21/05/2006

Petits délits (110506)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 11 mai 2006

«La loi doit être effective où alors elle perd tout son sens!»

 

Il y a quelques jours, la presse flamande révélait le contenu d’une note confidentielle rédigée par le sieur Herman Daens, procureur du Roi à Audenarde. Dans ce document destiné aux policiers des cinq zones de son arrondissement judiciaire, ce magistrat dresse une liste de «petits délits» qui ne seront plus poursuivis par son office pour raison d’opportunité. De quoi parle-t-on exactement ? La liste controversée évoque notamment des «petits vols dans les magasins», des «bagarres habituelles dans des cafés», le «non payement d’un plein de carburant», les «fausses alertes à la bombe»… Dans de tels cas, les policiers d’Audenarde et environs sont donc invités à ne plus s’encombrer de recueillir des déclarations circonstanciées. Seuls suffiront la prise d’identité des protagonistes et un rapport simplifié à envoyer au parquet… qui classera d’office. Fin connaisseur de la procédure pénale et président du tribunal de 1ère instance de Namur, Christian Panier «regrette» cette manière de «communiquer urbi et orbi qu’une série de délits resteront systématiquement impunis. Cela porte atteinte à la crédibilité de la justice dans le même temps que certains candidats à la délinquance pourraient y voir une forme d’encouragement»

 

- Après la médiatisation de la note confidentielle de votre collègue d’Audenarde, beaucoup de lecteurs de Ciné-Télé Revue ont écrit ou téléphoné à notre rédaction pour manifester leur incompréhension. Très majoritairement, ils estiment que par une telle initiative, la justice pourrait renforcer le sentiment d’impunité des auteurs (ou futurs auteurs) de «petits délits»…    

- Je comprends parfaitement bien les craintes exprimées par vos lecteurs et d’ailleurs je les partage. Certes, pour une partie des délinquants, ceux qui sont de toute manière déterminés à violer la loi, ce débat a peu d’importance. Il y a des personnes qui passeront toujours à l’acte indépendamment de l’attitude plus ou moins répressive des parquets. Mais pour un certain nombre d’autres candidats à la délinquance, le fait de communiquer urbi et orbi qu’une série de délits resteront systématiquement impunis, peut être vécu comme une forme d’encouragement à la transgression de lois qui, de facto, seraient dès lors vidées de leur sens. Si on annonçait demain que le fait de rouler à 150 kilomètres heure ne sera plus jamais sanctionné, ne risquerait-on pas de voir une augmentation importante du nombre de fous de la vitesse sur nos autoroutes ? La réponse me semble assez évidente…

 

- L’existence de ce type de note confidentielle n’est-elle pas aussi de nature à nourrir un sentiment d’insécurité qui est déjà très présent dans la population ? – C’est évident. Allez expliquer à une vieille dame qui a été victime d’un arrachage de sac que son cas est considéré comme un «petit délit» qui d’office n’impliquera aucune suite judiciaire. Comment pourrait-elle vivre cela autrement que comme une injustice ?  Comment ne se sentirait-elle pas abandonnée par l’Etat ? Idem pour le commerçant qui est l’objet de «petits vols» à répétition etc… Bien sûr, et à juste titre, des études montrent que dans notre société le sentiment d’insécurité est disproportionné, qu’il est exagéré par rapport à l’insécurité réelle qui menace les gens. Mais on ne peut se contenter de tel constats rassurants car les conséquences du sentiment d’insécurité sont elles bien palpables. Dans les couches fragilisées de la population, cela débouche sur des réactions de violence, de haine, de rejet des institutions, d’autodéfense… De ce point de vue, la note confidentielle du parquet d’Audernarde me semble aussi très dangereuse. Il ne faut pas jouer avec le feu en donnant des arguments aux extrémistes du genre Vlaams Belang! Je suis donc très heureux qu’après des déclarations maladroites du ministre de l’Intérieur qui semblaient accréditer l’option prise par le parquet d’Audenarde, tous les partis démocratiques s’en soient très clairement désolidarisés.

 

- Si la note de votre collègue flamand constitue une «erreur de communication», elle n’en traduit pas moins un malaise vécu dans la plupart des parquets du pays où il est matériellement impossible de poursuivre tous les délits?

- Ce qui frappe dans le cas d’Audenarde, c’est le systématisme que l’on veut donner à certains classements sans suite. Mais vous avez raison : depuis longtemps les parquets connaissent l’impossibilité d’absorber l’entièreté des infractions constatées. C’est d’ailleurs pour cela que, dès la fin du 19ème siècle, on a adopté le système de l’opportunité des poursuites. En d’autres termes, dans chaque arrondissement judiciaire, le parquet décide de poursuivre dans les dossiers qui lui paraissent être les plus importants en les examinant au cas par cas. Le degré de gravité des faits, la personnalité de l’auteur s’il est identifié (âge, absence ou non d’antécédents) et les priorités de politique criminelle du procureur du Roi sont des facteurs qui interviennent dans ce tri préalable. Il est clair que ce système pose question en termes de cohérence et de crédibilité de la justice. Pourquoi poursuit-on un fait dans un tel arrondissement judiciaire et pas dans un autre ? Naguère, un ancien ministre de la justice qui faisait la route de Verviers à Bruxelles tous les jours expliquait que son itinéraire lui faisait traverser six arrondissements judiciaires. Il ajoutait que si son chauffeur commettait un excès de vitesse, selon l’endroit où il se trouvait, la justice pouvait traiter l’affaire de… six manières différentes. Bien sûr, depuis des années, il y a eu des efforts du collège des procureurs généraux et des ministres de la Justice pour harmoniser la politique criminelle des différents parquets du pays, mais cela ne résout pas tout. Loin s’en faut d’ailleurs car, en parallèle, le législateur n’a cesse de pénaliser de plus en plus de comportements. Les lois diverses et variées s’accumulent et pour les parquets, il y a donc de plus en plus de tri à faire… Au fil du temps, les faiblesses du système d’opportunité n’en deviennent donc que plus patentes. Je ne pense pas exagérer en disant qu’actuellement, 70% des lois pénales ne sont pas appliquées de facto.

 

- Ces choix posés par les parquets peuvent nourrir un sentiment d’arbitraire dans le chef des justiciables ?

- A juste titre, les gens peuvent se demander à quoi cela sert de faire des lois, si certaines d’entre elles peuvent être transgressées en toute impunité. La loi doit être effective où alors elle perd tout son sens!

 

- Un autre système est-il possible ?

- Oui. Dans un pays comme l’Italie, il n’est pas question d’opportunité mais de légalité des poursuites. Le parquet a pour obligation de poursuivre toute infraction dès qu’il en prend connaissance. Vous avez violé la loi, vous passez devant le juge. Pas question qu’un dossier reste dans l’armoire parce qu’un autre est jugé prioritaire. C’est beaucoup plus cohérent.

 

- Cela supposerait un renforcement des effectifs de la magistrature ?

- Oui, mais pas nécessairement de manière très importante. Cela supposerait surtout une simplification de la procédure pénale laquelle permettrait de rendre justice de manière nettement plus rapide. Et cela serait possible, sans tomber dans les pièges d’une justice expéditive! Pour prendre l’exemple d’une autre démocratie de l’Union européenne, soit nos voisins allemands, les affaires simples y sont jugées dans un délais de 1 à 2 mois. En Belgique, pour des dossiers du même type cela peut prendre deux ou trois ans! Quel sens cela a encore ? Sur une telle durée, la personne jugée a pu s’amender, elle a pu changer… On risque de détricoter tout ce qu’elle a reconstruit. Et du côté des victimes, en tous cas pour celles qui    ont vu leur dossier classé sans suite, on reste dans l’insatisfaction d’une non réparation du dommage subi  pendant trop longtemps. 

 

- Un amie de Joe Van Holsbeek a déclaré ceci : «Dans les transports en commun, les agressions sont notre lot quotidien. Mais la plupart des victimes ne portent pas plainte. Cela ne sert à rien. Les démarches sont longues, la police nous écoute à peine». Elle aurait pu ajouter : «De toute façon, le parquet classera sans suite»…

­- C’est vrai que beaucoup de gens en sont là. Dans ces affaires qui touchent à la «petite» criminalité urbaine, ils se disent que cela ne sert même plus à rien de s’adresser à la justice. J’ai constaté que dans des cas de rackets, des parents en étaient parfois arrivés à se dire qu’il pourrait même être contreproductif de déposer plainte. Pour ceux-là la crainte de représailles était devenue supérieure à l’espoir de justice. C’est extrêmement grave d’en arriver là. Si les autorités judiciaires ne sont plus perçues comme étant encore en mesure de faire respecter les lois, cela ouvre la porte à la violence et à l’arbitraire!

 

« Le monde politique doit s’emparer du débat ! »

Pour Christian Panier, «il est urgent qu’il y ait un grand débat politique sur ces questions de justice. Et que cela débouche sur des réformes en profondeur. Qu’attend-t-on des magistrats ? Veux-t-on leur donner les moyens de mieux et de plus poursuivre les délits de toutes natures ? Faut-il dépénaliser certains comportements ? Ce sont là des questions de démocratie tout à fait cruciales. Si l’on ne se les pose pas, la dépénalisation de fait que l’on pratique en ce moment au mépris de toutes les règles d’effectivité de la loi, risque de creuser un peu plus encore le fossé entre les citoyens et leurs institutions.»

 

 

10:51 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Meurtre de Joe Van Hoolsbeeck (040506)

Entretien publié dans l'hebodmadaire belge "Ciné-Télé Revue, le 04 mai 2006

Rachid Madrane : "Le racisme et la violence se renforcent mutuellement"

«Les auteurs sont d’origine nord-africaine, ont des cheveux noirs coupés courts et portaient, au moment de leur crime, des vêtements foncés». Très peu de temps après l’horrible meurtre de Joe Van Hoolsbeeck, le parquet de Bruxelles décrivait ainsi les suspects qui étaient à rechercher. Aujourd’hui, alors que l’on sait que les auteurs n’avaient rien à voir avec la communauté musulmane ou maghrébine, les magistrats et les policiers ont eu la bonne idée de présenter des excuses. N’empêche, le mal a été fait : «Certains ont ethnicisé ce dossier avec une incroyable légèreté», dénonce Rachid Madrane, député bruxellois (PS). «Il faut dire non au racisme et aux préjugés ethniques avec la même force que l’on rejette la violence. Car ce sont deux maux qui se renforce mutuellement

 

- Lorsque le parquet de Bruxelles a décrété que les auteurs du meurtre de Joe étaient «d’origine nord-africaine», très peu de voix se sont élevées pour indiquer, qu’après tout, tant qu’ils ne seraient pas arrêtés, il était quelque peu léger de préciser leur appartenance à telle ou telle autre communauté. C’est un peu comme si tout le monde considérait que les meurtriers ne pouvaient être que des musulmans. Selon vous, à quelle réflexion ce dérapage doit-il nous inviter ?

- Je crois vraiment qu’il est temps que notre société fasse un examen de conscience collectif. Cette affaire a montré à quel point un certain nombre de préjugés se sont installés dans notre société. Bien sûr, parmi les gens qui ont cru que c’était des maghrébins qui ont tué Joe, ou pire, qui l’ont clamé publiquement, il y a un certain nombre de vrais racistes qui ont vécu cela comme une aubaine. On peut en effet supposer que les rotatives qui impriment les affiches du Vlaams Blok ou Front national se sont mises immédiatement à tourner. Mais ceux-là, comme l’ont montré les parents de la victime, ses amis et les 80.000 personnes qui ont participé à la marche silencieuse sont loin d’être majoritaires. Ce qui est plus préoccupant, c’est que même des personnes qui n’ont rien contre les maghrébins ont pu tomber dans la piége. Certes, un discours tout à fait respectable a été tenu qui voulait qu’on ne «stigmatise» pas toute une communauté pour les actes odieux et indéfendables posés par deux ses membres. Mais implicitement, cela revenait aussi à accepter comme un fait établi et incontournable que les auteurs étaient fatalement des arabes.

 

- L’enfer est pavé de bonnes intentions…

- Cela montre en tous les cas qu’à force d’être répétés dans les cafés du commerce certains stéréotypes s’instillent comme un poison dans les pensées. Au point d’en arriver à des raccourcis qui font froid dans le dos : un gosse qui se fait tuer pour se faire voler son MP3 ? Elémentaire mon cher ami, cela ne peut être que des arabes qui ont fait cela! Cela dit, et j’insiste sur point, il faut mettre ce constat alarmant en parallèle avec le mouvement citoyen qui s’est manifesté ces jours-ci. Dans les rues de Bruxelles, le 23 avril, il y avait des gens de toutes les communautés, de toutes les religions, de toutes les couleurs. On a entendu un «non à la violence» mais aussi un «non au racisme» et un appel à une société du dialogue plutôt que de la confrontation. Joe était notre fils, il était notre frère à tous. Pour ma part, j’ai vraiment été soufflé par ses amis, par ces jeunes qui veulent un monde plus ouvert. Ils ont créé de l’espoir. C’est un sentiment que j’avais déjà éprouvé au moment de la marche blanche. L’une des victimes dans les affaires de disparition d’enfants, Loubna Bénaissa, était une petite fille d’origine maghrébine. Cela avait conduit à un rapprochement entre des familles de victimes qui appartenaient à des communautés différentes. Il y avait déjà toute une symbolique qui était en était ressortie, une espérance de dialogue. Une volonté de dépasser les préjugés et d’en finir avec la discrimination. 10 ans plus tard, on voit qu’on n’a finalement pas beaucoup avancé sur le chemin pour y arriver. En vous disant cela, une phrase d’Einstein me revient en mémoire : «Il est plus facile de désagréger un atome que de faire évoluer les mentalités»…

 

- On vit dans une société raciste ?

- Je ne veux pas forcer le trait par une formule choc de ce genre. C’est plus nuancé que cela. Il y a des stéréotypes comme ceux dont je parlais tout à l’heure et que je résumerais pas la notion de délit de faciès. C’est d’ailleurs particulièrement parlant dans l’affaire du meurtre de Joe : des jeunes à l’allure étrangère qui portent training et veste Nike, dans l’esprit de beaucoup de gens, cela ne pouvait être que des jeunes issus de l’immigration arabo-musulmane… Et bien, on voit aujourd’hui que ce n’était pas du tout le cas. Je me demande si ce n’est pas l’occasion pour tous ceux qui avait cru à cette «évidence» de faire preuve d’un peu d’humilité et de s’interroger : n’y-a-t-il pas d’autres clichés qu’ils entretiennent et qui leur semblent tout à fait «évident»? Par exemple, il y a tout ce que certains répandent comme rumeur sur le lien entre immigration arabo-musulmane et criminalité. Mon propos n’est pas de nier qu’il existe des bandes de mômes d’origine immigrée qui commettent des crimes et délits mais il est insupportable que des gosses qui n’ont jamais rien fait de mal, que toute une communauté soit stigmatisée pour les actes de quelques-uns. Se rend-t-on compte des dégâts que cela fait sur la psychologie des enfants issus de familles immigrée ? S’imagine-t-on ce que c’est que de porter une étiquette de délinquant en puissance dans le dos pendant toute sa vie? Sais-t-on ce que c’est que de se battre contre les préjugés pendant toute une scolarité, de croire qu’on s’en est sorti avec un diplôme et puis de se trouver face au mur de la discrimination à l’embauche ? Les amis de Joe ont touché la cible en plein de le mille en préconisant une ouverture, un dialogue. Il faut que les belges de souche soit ouverts à ces injustices que vit une communauté qu’elle fait venir sur son territoire il y a déjà plus de quarante ans. Alors non, je ne dis pas la société belge est raciste mais peut-être a-t-elle été un peu autiste face à ces réalités. Il est urgent que cela change sinon…

 

­- Sinon ?

- Sinon, je crains que nous n’échapperons pas à vivre quelque chose de comparable à ce qui s’est passé dans les banlieues françaises. Il y a trop de désespoir, trop d’horizons qui semblent irrémédiablement bouchés. La règle du jeu dans notre société, c’est normalement l’égalité des chances. Si vous vous battez pour réussir des études, pour être performant dans le travail, si vous cherchez l’excellence, vous pouvez espérer bénéficier d’un ascenseur social. Et cette règle, croyez-moi, la plupart des jeunes immigrés l’ont bien comprise. Ils veulent jouer le jeu. Ils ont les mêmes aspirations que les Belges de souche. Des rêves de famille, de travail, de consommation, de vacances… Mais pour eux, trop souvent, il n’y a pas d’ascenseur social, il faut gravir la pente marche par marche, en évitant les peaux de bananes.

 

- Ben Laden et les islamistes ne sont-ils pas en train de récolter les fruits de leurs crimes infâmes en colorant négativement l’image de tous les musulmans ?

- Il est clair que les extrémistes de tous les camps se renforcent entre eux. Qu’un type comme Ben Laden existe, c’est évidemment un formidable cadeau pour tous les racistes qui veulent enfermer les arabo-musulmans dans une image d’intolérance. Cette représentation déformée est très difficile à supporter pour l’immense majorité des membres de la communauté nord-africaine qui vit en Belgique et d’ailleurs, pour tellement de familles, depuis deux, trois voire quatre générations. Ce l’est d’autant plus que la plupart des jeunes beurs se sentent profondément belges. D’ailleurs, que je sache, le slogan «Belgique crève» n’a pas été inventé par des immigrés mais par ceux qui les stigmatise le plus, à savoir les gens du Vlaams Blok! Entre beurs, on se dit des fois que si la Belgique venait à disparaître à cause des velléités séparatistes de la Flandre, nous serions certainement dans le dernier carré des Belges qui résisteraient!

 

Des excuses bienvenues et d’autres à venir ?

 

«Je suis heureux que l’un des dirigeants de la police fédérale se soit clairement excusé pour la mise en cause inutile et dégradante de la communauté nord-africaine. C’est un acte dont l’honnêteté intellectuelle se doit d’être soulignée. Malheureusement, il faut aussi déplorer qu’en marge de l’affaire Joe des personnes issues de la communauté maghrébine soient également tombées dans le piège de la simplification et de la stigmatisation. Je pense notamment à ce député régional flamand, Fouad Ahidar (Spirit) lequel a déclaré «ce meurtre pour voler pue le racisme. De plus en plus de jeunes criminels d’origine turque ou marocaine choisissent des victimes qui ont l’air d’incroyants». Quelle pitoyable sortie médiatique. Je ne pensais qu’un jour on en arriverait là. Voilà donc que pour donner des gages d’intégration, un élu d’origine immigrée en vient à relayer les clichés les plus sensationnalistes sur les membres de sa communauté d’origine. Cette attitude irresponsable n’a contribué qu’à mettre de l’huile sur le feu, permettant notamment à des éditorialistes flamands de gloser sur un prétendu «racisme anti blanc». Il n’y a pas que la police qui devrait s’excuser!  

 

 

 

 

 

10:40 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook |

11/05/2006

ICDI (110506)

Une affaire de la Carolo au carré?

Mais où va l'argent des ordures de Charleroi?

 

Enquête  publiée ce jeudi 11 mai 2006 dans l'hebdomadaire "Ciné-Télé Revue".

 

 

 

 

Un scandale dans le milieu des ordures ménagères après celui des logements sociaux ? Après celle de La Carolo, la région de Charleroi va-t-elle connaître une «affaire ICDI», du nom de l’«Intercommunale pour la collecte et la destruction des immondices » ? C’est ce que souhaitent en tout cas des membres du personnel de cette société publique qui se sont confiés à notre reporter. Pêle-mêle, ils dénoncent des «dépenses somptuaires qui n’ont rien à voir avec l’objet social de l’ICDI», le «népotisme» de son président socialiste, Lucien Cariat, des détournements de leur force de travail «au profit de l’intérêt de certains particuliers et pendant les heures de service», et l’existence d’emplois fictifs, notamment au profit d’un actuel échevin socialiste de Charleroi. L’un d’eux a cette formule : «Il est temps que la justice s’en mêle. Ici, c’est La Carolo au carré !» Principal accusé, Lucien Cariat se défend bec et ongles : «Tout cela est complètement faux. Je n’ai absolument rien à me reprocher ! Je ne sais pas qui est derrière la campagne de diffamation qui est orchestrée en ce moment contre ma personne, mais il est clair que l’on cherche à m’abattre.» Enquête. A charge et... à décharge.

 

«On est prêt à vous décrire tout le “système Cariat”. Il y a trop de choses illégales qui se passent à l’ICDI, mais, avant que nous sautions le pas, vous devez nous assurer l’anonymat. Je ne peux pas m’engager pour mes collègues, mais en ce qui me concerne, si j’obtiens les mêmes garanties de la justice, je veux bien tout expliquer aussi au procureur du Roi de Charleroi. Tant qu’un nettoyage ne sera pas fait, nous risquons très gros, vous comprenez ?»

 

L’homme qui nous parle au téléphone se dit révolté, mais, dans le même temps, il a peur de perdre le seul salaire qui nourrit sa famille. Début d’enquête classique sur de potentiels détournements d’actifs et de présumées magouilles au sein d’une intercommunale du pays de Charleroi. En l’espèce, il est question de l’ICDI, un sigle qui désigne l’« Intercommunale pour la collecte et la destruction des immondices ». Une structure imposante. Offrant de l’emploi à plus de 400 personnes et réalisant un chiffre d’affaires de près de 30 millions d’euros, l’ICDI gère les ordures et les déchets de 13 communes, qui sont autant d’« associés publics » représentés au sein de son conseil d’administration (Anderlues, Chapelle-lez-Herlaimont, Charleroi, Châtelet, Courcelles, Farciennes, Fleurus, Fontaine-l’Evêque, Gerpinnes, Ham-sur-Heure, Les Bons Villers, Montigny-le-Tilleul, Pont-à-Celles).

 

L’ICDI, c’est aussi le fief de celui qu’on appelle parfois le «Roi de Marcinelle», à savoir le dénommé Lucien Cariat. Echevin à la Ville de Charleroi, où il dispose de plusieurs compétences (Ecologie urbaine, Propreté, Tourisme, Jumelages et Associations patriotiques), ce vieux briscard de la politique locale n’a jamais exercé de mandat fédéral ou wallon, mais cela n’enlève rien à son poids au sein d’un PS de Charleroi dont il préside sans partage l’une des sections les plus importantes depuis quelque trente années. Généralement présenté comme un « ennemi » de Jean-Claude Van Cauwenberghe, l’homme exerce aussi de nombreux mandats. Accrochez-vous : en plus de la présidence de l’ICDI et de la section marcinelloise du PS, Lucien Cariat assume aussi celles du Foyer Marcinellois (logements sociaux), de la section de Marcinelle de Présence et action culturelles (une asbl satellite du PS), du Centre social de Délassement de Marcinelle, de la Maison du tourisme... de Marcinelle, du Syndicat d’initiative communal... de Marcinelle, d’Adichar (Association pour l’étude de l’élimination des déchets industriels et toxiques dans la région de Charleroi), de Charleroi recyclage, d’Etude et Recyclage, des asbl Dante Alighieri, Procultura, Fondation Charlier, Mémoire du Bois du Cazier et des sociétés Sage et Sitec. A côté de ces activités, Lucien Cariat trouve encore le temps d’être vice-président de l’asbl Marcinelle en Montagne et celui d’exercer des mandats d’administrateurs à la Spaque et au sein du conseil de la SA Recymex.

 

Quelle énergie ! Et bien qu’il soit âgé de 67 ans, Lucien Cariat ne semble pas rassasié. «Je ne bois pas, je ne fume pas et je m’entretiens. J’ai la force de travail d’un homme de 50 ans. Mener de front toutes ces activités ne me pèse nullement. D’ailleurs, je n’imagine pas une autre vie que celle-là», argumente-t-il lorsque nous lui demandons s’il n’est pas temps de raccrocher. Ces derniers mois, Cariat s’est donc battu comme un lion pour obtenir une dérogation de son parti afin de pouvoir se présenter une dernière fois sur les listes du PS lors des prochaines élections communales. Sans succès... Atteint par la limite d’âge, la fin de la carrière politique de l’homme fort de Marcinelle a été entérinée par ses camarades. Une décision qui n’est évidemment pas sans conséquences sur son mandat politique de président de l’ICDI, qui ne pourra pas être prolongé dès lors que Lucien Cariat n’aura plus son statut d’élu. Qu’à cela ne tienne, le « Roi de Marcinelle » n’accepte pas d’être détrôné aussi facilement.

 

Echanges d’accusations et de plaintes

 

Conseiller communal (MR) et administrateur de l’ICDI, Philippe Sonnet accuse : «Le 24 avril dernier, lors de la réunion du conseil d’administration de l’ICDI, Lucien Cariat nous a fait prendre connaissance du procès-verbal qui était censé relater notre réunion précédente. J’y ai découvert avec stupéfaction que le texte qui était soumis à notre approbation indiquait que le conseil d’administration avait déjà marqué son accord lors de sa réunion du 6 mars 2006 pour qu’il reprenne les fonctions de directeur-gérant de l’ICDI jusqu’en 2008 ! Et qui plus est, avec une délégation de pouvoir telle que le nouveau président qui le remplacerait après les prochaines élections ne serait, de fait, qu’un pantin sans réelle marge de manœuvre. Ce p.-v. était un faux caractérisé : jamais une décision de ce type n’a été prise lors de la réunion du 6 mars ! Tout au plus, cette piste avait été évoquée de manière fugace, mais sans que l’on vote. En plus, ce faux p.-v. a été envoyé à l’autorité de tutelle — le ministre régional wallon des Affaires intérieures et de la Fonction publique Philippe Courard (PS) — dès le 23 mars. Un vrai coup d’Etat légal, car, à partir du moment où le p.-v. était envoyé au ministre, les administrateurs disposaient de trente jours pour introduire un recours ou une contestation. Mais comment aurions-nous pu le faire, puisque nous n’avons découvert le p.-v. qu’en date du 24 avril ? »

 

Cette première affaire qui agite le landernau carolo depuis quelques semaines a déjà conduit Lucien Cariat à tenir une conférence de presse, où, assisté par l’expert juridique de l’ICDI (le ténor du barreau Roger Lorent), il s’est inscrit en faux contre les accusations du conseiller communal MR : «En 1981, j’ai été nommé directeur-gérant de l’ICDI. Quand je suis devenu échevin, une loi de 1996 avait établi une incompatibilité. J’ai donc pris un congé politique et je suis devenu président chargé de la gestion. Comme je ne me présente pas aux élections, je réintégrerai logiquement ma fonction. Pour ce faire, une seule formalité : une lettre recommandée précisant ma décision. C’est par volonté de transparence et d’efficacité que j’ai annoncé cette décision en mars.» (1)

 

Fin du débat ? Loin s’en faut. Philippe Sonnet rétorque que «Cariat avait besoin de l’aval du conseil d’administration de l’ICDI pour recevoir la délégation de pouvoir qu’il a ajoutée à la reconduction de son mandat de directeur-gérant. C’est uniquement pour cette raison qu’il a voulu faire croire que nous avions été consultés. Je maintiens que son p.-v. était bel et bien un faux, et d’ailleurs, un recours a été introduit auprès du ministre Courard, et je n’exclus pas de porter aussi l’affaire devant la justice pénale.» De son côté, le président de l’ICDI a annoncé son intention de déposer plainte en diffamation contre Philippe Sonnet. Ambiance...

 

Des travaux chez des particuliers ?

 

Le décor étant planté, revenons-en à cet homme qui disait avoir des confidences à nous faire sur le «système Cariat». Rendez-vous est pris dans un lieu discret de la métropole carolo. Notre interlocuteur est accompagné de deux collègues qui, comme lui, travaillent depuis plusieurs années à l’ICDI. Ils témoignent pendant plus de deux heures.

 

«Il est temps que la justice s’en mêle. Ici, c’est La Carolo au carré», entame l’un de nos témoins. «Le président de l’ICDI ? C’est le Roi-Soleil. Il se sent autorisé à faire tout ce qu’il veut ! Vous ne serez sans doute pas étonné d’apprendre que, pendant leurs heures de service, des ouvriers ont réalisé des travaux d’aménagement à son domicile de Marcinelle, mais aussi pour le compte de certains de ses proches et de ses amis.» Quels travaux ?

 

Les trois témoins évoquent des choses très diverses : «Aller planter des sapins dans un jardin, placer une barrière en fer forgé fabriquée dans l’un des ateliers de l’ICDI, aller retirer des terres ou des encombrants, placer une statue achetée pour 350.000 francs à un artiste italien par l’ICDI sur un terrain privé, des travaux de rénovation très variés (électricité, peinture, menuiserie), déménagement, mécanique dans les garages de l’ICDI pour les véhicules du président et de son fils. » Le tout se ferait avec « des matériaux et fournitures en provenance directe des ateliers de l’ICDI».

 

Confronté à ces accusations, Lucien Cariat conteste formellement : «C’est de la pure calomnie. Il n’y a jamais rien eu de tout cela.» Parole contre parole. Cependant, les trois hommes disent savoir qui a fait quoi et chez qui... L’un d’eux ajoutant que si cela intéresse la justice, il est prêt à lui communiquer des détails utiles.

 

Emplois fictifs ?

 

« Il y a plein d’emplois fictifs à l’ICDI. Des gens qui sont chez nous et qui ne font rien. Comme un certain T., par exemple, qui passe ses journées à étudier les cours de la Bourse sur son PC. Ou S., qui fait le moniteur à la piscine du Centre de Délassement de Marcinelle pendant l’été et qui ne travaille pas le reste de l’année. Des gens aussi qui travaillent à la commune de Marcinelle ou dans des asbl présidées par Cariat... mais qui sont payés par l’intercommunale», affirment encore nos témoins.

 

Pour appuyer leurs dires, ils nous donnent une note interne de l’ICDI qui est assez troublante. Elle recense le personnel de l’intercommunale par statuts (ouvriers, employés, chargeurs, responsables, etc.) et par lieux d’affectation... A savoir le «service secrétariat Ville» pour au moins six personnes de sexe féminin. Selon eux, cela veut dire que ces employées-là travaillent à l’hôtel de ville de Marcinelle. «On ne sait pas très bien ce qu’elles y font, puisque nous ne les voyons jamais. Mais on peut supposer qu’elles ont une utilité pour les nombreuses activités politiques du patron», dit un témoin. «Ce n’est pas comme cela qu’il faut comprendre les choses», rétorque Lucien Cariat. «En fait, c’est en tant que président de l’ICDI que je dispose de deux personnes à l’hôtel de ville pour mon secrétariat.» Lorsque nous disons à M. Cariat que d’après nos informations, il y aurait non pas deux, mais bien six personnes concernées par cette «délocalisation», il nous répond finalement qu’il y en a... trois... plus une. Soit «une personne mise à disposition du Tourisme qui vient d’une filiale de l’ICDI et trois secrétaires. Elles font tous mes dossiers de l’ICDI depuis l’hôtel de ville. Cela fait vingt ans que c’est comme cela.»

 

Les asbl du président

 

Deux autres femmes sont renseignées dans le listing comme travaillant au «service secrétariat Destrée», dont notamment la conseillère communale PS Maria Pittacolo. «Allez voir au 25 de la rue Jules Destrée à Marcinelle», décode l’un de nos hommes. «Vous y découvrirez une magnifique demeure style 1900 qui appartient à l’ICDI. Celle-ci a été rénovée à grands frais par du personnel de chez nous. L’intérieur est aussi luxueux que la façade (voir photo). Cependant, on n’y preste aucune activité qui ait un quelconque rapport avec l’objet social de l’intercommunale. Le 25 rue Destrée abrite une asbl dénommée Dante Alighieri qui est présidée par Lucien Cariat. Elle organise de temps en temps une exposition ou des danses folkloriques en relation avec la tradition italienne. Rien à voir donc avec le traitement des déchets !»

 

Vérification faite au Moniteur belge, cette asbl Dante Alighieri est bien mentionnée au 25 rue Jules Destrée et son objet officiel, sous la présidence de Lucien Cariat, est bien de «protéger et de diffuser la langue italienne et la culture italienne, ravivant les liens spirituels des Italiens avec la mère patrie». Mais nous découvrons aussi que d’autres asbl, toutes présidées par l’homme fort de Marcinelle, sont abritées dans ces locaux financés par l’argent public. A savoir «Procultura», une association dont l’objet social est très large. Certes, les statuts mentionnent l’organisation de «séminaires relatifs à l’environnement», ce qui peut avoir un rapport avec la politique de prévention et d’incitation au tri des déchets menée par l’ICDI. Mais il est aussi question de «l’organisation de conférences culturelles, touristiques, scientifiques et archéologiques » ainsi que de « radio locale». «Procultura» est en effet partie prenante dans «Radio Marcinelle». Cette station est réputée dans la région pour citer le nom du président de l’ICDI au moins une fois entre chaque disque...

A la même adresse se trouve encore la Fondation Charlier et, jusqu’il y a peu, s’y trouvait encore le Cemaps (Centre marcinellois d’action et de promotion sociale) (2), deux asbl présidées comme il s’entend par Lucien Cariat et qui partagent un objet social identique : organiser des «conférences culturelles et musicales» ainsi que la remise d’un «prix musical intitulé André Charlier». Last but not least, le 25 rue Destrée abrite enfin une asbl dénommée «Association pour l’étude, l’évolution de l’environnement et la promotion de l’image du pays de Charleroi», dont le véritable objet est sujet à controverse.

 

Lorsque nous interrogeons Lucien Cariat sur les activités qui se déroulent dans les locaux de la rue Destrée, il s’emmêle un peu les pinceaux : «Nous avons là des filiales de l’ICDI. Elles sont encore gérées sur place, mais bientôt, ce ne sera plus le cas. Nous avons Mme Pittacolo, qui n’est là que pour un cinquième temps, une employée qui est contractuelle et une handicapée qui s’occupe de répondre au téléphone.»

 

Question logique : si des filiales de l’ICDI sont à l’œuvre au 25 rue Destrée, desquelles s’agit-il et que font-elles ? M. Cariat a du mal à nous répondre. Il évoque la présence de deux filiales de l’ICDI (Sitec et Adichar), mais sans autre détail et, surtout, en nous laissant entendre qu’il n’est pas certain qu’elles se soient trouvées un jour domiciliées à cette adresse. Quand nous lui faisons remarquer que les activités de Dante Alighieri, du Cemaps ou de la Fondation Charlier n’ont rien à voir avec l’objet social de l’ICDI, il nous produit une réponse difficilement déchiffrable. Nous citons : « Ce n’est pas vrai. L’ICDI peut pratiquer toute politique d’environnement en rapport avec l’économie d’énergie. Donc, tout cela est fait. Et en termes de stratégie, il y a aussi du personnel qui est là. » Faudrait-il en déduire que les danses folkloriques et les concours musicaux sont des activités qui permettent de réduire la consommation d’énergie ? Notons pour la bonne forme que le président de l’ICDI reconnaît que ses asbl logées rue Destrée payent « un loyer symbolique de 1.000 euros par an » et que « depuis cette année, elles payent aussi leurs charges (électricité, téléphone, etc.) ».

 

Une affaire Van Dyck ?

 

Bernard Van Dyck est le dauphin politique de Lucien Cariat. Devenu échevin (PS) de la ville de Charleroi à la suite des démissions suscitées par l’affaire de la Carolo, il a grandi à l’ombre du «Roi de Marcinelle». «J’ai connu M. Cariat quand j’avais encore des culottes courtes. Il a été mon professeur de dessin», nous explique-t-il. Selon nos témoins, «M. Van Dyck a bénéficié pendant plusieurs années d’une voiture de société offerte par l’ICDI et il émargeait au payroll de la société, alors qu’il n’y travaillait pas effectivement. On le voyait seulement venir pour faire le plein d’essence de son Alpha 156 avec la carte de la société» (ndlr : l’ICDI disposant de sa propre pompe à carburant)». «C’est faux», rétorque M. Van Dyck. Et d’expliquer son parcours professionnel : «J’ai été engagé par l’ICDI en 1980 et pendant dix ans, j’y ai travaillé dans le service comptabilité (ndlr : à l’époque, Lucien Cariat y jouait déjà un rôle dirigeant)». «Début 1990, j’ai été détaché dans un cabinet ministériel à la Région wallonne. J’ai donc pris un congé politique : en d’autres termes, comme le veut la loi, je gardais officiellement ma fonction dans l’Intercommunale et le traitement qui en résultait et, trimestriellement, l’ICDI facturait au cabinet ce que je lui coûtait (salaire, onss, précompte et chèques repas). Après les élections de juin 1999, j’ai décidé de ne plus postuler dans un cabinet parce que je désirais me consacrer plus pleinement à mon action politique à Charleroi où j’étais conseiller communal. J’ai donc réintégré l’ICDI. A cette époque, l’intercommunale venait de créer une nouvelle filiale, à savoir la société d’économie sociale «Sitec» qui s’occupait de tri des déchets. On m’a désigné secrétaire-gérant de cette société et le même principe de rétribution que précédemment a été appliqué : l’ICDI continuait à me payer mon salaire, lequel était refacturé à la Sitec. C’est aussi à cette époque que j’ai pu bénéficier de l’Alpha 156 comme voiture de fonction. Il s’agissait d’un avantage en nature tout à fait légitime pour un cadre et je l’ai toujours déclaré sur ma feuille d’impôt.»

 

Cependant, on l’a dit, nos témoins affirment que l’emploi de Bernard Van Dyck à la Sitec n’était qu’une fiction… «C’est totalement inexact!», s’indigne l’échevin socialiste. «J’avais mon bureau dans les anciens bâtiments de l’ICDI à Montignies-sur-Sambre. Les ouvriers de la Sitec sont des personnes minimexées remises au travail en partenariat avec le Cpas de la ville de Charleroi. Pour ma part, je m’occupais des relations avec le Cpas, des recrutements d’embauche, des feuilles de prestation du personnel, des rapports d’évaluation et du secrétariat du conseil d’administration. C’était donc un vrai boulot dans lequel je jouais aussi un peu un rôle d’assistant social avec ces personnes qui connaissent souvent plus de difficultés administratives et autres que la moyenne. Je ne comprends pas qu’on puisse dire que je n’étais pas là ! En janvier 2001, le conseil d’administration du Foyer Marcinellois (ndlr : présidé par Lucien Cariat) m’a demandé d’assurer sa gestion journalière. Malgré le fait que ce nouveau boulot était un temps plein bien remplis, j’ai continué à être secrétaire gérant de la Sitec (embauche, feuilles de prestations) mais pour les évaluations, c’est quelqu’un d’autre qui s’en est occupé. Et là encore, mon salaire continuait à m’être payé par l’ICDI qui, du moins durant les dernières années, le refacturait au Foyer Marcinellois.»

 

Bernard Van Dyck admet qu’à cette époque, il conserve sa voiture de fonction payée par l’ICDI alors que, dans les faits, il travaille principalement pour le Foyer Marcinellois «Ce n’était que normal puisque j’occupais plus de responsabilités qu’auparavant. Je n’avais pas un centime en plus de rémunération. Je n’allais tout de même pas en plus perdre la voiture», nous dit-il. Mais n’était-ce pas plutôt à la société de logement de lui offrir cet avantage en nature ? «Non, puisque j’étais toujours salarié de l’ICDI et que je n’avais pas totalement quitté mes fonctions de secrétaire-gérant de la Sitec. Cette situation a duré jusqu’en octobre 2005, moment où je suis devenu échevin des sports de la ville de Charleroi. Dès le lendemain de ma nomination, j’ai mis fin à mes activités de gérant de la Sitec et j’ai donc rendu la voiture».

 

 Le foot en salle financé par les ordures de Charleroi

 

«L’ICDI est financée par le contribuable et nous doutons que celui-ci soit ravi d’apprendre qu’en payant ses sacs poubelles, il contribue à financer un club de foot en salle. C’est pourtant ce qui se passe», s’indignent nos trois témoins. «Il y a plus d’un an une quinzaine d’ouvriers ont été engagés par l’ICDI avec statut précaire. Officiellement ces hommes étaient recrutés pour l’entretien des parcs à conteneurs mais en réalité ils n’ont jamais fait ce boulot-là. Tout leur temps de travail a été consacré à la rénovation d’un bâtiment appartenant à l’ICDI au n°358 de la Chaussée de Bruxelles à Jumet. In fine, il s’agit d’offrir une salle d’entraînement pour les jeunes du club de «futsal» Action 21. Lucien Cariat est, il est vrai, président d’honneur d’Action 21. Nous savons aussi que c’est la SA Seplex qui a refait toute l’électricité du bâtiment pour un montant d’environ 300.000 euros. Il s’agit de la société dirigée par le président d’Action 21, Paul Locicero».

 

Plusieurs documents tendent à confirmer ces propos.

 

1. 20 mai 2005, une offre de travaux : un vent favorable nous a fait parvenir un bon de commande de l’ICDI portant le numéro 40506. Daté du 30 juin 2005 et signé par le président Lucien Cariat, il marque son accord pour la société Seplex réalise des «travaux électriques» au «bâtiment, chaussée de Bruxelles, 358» pour un montant total de 318.724, 136 euros (TVA comprise). On notera avec intérêt que ce bon de commande mentionne explicitement qu’il répond à une offre «n°7005» faite par la société «Seplex», en date du 20 mai 2005. En résumé, M. Cariat, président d’honneur d’Action 21 et président de l’ICDI commande des travaux à M. Locicero président effectif d’Action 21.

 

2.26 mai 2005, la constitution d’une ASBL : comme en témoigne un acte déposé au Moniteur belge, 8 personnes se réunissent au 25 de la Rue Destrée à Marcinelle, le 26 mai 2005. Dans cette assemblée, il y a notamment Luc Cariat, le fils du président de l’ICDI, Paul Locicero, Atabey Aktepe, directeur sportif et financier d’Action 21, Christian Blondeel, directeur financier de l’ICDI, Robert Clause (cousin de Lucien Cariat, père de Jacques dont nous avons parlé plus haut et conseiller technique à l’ICDI), Abdelati Laakairi, architecte de l’ICDI et, last but not least Lucient Cariat. Ces personnes décident de la mise sur pied d’une «Association pour l’étude, évolution et promotion de l’environnement de l’image du pays de Charleroi (A.E.P.I.C.)», laquelle sera présidée par Luc Cariat. A quel fins ? L’acte fondateur de l’A.E.P.I.C. mentionne «la prévention environnementale et la formation des jeunes et des adultes (…) par toutes opérations sportives et sociales». Cela laisse la porte ouverte à beaucoup d’activités…

 

3. 27 mai 2005, séance du conseil d’administration de l’ICDI : en notre possession, le procès-verbal de cette séance, présidée par Lucien Cariat et à laquelle assiste aussi Robert Clause, traite longuement du bâtiment de la chaussée de Bruxelles à Jumet. Extraits : «Le président rappelle l’origine de l’acquisition de ces biens à Jumet (…) Le bâtiment reste non occupé et difficile à louer à cause de la crise des petites entreprises de la ville de Charleroi. Le 21 octobre 2004, l’architecte de l’ICDI préconise la réhabilitation des locaux en vue de louer le bien. Le 26 mai 2005, l’architecte confirme son rapport de 2004 et encourage la Direction à se séparer du bien ou à lui trouver un locataire fidèle. En effet, les espaces sont de plus de 3500 m2 mais il apparaît urgent de donner une finalité à ce bien. (…) L’Asbl A.E.P.I.C. qui s’occupe de l’étude, l’évolution de l’environnement, de la promotion de l’image du pays de Charleroi, se déclare intéressée pour la prise en jouissance du bien dans des conditions symboliques et pour donner une affectation et un rendu pour l’avenir. (…) Considérant que l’association, candidate à l’usage, est constituée sous forme d’association sans but lucratif (…), le conseil d’administration décide à l’unanimité, sur proposition du Comité de direction, de louer le bien (à A.E.P.I.C.) par un bail emphytéotique de 30 ans, susceptible d’être reconduit pour le canon d’1 euro à l’exception des frais de fonctionnement et d’entretiens locatifs qui se sont à charge de l’association A.E.P.I.C.». Traduction : l’asbl ont sont associés les Cariat, leurs proches et les dirigeants d’Action 21 peut jouir gracieusement pendant trente ans d’un bâtiment appartenant à l’ICDI et rénové au frais du contribuable par les ouvriers de l’Intercommunale. Dont coût ? C’est le PV d’une autre séance du conseil d’administration de l’ICDI, celle du 10 janvier 2006, qui nous donne la réponse. On peut y lire que «le président commente l’évolution des travaux de réhabilitation des bâtiments sis chsée de Bruxelles à Jumet. (…) La dépense, jusqu’à ce jour est de 770.489, 58 euros. L’estimation finale des travaux est de 870.743,90 euros, hors TVA. 

 

Sur la finalité de toute cette opération, les PV du conseil d’administration de l’ICDI restent relativement vagues. On se contente d’y évoquer une réaffectation du bâtiment à des «fins associatives ou d’environnement» ou de renvoyer aux statuts de l’asbl A.E.P.I.C, ce qui encore une fois laisse la porte ouverte à beaucoup de projets et, par exemple à la création d’une salle d’entraînement pour Action 21. Et cela d’autant plus que, grâce à son président d’honneur Lucien Cariat, le terrain a été bien préparé. En 2005, Action 21 a en effet reçu quelques 180.000 euros de l’ICDI dans le cadre d’un action intitulée : «Charleroi propre et sans déchets». «On utilise l’image des joueurs pour sensibiliser l’opinion aux questions d’environnement sur des affiches, dans des spots télé et lors de différentes animations. Et cela a un prix», argumente Lucien Cariat.

 

Force est en tous cas de constater que les joueurs et dirigeants d’Action 21 n’hésitent pas à payer de leur personne. Si on se rend sur le site du club de futsall (www.action21.be) on les voit poser en photo lors du récent bal de Lucien Cariat avec ce commentaire lénifiant : «Le Centre de Délassement de Marcinelle était presque trop petit samedi dernier pour accueillir celles et ceux qui avaient répondu à l'invitation de Lucien Cariat, pour son traditionnel bal. Notre club était lui aussi bien représenté puisque l'ensemble des dirigeants, le staff, les joueurs de l'équipe première et une très grosse délégation de notre école des jeunes étaient de la partie. Notre président d'honneur était bien entouré pour une soirée où chacun a pu apprécier l'ambiance conviviale de cet événement.» On suppose que ces agapes doivent aussi être considérées comme des actions en faveur de l’environnement… Dans le même ordre d’idée, on signalera enfin qu’il arrive que des équipes de jeunes d’Action 21 jouent avec des maillots affichant le slogan «Cariat team». Mais, nous assure, M. Cariat : «Pour cela je paye de ma poche…»   

 

Comme il va de soi, nous nous sommes rendus à Jumet pour voir le bâtiment mis à disposition de l’A.E.P.I.C. par l’ICDI. Des ouvriers que nous avons interpellés nous ont dit «ne pas savoir à quoi devait servir le bâtiment». Toutefois, notre collègue Sylvie Duquesnoy qui travaille pour l’émission «Question à la une» de la RTBF a fait une meilleure pêche. Quelques jours avant notre passage, cette dernière a pu en effet enregistrer les témoignages d’ouvriers de l’ICDI qui disaient travailler à la préparation d’une salle pour Action 21. Dans la rue Delvaux, à l’arrière du bâtiment, des riverains nous confirment aussi que «c’est pour Action 21 que les ouvriers sont là»… 

 

Pourtant, lorsque nous le rencontrons, Lucien Cariat nie tout. En bloc et sans nuance, car son argumentation va jusqu’à remettre en cause la décision du conseil d’administration de l’ICDI d’offrir le bâtiment à l’A.E.P.I.C., présidée par son fils.

 

Extrait de cet entretien : 

 

- L’ICDI va-t-elle faire bénéficier Action 21 de son bâtiment de Jumet ? 

- Non, c’est des bobards. La rénovation de ce bâtiment n’a rien à a voir avec Action 21. Là, on va créer le «Centre régional pour le développement durable». C’est Mme Brisy (ndlr : sa belle fille) qui va diriger tout cela. Cela fait partie de la politique de prévention de l’ICDI.

- Action 21 n’occupera jamais ces locaux ?

- «Rien du tout. Action 21, je le dis avec fermeté, ne mettra pas ses pattes là-dedans!   

- Mais alors pourquoi des dirigeants d’Action 21 se trouve dans le CA de l’asbl qui va gérer le bâtiment ?

- L’asbl ne va pas bénéficier du bâtiment. C’était juste un projet. Et il n’a pas été concrétisé.

- Le 27 mai 2005, il y a pourtant eu une décision en ce sens du conseil d’administration de l’ICDI !

- (Il ne relève l’objection). Cette asbl avait un projet, c'est-à-dire l’environnement. Désormais, c’est Mme Brisy qui va le développer. L’environnement peut être promotionné au travers d’actions dans le domaine de la jeunesse et du sport mais Locicero ne mettra pas ses pattes là-dedans! Cette asbl n’a plus pas sa raison d’être, elle n’a pas reçu sa concession. Depuis plus d’un an, je ne lui ai pas donnée.

- Mais pourquoi M. Locicero, le président d’Action 21 est-il dans l’asbl qui devait bénéficier de l’usage du bâtiment ? 

- Parce qu’il m’a garanti une aide du côté de la Communauté française et du ministre pour obtenir des animateurs pour les jeunes qui fréquenteront le centre polyvalent. L’idée était de faire de la prévention de l’environnement au travers d’activités sportives. Locicero était là parce qu’il avait promis son aide. Comme il ne sait pas l’apporter, il ne sera plus là.

 

Pour sa part, M. Locicero plaide aussi la bonne foie : «Moi, j’ai appris un jour que l’ICDI allait faire des travaux dans ce bâtiment pour la mise en place d’un centre décentralisé de prévention pour l’environnement. Qu’il y aurait aussi des salles polyvalentes où les jeunes du quartier pourraient faire du sport. Ayant appris cela, j’ai joué mon rôle de chef d’entreprise en faisant une offre pour les travaux d’électricité. J’ai remis un devis en bonne et due forme et on m’a commandé le chantier. Il n’y a rien de condamnable là-dedans. En découvrant le bâtiment, j’ai aussi vu qu’il y avait des espaces pour des bureaux. J’ai proposé à Lucien Cariat de les louer mais il a refusé.»

 

- Donc, il n’aurait jamais été question d’une salle d’entraînement spécifique pour Action 21 ?

- Non pour moi, il n’a jamais été question que Cariat fasse ce bâtiment pour Action 21. Il y a bien des salles polyvalentes avec des vestiaires et des douches mais ce n’était pas prévu spécifiquement prévu pour Action 21. D’ailleurs, les salles sont un peu petites pour le futsal. Elles peuvent convenir pour les minimes et préminimes – j’avais d’ailleurs proposé de louer quelques heures à cette fin- mais c’est trop exigu pour les équipes de joueurs plus âgés.

 

- Mais pourquoi faites-vous alors partie de l’asbl A.E.P.I.C. ?

- C’est Lucien Cariat qui m’a demandé d’en faire partie. Son intercommunale fait des campagnes dans différents endroits de Charleroi où des jeunes se rendent et mes joueurs y participent, cela fait partie de la convention qui nous lie à l’ICDI. Pour lui, je pouvais donc avoir un apport intéressant pour son centre polyvalent. Moi, je n’en avais pas plus envie que cela. Après il m’a dit qu’il n’avait plus besoin de moi. Je n’ai jamais posé le moindre acte concret dans cette asbl.

 

- Il se fait que le conseil d’administration de l’ICDI a décidé de donner l’usage du bâtiment de Jumet à cette asbl dont vous faites partie…

- Ah bon ? Franchement, vous me l’apprenez. De mon point de vue, cette asbl n’a jamais fonctionné. Lucien Cariat m’avait dit que je n’en faisais plus partie. Dès demain, j’envoie ma lettre de démission officielle.

 

On signalera pour terminer que nos témoins nous ont encore parlé de bien d’autres faits qui demandent des investigations complémentaires…

(1) : Le Soir du 28 avril 2006.

(2) : La dissolution du Cemaps a été décidée le 7 novembre 2005.

 

 

 

 

07:13 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (10) |  Facebook |

09/05/2006

Matches de foot truqués (27/04/06)

Article publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue, le 27 avril 2006.

Les aveux d'un joueur de D1

 

Jusqu’ici, les rumeurs les plus folles ont couru à propos du système de corruption mis en place par le Chinois Zheyun Ye. Pour la première fois, voici les aveux d’un joueur qui a touché de l’argent pour fausser plusieurs rencontres du championnat de Belgique. Rendez-vous secrets, sombres combines, menaces : l’ex-capitaine du Lierse dit tout : « Nous devions tricher pour diminuer la valeur marchande du club. Mais nous avons joué contre une très mauvaise équipe et même en le faisant exprès, on n’arrivait pas à perdre. Contre le Standard, c’était toujours 0-0 et on se demandait comment faire gagner les Liégeois » (…) Le Chinois était furieux. Il a proféré des menaces claires à l’encontre de la femme et des enfants de Van der Straeten, simulant une agression avec deux véhicules et des personnes armées de mlitraillettes qui tiraient dans le tas (…) Après Anderlecht et l’incident de l’hôtel, cela ne pouvait plus durer. Le groupe voulait arrêter de manipuler les matches. Mais le Chinois, qui avait perdu quelques millions d’euros, nous a demandé un dernier trucage».

 

«Laurent Fassotte s’insurge et dément avoir participé à une quelconque corruption. Par conséquent, il n’a rien à avouer». Bref, clair et précis. Communiqué par son avocat, Me Paul Thomas, ceci est le seul commentaire de l’ex-joueur du Lierse depuis l’éclatement de l’affaire des matchs truqués. Il date du 16 février dernier, soit au lendemain de son premier interrogatoire par la police fédérale dans le cadre de l’instruction menée par la juge d’instruction Sylvania Verstreken. A l’époque, Laurent Fassotte voulait faire part de son indignation après la publication d’articles qui avaient annoncé qu’il était en aveux d’être impliqué dans l’affaire des matches truqués par la mafia chinoise. Quelques mois plus tard, les documents que dévoile « Ciné-Télé Revue » démontrent rien n’a été inventé.

 

Le chemin du joueur de foot vers des aveux circonstanciés s’est fait en trois étapes :

 

Interrogé une première fois par les enquêteurs dans la matinée du 15 février 2006, Fassotte admet qu’il a rencontré quelque fois le Chinois Zheyun Ye, mais il nie avoir connaissance de matches truqués.

 

Dans l’après-midi de ce même 15 février, le sociétaire du Lierse concède aux policiers qu’il doit «préciser certaines choses». Il reconnaît alors que des matchs du Lierse ont bel et bien truqués à l’initiative de l’entraîneur Paul Put et avec l’accord de plusieurs joueurs, dont lui-même. Mais il refuse encore d’admettre que des enveloppes ont circulé dans le vestiaire afin de motiver les joueurs à lever le pied : «Je tiens à dire que je n’ai personnellement rien reçu du Chinois ou de quiconque pour les matches perdus. Je ne sais pas si les autres ont reçu de l’argent, mais je ne le crois pas».

 

Le 23 février, à 10 h 15, Laurent Fassotte revient devant les enquêteurs et, cette fois, il raconte tout : «En fait, je tiens à vous dire toute la vérité (…) avec le recul nécessaire». Commence alors la rédaction du procès-verbal numéroté 107927/2006, une audition particulièrement détaillée et surtout très éclairante sur les magouilles qui ont pourri le foot belge. C’est ce document exclusif que les lecteurs de « Ciné-Télé Revue » vont pouvoir découvrir.

 

Avant d’en entamer la lecture, il n’est pas inutile de préciser que, dès le mois de mars 2006, Laurent Fassotte a reçu l’autorisation de l’Union belge de Football de reprendre du service dans le club de Sprimont (Division 3). Argument invoqué :  il est « présumé innocent ». En outre, l’ex-capitaine du Lierse a entamé deux actions en justice. L’une contre l’Union belge réclamant « la cessation des poursuites disciplinaires jusqu’à la fin des poursuites pénales » et l’autre contre son ancien employeur en contestation de la faute grave qui a été invoquée par le Lierse lors de son licenciement notifié le 17 février 2006.

 

Derniers éléments : le 8 mars dernier, lors d’une audition devant la commission d’enquête de l’Union belge, Laurent Fassotte a confirmé l’entièreté de ses aveux et, à la mi-avril, son avocat a confirmé qu’il faisait partie des joueurs désormais inculpés de corruption passive dans l’affaire des matches truqués…


Afin de respecter le contenu du PV 107927/2006, nous avons volontairement conservé le langage de la déposition de Laurent Fassotte et effectué seulement des corrections orthographiques.


  — La Police Fédérale : Souhaitez-vous apporter une explication complémentaire ou une modification à votre audition précédente ?

      Laurent Fassotte :

Oui, en fait, je tiens à vous donner toute la vérité. Je tiens d’abord à dire que j’ai été le premier à être en aveu d’avoir participé au trucage de matches. Que je n’ai aucun antécédent judiciaire et que c’était la première fois que j’étais entendu par la police. Je n’étais pas préparé à répondre des faits qui m’étaient reproché. Aujourd’hui, avec le recul nécessaire et vu le déballage médiatique, je tiens à vous faire une déclaration complète.

 

Tout ceci a en fait commencé fin novembre 2004 avec une réunion qui a eu lieu dans un café appelé PERGOLA. Je me suis rendu à cette réunion à la demande de mon capitaine de l’époque VAN DER STRAETEN Yves. Yves m’a dit qu’il avait eu contact avec l’entraîneur Paul PUT et que nous devions nous rendre au café PERGOLA après un entraînement. Cela ne m’a pas plus surpris que cela car nous fréquentions cette endroit de manière habituelle. Il faut dire qu’il est à un petit kilomètre de l’endroit où on s’entraîne. Etaient présents à cette réunion VANDERSTRAETEN Yves, MITU Marius, DELORGE Laurent, KACIC Hassan, NIKOLOWSKI Igor, DEMAN Patrick et PUT Paul. En réalité, était présente la colonne vertébrale de l’équipe, ceux qui avaient le plus de charisme dans le groupe.

 

Vous devez savoir qu’à cette époque, le club était en grande difficulté financière. Nous avions des retards fréquents de paiement de salaire. Cela dépassait un mois ou un mois et demi de retard. Monsieur PUT nous explique qu’un investisseur est intéresé par le club et que cela est concret. Monsieur PUT précise que le club n’est pas loin de la faillite. Monsieur PUT ajoute que les joueurs qui sont à la réunion n’auront pas trop de difficultés à retrouver un club dans le cas ou nous serions libres sur le marché du travail, il dit enfin que des discussions ont été entammées avec le direction de l’époque sur le prix de rachat du club. Cette réunion a eu lieu la veille de LIERSE/BRUSSELS du premier tour. A cette époque, nous étions bien classés et PUT précise que la valeur est trop élevée pour l’investisseur. PUT nous fait comprendre que pour diminuer la valeur marchande du club, il ne faut plus trop prendre de points. On est alors confronté au dilemne d’accepter cette proposition qui consiste à lever le pied dans certains matches ou de refuser la faillite du club. Je tiens encore à préciser que MITU et moi avons connu la faillite du RWDM avec toutes les conséquences que cela entraîne pour les joueurs et leur famille. »

  A ce moment, y a-t-il eu des réactions au sein du groupe ?

  — Oui, bien sûr. Il y a eu un débat entre nous tous pour savoir si, oui ou non, nous acceptions. Il faut savoir qu’on nous demandait de prendre une décision immédiatement. Au départ, aucun des joueurs n’étaient favorables à cette idée. Au fur et à mesure du débat, nous devions prendre une décision à l’unanimité, ce

que nous avons fait en acceptant tous.

  — Monsieur PUT vous a-t-il parlé qu’en contrepartie de ce « service », de l’argent serait versé aux joueurs, à l’entraîneur et à l’adjoint ?

  Au départ, non. Mais il est clair que nous avons quand même fait remarquer que si nous perdions des points, cela aurait une incidence financière. PUT Paul nous dit alors qu’il va en parler à l’investisseur.

  Selon la déclaration de PUT, il semble qu’à l’issue de cette réunion, une enveloppe ait été donnée à chaque joueur présent. Et cela se serait passé sur le parking du café PERGOLA.  Quand ?

  En fait, lorsque nous avons parlé des primes de matches, PUT a dit qu’il avait déjà l’argent et de retour au terrain d’entraînement à KESSEL, PUT nous a remis une enveloppe à chacun. Je pense qu’il y avait 5.000 euros. En cas de victoire, je reçois 2.500 euros du club et 1.250 euros en cas de match nul selon mon propre contrat. Cela varie en fonction des contrats de chacun. Je suis certain que l’argent n’a pas été remis au parking du PERGOLA.

  — Avez-vous remarqué quelque chose de particulier, soit sur l’enveloppe ou à l’intérieur ?

  Il s’agissait d’enveloppes blanches. Je ne me souviens pas s’il y avait un numéro ou un nom sur l’enveloppe. Je tiens à dire que lorsque le Chinois m’adressait la parole, il m’appelait « n° 4 ».

  — Que s’est-il passé lors de ce match, puisque vous avez gagné 5-1 ?

  En fait, nous avons joué contre une très mauvaise équipe et même en le faisant exprès, on n’arrivait pas à perdre. A la mi-temps, nous menions 3-0 et entre nous, on a dit : « On continue pour arriver à gagner 5-1 ». PUT ou DEMAN, je ne me souviens plus, nous a dit qu’étant donné que nous n’avions pas levé le pied contre le BRUSSELS et donc pas rempli notre mission, nous devions le faire contre GENK la semaine suivante. Cela ne m’a pas interpellé plus que ça, car le but était de redescendre au classement progressivement et on avait encore le temps de le faire.

  Que s’est-il passé au match contre GENK ?

  Le gardien VAN DER STRAETEN ne pouvait pas être aligné pour des raisons médicales. Le problème se posait car l’entraîneur devais mettre un autre gardien qui n’était pas dans la combine. PUT nous demande alors si on doit parler à MARDULIER Cliff de la combine. Nous n’étions pas d’accord d’en parler à Cliff MARDULIER pour deux raisons ; la première par rapport à nous, pour nous protéger, et la deuxième parce que Cliff est un jeune joueur bon vivant qui ne sait pas se taire.

 

Je dois dire que le jour de cette rencontre, nous pensions que CLIFF ferait le match de sa vie pour se mettre en valeur. Nous avons été certains de cela lorsqu’il a arrêté un penalty. Après 30 ou 35 minutes Cliff a demandé à sortir, ce qui m’a paru étrange et j’étais convaincu qu’il avait quelque chose qui avait été préparé entre PUT, DEMAN et MARDULIER. Il faut savoir que lorsque MARDULIER est titulaire, c’est DEMAN qui est gardien réserve. Nous avons donc perdu ce match 3-0 alors que DEMAN était gardien. Nous avons eu une réaction envers PUT-DEMAN pour ce qui s’était passé et nous avons marqué notre mécontentement car ils nous avaient un peu trahis puisqu’ils nous avaient demandé notre avis sans le suivre. PUT et DEMAN nous ont garanti que MARDULIER ne connaissait pas le nom des joueurs impliqués.

 

Je tiens à dire que pour les matchs à domicile, nous n’étions pas d’accord de jouer ce jeu. Il est exact que nous avions convenu entre nous de ne pas remplir nos devoirs tactiques dans le cas où il fallait laisser gagner l’adversaire sans ce que ce soit trop flagrant. Je tiens à dire que nous n’avions reçu aucune instruction à ce moment-là du Chinois. Pour GENK, cela n’a pas été tout à fait nécessaire. Je tiens à dire que pour ce match de GENK, VAN DER STRAETEN n’étant pas aligné, c’est MITU qui a porté le brassard de capitaine ce jour-là. »

  VAN MEIR Eric était-il au courant de ce qui se passait ?

  Non, il était le troisième entraîneur et je ne pense pas qu’il était au courant de quoi que ce soit.

  Que s’est-il passé lors du match LIERSE/LOKEREN ?

  — Personnellement, j’étais suspendu. Nous avons gagné 2-0. Les joueurs avaient décidé de jouer les matches à domicile pour les gagner.

  Que s’est-il passé lors du match LA LOUVIERE/LIERSE ?

  — Nous avons perdu 3-2. Nous nous sommes de nouveau retrouvés avec un problème de gardien, MARDULIER étant blessé, et VAN DER STRAETEN étant malade, DEMAN a tenu la poste. A partir de ce match, nous savions que le Chinois était le fameux investisseur. Il est exact que c’est lui qui nous remettait les enveloppes et non plus Paul PUT. Nous avions effectivement levé le pied. Je tiens à dire que, début janvier, nous avions recommencé l’entraînement par un stage en Espagne. L’entraîneur et DEMAN se consulte individuellement avec chaque joueurs et là, ils m’ont confirmé que nous devions encore lever le pied pour certains matches car nous n’avions pas encore atteint le classement prévu. Là, il précise que c’était au choix des joueurs. Nous en avons parlé entre nous et nous avons décidé de choisir les rencontres. Le STANDARD était le premier de ces matches du deuxième tour.

  Que s’est-il passé lors de STANDARD/LIERSE ?

  — Nous avons perdu 4-1. VAN DER STRAETEN était dans le but et était capitaine. Après une demi-heure de jeu, c’était toujours 0-0 et on se posait des questions : « Comment arriver à ce que le STANDARD gagne ? ». A la mi-temps, le STANDARD menait 1-0. Lors de ce match, nous devions perdre avec un écart important. Nous devions montrer que notre équipe n’avait plus d’âme et que nous jouions sans en vouloir. Nous avons reçu de l’argent et je suis presque sûr que, comme à chaque fois, c’était avant la rencontre. Nous avons reçu plus que 5.000 euros, mais je ne me souviens plus de combien ni qui m’a remis l’enveloppe. A la fin de tout ceci, il m’est resté, après avoir reçu et rendu, entre 10 et 12.000 euros. Nous parlons toujours du même groupe de joueurs qui étaient présents lors de la réunion au PERGOLA.

  Que s’est-il passé lors du match EUPEN/LIERSE ?

  — Pour les matches de coupe, dont celui-là, nous avions décidé de ne rien faire. On jouait pour les gagner. Nous avons gagné celui-là 0-7.

  Que s’est-il passé lors du match LIERSE/WESTERLO ?

  — Nous avons gagné 3-0 et avions décidé de le gagner car c’était un derby.

  Que s’est-il passé lors du match GBA/LIERSE ?

  — Je ne l’ai pas joué et nous avons fait 2-2. Ce jour là, VAN DER STRAETEN sort un match extraordinaire contre toute attente car l’équipe B était alignée. En effet, ni DELORGE, ni MITU, ni KACIC, ni NIKOLOWSKI ni moi-même ne jouions. C’était un choix de déforcer l’équipe car nous devions rencontrer CHARLEROI en demi-finale de la Coupe de Belgique. Ce fait devait favoriser la perte du match contre le GBA. Nous nous sommes un peu sentis trahis par YVES. En fait, c’est à la suite de ce match que les problèmes avec le Chinois ont commencé. Il faut se rendre compte que c’est lui qui nous a demandé d’assister à la réunion, il n’avait pas participé pour deux rencontres et, ce jour-là, lorsqu’il doit accomplir sa tâche de lever le pied, il ne le fait pas. Alors qu’il était bien clair que nous étions tous d’accord — lui y compris — de lever le pied pour sauver le club. Comme nous, il a reçu une enveloppe d’argent.

 

Je pense qu’après ce match contre GBA, nous avons dû rendre l’argent que nous avions reçus lors des matches précédents, je ne saurais plus vous dire combien, mais j’ai tout remis au Chinois en mains propres. J’ai rendu tout ce que j’avais reçu jusque-là. Cela devait être +/- 40.000 euros. Je me souviens que VAN DER STRAETEN n’est pas venu en personne rendre l’argent, il l’a donné à DEMAN, je crois. Nous avons rendu l’argent dans une salle de réunion à l’étage de l’hôtel situé en face de la gare d’Anvers, près du zoo. Le Chinois a pris la parole, il était très fâché. C’est la troisième ou quatrième fois que je le voyais. Le Chinois était furieux car VAN DER STRAETEN n’était pas là. Il a proféré des menaces claires à l’encontre de la femme et des enfants  de VAN DER STRAETEN, simulant une agression avec deux véhicules et des personnes armées de mitraillettes qui tiraient dans le tas. Là, je me suis rendu compte que nous avions affaire à un type dangereux.

 

Je ne peux plus exactement replacer cette réunion dans le temps ; est-ce après le match contre GBA ou après celui contre ANDERLECHT chez nous ? Je ne me souviens plus exactement. Ce dont je me souviens, c’est que Marius MITU avait un problème pour rendre son argent car il l’avait envoyé en ROUMANIE. »

  Que s’est-il passé lors du match LIERSE/FC BRUGES ?

  Nous avons perdu 0-2. Nous avons perdu ce match sans trop de difficulté. Malgré cela, le Chinois n’était pas contant. A ce moment, nous nous rendions compte que nous n’étions plus dans le contexte du gentil investisseur car une défaite entraînait une descente dans le classement et ici, il y avait un problème d’écart de but.

  — Que s’est-il passé lors du match MONS/LIERSE ?

  Nous sommes battus 4-1. Le Chinois nous avait demandé de perdre. Nous avons refusé car MONS jouait pour sa survie. Le Chinois était alors d’accord, mais il nous a proposé une prime de victoire de 30 ou 40.000 euros, à diviser entre les 18 joueurs. Nous n’avons donc rien reçu car nous avons perdu. J’ai vu le Chinois, dans le couloir du vestiaire, une demi-heure avant le match. Je lui ai serré la main, sans plus.

  — Que s’est-il passé lors du match LIERSE/ANDERLECHT ?

  Il s’agit d’une rencontre que nous devions perdre et le résultat final a été de 1-1. En fait, à la mi-temps nous menions 1-0. Nous avions l’occasion de battre ANDERLECHT et, tant pis pour le Chinois, nous avons crânement joué notre chance. Je ne me souviens pas d’instructions particulières pour perdre avec un écart précis. Je pense que nous avons reçu l’enveloppe avant le match. (…)

  — Que s’est-il passé lors de SAINT-TROND/LIERSE ?

  Après ANDERLECHT et l’incident de l’hôtel, tout le monde s’est rendu compte que cela ne pouvait plus durer. Le groupe voulait arrêter de participer au manipulation des matches. Nous avons alors compris que le Chinois avait perdu de l’argent, quelques millions d’euro. Nous avions catégoriquement dit à PUT et à lui que c’était fini. Le Chinois a alors demandé qu’on fasse un dernier match, mais qu’on joue le jeu complètement pour qu’il puisse se refaire et récupérer ce qu’il avait perdu. L’argent que nous lui avions rendu allait servir à se refaire. Nous étions encore hésitants, mais vu les menaces qu’il avait proférées, nous avons pensé que nous pourrions nous en sortir sans trop de dégats en acceptant cette dernière manipulation. Nous avons perdu ce match 4-0. Je ne me souviens plus si, cette fois, l’enveloppe a été donnée avant ou après le match, mais, pour nous, c’était très clairement la dernière fois.

 

Je tiens encore à dire que lorsque le Chinois nous a demandé de rendre l’argent, il nous a dit que nous rendions ce que nous pouvions et que nous le donnions à PUT Paul. J’avais un peu utilisé d’argent et j’ai donc demandé à mon père de me donner la différence qui manquait pour rendre ainsi la somme entière au Chinois. Il est exact qu’un climat de méfiance venait de s’installer entre PUT et nous car, ne connaissant pas le montant exacte que le Chinois avait donné à PUT pour nous le remettre, nous avons voulu rendre nous-mêmes les enveloppes au Chinois en personne.

 

A ce moment, nous sommes au début mars 2005. Durant tout le mois de mars, il ne se passera plus rien. Arrive donc le match de CHARLEROI qui se produit avant la demi-finale aller à BRUGES le 16.04.2005. Nous avions discuté du fait de mettre l’équipe B pour pouvoir épargner l’équipe A qui devait jouer contre le FC BRUGES. A cette époque, en avril 2005, il était maintenant évident pour moi que le Chinois était le directeur sportif du club. J’avais été blessé durant la semaine et avais demandé à PUT de jouer ce match pour me mettre en jambes et être fin prêt contre BRUGES. PUT me dit alors que le fait d’aligner l’équipe B était motivé par le fait de perdre le match à la demande de YE. Etant donné que j’avais besoin de compétition avant le choc contre BRUGES, j’ai dit que j’étais d’accord pour jouer une heure. PUT avait fait comprendre clairement que nous devions perdre avec un score de 2 ou 3-0. A ce moment, MARDULIER a été mis complètement au courant des propositions du Chinois, ainsi que MILENKOVIC.  J’ai reçu une enveloppe avant le match, nous avons perdu 1-0. Le Chinois était de nouveau mécontent et a demandé de lui rendre l’argent, ce que j’ai fait. Je ne me souviens pas où cela s’est passé ni combien j’ai reçu. Je tiens à dire que chaque fois que je rendais l’argent, je rendais tout la somme que j’avais perçue. Je n’ai jamais fait attention si les billets avaient un cachet ou un signe distinctif. Je me souviens que le but marqué par CHARLEROI l’a été par notre défenseur SMET, qui n’était pas du tout au courant de ce qui se passait. »

  Que s’est-il passé lors du match BRUSSELS/LIERSE ?

  Nous avons perdu 3-2 alors qu’une prime de victoire de 30.000 euros nous a été proposée à diviser par le noyau des 18 joueurs. Je tiens encore à dire qu’après le match de SAINT-TROND, excepté la parenthèse CHARLEROI, le groupe de base avait cessé toute manipulation. En fait, après SAINT-TROND, nous étions convaincus que le Chinois était le directeur sportif et qu’il avait tenu ses promesses d’investissements. Ceci nous a été dit par PUT. En même temps, il ne nous sollicitait plus pour perdre et donc les choses rentraient dans l’ordre. Il est exact qu’on ne nous a jamais notifié officiellement que le Chinois était le nouveau directeur sportif. Suivant les dires mêmes du Chinois, il préparait déjà la saison prochaine en annonçant la venue au LIERSE de CRUZ, =MESSOUDI et LUCIANO. Suite à cela, je vous rappelle que le Chinois nous a approché individuellement afin de discuter des prolongations ou des révisions à la hausse de contrats. Je tiens encore à dire lors de ce match, j’ai vu le Chinois en compagnie du groupe TYSKENS et du Président de l’époque, DENIJN. »


 

09:06 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

08/05/2006

Meurtre de Joe Van Holsbeeck (270406)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 27 avril 2006

«Joe a été tué par des prédateurs»

 

Comment expliquer que des ados tuent un autre ado pour un motif aussi futile qu’un Mp3 ? Pourquoi tant de violence ? Quel est le profil probable des auteurs ? Ce sont les questions que tout le monde se pose alors que les meurtriers de Joe courent toujours. Tentatives de réponses avec Jean-Yves Hayez. Psychiatre infanto juvénile et professeur à l’Université catholique de Louvain, notre interlocuteur consacre l’un des cours qu’il dispense à l’Université Catholique de Louvain à la psychologie des jeunes délinquants.  Précision utile : cet entretien a été réalisé avant l'identification et les arrestations des auteurs du meurtre de Joe.

 

- Comment décodez-vous l’ampleur de l’émotion collective qui entoure le terrible meurtre de Joe Van Hoolsbeeck ?

-Pour la communauté, les enfants et les adolescents, c’est la force de la vie en croissance : leur mort heurte toujours… Quand en plus, la mort survient brutalement, dans des circonstances aussi  injustes et absurdes, le choc est encore plus fort. En outre, ce jeune n’avait rien d’un marginal, il était un peu «l’ado tout le monde» : Joe aurait pu être l’enfant de beaucoup de parents en Belgique. Il aurait pu être aussi le frère, le copain proche de beaucoup de jeunes,  qui sont évidemment tout aussi choqués par ce qui s’est passé à la gare centrale. C’est donc bien une sorte de phénomène d’identification transitoire qui se produit : Joe était devenu comme le fils, le frère ou le pote de beaucoup. Symboliquement, en tous les cas. On craint tous que ce qu’il a vécu puisse arriver à ceux que l’on aime. L’émotion est sans doute très comparable à ce qui s’est passé après la découverte des corps de Julie et Melissa. J’y vois aussi un mouvement de réparation d’une certaine culpabilité collective : Joe a été tué en plein jour dans le hall d’une gare extrêmement fréquentée. Personne n’a su ou n’a pu l’aider. Inconsciemment, on s’identifie aussi à ces gens qui passaient par là et qui n’ont rien fait ou qui n’ont rien vu. C’est difficile à accepter pour tout un chacun que dans notre société un gosse puisse être tué de cette manière, dans un océan de passivité. Dès lors, aujourd’hui, tout le monde a envie d’être actif pour démontrer où à tous le moins tenter de se convaincre, qu’on ne vit pas dans un monde si froid, trop peu solidaire.

 

- En tant que psychiatre infanto juvénile, vous vous occupez notamment de jeunes qui ne parviennent pas à gérer leur agressivité, êtes-vous en mesure de donner un éclairage à propos de la question que tout le monde se pose : comment expliquer un acte aussi horrible que celui commis par cet ado qui tue un autre ado pour un mobile aussi futile que celui de voler son Mp3 ?

- Au moment où je vous parle, les auteurs du meurtre de Joe n’ont pas encore été arrêtés. Je ne connais pas la trajectoire de vie de ces personnes, ce qui est tout de même essentiel pour tenter de décoder l’acte terrible qu’ils ont posé. Et puis, il serait trop facile de croire que les scientifiques puissent avoir une explication apaisante et définitive à tout. Moi aussi, et bien que j’étudie la délinquance juvénile depuis des années, ce fait criminel hors du commun m’apparaît en partie mystérieux et incroyable. Je veux donc rester prudent mais cela n’exclut pas de formuler un certain nombre d’hypothèses. Je dirais d’abord qu’il faut se rendre à une évidence : il y a une partie des gens dans la population pour lesquels la prédation est une part importante de leur projet de vie. Des gens pour lesquels la jouissance d’un maximum de bien de consommation et de liberté matérielle est un  objectif-clé; A atteindre par tous les moyens imaginables, et surtout les malhonnêtes, de manière à en avoir le plus possible en produisant un minimum de travail. Leur devise pourrait être : plutôt tricher, extorquer, menacer, agresser que bosser 38h semaine pour un salaire minable! Ce profil pourrait correspondre à des délinquants tels que ceux qui ont commis le meurtre de Joe mais il serait très hypocrite de le leur réserver!

 

- Qu’entendez vous par là ?

- Que si il y a des jeunes qui fonctionnent comme cela, c’est notamment parce qu’ils s’identifient à des vieux. C’est parce qu’ils  s’imprègnent profondément d’une manière  de fonctionner typique d’une partie des gens dans un monde aussi consumériste que le nôtre. Nous appartenons malheureusement à une société dans laquelle la prédation se manifeste à tellement de niveaux… Et de manière parfois tellement visible dans le chef de gens socialement importants qui bénéficient impunément de biens sociaux mal acquis. Voyez les membres du conseil d’administration d’Inbev qui n’hésitent à mettre cent familles à la rue en disant au monde, les yeux dans les yeux, que c’est pour augmenter des profits qui était déjà très plantureux. Voyez ces types impliqués dans le scandale de la Carolo qui, pris la main dans la sac, après avoir privé de logement social des centaines de familles et avoir détourné des biens sociaux, paradent encore en faisant des recours devant le conseil d’Etat. Voyez encore l’affaire Pineau-Valencienne où un grand bandit très riche qui a escroqué des centaines de millions s’en sort sans casse grâce à une armada d’avocats. Voyez dans l’affaire Dutroux, ces dizaines de personnes qui méritaient vraiment d’être sanctionnées et qui ont pu bénéficier d’aspects très formels de la loi pour ne jamais devoir répondre de leurs responsabilités. Que de délinquants, que de prédateurs qui donnent toujours l’impression de bien s’en sortir matériellement, souvent en détournant la loi de son sens à leur profit. Donnant presque comme signal que l’absence de sens moral est un passeport pour la réussite professionnelle et sociale. Tous ces comportements de prédation peuvent jouer un rôle de fascination sur certains jeunes. Notre société donne beaucoup trop comme message que le bonheur c’est d’avoir tout, que c’est faire sauter toutes les limites les unes après les autres. A n’importe quel prix, au détriment de tous sauf de soi-même. Alors, en aval, il y aura des jeunes probablement intelligents, probablement pas très riches et très jaloux du confort de la société, les plus fragiles psychologiquement, les plus conformistes aussi, qui vont se mettre à fonctionner comme cela. Des jeunes qui sont fascinés par les plus mauvais parmi les plus puissants.  

 

- Cela n’enlève évidemment rien à la responsabilité de ces jeunes ?

- Bien sûr que non, ce n’est pas mon propos de leur chercher des excuses. Ils ne sont pas obligés de fonctionner comme cela.Il y a aussi d’autres modèles dans la société, et ils ont leur liberté d’humains pour faire les bons ou les mauvais choix…. Mais voilà, à un certain moment de leur vie, souvent précoce, certains décident de commencer à tricher et à voler leur monde pour en avoir plus; puis, comme certains consommateurs de drogues ou d’alcool, ils se piquent au jeu, ils s’enivrent de tout ce qu’ils ont déjà mal acquis et en veulent toujours plus et plus… Ce que je décris là vaut autant pour de jeunes voyous marginaux que pour de vieux échevins ou présidents de je ne sais quelles intercommunales juteuses. Les premiers iront jusqu’à tuer physiquement, et les seconds, moralement…C’est le monde sinistre de ceux qui veulent être prédateurs. J’insiste sur le fait que d’autres jeunes, même vivant dans des contextes sociaux et familiaux très difficiles ne posent pas ce type de choix et qu’il est évidemment très clair que les auteurs du meurtre de Joe doivent être arrêtés et condamnés sévèrement pour leur acte… Avec beaucoup de modestie, mon propos est simplement de décoder ce qui nous paraît à tous indéchiffrable. Il est probable que dans cette affaire on soit en présence de jeunes qui ont une vraie structure délinquante et dont le projet de vie se limite à l’«avoir» et même «l’avoir malhonnête».Peut-être même font ils partie d’une bande organisée ou d’une mafia. Mais constater cela n’est pas suffisant : il faut aussi s’interroger sur le fait qu’ils constituent une sorte de reflet, même caricatural et déformé mais un reflet tout de même, d’une société qui elle-même fonctionne de plus en plus autour de «l’avoir» et pour un certain nombre, de l’avoir à n’importe quel prix.

 

- On se dit aussi que pour tuer comme ils l’on fait, il faut avoir la haine ?

- C’est la seconde grande hypothèse que l’on peut formuler. Pour des raisons sociales ou liées au racisme, certains jeunes ne sont pas eux-mêmes respectés. Ils sont discriminés et perçus comme des graines de voyous, dès l’âge de 9-10 ans, quand l’adolescence n’est plus très loin, avant même qu’ils n’aient posé le moindre acte délictueux. Dans un tel contexte, la haine peut germer dans leur cœur. Est-ce que Joe, par son non qui était tout à fait légitime et courageux d’ailleurs, n’a pas sans s’en rendre compte symbolisé le «non» qu’une partie de la société des riches dit à une partie de la société des exclus ? N’a-t-il pas alors pu provoquer la rage, le besoin de vengeance ? L’acte horrible posé par ces meurtriers n’a-t-il pas quelque chose de comparable à celui de terroristes haineux qui ont lancé des avions sur les Twins towers ? Bien sûr, cette vengeance directe n’a rien d’humain et même s’il devait s’avérer que les auteurs du meurtre ont eu un parcours difficile, leurs avocats abuseraient en prétendant que dès lors, ils étaient  des robots sans liberté intérieure. Il ne s’agit donc pas de chercher à excuser leur acte, ni d’en atténuer la portée. Mais ce qui s’est passé peut aussi être un ferment de réflexion. En d’autres termes, est-ce que notre société peut continuer comme cela à étaler «innocemment» ses biens de consommation abondants dans un monde qui crève de faim ?

 

- Ce que vous dites-là correspond parfaitement au discours des amis de Joe (ndlr : lire encadré) qui ont lancé une pétition appelant à la recherche d’un dialogue avec ces jeunes délinquants en rupture avec la société. Mais dans le même temps, n’est-ce pas un peu naïf de vouloir discuter avec ceux qui ont la haine?

- Ce n’est pas naïf du tout. Bien au contraire, je trouve admirable que ces jeunes générations désirent créer ce dialogue, qu’elles veulent changer ce que nous, les adultes d’aujourd’hui, avons largement raté. Si on ne va pas dans cette direction de l’écoute mutuelle et, plus radicalement d’une vraie justice sociale -tout le contraire de la mondialisation économique ultra libérale -, je crois qu’il y aura encore d’autres Joe assassinés et pas seulement cela : il y aura encore d’autres 11 septembre! Car ces mécanismes de la haine se retrouvent aussi dans des phénomènes comme la révolte des banlieues françaises, l’intégrisme de certaines dérives religieuses et le terrorisme. Si on ne reçoit les signaux d’agressivité et de haine que les exclus nous lancent qu’en se barricadant un peu dans le sécuritaire, et en cherchant à nettoyer les pauvres au «karscher», à la Sarkozy, on ira tout droit vers le chaos. La mort de Joe devrait être reçue comme un immense signal.

 

- En ce moment, beaucoup de parents doivent s’interroger. Quelle réaction conseiller à son enfant s’il est importuné ou menacé par d’autres jeunes ?

- Ce qui est arrivé pose en effet la question assez angoissante pour les parents et les éducateurs de savoir s’ils doivent encourager les jeunes à se défendre, à protéger leur intégrité et leurs avoirs. Où si, au contraire, il faut les inciter à se laisser faire par les prédateurs… Je crois qu’on peut très facilement décrire à sa fille ou son fils ce qu’est un très gros risque. Par exemple, se trouver tard le soir dans un couloir désert de je ne sais quelle station métro et être confronté à deux ou trois type patibulaires qui veulent vous dépouiller. Dans de telles circonstances, le message a faire passer est évident : on ne peut que conseiller aux enfants de se laisser prendre une babiole parce que cela ne vaut pas la peine de mettre leur vie en péril. Par contre, l’exceptionnelle violence dont Joe a été la victime complique beaucoup la réflexion. Avant que cela n’arrive, si mon fils m’avait dit qu’en pleine après-midi au milieu de foule de la gare centrale, il avait envoyé balader deux types qui tentaient de l’importuner, je l’aurais félicité. Dans de telles circonstances, le risque qu’il aurait pris m’aurait paru mineur. Mais voilà, Joe a été tué malgré qu’il ait réagit d’une manière qui était, a priori, tout à fait adéquate. Comme Julie et Melissa ont été enlevées alors qu’elles prenaient un tout petit risque de balade à un jet de pierre de leur maison. On ne sait pas vivre et grandir sans risques. Nous n’avons pas le droit d’élever nos enfants dans la phobie et la démission.Dès lors, je m’interroge et je vous avoue que je ne trouve pas de réponse simple. Je crois qu’une société de téméraires qui vont se mettre dans la gueule du loup ce n’est très pas malin. Mais une société de lâches qui cèdent tout de suite, cela reviendrait à donner une prime à la violence…

 

- A l’aune de cette affaire, un autre débat risque aussi de se réouvrir. Celui de la banalisation de la violence dans les médias et particulièrement à la télévision et dans les jeux vidéo qui alimenterait la violence dans la société ?

-C’est un fait que si vous ouvrez votre poste de télé à 10 heures du soir, vous tomberez presque systématiquement sur un revolver braqué sur vous ou sur des experts du FBI qui prélèvent du sperme sur le cadavre d’une femme violée. On peut se demander si cela provoque de la violence supplémentaire mais aucune étude n’a jamais pu le démontrer. Sauf peut-être pour une toute petite minorité de gens déjà déséquilibrés pour lesquels cela pourrait constituer comme un coup de pouce via une dernière dose d’excitation. Ne faut-il pas par contre s’interroger sur le fait que ces œuvres dites d’imagination reproduisent ce qu’elles voient dans une société qui est elle-même devenue très violente? Et si elle ne sont qu’un miroir…n’est-ce pas la réalité de l’autre côté du miroir qu’il faut changer?

 

- Dans cette affaire, ne faudra-il pas poser aussi la question de l’éducation que ces jeunes meurtriers ont reçue de leurs parents ?

- Encore une fois, on ne connaît pas leur histoire mais je formule l’hypothèse que ces jeunes n’ont probablement pas été pris, entraînés, aimés et portés dans des liens humains forts et valables qui leur donnaient l’envie d’être suffisamment bons pour respecter la vie des autres. Indépendamment des facteurs d’exclusion, je pense qu’il peut s’agir de jeunes qui ont été méprisés ou objets de rapports de force perpétuels dans leur entourage immédiat. Ce qui fait que l’on devient bon et sociable, c’est aussi la qualité de présence que nos parents ont pour nous. Qu’ils nous fassent ressentir que l’on est important et respecté. C’est à partir de cette base qu’un lien fort peut se construire. Un lien indispensable pour que le parent puissent éduquer, sanctionner et récompenser.

 

- Certaines formes d’éducation programment-elles à la violence ?

- Il y a bien entendu des attitudes familiales qui poussent à la haine et à la révolte. Lorsque l’enfant est traité comme une chose, un objet. Lorsque règne une certaine ambiance de violence intrafamiliale, cela peut pousser un enfant à développer sa propre violence en miroir. Mais on ne peut pas dire alors qu’il s’agisse d’éducation.

 

- Les parents qui ne savent pas dire «non» et qui croient que l’amour de leur enfant implique de ne jamais les frustrer, cela ne débouche-t-il aussi sur de petits monstres d’égoïsme ? 

- Cela débouche sur de petits colériques, des «affreux jojo» mal élevés, intolérants à la frustration et sans doute mal dans leur peau. Mais pas sur des prédateurs comme ceux de la gare centrale. Il m’étonnerait que ces prédateurs pleins de violence et de haine soient le produit d’un excès d’amour parental.

 

- On peut imaginer que les parents des auteurs présumés du meurtre de Joe ont reconnu leurs enfants à la télévision. Quel conseil donneriez-vous à ces personnes ?

- Je fais le pari que pour que des jeunes en soient arrivés là, ils n’ont pas eu et n’ont pas à leur côté des parents présents, respectueux, mettant des vraies limites et éduquant à la socialisation. Dans cette hypothèse, le conseil de mettre leurs enfants face à leurs responsabilités, de les forcer à se dénoncer pour assumer leur acte, me paraît malheureusement assez théorique. En plus, je me dis que si ces parents ont reconnu leur jeune, ils sont probablement eux-mêmes terrorisés de tout ce qui pourrait se passer et qu’ils vont plutôt tenter de dissimuler les choses

 

- Et que diriez-vous aux auteurs des faits ?

- Vu ce qu’ils ont fait, je pense que, dans l’immédiat, ils ne seraient pas très  réceptifs à ce que dirait l’inconnu que je suis pour eux et qui, en plus, fait partie du groupe dominant. Autrement dit, ils me cracheraient à la figure, au moins secrètement, si je leur proposais maintenant un discours sur le sens de l’autre. Néanmoins, je crois que même pour des gens pareils, comme pour tout être humain, on ne peut jamais tuer l’espérance. Une autre réflexion intime, un autre regard sur l’autre, un usage plus sociable de sa liberté intérieure, une sorte de conversion à de nouvelles valeurs, ce n’est jamais impossible. S’ils sont arrêtés peut-être que dans deux ans, dans cinq ans ou plus tard, quelqu’un qu’ils auront fini par estimer pourra leur dire quelque chose qu’ils entendront. Mais pour l’heure, je ne trouve pas quelque chose à leur dire qui pourrait un peu changer leur cœur.

 

Pour en savoir plus

Pour poursuivre la réflexion, on conseillera la lecture de l’ouvrage de Jean-Yves Hayez intitulé «La destructivité chez l’enfant et chez l’adolescent», lequel est paru chez Dunod.

 

 

Les amis de Joe rêvent d’un autre monde

«On voudrait que la mort atroce de notre ami débouche sur quelque chose de positif. Bien sûr, nous espérons que justice sera faite. Que les auteurs du meurtre de Joe seront punis. Mais ça, c’est le boulot de policiers et des juges. Pour nous ce qui compte c’est le monde dans lequel on va continuer à évoluer. On le voudrait plus juste. Nous, on est des privilégiés mais on le sait ! Il faut s’ouvrir à ceux qui sont moins favorisés, trouver de manières pour se parler, pour en finir avec les ghettos sociaux, pour s’entraider, pour combattre les inégalités. C’est cela qui nous anime aujourd’hui et rien d’autre! Ce n’est certainement pas le moment d’ajouter de la haine à la haine».

 

Elèves en quatrième secondaire au Centre scolaire du Sacré-Coeur de Lindthout à Woluwé Saint Lambert, Isabelle (15 ans), Laure (16 ans) et Olivier (15 ans) nous parlent de Joe, «cet ami proche qui aimait la vie», «ce garçon doux, très pacifique et jovial qui ne s’énervait jamais» mais ils se refusent à détailler plus avant les tranches de vie qu’ils ont partagé avec lui. Question de respect et de pudeur. Pas de photo, non plus. «On ne veut pas se mettre en avant, c’est le message qui compte», explique Isabelle. Et que nous disent ces ados ? Bien entendu qu’ils veulent «plus de sécurité, notamment dans les transport en commun».

 

«C’est vrai que l’on vit dans un climat de tension difficilement supportable, précise Isabelle. Un jour, je me suis fait agressée par deux autres filles, simplement parce qu’elles estimaient que je les avais regardées de travers. Les passants ont assisté à cela, sans intervenir…». «Les intimidations sont fréquentes», confirme Olivier. «Il faut veiller à ne jamais mettre en évidence un quelconque objet de valeur. Mais même si l’on ne fait rien, une bande peut vous tomber dessus. Comme cela, pour rien du tout. Un jour, des gars m’ont dit que je les avais insultés alors que je ne leur avais même pas adressé la parole. Ils se sont mis à me poursuivre dans le métro. Ce sont des situations effrayantes mais elles font presque partie du quotidien de chacun».

 

Pour autant, ces jeunes prennent grand soin à ne pas caricaturer la situation. «Demander plus de sécurité, cela ne veut pas dire qu’il faut des flics à tous les coins de rue», explique Laure. «Nous ce qu’on voudrait c’est la présence d’éducateurs dans les station. C'est-à-dire de gens qui soient capables de déminer des situations qui risquent de mal tourner et dont le job consisterait aussi à créer un climat de dialogue entre les jeunes» 

 

Contrairement aux clichés que les médias et les publicitaires entretiennent, ces jeunes-là ne vivent pas que dans le virtuel des jeux vidéo et de l’internet. Ils ont leurs valeurs. Elles s’appellent solidarité, échange, antiracisme. «Les tentatives de récupération de la mort de Joe par les partis racistes d’extrême droite, cela nous fait gerber. C’est honteux. Si des personnes se sentent concernées par la mort de Joe qu’elles ne lui fassent pas insulte en se laissant manipuler par ces ringards d’extrémistes. Au contraire, qu’elles donnent un sens à ce qui s’est passé en s’investissant dans la construction d’un autre  monde. Un monde plus juste où l’on n’opposerait plus les gens parce qu’ils ont une couleur de peau ou une religion différente», s’insurge Olivier.

 

Ces jeunes-là nous semblent bien éloignés de la génération «nan nan» de Diam’s, la rappeuse française qui caracole en tête de tous les hits des radios commerciales. Pour la paraphraser, on dira qu’«y a comme un goût d’intelligence et d’humanisme» chez les amis de Joe.

 

 

 

08:35 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |