15/04/2006

 Quitter le tabac

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 23 mars 2006

 

«La cigarette devrait être purement et simplement interdite!»

 

Cadre dans une société multinationale basée en France, Raphaël Lecroart (56 ans) a très bien réussi sa vie professionnelle. Ses missions de haut niveau le conduisent à beaucoup voyager. «J’ai arpenté le monde entier», dit-il, l’œil pétillant, en nous montrant la carte du monde qui décore son bureau. Sa vie affective, Raphaël l’a réussit aussi et tous ses enfants ont accompli de beaux parcours scolaires. «Je suis fier d’eux», commente-il en jetant un coup d’œil sur la photo de famille qui trône sur son bureau. L’homme nous reçoit dans une très belle et grande demeure sise dans les environs de Mouscron. Car, en plus, Raphaël gagne très bien sa vie. «Nous avons une certaine aisance financière», résume-t-il sobrement. Voici donc un quinqua aux tempes grisonnantes qui a tout pour être heureux… Pourtant, il y a un peu plus deux ans, le même homme était dans le trente-sixième dessous. Raphaël était triste, paniqué, en colère aussi… D’abord contre lui-même. Il venait d’apprendre qu’il risquait de tout perdre. Très vite. En quelques semaines peut-être… Plus question de penser aux années de retraite dorée et aux petits-enfants à dorloter. Le temps était plutôt à une visite d’urgence chez le notaire pour rédiger son testament. Toute une vie s’envolait en fumée. Comme les volutes de ces cigarettes qu’il avait consommé pendant une trentaine d’années. «J’avais pourtant arrêté depuis trois ans quand la mauvaise nouvelle est tombée. J’avais le cancer du fumeur.». Récit d’un combat contre la maladie et coup de gueule contre un poison en vente libre qui tue des centaines de milliers de personnes dans le monde chaque année. 

 

- Quand avez-vous commencé à fumer ?

- J’appartiens à la génération d’après-guerre pour laquelle le fait de fumer était encore un vice valorisé. On avait encore en tête l’image des GI’s qui nous avaient libérés avec la clope au bec. Et pour nos parents, le tabac était plus associé à la notion de détente qu’à celle de danger de mort. J’ai commencé à fumer vers vingt ans. J’étais étudiant et la cigarette était partout sur le campus universitaire. Cela ne m’empêchait d’être très sportif. Je ne ressentais pas une d’influence du tabac sur mon état de forme. Au début de cette amitié malsaine avec la nicotine, je me suis dit quelque chose de très bête : «De toute façon, j’arrête quand je veux». Je me suis arrêté, c’est vrai… Mais plus de trente ans après. Presque trop tard.

 

- A un moment où vous sentiez que votre corps commençait à ne plus supporter ce poison ?

- Pas du tout! Quand j’ai arrêté, je me sentais en parfaite santé. Je n’avais pas de problème de souffle. Je ne toussais pas. D’abord, je m’étais fixé pour objectif d’arrêter à cinquante ans pile, ce qui dans mon cas correspondait aussi au passage à l’an 2000. Et puis, je me suis dis que cette symbolique des chiffres était un peu ridicule et j’ai postposé. Un an plus tard, je me suis tapé une grosse grippe. Pas question de fumer pendant trois jours. Cela ne m’a pas causé trop de difficulté. Et j’ai poursuivi l’effort. Et j’ai réussi. D’un seul coup, sans prendre de substitut à la nicotine. J’ai compris que c’était seulement une question de volonté. C’est une décision ferme et définitive que l’on prend en osant se regarder en face.

 

- Ce n’est pas facile pour autant…

- Non, ce n’est pas facile. La dépendance est très forte. Pendant les premiers jours, le manque vous fait clairement comprendre que vous êtes un drogué. Après cette période de sevrage physique, il faut encore être vigilant sur le terrain psychologique. En ce qui me concerne, des envies de fumer, fortes mais de plus en plus passagères, sont encore revenues pendant deux ans. C’est donc une épreuve mais les fumeurs qui rechignent à la tenter devraient se dire qu’elle est vraiment dérisoire par rapport au combat qu’il faut mener quand on a le cancer. 

 

- C’est ce que vous est arrivé ?

- Oui, j’ai eu le cancer du fumeur. On l’a découvert à un moment où je ne m’y attendais plus. J’avais arrêté de fumer depuis trois ans et je croyais pouvoir être relativement serein. De plus, je me sentais toujours en pleine forme… Et pourtant, l’un de mes poumons était atteint par une tumeur.

 

- Comment l’a-t-on découvert ?

- Je dois beaucoup à l’un de mes amis. Il s’appelle Edmond. Nous avons le même âge et nous avons arrêté de fumer en même temps. En mars 2003, six mois avant que j’apprenne la mauvaise nouvelle, on lui avait aussi trouvé un cancer du poumon. Ayant débuté sa maladie plusieurs années après l’arrêt du tabac, Edmond a insisté pour que je fasse un check-up. Quelques semaines ont passé et en juillet, je suis parti en vacance sur l’île d’Oléron. De temps en temps, j’avais une très légère toux. Comme il faisait très chaud cette année-là, j’ai mis cela sur le compte de la clim de la voiture. Mais au mois d’août, la toux était toujours là. Cela semblait bénin et si il n’y avait eu la petite voix d’Edmond qui me rappelait d’être prudent, j’aurais très bien pu continuer à vivre avec, en attendant que cela passe. Je me suis donc rendu chez un généraliste.

 

- Il a vu que quelque chose n’allait pas ?

- Absolument pas. Il s’est contenté de me prescrire des antibiotiques qui n’ont eu aucun effet. J’ai arrêté la boîte à sa moitié et la toux a disparu d’elle-même. En septembre, elle est revenue et je suis retourné chez le toubib. Il voulait me prescrire d’autres antibiotiques mais je m’y suis opposé. J’ai exigé que l’on me fasse une radio de mes poumons comme me l’avait conseillé Edmond. Le médecin m’a dit que ce n’était pas la peine. Pour lui, j’étais en parfaite santé… J’ai tenu bon. Et la radio suivie d’un scanner a décelé la présence de la tumeur.

 

- Comment avez-vous réagit?

- Le ciel m’est tombé sur la tête. D’abord, je me suis dit que c’était foutu. Et puis, j’ai décidé de me battre. Cela commençait par la recherche du meilleur hôpital pour le traitement du cancer du poumon. J’étais prêt à aller à New-York ou à Singapour mais en fait il suffisait de se rendre à Bruxelles, à l’Institut Bordet. J’ai pu y être pris en rendez-vous très rapidement. Après différentes investigations, on m’a confirmé la gravité de la situation. Il fallait entamer un traitement très vite car sans cela, il ne me restait que quelques mois à vivre. On m’a proposé de signer un protocole basé sur une thérapie très innovante dont seulement une quinzaine de personnes avaient déjà pu bénéficier.    

 

- Avec quel espoir de guérison ?

- Il était très faible. En plus, c’était un traitement très lourd à supporter. Mais c’était ma dernière chance… J’ai mobilisé toute mon énergie comme je le fais dans mon boulot quand j’entame la conquête d’un nouveau marché. Le protocole a commencé début octobre 2003 pour une durée de trois mois et demi. Tous les jours, je faisais l’aller-retour Mouscron - Bruxelles. C’était très éprouvant. Physiquement, bien sûr, parce que le traitement affaibli énormément. Mais moralement aussi. Pendant cette période, je suis allé trouver mon notaire pour que tout soit en ordre en cas d’issue fatale. A Bruxelles, je regardais les gens qui étaient serrés comme des sardines dans les transports en commun, je regardais ceux qui enlevaient les poubelles et ceux qui mendiaient. Je les enviais, j’aurais voulu être à leur place. Eux, ils avaient la santé, l’espoir de vivre encore longtemps. Moi, j’étais entré dans un monde à part, un monde que les non-malades ignorent… Et puis, j’ai eu de la chance. Beaucoup de chance parce que c’était loin d’être gagné d’avance! Mon corps a bien réagit au traitement. Après un mois et demi, la tumeur était réduite de 75% et ensuite elle a totalement disparu. J’ai perdu un peu de souffle mais je revis normalement. Dans deux ans, je saurai enfin si je suis définitivement guéri.

 

- Votre ami Edmond s’en est-il aussi bien sorti?

- Lui, il a été opéré dans la région. On lui a retiré un poumon. En matière de cancer, chaque cas est différent. Du point de vue de cette maladie, il peut espérer être hors de danger mais il souffre encore énormément de douleurs costales et il a perdu énormément de capacité respiratoire. Edmond est encore en vie, mais ce n’est plus la même vie…  

 

- Quel est aujourd’hui votre regard sur la cigarette ?

- Il est évident que mon parcours a fait de moi un farouche adversaire de cette drogue. J’ajouterais quelques considérations glanées dans mes lectures. La cigarette a tué près de 900.000 personnes en Belgique au cours des cinquante dernières années et des milliers d’autres sont appelés à rejoindre ce train de la mort dans les années à venir. Les fumeurs vivent en moyenne 14 ans de moins que les non- fumeurs. Les frais de santé occasionnés par le tabac représentent 12 à 15% de l’assurance-maladie. En chiffre absolu, c’est bien plus que ce que ce poison rapporte à l’Etat via les taxes sur sa vente. Un jour, je l’espère, il se trouvera des hommes politiques pour prendre la seule et unique mesure qui s’impose pour éradiquer ce fléau : il faudrait purement et simplement interdire la vente des cigarettes. Comme on a interdit la peinture au plomb ou l’amiante…

 

"Ne vous rassurez pas avec des fausses vérités"

- Qu’avez-vous envie de dire aux fumeurs qui vous liront ?

 

- «Un seul mot : «Arrêtez». Et tout de suite! (Ndlr : pour ceux qui ont envie de suivre ce conseil avisé et qui chercherait un soutien et des informations deux adresses internet peuvent être recommandées www.cancer.be et www.stopsmoking.be. Il y a également la «Ligne Tabac-Stop» : 070 227 227 joignable chaque jour ouvrable de 8h à 19h et l’adresse e-mail tabacstop@cancer.be). Ne faites pas comme moi et tant d’autres : ne risquez pas de tout gâcher pour des cigarettes. Ne vous rassurez plus avec ces fausses vérités. Par exemple, ce n’est pas vrai que certains fumeurs échappent au cancer. Certains l’ont plus tard que d’autres mais cette maladie est de toute façon au bout du chemin de la tabagie… Lorsque je suis passé par Bordet, j’ai croisé beaucoup de cancéreux qui était trop jeunes pour mourir. Comme moi, ils étaient des victime du tabac. Je n’oublierai jamais le profond regard de cette jolie femme que j’ai un jour croisé dans l’hôpital. Pas besoin de nous parler. Nous avions la même détresse dans les yeux. Je ne sais pas si elle est encore en vie… »

11:12 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (6) |  Facebook |

Commentaires

Suis bien d'accord avec vous... Seulement, les fumeurs, ils y tiennent à leur poison! Certains anciens fumeurs aussi... Pourtant, un tea-room où l'on fume, c'est l'horreur. Dans les restos aussi. Evidemment, fumer et avoir le cancer, ça ne vaut pas ça... Mais allez tenir ce discours à certains fumeurs invétérés... Pourtant, le jour où ils y passent, ils n'ont pas l'air de trouver ça très rose, et de fait, ça ne l'est pas. Sans parler des cancers secondaires (telle personne cancéreuse qui rechute, avec des traces de cancer au poumon, dû au fait qu'elle a vécu avec un fumeur...)

Écrit par : Pivoine Blanche | 15/04/2006

C'est bien triste C'est bien triste de voir qu'il y a encore tant de fumeur alors que les risques sont parfaitement connus. Cela m'irrite de voir que certains fumeurs, bien au courant, se voilent les yeux. Le corps humain est une belle "mécanique" que chaque cigarette détruit cellule par cellule.

J'ai pour ma part arrêté il y a 35 ans. Tout d'un coup et sans aide. C'est encore le meilleurs moyen. J'avais la pratique d'un sport comme objectif. Je dois reconnaître que, par la suite, les envies m'ont plus ou moins laissé tranquille.

Par contre, je fume encore!!!... la fumée des autres!!!

Cela m'irrite dans tous les sens du terme. Car ces égoïstes ne sont pas capables d'attendre qu'ils soient seuls pour fumer. Alors, en attendant, les non-fumeurs courent également un risque. Relativement important sans en être responsable.

Écrit par : Alain Gattegno | 15/04/2006

Fumer est un acte responsable ! ce n'est pas un hasard si une persone fûme, bois ou se drogue. C'est parce que cette persone est faible et vulnérable face à la vie. Nous devons les respecter et les aider. Ne pas être dans ces catégories (comme moi) est une immense chance inestimable ! Jouïr de la liberté d'être sans ce petit "+" obligatoire et contraignant est une chose que secrètement ils nous envient. Fumer en publique, c'est d'abord un acte courageux car c'est se montrer vulnérable, sans volonté, lâche. Boire également. Faire ces choses c'est mettre mettre un filtre entre la vie et soi. C'est le rejet de soi dans la vie naturelle. Sans un travail de revalorisation de l'individu, il demeurera seulement s'il arrête, un abstinent !

Écrit par : Pol Silentblock | 19/02/2007

Témoignage interpellant Comme beaucoup de fumeurs qui souhaitent arrêter, il est aisé de regarder les dégats liés à la cigarette. Malheureusement, si cela interpelle et fait réfléchir, cela n'aide pas. Si cela aidait, chaque fumeur arrêterait à chaque paquet acheté...

Voilà pourquoi nous aidons les fumeurs à se poser une autre question : pourquoi je fume réellement ?

Cela permet d'analyser les sensations éprouvées , de regarder ce que tous les fumeurs disent "aide contre le stress ou l'ennui, aide pour se concentrer ou se relaxer, plaisir, réconfort" et de voir si cela résiste à l'analyse.

Comprendre pratiquement la cigarette pour constater que nous n'abandonnons rien en cessant de fumer.

Ensuite apprendre à vivre sans cigarettes. Pour cela, nous apprenons aux nouveaux non fumeurs à penser à la cigarette comme ils y pensaient avant de commencer à fumer.

Tout cela pour devenir un non fumeur HEUREUX capable de ne pas fuir les fumeurs.

Rien qu'avec la tête et avec un taux de réussite à long terme 2 à 3 fois supérieurs aux patches ou aux médicaments. Des études universitaires ont validé notre approche particulière.

Nous nous écartons des soi-disant "bons conseils" comme boire un verre d'eau en cas d'envie de cigarette. Cela ne sert à rien. Bien au contraire car cela permet de fuir le problème et non de le régler.

Est-ce en se mettant la tête dans le sable que l'autruche va échapper au lion ?

Autre tarte à la crême: pour arrêter, il faudrait de la volonté. or, nous connaissons des gens qui gèrent tout dans leur vie, qui ont un caractère de battant et ils ne l'auraient pas pour la cigarette. D'autres semblent bien pâles à côté d'eux mais réussissent sans problème. La volonté , c'est tenir le coup. Si j'ai peur en voiture, je roulerai 10km mais en ferais-je 2 000 km d'une traite ? Une autre voie existe qui existe par la compréhension pratique des manques physique et psychologique.

Arrêter immédiatement, facilement, sans stress ? Oui , c'est possible avec la méthode de groupe Allen CARR. Mise au point par un ancien gros fumeur, elle est aujourd'hui présente dans 35 pays et notamment en Belgique francophone.

Alors, oui, l'interview de Rapahael LECROART touche humainement. elle aide à se motiver pour arrêter. Mais pour le faire effectivement, cet interview ne sert à rien.




Écrit par : Allen CARR Wallonie | 23/03/2007

Monsieur Bouffioux,
J'ai initié un concept original de prévention du tabagisme.
Je vais le présenter à nos élus après le 10 juin.
Je cherche un journaliste pour superviser le suivi de ces contacts.
Je peux vous envoyer le concept sous format PDF.
Bien à vous,
JCR

Écrit par : RONDIA | 22/05/2007

je suis tout a fait d'accord vous n'etes qu'une bande de vieux couillons. je m'en fout de mourir maintenant!

Écrit par : mike | 10/08/2007

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