23/12/2005

Emploi (151205)

Entretien publié dans l'hebdomadaire "Ciné-Télé Revue", le 15 décembre 2005

 

«Les chômeurs les moins qualifiés sont mis dans une impasse administrative»

 

En juillet 2004, le gouvernement fédéral mettait en route son «Plan d’activation des chômeurs». Il a d’abord ciblé les moins de 30 ans et il s’est ensuite étendu au moins de 40 ans. But de l’opération : «encadrer» les demandeurs d’emploi et assurer un «suivi» de leur démarches pour trouver du travail. En clair, les jeunes chômeurs sont l’objet d’un contrôle renforcé effectué par l’ONEm. A intervalles réguliers, ils sont convoqués par des «facilitateurs» qui jugent des efforts qu’ils ont consentis pour trouver du travail. Et si le bulletin n’est pas bon, gare aux sanctions qui peuvent aller jusqu’à l’exclusion. Question à 5 cents : les jeunes trouvent-ils plus souvent et plus vite de l’emploi grâce à ce «plan d’activation»? «Les plus qualifiés oui, mais ils sont une minorité. Pour les autres, ceux qui ne disposent que d’une formation de secondaire inférieur, voire de primaire, ils ne font qu’être déboussolé par un système inutile qui renforce leur sentiment d’échec. En réalité, ce plan a surtout confirmé que ces jeunes chômeurs peu qualifiés sont bel et bien disponibles pour le marché de l’emploi… Et que pour eux, c’est l’emploi qui ne l’est pas ! Plutôt que dans de la bureaucratie qui prend parfois des allures kafkaïennes, il vaudrait mieux investir dans des formations qui leur donneraient plus de chances pour leur avenir», dénonce Caterina Hervera, accompagnatrice des chômeurs affiliés à la CSC de Bruxelles.     

 

- Selon le ministre de l’Emploi, Peter Vanvelthoven (SP.A) le «plan d’activation» mis en place par le gouvernement fédéral n’a pas débouché sur la «chasse aux chômeurs» que redoutait les syndicats et les collectifs de «sans emploi» ?

- En effet, c’est ce qu’il affirmait encore récemment en Commission des Affaires sociales du Parlement alors qu’il dressait un premier bilan de cette nouvelle politique de contrôle des chômeurs. Toutefois, il convient d’être extrêmement prudent quant à cette évaluation ministérielle. Le plan d’activation des chômeurs n’a été lancé qu’en juillet 2004 et beaucoup de personnes concernées n’ont pas encore été convoquées par l’Onem. De plus, le parcours qui peut conduire aux sanctions, voire à l’exclusion totale du droit à une allocation de chômage prend plusieurs mois (ndlr : voir encadré). Le vrai bilan statistique, on le fera donc plus tard! Et je crains que l’on constatera alors pas mal de dégâts; Des drames humains, des personnes exclues alors qu’il y aurait eu moyen de les aider à sortir de la précarité en s’y prenant autrement. C’est surtout pour les chômeurs les moins qualifiés que ce problème est criant. Plutôt que dans de la bureaucratie qui prend parfois des allures kafkaïennes, il aurait mieux valu investir dans des formations qui leur auraient donné plus de chances pour leur avenir!

 

- A priori, l’idée de vérifier si des citoyens ne se la coule pas douce en profitant d’allocations de chômage n’est pas vraiment choquante…

- «A priori», non. Et loin de moi d’ailleurs de défendre les fraudeurs! Mais justement, il faut se méfier des «à priori» et tenir compte de la réalité vécue par les personnes concernées. Croyez-vous que beaucoup de gens soient heureux de vivre avec des revenus avoisinent le seuil de pauvreté? Croyez-vous que les personnes qui sont au chômage dans des grandes villes comme Bruxelles où les loyers sont devenus prohibitifs se satisfassent de vivre dans des logements inadaptés et trop souvent insalubres? Depuis que le plan d’activation a été mis en route, j’ai accompagné plusieurs centaines de demandeurs d’emploi lors de leurs rendez-vous chez les «facilitateurs» de l’Onem et l’un des constats qui en ressort est une évidence que les syndicats avaient déjà soulignés en juillet 2004 : l’immense majorité des chômeurs sont bien sûr disponibles pour le marché de l’emploi, il rêvent d’un travail qui leur permettrait d’améliorer leur quotidien… Mais pour beaucoup d’entre eux, c’est le marché de l’emploi qui n’est pas disponible.  

 

- Tout de même, le contrôle n’a-t-il motivé certains d’entre eux ?

- Oui, bien sûr. On peut estimer que le plan d’activation a parfois donné un coup de pied au derrière de certains jeunes qualifiés qui tardaient un peu à se battre pour entrer sur le marché de l’emploi. Mais il s’agit là d’une minorité. Et puis, il y a tous les autres et, en Région bruxelloise ils sont particulièrement nombreux. Je veux parler de ceux qui disposent d’un bagage scolaire insuffisant – secondaire inférieur, primaire- et qui cumulent souvent divers handicaps – pas de bilinguisme, problèmes familiaux, familles monoparentales, discrimination à l’embauche vu leur origine etc… Il y a là tout un public très défavorisé pour lequel le plan d’activation ne sert à rien… Si ce n’est à leur créer de l’angoisse (menace accrue de perte des allocations) et à renforcer leur sentiment d’échec.  

 

- Pourquoi ? C’est si difficile d’aller dire à un contrôleur ce que l’on fait pour trouver un emploi ?

- Mais ce n’est pas cela qui se passe! Le chômeur doit prouver les démarches qu’il a mises en œuvre, comme si en plus d’être dans la déche il était suspecté de s’y complaire. Les non qualifiés tombent alors dans une impasse administrative digne de Kafka. Face à eux, les «facilitateurs» de l’Onem savent pertinemment que sans formation complémentaire, ils n’ont pratiquement aucune chance qu’un employeur leur donne une chance de travailler. Et ces chômeurs le savent aussi (ndlr : Pour information, en Région bruxelloise 2/3 des offres d’emploi requièrent des qualifications supérieures à l’enseignement secondaire supérieur). Pourtant, le plan d’activation veut qu’ils montrent aux «facilitateurs», une série de réponses inutiles à des annonces, la preuve qu’ils ont cherché à s’inscrire dans des agences d’intérim ou dans certains cas qu’ils ont cherché une place dans une crèche pour un enfant en bas âge… L’idée maîtresse, c’est de prouver au travers d’un beau petit dossier administratif – lequel n’est d’ailleurs en rien un obstacle pour un éventuel fraudeur bien organisé- qu’ils sont «disponibles». Et après? Rien! Le problème reste entier : il n’y a pas d’emploi pour eux. Par contre, les frustrations augmentent : combien de cas de mères seules auxquelles il est imposé d’inscrire leur enfants dans une crèche pour être «disponible» et auxquelles on répond «il n’y a déjà pas assez de place pour les gens qui travaillent. Si vous êtes au chômage, vous avez bien le temps de vous occuper de votre enfant vous-même». Dans ce cas, comme dans celui de ceux qui ont pour contrat de «s’inscrire dans plusieurs agences d’intérim», il n’y a bien souvent que des fins de non recevoir et même la plus grande difficulté du monde d’obtenir un document prouvant qu’ils ont effectués les démarches demandées… Je connais plusieurs cas de chômeurs non qualifiés qui ont fait jusqu’à 10 agences d’intérim où chaque fois ils ont trouvé carrément porte close : pas question qu’on les inscrivent, pas question non plus qu’on leur donne une attestation de passage… Au bout de ce parcours piégé, l’Onem peut ensuite estimer que le contrat n’est pas rempli et pousser ces gens déjà peu favorisés dans l’exclusion sociale.

 

- Quelles solutions préconisez-vous ?

- La clé de tout, c’est la formation. Plutôt que de «contrôleurs», les jeunes chômeurs non qualifiés ont besoin de «formateurs». Rien qu’à Bruxelles, ils sont plus de 95.000 jeunes demandeurs d’emplois… Or, il n’y a que 8000 places offertes en formation professionnelle. Fatalement, cela implique des procédures d’inscription très longues et, cerise sur le gâteau, de nouvelles sélections qui, dans les faits, privent bien souvent les plus défavorisés de ces sésames pour l’emploi au profit de chômeurs disposant d’un niveau d’instruction supérieur. En résumé, une partie de la population est carrément laissée pour compte : pas de possibilité réelle de remédiation après un parcours scolaire chaotique, pas de seconde chance. Le public le précarisé, celui qui aurait le plus besoin d’un accompagnement est aussi celui qui en bénéficie le moins. La seule chose que l’on propose à ces jeunes, c’est de passer leur temps à préparer un dossier administratif qui ne leur sert pas plus à eux qu’aux statistiques du chômage. Après leur avoir demander de prouver qu’ils sont disponible, peut-être qu’un jour un quelconque bureaucrate leur demandera aussi de prouver qu’ils ne sont pas désespérés, histoire de vérifier leur bonne mentalité ?

 

Les étapes du plan d’activation

Les chômeurs de 7 mois (ou 13 mois s’ils ont plus de 25 ans) reçoivent un premier avertissement de l’ONEm. Après 15 mois ou 21 mois, ils sont convoqués pour un entretien. Ils doivent alors prouver qu’ils ont fait des efforts suffisants pour trouver un emploi. Si leur contrôleur estime que n’est pas le cas, un «contrat» est passé avec l’ONEm et un nouvel entretien a lieu dans les 4 mois. Si celui-ci n’est pas jugé satisfaisant, de premières sanctions tombent : réduction, voire même suppression de l’allocation de chômage pendant 4 mois. Dans un tel scénario, la situation peut devenir particulièrement délicate : privé de tout ou d’une partie de ses faibles revenus, le chômeur doit encore répondre aux exigence d’un nouveau contrat qui implique d’écrire, de téléphoner, de se déplacer… Lors du troisième entretien, le couperet risque de tomber : exclusion définitive.




08:51 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

Vive le plein emploi La législature précédente nous a promis 200.000 emplois nouveaux et celle-ci, le plan Marshall. Le monde ne s'étant pas fait en un jour, il suffit d'attendre (au chômage) que le plein emploi reprenne et que nos trop gros élus mangent moins la laine sur notre dos.

Écrit par : Pol Silentblock | 19/02/2007

Article très intéressant à lire. merci!

Écrit par : psy niort | 14/02/2013

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