15/02/2006

Guerre en Irak (010403)

Analyse  publiée dans l'hebdomadaire belge "Le Journal du Mardi", en marge des manifestations contre l'intervention américaine en Irak, le 1er avril 2003

 

ELOGE DE L’INDOCILITE

 

Voici donc que des étudiants et des lycéens battent le pavé, en Belgique comme en France pour crier «non à la guerre de Bush ». Simple accès de colère émotionnel et sans lendemain ou naissance d'une nouvelle génération, sinon contestataire, à tout le moins critique quant à la marche du monde ?

 

Les nombreuses manifestations altermondialistes de ces dernières années avaient déjà impressionné... jusque dans les milieux dirigeants de certaines grandes instances internationales tel le FMI (Fonds monétaire international) ou l'OMC (Organisation mondiale du commerce), voire même dans les états-majors de certaines multinationales. En témoignait notamment cet aveu formulé, dès août 2000, par Stanley Fischer lors d'un séminaire de la Réserve fédérale américaine : «Nombre d'attaques des adversaires de la globalisation contre les gouvernements, les grandes firmes et les institutions internationales sont justifiées»(1). Où encore cette déclaration du pdg d'Hewlett-Packard, en février 2001 qui reconnaissait qu'«il est dans l'intérêt à long terme de nos entreprises de travailler à la réduction de toutes les inégalités»(2). Quelque temps plus tard, les conférenciers de Davos - toute l'élite du grand capitalisme transnational et leurs «employés» du monde politique - iront jusqu'à créer un prix de l'«entrepreneur social».

 

Bien sûr, ces prises en compte du réel par les tenants de la mondialisation libérale relèvent avant tout d'une stratégie de communication. Bien sûr, en parallèle de ces soudaines affirmations de sollicitude, les combattants du monde «globalisé» ont continué leur sale guerre à eux. Et comme le rappelait encore très récemment notre confrère Ignacio Ramonet dans un éditorial du Monde Diplomatique, les dommages collatéraux de cette guerre-là sont incommensurables : «Les inégalités atteignent des dimensions inédites. Littéralement révoltantes. La moitié de l'humanité vit dans la pauvreté, plus d'un tiers dans la misère. 800 millions de personnes souffrent de malnutrition, près d'un milliard demeurent analphabètes, deux milliards n'ont toujours pas d'électricité»(3).

 

Bien sûr, les altermondialistes eux-mêmes ne sont pas à l'abri du chant des sirènes placées sur leur chemin par un système qui, décidément, dispose d'une inépuisable force de récupération. A cet égard, c'est encore le Monde Diplo, outil d'analyse indispensable quant à cette problématique, qui a tiré le signal d'alarme sous la plume acérée de Serge Halimi : «Que tout change pour que rien ne change ? Ebranlé par les mobilisations de Seatle et de Porto Alegre, le discours des gouvernants et des possédants paraît avoir changé. Mais si ces derniers semblent disposés à accepter davantage de verdure, d'éthique et concertation, c'est à la condition qu'on leur garantisse autant de profits qu'avant. Les opposants à la mondialisation néolibérale risquent-ils alors de contribuer à un ravalement sémantique qui cherche à absorber la contestation en la transformant en aile gauche du nouveau discours dominant ?»

 

Précurseurs méritants

 

N'empêche. Comme le note aussi Ramonet, «la grande leçon de l'humanité est celle-ci : les êtres humains ont toujours fini par se révolter devant l'aggravation des inégalités»(3). En ce sens, dans nos contrées qui restent malgré tout privilégiées en termes socio-économiques, nos bobos altermondialistes ont mis leur pierre à l'édifice. Ils ont rappelé les vertus de la contestation à un monde politique - gauche y compris - qui s'est trop facilement laissé hypnotiser par les prédicateurs de la «troisième voie» et de la «mondialisation heureuse». Nul doute aussi que les manifestations colorées des «alter» qui ont réveillé l'opinion quant à la mauvaise gouvernance du monde ont, dans le même temps, brisé le cercle vicieux du fatalisme : l'injustice non combattue prenant très vite les habits de l'immanence.

 

On n'a pas assez souligné que chez ces précurseurs méritants se retrouvent, comme il va de soi, les vieux de la vieille de la contestation, recyclés dans une nouvelle forme d'action, mais aussi et surtout, une importante composante jeune; laquelle est «entrée en politique» au travers de ce combat pour une mondialisation à visage humain. Nul doute qu'au travers de leurs mobilisations réussies et répétées, les altermondialistes auront eu valeur d'exemple pour les étudiants et les lycéens qui se manifestent aujourd'hui dans toutes les grandes villes européennes : oui, cela vaut la peine de crier non à l'inacceptable ! Et même si l'inacceptable - telle la mondialisation libérale ou la guerre annoncée de Bush et consorts - se donne l'allure d'un indestructible Goliath.

 

En avril 2002, l'électrochoc des présidentielles françaises a, certainement, été un autre moment de prise de conscience collective des jeunes d'aujourd'hui. En se mobilisant par dizaines de milliers, dans un sursaut civique contre le danger lepéniste, beaucoup d'étudiants et lycéens ont pris conscience qu'ils n'appartenaient pas à ce groupe amorphe et apolitique décrit depuis plusieurs décennies dans les médias sous le vocable de «bof generation», de «boss generation» ou encore de «génération sacrifiée». Que l'on se souvienne des titres de la presse française de l'époque à cet égard : «Stop Le Pen. Génération spontanée», «Leçon de civisme», «Génération civique», «Les jeunes sont tout sauf indifférents», «L'engagement d'une génération protestataire», «Le militantisme sous d'autres formes».

Transition

 

Las ! Cette mobilisation salutaire a ensuite été dévalorisée. Certains ex-soixante-huitards devenus journalistes ou sociologues, désormais bien installés pour regarder la société d'en haut, se sont moqués du manque de perspective politique du mouvement. Ces jugements portés par les «révolutionnaires» d'hier, c'est-à-dire ceux qui dans leur immense majorité ont ensuite troqué le col mao pour l'attaché-case, doivent être nuancés.

 

Comme le note encore Ignacio Ramonet, «le monde traverse aujourd'hui une sorte de transition, en raison sans doute de l'épuisement du marxisme comme moteur international de la révolte sociale» (3). En d'autres termes, les jeunes d'aujourd'hui n'ont plus, à disposition, le «prêt-à-penser» du parfait petit contestataire. C'est ce qui explique certainement qu'ils se mobilisent plus autour de valeurs lorsque celles-ci sont menacées par la marche du monde - la lutte contre le racisme et contre l'extrême droite, le refus d'une guerre comme celle de Bush...- qu'autour d'un programme de changement radical de l'organisation sociale.

 

C'est donc évident. Ces jeunes-là ne rêvent pas d'un «grand soir». Portant un regard très critique sur le monde politique, ils questionnent plutôt la démocratie libérale lorsqu'elle s'écarte des chemins qu'elle a elle-même balisés ou quand des périls la menacent. Cette perspective plutôt réformiste les différencie profondément des contestataires de mai 68. Ceux-ci y verront peut-être une perte des illusions, voire un manque de sens. Mais on peut aussi y voir une certaine maturité. Pour ces jeunes qui se présentent comme pragmatiques, les combats radicaux du passé ont conduit à l'impasse, «essayons d’améliorer ce qui existe et de préserver les acquis de la démocratie» disent-ils.

 

Après avoir grandi dans un monde où les gens se lèvent plus volontiers pour Danette que pour défendre des causes, il est déjà formidable que ces jeunes montrent encore une grande capacité d'indignation. A eux de la diriger et de la canaliser comme ils l'entendent plutôt qu'à se laisser récupérer ou trop facilement intimider par les donneurs de leçons qui ne tarderont pas à se manifester si leur mouvement prend de l'ampleur.

 

Dans un «Éloge de l'indocilité» publié en 1973 (4), René Thirion, de manière sans doute provocante, n'écrivait pas autre chose : «L'expérience d'autrui ne sert à rien, dit-on. Peut-on en vouloir à ceux qui refusent de croire sur parole ? Les physiciens n'admettent les résultats que s'ils sont reproductibles. Or, les conditions phénoménales d'une existence ne se reproduisent jamais exactement dans une autre. La jeunesse est donc fondée à ne pas prendre pour argent comptant les avertissements de ses pères». On dirait même plus: c'est son devoir dans une perspective de progrès social.

 

(1) Financial Times, 28 août 2000.

(2) Les Echos, 5 février 2001.

(3) Le Monde Diplomatique, novembre 2002.

(4) Aux éditions Robert Laffont.

17:41 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

La guère du pétrole gratuit en Irak se terminera... La guère du pétrole gratuit en Irak se terminera quand les américains bushistes seront certains de bénéficier gratuitement des ressources de l'Irak.

Écrit par : Pol Silentblock | 19/02/2007

With Petrole from Irak Exact Pol, car ce pétrole leur garantit la suprématie du monde et leur donnera même l'occasion -sans se démolirs eux-mêmes à la bombe atomique- de s'acaparer une fois pour toutes du monde entier. Bel avenir en perspective !!

Écrit par : Mika | 04/03/2007

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