28/01/2006

Grippe aviaire (190106)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 19 janvier 2006

«Le gouvernement belge a joué à la roulette russe»

Au fil de mutations successives ou d’un échange de gène avec un virus de la grippe humaine, le H5N1 (virus de la grippe aviaire) pourrait, dans quelques jours, dans quelques mois ou dans quelques années, devenir transmissible d’homme à homme. Si cela arrive, il est à craindre qu’une pandémie particulièrement redoutable se développera. On se souvient de précédents : la grippe espagnole (20 à 40 millions de morts en 1918-19), la grippe asiatique (4 millions de morts) ou encore la grippe de Hong Kong (2 millions de morts en 1968)… A l’heure où la grippe du poulet a tué moins d’une centaines de personnes qui, toutes, avaient été en contact intensif avec des sécrétions respiratoires ou des déjections de volatiles infectés, les Etats du monde entier – en tous cas ceux qui en ont les moyens…- se préparent donc déjà au pire. L’une des principales mesures de précaution consiste à se doter de stocks suffisants d’antiviraux qui permettront de ralentir la réplication du virus dans les organismes humains. Parmi ceux-ci, le Tamiflu est tenu pour être particulièrement efficace. Problème de taille : les carnets de commande du fabriquant de ce médicament est plein. Conséquence pour la Belgique? Le stock idéal pour faire face au mieux à une pandémie - 3 millions de doses permettant de soigner 30% de la population - ne sera pas atteint avant le premier semestre 2007… Il faut donc prier pour que le virus ne mute pas d’ici là ! «Si le risque est aussi grand que ce qu'on nous dit, il y a un problème. On laisse croire à la population que l’existence de cette période à haut risque où l’on ne disposera pas d’assez de Tamiflu était inéluctable dans le contexte de forte demande. Or, ce n'est pas vrai : la Belgique aurait pu avoir des stocks suffisants pour parer à toute éventualité dans un délai bien plus bref! Mais le gouvernement fédéral a préféré faire des choix politiques qui privilégient les intérêts du lobby pharmaceutique au détriment des impératifs de santé publique. Si par malheur une pandémie de grande ampleur débutait dans les prochaines semaines, il sera trop tard pour déplorer qu’on aurait pu fortement limiter l’impact de la catastrophe», accuse Daniel de Beer, juriste spécialisé dans le domaine des brevets et chercheur à la Vrij Universiteit Brussel (VUB).

 - Le virus de la grippe aviaire est susceptible de muter à tout moment. Or, la Belgique ne dispose, en ce moment, que de 500.000 doses de Tamiflu, soit de quoi traiter efficacement 5% de la population. C’est plutôt inquiétant, non ?

- Il y a de quoi être préoccupé, en effet. Je ne veux certainement pas jouer à l’oiseau de mauvais augure mais une évolution rapide du virus est l’une des possibilités envisagées par de nombreux experts en santé publique. Si c'est vrai, on va vivre pendant quelques mois dans une situation à haut risque. En cas de mutation de H5N1, c’est-à-dire si ce virus devenait transmissible d’homme à homme, des épidémiologistes craignent que l’on soit confronté à une catastrophe comparable celle causée par la grippe espagnole qui a fait plusieurs millions de morts au début du siècle dernier. Et comme vous le soulignez à juste titre, cette mutation du virus pourrait avoir lieu à tout moment : demain, dans dix jours, dans trois mois ou dans trois ans. 

 

- Si ce devait être demain ou dans dix jours, les conséquences pour notre pays seraient…

- Dantesques, je le crains. Souvenez-vous de ce qui s’est passé, il y a quelques mois, quand les médias ont commencé à parler de la grippe aviaire et du médicament permettant d’en contenir les effets en cas de contamination. A cette époque, il y a déjà eu des tas de gens qui se sont précipités dans les pharmacies pour obtenir leur boîte de Tamiflu. Imaginez alors ce qui se passerait si l’on apprenait dans quelques jours que, désormais, la grippe aviaire est devenue transmissible d’homme à homme et que la pandémie a commencé. Il pourrait avoir un vent de panique, et plus encore quand la population commencerait à comprendre qu’on dispose de trop peu d’antiviraux pour soigner tous les malades. Dans une telle hypothèse, je ne voudrais pas être la place des membres du gouvernement fédéral qui auront à gérer les stocks. Faudrait-il réserver des doses pour les membres des corps constitués, de l’armée et la police? Verrait-on se développer un marché noir de Tamiflu accessible seulement aux plus nantis? Dans un telle hypothèse, il serait aussi vain de chercher une solution d’urgence car tous les pays du monde veilleraient bien évidemment fort précautionneusement à leurs propres stocks d’antiviraux. En tous cas, ceux qui en disposeront, car c’est aussi l’une des préoccupation humanitaires que l’on ferait bien d’avoir en ce moment : les pays du Sud, trop pauvres pour acheter du Tamiflu sont dans une situation encore plus préoccupante que nous. A ce stade, il n’y a assez de médicaments disponibles que pour 2% de la planète. Dans la plupart des pays d’Afrique et certains pays d’Asie, la pandémie pourrait avoir des conséquences particulièrement dramatiques.

 

- Si on poursuit dans cette hypothèse catastrophe, on peut aussi déjà prédire le grand débat de société qui lui succèdera : combien de morts aurait-on pu éviter si il y avait eu assez de Tamiflu?

- J'espère vraiment qu'on n'en arrivera pas là. Mais si le risque d'une mutation rapide du virus est réel, pourquoi le gouvernement fédéral a-t-il accepté de devoir attendre près de deux ans pour avoir le stock voulu de médicaments?

 

- Mais le gouvernement fédéral n’a-t-il passé d’importantes commandes de Tamiflu aux laboratoires Roche dès le mois de septembre ?

- C’est exact. Et son objectif de stocker 3.000.000 de doses est tout à fait conforme à ce que recommandent les experts internationaux. Le problème, c’est qu’on arrivera à atteindre ce stock nécessaire qu’au premier semestre 2007. Soyons clair : au moment de la commande de ces médicaments aux laboratoires Roche, le risque de mutation rapide du virus était déjà décrit pas les spécialistes en virologie et en épidémiologie. La question qui se posait donc au gouvernement était assez évidente : si Roche ne pouvait fournir les doses nécessaires avant plus d’un an, comment trouver une solution alternative qui permettrait de protéger plus vite la population belge ?    

 

- Et cette «solution alternative» existait ?

- Mais oui ! Elle aurait consisté à commander des copies génériques de Tamiflu à d’autres fabricants en Inde ou ailleurs dans le monde.

 

- N’y avait-il pas un obstacle incontournable : la société Roche est titulaire du brevet sur le Tamiflu et, ne voulant pas perdre la maîtrise de son marché, elle s’oppose à l’exportation vers l’Europe de copies de son médicament ?

- Juriste spécialisé dans le domaine des brevets, je peux vous assurer que cet obstacle n’avait absolument rien d’incontournable. Il faut savoir que la réglementation internationale sur les brevets est déterminée par l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC). Un des principes est qu’en cas de grave problème de santé publique, tous les pays du monde peuvent donner l’autorisation à un industriel de fabriquer un produit breveté sans l’autorisation du titulaire du brevet. C’est le principe dit de la «licence obligatoire». En août 2003, peu avant Cancun, il y a eu à l'O.M.C. un accord qui prévoit aussi que si un pays ne dispose pas sur son territoire d’industriels capables de fabriquer le médicament – c’est le cas de la Belgique pour le Tamiflu- il peut passer commande de génériques dans un autre pays. Cette évolution du droit international des brevets avait été imaginée pour répondre aux difficultés des pays pauvres et il va de soi qu’elle ne plaît pas au très puissant lobby pharmaceutique.

 

- Pourquoi la Belgique n’a-t-elle pas alors recouru à cette possibilité ?

- En août 2003, la Belgique –comme la plupart des pays riches qui n’imaginaient pas qu’ils seraient un jour confrontés à une pénurie de médicaments- a décidé de signer un addendum à l’accord général modifiant la réglementation sur les brevets. Par celui-ci, elle s’engageait à renoncer à tout usage d’une «licence obligatoire» vers un autre pays et cela même en situation d’extrême urgence! On imagine que cela a rassuré l’industrie pharmaceutique…

 

- On s’est donc mis la corde au cou ?

- En quelque sorte… Toutefois, durant l’été dernier, quand la question de la grippe aviaire s’est posée, la Belgique avait encore la possibilité de faire marche arrière. Sa «déclaration de non usage de la licence obligatoire» n’était encore qu’un engagement unilatéral qu’elle pouvait facilement dénoncer. Il suffisait de déposer un document au secrétariat de l’OMC… Avec d’autres chercheurs universitaires, j’ai donc alerté le gouvernement fédéral : on a écrit à des ministres, on a publié des cartes blanches dans plusieurs grands quotidiens. On leur a dit notre étonnement que l’on joue ainsi à la roulette russe alors qu’il y avait des possibilités juridiques et pratiques de sortir de cette dangereuse ornière.

 

- Résultat ?

- Rien. Pas une réponse. Seuls quelques parlementaires ont manifesté un peu d’intérêt, sans pour autant que cela débouche sur un quelconque débat à la Chambre ou au Sénat.

 

- C’est énorme cela ! En termes de santé publique, l’enjeu du débat que vous souleviez était pourtant essentiel ?

- Je suis vraiment interloqué par ce grand silence… Mais il y a pire : le 6 décembre dernier, lors d’une réunion de l’OMC à Hong Kong, la Belgique et les autres pays qui avaient déjà signé l’«addendum de non usage de la licence obligatoire» ont fait un pas supplémentaire. Ils ont modifié l’accord sur les brevets pour que cet «addendum» en soit une partie intégrante. En d’autres termes, la possibilité juridique de faire facilement marche arrière a été supprimée. Il fallait oser le faire en pleine crise de la grippe aviaire! Il faut en déduire que certains gouvernements sont plus impressionnés par le lobby de l’industrie pharmaceutique que par les réactions de leurs opinions publiques. Il est vrai aussi que ces matières sont extrêmement techniques et que cela s’est passé dans le plus grande indifférence médiatique…   

 

12:35 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

25/01/2006

Police (100902)

Enquête publiée dans l'hebdomadaire belge "Le Journal du Mardi", le 10 septembre 2002
 
Des méthodes policières très particulières
 
A vouloir mieux lutter contre le crime organisé et le terrorisme, la majorité arc-en-ciel dessine-t-elle les contours d'un futur Etat policier?

 

Observations, infiltrations d'agents sous fausses identités, interceptions de courrier, écoutes téléphoniques directes, contrôles visuels discrets dans des lieux privés avec éventuellement placement de micros et de caméras, recours aux indicateurs, commission d'infractions par les policiers, récoltes de données bancaires, création de fausses entreprises («front store») et d'unités spéciales oeuvrant au départ de « safe house », autrement dit de lieux tenus secrets...

Ceci n'est pas le cahier des charges du prochain épisode des aventures de l'agent 007. Il s'agit, plus banalement, d'un ensemble de méthodes policières de recherche, dites particulières parce qu'elles peuvent porter atteinte aux droits fondamentaux des justiciables et au principe de loyauté que doivent normalement respecter les forces de l'ordre dans la collecte des éléments de preuve.

 

Un texte examiné « en urgence »

Suite à la rédaction en avril 1990 d'une circulaire ministérielle confidentielle, modifiée à plusieurs reprises depuis lors, une partie de ces méthodes particulières d'enquête (MPE) -l'observation, l'infiltration et la gestion des informateurs, pour l'essentiel- étaient déjà entrées officiellement dans les moeurs policières. Mais le gouvernement fédéral désire aller plus loin en définissant plus précisément le contenu et surtout, le champ d'application de ces MPE. C'est ainsi que, sur proposition du ministre de la justice, le VLD Marc Verwilghen, un projet de loi a été «approuvé définitivement», par le Conseil des ministres arc-en-ciel en date du 1er mars 2002. Demandant qu'il soit examiné «en urgence» par le Parlement, le gouvernement Verhofstadt a ensuite obtenu l'aval de la Chambre des représentants, le 17 juillet dernier.

 

Ce texte doit donc encore passer le cap du Sénat. Ce sera peut-être l'occasion d'un débat de société salutaire sur le prix que notre société est prête à payer -en termes de libertés individuelles- pour assurer sa sécurité et optimiser la lutte contre la grande criminalité. En effet, si la volonté de donner une assise légale aux MPE est saluée à l'unanimité, le contenu proprement dit du projet de loi fait sursauter les défenseurs des droits de l'homme et un certain nombre de juristes. «Ce texte, s'il est adopté en l'état, autorisera des violations massives et sans précédent des principes essentiels ayant trait à notre sécurité juridique, à notre procédure pénale et au respect de nos libertés individuelles», prévient Maïté De Rue, directrice de la Ligue des Droits de l'Homme. «Il n'est pas exagéré de dire que ce texte crée les contours d'un Etat policiers», renchérit Jean-Marie Quairiat de l'Association syndicale des magistrats (ASM). Henri Bosly, professeur de droit de la procédure pénale à l'UCL estime pour sa part que ce texte «conduira inévitablement à une banalisation de l'usage de ces techniques d'enquête qui ont pourtant vocation à rester exceptionnelles» et le même de suggérer «une révision significative» du projet de loi dans un souci de «sauvegarde des droits fondamentaux des personnes».

 

Champ d’application large

Ce feu nourri de réactions hostiles et inquiètes est prioritairement alimenté par le champ d'application quasi illimité de la loi, c'est-à-dire les circonstances dans lesquelles les forces de l'ordre pourraient, à l'avenir, revendiquer légalement l'utilisation de ces techniques particulières. «Si l'objectif de la loi est de lutter contre la grande criminalité, son champ d'application s'étend pourtant à quasi toutes les  infractions dès lors que sont visées toutes celles qui sont susceptibles d'entraîner une peine d'emprisonnement d'un an ou plus, c'est-à-dire toutes les infractions prévues par le Code pénal, à l'exclusion des seules contraventions et de quelques délits tels que grivèlerie, abandon de famille, empoisonnement de chevaux, vol d'essence, détournement d'objets saisis», résume le Syndicat des Avocats pour la Démocratie (SAD).

 

«C'est même pire que cela», détaille Maïté De Rue. «Il est exact que l'observation effectuée avec l'aide de moyens techniques, l'interception de courrier et la récolte de données bancaires pourraient déjà être mises en ouvre pour des infractions punissables d'un an d'emprisonnement, soit des faits mineurs. Mais le texte prévoit en outre que l'observation sans moyens techniques, ce qui permet déjà de violer l'intimité d'une personne, est possible pour toute infraction. Enfin, la loi généralise aussi la proactivité. Soit l'emploi des MPE pour surveiller des personnes qui n'ont pas encore commis d'infraction mais qui sont jugées suspectes de pouvoir en commettre à l'avenir».

 

«Les citoyens et leurs représentants au Parlement doivent bien peser les enjeux que ce texte recèle», enchaîne M. Quairiat de l'ASM. «Potentiellement, ce projet nous concerne tous. Individuellement. Il serait stupide de se contenter d'une réflexion du genre «cela ne concerne que les grands criminels». Cette loi a un champ d'application si large que n'importe qui pourrait être, demain, l'objet de MPE.  Pourquoi pas des hommes politiques, des syndicalistes, des membres d'associations citoyennes, de lobbies ou des journalistes?  Bien sûr, j'ai confiance dans nos magistrats et nos policiers ici et maintenant. Bien sûr, le gouvernement actuel est composé de démocrates. Mais dans dix ans et dans un autre contexte, que pourrait-il se passer? J'ai l'impression qu'on joue avec le feu. Nous serions plus à l'aise si le champ d'application des MPE n'était plus défini aussi largement, en fonction de la peine encourue; s'il y avait une énumération limitative d'un certain nombre d'infractions pouvant entraîner le recours aux MPE (trafic de stupéfiants, par exemple)».

 

Ces craintes sont renforcées par un autre aspect du projet de loi. A savoir, la constitution de dossiers-bis par les parquets qui, selon la mouture actuelle du projet de loi, auront la haute main sur les opérations particulières (autorisations et contrôle). La LDH y voit une «violation du droit à un procès équitable», dans la mesure où «les procès-verbaux faisant état du déroulement et des résultats de l'utilisation de MPE seront consignés dans ces dossiers confidentiels, lesquels seront inaccessibles aux parties poursuivies par le procureur du Roi!»  Au moment d'un règlement de procédure ou d'un procès, le prévenu n'aura donc pas les mêmes armes que l’accusation. «Le contrôle de ce dossier-bis est laissé totalement au parquet, ou presque, insiste M. Quairiat. Il y a quelques petites exceptions, notamment en ce qui concerne des mesures particulières qui auront été ordonnées par un juge d'instruction. Mais ce juge d'instruction n'aura accès qu'à la MPE spécifique qu'il aura demandée et pas au reste. La chambre du conseil n'y aura généralement pas accès pas plus que la chambre des mises en accusation ou le juge du fond. Cela veut dire qu'à l'occasion de certaines instructions, deux dossiers avanceront parallèlement et que le dossier-bis ne pourra jamais être contrôlé par un juge indépendant. Je comprends que l'on désire protéger les policiers qui prennent des risques et les indicateurs mais il serait dommageable d'exclure tout autre paramètre, comme la garantie d'un procès équitable. Il faut garder un certain équilibre. Lequel? Si au moins, il y avait un vrai débat de fond au Parlement, on pourrait avancer utilement vers un compromis acceptable». La balle est dans le camp du Sénat...

 

Parlement croupion ou députés schizos?

 

Le projet de loi sur les méthodes particulières de recherche a fait l'objet de nombreuses discussions en inter-cabinet au sein du gouvernement fédéral avant d'être présenté à la Chambre. En d'autres termes, les députés de la majorité ont été priés de donner leur caution à un accord de majorité déjà coulé dans le bronze. Résultat, des interventions lors des débats de juillet à la Chambre qui ont parfois frisé la schizophrénie dans le chef de certains députés écolos et socialistes... qui ont néanmoins voté en faveur du projet de loi. Ainsi la représentante écolo, Martine Dardenne, commençait bizarrement son intervention en soulignant que «le débat démocratique sur les sacrifices que notre société est prête à consentir n'a pas eu lieu».

 

Osé, de la part d'un membre de la majorité qui votera ensuite «oui» au texte de loi décrié... Tout en soulignant parallèlement «une série d'insatisfactions» : «la confusion entre la mission judiciaire et la collecte d'informations», l' «érosion des prérogatives des juges d'instruction», le «manque de précision et de netteté du texte» et bien entendu «le champ d'application de la loi s'étend à presque toutes les infractions».  Aussi le député Thierry Giet (PS) s'inquiétait de cet aspect préoccupant... avant de pousser sur le bouton vert : «Le groupe socialiste s'interroge sur l'application de ces mesures dans le cas des peines d'un an ou plus. Au regard de la convention de Schengen, cela signifierait que des infractions qui ne sont pas de grande criminalité pourraient tomber dans le champ d'application de la loi. Il faut qu'une directive des procureurs généraux le dise clairement: les méthodes particulières de recherche doivent être réservées à la criminalité grave et organisée. (...) Il convient que les procureurs généraux adressent rapidement une directive aux procureurs du Roi. Il faut établir une distinction entre grande et petite criminalité ».

 

Devenu indépendant et donc imperméable aux débats pré-machés de la majorité, le député Decroly pouvait dès lors, facilement, reprendre la balle au bond : «Entendre M. Giet dire qu'on pourrait défaire au niveau judiciaire ce que le Parlement fait mal est pitoyable. Je trouve extraordinaire d'entendre des gens frustrés par la tournure prise par certains compromis, nous dire que, par le biais d'une directive par exemple, on pourrait récupérer la sauce que nous avons laissé tourner lors de notre action parlementaire. On gesticule. La nuance que M. Giet a apportée sur le champ d'application signe l'échec de ceux qui se disent progressistes dans la limitation des dégâts d'une telle législation ».

 

De plus en plus sécuritaire en vieillissant, l'ex-ministre de la Justice Tony Van Parys concluait cette joute orale: «Si le champ d'application ne recouvre pas tous les faits punissables d'un an d'emprisonnement au moins, il s'agit d'un recul par rapport à la situation existante. (...) En aucun cas, le champ d'application de cette loi ne pourra être modifié par une circulaire ». La Ligue des Droits de l'Homme a raison de s'inquiéter...

 

Des arguments... mais pas d'interlocuteur

 

II n'est pas aisé de trouver un interlocuteur prêt à discourir des enjeux que recèle le projet de loi sur les MPE au sein du ministère de la Justice. Après huit appels infructueux, nous avons renoncé à l'espoir d'entendre les arguments de Marc Verwilghen ou de l'un de ses collaborateurs. Par souci d'objectivité, nous les mentionnons cependant en nous basant sur l'exposé des motifs du projet de loi tels qu'ils ont été rédigés par le gouvernement fédéral. En termes d'objectifs, il s'agissait de définir, par souci de «sécurité juridique tant pour les justiciables que pour les policiers et magistrats», un certain nombre de méthodes jugées «nécessaires par les gens qui travaillent sur le terrain» et «d'apporter une transparence à une matière qui était jusqu'à présent mystérieuse». A cet égard, les rédacteurs du projet soulignent en outre que «la plupart de ces méthodes sont appliquées ou passées dans la pratique, et ce, sur base de deux circulaires ministérielles».

 

En termes de garanties, le gouvernement fédéral avance que, bien qu'elles s'inspirent parfois des pratiques mises en oeuvre dans le domaine du renseignement, les méthodes telles qu'elles sont ici envisagées, ont une «finalité exclusivement judiciaire. De plus, les mécanismes de contrôle sont développés minutieusement de sorte que la méfiance exprimée parfois à l'égard de telles méthodes disparaît». A cet égard, soulignent les auteurs du texte, le projet s'appuie sur des principes généraux qui doivent faire office de «garde-fous» : «le fil rouge du projet de loi est le principe de subsidiarité et de proportionnalité: les méthodes particulières et les méthodes apparentées peuvent uniquement être utilisées si la recherche des faits l'exige et que les autres moyens de recherche ne semblent pas suffire». Une appréciation fort subjective cependant dans la mesure où elle se fera «a priori et in abstracto par le magistrat qui autorise l'application de ces méthodes».

 

 

 

21:06 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

20/01/2006

Seniors (120106)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 12 janvier 2006

«1 personne âgée sur 5 estime être maltraitée!»

 

En Belgique, 20 % des seniors estiment être l’objet de maltraitances! Des chiffres qui font froid dans le dos… Et que déplore Anne Moreau, psychologue et coordinatrice du Centre d’Aide aux Personnes Agées Maltraitées (CAPAM) : «Cette violence prend des formes très diverses. Elle peut être physique, financière, psychologique… Mais ce qui caractérise surtout ces maltraitances, c’est le silence qui les entoure. Trop souvent les victimes n’osent pas parler, trop souvent aussi notre société ferme les yeux! Le sujet est encore très tabou, on n’en est qu’au début de la prise de conscience.»

 

- Dans notre pays, 1 personne âgée sur cinq estime être l’objet de maltraitance (*). C’est une donnée statistique plutôt interpellante !

- C’est énorme, en effet. Il en va de la maltraitance des personnes âgées comme d’autres questions de société, je pense par exemple aux violences conjugales ou aux enfants battus : le problème est là, devant nos yeux, depuis longtemps pour ne pas dire depuis toujours, et on ne le voit pas. Plutôt, on ne veut pas le voir. C’est trop dérangeant. C’est tabou…

 

- En matière de violence conjugale ou d’enfance maltraitée, il y a tout de même eu une prise de conscience au cours de ces dernières décennies…

- On en parle de plus en plus, c’est vrai. Des campagnes d’informations sont organisées, des structures d’aides existent. Et c’est fort bien. Par contre, en ce qui concerne les violences dont les personnes âgées sont victimes, beaucoup de chemin reste encore à faire. Je dirais qu’on est au tout début de la prise de conscience. Pour information, le Capam (Centre d’aide aux personnes âgées maltraitées) n’existe que depuis 1998. A l’époque, des professionnels actifs dans le domaine social et médical avaient constaté qu’il n’y avait aucune possibilité de recours spécifique pour les seniors victimes de maltraitance. Toute une souffrance, des tas de vécus difficiles n’étaient même pas pris en compte. Dans un tel contexte, il faudra donc encore du temps pour que l’ampleur du phénomène soit correctement appréhendée. Nous y travaillons. On fait des conférences, on édite des brochures, on conscientise les professionnels du secteur social et médical. Mais le plus gros chantier qui reste ouvert est celui de la sensibilisation des victimes elles-mêmes et de leurs proches. Il faut briser une certaine loi du silence et ce n’est pas chose aisée.

  

- Est-ce à dire qu’il y aurait beaucoup de victimes « consentantes » ?

- D’abord, il y a beaucoup de personnes âgées qui sous-estiment la gravité des maltraitances dont elles sont l’objet, voire même des personnes qui ne s’en rendent pas compte du tout parce qu’elles n’ont plus les capacités de jugement nécessaires ou parce qu’elles ont toujours évolué dans un milieu familial violent. Il y aussi nombre de victimes qui ont bien conscience d’être maltraitées mais qui hésitent à témoigner. Parfois parce qu’elles ont peur de représailles mais souvent aussi parce qu’elles décident de se résigner à leur triste sort en se disant qu’elles ont plus à perdre qu’à gagner…

 

- Comment cela ?

- Prenons l’exemple d’une personne âgée isolée qui est dépendante d’un de ses enfants pour faire ses courses et son ménage. Elle aura parfois tendance à fermer les yeux sur des comportements agressifs ou sur certaines dépenses non justifiées au motif qu’elle pense n’avoir, de toute manière, pas le choix. Qui s’occupera d’elle si elle met les pieds dans les plats ? En manifestant son refus de se faire insulter et escroquer, ne perdra-t-elle pas cette relation qui reste malgré tout très importante pour elle sur le plan affectif ? Ce sont des questions de ce genre qui paralysent. C’est pour cela que nous offrons d’une part un service d’écoute aux personnes âgées tout en leur garantissant l’anonymat si elles le demandent (lire aussi l’encadré). Parler avec des spécialistes, cela permet déjà de déblayer le terrain, de mieux se positionner. De trouver des pistes pour réagir, pour nouer un dialogue constructif avec la personne maltraitante. Avec l’appui de psychologues, d’assistants sociaux, nous leur offrons aussi des solutions concrètes. Par exemple, l’accès à divers services sociaux, comme l’aide à domicile, dont elles ignorent souvent jusqu’à l’existence.  

 

- A entendre l’exemple que vous exposez, maltraitance n’est donc nécessairement synonyme de violence physique ?

- Loin de là. La violence physique existe bien entendu mais c’est une forme de maltraitance finalement assez marginale. A vrai dire, quand on examine les plaintes que nous recevons, c’est la violence psychologique qui domine largement le classement des mauvais traitements dont sont victimes les personnes âgées. Elle se manifeste sous la forme de dénigrements, d’injures, d’intimidations, d’infantilisations, de chantages. Dans certaines familles, on menace par exemple la personne âgée d’être placée dans un home où elle ne recevra aucune visite… Ce type de comportement place la vieille personne en situation d’angoisse et d’incertitude. Elle peut déboucher sur une profonde tristesse, un sentiment d’inutilité et d’isolement. Voire sur le suicide. La violence financière est aussi trop fréquente. Il s’agit de cas de personnes qui sont privées d’une partie ou de la totalité de leurs ressources (spoliation de biens, détournements de pension, ventes ou achats forcés, «anticipation» sur un héritage…). Ce triste hit-parade se poursuit par des omissions coupables, des négligences qui se matérialisent par des privations de nourriture, de soins corporels de base, de médicaments indispensables, de contacts sociaux… Certaines personnes se voient aussi dépossédées de leurs droits élémentaires de citoyen : elles n’ont plus leurs papiers, on contrôle leur vie sociale, on gère leurs biens sans leur accord, on ne tient plus compte de leur consentement aux soins…

 

- L’idée reçue voudrait que le plupart de ces abus se passent dans les maisons de repos ?

- En fait rien n’est plus faux. C’est clair qu’il y a parfois de la maltraitance dans les homes – un seul membre du personnel qui dysfonctionne peut-être à l’origine de beaucoup de souffrance- mais près de 70% des faits de maltraitance dont nous avons connaissance au Capam ont lieu en milieu familial et les auteurs sont le plus souvent des apparentés des victimes (enfants, frères, sœurs…).

 

- C’est assez effrayant !

- Ce l’est d’autant plus pour les victimes qui doivent non seulement supporter la maltraitance en tant que telle, mais aussi l’aspect moral de la situation : ce sont des personnes qu’elles ont aimées, qu’elles aiment encore, qui les font souffrir. C’est très déstabilisant. Dans le même temps, il faut aussi préciser que la plupart des «maltraitants» ne sont pas des bourreaux sadiques! Beaucoup d’entre eux sous-estiment la souffrance des personnes âgées. Souvent aussi, ils ont à gérer des situations de vie complexe. Il n’est pas toujours aisé pour une famille où l’homme et la femme travaillent à temps plein de s’occuper correctement d’une personne âgée dépendante. Il y a aussi d’autres facteurs de risque que l’on rencontre souvent : des cohabitations non désirées mais imposées par des facteurs d’ordre financier, des lieux de vie trop réduits où personne ne trouve sa place, des antécédents de violence intrafamiliale qui banalisent la maltraitance… C’est pourquoi nous offrons aussi des consultations gratuites aux personnes qui se sentent maltraitantes. Lorsque nous parlons avec elles, nous ne cherchons pas à les culpabiliser mais à les rendre plus responsables, en cherchant aussi des solutions à des problèmes pratiques qui pourrissent leur existence ou qui leur donnent une surcharge de travail intenable (recours à des aides à domicile et à diverses aides sociales). Encore une fois, nous garantissons l’anonymat.

 

- On a l’impression qu’autrefois les personnes âgées étaient plus respectées ?

- Peut-être que jadis les structures familiales étaient mieux adaptées dans la mesure où il était plus rare que l’homme et la femme travaillent à l’extérieur. Le discours sur la sagesse des anciens, leur expérience, leur compréhension des choses de la vie était aussi plus présent. Mais pour le reste, il faut se méfier des images d’Epinal. L’intérêt pour la maltraitance des personnes âgées est relativement récent et on constate que le milieu familial est le principal terreau des maltraitances. Autrement dit, dans le passé, on sous-estimait certainement le phénomène…  

 

- Que diriez-vous à une victime qui se reconnaîtrait dans cet article ?

- Rappelez-vous que vous êtes une personne humaine, unique et que vous avez droit au respect de tous. Surtout n’acceptez pas l’isolement. Parlez de votre situation à un membre de votre entourage dans lequel vous avez confiance, à votre médecin traitant. Et surtout n’hésitez pas à nous appeler, nous sommes là pour vous aider. Il faut du courage mais cela en vaut la peine. 

 

(*) : Selon la dernière étude statistique disponible. Elle a été réalisée en 1998 par le Ministère de l’Emploi et du Travail et de la Politique de l’Egalité des Chances. En 2004, il y avait 1.780.120 personnes de plus de 65 ans en Belgique. Ce serait donc plus de 350.000 personnes qui se sentirait concernées par des problèmes de maltraitance !

 

Si vous avez besoin d’aide

Un numéro de téléphone gratuit est à votre disposition : le 0800/30.330. C’est celui du Centre d’aide aux personnes âgées maltraitées (membre du réseau Libr’âgé). Des professionnels –psychologues, assistants sociaux, - sont à l’écoute. Et ils garantissent l’anonymat aux appelants qui ne désireraient qu’un moment d’écoute attentive. Ces services sont accessibles tous les jours ouvrables de 9 à 12 heures et de 13 à 16 heures. On peut y recevoir une aide psychologique et sociale. Si nécessaire, les professionnels du Capam rendent aussi des visites à domicile.

11:30 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (12) |  Facebook |

17/01/2006

Affaire Chaed (050106)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 5 janvier 2006

 

«Ceci n’est pas un accident de travail!»

 

 

Ex-champion de Belgique de boxe et professeur d’arts martiaux, Marzouk Chaed (alias «Ringo» sur les rings) est un sportif de haut niveau. Mais ce n’est pas la seule qualité de cet homme affable qui parle plusieurs langues (Français, Espagnol, Italien, Portugais, Arabe…). Breveté en secourisme, M. Chaed est avant tout un homme de dialogue. Un profil qui convenait parfaitement au boulot de médiateur-éducateur qu’il exerçait jusqu’il y a peu dans une école à «discrimination positive» - entendez une école poubelle où la violence est omniprésente- de la Région bruxelloise. Début février 2005, M.Marzouk sauve la vie à une élève qui vient d’être agressée devant l’établissement scolaire en lui pratiquant un massage cardiaque et du bouche à bouche. Ne sachant pas que la victime est porteuse des virus du sida et de l’hépatite B, il ne prend pas les précautions d’usage. La sanction des médecins de l’hôpital Saint-Pierre est immédiate : «Vous lui avez sauvé la vie mais vous êtes potentiellement contaminé». Aux yeux de la Communauté française, ceci n’est pas un accident de travail ! «Pourtant j’ai amené à secourir la jeune fille à la demande de la direction. En plus, cette direction connaissait l’état de santé de la jeune fille mais elle ne m’a pas prévenu», s’indigne l’éducateur. Dégoûté, M. Chaed a demandé récemment sa mise à la pension anticipée.

 

- En fait, vos ennuis commencent à la suite d’une bagarre entre élèves ?

- Indirectement, oui. Au début de cette histoire, le 3 février dernier, il y a eu une dispute entre deux filles de l’école mais les choses auraient pu en rester là… Malheureusement, le frère de l’une de ces filles a décidé de venir s’en mêler. Dès le lendemain matin, juste devant l’entrée de l’établissement scolaire, ils s’en est pris violemment à Marie (ndlr : prénom fictif), la gamine qui avait eu maille à partir avec sa sœur. Ce malabar, âgé d’une trentaine d’année, ne fréquentait évidemment pas notre école. Ce fût une agression sauvage, gratuite, complètement disproportionnée… Plusieurs membres du personnel de l’école ont dû intervenir pour tirer Marie des griffes de ce sauvage. Lorsque ce fut fait, la victime a pu rentrer dans l’école. Mais elle ne sentait pas très bien et une ambulance a été appelée. Avant que ces secours arrivent, la secrétaire générale m’a demandé si je pouvais faire quelque chose. J’étais en effet la seule personne dans cet établissement scolaire qui disposait d’une formation en secourisme. Marie avait été allongée dans la salle de sport. Elle était encore lucide mais j’ai tout de suite constaté qu’elle avait beaucoup de difficultés à respirer et que son pouls était très faible. Peu de temps après, elle faisait un arrêt cardiaque. Autour de moi, c’était la panique. Mes collègues criaient : «Il faut faire quelque chose! Vite!». Tout le monde comptait sur moi. J’ai donc pris mes responsabilités en pratiquant du bouche à bouche et un massage cardiaque. J’ai du longuement insisté mais cela a marché. Marie est revenue à la vie. Tout le monde m’a félicité et quand les ambulanciers sont enfin arrivés, ils m’ont confirmé que j’avais fait du bon boulot. Toutefois, ils m’ont aussi conseillé de les accompagner dans leur véhicule.

 

- Que vous voulaient-ils ?   

- Dès leur arrivée, ils avaient déjà été informés d’un élément que j’ignorais totalement : Marie était porteuse du virus du sida. Ayant constaté que j’avais moi-même une blessure apparente à la lèvre – le résultat d’un entraînement de boxe de la veille- et que j’avais fait du bouche à bouche à la victime, ils en avaient aussitôt tiré la conclusion que je pouvais être infecté. Je me suis donc retrouvé à l’hôpital Saint-Pierre où je me vois assis dans un local, entouré de trois médecins me regardant d’un air compatissant : «Nous sommes désolés de vous le dire mais toutes les conditions sont remplies pour que vous ayez contracté le virus du Sida. Bien sûr, il n’y a pas de certitude mais, dans les trois prochains mois, il faudra faire des prises de sang à intervalle régulier pour vérifier votre état de santé. En attendant, vous devrez vous comporter comme si vous étiez contaminé. Il en va de la santé de vos proches et connaissances». Le ciel me tombait sur la tête.

 

- Comment avez-vous réagit ?

- J’étais dans les cordes! Mais, quelques instants plus tard, c’était carrément le K.O. Un médecin m’apprenait qu’en plus du HIV, Marie était aussi porteuse du virus de l’hépatite B, lequel peut se communiquer simplement par la salive! Vu ce double risque, on m’a dit que désormais je devais adopter un nouveau comportement de vie. Eviter de laisser traîner mes couverts après un repas, ne plus embrasser mes petits-enfants, éviter tout contact intime non protégé avec mon épouse… Et puis, après avoir fait ma première prise de sang, on m’a laissé repartir chez moi. Je me souviens d’avoir longtemps errer dans les rues avec de franchir la porte de mon domicile. Je voyais ma vie s’écrouler. Je ne savais quoi dire à ma femme (ndlr : Revivant le choc, il se met à pleurer).

 

- Prenez votre temps…

- Il m’a fallu quelques jours pour entamer les démarches administratives visant à faire reconnaître que j’avais été victime d’un accident de travail. A vrai dire, je pensais qu’il s’agirait d’une formalité. Mais, le 22 février, j’ai reçu une lettre tranchante du ministère de la Communauté française. Trois lignes que je n’ai toujours pas digérées : «Un simple contact n’est pas une lésion. Absence de contamination. Les faits ne peuvent être reconnus pas la Communauté française comme un accident de travail».  

 

- Comment cela ?

- C’est une déclaration d’accident incomplète de l’école qui se trouve à l’origine de ce dysfonctionnement. Elle se contente d’indiquer que j’ai fait une «réanimation en urgence en attendant l’arrivée de l’ambulance» et que «M. Chaed craint d’être contaminé par l’une ou l’autre maladie». Il n’est pas fait mention du Sida, de l’hépatite B, de ma blessure à la lèvre et du premier diagnostic de possible contamination fait par les médecins de Saint-Pierre…

 

- Pas très sympa !

- Il y a pire! J’ai pu établir par la suite que ce rapport des faits très succinct traduisait un malaise au sein de l’établissement scolaire. Il se fait qu’avant qu’on me demande de sauver Marie, plusieurs des collèges qui étaient présents sur le lieu de l’intervention - dont la directrice et l’économe qui a rédigé la déclaration d’accident- étaient parfaitement au courant de l’état de santé de la jeune fille. Ils savaient qu’elle avait le Sida et aucun d’entre eux n’a pris la précaution de m’en avertir avant que je lui pratique le bouche à bouche! S’ils l’avaient fait, j’aurais pu intervenir en prenant les précautions d’usage – par exemple, en utilisant un sac en plastic troué pour pratiquer le bouche à bouche. Marie aurait été sauvée et je n’aurais pas pris le risque d’être contaminé. L’attitude de certains collègues a donc été empreinte d’inconscience et d’irresponsabilité et c’est évidemment difficile à admettre.

 

­- Vous avez introduit un recours ?

- D’abord, j’ai mis quatre mois à obtenir du pouvoir organisateur que ma déclaration d’accident soit complétée. Ce document daté du 16 juin 2005 précise que «la nature du contact» que j’ai eu avec la victime : «Il s’agit d’une réanimation de bouche à bouche étant entendu que les 2 personnes étaient blessées à la bouche». En septembre dernier, le ministère de la Santé publique m’a informé du fait que le dossier allait être réexaminé… J’attends toujours. Il y aura bientôt un an que les faits se sont passés!

 

- Qu’espérez-vous obtenir ?

- Je me m’en fiche des centaines d’euros de frais médicaux que m’ont coûté cette affaire– notamment des consultations chez un psychologue pour gérer le stress qui m’empêche de dormir depuis février dernier... Je n’ai aucun intérêt non plus à me plaindre pour pouvoir carroter, étant donné que j’ai demandé et obtenu ma mise à la pension anticipée en juin dernier. En plus, il s’avère finalement que je n’ai pas été contaminé. Mais j’en fait une affaire de principe : j’estime que dans un tel cas, l’accident de travail doit être reconnu. Je me dis que ce combat pourra rendre service à d’autres collègues qui pourraient connaître le même genre d’ennuis à l’avenir. Si je n’obtiens pas gain de cause, cela donnerait raison à ce professeur qui m’a dit : «Tu n’avais qu’à pas t’en mêler». J’aurais donc du laisser mourir Marie! Cette logique du chacun pour soi est à l’opposé de tout l’idéal qui m’a animé pendant mes 42 ans de carrière professionnelle.

 

 

C’est pourtant l’évidence !

Dans son dossier, M. Chaed dispose d’une lettre rédigée par  un médecin spécialiste du Service des Maladies Infectieuses de l’Hôpital Saint-Pierre. Rédigée à l’attention de la Communauté française, elle confirme qu’en portant secours à Marie, l’éducateur a encouru le risque d’être contaminé par le HIV (« … Il y a eu un contact entre la muqueuse de la bouche de M. Chaed et la bouche de la jeune fille portant des traces de sang contenant du virus du Sida. Nous avons estimé ce contact à risque de transmettre le Sida»). Plus important, ce document indique qu’en n’acceptant pas de reconnaître qu’il y a eu un accident de travail, la Communauté française se placerait en porte à faux par rapport aux législations les plus récentes : «Dans le cadre des métiers de la santé (infirmières, médecins, secouristes, kinésithérapeutes, dentistes, éducateurs dans des institutions etc…) les expositions au sang ou aux fluides corporels (exemple : salive) contenant du sang sont reconnues officiellement comme accidents professionnels (…). Plus récemment, la Loi du 24 février 2005 reconnaît pour toutes les professions l’exposition à des agents biologiques tels que des virus comme accidents professionnels». Que M. Chaed ait été victime d’un accident de travail ressort donc de l’évidence…

08:49 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

15/01/2006

Marie-Noëlle Bouzet (220704)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 22 juillet 2004

«J’ai vécu quinze années en enfer»

 

Rentrée en Belgique depuis la découverte du corps d’Elisabeth, sa maman s’exprime pour la première fois.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

- Marie-Noëlle, depuis votre retour en Belgique, vous aviez refusé de vous exprimer dans les médias. La douleur était trop forte?

- Dans un premier temps, elle ne regardait que moi. Bien que je sois très touchée par les marques de sympathie et l'intérêt sincère de beaucoup de Belges pour Elisabeth et sa famille, il fallait d'abord que je parvienne à gérer cet électrochoc. J'ai ressenti le besoin de me recueillir. De réfléchir. J'ai beaucoup parlé avec Thomas, mon fils. Et avec tous les membres de ma famille. C'était cela, le plus important. Pas de répondre à un intérêt médiatique qui s'est avéré très variable selon les époques. Une autre priorité était aussi de voir de mes yeux les lieux où ma fille a été séquestrée et tuée. Je suis allée à Floing, près de Sedan, là ou Fourniret l'a d'abord emmenée. Et puis au château du Sautou.

 

- Cela a dû être particulièrement éprouvant...

- C'était surtout indispensable. Je veux savoir ce qui est arrivé à Elisabeth. Tout savoir. Ce qu'elle a vu avant de mourir faisait partie des questions incontournables. Mais la démarche a quelque chose d'insupportable. De terrifiant. A Floing, j'ai été frappée par le contraste entre le caractère bucolique de la localité et le dégoût qu'inspire ce taudis sordide dans lequel Fourniret a séquestré Elisabeth. Paradoxalement, au château du Sautou, je n'ai pas ressenti cette même nausée. Je me suis raccrochée à une idée :l'endroit naturel où Elisabeth a été enterrée est relativement préservé et sauvage, avec une rivière qui coule. C'est un lieu apaisant. Il y avait des jeux d'enfants tout près de là où son corps a été exhumé...

 

- Quand vous vous êtes rendue à Sedan, vous étiez accompagnée de Cédric Visait de Bocarmé. Cette présence du procureur du Roi de Namur vous a-t-elle aidée?

- Certainement. Et surtout dans la mesure où sa démarche était cohérente avec la manière très humaine dont il a communiqué avec moi depuis les aveux de Fourniret. Le procureur du Roi de Namur a fait preuve de beaucoup de professionnalisme et de respect dans la manière de communiquer avec moi. Il est à la fois direct et délicat. Je l'en remercie. Je le sens émotionnellement proche. Vraiment touché par ce qu'il découvre en même temps que moi.

 

- Vous avez lu les aveux de Fourniret?

- Oui. Et j'ai été projetée violemment dans la pièce où il a tué Elisabeth. C'est comme si j'avais assisté en direct au meurtre de ma fille, jusqu'au dernier moment. Cela a été terriblement pénible à lire, mais maintenant, j'ai dépassé cette souffrance-là. J'ai la sensation d'avoir pu interposer mon regard entre celui d'Elisabeth et celui de son meurtrier au moment où elle est morte.

 

- Après avoir lu cela, avez-vous l'impression de tout savoir?

- Je crois savoir l'essentiel, mais pas tout. Il y a des questions qui restent ouvertes. Par exemple, que se passe-t-il dans la voiture immédiatement après l'enlèvement? Comment a-t-il maîtrisé Elisabeth? Fourniret admet lui-même qu'elle s'est révoltée à un moment où elle était assise à l'arrière et qu'il conduisait. Il raconte qu'elle poussait avec ses pieds sur les sièges, qu'elle pleurait et qu'elle criait. Il l'aurait menacée de la frapper pour qu'elle se cache entre les sièges avant et arrière et qu'elle se taise. Et elle aurait alors obéi. Cela ne me semble pas crédible. Il n'était pas capable de la frapper en conduisant...

 

- Est-ce possible pour vous de parler des sévices qu'il a infligés à votre fille?

- Non. Je ne le veux pas. Cela ne regarde que la famille d'Elisabeth et la justice. A cet égard, je lance d'ailleurs un appel aux journalistes n'ajoutez pas de la souffrance à la souffrance. Je sais que les procès-verbaux vont inévitablement circuler dans les rédactions. Cependant, je demande de taire les détails de sévices infligés à Elisabeth. Cela n'apporte rien à la compréhension de cette affaire. C'est de l'horreur à l'état pur. Qui ne peut que traumatiser des enfants qui la découvriraient... Ou qui donnerait un malsain plaisir de lecture à certains pervers. Pour sa mémoire et celle de tous les enfants martyrisés, ces procès-verbaux n'ont pas leur place dans la presse, quelle qu'elle soit...

 

-Y a-t-il l'expression d'un quelconque remords, d'un peu d'émotion, dans les aveux de l'assassin de votre fille?

-Jamais, à aucun moment! C'est un mélange de politesse et de cruauté : il dit de manière très posée des choses horribles. Jamais il ne semble éprouver le moindre sentiment.

 

- Les propos d'un malade?

- Je dirais plutôt ceux d'un personnage qui a poussé l'égocentrisme à son point ultime. Ce n'est pas un malade. C'est quelqu'un de contrôlé. Qui a vraiment réfléchi à la psychologie d'un enfant ou d'une jeune fille. Qui a froidement et méthodiquement étudié la manière de les enlever et de les supprimer. Qui, pour cela, a utilisé sa femme, mais aussi son propre gosse. C'est quelqu'un qui n'a aucun scrupule. Dont le seul but est d'arriver à ses fins.

 

- On a tendance à comparer Fourniret avec Dutroux...

- Les journalistes aiment bien les comparaisons, mais je ne ressens pas les deux personnages de la même façon. Dutroux séquestrait plusieurs victimes pendant de longues périodes. Ce qui pose des questions sur les vrais mobiles de son action criminelle. On ne sait d'ailleurs toujours rien du vécu véritable de Julie, Mélisse, An et Eefje. J'ai toujours partagé à cet égard le questionnement de leurs parents. ainsi que leurs critiques de l'instruction du juge Langlois. Pour l'instant, je n'entrevois pas de complicités dans le cas de Fourniret. A la différence de Dutroux, celui-là semble vraiment être un « pervers isolé ». Les aveux de Fourniret me semblent crédibles. Ce qu'il dit d'Elisabeth correspond à son modus operandi habituel. Il ne garde jamais ses victimes très longtemps : il les enlève, il les viole et il s'en débarrasse. Dès qu'il a consommé, il va en rechercher une autre... Je ne sais comment dire : ce qu'il raconte avec tant de froideur et de précision est criant de vérité. Il y a un enchaînement logique des faits dans son récit macabre. Je dis cela sous réserve d'éventuelles découvertes à venir des enquêteurs. Ce n'est pas encore l'heure des vérités définitives.

 

- Comment voyez-vous le rôle tenu par Monique Olivier?

- Elle ne participe pas à l'assassinat ou aux sévices sexuels... Mais c'est elle qui « fait le lit »... Elle facilite. Elle rend le terrain propice...

 

- Elle était présente au moment de l'enlèvement?

- Oui, mais ce n'est pas elle qui dit qu'il y a un enfant malade pour convaincre Elisabeth de monter dans la voiture. Elle ne dit rien. Elle rend la chose possible. Elle accepte d'utiliser son propre fils pour que son mari puisse tuer des enfants.

 

- Selon ses avocats, Olivier aurait parlé pour « soulager sa conscience »... ?

- La conscience qu'elle n'a pas eue pendant toutes ces années de silence? Il y a aussi l'hypothèse qu'elle a parlé parce qu'elle avait peur d'une éventuelle remise en liberté de Fourniret. N'était-elle pas le principal témoin de tous ses crimes? Un témoin qu'il aurait pu éliminer après un séjour d'une année en prison. Il faut chercher l'intérêt personnel qu'elle a voulu tirer de ses confessions tardives.

 

- Quand vous étiez au Canada, vous m'aviez dit que vous vouliez parler à Fourniret. Est-ce encore le cas ?

- Il y a peu de temps, j'en avais encore envie. Mais je suis épuisée. Et puis, depuis que j'ai lu les procès-verbaux, je me suis fait une idée du personnage. De son caractère insignifiant. Je crois qu'il se glorifie de ce qu'il a fait. Pourtant, ce n'est pas difficile d'abuser de la confiance d'enfants! Ce qui m'interpelle beaucoup plus, c'est l'attitude des professionnels : ils expliquent les comportements déviants, puis ils philosophent sur la nature humaine, ce qui, inévitablement, induit l'acceptation de ces comportements. Il n'y a plus de règles claires, des règles que chacun puisse comprendre et intégrer. C'est la civilisation du « je possède, donc je suis ». Dans cette société-là, Fourniret est un gars d'une banalité consternante. L'extraordinaire, dans cette affaire, ce n'est pas lui, mais la cruauté des actes posés.

 

- Et pourtant, comme Dutroux précédemment, Fourniret devient une sorte de « star » négative. Et il semble éprouver un certain plaisir à observer que des dizaines de policiers, des juges, des journalistes cherchent à décoder ses actes...

- Bien sûr! Les médias doivent tenir compte de cela. Fourniret a la télévision dans sa cellule et est très attentif aux séquences qui le concernent... Il faudrait qu'on lui supprime cet avantage. C'est indécent. Fourniret se gargarise de ce qu'on dit de lui. Il se repaît du plaisir qu'il a eu à violer ces filles. D'ailleurs, il le fera jusqu'à la fin de ses jours...

 

- Mais que faut-il faire d'un type comme celui-là?

- C'est difficile. En tant que victime...

 

- Vous avez un sentiment de vengeance?

- Il n'existe plus. C'est difficile à expliquer. Pour moi, Fourniret n'a pas de matérialité humaine. C'est un instrument du mal. Sans conscience.

 

- Qu'il faut empêcher de nuire. Définitivement ?

- C'est évident. D'autant plus que la justice française lui a déjà offert plusieurs chances de rentrer dans le droit chemin. Mais je voudrais surtout qu'il ne puisse plus se souvenir de ce qu'il a fait. Je sais que c'est possible. Un ami psychiatre me l'a expliqué. Cela se fait dans certains asiles pour les cas difficiles. Je voudrais qu'on le lobotomise...

 

- Qu'on le lobotomise? Mais pourquoi?

- Parce qu'il continue et qu'il continuera à jouir de ce qu'il a fait... Ce que je veux surtout, c'est tuer les souvenirs monstrueux dont il se régale. Je veux aussi qu'il ne puisse plus nuire...

 

- Ce n'est pas prévu par la loi...

- Je suis bien consciente que ma suggestion n'aura pas d'écho chez ceux qui ont un pouvoir de décision... Voire qu'elle sera critiquée. Dans cette société, il faudra pourtant choisir entre la protection des prédateurs - qu'ils soient isolés ou non - et la protection des enfants.

 

- Mais il y a aussi un débat possible sur les peines incompressibles...

- Resterait-il en prison toute sa vie, cela ne l'empêcherait pas de trouver du plaisir au souvenir du meurtre de ma fille. De ce point de vue-là, cela ne me satisfait pas du tout qu'il soit enfermé aux frais de la collectivité. Avec aussi certains privilèges, parce que ces prédateurs doivent ensuite être « protégés » des autres détenus. Le paradoxe, c'est que ce sont ces criminels les plus terribles qui ont aussi le plus d'égards pendant leur détention. Il y a là quelque chose de... pervers.

 

- De toute façon, il faudrait qu'il ne sorte jamais...

- S'il était lobotomisé, si ses pulsions de prédateur étaient définitivement éradiquées de son cerveau, ce ne serait même plus un problème qu'il sorte ou pas.

 

-Aujourd'hui que l'on connaît les auteurs des faits, peut-on se dire qu'il y avait des indices qui auraient permis de les identifier plus tôt ?

- Il m'étonne qu'une voiture avec une plaque française ait pu stationner pendant plusieurs heures devant la maison de Vanessa sans que personne n'ait vu ce véhicule.

 

- Le « détective » André Rogge, qui a autrefois travaillé pour vous, estime que des complices ont dû renseigner Fourniret préalablement à l'enlèvement...

-Je préférerais qu'il se taise. Je n'ai plus de contacts avec ce personnage depuis de nombreuses années et je ne m'en suis pas portée plus mal. Il n'y a pas lieu d'émettre des hypothèses qui n'ont aucun fondement. Et surtout pas dans un moment qui devrait plus inspirer au recueillement qu'à des gesticulations démagogiques. Le jour de l'enlèvement. Fourniret était parti « en chasse ». Il cherchait une proie dans les rues de Namur. Une fois qu'il a vu Elisabeth, il a décidé que ce serait elle. Il a attendu qu'elle sorte de chez sa copine Vanessa. Mais si cela n'avait pas marché ce jour-là, il serait revenu un autre jour.

 

- Quand il a appris les aveux de Fourniret, votre ex-mari, Francis Brichet, a déclaré qu'il était « soulagé ». C'est également le terme que vous utiliseriez?

- Au moment du coup de fil de la juge d'instruction Dubé, oui, le soulagement a été mon tout premier sentiment. Et puis, une projection arrière s'ensuivit. J'ai eu le sentiment de revivre le 20 décembre 1989. Cette angoisse que l'on ne saurait décrire, cette peur panique que l'on ressent quand son enfant ne revient pas à la maison. Aujourd'hui, j'ai pris conscience que quinze années s'étaient écoulées. Je peux de nouveau vivre dans le présent.

 

- Quinze ans d'angoisse, de cauchemar?

- Quinze ans sans oser vivre. Sans s'en donner le droit. Parce que cette absence inexpliquée vous mange de l'intérieur. Elle vous emprisonne. Pour moi, la disparition d'Elisabeth, c'était hier. Depuis quinze ans, le temps s'était arrêté en enfer... On ne vit pas en enfer. On s'y consume. Même quand on se bat pour trouver l'issue. C'est d'ailleurs la même chose pour mon fils, Thomas. Aujourd'hui, il a 30 ans, et la moitié de sa vie a été mise entre parenthèses. Il n'a pas eu l'adolescence à laquelle il avait droit. Il a sacrifié quinze ans de sa vie pour me permettre de survivre.

 

- Quel homme est-il devenu ?

- Dans le même temps, c'est un homme d'une grande maturité et un enfant encore fragile. Il est très sensible. Très ouvert aux problèmes des autres. Son angoisse par rapport au destin de sa soeur a été immense. Je crois qu'il a vécu quelque chose de similaire à ce que je disais de moi-même. Pour lui aussi, le temps s'était arrêté. A ses 15 ans. En fait, à l'époque où Elisabeth était encore là et où nous étions heureux. Je pense que, pour lui, le fait de savoir sera le moment d'un nouveau départ dans la vie.

- Dans un cas comme celui-là, n'a-t-on pas tendance à culpabiliser? Même si l'on sait que l'on n'est pas responsable de ce qui est arrivé?

- Tout a fait. C'est pour cela que ce que je sais maintenant est d'une importance cruciale. Notamment sur les circonstances de l'enlèvement. Elisabeth était une petite fille espiègle et pleine de vie. Elle connaissait cependant les règles de prudence. Je les lui avais apprises. Aujourd'hui, je sais qu'elle n'a pas commis de faute. Elle n'a pas été insouciante. C'est même le contraire. Elle a voulu rendre service. Il y avait un enfant malade et elle a accordé son aide. Cela lui ressemble. Je la reconnais...

- Pouvait-elle échapper à ce terrible destin?

- Aujourd'hui, je sais que non. C'était inévitable. Elle s'est comportée comme elle le devait, mais, malgré tout, c'est arrivé. De toute manière, il serait revenu. Ses aveux montrent qu'il voulait Elisabeth.

 

- Cela montre aussi que vous n'y pouviez rien...

- Outre les auteurs des faits, personne n'en peut rien. Sauf, bien sur, les professionnels qui n'ont pas su ou voulu prendre la mesure de sa dangerosité.

 

- Ne vous dites-vous pas « Pourquoi elle? »

- Pourquoi elle, pourquoi les autres victimes ?... Un prédateur terriblement cruel et rusé est passé sur son chemin. C'est tout ce que l'on peut se dire.

 

- Si vous deviez tout de même parler avec Fourniret, que lui diriez-vous ?

- Que durant ces quinze années, j'ai développé une énergie presque surnaturelle. C'est une force qu'il ne peut comprendre. Je suis devenue d'une densité que je compare à celle d'un trou noir. Il n'y a plus aucune lumière qui peut s'échapper de moi, mais je peux en avaler beaucoup. Je lui dirais que moi, quand je regarde la voie lactée, je sens que l'énergie qui est en moi y a déjà sa place. Lui, il va se désintégrer en poussière, et à ce moment, il sera encore la proie de ses pulsions, qu'il ne pourra plus satisfaire.

 

- Parlez-vous parfois avec Elisabeth ?

- Oui. Elle a sa photo à côté de mon lit. Je lui parle tous les jours. Elle est encore là. C'est très bizarre, il y a un mois environ, je lui ai dit : « Maintenant, je suis prête à entendre ce que tu as vécu... »

 

- Vous tenez à voir son corps?

- C'est indispensable.

 

- Durant toutes ces années, vous avez parfois secoué la justice, les enquêteurs. Vous le regrettez?

- Pas du tout! J'ai joué mon rôle de mère. J'ai soupçonné tout qui avait eu un comportement anormal. Je voulais que l'on vérifie. Sans préjugés. Simplement parce que l'enquête devait explorer toutes les pistes.

 

- Vanessa, la copine d'Elisabeth, sera invitée aux funérailles?

- Si elle vient, elle sera la bienvenue. Il n'en reste pas moins que j'aurai du mal à pardonner l'attitude que sa famille a eue à mon égard après la disparition d'Elisabeth. Dans ces moments d'intense détresse, ses parents m'ont fermé la porte au nez. C'est aussi cela qui avait alimenté des suspicions...

 

- Il y a quelques années, un policier namurois qui ne fait plus partie de la cellule d'enquête actuelle avait lancé la rumeur selon laquelle vous auriez pu être l'auteur de l'enlèvement. Ça vous fait encore mal?

- Je préfère ne plus y penser. Avec les enquêteurs actuels, les choses sont reparties sur de bonnes bases. Je veux entretenir un climat de confiance avec eux.

 

- Quand vous ne saviez pas, vous émettiez des hypothèses. Un meurtre immédiat, un réseau de prostitution... L'horreur que l'on a découverte actuellement, c'est le pire des scénarios?

- Non, je ne le crois pas. Je me dis qu'il n'a pas réussi à nous la changer. Qu'elle est morte comme elle était. Qu'elle n'a pas été transformée par un réseau de prostitution. Il n'en a pas fait une autre Elisabeth que je n'aurais pas connue.

 

-Quel est votre souhait pour les funérailles d'Elisabeth ?

-Je voudrais du calme. De la dignité. Pas de prises de position revanchardes, politiques ou autres. J'ai compris ces derniers jours que beaucoup de Belges se sentent encore concernés par ce qu'Elisabeth a vécu. Qu'ils désirent lui rendre hommage. La messe sera donc publique, et j'accepte aussi l'idée qu'elle soit retransmise à la télévision. Cette cérémonie, je veux qu'elle soit porteuse de messages. On y lira des passages des Evangiles. Notamment la parabole des talents : chacun doit faire ce qu'il peut, avec ses moyens, pour faire avancer le monde vers le bien. Mais je voudrais aussi que les autres grandes religions soient présentes et que quelqu'un qui représente une sensibilité laïque puisse s'exprimer.

 

- Après, vous retournez au Canada ?

- Oui, assez vite. A moins que mon fils ne me demande de rester plus longtemps.

 

- Désormais, votre vie est là-bas?

- Oui, j'y ai reconstruit des relations. Je me suis investie aussi dans un travail bénévole d'aide à une association de femmes autochtones (des Indiennes d'Amérique) qui ont notamment été victimes de viols. Je suis entièrement à leur écoute. J'essaie de faire ce qu'elles attendent de moi sans leur dire ce qu'elles ont à faire, ce qui a trop souvent été le cas dans leurs relations avec les immigrants.

 

- Vous avez le sentiment d'être en position de pouvoir « revivre »?

- Je ne sais pas si ce sera réellement le cas, mais c'est en effet le sentiment que j'éprouve aujourd'hui.

 

- Reviendrez-vous sur le Vieux Continent pour le procès de Fourniret et de son épouse?

- Ce que j'ai vu du procès Dutroux ne m'en donne pas l'envie. Pour l'instant, je dirais non : je n'ai pas à défendre ma fille et je n'ai pas à me venger de Fourniret. Je n'ai pas plus envie d'entendre les discours prévisibles de ses avocats. Ma grande préoccupation, c'est que Fourniret ne puisse plus faire de mal à des enfants.

 

- Dans ces conditions, qu'il y ait un méga-procès en France regroupant tous les faits à charge de Fourniret ou un procès spécifique au « volet Brichet » en Belgique vous importe peu?

- Il est trop tôt pour répondre à cette question. Ce que je peux dire, c'est que je me sens solidaire des autres victimes et de leurs familles. Je suis allée parler avec Marie-Asumpcion, la jeune fille qui avait été l'objet d'une tentative d'enlèvement à Ciney, grâce à qui on a pu arrêter Fourniret. Par ailleurs, un projet de regroupement des parents des victimes de Fourniret est à l'ébauche. Si cela voit le jour, j'en serai partie prenante. Je crois que c'est une bonne idée.

 

- Le lieu où reposera Elisabeth est-il choisi?

- Ce sera à Saint-Servais. Tout près de là où un monstre a décidé de lui voler sa vie. Il y a quinze ans...

 

 

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06/01/2006

Assurances (291205)

Alain Benis : «J’ai pu survivre à l’accident mais c’est la lenteur de la justice qui me tue!»

 

Lundi 20 novembre 1995. Entre 9 et 10 heures du matin, cinquante-cinq véhicules, dont cinq camions sont impliqués dans plusieurs collisions en chaîne sur le tronçon d’autoroute reliant Nivelles à Bruxelles (E19). En cause, un épais brouillard et la vitesse excessive de certains conducteurs. Le soir, les journaux télévisés montrent des images du carambolage et annoncent son triste bilan : 1 mort et 17 personnes hospitalisés parmi lesquelles 1 blessé grave… 11 ans passent. Il y a quelques jours, un homme désespéré nous appelle : «Je suis au bout du rouleau. Je n’ai jamais fait appel aux médias mais maintenant c’en est trop…». C’est le blessé grave dont parlaient les JT en 1995. Il s’appelle Alain Benis, 40 ans, marié et père de trois enfants. Souffrant encore aujourd’hui de séquelles physiques et psychologiques, il n’a toujours pas reçu le moindre centime d’euro d’indemnisation. Au contraire, après avoir vu sa carrière professionnelle compromise, après avoir aussi subi de lourds traitements médicaux, c’est lui qui vient d’être condamné à indemniser des compagnies d’assurances! Précision essentielle : sur l’E19, en ce funeste matin du 20 novembre 1995 où le brouillard s’est posé sur sa vie, M. Benis n’avait commis aucune faute de conduite…

 

- On imagine sans peine que la journée du 20 novembre 1995 est restée gravée dans votre mémoire ?

- Oui… D’autant plus que pour moi elle a été très courte. Le matin vers 9 heures, je suis monté à bord de ma Citroën BX pour aller à Gand en compagnie de ma femme et de mon fils, Florian. C’était encore un bébé, il n’avait que quelques mois. Mon épouse avait rendez-vous chez un ophtalmologue pour une petite intervention chirurgicale. Bref, c’était une journée banale à une époque où notre vie suivait le cours d’un long fleuve tranquille. Ce matin-là, il y avait beaucoup de brouillard. Dès l’entrée de l’E19, à Feluy, j’ai roulé prudemment. En moyenne, je faisais du 70 km/h. Arrivé à hauteur de Nivelles nord, près de la station service, le camion remorque qui me précédait a zigzagué et, très rapidement, il s’est retrouvé immobilisé en travers de l’autoroute. Disposant d’une distance de freinage suffisante, j’ai pu éviter l’impact. Dès que ma voiture fut à l’arrêt, j’ai eu pour réflexe de retirer ma ceinture et d’ouvrir ma portière. J’avais l’intention d’aller voir ce qui se passait, d’éventuellement apporter de l’aide. J’aurais mieux fait de m’abstenir ou en tous cas d’attendre un peu plus longtemps. Je me souviens d’avoir mis le pied à terre et puis, c’est le trou noir…

 

- Que s’était-il passé?

- 19 voitures s’étaient encastrées derrière moi. Leurs traces de freinage témoigneront de ce qu’elles roulaient trop vite. Certainement à du 100 km/heure, malgré l’épais brouillard. Ma voiture a été percutée violemment et elle a été traînée sur plusieurs dizaines de mètres. On l’a retrouvé devant le camion qui m’avait barré la route! Malgré la violence du choc, ma femme n’avait que des blessures superficielles et mon fils avait été épargné. Un miracle!

 

- Et vous ?

- Moi ? Mon corps gisait à une centaine de mètres du point d’impact. Apparemment j’ai été projeté dans l’air par le premier choc, ensuite on m’a roulé dessus plusieurs fois. D’ailleurs, on voit encore aujourd’hui des marques significatives de l’accident sur mon torse (ndrl : Il soulève son pull-over, voire aussi notre photo) : les traces du macadam ont été imprimées de manière définitive dans ma peau! Quelques minutes après l’accident, on a vu mes jambes qui dépassaient lorsqu’une voiture a été soulevée par des dépanneurs et on m’a réanimé in extremis car je venais de faire un arrêt cardiaque. Quand je suis arrivé à l’hôpital, on ne m’a pas soigné immédiatement parce que mon cas semblait désespéré. Vu le choc musculaire que mon corps avait subit, il avait doublé de volume… Finalement, ils m’ont opéré. J’avais de multiples fractures, on a du aussi me faire une greffe de peau. Peu de temps après, j’ai fait un deuxième arrêt cardiaque. En plus, lors de l’opération mon corps a été infecté par un virus, ce qui a m’a causé d’énormes poussées de fièvres et une détresse respiratoire. On m’a donc mis dans un comas artificiel jusqu’au début du mois de janvier. Quand je me suis réveillé, j’avais des tuyaux partout. Ensuite, j’ai encore fait une nouvelle surinfection pulmonaire qui a conduit à un troisième arrêt cardiaque. A plusieurs reprises, je suis donc passé à deux doigts de la mort. Je ne vais pas plus m’étendre sur ce calvaire, sur la douleur… Notamment lorsqu’à l’occasion d’une intervention d’urgence, un médecin a été amené à devoir m’enfoncer un tuyau, à vif, dans les poumons… Après l’hôpital, j’ai encore passé plusieurs mois en centre de revalidation.      

 

- Pour redevenir l’homme que vous étiez avant l’accident ?

- J’ai vite compris que je ne serais plus jamais cet homme-là. Cependant, je me suis accroché à l’idée que cela aurait pu être pire encore : je suis une sorte de survivant; En plus, j’ai gardé l’usage de mes membres. Mais même en positivant, ce n’est pas aisé de sentir diminué : je n’ai plus la même capacité respiratoire, je souffre de problèmes de mémoire et de concentration, par moment mes muscles se raidissent et m’empêchent de faire tout mouvement. Professionnellement, cela a eu aussi des conséquences : mon employeur m’a gardé mais il a dû me trouver un poste adapté. En clair, mes espoirs de progression salariale ont été définitivement bloqués. Et je dois prendre régulièrement des congés pour divers examens médicaux. Autrefois, je jouais de la guitare, c’était ma passion. Aujourd’hui, ce n’est plus possible. Après dix minutes, mes doigts se bloquent. Avant, j’étais un gars plein de vie, jovial, enthousiaste… Maintenant, je suis pris de crise d’angoisse, de désespoir et de colère. J’ai l’impression qu’on m’a volé mon existence. Cela m’a conduit dans une profonde dépression. Durant l’été dernier, je suis parti de chez moi. J’avais pété les plombs. J’étais prêt à en finir. Avec patience et amour – je lui dois tellement- ma femme m’a remis sur les rails…

 

- Il y avait eu un évènement déclencheur ?

- Oui, je venais d’apprendre que la justice ne me donnerait pas réparation de mon préjudice avant encore plusieurs années…

 

- Comment cela ?

- Après l’accident, le parquet de Nivelles a ouvert une enquête pénale. Laquelle a été conclue par un non-lieu en 1998. En fait, le jour du carambolage, les services de police avaient été complètement débordés. Il y avait eu la collision en chaîne dont j’avais été victime (19 véhicules) mais aussi 2 autres à quelques kilomètres d’intervalle. Au total, ce jour-là, 55 véhicules avaient été accidentés. La priorité avait donc été de secourir les gens, ce que je comprends fort bien.Toutefois, la conséquence en a été des constats des faits sommaires, sans prises de photos notamment… Par après, il n’a plus été possible de reconstituer les circonstances exactes du crash. Les témoignages étaient tellement contradictoires que la justice ne savait même plus déterminer où chaque véhicule impliqué se trouvait avant et après la collision. Pour ce qui est des responsabilités des conducteurs, certes certains roulaient sans doute trop vite, mais chacun d’entre eux expliquait avoir freiné et avoir été ensuite projeté vers l’avant par un véhicule qui venait de l’arrière… Un expert qui avait été désigné par la justice a dû renoncer à établir une chronologie des faits…

 

- En bref, si faute il y a eu, elle était très difficile à déterminer ?

- C’est cela. N’empêche qu’en ce qui me concerne j’étais en droit et j’avais subi un important préjudice. Mon avocat a donc porté l’affaire au civil estimant que je pouvais prétendre à une indemnisation de quelques 125.000 euros. On partait du principe qu’il y avait tout de même des gens qui avaient emboutis mon véhicule et qui m’avaient écrasé et que les compagnies d’assurance de ces conducteurs pourraient intervenir. Ou alors, qu’à défaut de l’établissement de responsabilités par les experts, le «Fonds commun de garantie automobile» (FCGA) devait intervenir… (ndlr : Selon la loi, ce Fonds constitué par les compagnies d’assurance répare les «dommages résultant de lésions corporelles causées par un véhicule automobile lorsque ce véhicule n'est pas identifié»). Il a fallu attendre le 10 mai 2005 pour qu’un tribunal tranche enfin.   

 

- Dans quel sens ?

- Il estimait que «dans la mesure où aucune faute en relation avec le dommage subi n’est établie dans le chef de l’un ou l’autre conducteur et qu’il n’est donc pas possible d’identifier l’auteur responsable du sinistre», j’avais droit à l’intervention du FCGA. Le juge m’allouait une somme provisionnelle de 5.000 euros avant évaluation par un expert de mon préjudice global. Par ailleurs, j’étais moi-même condamné à payer quelques 3000 euros aux compagnies d’assurances des conducteurs dont la responsabilité n’avait pu être établies! Ce n’était pas tout à fait satisfaisant, mais je croyais quand même avoir atteint le bout du tunnel… Mais, en juillet dernier, j’ai reçu un vrai coup de massue quand j’ai appris la décision du FCGA de faire appel! Cette organisation a sans doute des avocats très compétents qui ont de bonnes raisons juridiques d’agir ainsi…  Bien que l’un de leurs arguments me reste en travers de la gorge : Ils estiment que les 5.000 euros de provision sont «disproportionnés» par rapport au dommage corporel que je «prétend» avoir subi! Résultat : on est reparti pour plusieurs années de procédure. C’est inhumain. J’ai pu survivre à l’accident mais c’est la lenteur injustice qui me tue! Je suis au bout…

 


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