24/04/2006

Ecoles de devoirs (060406)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 6 avril 2006

«Tant qu’ils y sont, qu’ils suppriment aussi les écoles !»

 

Le ministre-président de la Région wallonne le clame très régulièrement : «La lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale doit être prioritaire». Dans le même temps, la ministre de l’Action sociale de son gouvernement coupe à la hache dans les subventions wallonnes à l’intégration sociale. Parmi les premières victimes de ce serrage de vis budgétaire se trouvent les associations qui donnent des cours d’alphabétisation et qui organisent des écoles de devoir. Bénéficiaires de ces services désormais menacés? Un public belge fait de personnes qui se trouvent souvent en situation de précarité ou de pauvreté et les enfants de ces familles. Mais aussi des immigrés et leurs enfants, en difficulté d’intégration pour des raisons liées à une mauvaise connaissance du français tant écrit que parlé. Attention, il n’est pas question de 30, 40, 50 millions de subventions publiques, comme dans le dossier de Francorchamps… Le débat porte sur une enveloppe de 1 million d’euro autrefois destinée à quelques 150 associations actives sur le terrain en Wallonie. Unilatéralement, sans débat aucun, le «gouvernement-wallon-qui-lutte-contre-l’exclusion-sociale», vient de l’amputer de 600.000 euros… Avec ses 1300 euros par mois pour un boulot de bien plus de huit heures par jour, Violenda Russo n’aura ni le temps, ni les moyens de s’offrir une place pour le prochain Grand Prix… A Charleroi, sans paillettes ni champagne, elle se bat pour la survie de «Contre-Poing», l’une des écoles de devoir menacées : «On est un outil contre l’exclusion sociale en même temps qu’un antidote efficace contre les idées d’extrême droite. Il n’y aucun parti politique, aucun syndicat, aucune église, bref aucun pouvoir derrière nous. Notre projet a été pensé et mis en œuvre par des citoyens pour des citoyens. Est-ce pour cela qu’on nous met des bâtons dans les roues ?».

 

- C’est quoi «Contre Poing» ?

- C’est un projet complètement citoyen qui a vu le jour en 1985. Au départ, étant photographe de formation, j’avais pour seule ambition de donner un accès à cet art aux gens de mon quartier. Rapidement, j’ai compris que les besoins de beaucoup de familles étaient nettement plus basiques et tellement plus essentiels. A Charleroi, il y avait tout un travail à faire pour aider sur le plan extrascolaire pour venir à des enfants en difficulté. Des gosses issus de milieux pauvres ou vivant dans familles immigrées connaissant des problèmes d’intégration. On a donc lancé une école de devoir et, en parallèle, des cours d’alphabétisation pour les adultes et les adolescents.

 

- Quel est la philosophie qui sous-tend votre action ?

- L’égalité des chances. C’est cela qui est le plus important à mes yeux. Il y a bien trop d’enfants qui ont toutes les capacités intellectuelles pour réussir leur scolarité mais qui se trouvent pourtant en situation d’échec dès le début du primaire. Si on les prend en mains correctement, qu’on leur donne un petit coup de pouce en leur faisant prendre pleine conscience de leur potentiel, la plupart du temps, ils s’engagent dans les bonnes rails pour réussir leur études.

 

­- Avant que vous n’interveniez, qu’est-ce qui ne va pas chez ces gosses ?

- Mais eux ils n’ont rien de différent des autres enfants! Ce qui est en cause, c’est leur environnement. Non pas qu’ils aient des mauvais parents, mais ceux-ci peuvent être débordés ou carrément dépassés par tout ce qui touche à l’école. Parfois, les parents n’ont pas eux-mêmes les bases d’instruction nécessaires pour suivre et encadrer correctement le travail de leur enfant (ndlr : analphabétisme, immigrants qui viennent de débarquer en Belgique et qui ne parlent pas ou peu le français). Parfois aussi, interviennent des problèmes sociaux très divers; Une mère ou un père seul avec plusieurs enfants qui ne parvient plus à tout assumer, une famille trop pauvre que pour avoir des conditions de logement décentes (ndlr : trop de bruit, trop peu de place, manque de confort pour que l’enfant travaille sereinement à la maison, sentiment d’échec pesant et handicapant)…

 

- Dans l’école de devoir, vous vous limitez à expliquer des matières scolaires ?

- Non, on développe aussi un état d’esprit. Lorsqu’un enfant est en situation d’échec et qu’en plus il est issu d’un milieu défavorisé, il aura tendance à voir cela comme une fatalité. Et certains non-dits en milieu scolaire peuvent renforcer cette perception. On travaille donc beaucoup l’estime de soi qui va d’ailleurs de paire avec le respect de l’autre. L’enfant qui passe chez nous comprend que c’est possible d’y arriver, pour lui comme pour les autres. Que cela sert à quelque chose de s’accrocher, de faire des efforts. Que tout n’est pas joué d’avance! Avec notre expérience de plusieurs années, on peut affirmer avec force, que cela à tout son sens de remédier aux problèmes scolaires et comportementaux le plus tôt possible;    

La spirale infernale que connaissent certaines familles – échec scolaire conduisant à l’exclusion sociale- est tout à fait évitable. On en a d’innombrables preuves vivantes : des gosses qui étaient pourtant mal embarqués et qui sont passés chez nous sont aujourd’hui devenus des adultes qui s’en sont sortis. Ils n’ont pas raté le seul ascenseur social qui s’offrait à eux, c’est-à-dire leurs études.

 

- Malgré ces beaux résultats, vous risquez de devoir mettre bientôt la clé sous le paillasson ?

- On n’est pas les seuls dans le cas. D’autres écoles de devoir mais aussi des centres d’expression et créativité, des services de santé mentale, de centres d’alphabétisation actifs en Région wallonne sont victimes de la politique drastique de réduction des subventions menée par Christiane Vienne (PS), la ministre de l’Action sociale et de l’Egalité des chances. Sans le moindre débat, ni même un quelconque préavis, les subventions wallonnes à l’intégration sociale sont passées en 2005 de près d’1 million à un peu moins de 400.000 euros. La nouvelle est tombée comme cela, fin 2005, alors que les associations avaient déjà engagées de dépenses pour cette année-là sur base des subsides reçus les années précédentes. Certaines n’ont plus rien reçu. D’autres, les plus «chanceuses» ont eu un subside amputé. C’est notre cas : on est passé d’une subvention de 19.500 euros à 12.500 euro, soit -35%. Et pour 2006, c’est l’inconnue. Qui recevra encore ? Combien ? Mystère. Il faut remettre un projet à la ministre. Mais celle-ci nous a déjà fait savoir qu’elle ne donnera de l’argent que pour soutenir des actions en faveur d’un seul public : les étrangers illégaux et les primoarrivants (ndlr : ceux qui viennent d’arriver sur le territoire). Mais nous on s’occupe aussi de Belges et d’immigrés qui sont présents depuis longtemps dans notre pays (ndlr :voir encadré). Autant fermer tout de suite notre école de devoir! 

 

- Quelle est la logique de cette politique ?

- Nous avons clairement le sentiment que la ministre connaît très mal la réalité du terrain. Elle ne se rend pas compte des besoins de la population fragilisée dont nous nous occupons et sans doute pas non plus des résultats que nous obtenons. Certains de nos anciens qui sont devenus pharmaciens, infirmiers, ingénieurs pourraient lui expliquer ce qu’a représenté pour eux notre petit coup de pouce pendant leur enfance. Qu’elle vienne aussi rencontrer les 30 gosses qui viennent quotidiennement passer quelques heures ici après l’école. Par ailleurs, on se demande si il n’y a pas une volonté de favoriser la seule existence de structures publiques ou parapubliques en Wallonie. Ainsi à Charleroi, le CPAS complètement dominé par les socialistes, s’est investit lui aussi dans le domaine de l’aide extrascolaire : il a sa propre école de devoir! Peut-être que, désormais, on fait tâche… Il est vrai qu’il n’y aucun parti politique, aucun syndicat, aucune église, aucun pouvoir derrière nous. Notre projet a été pensé et mis en œuvre par des citoyens pour des citoyens. Est-ce pour cela qu’on nous met des bâtons dans les roues ? Ce qui se passe est vraiment déplorable alors que tous les observateurs qu’ils soient actifs dans le domaine social ou politique dans la région de Charleroi reconnaissent qu’on est un outil efficace contre l’exclusion sociale en même temps qu’un antidote contre les idées d’extrême droite (ndlr :lire encadré)… Tant qu’ils y sont qu’ils suppriment aussi les écoles! Cela fera des économies supplémentaires et on aura peut-être trois Grand prix de Formule 1 chaque année!

 

Encadré

Un antidote aux extrémismes

A Contre-Poing, il n’y a pas que des cours de rattrapage pour les enfants. C’est aussi un lieu d’échange et de mixité culturelle fréquenté par beaucoup d’adultes. Certains y suivent des cours d’informatique, d’autres des cours de «Français (2ème langue», d’autres encore y apprennent tout simplement à lire et à écrire. Le public est composé de Belges et d’immigrés. «La précarité et l’exclusion ne connaissent pas de couleur de peau», confirme Violenda Russo. C’est aussi ce qui donne une grande richesse à notre travail. Dans un ville du pays où le Front national drague avec un certain succès les exclus belges pour leur vendre des chimères et de la haine et où les islamistes tentent de communautariser au maximum les immigrés en difficulté, nous faisons se rencontrer les gens. Et je vous assure que les préjugés tombent et que des liens se tissent. Au fil des ans, des milliers de personnes sont passées par ici et cela a créé beaucoup de solidarités, de relations entre des gens qui sans cela ne se seraient peut-être jamais parlésRenseignements : Contre-Poing, 119, Grand’Rue, 6000 Charleroi. Tél/fax : 071/42.23.61. E-mail : Contrepoing.asbl@yucom.be

18:39 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

Commentaires

Quand la politique s'en mêle plus rien ne va ! Quand la politique s'en mêle plus rien ne va !

Écrit par : Pol Silentblock | 19/02/2007

n'avez vous rien oublié...arrêtez de vous plaindre mme russo et de jouer les "victimes", parlons un peu de votre façon de gérer vore personnel...

Écrit par : le dénonceur masqué | 24/03/2007

cela me fait bien rire de voir avec quel entrain les journalistes défendent de justes causes sans même creuser un peu sur l'intégrité des "gérants " de cette asbl!
il est vrai que l'initiative est positive mais lorsque les responsables d'une telle association se comportent de façon plus que douteuse, il est peut être également temps de dénoncer...
Allez faire un tour à Contre-poing, savez-vous que les animateurs s'y succèdent à une vitesse folle (compétents ou pas).Il y a quelques années des chats vivaient dans ce buibui, ils étaient en contact avec les enfants et urinaient un peu partout, ont-ils toutes les autorisations nécessaires pour accueillir de jeunes enfants (5ans). Enfin bref, après "les affaires de Charleroi" parlerons-nous enfin de cette asbl qui à mon avis n'a pas dû beaucoup évoluer depuis...

Écrit par : le dénonceur masqué | 11/09/2007

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