve déjà transféré dans les locaux de la police et chez le juge d’instruction. «C’était quelques heures seulement après mon opération. On m’a laissé poireauter toute une journée sans manger et sans boire», raconte-t-il. Accusé par son agresseur de revendre du haschich, il reçoit aussitôt son billet pour aller passer un séjour à Lantin.

 

«Le fait que des gens se retrouvent en tôle parce qu’ils ont fait des conneries me semble tout à fait normal. Il faut payer ses erreurs», estime Jean. «Par contre, la manière dont on est traité n’est pas acceptable : le droit à la santé derrière les barreaux, c’est une fiction ! Je trouve que c’est une grave erreur stratégique si l’on veut plus de sécurité dans notre société : ce n’est pas en infligeant des atteintes à la dignité des détenus qu’on va leur donner l’envie de se réconcilier avec le monde. En ce qui me concerne, je portais des prothèses qui nécessitaient une désinfection quotidienne avec un produit spécialisé à base d’alcool. Jamais durant les dix-sept jours que j’ai passé en prison, ce désinfectant ne m’a été donné. C’est mon codétenu qui m’aidait comme il le pouvait en nettoyant mes prothèses à l’eau. Quant à mes blessures au dos, j’ai eu droit irrégulièrement à quelques désinfections sommaires données par une personne dont je ne saurais dire s’il s’agissait d’un médecin ou d’un infirmier. Parfois, il utilisait de l’isobétadine, parfois de l’eau oxygénée. Résultat des courses : quand je suis sorti de Lantin, mes cicatrices étaient devenues des plaies purulentes. A l’hôpital, on m’a expliqué qu’avec quelques jours de plus de ces mauvais soins, j’aurais certainement eu des complications très graves». 

 

Tous ces dossiers de mauvais traitements n’étonnent guère Delphine Paci, la présidente de la section belge de l’ Observatoire International des Prisons. Cette jeune avocate vient justement de rédiger un rapport très documenté et fort accablant sur les conditions de détention dans les établissements pénitentiaires belges (1). Elle y pointe du doigt, les problèmes de surpopulation, d'hygiène, d'insalubrité mais aussi la mauvaise qualité des soins de santé dans nos prisons.  «Le manque de moyens humains et matériels ont pour conséquence qu’on y pratique une médecine du tiers monde, résume-t-elle. «Ce sont les détenus doivent généralement demander, à plusieurs reprises, par le biais de « petits rapports » une consultation, un examen, un traitement, voire une intervention médicale. De nombreux détenus se découragent et ne bénéficient dès lors d’aucun soin approprié...  A l’inverse, plusieurs cas nous ont été relatés où, à la suite d'un manque de soins, le détenu a dû subir une intervention chirurgicale qui ne se justifiait pas au départ. Comme l’illustre aussi les témoignages que vous avez recueillis lors de votre enquête, de tels retards de diagnostics et de traitements peuvent pourtant avoir des conséquences désastreuses, voire fatales pour la santé du détenu.»

Et l’avocate d’illustrer son propos au travers de moult exemples récents que l’on retrouve aussi dans le dernier rapport de l’OIP : «Un détenu de la prison de Forest est décédé en 2005 suite à un malaise cardiaque. Cet homme était connu pour ses problèmes de coeur et avait déjà fait deux malaises lors de son passage le matin-même au Parquet. Pour autant, il n’avait fait l’objet d’aucune intervention ou signalement spécifique. A Forest, un détenu a fait une crise d’épilepsie consécutive à l'absence de prise en considération des plaintes qu'il avait exprimées. A Berkendael, un médecin extérieur a constaté qu’une détenue souffrait d’une côte cassée depuis 4 mois sans avoir bénéficié du moindre soin. En 2005, un détenu de Forest s’est vu refusé tout traitement pour une « hépatite C active » qui venait de lui être diagnostiquée par le médecin pénitentiaire… Un autre détenu de Forest a attendu 3 mois pour une nouvelle paire de lunettes qui lui était indispensable (2 mois pour la consultation chez l’ophtalmologue et 1 mois pour les lunettes). Aucune suite n’ayant été réservée aux demandes répétées d’un détenu de Saint-Gilles de voir un dentiste, celui-ci a fini par s’arracher lui-même la dent malade… »

Faire l’objet d’une prescription est une chose. Encore faut-il ensuite que les traitements soient adaptés aux pathologies. «Mais ce n’est pas toujours le cas, loin s’en faut !», renchérit Me Paci : «De nombreuses plaintes font état de médicaments périmés de longue date, d’aspirine ou autre anti-douleur comme seul traitement à des infections graves, etc. Quant aux traitements médicamenteux destinés au sevrage, des détenus placés dans différents établissements se plaignent du fait qu'ils ne sont pas toujours aptes à couvrir les symptômes de manque. Enfin, il y aurait beaucoup à dire aussi en ce qui concerne les personnes souffrant de pathologies mentales et psychiatriques qui ne trouvent pas en prison les conditions minimales de prises en charge…»

Dans le dernier rapport de l’O.I.P., deux citations ont particulièrement attiré notre attention. Il y a d’abord ce constat terrible posé par un membre du corps médical : «Un médecin travaillant à la prison de Forest avoue ne pouvoir pratiquer que de la ‘médecine vétérinaire’ parce qu'il n'a ni les moyens, ni l'espace, ni l'équipe, ni le temps requis pour traiter certaines pathologies». Et puis, cette citation de Dostoïevski qui, malheureusement, reste d’actualité, même sous nos latitudes : «Nous ne pouvons juger du degré de civilisation d'une nation qu'en visitant ses prisons».

 

(1)      : OIP, Notice 2002-2005. Le siège de cette organisation se trouve Chaussée d’Alsemberg, 303 à 1190 Bruxelles. E-mail : oip@oipbelgique.be

 

16:08 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

04/10/2006

Affaire Petrossian (210906)

Enquête publiée dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 21 septembre 2006

 

Insoutenable cruauté d’une décision administrative

Installée depuis 7 ans en Belgique, une famille entière bientôt expulsée ?

 

PetrossianPseudo démocratie minée par une corruption omniprésente, l’Arménie est un enfer sur terre pour l’immense majorité des gens qui peuplent cette ex-république socialiste soviétique. Confronté personnellement à l’arbitraire d’un régime qui s’appuie sur une police extrêmement répressive et un système carcéral moyenâgeux, Artak Petrossian a un jour pris une très grave décision : laisser sa maison, quitter son travail, sa famille et ses amis. Ne plus rien posséder, sauf sa dignité. Et partir… Le plus loin possible! Dans l’espoir de construire un avenir meilleur pour sa famille. C’était il y a sept ans déjà. Le hasard d’un convoi de la Croix Rouge a fait aboutir Artak en Belgique. Un pays dont il ne connaissait rien mais dont il espérait beaucoup. Alors, pour ne pas rater ce qu’il considérait être la chance de sa vie, il a tout fait pour s’intégrer. Lui et sa femme Nayri ont appris le français. Ils ont travaillé sans relâche et ils ont imprégné leurs enfants – Spartak, 13 ans et Arsen, 8 ans- d’une véritable culture de l’effort et d’une soif d’apprendre qui pourraient être montrées en exemple à tant de nos petites têtes blondes blasées par le confort hypnotique de leur existence. Attachants, cultivés et serviables, les Petrossian se sont fait beaucoup d’amis à Dinant où ils habitent en bord de Meuse. Depuis sept ans, Artak qui n’a rien, absolument rien, d’un assisté espère obtenir un petit bout de papier appelé «autorisation de séjour» pour être engagé par l’un de ces nombreux employeurs qui se réjouiraient de rémunérer ses talents exceptionnels de tailleur de pierre. Il y a quelques jours, c’est un autre papier qui est arrivé. Un «ordre de quitter le territoire»…

 

En cette fin d’été, le temps est clément et la Meuse suit son cours, paisiblement, à l’ombre de la Citadelle et du rocher Bayard. Qu’il semble faire bon vivre à Dinant! C’est dans cette petite ville à dimension humaine, il y a déjà plus de deux ans, que les Petrossian ont déposé leurs valises. Un peu comme à l’hôtel. Sans tout oser déballer parce que, du jour au lendemain, des policiers fédéraux pourraient débarquer, les emmener dans un centre de transit avant de les «rapatrier» manu militari vers l’Arménie.

 

Accompagné d’Artak, son papa, c’est le petit Arsen, 8 ans, qui nous ouvre la porte du petit appartement que la famille habite sur les berges du fleuve : sourire d’un enfant qui parle avec un léger accent belge et qui rêve qu’un jour peut-être, quand il sera joueur de foot professionnel, il pourra défendre les filets des Diables Rouges. «C’est un très bon gardien!», nous dit fièrement son père, «depuis deux ans, il s’entraîne avec dans un petit club des environs, mais bien sûr, comme il n’a pas de papiers d’identité, il ne peut pas jouer le dimanche». Arsen n’avait que 11 mois en 1999, quand il est arrivé en Belgique. Autant dire qu’il ne connaît que notre pays et que, dans sa tête comme dans son cœur, ce pays est le sien. Mais, officiellement, Arsen n’existe pas.

 

A la différence des autres enfants de sa classe du collège Notre-Dame de Bellevue où il mène une scolarité brillante et disciplinée, Arsen n’a pas le droit de rêver. Ce petit bout ne le sait pas, mais quelque part, très loin d’ici, à Bruxelles, dans la capitale de son pays, une fonctionnaire du ministère de l’Intérieur (Office des étrangers) le lui a interdit. Un document officiel daté du mois d’août dernier qui traîne sur la table du salon de ses parents le notifie sans ambages : «les intéressés sont priés d’obtempérer à l’ordre de quitter le territoire». 

 

Une décision froide, quasi-mécanique comme en atteste certaines motivations qui sont utilisées pour justifier l’expulsion. Un exemple ? Dans leur demande d’ «autorisation de séjour», Artak Petrossian et sa femme Nayri invoquent la situation difficile dans laquelle se trouveraient Arsen mais aussi son frère Spardag (13 ans) en cas de retour en Arménie. Ces gosses ne connaissent rien de la transcaucasie, ils vont perdre le tissus social dans lequel ils ont grandi, leur scolarité qui se passe très bien en Belgique va être interrompue, voire durablement compromise vu qu’ils ne pratiquent  pas l’arménien. Réponse de la fonctionnaire de l’office des Etrangers ? «Les requérants invoquent la scolarité des enfants en insistant sur le fait que les enfants ne parlent pas albanais (sic !). Cependant, un changement de système éducatif et de langue d’enseignement est l’effet d’un risque que les requérants ont pris en s’installant en Belgique (…) contre lequel ils pouvaient prémunir leurs enfants en leur enseignant leur langue maternelle».

 

Traduction : tant pis pour la situation objective à laquelle vont être confrontés ces gosses, ils n’ont qu’à s’en prendre à leurs parents ! Assez odieux et très léger dans le même temps car, on vient de lire, la fonctionnaire se trompe de langue en évoquant l’apprentissage de l’albanais en lieu et place de l’arménien! Peut-être était-elle pressée ? Devait-elle prendre son train de 16 heures pour aller chercher ses moutards à l’école ? Chacun son chemin, chacun son destin…

 

Les yeux de Nayri

Celui de la famille Petrossian a basculé en 1999. Artak s’attable dans sa modeste salle à manger et il raconte : «De profession, je suis tailleur de pierre. Avec la formation que j’ai suivie, je suis d’ailleurs en mesure d’enseigner ce métier. En Arménie, la vie n’est pas facile du tout parce que la corruption est  omniprésente, notamment dans les rangs de la police et des administrations qui vous harcèlent pour un oui ou pour un non. Malgré tout, on parvenait à vivre décemment grâce à mon boulot. En tant que père de deux petits enfants, j’étais considéré comme soutien de famille et, par conséquent, je ne devais pas faire mon service militaire. Ce droit m’a été reconnu par l’Etat arménien mais, en 1998, par je ne sais quelle magouille administrative, j’ai tout de même été convoqué. En Arménie, il n’y a pas moyen de contester les choses par la voie légale comme on le ferait en Belgique. Sauf bien sûr, si vous partie de la petite tranche de la population qui est très fortunée… Soit, j’acceptais cette injustice et ma femme et mes enfants allaient se retrouver sans le moindre revenu pendant deux ans. Soit je refusais de répondre à la convocation et je risquais alors de me retrouver en prison pour plusieurs années. Ayant un métier en main et de l’énergie à revendre, j’ai choisi une troisième solution. Celle de tout quitter pour reconstruire notre vie dans un pays où l’on ne serait plus victime de l’arbitraire».

 

C’est un convoi de la Croix-Rouge qui conduira la famille Petrossian jusqu’en Belgique. «Quand on est parti, je n’avais aucune idée de ce que serait notre destination. Dans ces moments-là, on a l’impression de se jeter dans le vide», reprend Ardag. «Finalement, on a abouti dans un centre pour réfugiés à Yvoir. On y est resté plus de quatre ans, attendant que notre demande d’asile soit examinée par les autorités belges. Là-bas, on s’est montrés le plus actif possible, on a appris le français. Le temps aidant, il nous apparaissait de plus en plus évident que nous trouverions le salut en faisant tout pour nous intégrer dans la société belge. C’était possible : des employeurs étaient prêts à utiliser mes compétences professionnelles dès que j’aurais des papiers, les enfants aimaient leur école et ils avaient de bons résultats. Il manquait juste les papiers…  Au bout de quelques années, ce n’était plus tenable de vivre ainsi dans un centre pour réfugiés et on a finalement trouvé ce logement à Dinant».

 

En nous servant un café arménien –il réveillerait un mort-, Nayri l’épouse d’Artak affiche un léger sourire qui ne parvient à effacer la profonde tristesse qui envahit ses yeux. A force d’attendre, de n’avoir aucune perspective d’avenir, cette femme est tombée en dépression. Mais elle continue à vouloir à y croire, à étudier le français. «Je n’ai pas le droit de craquer. Tous nos espoirs sont ici», résume-t-elle en regardant tendrement son petit Spartak. Très calé en sciences, cet enfant rêve d’observer les étoiles. Pas celles, éphémères, de la Star’Ac comme beaucoup de gosses de son âge. Non, les vraies. Celles du ciel. Il voudrait devenir astronome…

 

Mobilisation générale

 

«Sept années se sont déjà écoulées depuis l’arrivée des Petrossian en Belgique : les renvoyer maintenant serait tout à inhumain. Pour moi, c’est un dossier prioritaire. On ne peut pas détruire des gens comme cela ! J’ai déjà introduit deux recours au Conseil d’Etat mais j’ai encore d’autres atouts dans ma manche. D’autres familles qui ont connu des situations semblables ont déjà été régularisées. De plus, du temps où ils séjournaient à Yvoir en 2000, les Petrossian auraient pu bénéficier d’une mesure de régularisation comme d’autres réfugiés qui se trouvaient là mais il n’en ont pas été informé ! Ce qui ne fait qu’accroître l’injustice dont ils sont victimes», témoigne leur avocat dinantais, Dominique Remy. Lorsqu’il nous reçoit dans son cabinet de la rue Barré, l’homme de loi aligne les nombreux arguments qui plaident en faveur des ses clients. «Tout ce qu’ils vous expliqué est prouvé par de multiples documents et attestations qui se trouvent dans leur dossier (Ndlr : c’est exact, nous avons pu le consulter). La situation politique instable et la corruption en Arménie, le risque d’emprisonnement d’Artak, la mise en péril de l’équilibre et de la scolarité des enfants, les promesses d’embauche si Monsieur Petrossian obtenait un permis de travail, leur intégration parfaite à Dinant où ils sont soutenus par tout leur voisinage, par l’école de leurs enfants et même par le bourgmestre».       

 

Richard Fournaux (MR), le mayeur de la cité mosane, confirme : «Je comprends mal qu’on puisse vouloir expulser des gens comme eux. J’ai déjà écrit deux fois au ministre de l’Intérieur pour qu’il accorde une attention toute particulière à cette affaire. Et très franchement, je ne me vois pas envoyer des policiers chez les Petrossian pour les faire repartir en Arménie. Pour moi, c’est très clair : ces personnes ont développé de nombreuses amitiés dans ma ville où il se comporte comme des citoyens exemplaires. Ils ne courent pas derrière les aides sociales. Artak Petrossian a de très bonnes capacités professionnelles qui intéressent des employeurs dans la région. Ce sont des personnes qui sont en mesure de nous apporter de la richesse, tant sur le plan humain que financier. Les expulser est un non sens et c’est en plus totalement inacceptable de le faire après autant d’année !»    

 

Au Collège Notre Dame de Bellevue, c’est aussi la mobilisation générale. «Des parents et des élèves sont en train de se regrouper pour les soutenir. Nous estimons en effet qu’une expulsion serait tout à fait dommageable sur le plan psychopédagogique pour ces deux très bons élèves que sont Arsen et Spardag. Si l’on devait aller au bout d’un tel processus, cela ferait honte à notre démocratie!», dénoncent en chœur MM. Koene et Hubert qui sont respectivement directeur et directeur adjoint de cet établissement scolaire réputé.  

 

Avec leurs mots, les élèves du Collèges disent aussi leur incompréhension dans deux lettres qu’ils nous ont remises. Les copains de classe d’Artak écrivent : «Nous, les élèves de la classe de 1ère F du Collège de Bellevue, nous nous permettons d’écrire cette lettre afin de demander la régularisation de notre camarade Spartak Petrossian (…) Notre ami a effectué la majeure partie de sa scolarité en Belgique et a tissé des liens forts avec de nombreux élèves. De même, il a parfaitement intégré notre langue et notre culture. Cependant, Spartak et son entourage ont appris qu’ils avaient l’ordre de quitter le territoire belge. Nous nous refusons à accepter cette décision. (…) Dans un pays libre et démocratique, le sort réservé à cette famille est inhumain et va à l’encontre du droit au bonheur propre à chaque être humain. (…) Nous demandons que que Spartak et sa famille puissent poursuivre leur vie en Belgique.».

 

Les amis du petit Arsen sont aussi «révoltés» : «Nous avons appris que notre ami Arsen et sa famille sont menacés d’expulsion (…) Nous aimons beaucoup Arsen et nous marquons notre révolté et notre incompréhension face à ce qui lui arrive. Arsen est un super ami apprécié de toute la classe et de toute l’école. Il est très bien intégré dans notre groupe et personne ne désire qu’il s’en aille. Nous prions donc les autorités concernées de bien vouloir intervenir favorablement afin qu’Arsen puisse continuer à travailler, à jouer, à rire avec nous à l’école et à vivre encore de longue années dans notre beau pays».

 

Puissent ces lettres être lues par le ministre de l’Intérieur avant que des policiers fédéraux embarquent la famille Petrossian vers la ruine et le néant!

 

Une adresse de contact pour soutenir la famille Petrossian par vos messages de soutien :

Me Dominique Remy, Rue Barré, 32 à 5500 Dinant.   info@avocatsremybarth.be

 

Un magistrat dinantais : «Cette histoire me donne envie de hurler !»

«S’ils en arrivent à expulser cette famille, je m’enchaînerai aux barrières du ministère de l’Intérieur! Ce n’est pas possible une chose pareille. Notre pays ne peut pas faire preuve de tant d’inhumanité». Surplombant la Meuse, la demeure bourgeoise où nous reçoit le juge dinantais Pierre Brouwez n’a pas l’habitude d’accueillir la presse. «Cela fait 11 ans que je suis magistrat et j’ai toujours été attentif à respecter mon devoir de réserve. Mais là, c’est trop insupportable. J’ai envie d’hurler!», précise ce père de quatre enfants dont le plus jeune, Jean, est le meilleur ami du petit Spartak Petrossian.

 

Pendant que nous parlons, des rires de gosses transpercent les murs de l’imposante bâtisse. «Jean et Spartak s’entendent comme larrons en foire», décode M. Brouwez. «Ils se connaissent depuis deux ans et demi. Ils sont tellement proches, qu’on dirait deux frères. Je ne peux pas m’imaginer qu’un bureaucrate, quelque part à Bruxelles, décide de casser cette belle amitié du jour ou lendemain. Surtout, je pense à l’épreuve que l’on voudrait infliger à Spartak et à son frère cadet. Ils ont grandi chez nous. Ils partagent nos valeurs, notre culture, notre langue. Ce sont de vrais petits belges et cela même s’ils n’ont pas ces fameux papiers officiels qu’une administration sans âme refuse de donner à leurs parents. Qui oserait prétendre que ce ne soit pas terriblement contraire à l’intérêt de ces enfants d’être renvoyés en Arménie, un pays dont ils ne parlent pas la langue, dont ils ne connaissent rien ou presque?  Un pays où, de plus, leur père risque de se retrouver en prison! Que se passera-t-il si, là-bas, Artak était mis dans l’impossibilité de travailler? Qui va les nourrir?  Ce n’est pas d’un retour en Arménie dont il s’agit dans ce dossier. Ce que l’on risque de faire, c’est de mettre une famille à la rue. C’est choquant en soit, mais ce l’est encore plus alors qu’il est tellement évident qu’ici les Petrossian ont toutes les cartes en mains pour réussir leur vie. Monsieur a un métier et un contrat d’emploi qui l’attend en cas de régularisation, Madame est extrêmement intelligente, les deux sont parfaitement intégrés et en plus les enfants réussissent magnifiquement à l’école. En bref, ils apportent de la valeur ajoutée à notre pays!»     

 

 

 

 

 

 

 

 

 

21:41 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |