12/12/2005

Extrême droite (011205)

«Il faut un sursaut des partis démocratiques»

 

Depuis de nombreuses années, Manuel Abramowicz dénonce les dangers de l’extrême droite. Il vient d’ailleurs de publier un ouvrage fouillé, mais très accessible, où il passe à la moulinette l’idéologie haineuse et destructrice des ennemis de la démocratie – voir l’encadré «Pour en savoir plus». Interpellé, comme beaucoup de citoyens, par les affaires du logement social et de Francorchamps, il pousse un coup de gueule à l’attention des présidents de partis démocratiques : «Dans un contexte où l’éthique et la gestion de l’argent public ont été largement mis en cause par des mandataires de partis démocratiques, le temps doit être celui de la transparence et de la recherche de responsabilité, pas celui de la fuite en avant ou des petits arrangements partisans. Les affaires, c’est certainement déplorable. Ne pas y répondre par des actes politiques forts, c’est bien pire! C’est comme cela que l’on fait le jeu de l’extrême droite!» 

 

- Il y a quelques semaines, quand l’affaire de la «Carolo» a éclaté, les échevins socialistes mis en cause ont immédiatement tenu une conférence de presse. Ces personnes - qui ont été ensuite inculpées pour abus de biens sociaux- affirmaient qu’elles étaient blanches comme neige… Dans le même temps, ces mandataires douteux accusaient la presse et l’opposition de «faire le lit de l’extrême droite» lorsque celles-ci s’interrogeaient sur leurs activités suspectes. Vous qui pourfendez l’extrême droite depuis des années, cela vous inspire quelle réaction?

- Ce type de défense utilisée à tout crin par certains hommes politiques mis en cause dans des affaires m’apparaît tout à fait choquante. C’est justement parce que nous ne vivons pas sous un régime d’extrême droite que la presse et l’opposition peuvent exercer leur libre critique dans des dossiers où des comportements douteux de mandataires politiques sont mis en évidence. Dans des cas comme ceux-là, il est d’autant plus contestable d’agiter l’épouvantail de l’extrême droite alors que, de manière évidente, ce sont les actes dénoncés  qui sont de nature à nourrir l’antipolitisme ambiant. En d’autres termes, on attaque le porteur du message, on le culpabilise, pour tenter de brouiller le message lui-même.

 

- Dans l’affaire de Francorchamps, des milliards d’anciens francs ont été engagés maladroitement sans que personne, aujourd’hui, n’en assume la responsabilité politique. Pire, les acteurs de ce dossier ont multiplié les versions contradictoires comme s’ils considéraient que, de toute manière, la population et la presse est prête à gober n’importe quoi…

- C’est encore un très mauvais signal qui est envoyé vers le citoyen. Dans un contexte où l’éthique et la gestion de l’argent public ont été largement mises en cause par des mandataires de partis démocratiques, le temps doit être celui de la transparence et de la recherche de responsabilité, pas celui de la fuite en avant ou des petits arrangements partisans. Les affaires, c’est certainement déplorable. Ne pas y répondre par des actes politiques forts, c’est bien pire! C’est comme cela que l’on fait le jeu de l’extrême droite!  

 

- Justement, craignez-vous que l’extrême droite francophone tire profit un profit électoral des affaires actuelles?

- Personne n’est en mesure de répondre à cette question aujourd’hui. Certes, un sondage réalisé peu de temps après l’éclatement de l’affaire de la «Carolo» a montré que l’extrême droite ne semblait pas en tirer un profit immédiat dans les intentions de vote. On pourrait en déduire qu’il y a assez de maturité et de conscience politique chez les citoyens, lesquels auraient compris que ce vote extrémiste n’est pas de nature à résoudre leurs problèmes. Cela dit, je ne crierais pas victoire trop vite. Le risque que le monde politique se retrouve avec la gueule de bois au lendemain des prochaines communales doit malheureusement être pris en compte. Il y a d’abord des situations locales qui sont d’ores et déjà préoccupantes. Dans le Hainaut, par exemple, où l’extrême droite a déjà réalisé des scores particulièrement inquiétant lors de précédents scrutins. Et puis, il faut aussi tenir de compte de la stratégie de communication du FN. On ne l’entend pas beaucoup pour l’instant, mais dans les jours qui précéderont les prochaines élections, ce parti distribuera des toutes boîtes pour tenter d’attirer une bonne partie des votes protestataires. Et malheureusement, il faut lui reconnaître qu’il sait généralement s’y prendre pour répandre habilement son poison.

 

- L’Histoire nous enseigne pourtant que l’extrême droite est systématiquement porteuse de crimes, de violences, de discriminations et de corruption… N’est-il pas à la fois étonnant et choquant qu’une partie de la population puisse encore être attirés par ces gogos ?

- L’Histoire ? Il y a d’abord ceux qui ne la connaissent pas et je crains qu’ils soient très nombreux. Mais on ne peut se contenter d’une telle explication. Des tas d’électeurs savent aussi de quoi il en retourne. Degrelle, le nazisme, le génocide des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, bref tout le passé liberticide et porteur de crimes et d’injustices de ce courant d’idée, ils le connaissent…

 

- Mais alors pourquoi donnent-ils leur voix à ces truands de la politique? 

- Parce que pour des raisons très diverses, ils se sentent abandonnés par les partis démocratiques. C’est un vote de protestation, teinté aussi de désespoir. Je crois qu’une comparaison peut-être faite avec ce qui vient de se passer dans les banlieues françaises. Les destructions opérées par des bandes de jeunes dans les cités étaient extrêmement choquantes. Cependant, je crois que les auteurs de ces faits en avaient parfaitement conscience. Mais, leur but était d’attirer, via les médias, l’attention de l’opinion sur leur situation et que l’on prenne leurs difficultés de vie en compte. Qu’elles soient enfin jugées dignes d’un débat public et de réformes politiques. Quand ils sont devenus les titres quotidiens des « 20 heures », leur objectif était déjà en partie atteint… C’est un peu la même chose qui se passe avec le vote d’extrême droite. Au soir des élections dans les débats télévisés, c’est devenu un leitmotiv pour le monde politique : comment expliquer ces affreux votes? Et tout le monde se met à pérorer sur les racines sociales du mal, sur le manque de proximité du pouvoir avec des citoyens déboussolés… En bref, on parle d’eux. Ils existent. Pour y arriver, ils pourraient aussi bien voté pour le diable en personne!  

 

- Que diriez-vous aux électeurs qui seraient tentés par cette stratégie du pire ?

- Beaucoup de ces électeurs sont touchés de plein fouet par de très importantes difficultés sociales : chômage, logement, exclusion. Je leur dirais que je comprends parfaitement leur désarroi et qu’il ne s’agit pas d’en plus les culpabiliser alors qu’ils vivent déjà d’énormes problèmes. Mais je leur dirais aussi qu’ils font un très mauvais calcul. Que l’extrême droite n’est pas sociale. Qu’elle ne vise qu’à se servir d’eux pour arriver à ses fins liberticides. Pour avoir rencontrer plusieurs de ces électeurs, je connais la réponse toute faite : «On ne veut pas de l’extrême droite au pouvoir, c’est juste pour donner un avertissement à la classe politique». Or, c’est aussi une grave erreur de jugement : à force de renforcer les scores du FN et C° sans même qu’ils n’accèdent au pouvoir, ils créent le risque que certains partis démocratiques soient tentés d’intégrer leurs idées. On a une démonstration assez flagrante de ce phénomène en Flandre avec le Vlaams Belang. Ce parti d’extrême droite y a été tellement banalisé qu’il n’est même plus tabou pour des parlementaires de formations traditionnelles d’avouer leur volonté de remettre en cause le cordon sanitaire…

 

- Et que diriez-vous aux présidents des partis démocratiques francophones?

- Je leur dirais que c’est très bien d’avoir rénové un certain nombre de pratiques politiques après les affaires qui ont défrayé la chronique dans les années ’90. Je pense par exemple à l’obligation de publicité des mandats et aux règles de non-cumul… Mais dans le même temps, les affaires d’aujourd’hui montrent qu’il faut un nouveau sursaut des partis démocratiques. Le président du PS l’a d’ailleurs admit explicitement en annonçant la chasse aux «parvenus» au sein de son propre parti. Dans des périodes de crise comme celle que nous vivons, les structures démocratiques ont besoin d’actes forts comme ceux-là…  Dommage qu’en parallèle, la position en retrait d’Elio Di Rupo dans le dossier de Francorchamps semble cautionner le petit jeu des déclarations contradictoires et peu responsables des acteurs de cette triste comédie. J’inviterais aussi ces responsables des partis démocratiques à cultiver leurs différences idéologiques ce qui limiterait certainement un sentiment qu’on entend parfois s’exprimer dans la population : ils se partagent le pouvoir et il courent tous dans la même direction. Il faudrait aussi qu’il y ait plus de démocratie interne dans les formations traditionnelles afin que les courants novateurs et les parlementaires disposent de plus de marge de manœuvre. Mais surtout, le point sur lequel j’insisterais, ce serait la question sociale. L’évolution socio-économique actuelle laisse trop de monde sur le bord du chemin. Si cela n’est pas pris en compte, l’extrême droite parviendra encore à hypnotiser les désespérés de notre société. 

 

Pour en savoir plus

Manuel Abramowicz vient de publier un ouvrage répondant à toutes les questions que l’on pourrait se poser sur le danger que représente l’extrême droite en Belgique. Il y donne des éclairages historiques, dissèque le discours de ces partis haineux qui intoxiquent l’opinion et propose 14 pistes citoyennes pour agir directement contre eux. Ce «Guide des résistances à l’extrême droite» est publié par les éditions Labor. Prix : 15 euros. On trouvera aussi de nombreuses informations utiles et régulièrement mises à jour sur le site animé par M. Abramowicz : www.resistances.be.


17:29 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

Commentaires

Toujours agréable de venir te (re)lire

Écrit par : | 12/12/2005

Un autre regard... bonjour, avez-vous vu ce blog qui présente des points de vues particuliers sur l'actualité ?

http://claude-thayse.skynetblogs.be

Écrit par : J. F. | 14/12/2005

Un accord secret entre deux partis officiellement opposés Si je me trompe, qu'on me le prouve de manière irréfutable ! Il existe semble-t-il un accord entre le Parti Socialiste Belge (dont je suis l'un des membres) et l'extrème droite en général. Sinon comment expliquer que notre parti apporte toute l'eau au moulin de l'extrème droite ? Rien que la loi Moureaux est une perche tendue en couleur fluo.
Tout dans le comportement officiel des élus de notre parti est fait pour provoquer les réactions de l'extrème droite. Ce n'est peut-ête qu'un jeu auquel je ne comprend rien.

Écrit par : Pol Silentblock | 19/02/2007

Les commentaires sont fermés.