17/03/2006

Marie-Noëlle Bouzet (090306)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 9 mars 2006

 

«Savez-vous ce que c'est, Madame Onkelinx, que de chercher sa fille pendant plus de 15 ans ?»

 

Pendant plus de 15 ans, Marie-Noëlle Bouzet s’est battue pour l’on n’oublie pas  Elisabeth Brichet, sa fille enlevée le 20 décembre 1989 par le tueur en série Michel Fourniret. D’un point de vue juridique, cette mère courage qui, un jour d’octobre 1996, eut l’idée d’organiser une marche blanche à Bruxelles pour soutenir les parents d’enfants disparus est ce que l’on appelle une «victime d’acte intentionnel de violence». Elle a perdu un enfant. Elle a souffert pendant une éternité de ne pas savoir ce qui lui était arrivé. Elle a dû renoncer à son travail d’enseignante. Elle a subit l’agressivité de certains policiers qui l’avaient pris en grippe parce qu’elle était trop remuante. Elle s’est exilée au Canada pour retrouver la force de vivre encore. Et puis, pendant l’été 2004, elle a pleuré toutes les larmes de son corps au moment de découvrir l’horrible destin qui fut celui d’Elisabeth lorsqu’elle croisa la route du forestier français. Une commission existe en Belgique pour indemniser les personnes «victimes d’actes intentionnels de violence», mais plus de 16 ans après le début de son calvaire, elle n’a toujours rien accordé –ou presque- à Marie-Noëlle. La maman d’Elisabeth crie de sa colère et de son désespoir à l’attention de la ministre de la Justice, Laurette Onkelinx. «Vous étiez présente à la levée du corps d'Elizabeth, sous les flash des photographes de presse, là même où elle a été enlevée. A ce moment, aucune promesse n'était trop belle! L'empathie semblait totale : j'allais être indemnisée! Vous avez surfé sur l’émotion du moment… Avant de m’oublier»

 

- Marie-Noëlle, vous nous parlez depuis le Canada où vous vivez maintenant depuis plusieurs années. Cet éloignement de la Belgique vous aide-t-il à faire le deuil d’Elisabeth ?

- On ne fait jamais le deuil de son enfant! On apprend seulement à vivre avec la douleur.Je me sens en exil. Un exil que j’ai choisi  pour échapper à une certaine pression mais qui n’a pas fait disparaître un profond sentiment de solitude; Ces questions qui reviennent sans cesse «Pourquoi ma fille a-t-elle dû croiser la route de ce tueur en série à quelque mètres de notre maison? Quel sentiment d’épouvante et panique a-t-elle du ressentir ? Ai-je été à la hauteur de la situation, notamment à l’égard du frère d’Elisabeth qui n’avait que 15 ans quand l’enfer a commencé ?), je les emportés dans mes bagages… Très sincèrement, je vais très mal en ce moment. Ma souffrance est plus aiguë que jamais. Avant l’arrestation de Fourniret, je conservais un espoir. Je m’en rends compte aujourd’hui, il m’était encore possible, malgré tout, d’imaginer qu’Elisabeth pouvait être en vie. Je lisais les récits des petites prostituées enlevées, ayant vécu l’enfer, mais qui s’en sortaient… C’était un espoir fou, mais un espoir tout de même. Aujourd’hui, c’est le deuil de cette espérance que je dois faire. Ma fille est toujours là, mais c’est à son âme, à son esprit, que je pense pour rechercher un peu de réconfort. Pour ne pas perdre la raison, je suis obligée de gommer de ma mémoire les images d’Elisabeth encore en vie. Les souvenirs de la vie de famille heureuse qui était la notre, il y a si longtemps déjà, me sont devenus insupportables. Aujourd’hui, je fais le bilan : j’ai perdu mon enfant, j’ai perdu mon travail, je suis loin de la Belgique, j’ai perdu des amis qui ne pouvaient plus supporter l’image de souffrance que je leur renvoyait ou que j’ai soupçonné à tort, ma famille est disloquée, ma vie affective a été complètement anéantie, j’ai eu des ennuis graves de santé que mon psy met en lien avec le stress que j’ai accumulé…

 

- Et comme si cela ne suffisait pas, vous voilà empêtrée dans une nouvelle situation kafkaïenne du fait de l’administration belge…

- Tout à fait. En avril 2004, après plus de quinze années de combat, mon avocat Jean-Maurice Arnould m’a conseillé d’introduire une demande d’intervention auprès la «Commission pour l’aide aux victimes d’actes intentionnels de violence». Il venait de prendre connaissance d’une brochure éditée cet organisme qui dépend du SPF Justice dans laquelle il était indiqué que si «l’auteur des faits demeurait inconnu» et «dans les cas où le délai légal pour un dédommagement effectif et suffisant serait exagérément long», il pouvait y avoir une intervention anticipée de ce fond. En d’autres termes, une victime pouvait être indemnisée avant que le dossier trouve son épilogue judiciaire par la condamnation d’un coupable. A l’époque, j’étais donc parfaitement dans les critères : je ne crois pas que je doive faire la preuve du fait que j’ai été victime dans cette affaire, Fourniret et Olivier n’avaient pas encore été trouvés et beaucoup de temps s’était écoulé depuis la disparition d’Elisabeth.

 

- Et vous n’avez rien reçu ?

- Pratiquement rien.  En juillet 2004, lors de la levée du corps d’Elisabeth, la ministre de la Justice m’a affirmé qu’il était évident que j’aurais droit à une indemnisation. Elle ne m’a cependant pas précisé que la loi n’était pas adaptée à des cas comme le mien et finalement je n’ai reçu que 2.000 euros, une «aide urgente» qui n’était même pas suffisante à couvrir l’entièreté des frais funéraires.

 

- L’explication ?

- Fourniret a été arrêté. Appliquant la loi à la lettre, la commission estime désormais qu’il faut attendre une «décision de justice définitive» sur sa culpabilité et la «preuve de l’insolvabilité du présumé assassin». Ce qui veut donc dire que les 16 ans d’enfer que j’ai vécu ne sont plus considérés comme un délai exagérément long pour être indemnisé et que je suis à la merci des nombreux procédés dilatoires utilisés par Fourniret pour sans cesse reporter la date de son procès. J’ai vraiment le sentiment d’être prise en otage par le tueur de ma fille et cela avec la complicité de l’Etat belge!

 

- Que revendiquez-vous ?

- Un peu d’humanité, ni plus ni moins. C’est le sens d’une lettre que je viens d’écrire à la ministre de la Justice (ndlr : lire encadré) Dans des dossiers plus simples, quand l’auteur des faits est identifié et arrêté relativement rapidement, on peut comprendre que la victime ou ses proches soient indemnisés après le procès pénal. Par contre dans des affaires comme celle que j’ai vécue, alors même que l’auteur est en aveux et que 16 ans se sont écoulés depuis la commission des faits criminels, l’Etat a le devoir d’indemniser. Quitte à ce qu’il se retourne ensuite contre le criminel. Il faut s’inspirer du modèle créé au travers du Fonds des créances alimentaires où c’est l’Etat qui avance les pensions non payées et qui se charge ensuite de récupérer ces sommes auprès des mauvais payeurs. Une telle manière de faire éviterait aussi que des personnes comme moi soient finalement contrainte de demander l’argent au meurtrier de leur enfant. Je n’ai pas à débattre de cela avec Fourniret ou ses avocats! S’imagine-t-on ce que cette démarche implique sur le plan psychologique!  J’ajouterai qu’un élément me choque par-dessus tout dans ce qui est train de se passer. Le meurtrier de ma fille quant à lui, a pu bénéficié de la défense de plusieurs avocats prodéo, c’est-à-dire payés par les contribuables. Or, s’il a pu bénéficier de ces «commis d’office», c’est que son indigence, donc son insolvabilité, a été reconnue par l’Etat belge… Mais, dans l’autre sens, cela ne marche pas! Vis-à-vis des proches d’Elisabeth, il n’est pas encore reconnu comme insolvable. Soyons très clair : dans mon esprit, il n’est nullement question de remettre en cause le droit démocratique de tout criminel, fût-il le plus horrible, fût-il celui de mon enfant, à bénéficier d’une défense. L’Etat a prévu des budgets pour cela et ce n’est que normal. Dans le même temps, il ne serait que tout aussi «normal» que ceux qui ont eu à souffrir de ces crimes ne doivent attendre près de vingt ans pour être indemnisés. Le procès en France d’abord annoncé en 2006 a déjà été reporté en 2007 et il se peut que le sieur Fourniret trouve encore des moyens de reporter cette échéance; C’est d’ailleurs une crainte dont nous on fait part les autorités Françaises lors d’une réunion du mois de février. Sans compter qu’après la prochaine cour d’Assises, il pourra encore aller en appel… J’ai eu beaucoup d’ennui de santé ces dernières années. Et parmi mes cauchemars, il en est un qui revient de plus en plus souvent : celui de ne pas vivre assez longtemps pour pouvoir pour assister à la condamnation de l’assassin de ma fille…

 

Lettre à la ministre

Depuis le Canada, Marie-Noëlle Bouzet a écrit une lettre au vitriol à l’attention de la ministre de la Justice, Laurette Onkelinx. En voici quelques extraits : «Savez-vous ce que c'est, Madame Onkelinx, que de chercher sa fille pendant plus de 15 ans, de l'imaginer dans chaque jardin, chaque sous-bois, chaque sous sol, chaque dalle de béton ou réseau de traite des être humains, dans la rue, dans la nuit n'ayant que la drogue pour seul réconfort ... avec en prime la suspicion qui pèse sur vous et sur chacun de vos proches, et la haine de certains enquêteurs. Savez-vous ce que c'est que de faire un terrible cauchemar et de vous réveiller en sachant que la réalité est pire ou d'être réveillée au milieu de la nuit par la violence de vos propres sanglots? Probablement pas. (…)Ne trouvez-vous pas cela indécent, Madame Onkelinx, de devoir demander de l'argent en compensation de la mort de votre enfant ? Un état démocratique, dont vous vous revendiquez constamment, se doit de protéger les plus faibles et de veiller au bon fonctionnement de ses institutions. En l'occurrence celle de la justice, et elle a failli. C'est elle qui doit d'abord indemniser la victime puis gérer ensuite les biens du coupable, tout comme elle gère la sentence.Quant au procès, j'ai accepté à contre coeur qu'il se tienne en France pour sauver des dossiers de la prescription (en France on peut encore tuer des enfants et être libre de toute poursuite après 10 ans!). La date promise a déjà été reportée 2 fois, le dernier prétexte étant les infinis  recours même clairement dilatoires, que pourraient avoir Fourniret et ses très nombreux avocats, 6 jusqu'à présent, aux frais de l’Etat...» La maman d’Elisabeth n’a pas encore reçu de réponse. Une question de temps, certainement…

20:26 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (9) |  Facebook |

Commentaires

Il faut bien, hélas, admettre que, comme beaucoup de gens, les politiciens de tous bords se fichent pas mal des problèmes des autres, tant qu'ils ne sont pas eux-mêmes directement concernés; la différence entre les gens et les politiciens consistent tout simplement dans le fait que les politiques peuvent se permettre en public de faire semblant de s'interesser à un problème dont ils n'ont que faire...

Écrit par : marc | 17/03/2006

soutenir ceux qui souffrent Je ne sais pas ce que c'est que de chercher son enfant durant 15 ans, mais je sais que les institutions , les ministres les autorités ne sont pas à la hauteur des tâches qui leurs sont confiées. Ils n'ont pas de sens de "l'humain" On ne fait grâce d'aucun manque de tacte à Madame Bouzet. Aujourd'hui encore, ... la manière dont les parents des enfants du procès d'Arlon sont sollicités démontre un manque de sens humain et social des responsables de la "procédure" pour la libéation des inculpés. Inutile de dire que je suis contre la libération d'une seule seconde d'un de ces individus, au nom de quoi les tortureurs, des affameurs, des violeurs, des menteurs seraient-ils libérés. Non , je ne peut tolérer ces pratiques "judiciaires " dans le pays auquel j'appartiens et dans lequel on dit me consulter aux élections. A. Claeys

Écrit par : claeysAndrée | 19/03/2006

Salut, Michel ! Toujours aussi subversif, hein? Allez, un p'tit coucou en passant ! Peut-être te souviendras-tu de moi...

Bien à toi

Écrit par : Roland LORIES | 19/03/2006

Par rapport à ce que madame Bouzet dit ... ....quand Marie - Noelle Bouzet dit qu'elle vraiment le sentiment d'être prise en otage entre monsieur Fourniret et l'état belge , je dois dire que personnellement je pense aussi un peu beaucoup que ce qu'elle décrit pourrait bien être vrai . merci .J.

Écrit par : J | 25/03/2006

Correction du message précédent .....dit qu'ELLE A VRAIMENT

Écrit par : J | 25/03/2006

Seconde modification Par rapport à ce que madame Bouzet dit ...
....quand Marie - Noelle Bouzet dit qu'elle a vraiment le sentiment d'être prise en otage entre monsieur Fourniret et l'état belge , je dois dire que personnellement je pense aussi un peu beaucoup que ce qu'elle décrit pourrait bien être vrai , et que se serait pour cela qu’elle le percevrait de la sorte . merci .J.

Écrit par : J | 25/03/2006

L'important est d'être réelue Pour madame Onkelincks le plus important est de rester au pouvoir. Le reste n'a pas d'importance. Rappelons qu'à l'origine elle est avocate est que c'est un des métiers qui fait fortune avec le malheur d'autrui.

Écrit par : Pol Silentblock | 19/02/2007

bonjour marie-noëlle on s'est rencontré il y a qqs années chez chantal graffé à namur
je ne sais pas si tu te souviens de moi, nous avions parlé au bord de la piscine...
je me permets de t'écrire car je voudrais te rencontrer ou pouvoir à tout le moins te parler...
j'ai une chose très importante à te transmettre...
merci de me lire
j'attends de tes nouvelles, merci
anne

Écrit par : guillaume | 30/05/2008

MOI AUSSI J' IRAIS BIEN M EXILER AU CANADA ...

J AI PERDU MON FILS EN 96 ; MORT SUBITE ; MAIS C ETAIT LUI ET C' ETAIT MOI ET LE DEUIL NE SE FERA JAMAIS .IL AVAIT 15 ANS

EST CE POSSIBLE D' AVOIR CERTAINES COORDONNEES DE MARIE NOELLE BOUZET
VOICI LES MIENS : http://bamidou.blogspot.com et bamidou@hotmail.fr

Écrit par : BAMIDOU | 08/01/2011

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