30/09/2006

Hormones (140906)

Enquête publiée dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 14 septembre 2006

Questions à la Une (RTBF) pointe le retour de la «mafia des hormones»

Doit-on se méfier de nos steacks ?

vache«Steack aux hormones : le retour ?» Dans sa livraison de ce mercredi 13 septembre, l’émission d’enquête de la RTBF, «Questions à la une» a jeté un nouveau pavé dans la marre. C’est le milieu des éleveurs de bovins et la qualité de la viande que nous consommons qui sont montrés du doigt. «Onze ans après l’assassinat du vétérinaire Karel Van Noppen, la mafia des hormones a retissé sa toile. Des engraisseurs utilisent des produits de plus en plus difficiles à détecter. Les trafiquants ont recours à la chimie moléculaire… Chiffres à l’appui, le nombre d’échantillons positifs aux hormones, saisis par la police fédérale au cours d’opérations de contrôle dans l’élevage et l’engraissement des taureaux a doublé en an. Plus d’un bovin sur 10 serait traité aux hormones», accusait notamment la journaliste Marie-Pierre Deghaye. Y-a-t-il vraiment une recrudescence du recours à des produits illicites par les engraisseurs de bovins? En tant que consommateur, faut-il s’alarmer ? Pour répondre à ces questions, nous avons rencontré Jan Van den Boeynandts et Philippe Robaer, deux policiers spécialisés dans la lutte contre la mafia des hormones. Mais aussi un scientifique : Guy Maghuin-Rogister est professeur d’analyse et toxicologie des denrées alimentaires à la Faculté de Médecine Vétérinaire de l’Université de Liège. Sa spécialisation : l’analyse des résidus et contaminants et la mise au point de nouvelles méthodes de détection en particulier des résidus d’hormones chez le bétail à l’engrais et dans les produits à base de viande.

 

Depuis juillet 1985, une loi spécifique interdit aux éleveurs et engraisseurs de bétail actifs en Belgique l’utilisation d’hormones de croissance (1). Une prohibition qui, quatre ans plus tard, a été étendue à tous les Etats membres de l’Union européenne. « Ce fut là une sage application du principe de précaution. Si l’on s’interroge encore sur la nocivité pour la santé humaine de certaines hormones, d’autres sont déjà réputées cancérigènes. La recherche scientifique à cet égard continue », explique le professeur Guy Maghuin-Rogister. Mais, comme vient de nous le rappeler le reportage de «Question à la une», cette prohibition a tout de suite causé un trafic de ces produits devenus frauduleux. Le plus inquiétant, à en croire notre consoeur Marie-Pierre Deghaye, c’est qu’après le reflux qui a suivi l’assassinat du vétérinaire Karl Van Noppen par la mafia des hormones au milieu des années ’90 (ndlr : lire encadré) il y aurait depuis peu une recrudescence de cette forme de criminalité. «Chiffres à l’appui, le nombre d’échantillons positifs aux hormones, saisis par la police fédérale au cours d’opérations de contrôle dans l’élevage et l’engraissement des taureaux a doublé en an», révélait notamment le magazine d’investigation de la RTBF.

 

«Même s’il font plus rarement la une de l’actualité, les trafiquants d’hormones sont toujours bien actifs», confirment en chœur Jan Van den Boeynandts et Philippe Robaer, respectivement commissaire et inspecteur principal à la «Cellule Nationale Hormones» de la Police fédérale. «Rien qu’en 2005, 127 contrôles fait chez des engraisseurs et autres marchands d’aliments se sont révélés positifs. Cela double en effet le score de l’année précédente». Inquiétant ? « Il ne faut certainement pas minimiser la portée de ces chiffres. Ils démontrent que les contrôles de l’AFSCA (Agence fédérale pour la sécurité de la chaîne alimentaire) et nos enquêtes policières sont plus que nécessaires. Mais, dans le même temps, il faut replacer ces données dans leur contexte» expliquent ces flics spécialisés. «2005 a été une année faste : en ayant abouti dans deux gros dossiers, notamment celui d’un grand marchand d’aliments pour bétail qui vendait des épices pour animaux provenant d’Espagne. Ce complément alimentaire avait été «amélioré» la dexaméthasone. Grâce à cette découverte, on a pu cibler plus précisément nombres de contrôles dans les exploitations où l’on avait recours – parfois de bonne foi - à ce complément alimentaire. Rien que dans cette affaire, une quarantaine de personnes ont été prises. Ce sont ces investigations fructueuses qui expliquent pour une grande partie le  gonflement spectaculaire des statistiques.»

 

Le professeur Maghuin-Rogister se veut encore plus rassurant : « Lorsque l’on évoque un doublement des contrôles positifs, c’est un peu paniquant pour la population. Mais il faut voir de quels chiffres on parle. On est donc passé de 0,5 à 1% de contrôle positifs ? Fort bien, mais cela  reste donc très marginal. Il faut comparer ces données avec la situation que l’on connaissait encore au milieu des années ’90, avant l’assassinat du Dr Van Noppen (Ndlr : lire encadré). A l’époque, on était à 60 ou 70% d’utilisation frauduleuse d’hormones dans les fermes ! Et il avait environ 30% de positifs à l’abattoir. C’était des données catastrophiques qui n’ont rien à voir avec celles que les contrôles actuels révèlent...»

 

«Une course-poursuite sans fin»

 

Tout va-t-il donc pour le mieux dans le monde de la viande ? «Loin s’en faut ! Ne me faites pas dire cela», rétorque le professeur Maghuin. «Il y a toujours des dealers d’hormones de croissance et il y a toujours des clients.» Dans quelles proportions ? Il y a quelques semaines, Johan Sabbe, le magistrat gantois qui coordonne la lutte contre la mafia des hormones au niveau national, lançait une estimation dans un quotidien du nord du pays : 10% des bovins pourraient être actuellement traités aux hormones! Le conditionnel est cependant de rigueur car, de fait, personne n’est en mesure d’évaluer exactement l’ampleur du trafic.

 

En cause? L’ingéniosité sans limite de la mafia des hormones qui dispose de laboratoires assez performants pour mettre régulièrement au point des produits indétectables. « Il y a une partie des molécules qui échappent aux contrôles tels qu’ils sont organisés actuellement », confirme le professeur Maghuin. « Cela se passe exactement comme dans le domaine du dopage sportif. Certains athlètes dopés passent parfois à travers les contrôles simplement parce qu’on n’a pas encore trouvé le moyen de les confondre. Dans le cadre de l’engraissement animal aussi, il nous faut compter sur le savoir-faire scientifique et technique très poussé de nos laboratoires pour démasquer les permanentes innovations des trafiquants. C’est une course-poursuite sans fin », précise le commissaire Van den Boeynants.   

 

Les tendances du moment ? En termes de produits, il y a un peu de tout. L’année dernière, les contrôles positifs dans les exploitations ont mis en évidence l’utilisation d’environ 25 substances hormonales. Pas moins ! Et rien que leur nom fait déjà peur : fluoximestérone, algestone acétophénide, acétate de chlortestostérone… Il y a aussi les prohormones, soit des produits de synthèse qui ont pour vocation de favoriser le développement d’hormones naturelles chez l’animal. A charge ensuite pour les contrôleurs de démontrer à l’aide de test de laboratoire complexes que l’animal a été bel et bien été «poussé». Le mode d’administration évolue lui aussi : pratiquement fini la seringue. Aujourd’hui les fraudeurs utilisent notamment des implants qui proviennent essentiellement des Etats-Unis (Ndlr : pays où l’usage des hormones dans l’engraissement est toléré). « Ceux-ci sont introduits dans l’oreille et n’y laissent qu’une petite cicatrice quasiment indétectable. Les hormones synthétiques qu’ils contiennent se transforment ensuite en hormones naturelles », détaille par exemple le dernier rapport de la Cellule nationale Hormones. Une affaire déjà évoquée plus haut, celle des « épices espagnoles » traduit aussi la vogue actuelle pour les compléments alimentaires « améliorés ».

 

Réseaux internationaux

 

Et il n’y a pas que les produits qui se perfectionnent sans cesse. Dans ses enquêtes «hormones», la police fédérale est confrontée à une criminalité de plus en plus performante. C’est encore le dernier rapport de sa «Cellule Hormones» qui en témoigne : «Le caractère international d’organisations véreuses et leur expertise prouvent clairement qu’il s’agit de criminalité organisée. Le lien qui existe entre des organisations criminelles et des activités légales nécessite des techniques de recherches spéciales». Un précédent rapport, publié celui-là en 2003 était encore plus clair : «Les personnes soupçonnées de trafic d’hormones ont mis en place des structures commerciales (…) Il peut s’agir d’une ou plusieurs entreprises, d’une pharmacie, d’un cabinet de vétérinaires, de sociétés dans l’immobilier… Ces organisations se procurent une couverture tout à fait légale pour poursuivre plus aisément leurs activités (…) En fait, le commerce illégal de produits dopants pour l’homme, le trafic d’anabolisants pour chevaux, la fraude dans le secteur de la viande et aux produits pharmaceutiques sont souvent liés».

 

Une vraie mafia donc. Avec qui à la tête de la pyramide ? Sur le territoire belge, les enquêteurs de la cellule «Hormones» nous disent recenser dans leurs dossiers une bonne dizaine de «gros dealers» d’hormones. Il s’agit le plus souvent de récidivistes dont l’activité s’insère dans des réseaux internationaux. Et d’évoquer à titre d’exemple un dossier français qui a récemment impliqué certains de nos compatriotes. Il visait une exploitation d’engraissement qui comportait plusieurs établissements. Dans cette affaire, les bêtes étaient françaises mais leurs hormones de croissance provenaient de Suisse et de Belgique. Les gains illégaux de cette activité ont été estimés à 1.000.000 d’euros par an ! Et bien sûr, c’est là que se situe le mobile du crime : un bovin traité pouvant rapporter jusqu’à cinq cent euro de plus…

 

Alors, combien d’engraisseurs cèdent-ils à la tentation ? «Certainement pas une majorité ! Beaucoup d’entre eux ont pris conscience que s’ils jouaient à ce jeu-là, cela décrédibiliserait leur secteur d’activité. Les consommateurs ne veulent pas d’hormones dans leur viande. Si ces derniers devaient constater qu’une fraude de grande ampleur était mise en œuvre, les engraisseurs auraient beaucoup à perdre. En plus, les sanctions sont vraiment dissuasives. Il y a par exemple le statut H : soit l’interdiction de vendre du bétail pendant un an et le risque de destruction d’une partie du cheptel à l’engraissement. A cela s’ajoute aussi les amendes et les éventuelles sanctions pénales. On est donc plutôt confronté à un petit noyau dur de fraudeurs», veux-t-on croire tant dans le chef des enquêteurs de la police fédérale que du côté du professeur Maghuin. Lequel conclut sur une considération qui devrait nous inviter à consommer notre blanc-bleu-belge sans trop de scrupules : « Je vous assure donc que la viande que l’on mange actuellement est incomparablement plus saine que celle d’il y a dix ou vingt ans ! A l’époque, certains engraisseurs y allaient très franchement avec les hormones. La législation, les contrôles et les attentes des consommateurs n’étaient pas ce qu’ils sont aujourd’hui. Honnêtement, à l’heure actuelle, les gens devraient bien plus s’inquiéter de veiller à leur équilibre alimentaire pour préserver leur santé que de se préoccuper des éventuels résidus d’hormones qu’il y aurait dans leur viande ». Pas trop de frites donc avec votre steack. Et un peu de salade s’il vous plait !

 

(1) : Auparavant, l’utilisation d’hormones constituait déjà une infraction à la loi de 1921 sur l’usage de drogues mais une réelle politique de contrôle et répression dans le secteur de l’engraissement n’était pas mise en œuvre.

 

Trois balles à bout portant…

Le 20 février 1995, il est aux environ de 20 heures 15 lorsque l’inspecteur vétérinaire Karel Van Noppen est froidement abattu à deux pas de son domicile de Wechelderzande, en Campine anversoise. Trois balles dans le corps. Tirées à bout portant. Depuis 1988, Van Noppen faisait partie de la «Cellule Hormones» créée spécialement par la défunte Inspection vétérinaire (IEV) et il était déterminé à mener ses enquêtes jusqu’au bout. Devenu l’ennemi n°1 de la «mafia des hormones», il avait reçu plusieurs menaces et il les prenait très au sérieux : quelques jours avant son assassinat, il avait fait augmenter son assurance-vie. Au bout d’une instruction longue de plusieurs années, quatre hommes ont été condamnés à de lourdes peines de prison par la Cour d’assise d’Anvers : 25 ans pour Albert Barrez (l’exécutant), Carl De Schutter (l’organisateur) et Germain Daenen (l’intermédiaire) et la perpétuité pour l’éleveur de bétail Alex Vercauteren (le commanditaire). L’inspecteur dérangeant avait fait l’objet d’un «contrat» pour 15.000 euros. Si la mort de ce père de deux enfants a été le détonateur d’un renforcement drastique de la lutte contre l’utilisation d’hormones dans l’élevage bovin, onze ans plus tard, le combat contre les trafiquants est loin d’être définitivement gagné… Et il reste toujours périlleux pour les contrôleurs de l’AFSCA  et les policiers qui se rendent sur le terrain. Dans son rapport d’activité 2005 qui sera prochainement rendu public, la «Cellule nationale Hormone» relate ainsi que «l’année dernière, une menace très concrète et grave a été proférée contre deux fonctionnaires de police à la suite d’une enquête judiciaire. Ceux-ci ont du bénéficier de mesures de protection particulières pendant une période assez longue». «C’est vrai qu’il y a des menaces mais on n’est pas non plus à Chicago du temps de la prohibition», explique l’inspecteur principal Robaer. «Les personnes impliquées dans ces trafics ont visiblement compris qu’il était contraire à leurs intérêts de se lancer dans des aventures sanglantes comme celle qui a conduit à l’assassinat du Dr Van Noppen. Aujourd’hui, les contrôleurs sont essentiellement confrontés à de la violence verbale, voire à des formes légères de violence physique et de vandalisme (rayures sur les véhicules, pneus crevés). Entre 1996 et 2005, la police fédérale a tout de même répertorié quelques 180 menaces faites à des contrôleurs et à des policiers…    

 

 

 

 

 

 

15:46 Écrit par michelbouffioux dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

22/09/2006

Affaire Lecrenier

 

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 14 septembre 2006

 

Le 7 juillet 1997, Rémy Lecrenier avait décimé une famille entière à Bas Oha : quatre assassinats et deux viols. Moins de dix ans plus tard, la justice entame la procédure devant conduire à une prochaine libération conditionnelle. Philippe Tellier, mari et père des victimes témoigne de sa colère

 

 «Quand y aura-t-il des peines incompressibles en Belgique ?»

 

7 juillet 1997 : en une journée d’horreur absolue, Rémy Lecrenier (28 ans à l’époque) commet deux viols et tue quatre femmes avec une arme de poing et une arbalète. 8 décembre 1999 : reconnu coupable d’avoir commis ces meurtres avec préméditation au cours d’un procès où il est décrit par les psychiatres comme un récidiviste en puissance, il est condamné à la perpétuité par le jury populaire. 28 août 2006 : Philippe Tellier qui, des œuvres de ce prédateur a perdu sa femme Geneviève (50 ans), ses filles Laurence (19 ans), Vanessa (21 ans) et Vinciane (23 ans), est informé par le parquet de Bruxelles que Lecrenier «est susceptible d’obtenir des congés pénitentiaires qui constituent une étape dans le processus d’une éventuelle libération conditionnelle».

 

Dans l’entretien qu’il a accordé à Ciné-Télé Revue, le mari et père des victimes n’a pas de mots assez forts pour crier son indignation : «Il n’y a pas dix ans que ma famille a été détruite et voilà que ce danger social prépare déjà sa libération conditionnelle. Que veut dire la «perpétuité» en Belgique ? On envisage donc de remettre en circulation un tueur froid, méthodique et sans état d’âme. Faudra-t-il que ce prédateur repasse à l’acte pour que l’on débatte enfin des peines incompressibles dans ce pays ? Après 20 ou 25 ans de détention, j’aurais peut-être pu accepter mais là c’est beaucoup trop tôt. Tant pis pour moi, tant pis pour la justice mais que Lecrenier le sache : si une commission de libération devait être assez laxiste ou assez folle pour se laisser avoir par ce manipulateur qui se fait aujourd’hui passer pour un agneau, je ne souffrirai pas en silence. Et que Lecrenier le sache : si on devait le libérer ou déjà lui donner des congés dans quelques semaines ou quelques mois, il n’en profitera pas longtemps. Je l’attendrai !»

 

- Il nous faut commencer cet entretien par une question délicate. Avez-vous la force de nous expliquer ce qui s’est passé pendant cette sinistre journée du 7 juillet 1997 ?

- Je me trouvais en Espagne où je faisais quelques petits travaux dans un chalet en compagnie de la plus grande de mes filles. Ma femme et mes trois autres filles devaient venir nous rejoindre la semaine suivante. Il était convenu avec mon épouse que l’on s’appelle tous les jours aux environs de 15 heures. Ce jour-là, ne recevant pas le coup de fil quotidien, j’ai téléphoné moi-même à la maison (ndlr : à l’époque, la famille Tellier était domiciliée à Bas-Oha dans les environs de Huy). C’était tout le temps occupé et puis finalement, vers 16 heures, je suis tombé sur Lecrenier. En soi, ce n’était pas tellement surprenant. Depuis plusieurs années, il sortait avec ma fille Vinciane et, bien qu’ils avaient décidé de rompre, il vivait encore provisoirement sous notre toit. Je lui ai demandé s’il savait où se trouvaient ma femme et mes filles. Très calmement, il m’a répondu qu’il ne savait pas et aussitôt il a relancé la conversation sur un sujet anodin : «Il y a du soleil en Espagne?». Ensuite, on a un peu parlé de son prochain départ en vacances. Rien dans le ton de sa voix ne laissait transparaître le moindre trouble. Il semblait parfaitement maître de lui-même alors qu’à ce moment, il avait déjà tué Laurence et Vanessa, deux de mes filles ainsi que Geneviève, ma femme…  

 

- Dans quelles circonstances ?

- L’enquête a révélé que le matin du 7 juillet, Lecrenier avait eu une dispute avec Vinciane. Ma fille lui avait rappelé qu’elle souhaitait qu’il ne tarde plus trop à quitter notre maison de Bas-Oha. Ensuite, elle était partie à son travail. Ce matin-là, Geneviève était aussi au boulot. Lecrenier est donc resté seul avec Laurence et Vanessa. Vers 10 heures, il a tiré son premier coup de feu. Laurence, la plus jeune de mes filles a été blessée à la mâchoire. C’est à ce moment qu’il l’a violée avant de l’achever d’une balle tirée à bout portant. Pendant ce temps, Vanessa était sous sa douche. Dès qu’elle en est sortie, il l’a également abattu : deux balles tirée à moins de dix centimètres, selon ce que démontrera l’expertise balistique. Il a ensuite déplacé les corps dans les chambres et il s’en allé tranquillement pour retirer ses économies dans une agence de banque. Avec cet argent, il a notamment acheté une arbalète, des flèches et une cible. Il s’est aussi payé des cassettes vidéo, sans doute pour passer le temps en attendant le prochain meurtre qu’il avait programmé. Il est donc revenu dans notre maison… En début d’après-midi, alors que Geneviève rentrait de son travail, il l’a saluée et dès qu’elle lui a tourné le dos, il lui a également tiré dessus à bout pourtant. Ensuite, il a dissimulé le corps dans le garage avant de nettoyer les pièces où il avait répandu le sang.

 

- C’est peu de temps après ce carnage qu’intervient votre coup de téléphone ?

- Exactement et je vous assure une nouvelle fois qu’il me parlait tout à fait normalement…

 

­- Et puis, il s’en prend à Vinciane…

- Oui, il attend patiemment le début de soirée et l’appel de ma fille qui lui demande de venir le chercher dans un manège où elle se trouvait du côté de Modave. Il l’a ramène à la maison comme si de rien n’était – il achèteront même un pizza en cours de route. Arrivés à la maison, ils mangent. Jusqu’au moment où Vinciane découvre ce qu’il a fait. Alors il lui saute dessus. Il l’a viole et puis il l’a tue aussi : deux balles et une flèche d’arbalète dans le coeur. Sur la plante du pied droit de ma fille, il écrit «Désolé» avec un marqueur et sur l’autre : «Tu m’as rendu fou».

 

- Comment avez-vous découvert cette indicible horreur ?

- Dans le courant de la soirée, ma femme n’appelant toujours pas, j’ai demandé à mon beau-frère de se rendre à la maison pour vérifier si tout allait bien. Il a découvert le corps de ma femme dans le garage, tandis que la porte de l’une des chambres était fermée à clé. Arrivée peu de temps après, la police a défoncé cette porte et elle a découvert les corps sans vie de mes trois filles. C’est un officier qui me l’a annoncé au téléphone : «Monsieur Tellier, ne tournons pas autour du pot : tout le monde est mort»

 

- Existe-t-il des mots pour décrire ce que vous avez éprouvé dans un moment pareil ?

- Je ne crois pas, non. En tous cas, je ne les trouve pas… (Ndlr : trop ému pour continuer tout de suite, il prend un temps de réflexion). Je dirais que j’étais dans un état second; KO debout. Je ne parvenais pas à assimiler qu’il s’agissait de la réalité. Pour moi, elles étaient toujours vivantes. J’ai tout suite commandé un taxi et je me suis retrouvé seul dans un aéroport au milieu de la nuit. J’ai expliqué à une hôtesse ce qui s’était passé et j’ai pu prendre le premier vol pour la Belgique. Il n’y avait que moi à bord ou à peu près. Quand je suis arrivé, ma maison était inaccessible… Et c’est à l’institut médico-légal que j’ai retrouvé ma famille : quatre corps dans des linceuls blancs. Je n’ai pas pu embrasser tout le monde une dernière fois. L’état de certains corps ne le permettait pas.

 

- Lecrenier avait pris la fuite ?

- Oui mais grâce au témoignage de touristes belges, la police française l’a intercepté cinq jours plus tard dans un camping à Ramatuelle. Là-bas, il passait son temps à la plage et à la piscine. Le soir, il se rendait en discothèque. Des gens qui l’ont cotoyé sur place ont expliqué qu’il était tout à fait relax, qu’il n’avait rien d’une personne aux abois… Lecrenier se fichait totalement de ce qu’il avait fait. Ce type est un tueur froid.

 

- Cela s’est-il confirmé lors de son procès ?

-  Comment vous dire ? Il est arrivé dans le box des accusés avec le sourire ! Bien sûr, au début des débats, ses avocats ont exprimé des excuses en son nom. Mais cela m’est apparu clairement comme une stratégie de défense obligée. Lecrenier, lui, il s’est contenté d’un «Je n’ai rien à dire». Au fil des audiences, il s’est montré plus loquace pour décrire les actes qu’il avait posés en juillet 1997. C’était effrayant : il parlait de ses meurtres avec détachement, comme d’autres raconteraient les péripéties de leur dernière partie de pêche. J’ai retenu deux enseignements essentiels de ce procès. Le premier, c’est que des experts psychiatres ont démontré qu’il était responsable de ses actes et que ses traits de personnalités (narcissisme, paranoïa, refus d’assumer ses responsabilités) faisaient qu’il restait dangereux pour la société. En d’autres termes, c’est un récidiviste en puissance ! Le second, c’est que le jury populaire a bien compris le message et qu’il condamné Lecrenier à la réclusion à perpétuité. Après le verdict, lorsque je suis sorti de la Cour d’assises de Liège, j’étais donc soulagé. Vu la sévérité du réquisitoire du ministère public, tout le monde avait le sentiment qu’il se sortirait pas avant au moins 20 ou 25 ans… Justice avait été rendue.

 

- Mais le 28 août dernier, vous avez reçu cette lettre du parquet de Bruxelles…

- Un vrai coup de poignard. La blessure était toujours là mais je parvenais à gérer la douleur. Là, je retombe dans le gouffre. Je me sens trahis par la Justice. Il n’y a pas dix ans que Lecrenier a détruit ma famille et voilà qu’on lui donne le droit de rêver à une prochaine libération! Pour tuer encore ? Je voudrais rappeler ici que, bien avant le drame, il confiait à qui voulait l’entendre que si Vinciane devait le quitter, il «liquiderait toute la famille Tellier». Le procès a aussi démontré qu’en tuant mes proches, il voulait se venger de moi parce qu’il pensait que j’étais à l’origine de la rupture avec Vinciane. Si on le libère demain, devrais-je demander une protection policière pour la fille qui me reste, mes deux petits enfants et moi? 

 

- Pour vous, quelle serait une juste exécution de la peine ?

- Emotionnellement, mon premier réflexe est de dire qu’il ne devrait jamais plus sortir. Cela dit, s’il était question de le libérer après 25 ou 30 ans, je ne crierais pas au scandale comme je le fais aujourd’hui.

 

- Mais s’il devait tout de même bénéficier de congés dans quelques semaines, voire d’une libération conditionnelle dans quelques mois?

- Si tel devait être le cas, il ne profitera pas longtemps de sa liberté. Je l’attendrai!

 

-  Avant d’en arriver à de telles extrémités, il existe des recours légaux !

- Je compte bien les utiliser. Il y aura des débats au sein d’une commission de libération dirigée par un magistrat. Je peux y donner mon avis mais je n’ai plus la force qui me permettrait de m’impliquer personnellement dans une telle procédure. Revivre toute cette tragédie une nouvelle fois, comme lors du procès d’assises, c’est impossible!

 

- Dès lors…

- Maître Dominique Remy, mon avocat, va écrire une lettre à cette commission pour manifester mon refus ferme et définitif de tout congé pénitentiaire et de remise en liberté conditionnelle… S’il le faut, on demandera une nouvelle expertise psychiatrique.

 

- Votre avis va donc être entendu…

- Ce qui a changé depuis l’affaire Julie et Melissa, c’est qu’on met désormais les victimes au courant de ce qui se passe. C’est bien mais ce n’est pas suffisant si, dans le même temps, la justice persiste dans une application froide et inhumaine de certaines procédures. Ce que je dénonce c’est qu’il y a quelque chose de «mécanique» dans ce système de remise en liberté : après quelques années, quelques soient les faits commis, le détenu est en droit de demander cette faveur. Mais dans un dossier comme celui de Lecrenier, l’existence même de ce droit pour le criminel, si peu de temps après les faits, insulte la mémoire des victimes. C’est aussi contraire à l’élémentaire bon sens et à l’intérêt de la société : Lecrenier n’est pas quelqu’un qui a tué une personne dans un accès de colère. Il ne s’agit pas non plus d’un crime passionnel. Ce prédateur a volontairement décimé toute une famille avec méthode et préméditation. Seulement pour satisfaire ses pulsions narcissiques! Veux-t-on encourager d’autres candidats à de telles horreurs? Le message qui ressort de cela c’est que je peux tuer quatre femmes en une journée et, dix ans plus tard, déjà préparer mon retour dans la société! Dans des cas comme celui-là, mais aussi pour des gens comme ceux qui ont été condamné dans le cadre de l’affaire Dutroux, il faudrait que le tarif criminel soit clair et définitif. Cela donnerait tout son sens à la sanction et cela ne mettrait plus les familles dans un état d’angoisse permanent à cause du flou qui entoure la date de sortie de ces grands criminels.

 

- Vous faites-là un plaidoyer pour les peines incompressibles !

- C’est évident. Je voudrais que se qui se passe dans cette affaire soit le déclencheur d’une prise de conscience de l’urgence d’enfin créer ces peines incompressibles. Après un procès, on saurait clairement à quoi s’en tenir alors que, dans le système actuel, tout peut être remis en question en cours d’exécution de peine. En plus, on réouvre sans cesse la blessure des victimes : pour me battre contre cette libération, on m’oblige à replonger de plein pied dans l’horreur. Combien de fois devrais-je le faire encore dans les prochaines années ? Est-ce normal que je dois encore recourir aux services de mon avocat pour aller plaider ce qui n’est somme toute que l’évidence ?

 

- Si une loi créait des peines incompressibles, elle n’aurait évidemment pas d’effet rétroactif…

- Donc pour mon dossier comme pour tant d’autres, c’est trop tard… J’en ai conscience. Mais à l’avenir il y aura encore d’autres victimes! Et d’autres Lecrenier qui pourraient bénéficier du laxisme de notre législation! C’est aussi pour cela que je veux crier mon indignation…  Cela ne fera pas revenir ma femme et mes trois filles mais si mon témoignage pouvait contribuer à une réaction du monde politique et de la magistrature, cela donnerait peut-être un peu de sens à ce cauchemar que je revis chaque jour qui passe depuis presque dix ans.

 

- Existe-t-il une place pour le pardon dans cette affaire ?

- Humainement, il m’est impossible de répondre positivement à cette question. Comme l’a dit mon avocat, Me Remy, lors du procès de Lecrenier : «Seul Dieu pourra un jour lui pardonner.»

 

 

«Toujours le même cauchemar»

Aujourd’hui encore, Philippe Tellier se réveille très souvent en sueur au milieu de la nuit : «Je fais toujours un même cauchemar où j’apprend qu’on a tué mes enfants. Généralement quand on ouvre les yeux pour se libérer d’un cauchemar, c’est pour se rassurer. Mais pour moi, c’est différent. Ce mauvais rêve que je refais sans cesse correspond à la réalité. Pour l’avoir connu, pour avoir constaté son détachement pendant son procès, pour avoir entendu les experts psychiatres qui ont décrit sa personnalité, je suis certain que Lecrenier dort beaucoup mieux que moi… Depuis le 7 juillet 1997, je ne vis plus. J’ai vendu la maison. J’ai perdu mon emploi. Je survis, c’est tout. Avec des médicaments. En gueulant trop et trop souvent, sans doute pour évacuer maladroitement la colère qui est en moi. En compensant aussi comme je le peux : lorsque je rencontre une petite fille plein de vie, je ne peux m’empêcher de lui dire «ma petite chérie» parce que je n’ai plus l’occasion de le dire à mes trois petites. Ma prison à moi, elle est psychologique. Ma peine à perpétuité à moi, elle est réelle! Laurence, Geneviève, Vanessa et Vincianne n’auront, elles non plus, jamais de remise de peine…»

09:42 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (66) |  Facebook |

12/09/2006

 Belgique

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 31 août 2006

Alain Berenboom, à propos de la nouvelle poussée de fièvre communautaire

«Et si chacun balayait devant sa porte ?»

«Apparemment les francophones ne sont pas en état intellectuel d’apprendre le néerlandais», «La Belgique n’est pas une valeur en soi»… Comme en témoigne l’abondant courrier qui a été adressé ces dernier jours à la rédaction de Ciné-Télé Revue, les propos déplacés tenus par le ministre-président de la Flandre, Yves Leterme dans un interview accordée au quotidien français «Libération» ont fortement choqué. Professeur de droit à l’ULB, avocat du Roi et écrivain de renom, Alain Berenboom réagit aux provocations du premier flamand avec calme et humour : «D’une certaine manière, Leterme nous a fait un pied de nez. Je ne suis pas certain que la bonne réaction soit de lui répondre par un coup de boule! J’ai vraiment l’impression que l’on joue à se faire peur en prédisant sans cesse l’éclatement du pays. Et puis, si chacun balayait devant sa porte?»

 

- Commençons par une question qui est dans l’air du temps : êtes-vous un francophone qui dispose d’«aptitudes intellectuelles suffisantes» pour pratiquer la langue de Vondel ? 

- Je me débrouille. Je lis la presse flamande, il m’arrive aussi de regarder la VRT. Maintenant, je ne vais pas dire que je serais capable de tenir une conférence sur la philosophie platonicienne pendant deux heures face un auditoire de professeurs d’Université de Leuven! Mais j’en sais assez pour me permettre d’être compréhensible et courtois avec les néerlandophones qui veulent échanger des idées, voire mieux des compliments, avec moi. En fait, comme beaucoup de «zinneke» bruxellois, je me qualifierais bien de «flamand francophone»! Bruxelles est une ville de culture flamande où l’on s’exprime le plus souvent en français… 

 

- Faut-il sourire avec dédain ou plutôt s’inquiéter de la dernière sortie du premier ministre flamand sur le «manque de capacité» des francophones à apprendre le flamand ?

- (Il prend un temps de réflexion). En fait, c’est les deux. J’ai le sentiment que Leterme a voulu plaisanter mais qu’il est devenu très difficile de rire encore dans le climat actuel de la Belgique. On dit parfois qu’on ne peut pas rire de tout mais j’en arrive à me dire qu’en politique belge on ne peut plus rire de rien! C’est très préoccupant  parce que, fatalement, l’humour suppose une certaine forme d’exagération et de distance; De l’impertinence aussi. D’une certaine manière, Leterme nous a fait un pied de nez. Je ne suis pas certain que la bonne réaction soit de lui répondre par un coup de boule! En plus, il a  précisé sa pensée dans la presse flamande : si ce n’est pas parce qu’ils ne veulent pas parler le néerlandais, c’est alors que les francophones de la périphérie ne le peuvent pas sur un plan intellectuel. C’est un peu une invitation ironique aux francophones de la périphérie qui pourrait se traduire par : «A force de voir que vous n’apprenez pas le flamand, on va croire que vous n’en êtes pas capable». Il veut chatouiller notre ego, comme un père le ferait avec un fils qui ne voudrait pas étudier à l’école.

 

- Donc, il ne faudrait pas trop se formaliser ?

- Voilà. Il n’est pas utile s’emballer à la moindre petite phrase. Pour résumer ma pensée par une expression populaire : évitons d’utiliser un bazooka pour chasser les mouches ! Cela dit, c’est vrai que Leterme m’inquiète tout de même. Quand j’observe ses déclarations dans les médias francophones et dans les médias flamands, je constate que ce monsieur est passé maître dans l’art du double discours; Ce qui ne surprend guère de la part d’un ancien CVP… Ce n’est pas au point d’Arafat qui avait un discours pour le monde arabe et un autre pour le monde occidental, mais il y a un peu de ça! Je trouve cela affligeant de la part d’un homme politique qui a une certaine carrure et que l’on présente même comme un possible futur premier ministre. C’est un peu comme si des valeurs essentielles en politique comme la cohérence des idées et la loyauté passaient systématiquement au second plan quand se profilent des enjeux bassement électoraux. Quelle manque d’envergure et d’imagination aussi que de ressortir à chaque fois la vieille marmite des conflits communautaires pour y faire bouillir le pays, le Roi et tout ce qui rassemble les Belges dès qu’il y a une urne à l’horizon!

 

- De fait, outre le ton utilisé, il n’y a rien de nouveau dans les propos de Leterme.

- Bien sûr que non ! Comme nombre de ses prédécesseurs, il rejoue toujours les mêmes cartes et c’est affligeant : c’est la démonstration qu’il n’a rien d’autre dans sa besace en termes d’idées. Leterme prétend ainsi participer à une certaine modernité mais il se trompe : il se profile clairement comme un homme du passé. La Flandre homogène et indépendante qu’il défend sans oser le dire ouvertement est un mirage rétrograde à l’heure de la mondialisation, de l’Europe, du brassage des cultures.

 

- Est-ce aussi un raciste ? Olivier Maingain, le président du FDF a décidé de porter plainte contre Leterme en l’accusant d’avoir dépeint les francophones comme «des êtres inférieurs» lorsqu’il les accuse de «ne pas être en état intellectuel d’apprendre le néerlandais». «Remplacez le mot «francophone» par «Africain», personne ne l’accepterait», argumente-t-il. 

- Crier au racisme, déposer des plaintes, c’est encore un peu mettre de l’huile sur le feu. Et puis cela ne tient pas la route d’un point de vue juridique : la loi sur le racisme condamne les discriminations dont sont victimes des groupes ethniques ou religieux mais elle n’est pas destinée à protéger des groupes linguistiques. Plutôt que répondre à une provocation ironique par une guerre juridique, nous, les francophones, ne devrions-nous pas aussi faire notre petit examen de conscience ?

 

- A savoir ?

- Le discours de Leterme porte sur les francophones de la périphérie. Ceux qui vivent dans des communes flamandes à facilités. On peut lui reprocher sa tendance à la généralisation lorsqu’il parle «des francophones» qui ne font aucun effort pour parler la langue locale. Comme s’il fallait mettre tout le monde dans le même sac. Mais d’un autre côté, on se doit d’être honnête : le phénomène qu’il décrit correspond aussi à une réalité pour un certain nombre ou même pour un nombre certain de francophones qui vivent dans ces communes flamandes. Sur ce point, je comprends l’irritation grandissante des flamands! Je trouve cela choquant qu’un type qui va s’installer en Flandre estime de n’avoir pas à connaître ou pratiquer le Flamand. Ce n’est tout de même pas un effort si extraordinaire qu’on lui demande! Il y a tant d’étrangers qui viennent chez nous et qui parviennent à apprendre soit le Français, soit le néerlandais, voire même les deux, en venant de langues parfois tellement éloignées! Refuser de parler le Flamand quand on est en Flandre est une attitude qui, elle aussi, peut être qualifiée de méprisante! Ceux qui sont dans cette optique feraient mieux de s’installer en Wallonie, à Charleroi par exemple. Là, on ne leur posera aucune question en flamand… Mais ils devront apprendre à parler «socialiste»!

 

- Faudrait-il donc supprimer les facilités comme le veulent les flamands ?

- Ah, non ! Cela fait partie d’un deal politique. Des droits ont été accordés aux francophones et ils doivent être respectés. Mais l’attitude hautaine d’un certain nombre de «francolatres de la périphérie» qui vivent en autarcie comme certains Israëliens le font en Cisjordanie ne fait pas partie du contrat. Pour mettre en œuvre un compromis, chacun doit faire preuve de bonne volonté. Lorsque les Flamands veulent remettre en cause les facilités, ils font un pas trop loin qui les conduit vers une intolérance inacceptable mais quand des francophones ne font pas d’efforts linguistiques, ils leur emboîtent le pas. Bien sûr, tout serait plus facile si ces communes flamandes où il y a beaucoup de francophones devenaient des communes bilingues comme à Bruxelles. Mais la réalité institutionnelle belge n’est pas celle-là alors il faut s’y adapter pas souci de bien vivre ensemble. En répondant à l’arrogance par l’arrogance, on construit un mur d’incompréhension.

 

- Leterme dit aussi que «la Belgique n’est pas une valeur en soi». N’est-ce pas cela qui est le plus choquant dans ses propos ?

- Certainement et encore plus dans la bouche d’une personnalité à qui l’on prête l’ambition de diriger le gouvernement fédéral. Mais sans doute que comme d’autres qui l’ont précédé changera-t-il de discours s’il connaît un jour un destin national. Cela s’est déjà souvent vu, tant dans les rangs politiques flamand que wallon, et c’est bien malheureux parce que l’opinion en tirera finalement comme conclusion que certains hommes politiques peuvent dire tout et son contraire. Ce n’est pas bon pour la démocratie.

 

- A ce propos, voici la question du «Millionnaire». Qui a dit : «Il faudrait refédéraliser le commerce extérieur. L’image d’un petit pays déchiqueté est difficile à vendre à l’étranger». A. Elio Di Rupo. B. Guy Verhoofstadt. C.Yves Leterme ?

- Et bien je suppose que c’est Yves Leterme…

 

- Exact.

- C’est bien ce que je vous disais. Leterme peut tenir des discours totalement contradictoires. Finalement, c’est cela qui me choque le plus dans le fonctionnement actuel du monde politique où la communication semble sans cesse adaptée à ce que l’auditoire du moment ou d’un lieu donné veut entendre. Un discours pour les Flamands, un discours pour les Wallons. Cela me fait penser aux sorties récentes de Louis Michel sur le Liban. Je l’ai entendu parler à trois jours d’intervalle sur la RTBF et sur France Inter, c’était le jour et la nuit. Une fois, c’était les horribles agresseurs israéliens, l’autre fois c’était les affreux terroristes du Hezbollah. C’est insupportable et cela contribue au trouble politique dans lequel se trouve plongé le citoyen et qui fait en sorte que finalement tous les votes semblent se valoir.

 

- Le président flamand a-t-il tort quand il affirme que la Belgique est un accident de l’histoire ?

- Historiquement, c’est vrai. Mais il y a tant d’Etat qui ont été des créations artificielles! Après tout, une ville comme Nice fait partie historiquement de l’Italie et c’est après des arrangements politiques que c’est devenu une ville française. Qui le mettrait en doute aujourd’hui? Ce genre de problème est récurrent sur toute la carte du monde. A ce compte-là, on peut dire aussi que les Etats-Unis sont une création artificielle; Qu’il s’agit plutôt d’un pays indien! Il se fait simplement que la Belgique est devenue une réalité incontournable. Et d’ailleurs, on le voit bien sur le plan littéraire, cinématographique ou même sportif. Il y a au-delà des particularismes wallons, flamands, germanophones ou Bruxellois, une véritable culture Belge qui se traduit pas une image clairement identifiée de notre pays dans le monde.  Lorsque je suis à l’étranger, on me considère comme un écrivain belge. Pas comme un écrivain de la Communauté francophone de Belgique! En 175 ans de vie commune, et malgré l’obsession indépendantiste de certains hommes politiques, les Belges ont trouvé plus de choses qui les rapprochent que de choses qui les divisent. C’est en tous le ressenti de l’immense majorité de la population et c’est cela qui est le plus important.

 

- Cela ne se limite-t-il pas comme le dit Leterme aux «Diables rouges, au Roi et à quelques bières» ?

- Mais enfin, tous les sondages montrent que la plupart des flamands, des wallons et des Bruxellois sont fiers d’être Belges. Ne comparez surtout pas un flamand à un hollandais ou un wallon à un Français, ils seront la plupart du temps très vexés!

 

- Le chanteur flamand Johan Verminen déclarait récemment : «Je me sens aussi bien Tintin que Nero. Je me sens plus chez moi à Liège qu’à Paris, et à Anvers qu’à Amsterdam. En fait, je suis fier de ce petit pays d’Europe…»

- Je souscris entièrement à cette vision. Comme la plupart de nos concitoyens d’ailleurs… Ce n’est pas être Belgicain, ce n’est pas refuser les différences entre les communautés, mais il y a une identité commune qui nous rassemble. A Paris, on ne va pas se présenter comme Flamand ou comme Wallon, tout de même !

 

- Si vous deviez mettre quelques mots sur ce que l’on partage avec les flamands ?

- Ce qui me vient aussitôt à l’esprit, c’est un certain sens de l’humour et plus encore de l’autodérision. Je trouve que les Belges ont un côté «révolté individuel» ou «anarchiste tranquille». Ca rouspète beaucoup mais finalement on arrive toujours à négocier, à remettre l’église au milieu du village. Les compromis à la Belge, c’est aussi une forme de «génie» dont on peut être fier.

 

- Et pourtant tout ce tralalla communautaire revient sans cesse dans le débat politique et dans les médias comme si c’était une préoccupation prioritaire…

- Il m’apparaît évident que les problèmes linguistiques tombent toujours bien à quelques encablures des élections pour pouvoir trouver le bouc émissaire chez l’autre et pour éviter des polémiques sur des questions éminemment plus complexes comme par exemple l’emploi ou des questions de société éminemment plus complexes .

 

- C’est de la mauvaise politique ?

- De la très mauvaise politique! Décidément, la Belgique ne semble pas encore avoir assez payé ses errements communautaires. Il est vrai que cela remplit aussi un certain vide idéologique dans un paysage politique où l’on ne voit plus tellement les différence entre les partis.

 

- Mais, poussés dans le dos par la volonté de replis identitaire du Vlaams Belang, ce sont surtout les partis flamands qui agitent les brûlots communautaires…

- A l’égard de la chasse à l’électeur du Vlaams Belang, les partis démocratiques francophones ne devraient pas trop faire la leçon aux partis flamands. Ils ont échappé par miracle à devoir faire face à une extrême droite organisée et rusée. Dieu merci, on n’a qu’à lutter que contre ce pâle Dr Feret dans le sud du pays. Mais que deviendrait le discours de certains de nos élus francophones s’il y avait un million d’électeurs du Front national ? Ne verrait-on pas des dérives identiques ? Il ne faut pas se leurrer, il y a une même nécessité du côté francophone que néerlandophone à restaurer la confiance dans l’action politique. Cela passe par  des vrais débats d’idées dans lesquels les citoyens peuvent se sentir concernés, plutôt que par ce flou idéologique où des machines à conquérir le pouvoir peaufinent leur armes pour se livrer à d’incessantes escarmouches communautaires. En Flandre, on voit déjà où cela conduit…

 

- De fait. 59% des flamands affirment qu’ils ne seraient pas choqués par la participation du Vlaams Belang au gouvernement de leur Région…

- C’est clair qu’à force de reprendre sans cesse les trois thèmes du Vlaams Belang (immigration, identité communautaire et sécurité), les partis flamands donnent finalement l’impression au gens que le VB est un mouvement comme les autres. Et c’est cela qui doit nous faire le plus peur : l’extrême droite n’a même plus à conquérir le pouvoir s’il est parvient à exporter ses idées dans les partis traditionnels.

 

- Mais si elle arrivait finalement au pouvoir chez nos voisins flamands, vous feriez comme votre père qui a émigré à plusieurs reprises pour échapper tantôt à l’oppression bolchevique, tantôt à celle des nazis (ndlr : lire l’encadré : «Ecrivain belge») ?

- On n’en serait encore pas là ! Il y aurait encore moyen de se battre pour soutenir les démocrates flamands. Quand l’extrême droite est arrivée au pouvoir en Autriche, les autrichiens ne sont pas enfuis. Idem en Hollande ou au Danemark. C’est vrai qu’il y a un phénomène presque mondial d’arrivée au pouvoir d’extrémistes populistes. Les démocraties sont très malades en ce moment mais ce n’est pas en fuyant qu’on trouvera un remède.

 

- Voici venir la question que tout le monde se pose : la Belgique vient de fêter son 175ème anniversaire, fêtera-t-elle aussi son 200ème ?

- Oui, j’en suis certain. Même ceux qui n’ont pas d’attachement sentimental à ce pays doivent bien constater que l’outil Belgique reste indispensable pour toutes ses communautés. J’ai vraiment l’impression que l’on joue à se faire peur en prédisant sans cesse l’éclatement du pays. C’est de l’agitation…  Mais il est vrai aussi qu’en jouant avec de l’explosif, un accident peut toujours arriver.

 

- Et si on demandait l’avis des citoyens belges. Di Rupo et Maingain ont notamment évoqué cette idée au moment du débat avorté sur Bruxelles-Halle-Vilvorde ?

- Mais à quoi servirait-il de faire un référendum en posant des questions dont on connaît déjà les réponses ! Il me semblerait très contestable d’occuper tout l’espace politique avec cela pendant des mois. Au risque en plus de crisper des positions et de renforcer les courants communautaristes, alors qu’il y a tant d’enjeux de société qui sont tellement plus prioritaires. On a déjà assez joué à l’apprenti sorcier avec les lois linguistiques dans ce pays pour ne pas sans cesse répéter les mêmes erreurs.

 

- Si vous deviez conseiller la lecture d’un livre à Yves Leterme ?

- Et bien qu’il lise le livre que j’ai écrit sur la montée de l’extrême droite à Anvers. Cela s’appelle «Le Lion noir». Il y trouvera une leçon de tolérance et peut-être éprouvera-t-il aussi une onde d’inquiétude en jaugeant mieux les conséquences possibles du repli identitaire qu’il cautionne.

 

- Mais ces conséquences, on les connaît. Il suffit d’ouvrir un livre d’histoire européenne pour s’en souvenir…

- Il faudrait aussi certainement rouvrir le livre de l’histoire de la Belgique. Je crois que si chaque communauté se livrait à ses petits examens autocritiques, on en viendrait peut-être à bout d’un certains nombres de rancœurs qui nourrissent l’inconscient collectif de chaque côté de la frontière linguistiques et qui pourrissent encore le climat politique actuel. Je pense à ce regard que la Flandre n’a jamais osé posé clairement sur la collaboration avec l’occupant nazi. Comment pourrait-elle construire une politique tolérante sans avoir fait véritablement ce travail de mémoire ? On le voit bien avec l’Allemagne : elle a fait le procès du nazisme et c’est devenu le pays le plus démocratique d’Europe. L’Autriche par contre préfère se mettre la tête dans le sable en se présentant comme une victime et on voit où elle en est. Cela dit, un grand mea culpa devrait aussi être objectivé par les francophones de Belgique à l’égard des décennies d’impérialisme qu’ils ont fait subir aux flamands. Les «bourgeois» de la périphérie qui ne daignent pas parler le «patois» flamand ne renvoient-ils nos amis du nord à ces blessures du passé ? Il faut accepter le fait qu’on n’est pas pour rien dans le développement d’une certaine psychorigidité flamande… En résumé, pour qu’un couple fonctionne, il faut parfois vider les abcès qui nourrissent les vieilles rancunes. Et si chacun balayait devant sa porte! Je crois que c’est possible de le faire. Ce n’est pas encore le temps du divorce.

 

- Vous venez de le souligner : une certaine rancœur flamande à l’égard des francophones a pu se construire dans un passé où les francophones dominaient trop ce pays. Mais aujourd’hui, les choses ont bien changé. C’est clairement les flamands qui sont dominants en Belgique mais le ressentiment de certains d’entre eux perdure…

- Oui, c’est vrai. Un psychiatre dira sans doute qu’un certain héritage du passé traîne encore dans l’imaginaire du peuple flamand. 130 ans d’arrogance francophone ont laissé des traces. Cette arrogance n’est plus là mais elle reste inscrite dans les esprits de beaucoup de concitoyens du Nord du pays. Cela me fait penser à la Pologne, un pays où l’antisémitisme persiste alors qu’il n’y a plus de juifs qui vivent là-bas. Le «Francophone dominant en Flandre» est un peu le «Juif imaginaire» de Pologne !

 

- Vous croyez à l’avenir de la Belgique. Mais l’Etat de demain sera-t-il toujours une monarchie constitutionnelle? Après le prince Philippe, c’est le Roi qui est clairement dans la ligne de mire de certains milieux flamingants. Leterme lui-même dans son interview à «Libération» s’en prend à l’entourage jugé trop francophone du souverain…

­- Je crois sincèrement que l’on peut également entrevoir l’avenir de la monarchie avec une certaine sérénité. Certains «faux modernes» critiquent le Roi avec des arguments pseudo démocratiques : ils n’acceptent pas que ce pouvoir soit héréditaire. Mais si on avait un président, ce ne serait pas forcément plus «démocratique». On serait obligé de faire des alternances comme en Suisse ou au Liban et donc de moduler le résultat des urnes pour ne défavoriser l’une ou l’autre des communautés. Ainsi, il serait inimaginable pour les francophones d’avoir un président et un premier ministre flamand! Soyons objectifs : des tas de démocraties modernes et parfois bien plus performantes que la notre fonctionnent très bien dans un système monarchique : l’Espagne, la Suède, la Grande Bretagne… Je crois que ce débat sur le Roi est surtout un prétexte pour s’attaquer à cette Belgique fédérale dont certains indépendantistes flamands ne veulent plus!

 


Auteurs de plusieurs romans dont la plupart ont été édités en France, Alain Berenbom puise souvent son inspiration dans une «belgitude» teintée d’humour et d’autodérision. A titre d’exemple, dans «L’Auberge espagnole et autres histoires belges» publié aux éditions du Grand Miroir, il s’interroge sur sa qualité d’écrivain belge. Succulent tout autant qu’interpellant, comme l’ensemble de son œuvre. Extrait. 

 

«Il paraît que je suis un écrivain de la communauté française de Belgique (c’est ainsi qu’on dénomme la culture chez nous). Je parie que pas un seul libraire est jamais parvenu à caser cette étiquette sur le rangement sans empiéter sur le rayon voisin. Et Dieu sait avec qui mes livres sont alors confondus. D'après l'ordre alphabétique, je dois être mêlé aux Coréens ou aux Cubains. A moins que, pour éviter les confusions, ce bon libraire n'ait choisi une abréviation qui rende mon espèce définitivement incompréhensible: "écrivains Co.fran.bel." ou "francs belg.". Peut-être "commu.be.", qui présente le risque d'être pris pour un communiste bulgare (dont le rayon ne doit pas être plus imposant).

 

Je suis né en Belgique, j'aurais donc pu être écrivain belge, ç'aurait été tellement simple. Mais voilà, la catégorie n'existe plus. A peine avais-je commencé à publier que, crac, la Belgique était supprimée. Fallait être Wallon ou Flamand... Moi qui suis né à Schaerbeek, j'aurais volontiers revendiqué le statut d'écrivain bruxellois. Mais il paraît que cette appellation n'a pas été retenue: trop bâtarde pour être sérieuse. Ecrivain juif alors? Non, politiquement incorrect, me dit-on. Quant à mes origines, elles embrouillent tout. Mon père est né à Makow et ma mère à Vilno. Qui a jamais entendu parler d'un écrivain lituano-polonais écrivant en français de Bruxelles? Peu d'espoir que le libraire s'y retrouve davantage...

 

De mes parents, je tiens mon amour pour Bruxelles et mon goût pour les frontières floues. De mon oncle aussi. Mon oncle est né comme ma mère à Vilno, d'où il s'est enfui pour Berlin à cause de la menace bolchévique puis pour Bruxelles, devant la menace allemande, puis pour Nice, devant l'invasion nazie, puis pour Montévidéo, quand les Italiens se sont emparés de Nice, puis pour la France à nouveau quand les mouvements communistes ont commencé à fleurir en Amérique latine. A peine s'était-il installé que des ministres communistes entraient dans le gouvernement français. J'aurais dû choisir, m'a-t-il avoué ce jour-là, de retourner en Belgique où la situation politique est tellement plus sûre. De mon oncle, je tiens mon excellent flair politique.

 

J'ai une tante à Toronto, des cousins à Haïfa et je ne sais où, et les derniers restes de ma famille sont restés accrochés à Varsovie, certains de la victoire communiste, en attendant une pension bien méritée comme travailleurs d'élite, qui leur est payée désormais grâce à l'aide allemande. D'eux, je tiens cette fascination pour les subventions publiques, fascination qui s'accompagne d'un étrange sentiment de honte.

 

Ma grand-mère est l'une des rares survivantes du ghetto de Varsovie. Blonde aux yeux bleus et aux traits carrés, elle passait pour une vraie paysanne polonaise, sosie féminine de Jean Paul II. Mon père l'a retrouvée en 1945 grâce à la Croix-rouge et il l'a fait venir en Belgique. Elle s'est occupée de moi pendant mon enfance, en me racontant des histoires en yiddish, une langue que je ne connaissais pas, ce qui m'a donné le goût des histoires incompréhensibles. Plus tard, elle est partie vivre en Israël. Âgée de 75 ans, elle a rencontré un ami d'enfance, rescapé comme elle, qu'elle a épousée. Je ne suis pas certain que ce fut un mariage heureux. En tout cas, ils n'eurent pas d'enfants.

 

Tout ça pour dire qu'avec mes histoires de famille, il était difficile pour moi de faire de la littérature, surtout de la littérature régionale de la communauté française de Belgique. Liège, Charleroi, Jehay-Bodegnée sont des noms un peu étranges à mes oreilles, moins familiers que Berlin, Makow, Montévidéo ou Vilno, des villes que je n'ai jamais vues et dont les rues, les places, les rivières et les gens, tels que je les connais, ont disparu il y a cinquante ans -s'ils ont jamais existé.

 

Avec quoi fait-on alors de la littérature de Belgique? Avec des histoires juives? Quand on me parle d'humour juif, je pense à Cervantès. Y a-t-il plus grand chef d'oeuvre d'humour juif que Don Quichotte? Le seul hic est que Cervantès n'était pas juif... Bien sûr, il a longtemps été prisonnier des Arabes. Mais l'explication n'est-elle pas un peu courte? Surtout que les vrais juifs espagnols, Maïmonide, Colomb, ne brillaient pas par un sens comique aigu. Pourtant, l'histoire de Colomb découvrant l'Amérique et soutenant mordicus qu'il a mis les pieds en Inde ne manque pas de sel. On reconnaîtra dans son attitude un avant-goût d'humour juif américain... Mais qui sait s'il était juif, Colomb? Pas plus sans doute que Charlie Chaplin... Colomb, Chaplin, tous ces non-Juifs qu'on prend pour des Juifs sont peut-être les plus intéressants des créateurs juifs! Chaplin, le plus célèbre des cinéastes juifs américains était un "pur" Anglais, chassé des Etats-Unis qui a terminé sa vie en Suisse avant que son cercueil ne connaisse à son tour quelques aventures burlesques. Un destin à peine moins extravagant que celui de Colomb. Né en Italie, devenu marin anglais, portugais puis espagnol en pleine Inquisition pour la très catholique et très intolérante reine Isabelle alors que ses parents ont fui l'Espagne parce qu'ils étaient maranes, il finit vice-roi. Or, que se rappelle-t-on de lui? Une bête histoire d'oeuf et son acharnement à nier l'existence de l'Amérique. Grandeur et grotesque mêlés... Ils me plaisent ces types-là qui ont endossé mille peaux pour devenir des êtres humains, prouvant au passage qu'il en faut des couches pour passer de la bête à l'homme... Que dire de Colomb? Qu'il était espagnol? Et de Chaplin? Qu'il était Suisse? Et de l'Austro-hongrois Billy Wilder? Et I.B. Singer? Où le ranger? Avec les écrivains américains? polonais? israëliens? Et que faire de Conrad? d'Ishiguro? de Rushdie? Tous citoyens du monde? Peut-être mais de quel monde? Zweig, vrai écrivain universel, chassé d'Autriche par l'arrivée d'Hitler, s'est suicidé comme Baillon, parti vivre à Paris dix ans auparavant. De quoi conforter ces amis autour de moi qui agitent leurs racines sous mon nez: Namurois de souche, Liégeois de souche, Juifs saint-gillois de souche. Il m'arrive d'avoir honte de ne pas avoir la moindre souche à me mettre sous la dent. Parfois, je l'avoue, la tentation me prend de tricher et de m'inventer moi aussi quelques ancêtres locaux. Mais, au bout d'un moment, le doute me reprend. Peut-on rester innocent et de souche?

 

C'est vrai qu'il ne faut pas nécessairement voyager pour devenir universel. Mais ça aide... Les plus beaux livres sur l'Italie ont été écrits par un Anglais, Barry Unsworth, et un Espagnol, José Luis Sampedro, et le plus beau livre sur la Chine des années trente par un Belge, Hergé. Alors, question: quel Bolivien, quel Indonésien, quel Sénégalais de génie écrira enfin le roman régional belge qui fera enfin de Bruxelles la nouvelle Jérusalem?» 

 

Pour en savoir plus sur l’œuvre d’Alain Berenboom, rendez-vous sur www.berenboom.com. Dernier roman paru, "Le Goût amer de l'Amérique" (Bernard Pascuito, éditeur). "Le Lion Noir" dont il nous parle dans l'interview vient d’être réédité en poche et il toujours disponible chez Labor.

 

 

 

16:48 Écrit par michelbouffioux dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |