25/02/2006

Marc Wilmots (160206)

Entretien publié dans l'hebdo belge Ciné-Télé Revue, le 16 février 2006

 «J’ai mal à mon foot»

Rencontré à son domicile, dans la région de Jodoigne, l’ancien capitaine des Diables Rouges parle avec franchise du scandale des matchs truqués mais aussi des maux dont souffrent le foot belge et international depuis plusieurs années.

 

 

- Dans le monde du foot belge, dès que l’on aborde des questions qui dérangent (argent, matchs truqués, dopage…), il est très difficile de trouver des joueurs qui osent mettre les pieds dans le plat. Faut-il en déduire que tout va pour le mieux dans le meilleur de monde ou doit-on se rendre à l’évidence qu’une certaine omerta pèse sur ce milieu que vous connaissez très bien ?

- Il faudrait être sacrément myope pour oser dire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes! En tant que sportif, c’est d’abord en termes de résultats que les choses me tracassent. Désormais, les Diables Rouges sont soixantième dans le classement mondial. C’est catastrophique. On vient de la seizième place et aujourd’hui on a la même cote qu’un pays comme le Togo! Malheureusement, les dernières campagnes européennes de nos clubs ne sont guère plus rassurantes… Notre foot est malade, c’est clair. Est-il en plus miné par la corruption ? Franchement, je suis tombé de ma chaise en découvrant la récente actualité. Il est clair qu’on ne peut balayer ce qui a été dénoncé d’un revers de manche. Quand il s’avère que des personnes parient des sommes folles sur certains matchs belges dans les bureaux de bookmakers chinois, cela pue. C’est ce que je retiens surtout des investigations menées par les journalistes de la VRT : il y a un problème quelque part et la crédibilité du foot en Belgique nécessite que la justice fasse la lumière au plus vite. Dans le même temps, je suis aussi très interloqué par les méthodes employées par la presse. Je le réaffirme : je suis d’accord à 100% pour que l’on mette le doigt là où cela fait mal; La corruption, c’est intolérable… Mais dans le même temps, j’ai l’impression que l’on tire sur tout ce qui bouge. Des noms de joueurs et d’entraîneurs sont jetés en pâture à l’opinion sans le moindre discernement. La dignité des personnes accusées n’a donc aucune importance?

- Il n’y aurait que des «innocents» qui ont été mis en cause?

- Ne me faites pas dire ce que je ne dis pas! Moi, je ne sais pas qui a pu tremper ou pas dans d’éventuelles trucages de matchs. Ce que je déplore, c’est que certains noms sont balancés sans la moindre preuve, sur base d’analyses discutables d’images de match ou de discussions de café d’un témoin – au départ anonyme- qui m’a l’air d’être beaucoup plus prudent depuis qu’il témoigne à visage découvert. C’est beaucoup trop léger pour risquer de casser la carrière de certains joueurs.

­- On parle notamment de Dusan Belic, l’ex-gardien de Saint-Trond. Vous l’avez bien connu quand vous étiez l’entraîneur de cette équipe ?

- C’est un très bon exemple. On nous montre des phases où il a commis des erreurs. De là à dire que celles-ci étaient volontaires, il y a tout de même une marge. Tout cela me semble très subjectif. Je connais bien ce gardien et j’ai du mal à concevoir qu’il ait pu tremper dans une quelconque magouille. Je rappellerai tout de même un principe de base que tous les entraîneurs répètent à leurs joueurs : quand on encaisse un but, c’est toujours qu’il y a eu une erreur quelque part. Et des erreurs grossières, cela se voit souvent sur les terrains de foot. A chaque fois qu’un joueur se placera mal ou qu’il trébuchera, faudra-t-il dorénavant ouvrir un dossier de corruption au parquet de Bruxelles?

- N’empêche que les matchs dont on analyse les images sont aussi ceux qui ont fait l’objet de mises étonnamment élevées… 

- Tout à fait d’accord. Je ne cherche pas du tout à éluder ce problème-là. Pour autant, à ce stade, personne ne sait prouver que c’est tel ou tel autre joueur qui devrait être mis sur le banc des accusés. Encore une fois, on tire dans le tas, on bombarde tous azimuts et tant pis s’il y a des victimes collatérales. C’est vraiment scandaleux. Des familles vont être détruites. Je crains que tout cela débouche sur une guerre larvée entre le monde du foot et celui de la presse.

­- Ce qui nous ramène à la question de départ : on en arriverait pas là s’il n’y avait pas une certaine omerta dans le milieu du foot ?

- Ceux qui savent des choses, ceux auxquels on a fait des propositions malhonnêtes doivent parler, je vous l’accorde. Je dirais même que c’est tout à fait essentiel. S’ils aiment ce sport, c’est la seule manière d’assurer son avenir. Ils doivent aussi le faire pour leurs collègues qui ont à souffrir d’accusations injustifiées. C’est les pommes pourries qui doivent être retirées du panier. Ni plus, ni moins. J’applaudi des deux mains la démarche d’un Laurent Wuillot qui a osé révéler avoir été l’objet d’une tentative de corruption alors qu’il jouait encore au Brussels. Dans le contexte actuel, il me semble assez logique de penser que d’autres joueurs pourraient avoir des confidences du même genre à formuler… Dans un cas précis comme celui de Wuillot, on pourrait aussi souligner l’aspect positif de l’histoire : on lui a proposé 200.000 euros pour contribuer à la défaite de son équipe. Croyez-moi par rapport au salaire qui devait être le sien à l’époque, c’était certainement une très belle somme. Et bien non seulement il a refusé, mais son équipe a gagné! La tentative de corruption a totalement échoué.

- Ce qui prouve dans le même temps qu’il y a des corrupteurs actifs ?

- Qu’on les empêche de nuire, c’est crucial pour le foot belge. Mais ce n’est pas en canardant d’éventuels innocents qu’on fera avancer les choses. Au contraire même, les vrais corrompus peuvent avoir un intérêt à ce s’installe la confusion; A ce qu’on ne sache plus ce qui est vrai et ce qui est faux et que l’on mélange tout et tout le monde. Pour que finalement l’affaire finisse en eau de boudin. Maintenant, le contexte est ce qu’il est : on parle désormais de mafias et compagnie derrière tout cela, de pressions, de représailles… Je comprends que cela fiche la trouille à certains.

- De toute façon, la société Betfair a décidé de donner à la justice belge les identités de parieurs qui ont misé sur des matchs louches…

- Et il paraît que certains noms cités dans la presse, donc ceux de joueurs et/ou d’entraîneurs reviendraient dans cette liste de suspects. Si tel devait être le cas, je trouverais évidemment cela très perturbant… En tous cas, cela donnerait une base objective pour incriminer publiquement un certains nombres de personnes. Mon discours est clair : il ne faut faire aucun cadeau aux corrompus. Ces gens tuent le foot.    

- Comment vivez-vous toute cette affaire ?

­- Très mal. Je me suis battu pendant vingt ans pour le foot belge. J’ai joué à l’étranger et en équipe nationale avec l’idée de porter la réputation de notre pays le plus haut possible. J’étais très conscient des valeurs que je pouvais transmettre aux jeunes par mon exemple. Dans ma carrière, j’ai eu de nombreux contrecoups. On a parfois sous-estimé ma valeur. En équipe nationale, on n’était pas toujours les plus fort sur le papier mais on mouillait notre maillot sur le terrain. De tout cela se dégageait un message, une identité belge faite de courage, de travail, d’optimisme. Aujourd’hui, ces soupçons de corruption gâchent tout. Mais le pire, c’est qu’il y encore un mal plus profond à soigner de toute urgence.

- Lequel ?

- Permettez-moi de revenir un instant sur le terrain strictement sportif : j’estime qu’il y a un problème d’état d’esprit dans la génération actuelle. Ils n’ont plus la niaque! On dirait que quand ils jouent contre plus fort qu’eux, les internationaux belges partent perdant d’avance. Certains commentaires après de récentes contre-performances des Diables rouge m’ont sidéré. Quel défaitisme! Il faut un peu vous secouer, messieurs! Il y a quelques années, quand nous montions sur le terrain, même si on avait le Brésil, l’Allemagne ou l’Italie en face de nous, on jouait toujours pour gagner. Et on se disait que quoiqu’il arrive les adversaires rentreraient chez eux en ayant eu le sentiment que ces petit Belges savaient se battre jusqu’au bout de leurs limites. Ce que les autres font, nous savons le faire aussi. C’est avant tout une question de mentalité… J’ai mal à mon foot, je trouve cela regrettable de le voir évoluer comme cela. L’image du foot belge est en train de partir en c…

- Retour sur l’actualité et le dossier de la corruption dans le foot. S’étonner aujourd’hui que cela puisse se passer, n’est-ce pas un peu jouer au naïf ? Cela a toujours existé, non ?

- C’est vrai que quand on s’étonne à l’étranger de ce qui se passe en Belgique, c’est un peu gros. Il y a eu tout de même l’affaire de Marseille, celle de l’arbitre allemand qui faussait des matchs… Mon ami Emile M’Penza en a d’ailleurs été victime lorsqu’il jouait encore à Hambourg.    

- Et chez nous, il y a eu l’affaire Standard-Waterchei, celle de cet arbitre recevant un «prêt» du président d’Anderlecht en marge d’une demi-finale de coupe d’Europe etc…

- Celui qui prétendrait qu’il n’y a jamais rien eu serait un fameux menteur. Ces affaires sont là et il ne sert à rien de faire l’autruche. On sait que, malheureusement, il y a eu parfois des arrangements entre clubs. C’est un problème qui revient à la surface à chaque fin de saison quand il question de relégation. En tous cas, on se pose parfois des questions sur certains «copinages». Mais il faut voir aussi – et c’est fort bien- que beaucoup d’affaires ont été éventées et qu’il y a eu des sanctions. On ne supprimera jamais le caractère corruptible de certaines personnes. Dans tous les groupes humains, il y a nécessairement quelques brebis galeuses. En soi, ce n’est donc pas particulièrement préoccupant pourvu que les contrôles nécessaires se fassent et que les sanctions tombent. Ce qui se passe aujourd’hui me semble beaucoup plus préoccupant parce que les affaires de paris sur des matchs truqués impliquent des acteurs extrasportifs qui n’ont aucun intérêt pour le foot. Le seul mobile, c’est le fric pour le fric. Et les montants mis en jeu sont colossaux. En plus, il s’agit de personnes issues de milieux mafieux. On se demande jusqu’où ils sont prêts à aller…  

- Au regard de la potentielle gravité des affaires actuelles, ne trouvez-vous pas que l’Union belge de football réagit de manière très timorée ?

- Chacun son rôle. Il ne faut pas confondre la fédération avec la police judiciaire. Ce n’est pas l’Union belge qui pourrait mettre des gens en garde à vue ou perquisitionner chez des suspects. Elle peut entendre les personnes citées mais celles-ci, si elles sont coupables, peuvent encore lui raconter n’importe quoi. Cela dit, c’est vrai que la fédération est trop peu présente dans le débat. Elle devrait donner un message fort alors qu’elle donne parfois l’impression d’assister à ce qui se passe dans une position de spectatrice impuissante.  

- En ce qui vous concerne, avez-vous fait l’objet de propositions douteuses pendant votre carrière?

- Jamais personne ne m’a approché. Rien. Mais chacun sait dans le milieu du foot que je ne suis pas quelqu’un qui fait ce genre de choses. Ma ligne est claire, droite. C’est peut-être cela qui explique que je sois un peu moins présent dans ce monde en ce moment… En plus, on sait que je n’ai pas besoin d’argent. J’ai bien gagné ma vie pendant ma carrière. Je suis à l’abri de toute tentation.

- N’est-ce pas là l’un des nœuds du problème. Certains joueurs du championnat belge ou même des entraîneurs vivent parfois des situations financières relativement précaires…

- Dans notre championnat, il n’y a que 15% des joueurs qui gagnent vraiment bien leur vie. Même dans les grandes équipes, ce n’est pas le paradis financier que l’on imagine pour tout le monde. Il serait hypocrite de prétendre que quelqu’un à qui l’on propose de gagner un an de salaire en un match ne pourrait pas être au moins un peu tenté… C’est humain.

- Revenons à votre réponse précédente. Qu’est-ce qui explique que vous soyez «moins présent» dans le monde du foot en ce moment ?

­- Quand je vois ce qui est arrivé à un gars comme Emilio Ferrera… (Ndlr : il s’interrompt un instant…) Je crois qu’on est trop professionnel et que cela déplait à certains. Pourtant, à constater la décadence actuelle du foot belge, je crois que les dirigeants, les staffs techniques mais aussi les joueurs de ce pays devraient se poser quelques questions. On n’a jamais été aussi bas. Il serait tout de même temps d’assumer les choses. On est à un tournant ! Que l’on ose enfin se demander ce qu’on fait de mal !

- Et votre réponse, c’est…

- En Belgique, ce ne sont pas des gens du foot qui gèrent les clubs. En Allemagne, ces places sont occupées par des anciens joueurs. Chacun doit être à sa place. Ici, des personnes qui n’y connaissent rien ou pas grand-chose veulent influencer les compositions d’équipe, les choix stratégiques, les méthodes d’entraînement, les transferts. Et pourtant, certains de ces dirigeants qui ont beaucoup d’argent, comme celui que j’ai eu à Saint-Trond, savent à peine même qu’un ballon de foot est rond.

- Ce que vous dites illustre bien le constat que c’est l’argent qui, désormais, domine tout dans le foot ?

- Bien sûr que l’argent domine tout. C’est pour cela que la Champions league a été créée. Celui qui va gagner recevra 250 millions d’euro. C’est une réalité qu’on peut contester mais elle est là et il faut faire avec.

- De tels enjeux, cela n’ouvre-t-il pas la porte à des dérives ?

- Je ne suis pas naïf. Et d’ailleurs, je crois être concerné de très près par la question que vous posez. Souvenez-vous de mon but injustement annulé par l’arbitre Prendergast lors du huitième de finale de la Coupe du monde 2002 contre le Brésil…

­- Quoi, l’arbitre jamaïcain était vendu ?

- Je ne dis pas qu’il a reçu une enveloppe des Brésiliens. C’est plus subtil que cela. Certains arbitres ont aussi envie de faire une carrière internationale. Ils connaissent pertinemment bien les enjeux financiers qui sont gérés par la Fifa… Et c’est aussi de cette instance que dépend l’avenir de leur carrière… On peut revenir à mon but annulé contre le Brésil. Je l’ai marqué de la tête. Il y avait 24 caméras autour du terrain et aucune d’entre elles n’a permis de déceler que j’aurais commis la moindre faute. D’ailleurs, l’arbitre lui-même a admis à la mi-temps qu’il ne devait pas annuler cette action… Pourtant, il l’a tout de même fait. Pour comprendre sa décision, je crois qu’il faut regarder plus loin que le match proprement dit. A ce moment de la coupe du monde 2002, l’Argentine et la France étaient déjà éliminées. En termes de recettes et de sponsoring, la Fifa perdait déjà 200 millions de téléspectateurs. Imaginez la catastrophe que cela aurait été si les petits belges sortaient en plus le Brésil en huitième de finale! Qu’auraient dit Nike et d’autres sponsors ? Pourtant, ce jour-là, on était les meilleurs. Je n’ai jamais vu les Brésiliens regarder par terre comme cela! Disons que l’arbitre a bien senti l’évolution de ce match et qu’il a bien agi pour la suite de sa carrière. Plus tard, la Fifa a reconnu qu’il a fait une erreur. Ca n’avait plus beaucoup d’importance, c’était déjà du passé. Et on a retrouvé M. Prendergast à la Coupe des fédérations… Regardez encore le récent Egypte-Sénégal de la Coupe d’Afrique des nations. Un penalty gros comme une maison a été refusé aux Sénégalais à une minute du coup de sifflet final. Tout le monde l’a vu… sauf l’arbitre. Il est vrai que l’Egypte étant le pays organisateur, son élimination prématurée aurait été à l’encontre de la logique financière du tournoi. Ca, c’est le genre de choses qui peuvent dégoûter… Les joueurs travaillent pendant quatre ans pour préparer de telles compétitions. On y croit, on aime ce sport. Mais nous ne sommes que des numéros interchangeables et il est évident que l’économique prend toujours le dessus. En Amérique, on nous a fait jouer à midi, sous quarante degré… Ce n’était évidemment pas pour l’intérêt du sport, mais seulement pour que la Fifa puisse capitaliser un peu plus encore sur les droits télé.

- On a parlé tout à l’heure des joueurs en situation précaire, mais il y a aussi pas mal de clubs en division 1 qui ont du mal à joindre les deux bouts. Là aussi, il peut y avoir de tentation…

- C’est évident que ces clubs sont des cibles idéales pour les mafieux qui voudraient prendre leur contrôle et leur imposer des pratiques un peu spéciales. C’est bien pour cela qu’il ne doit pas y avoir de confusion des rôles. L’aspect sportif doit être laissé aux personnes compétentes, pas à des milliardaires qui se paient un club comme si c’était leur dernier jouet et qui veulent intervenir dans la stratégie ou dans les compositions d’équipes. Cela dit, on sait que des clubs ont été ainsi approchés en Belgique. Et pour ne prendre que l’exemple de Geel, ils ont refusé de marcher dans la combine.

- Oui mais on cite aussi le contre-exemple de La Louvière ?

- Sans preuve et avec les dénégations des dirigeants de ce club. Je ne peux pas juger. Je ne connais pas les tenants et aboutissants. Tout ce que je peux dire, c’est que vu mon expérience, j’ai du mal à imaginer que les trois-quarts des joueurs de cette équipe marcheraient dans ces combines. Moi, en tous cas, j’aurais pété les plombs si on avait essayé de m’imposer quelque chose de ce genre.

­- Truquer un match, c’est techniquement facile ?  

- Cela ne me semble pas si évident que cela, sauf à considérer que toute une équipe serait corrompue. Mais alors là, cela ne m’étonnerait que rien ne s’évente jamais. Mais bon, dans cette hypothèse, il faudrait aussi que l’entraîneur soit de mèche parce que sinon il constaterait tout de même que ses joueurs ne mettent pas le pied comme d’habitude, qu’ils se placent systématiquement mal, que le gardien laisse passer des ballons faciles etc… Ce n’est pas évident non plus du côté des joueurs : celui qui accepte un tel deal risque de perdre la confiance de ses coéquipiers et des supporters, de perdre sa place. N’étant pas un spécialiste de ce type de magouille, je n’exclus évidemment rien. Il faudra bien trouver une explication au fait que l’on a constaté des mises délirantes sur certains matchs. Et la justice se doit d’aller le plus vite possible. Elle doit mettre les grands moyens pour faire la clarté car le climat devient irrespirable. C’est la suspicion généralisée. Si elle perdure trop longtemps, les supporters n’iront plus au stade et les jeunes qui pourraient faire les talents de demain vont perdre confiance dans ce sport. Ce serait dramatique pour le football belge lui-même mais aussi pour le pays. Car l’une des vertus de cette discipline sportive est aussi d’avoir été jusqu’à présent un ferment qui réunit les Belges de toutes les communautés.

 

 

 

14:02 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

17/02/2006

Caricatures du prophète Mahomet (090206)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé-Revue", le 9 février 2006

 

"La surenchère actuelle n'est pas conforme à l'Islam"

 

Manifestations de rue, boycott commercial, drapeaux brûlés, attaques contre des ambassades, appels répétés à la vengeance, voire même au meurtre… Mais jusqu’où ira l’affaire des caricatures du prophète Mahomet publiées dans la presse danoise ? En contrepoint de cette énorme colère qui se répand comme une traînée de poudre dans le monde musulman, Soheib Bencheikh, ex-mufti de Marseille et directeur de l’Institut Supérieur des Sciences Islamiques (ISSI) à Marseille, plaide pour un «retour à la raison» et une «plus grande ouverture d’esprit des musulmans dans un monde qui tend de plus en plus vers l’universel» Ce docteur en théologie, fin connaisseur de la doctrine musulmane, pousse aussi un vrai coup de gueule à l’attention de ses coreligionnaires : «Beaucoup d’entre eux connaissent très mal le Coran. Face aux provocations, telles que celle proposée par les caricatures, le Coran ne recommande qu’une attitude : rester pacifique. La surenchère à laquelle on assiste en ce moment, au nom de l’Islam n’a donc absolument rien de Coranique !»  

 

- En tant que musulman, on peut supposer que vous n’approuvez pas la représentation qui a été donnée du Prophète Mahomet dans les caricatures publiées par la presse danoise ?

- Bien sûr que je n’apprécie pas. Je trouve que ce sont des dessins injustes, blessants et provocateurs. Je les trouve aussi très maladroits dans les messages qu’ils véhiculent à l’égard des non musulmans. Ces caricatures sont de nature à renforcer des préjugés insensés qui sont déjà cultivés par certains occidentaux à l’endroit de l’Islam. Ils lient, de manière très choquante, les fondements même de cette religion au terrorisme et ils tendent à conforter des a priori haineux et stupides selon lesquels tous les musulmans seraient des fanatiques sanguinaires. Ma réaction est donc très claire : je désapprouve totalement le contenu de ces dessins; Je déplore aussi qu’un grand journal d’un pays démocratique ait cru utile de publier cela. Mais dans le même temps, comme musulman, je demande aussi à mes coreligionnaires d’être prêts à subir ce genre de choc. Cela fait partie du «vivre ensemble», dans un monde où les idées circulent et s’affrontent. Il faut respecter la liberté d’expression. Et discuter de l’opportunité de cette publication danoise, comme ne le faisons en ce moment, fait aussi partie de cette liberté d’expression. Mais un tel débat doit se tenir de manière sereine et constructive, dans le respect des convictions et des droits de chacun.

 

- Outre leurs allusions au terrorisme, ces dessins ne sont-ils pas aussi difficiles à accepter pour les musulmans dans la mesure où ils «représentent» le Prophète, ce qui est interdit dans le cadre de votre religion ?

- Sur ce point aussi, il convient d’avoir un discours d’apaisement : le Coran n’en parle pas. Certes, on attribue au Prophète certaines paroles où il conseille à ses compagnons d’éviter toute représentation sculptée… Un prescrit correspondait aux besoins d’une époque où les musulmans étaient des polythéistes fraîchement convertis. Des exégètes et des théologiens musulmans ont ensuite, il y a plusieurs siècles déjà, autorisé les représentations. C’est d’ailleurs pour cela que l’on voit des statues d’art et des effigies qui trônent encore aujourd’hui dans beaucoup de pays musulmans. Il y a plusieurs siècles, les persans ont déjà représenté le Prophète dans de superbes miniatures et cela n’a pas suscité de controverse.

 

- Un peu partout dans le monde, des musulmans appellent aux représailles dans un climat proche de l’hystérie collective. Comment expliquez-vous l’ampleur de cette réaction ?

- Le monde musulman, malheureusement, ne s’est pas encore éveillé à l’universel, à cette globalisation des idées et des philosophies les plus contradictoires qui désormais sont appelées à se multiplier et à vivre côte à côte. Au travers de cette polémique sur les caricatures, apparaît aussi clairement une double ignorance. Il y a d’abord celle des musulmans eux-mêmes qui ne connaissent pas bien l’Islam. En effet, le Coran, d’une manière explicite dans un verset pourtant appris par cœur par les fidèles, décrit clairement la manière de réagir aux provocations contre leur religion : «Et lorsqu’ils sont apostrophés par des ignorants, il disent: paix». Si on suit le Coran à la lettre, la bonne réaction serait donc de ne pas polémiquer du tout à propos de ces dessins. Cela ne devrait, en tous cas, pas dépasser une réprobation dite ou écrite. La surenchère actuelle n’est donc pas du tout conforme à ce que recommande le Coran. Je voudrais aussi rappeler à mes coreligionnaires que le Prophète lui-même, fondateur de l’Islam, n’a pas été à l’abri des injures et des provocations formulées par les polythéistes de son époque. On l’a traité d’imposteur, de fabulateur, de menteur. Mais il n’a jamais voulu tordre le cou à ceux qui le raillaient. Il leur a simplement répondu : «Dieu sera juge entre nous le jour de la rétribution». 

 

­- Et l’autre «ignorance» ?

- Elle concerne la liberté d’expression. Dans tous les pays arabes où l’on voit se tenir des manifestations en ce moment, cette liberté est quasi-inexistante. Les gens qui sont dans la rue ne se rendent pas compte de l’importance de la critique publique, de la dérision et de l’esprit de contradiction qui se manifestent dans nos journaux. Ils n’ont pas l’expérience d’une presse dans laquelle tout et tout le monde peut être passé au crible de la contestation ou de l’humour… De par cette ignorance, ils sont aussi plus facilement instrumentalisés par les pouvoirs en place qui se présentent abusivement en protecteurs de l’Islam et manipulent le sacré afin d’orienter le mécontentement social vers l’étranger. Ces pouvoirs leur font aussi croire, de manière démagogique, que le premier ministre danois ou le président de la république française n’ont qu’un doigt à lever pour dicter la ligne éditoriale des journaux. Cela correspond, il est vrai, au fonctionnement de ces Etats musulmans… Dans la foulée, je voudrais aussi insister sur le fait qu’en occident la liberté de la presse bénéficie aussi à l’Islam! C’est grâce à cette liberté d’expression, qu’à tout moment, les musulmans peuvent se faire entendre dans tous les débats où ils pensent utile de prendre la parole. C’est grâce à elle, aussi, qu’ils peuvent faire partager leurs valeurs et cela, sans entraves.

 

- Vous dites que le Coran invite de répondre à la provocation par la paix, mais on entend aussi des propos d’imams qui préconisent plutôt de répondre par l’affrontement et la surenchère…

- Je ne sais pas où les imams qui prennent cette attitude ont été formés. Mais je sais que beaucoup d’entre eux compensent leur manque de connaissance de l’Islam par un rigorisme non justifié.

 

- Etes-vous d’accord avec cette formulation : «La liberté religieuse, c’est la liberté de croire ou de ne pas croire, de pratiquer un culte en toute quiétude. Mais jamais elle ne saurait se transformer en liberté d’imposer à toute la société les règles relevant d’une seule conviction » ?

- Je m’inscris tout à fait dans cette ligne. Moi, je veux pratiquer l’Islam et l’exercer en temps que conviction librement choisie. Je n’accepterais pas que l’on m’impose de croire dans une autre religion ou d’être athée. Dès lors je ne vois pas selon quels principes mes convictions et les interdits qui en découlent devraient s’imposer à ceux qui ne les partagent pas. Envisager les choses autrement, c’est plaider pour le retour des guerres de religions!

 

- Vous tenez les discours d’un islam modéré et ouvert sur la modernité. Mais ces derniers temps, on entend plu souvent l’expression d’un islam radical, refermé sur ses seules croyances ?

­- À cet égard, c’est les occidentaux qui ne doivent pas tomber dans le piège d’une simplification abusive. L’Islam éclairé reste largement majoritaire chez les musulmans. Mais il est vrai aussi que des facteurs sociaux dans nos pays (discrimination, racisme…), des éléments liés à la politique internationale ailleurs dans le monde (conflit israélo-palestinien, doctrine interventionniste de l’administration Bush…) poussent un certain nombre de musulmans vers un repli identitaire et une radicalisation.

 

- Ce mouvement de radicalisation est-il inéluctable ? La polémique actuelle sur les caricatures ne rassure pas vraiment…

- En apparence, ce n’est guère rassurant. Pourtant, je veux rester optimiste. Je reste convaincu que le monde évolue vers l’universel, vers cette société humaine unifiée et plurielle à la fois. Mais pour y arriver, on ne pourra éviter de se heurter, de se bousculer un peu, comme cela se passe maintenant. A une certaine époque, le catholicisme a lui aussi condamné le progrès, les droits de l’homme, la séparation de l’Etat et de la religion. Et puis, lors de Vatican II, il n’a fait que confirmer les idées de ses adversaires d’antan. L’Islam devra aussi se réviser s’il veut avoir la place qui est la sienne en tant que partenaire de plein droit dans cet universel qui se dessine. Nous allons vivre très bientôt une société humaine unifiée où aucune religion ne sera majoritaire ou souveraine. Même chez lui, l’Islam doit se préparer à être une minorité parmi les minorités. Il doit briller par la force de ses propositions, par les valeurs qu’il est capable de diffuser, et non pas par l’intimidation et la menace. 

 

Et Dieu que penserait-il de tout cela ?

«Je pense qu’il est train de mesurer le ridicule dans lequel est tombé une partie de ses fidèles. C’est pourquoi je dirais à mes coreligionnaires de retourner à l’enseignement coranique afin de mener le seul Djihad juste d’aujourd’hui : qu’ils utilisent la liberté d’expression pour faire circuler leur convictions, pour faire partager et proposer leurs valeurs. Pas plus. Une religion solide, sûre d’elle-même et convaincante ne peut vaciller devant une provocation. Je voudrais aussi leur rappeler que l’Islam n’est pas la propriété exclusive des musulmans. C’est un message adressé à l’humanité entière. Libre à cette humanité de l’ignorer, de s’y intéresser, de le critiquer. Celui qui fuit le débat, c’est que sa foi est très fragile"

16:47 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook |

15/02/2006

Guerre en Irak (010403)

Analyse  publiée dans l'hebdomadaire belge "Le Journal du Mardi", en marge des manifestations contre l'intervention américaine en Irak, le 1er avril 2003

 

ELOGE DE L’INDOCILITE

 

Voici donc que des étudiants et des lycéens battent le pavé, en Belgique comme en France pour crier «non à la guerre de Bush ». Simple accès de colère émotionnel et sans lendemain ou naissance d'une nouvelle génération, sinon contestataire, à tout le moins critique quant à la marche du monde ?

 

Les nombreuses manifestations altermondialistes de ces dernières années avaient déjà impressionné... jusque dans les milieux dirigeants de certaines grandes instances internationales tel le FMI (Fonds monétaire international) ou l'OMC (Organisation mondiale du commerce), voire même dans les états-majors de certaines multinationales. En témoignait notamment cet aveu formulé, dès août 2000, par Stanley Fischer lors d'un séminaire de la Réserve fédérale américaine : «Nombre d'attaques des adversaires de la globalisation contre les gouvernements, les grandes firmes et les institutions internationales sont justifiées»(1). Où encore cette déclaration du pdg d'Hewlett-Packard, en février 2001 qui reconnaissait qu'«il est dans l'intérêt à long terme de nos entreprises de travailler à la réduction de toutes les inégalités»(2). Quelque temps plus tard, les conférenciers de Davos - toute l'élite du grand capitalisme transnational et leurs «employés» du monde politique - iront jusqu'à créer un prix de l'«entrepreneur social».

 

Bien sûr, ces prises en compte du réel par les tenants de la mondialisation libérale relèvent avant tout d'une stratégie de communication. Bien sûr, en parallèle de ces soudaines affirmations de sollicitude, les combattants du monde «globalisé» ont continué leur sale guerre à eux. Et comme le rappelait encore très récemment notre confrère Ignacio Ramonet dans un éditorial du Monde Diplomatique, les dommages collatéraux de cette guerre-là sont incommensurables : «Les inégalités atteignent des dimensions inédites. Littéralement révoltantes. La moitié de l'humanité vit dans la pauvreté, plus d'un tiers dans la misère. 800 millions de personnes souffrent de malnutrition, près d'un milliard demeurent analphabètes, deux milliards n'ont toujours pas d'électricité»(3).

 

Bien sûr, les altermondialistes eux-mêmes ne sont pas à l'abri du chant des sirènes placées sur leur chemin par un système qui, décidément, dispose d'une inépuisable force de récupération. A cet égard, c'est encore le Monde Diplo, outil d'analyse indispensable quant à cette problématique, qui a tiré le signal d'alarme sous la plume acérée de Serge Halimi : «Que tout change pour que rien ne change ? Ebranlé par les mobilisations de Seatle et de Porto Alegre, le discours des gouvernants et des possédants paraît avoir changé. Mais si ces derniers semblent disposés à accepter davantage de verdure, d'éthique et concertation, c'est à la condition qu'on leur garantisse autant de profits qu'avant. Les opposants à la mondialisation néolibérale risquent-ils alors de contribuer à un ravalement sémantique qui cherche à absorber la contestation en la transformant en aile gauche du nouveau discours dominant ?»

 

Précurseurs méritants

 

N'empêche. Comme le note aussi Ramonet, «la grande leçon de l'humanité est celle-ci : les êtres humains ont toujours fini par se révolter devant l'aggravation des inégalités»(3). En ce sens, dans nos contrées qui restent malgré tout privilégiées en termes socio-économiques, nos bobos altermondialistes ont mis leur pierre à l'édifice. Ils ont rappelé les vertus de la contestation à un monde politique - gauche y compris - qui s'est trop facilement laissé hypnotiser par les prédicateurs de la «troisième voie» et de la «mondialisation heureuse». Nul doute aussi que les manifestations colorées des «alter» qui ont réveillé l'opinion quant à la mauvaise gouvernance du monde ont, dans le même temps, brisé le cercle vicieux du fatalisme : l'injustice non combattue prenant très vite les habits de l'immanence.

 

On n'a pas assez souligné que chez ces précurseurs méritants se retrouvent, comme il va de soi, les vieux de la vieille de la contestation, recyclés dans une nouvelle forme d'action, mais aussi et surtout, une importante composante jeune; laquelle est «entrée en politique» au travers de ce combat pour une mondialisation à visage humain. Nul doute qu'au travers de leurs mobilisations réussies et répétées, les altermondialistes auront eu valeur d'exemple pour les étudiants et les lycéens qui se manifestent aujourd'hui dans toutes les grandes villes européennes : oui, cela vaut la peine de crier non à l'inacceptable ! Et même si l'inacceptable - telle la mondialisation libérale ou la guerre annoncée de Bush et consorts - se donne l'allure d'un indestructible Goliath.

 

En avril 2002, l'électrochoc des présidentielles françaises a, certainement, été un autre moment de prise de conscience collective des jeunes d'aujourd'hui. En se mobilisant par dizaines de milliers, dans un sursaut civique contre le danger lepéniste, beaucoup d'étudiants et lycéens ont pris conscience qu'ils n'appartenaient pas à ce groupe amorphe et apolitique décrit depuis plusieurs décennies dans les médias sous le vocable de «bof generation», de «boss generation» ou encore de «génération sacrifiée». Que l'on se souvienne des titres de la presse française de l'époque à cet égard : «Stop Le Pen. Génération spontanée», «Leçon de civisme», «Génération civique», «Les jeunes sont tout sauf indifférents», «L'engagement d'une génération protestataire», «Le militantisme sous d'autres formes».

Transition

 

Las ! Cette mobilisation salutaire a ensuite été dévalorisée. Certains ex-soixante-huitards devenus journalistes ou sociologues, désormais bien installés pour regarder la société d'en haut, se sont moqués du manque de perspective politique du mouvement. Ces jugements portés par les «révolutionnaires» d'hier, c'est-à-dire ceux qui dans leur immense majorité ont ensuite troqué le col mao pour l'attaché-case, doivent être nuancés.

 

Comme le note encore Ignacio Ramonet, «le monde traverse aujourd'hui une sorte de transition, en raison sans doute de l'épuisement du marxisme comme moteur international de la révolte sociale» (3). En d'autres termes, les jeunes d'aujourd'hui n'ont plus, à disposition, le «prêt-à-penser» du parfait petit contestataire. C'est ce qui explique certainement qu'ils se mobilisent plus autour de valeurs lorsque celles-ci sont menacées par la marche du monde - la lutte contre le racisme et contre l'extrême droite, le refus d'une guerre comme celle de Bush...- qu'autour d'un programme de changement radical de l'organisation sociale.

 

C'est donc évident. Ces jeunes-là ne rêvent pas d'un «grand soir». Portant un regard très critique sur le monde politique, ils questionnent plutôt la démocratie libérale lorsqu'elle s'écarte des chemins qu'elle a elle-même balisés ou quand des périls la menacent. Cette perspective plutôt réformiste les différencie profondément des contestataires de mai 68. Ceux-ci y verront peut-être une perte des illusions, voire un manque de sens. Mais on peut aussi y voir une certaine maturité. Pour ces jeunes qui se présentent comme pragmatiques, les combats radicaux du passé ont conduit à l'impasse, «essayons d’améliorer ce qui existe et de préserver les acquis de la démocratie» disent-ils.

 

Après avoir grandi dans un monde où les gens se lèvent plus volontiers pour Danette que pour défendre des causes, il est déjà formidable que ces jeunes montrent encore une grande capacité d'indignation. A eux de la diriger et de la canaliser comme ils l'entendent plutôt qu'à se laisser récupérer ou trop facilement intimider par les donneurs de leçons qui ne tarderont pas à se manifester si leur mouvement prend de l'ampleur.

 

Dans un «Éloge de l'indocilité» publié en 1973 (4), René Thirion, de manière sans doute provocante, n'écrivait pas autre chose : «L'expérience d'autrui ne sert à rien, dit-on. Peut-on en vouloir à ceux qui refusent de croire sur parole ? Les physiciens n'admettent les résultats que s'ils sont reproductibles. Or, les conditions phénoménales d'une existence ne se reproduisent jamais exactement dans une autre. La jeunesse est donc fondée à ne pas prendre pour argent comptant les avertissements de ses pères». On dirait même plus: c'est son devoir dans une perspective de progrès social.

 

(1) Financial Times, 28 août 2000.

(2) Les Echos, 5 février 2001.

(3) Le Monde Diplomatique, novembre 2002.

(4) Aux éditions Robert Laffont.

17:41 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

11/02/2006

Pouvoir d'achat (020206)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge Ciné-Télé Revue, le 2 février 2006

 

"De plus en plus de familles sont à la corde"

 

Depuis une dizaine d’années, beaucoup de ménages belges ont vu leur pouvoir d’achat stagner, voire même baisser pour les moins favorisés. Pour l’heure, cela n’a pas encore d’effet sur leur consommation globale. Celle-ci a augmenté de plus de 16 % au cours des dix dernières années. D’où vient l’argent ?«Nos concitoyens puisent dans leur bas de laine (ce qu’elles ont mis de côté) ou épargnent moins. Entre 1995, le taux d’épargne des ménages par rapport aux revenus disponibles a chuté de 19,2% à 9%. Des chiffres qui traduisent le fait que de plus en plus de familles sont à la corde», avertit l’économiste Philippe Defeyt, chargé de recherche à l’Institut pour un développement durable.

 

- L’année dernière, dans un rapport signé par Michel Jadot, l’ex-patron de l’administration de l’Emploi et du Travail, on pouvait lire ceci : «le pouvoir d’achat en salaire net a doublé entre 1958 et 1979 pour s’effondrer au début des années ’80. Aujourd’hui, malgré la reprise de la croissance depuis quelques années, nous n’avons toujours pas retrouvé le niveau de 1979». Si l’on comprend bien, il y a 25 ans, le Belge moyen, celui qui vit de son salaire ou d’allocations de remplacement, était plus «riche» qu’aujourd’hui ?

- Il y a vingt-cinq ans, ce «Belge moyen» dont vous parlez avait certainement le sentiment de mieux s’en sortir. Cela dit, il faut prendre garde à ne pas trop simplifier cette problématique du pouvoir d’achat. Dans les différentes tranches de revenus, la situation n’a pas évolué de la même manière au cours de deux dernières décennies. Depuis les années’80, le phénomène le plus remarquable tient au fait que les allocations de remplacement et le salaire minimum garanti ont augmenté moins vite que la moyenne des revenus.

 

- Ce sont donc les moins favorisés qui ont trinqué ?

- Certainement. Et à cet égard, les années ’80 sont un tournant de notre histoire socio-économique. Depuis les années ’50, en termes de progression du niveau de vie, la tendance avait été inverse. Lorsqu’il y avait de la croissance économique, tout le monde en profitait. Quand les salaires augmentaient, les prestations sociales, les allocations familiales, les revenus d’insertion augmentaient dans une proportion plus importante encore. La Belgique faisait tout pour sortir les gens de l’insécurité sociale, et y a réussi !

 

- La situation s’est détériorée pour les plus pauvres, mais ce n’est guère brillant non plus pour ceux qui disposent de moyens revenus. Selon le Crioc (Centre de recherche et d’information des organisations de consommateurs), durant ces dix dernières années, le pouvoir d’achat des fonctionnaires a diminué de 2,28%, celui des salariés de 2,08%. Cela s’explique comment ?

- Pour cette partie de la population aussi, les choses commencent à se détériorer au début des années ’80. D’abord en raison des politiques d’austérité budgétaire. On a par exemple supprimé l’allocation familiale de rentrée scolaire qui était donnée au mois de septembre. Il y a eu aussi des sauts d’indexation des salaires. Dans le courant des années ’90, on a arrêté d’indexer les barèmes fiscaux : cela signifie que quand votre salaire est indexé, vous payez de plus en plus d’impôts puisque vous passez plus facilement dans la tranche supérieure d’imposition. Mais d’autres facteurs, démographiques et sociologiques, ont eu une influence très nette sur le niveau de vie de nombre de nos concitoyens. Entre autres exemples, il y aujourd’hui beaucoup plus de ménages de petite taille que naguère (familles monoparentales, personnes isolées). Or, quelle que soit la taille du ménage, certaines charges restent fixes : quand je me lève le matin et que j’éclaire ma cuisine pour le petit-déjeuner, que je sois tout seul ou qu’il y ait trois personnes autour de moi, cela ne change rien à ma facture d’électricité.

 

- Mais même les familles plus classiques – deux revenus, monsieur et madame qui travaillent- ressentent qu’il est plus difficile de boucler les fins de mois!

- Je ne conteste pas les chiffres du Crioc. Ce type de ménage a vu son pouvoir d’achat stagner, voire même légèrement diminuer. Mais dans le même temps, nous devons aussi analyser nos comportements de consommateurs. Et quand je dis cela, je ne me situe pas personnellement en dehors du champ de la réflexion. Moi aussi, je consomme beaucoup… Des chiffres mis en évidence récemment par l’Institut de développement durable montrent qu’au cours de ces dix dernières années, les Belges ont augmenté leurs dépenses de consommation de 16,5%.

 

- Comment dépense-t-on plus quand on a un budget qui stagne ou qui diminue ?

- En puisant dans son bas de laine (ce qu’on a reçu ou mis de côté) ou en épargnant moins : entre 1995, le taux d’épargne des ménages par rapport aux revenus disponibles a chuté de 19,2% à 9%.

 

- C’est préoccupant ?

- A ce stade, cela n’a pas de conséquences réelles pour l’économie du pays. Les ménages continuent à soutenir la consommation. Mais on ferait bien de regarder les choses en face : la baisse du taux d’épargne est plus inquiétante pour ses implications sociales qu’économiques ; Elle traduit clairement le fait que de plus en plus de familles sont à la corde. On se rapproche du schéma de la société américaine : les gens sont conduit à utiliser toutes leur ressources pour maintenir le niveau de vie du moment, sans avoir les ressources pour bien préparer leur avenir. Un accident de vie peut tout faire basculer.

 

- Où vont ces dépenses supplémentaires ?

- Il est clair qu’un certain nombre de frais incontournables pèsent sur les budgets des ménages. Le prix du logement, par exemple. Dans une ville comme Bruxelles, 60% de familles ne sont pas propriétaires de leur logement et il est des cas où le loyer représente jusqu’à 50% de leur budget! A cela, s’ajoute l’augmentation constante des prix de l’énergie et de certains biens de consommation courante. Mais ce n’est pas tout. Si dans les familles les plus défavorisées, on se demande comment on va payer le médecin ou la scolarité des enfants, dans les familles à revenu moyens – où il reste possible d’encore puiser dans l’épargne… ou d’emprunter-, la question est de suivre le rythme, d’être dans le coup. Les ambitions de consommation ont encore augmenté depuis vingt ans. Prises dans un cycle de positionnement social renforcé par un marketing très performant, les familles à revenus moyens dépensent beaucoup plus qu’avant dans des postes tels que la voiture, les vacances, le multimédia. Il y a aussi un effet de «couches», certains investissement n’en remplace pas d’autres mais se superposent : l’adsl s’ajoute par exemple à la ligne de téléphone. Les dépenses en assurances ont aussi également littéralement explosé (assurance santé, assurances pour partir à l’étranger, assurances funérailles…). De plus en plus, nous avons l’impression que nous devons être protégés et que nous devons y mettre le prix mais cela pèse aussi sur le pouvoir d’achat.

 

- C’est dans ce contexte difficile pour les ménages que les organisations patronales qui veulent supprimer la liaison de salaires à l’index pour augmenter la compétitivité des entreprises…

- Elle se trompent : les employeurs ne seraient pas nécessairement gagnants si l’indexation était supprimée. Les travailleurs qui n’auront plus la garantie de voir au moins leur salaire indexé vont avoir tendance à être beaucoup plus revendicatifs dans les négociations sur les hausses salariales. Cela débouchera sur beaucoup de conflits sociaux. En plus, si c’est vrai que l’index ne suffit pas pour résoudre tous les problèmes, surtout à l’échelle des bas revenus – il faudrait en plus de nouvelles allocations sociales spécifiques pour le logement et l’énergie-, c’est le minimum qu’on puisse maintenir. Sinon, cet Etat ne sera plus social du tout!

 

- Ce qui est difficile à comprendre pour nos concitoyens, c’est qu’on leur répète à l’envie que la croissance de l’économie reste positive en Belgique et les bénéfices réalisés par les entreprises sont importants… Tout le monde n’aurait donc pas sa part du gâteau ?

- C’est bien là le réel problème. Le développement harmonieux des années ’50 à 75 était basé sur un équilibre subtil entre l’économique et le social. Où l’un alimentait l’autre. Où l’on trouvait normal qu’une part des bénéfices retourne vers les salaires et la redistribution des richesses. L’idée dominante était que plus de social impliquait plus de consommation, des gens plus confiants dans l’avenir, des travailleurs plus enthousiastes –et donc plus productifs aussi-, qui pouvaient se permettre de partir en vacances, de s’acheter une télé, un frigo… Progrès social et croissance économique allaient de pair. A l’époque, il est vrai, on avait un patronat essentiellement local qui avait aussi intérêt que les choses se passent comme cela : pour lui, c’était vital que les gens consomment toujours plus pour soutenir la production. A partir des années ’80, la mondialisation de l’économie et l’idéologie néolibérale ont largement modifié la donne. Désormais, c’est le bénéfice des actionnaires qui a été mis en avant comme seul et unique moteur de la croissance économique. 

 

- Et le niveau de vie des travailleurs est devenu une donnée secondaire ?

- Dans un contexte où l’économie est de plus en plus dominée par des entreprises globales, c’est une évidence. La nouvelle classe qui dirige ces entreprises ne raisonne pas en termes de frontières ou de nations, mais en termes de marchés. Cela veut dire très concrètement que nos travailleurs sont désormais mis en concurrence avec ceux d’autres pays beaucoup moins sociaux. S’ils ne sont pas contents, les actionnaires délocalisent. Et aujourd’hui, apparaît l’étape suivante de ce processus : pour ces entreprises globales, il n’est même plus nécessaire que le pouvoir d’achat soit soutenu dans un pays comme le notre. D’abord, nous avons pris des habitudes de consommation qui font que de toute manière, on continue à dépenser (voire la baisse du taux d’épargne) et, ensuite, d’autres marchés s’ouvrent qui semblent bien plus profitables pour les années à venir. Il est clair que si vous voulez vendre des TV aujourd’hui, les prospects seront bien plus importants en Inde ou en Chine qu’en Belgique! Désormais, c’est dans ces pays-là que le pouvoir d’achat va augmenter... Pas en raison d’une vision sociale des entreprises globales, mais par pur intérêt économique.

10:13 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook |

06/02/2006

Droit au logement (181103)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Le Journal du Mardi", le 18 novembre 2003

BRUXELLES, LA CRUELLE !

Dans la capitale, plus de 200.000 familles répondent aux conditions d'accès au logement social. 23.500 d'entre elles sont sur une liste d'attente. Les loyers dans le parc privé ne font qu'augmenter. «La cote d'alerte est dépassée depuis plusieurs mois, le monde politique doit réagir», crie désespérément José Garcia, président du Syndicat des Locataires.
Des logements sociaux en mauvais état, trop peu nombreux -38.000 seulement, soit 5% du parc total alors que dans des villes comme Paris ou Londres, il y a 20% de logements sociaux-, 23.500 demandeurs non satisfaits, des loyers qui flambent et une population qui se paupérise : 20% de chômeurs dans la capitale de l'Europe... A Bruxelles, le droit au logement, reconnu par l'article 23 de la Constitution, est devenu une fiction. Pour les pauvres bien entendu, mais aussi pour des familles dont les membres travaillent, gagnent un salaire moyen, et risquent à tout moment de basculer en raison d'un accident de vie (maladie, divorce, perte d'un emploi).

Cette situation intolérable dans un Etat de droit, dont la charte fondamentale reconnaît à ses citoyens le «droit de mener une vie conforme à la dignité humaine» en ce compris le «droit à un logement décent», est dénoncée depuis très longtemps par José Garcia, au nom du «Syndicat des Locataires». En vain...

 

«Rien de ce qui se passe aujourd'hui n'était imprévisible», confirme M. Garcia. «La situation du logement à Bruxelles se dégrade depuis des années. Le monde politique le sait. Et depuis quelques mois, on peut même parler d'un dépassement inquiétant de la cote d'alerte. Il y a quelque temps, le Syndicat des Locataires trouvait encore des solutions pour des familles en difficulté. Aujourd'hui, alors que nous connaissons bien toutes les portes auxquelles il faut frapper, c'est devenu beaucoup plus hasardeux. Bruxelles devient une ville interdite aux pauvres. Bientôt, si rien ne change, elle le sera aussi pour les familles à revenu moyen !».

 

- Vous n'êtes donc pas étonné par un parcours de vie comme celui de M.Vijt. C'est-à-dire le cas d'un homme qui, malgré le fait qu'il travaillait, ne parvenait pas à se loger décemment ?

 

- Surpris ? Pas du tout ! Les loyers sont devenus si élevés à Bruxelles que beaucoup de personnes, de familles, sont à la corde. Quand 60% des revenus d'un ménage sont consacrés au logement, cela n'est pas tenable. Et pourtant, cela arrive de plus en plus souvent. Ce qui ne m'étonne guère non plus, c'est une réaction comme celle de M. Vijt. On dira peut-être que la grève de la faim de cet homme a été inspirée par l'actualité, avec le mouvement des Iraniens. Moi, je tire la sonnette d'alarme : je rencontre des gens en détresse, de plus en plus désespérés. Si rien ne change, il y aura de plus en plus de réactions de ce genre, mais aussi des actions plus violentes. L'injustice devient trop patente. On est en train de s'installer dans une situation à la mexicaine : là-bas, les gens sont dans la mouise et ils voient se développer des centres commerciaux hyper luxueux. Alors, de temps en temps, ils ne résistent pas à l'envie d'aller piller ce qui leur est rendu inaccessible. Ici, les gens voient des logements inoccupés et ils vont finir par les investir !

 

 

- Mais le monde politique bruxellois a-t-il les moyens de répondre à la situation que vous décrivez. Il ne suffit pas de constater, de dénoncer...

- Non, il suffit d'agir. D'avoir la volonté politique de le faire. Et cela, c'est tout de même de la compétence des élus ! Il s'agit de sortir d'une idéologie prégnante qui, en termes de valeurs, met la sacro-sainte propriété privée bien au-dessus des droits humains fondamentaux, comme le droit au logement. Car, en fait, les solutions existent : à Bruxelles, il y a pas moins de 40.000 logements inoccupés, dont 5.000 seraient habitables immédiatement ! En parallèle, il existe une législation sur les réquisitions d'immeubles, ce qu'on appelle la loi Onkelinx, qui permet de réquisitionner des immeubles inoccupés... Mais les communes ne l'appliquent pas.

 

- On entend dire que cette loi est inapplicable...

- (Il s'énerve). L'actuelle ministre de la justice aurait donc conçu une législation inapplicable! Ce n'est pas vrai! Cette loi est applicable mais les bourgmestres rechignent parce que, pour l'heure, cette législation ne peut être mise en oeuvre que pour les SDF. Faire venir des sans-abri dans sa commune, ce n'est pas très rentable, électoralement ou... pour les recettes communales. C'est là que cela bloque !

 

- Ne pourrait-on, dans un premier temps, bloquer les loyers dans le parc du logement privé, afin d'éviter une aggravation de la situation ?

- C'est l'une des mesures que nous proposons. A ma connaissance, le ministre du Logement de la Région bruxelloise, Alain Hutchinson, verrait aussi une telle mesure d'un bon oeil. Mais d'un côté, je doute qu'il trouve une majorité pour y arriver. A partir du moment où ce type de mesure ne trouve déjà pas grâce aux yeux des socialistes flamands du SPA...

 

- Pourtant, ne serait-ce pas une décision éminemment sociale ?

- Il faut sans doute compter avec l'air du temps. Si on regarde dans le rétroviseur, on constate bien l'évolution de certains courants d'idée. Dans les années '70, lors d'une précédente crise du logement, c'était feu le PRL de Jean Gol qui avait décidé de bloquer les loyers. Aujourd'hui, on trouve des représentants socialistes pour s'opposer à ce type de mesure... Et c'est encore plus choquant quand on connaît le dessous des cartes...

 

- A savoir ?

- En Belgique, 80% des propriétaires ne possèdent qu'un seul bien qu'ils occupent eux-mêmes. Il s'agit de personnes qui ont travaillé toute leur vie pour avoir leur maison et qui ne désirent pas la transformer en bien spéculatif. Résultat des courses : ceux qui s'opposent à un blocage des loyers ne font rien d'autre que de jouer le jeu des 20% de propriétaires restants. Qui sont-ils ? Des grandes compagnies immobilières, des sociétés d'assurances, des banques mais aussi, et c'est encore le plus hypocrite, des CPAS, des communes, des villes...

 

- Cela bouge tout de même dans les rangs politiques bruxellois. Le ministre du Logement, Alain Hutchinson, annonce la mise en chantier d'un grand plan social qui devrait déboucher sur la construction de 5000 logements sociaux en cinq ans !

- L'investissement du secteur public dans le logement est l'une des mesures indispensables pour sortir de l'ornière. Lorsque j'entends le ministre en question avancer des plans comme celui-là, j'applaudis des deux mains. Mais cela ne m'empêche pas de garder mon esprit critique.

 

- Est-ce à dire que vous redoutez un simple effet d'annonce avant les élections régionales ?

- Je ne peux pas faire de procès d'intention. Sur la forme, je constate simplement que ce plan survient à quelques encablures de la fin de la législature et que le ministre qui le dépose en laissera l'exécution à son successeur. Je constate aussi que si M. Hutchinson semble déterminé, il semble également bien seul dans son combat. Et même au sein de son propre parti. Sur le fond, l'idée de ce plan est de convaincre des promoteurs privés à investir dans la rénovation de bâtiments publics inoccupés. En échange, ils recevraient les loyers pendant 27 ans avec une garantie de 6% d'intérêt sur leur investissement. C'est bien... Il reste à convaincre ces privés

qui n’ont aucune vocation sociale à venir à la rescousse des pouvoirs publics. A moins, évidemment, que le successeur de M. Hutchinson ne propose encore autre chose après les élections...

 

- Si rien ne change, comment sera Bruxelles dans dix ans ?

- Il y aura des belles rues, pourquoi pas des rues privées gardées par des services de sécurité comme aux Etats-Unis et des zones de non-droit avec des immeubles squattés. Une ville encore plus duale et qui coûtera très cher à la collectivité. Car les mauvaises conditions de logement impliquent des difficultés en chaîne : problèmes de santé, de scolarité, d'insécurité. On est plus que jamais à l'heure d'un choix de société.

 

09:13 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (10) |  Facebook |

02/02/2006

Tour opérateurs (260106)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue, le 26 janvier 2006

«Vacances, n’oubliez pas tout !»

«S'adonner au farniente sur la plage, déguster des plats typiques, goûter à un autre air dans les merveilleuses régions du Haut Atlas. Sous le soleil d'Agadir, vous serez roi! ». En janvier 1994, Catherine Ritschard n’a pu résister à cette proposition alléchante d’un tour-opérateur. Alors âgée de 28 ans, elle a donc réservé, du 5 au 12 février de cette année-là, une semaine de rêve au Maroc. Sur place, elle participera à un «safari en landrover» qui se terminera par un accident tragique dont, 12 ans plus tard, Catherine Ritschard souffre encore de très importantes séquelles physiques et psychologiques. «Je ne serai plus jamais la femme que j’étais. A 40 ans, c’est comme si ma vie était déjà derrière moi. Je sais que je n’aurai jamais d’enfant et que ma carrière professionnelle est brisée. C’est le destin et je peux l’accepter. Par contre, les innombrables difficultés que j’ai rencontrées pour obtenir –en août 2005, seulement…- une très maigre «réparation» de mon préjudice, m’ont anéantie. Je voudrais que ceux qui liront mon histoire réfléchissent à prendre tous les renseignements utiles avant de céder aux charmes des organisateurs de séjours à l’étranger. Les tour-opérateurs ne vous disent pas tout et certains assureurs et certaines mutuelles déploient des trésors de mauvaise foi pour dépenser le moins d’argent possible»     

 

- «Safari en landrover : Découvrez les paysages extraordinaires de l'Anti-Atlas. Après avoir traversé des petits villages et des pistes, vous découvrirez le silence et la beauté totale ». Ce texte de promo publié dans la brochure 2006 d’un tour opérateur doit vous rappeler quelque chose ?

­­­- Ils font encore cette excursion? Dans le fond, cela ne m’étonne pas… Les années passent, les touristes se suivent. J’espère que désormais ils ont recours à des conducteurs plus prudents et surtout, disposant d’un permis de conduire!

 

- Le véhicule à bord duquel vous êtes montée, le 9 février 1994, était conduit par un chauffeur sans permis ?

- Enorme, n’est-ce pas ? Pourtant, c’est la réalité. Bien sûr, j’ai appris cela bien après l’accident.

 

- Cet accident, comment s’est-il produit ?

- Ce jour-là, nous sommes partis tôt le matin. Plusieurs voitures roulaient en convoi. On a visité des villages, on a mangé dans un endroit assez typique, on a bu le thé… L’ambiance était très bonne. A bord de mon véhicule, il y avait aussi Catherine B., une liégeoise ainsi que deux amis. Dans l’après-midi, notre chauffeur s’est mis à faire la course avec le véhicule qui nous précédait. Sur ces mauvaises pistes, leur conduite était tout à fait irresponsable… Ensuite, c’est le trou noir. Je me suis réveillée un mois plus tard… à Bruxelles, dans un lit de l’hôpital Erasme. 

 

- Que s’était-il passé ?

- Notre Landrover a versé dans un fossé et j’en ai été éjectée. Retrouvée inanimée, j’ai d’abord été transportée dans un hôpital d’Agadir et, deux jours plus tard, j’ai bénéficié d’un rapatriement sanitaire vers la Belgique. Je suis restée trente deux jours dans le coma. Les médecins ont diagnostiqué une perforation des poumons, une brèche dans le foie, des tassements des vertèbres… Mais c’est surtout le crâne qui a encaissé. L’imagerie médicale a révélé que je souffrais d’importantes lésions cérébrales… Je n’ose pas trop me plaindre : Catherine B, elle, a perdu l’usage de ses jambes à la suite de cet accident. Quant au chauffeur, il n’a pas survécu.

 

- Y avait-il débat sur la responsabilité de l’accident ?

- En aucun cas. Les chauffeurs avaient commis des fautes graves. La responsabilité était clairement à charge de la société qui organisait l’excursion.

 

- C'est-à-dire du tour-opérateur ?  

- Et bien non! Quand vous êtes dans un hôtel de luxe au Maroc et qu’une hôtesse du tour-opérateur (T-O) vous conseille une excursion, cela vous donne le sentiment que d’être entre de bonnes mains; Qu’à tous le moins, ce service est couvert, en cas d’accident, par le T-O. En fait, il n’en est rien. L’excursion était organisée par un sous-traitant; Une société de droit marocain. Bref, en droit, le T-0 n’était pas responsable! D’ailleurs, quelques années plus tard, confronté à cet obstacle juridique, Catherine B a décidé d’abandonner l’action qu’elle avait intentée contre le T.O…

 

- Vous n’avez pas suivi la même voie judiciaire qu’elle?

- Moi ? Je me suis perdue dans un véritable labyrinthe juridique. Il a fallu plus de 11 ans pour que je renonce finalement à me battre… Et que j’accepte 15.000 euros de mon assureur pour solde de tout compte. Une aumône par rapport à tout ce que j’ai perdu sur le plan physique, psychologique et financier (lire encadré).

 

- Pourtant, vous l’avez dit, les responsabilités n’étaient pas contestées ?

- Et en plus, je bénéficiais d’une assurance «protection juridique» auprès d’une compagnie belge très bien cotée! Oui, j’étais censée pouvoir dormir sur mes deux oreilles pour faire valoir mes droits à une indemnisation…

 

- Alors ?

- Pendant les deux premières années qui ont suivi l’accident, j’étais incapable de me défendre. Je n’avais plus aucune autonomie, je vivais presque comme un légume. Mes parents m’assistaient. Ils se sont aussi chargés des aspects administratifs. L’assureur chez lequel j’avais un contrat «protection juridique» s’est opposé à ce qu’ils prennent un avocat belge… En fait, ils étaient contractuellement tenus de payer ce conseil mais ils n’en avaient pas envie! Ils ont persuadé mes parents qu’ils avaient engagé un avocat au Maroc et que celui-ci s’occuperait de tout. Plus tard, on apprendra que cet avocat, s’il avait bien été contacté, s’était rapidement désisté sans que la compagnie d’assurance ne nous en prévienne. Le dossier a pourri pendant des mois. Quand j’ai commencé à m’en mêler, deux ans après l’accident, il y a eu une première éclaircie : mon assureur m’a expliqué qu’elle avait mandaté une société de recouvrement marocaine pour négocier avec la partie adverse et que celle-ci était prête à assumer ses responsabilités. Pour autant, elle refusait de verser une provision. Elle voulait payer en une fois, après qu’une expertise médicale ait détaillé toutes les séquelles définitives dont j’aurais à souffrir. Malheureusement, la compagnie d’assurance de la partie adverse a fait faillite au Maroc et il a fallu attendre plusieurs mois pour qu’elle soit reprise par une autre société. Cela a reporté d’autant le processus en cours. Lorsque l’expertise a enfin été lancée, j’ai été confrontée à une autre difficulté : la lenteur du médecin expert désigné par la partie adverse. Ce n’est qu’en juillet 2000, soit plus de six ans après l’accident que le rapport médical a enfin été terminé! La personne qui s’occupait de mon dossier au sein de ma compagnie d’assurance m’a alors dit que j’arrivais au bout du tunnel : selon lui, je pouvais espérer quelque 200.000 euros d’indemnités. Cela ne m’aurait pas rendu la santé, mais je me suis raccrochée à l’idée que j’aurais au moins cette compensation. 

 

- Mais vous ne l’avez pas eue…

- Et je ne l’aurai jamais! A cause d’un document que j’ai signé en janvier 1999. C’est ma mutuelle qui me l’avait demandé, sous la menace de me priver de mes indemnités mensuelles. De plus, mon assureur m’avait conseillé de ne pas m’y opposer. Ma mutuelle voulait récupérer les frais médicaux qu’elle avait engagés dans ce dossier. J’ai donc signé une «déclaration de subrogation». Cela veut dire qu’elle pouvait agir en mon nom, mais j’insiste, uniquement pour récupérer ce qui lui revenait. Ma mutuelle a mandaté une société marocaine à cette fin. Celle-ci a pu obtenir quelques 33.000 euros auprès de la compagnie d’assurance de la société qui avait organisé l’excursion. Mais en plus, le mandant marocain de ma mutuelle a signé un document qui outrepassait ses droits. Par celui-ci elle s’engageait en mon nom à ne plus rien lui réclamer dans ce dossier! Côté marocain, le dossier était donc clôturé et, en 2000, mon expertise médicale n’avait plus de valeur pour mon adversaire! Lorsque j’ai appris cela, j’ai exigé de ma compagnie d’assurance de me payer un avocat belge pour tenter de réparer les dégâts. Il n’a pu que constater que cette dernière n’avait rien fait d’utile dans ce dossier. Le délai de prescription était atteint : plus moyen d’attaquer l’organisateur marocain de l’excursion. Je pouvais intenter une action contre mon assureur mais cela aurait prolongé encore l’affaire de plusieurs années. En août 2005, plus de onze ans après l’accident, j’ai donc «accepté» le «geste commercial» de ma compagnie d’assurance. Je ne lui faisais pas de procès, j’oubliais toutes ses erreurs et sa nonchalance et je recevais 15.000 euros. J’ai signé. Mais je n’ai rien oublié car tous les jours les séquelles de l’accident me rappellent ce jour tragique de février 1994… Aujourd’hui, je vis le sentiment amer d’avoir été doublement victime. Avec celui aussi d’avoir été roulée dans la farine. Cela m’a fait plonger dans un autre tunnel, celui de la dépression, dont j’ai l’impression que je ne verrai jamais le bout.

(1) : Catherine Ritschard a par contre intenté une action judiciaire contre sa mutuelle. Celle-ci est toujours en cours et une partie de l’indemnité qu’elle a finalement reçue sera consacré à payer son avocat…

 

«15.000 euros. Une vie foutue… et très bon marché»

Avant l’accident, Catherine Ritschard était une femme très active. Secrétaire médicale dans un hôpital bruxellois, cette diplômée de l’enseignement supérieur avait un beau salaire. «Je croquais la vie à pleines dents. J’étais coquette. J’entretenais mon corps en faisant beaucoup de sport (jazz-dance, aérobic, natation…)… Aujourd’hui, je ne suis plus que l’ombre de cette femme-là. Reconnue handicapée à 66%, je vis de la mutuelle avec 600 euros mensuels. J’ai le plus grand mal à retrouver une véritable autonomie car les séquelles de l’accident sont encore nombreuses : diplopie, autrement dit, je vois double ; acouphènes permanent, c’est-à-dire que j’entend en permanence un sifflement aigu dans l’oreille gauche, douleurs dorsales, pertes d’équilibres, pertes de mémoire, migraines infernales et fréquentes… Mais le pire, c’est ma voix : je l’ai perdue dans l’accident. Depuis des années, je me bas pour la récupérer. Aujourd’hui, si je peux me faire comprendre, elle reste très déformée. C’est très handicapant dans les rapports avec les autres. Dans ces conditions, plus question de travailler – trente ans ou plus de vie professionnelle gâchée- ou de penser à avoir des enfants. C’est comme si ma vie était déjà derrière moi… Et cela vaut 15.000 euros après 11 ans de lutte juridique ? Ce n’est vraiment pas cher payé pour la compagnie d’assurance!

 

17:23 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |