11/02/2006

Pouvoir d'achat (020206)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge Ciné-Télé Revue, le 2 février 2006

 

"De plus en plus de familles sont à la corde"

 

Depuis une dizaine d’années, beaucoup de ménages belges ont vu leur pouvoir d’achat stagner, voire même baisser pour les moins favorisés. Pour l’heure, cela n’a pas encore d’effet sur leur consommation globale. Celle-ci a augmenté de plus de 16 % au cours des dix dernières années. D’où vient l’argent ?«Nos concitoyens puisent dans leur bas de laine (ce qu’elles ont mis de côté) ou épargnent moins. Entre 1995, le taux d’épargne des ménages par rapport aux revenus disponibles a chuté de 19,2% à 9%. Des chiffres qui traduisent le fait que de plus en plus de familles sont à la corde», avertit l’économiste Philippe Defeyt, chargé de recherche à l’Institut pour un développement durable.

 

- L’année dernière, dans un rapport signé par Michel Jadot, l’ex-patron de l’administration de l’Emploi et du Travail, on pouvait lire ceci : «le pouvoir d’achat en salaire net a doublé entre 1958 et 1979 pour s’effondrer au début des années ’80. Aujourd’hui, malgré la reprise de la croissance depuis quelques années, nous n’avons toujours pas retrouvé le niveau de 1979». Si l’on comprend bien, il y a 25 ans, le Belge moyen, celui qui vit de son salaire ou d’allocations de remplacement, était plus «riche» qu’aujourd’hui ?

- Il y a vingt-cinq ans, ce «Belge moyen» dont vous parlez avait certainement le sentiment de mieux s’en sortir. Cela dit, il faut prendre garde à ne pas trop simplifier cette problématique du pouvoir d’achat. Dans les différentes tranches de revenus, la situation n’a pas évolué de la même manière au cours de deux dernières décennies. Depuis les années’80, le phénomène le plus remarquable tient au fait que les allocations de remplacement et le salaire minimum garanti ont augmenté moins vite que la moyenne des revenus.

 

- Ce sont donc les moins favorisés qui ont trinqué ?

- Certainement. Et à cet égard, les années ’80 sont un tournant de notre histoire socio-économique. Depuis les années ’50, en termes de progression du niveau de vie, la tendance avait été inverse. Lorsqu’il y avait de la croissance économique, tout le monde en profitait. Quand les salaires augmentaient, les prestations sociales, les allocations familiales, les revenus d’insertion augmentaient dans une proportion plus importante encore. La Belgique faisait tout pour sortir les gens de l’insécurité sociale, et y a réussi !

 

- La situation s’est détériorée pour les plus pauvres, mais ce n’est guère brillant non plus pour ceux qui disposent de moyens revenus. Selon le Crioc (Centre de recherche et d’information des organisations de consommateurs), durant ces dix dernières années, le pouvoir d’achat des fonctionnaires a diminué de 2,28%, celui des salariés de 2,08%. Cela s’explique comment ?

- Pour cette partie de la population aussi, les choses commencent à se détériorer au début des années ’80. D’abord en raison des politiques d’austérité budgétaire. On a par exemple supprimé l’allocation familiale de rentrée scolaire qui était donnée au mois de septembre. Il y a eu aussi des sauts d’indexation des salaires. Dans le courant des années ’90, on a arrêté d’indexer les barèmes fiscaux : cela signifie que quand votre salaire est indexé, vous payez de plus en plus d’impôts puisque vous passez plus facilement dans la tranche supérieure d’imposition. Mais d’autres facteurs, démographiques et sociologiques, ont eu une influence très nette sur le niveau de vie de nombre de nos concitoyens. Entre autres exemples, il y aujourd’hui beaucoup plus de ménages de petite taille que naguère (familles monoparentales, personnes isolées). Or, quelle que soit la taille du ménage, certaines charges restent fixes : quand je me lève le matin et que j’éclaire ma cuisine pour le petit-déjeuner, que je sois tout seul ou qu’il y ait trois personnes autour de moi, cela ne change rien à ma facture d’électricité.

 

- Mais même les familles plus classiques – deux revenus, monsieur et madame qui travaillent- ressentent qu’il est plus difficile de boucler les fins de mois!

- Je ne conteste pas les chiffres du Crioc. Ce type de ménage a vu son pouvoir d’achat stagner, voire même légèrement diminuer. Mais dans le même temps, nous devons aussi analyser nos comportements de consommateurs. Et quand je dis cela, je ne me situe pas personnellement en dehors du champ de la réflexion. Moi aussi, je consomme beaucoup… Des chiffres mis en évidence récemment par l’Institut de développement durable montrent qu’au cours de ces dix dernières années, les Belges ont augmenté leurs dépenses de consommation de 16,5%.

 

- Comment dépense-t-on plus quand on a un budget qui stagne ou qui diminue ?

- En puisant dans son bas de laine (ce qu’on a reçu ou mis de côté) ou en épargnant moins : entre 1995, le taux d’épargne des ménages par rapport aux revenus disponibles a chuté de 19,2% à 9%.

 

- C’est préoccupant ?

- A ce stade, cela n’a pas de conséquences réelles pour l’économie du pays. Les ménages continuent à soutenir la consommation. Mais on ferait bien de regarder les choses en face : la baisse du taux d’épargne est plus inquiétante pour ses implications sociales qu’économiques ; Elle traduit clairement le fait que de plus en plus de familles sont à la corde. On se rapproche du schéma de la société américaine : les gens sont conduit à utiliser toutes leur ressources pour maintenir le niveau de vie du moment, sans avoir les ressources pour bien préparer leur avenir. Un accident de vie peut tout faire basculer.

 

- Où vont ces dépenses supplémentaires ?

- Il est clair qu’un certain nombre de frais incontournables pèsent sur les budgets des ménages. Le prix du logement, par exemple. Dans une ville comme Bruxelles, 60% de familles ne sont pas propriétaires de leur logement et il est des cas où le loyer représente jusqu’à 50% de leur budget! A cela, s’ajoute l’augmentation constante des prix de l’énergie et de certains biens de consommation courante. Mais ce n’est pas tout. Si dans les familles les plus défavorisées, on se demande comment on va payer le médecin ou la scolarité des enfants, dans les familles à revenu moyens – où il reste possible d’encore puiser dans l’épargne… ou d’emprunter-, la question est de suivre le rythme, d’être dans le coup. Les ambitions de consommation ont encore augmenté depuis vingt ans. Prises dans un cycle de positionnement social renforcé par un marketing très performant, les familles à revenus moyens dépensent beaucoup plus qu’avant dans des postes tels que la voiture, les vacances, le multimédia. Il y a aussi un effet de «couches», certains investissement n’en remplace pas d’autres mais se superposent : l’adsl s’ajoute par exemple à la ligne de téléphone. Les dépenses en assurances ont aussi également littéralement explosé (assurance santé, assurances pour partir à l’étranger, assurances funérailles…). De plus en plus, nous avons l’impression que nous devons être protégés et que nous devons y mettre le prix mais cela pèse aussi sur le pouvoir d’achat.

 

- C’est dans ce contexte difficile pour les ménages que les organisations patronales qui veulent supprimer la liaison de salaires à l’index pour augmenter la compétitivité des entreprises…

- Elle se trompent : les employeurs ne seraient pas nécessairement gagnants si l’indexation était supprimée. Les travailleurs qui n’auront plus la garantie de voir au moins leur salaire indexé vont avoir tendance à être beaucoup plus revendicatifs dans les négociations sur les hausses salariales. Cela débouchera sur beaucoup de conflits sociaux. En plus, si c’est vrai que l’index ne suffit pas pour résoudre tous les problèmes, surtout à l’échelle des bas revenus – il faudrait en plus de nouvelles allocations sociales spécifiques pour le logement et l’énergie-, c’est le minimum qu’on puisse maintenir. Sinon, cet Etat ne sera plus social du tout!

 

- Ce qui est difficile à comprendre pour nos concitoyens, c’est qu’on leur répète à l’envie que la croissance de l’économie reste positive en Belgique et les bénéfices réalisés par les entreprises sont importants… Tout le monde n’aurait donc pas sa part du gâteau ?

- C’est bien là le réel problème. Le développement harmonieux des années ’50 à 75 était basé sur un équilibre subtil entre l’économique et le social. Où l’un alimentait l’autre. Où l’on trouvait normal qu’une part des bénéfices retourne vers les salaires et la redistribution des richesses. L’idée dominante était que plus de social impliquait plus de consommation, des gens plus confiants dans l’avenir, des travailleurs plus enthousiastes –et donc plus productifs aussi-, qui pouvaient se permettre de partir en vacances, de s’acheter une télé, un frigo… Progrès social et croissance économique allaient de pair. A l’époque, il est vrai, on avait un patronat essentiellement local qui avait aussi intérêt que les choses se passent comme cela : pour lui, c’était vital que les gens consomment toujours plus pour soutenir la production. A partir des années ’80, la mondialisation de l’économie et l’idéologie néolibérale ont largement modifié la donne. Désormais, c’est le bénéfice des actionnaires qui a été mis en avant comme seul et unique moteur de la croissance économique. 

 

- Et le niveau de vie des travailleurs est devenu une donnée secondaire ?

- Dans un contexte où l’économie est de plus en plus dominée par des entreprises globales, c’est une évidence. La nouvelle classe qui dirige ces entreprises ne raisonne pas en termes de frontières ou de nations, mais en termes de marchés. Cela veut dire très concrètement que nos travailleurs sont désormais mis en concurrence avec ceux d’autres pays beaucoup moins sociaux. S’ils ne sont pas contents, les actionnaires délocalisent. Et aujourd’hui, apparaît l’étape suivante de ce processus : pour ces entreprises globales, il n’est même plus nécessaire que le pouvoir d’achat soit soutenu dans un pays comme le notre. D’abord, nous avons pris des habitudes de consommation qui font que de toute manière, on continue à dépenser (voire la baisse du taux d’épargne) et, ensuite, d’autres marchés s’ouvrent qui semblent bien plus profitables pour les années à venir. Il est clair que si vous voulez vendre des TV aujourd’hui, les prospects seront bien plus importants en Inde ou en Chine qu’en Belgique! Désormais, c’est dans ces pays-là que le pouvoir d’achat va augmenter... Pas en raison d’une vision sociale des entreprises globales, mais par pur intérêt économique.

10:13 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook |

Commentaires

Mais où est passé notre argent ? Qui possède ce qui nous revient ? et pourquoi ?
Cet apauvrissement politiquement organisé a pour seul but d'accroitre le pouvoir. Pour survire ou pour soigner un enfant malade, que ne ferions-nous pas ?
C'est dans cette mise en condition artificielle en nous privant de nos ressources indispensables à notre survie morale que le politik nous tend la carotte.

Écrit par : Pol Silentblock | 19/02/2007

Tous complices Bien que travaillant et gagnant un salaire que je qualiferais det bas, je pouvais arriver, en fin de mois à me dépatouiller. Maintenant, franchement cela devient de la survie pur et simple. Il me faut trouver des alternatives pour m'en sortir normalement. Cela veut dire vivre un tant soit peu tout en honorant mes factures. Quelle surprise en décortiquant ma facture de gaz, éléctricité... Electrabel. Remboursement de 600€ , chouette mais l'astuce vient plus loin. Supplément pour transport (?), taxe fédéral, tva à 21 % etc. Malgré ce remboursement qui veut dire que j'ai payé, chaque mois de trop, Electrabel ne trouve pas mieux d'augmenter la facture mensuelle de 20 €. par rapport à l"année précédente. Que l'on m'explique! Quid de la Commission de régulation de l'énergie et de tous ces systèmes de contrôle. Alors, svp, arrêtons de faire croire que l'on veut augmenter les bas salaires et rendre la vie des citoyens plus agréables. Vous ne voulez pas car cela rapporte et ne faîtes pas croire ce que vous ne voulez pa. Dans la plupart des cas, chaque euro permet de payer un bon resto à nos chers gouvernants. Il y en a tellement en Belgique...

Écrit par : Van Haute | 11/11/2007

nous, belges,... Où est notre pouvoir d'achat? Pourquoi avons nous de plus en plus de mal à boucler les fins de mois???
2 salaires et pourtant restrictions de plus en plus importantes? Avant seule, je m'en sortais mieux que maintenant!!!!
Que va faire le gouvernement pour nous?? N'y a t'il plus d'espoir?

Écrit par : laurence | 06/01/2008

désolé mais nous restons tout de même un des pays ou le pouvoir d'achat est un des plus élevé au monde. Toutes ces plaintes tiennent du caprices de riches.
Il faut être conscient que notre pouvoir d'achat diminue parce que le chinois qui vivait dans sa campagne a lui maintenant du pouvoir d'achat. C'est un peu comme des vase communiquant. Allez lui expliquer qu'il faut qu'il retourne dans sa misère pour que nous retrouvions NOTRE aisance ...

Écrit par : Phil | 11/01/2008

Je trouve le texte de michel bouffioux fort édulcoré, car a mon sens les belges sont dans un état de précarité pire que ce que les chiffres veulent bien dire. A savoir par exemple que Aldi et Lidl tiennent 60% du chiffre d'affaire des magasins alimentaires en belgique (j'y fais mes courses moi-même), en connaissant les prix intéressants de ces magasins on comprend qu'en fait 70 voir meme 80% des courses sont faites la bas.
Et contrairement à ce que disent assez souvent des responsables politiques et autre, le problème ne réside pas dans la mondialisation, en tout cas pas principalement. Il est évident qu'un état social verrait normalement le même salaire moyen pour des salaires en moyenne moins élevés, ca n'explique par contre pas le pouvoir d'achat réduit. C'est la coexistence de la mondialisation et de l'état qui ne fonctionne plus qui pèse sur le portefeuille des belges.
Quelques exemples des problèmes réels en cause :

- Le belge qui paye 40% d'impôts touche en fait +-36% de l'argent que son employeur paye, a savoir onss 16%, impôt 40% et TVA 21% . comment dans un cas pareil pourrait-il avoir un travail et du pouvoir d'achat ?

- La belgique compte un bon millier de représentants politiques et 10 gouvernements .. et ca ca coute tres tres cher.

- Les belges ne réagissent pas devant les pot de vins flagrants qui sont devenu une pratique extrêmement courante (par ex. les rond points a louvain-la-neuve ont couté a l'époque 70 a 90 millions de francs belge piece . n'importe qui devrait se rendre compte qu'a ce prix la on construit un hotel circulaire 5 étoiles, pas un rond point)

En résumé ce qui pèse sur le belge n'est pas son envie de social mais bien son gouvernement.

Et non ce n'est pas la faute des liberaux qui offrent des réductions d'impôt aux entreprises, sans ca l'emploi serait un réel problème. Simplement, notre état disfonctionne, et nous coûte 64%+ de notre revenu pour nous donner en échange une 'sécurité sociale' completement inefficace : nombreux sont les frais non remboursés ( operation des varices = esthétique ?????), les maladies ignorées et même les frais de base (un enfant malade, pas de pédiâtre, bonjour les urgences, ou l'hôpital coûte 120 euros non remboursés). Sans parler des pensions grâce auxquelles les gens qui ont contribué énormément aux caisses sociales se retrouvent pratiquement a la rue (indépendants et autres, moyenne des pensions = 600 euros/mois, ce n'est plus que de la survie.. et encore avec les frais médicaux).

Pour ceux qui doutent de la réduction de notre pouvoir d'achat, allez voir les francais et les allemands. les premiers étaient moins riches que nous il ya 15 ans et les deuxiemes sur le même pied. Et aujourd'hui les belges sont loin derriere.

Qui blâmer ?? A part nous-même pour notre part de responsabilité dans cette dérive... il n'y a personne.

Écrit par : Ludovic | 18/01/2008

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