05/12/2005

Francorchamps (241105)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 24 novembre 2005

Alain Eraly : «En Wallonie, la gouvernance publique est malade»

 

Entre 108 millions et 211 millions d’euros d’argent public pour avoir le puéril et éphémère plaisir de faire vrombir des bolides promotionnant la consommation de tabac sur un circuit automobile.C’est la facture que risque de devoir acquitter le gouvernement de Région wallonne d’ici à 2010, voire à 2015. En cause, un contrat démentiel signé par des représentants du monde politique wallon au grand profit de Bernie Ecclestone, le grand manitou de la Formule 1. Qui porte la responsabilité de cette gabegie financière qui noircit un peu plus encore l’image des institutions après les scandales du logement social? Un seul mot d’ordre dans les rangs du PS et du MR, les deux partis qui, en 2003, se sont fort mobilisés pour piloter le dossier de Francorchamps : «Courage, fuyons!» «Je n’ai jamais analysé ce contrat, ce sont mes collaborateurs qui l’on lu» (Serge Kubla, MR, ex-ministre de l’Economie du gouvernement wallon). «Je n’ai jamais eu la convention en mains, donc je serais bien en peine de dire ce qu’il y a dedans» (Jean-Claude Van Cauwenberghe, PS, ex-Ministre président du gouvernement wallon). «M. Daerden m’a proposé de devenir président de la Société de Promotion du circuit de Spa Francorchamps. Dans ma mission définie par le gouvernement figurait la signature du contrat. Nous n’étions que des notaires» (Yves Bacquelaine, MR, président de la SPSF). «J’ai signé la convention mais je reconnais ne l’avoir jamais lue. Je n’étais que le porte-plume du gouvernement wallon» (Jean-Marie Happart, PS, vice-président de la SPSF)… Pourtant, une note rédigée par le ministre Michel Daerden prouve que le gouvernement wallon était au courant de tous les pièges du contrat, près d’un mois avant sa signature! «Cette nouvelle affaire est désolante, mais elle doit être l’occasion d’une réforme en profondeur de la gouvernance publique en Wallonie» commente Alain Eraly, professeur de management public et de sociologie à l’Université Libre de Bruxelles.

 

- Le moins que l’on puisse dire, c’est que cette nouvelle affaire n’est pas de nature à donner une image positive du personnel politique wallon ?

- C’est malheureusement assez évident. Des montants invraisemblables ont été engagés, les clauses de la convention sont complètement déséquilibrées en faveur de la société de Bernie Ecclestone. A cela s’ajoute la valse hésitation du gouvernement wallon sur la nature même de l’engagement qu’il a pris et enfin, un pronostic plutôt pessimiste sur la suite des évènements : à moins d’une négociation qui aboutirait par miracle à une diminution de la facture pour la Région wallonne – mais je ne vois pas pourquoi Ecclestone se sentirait enclin à revoir une convention si favorable à ses intérêts-  cette affaire se traduira par un gaspillage substantiel de l’argent public. Outre les erreurs de choix politiques qui ont pu être commises dans ce dossier de Francorchamps, il me semble également important de souligner le caractère désolant du grand jeu d’évitement, en termes de responsabilités, auquel on a dû assister. L’un disant qu’il ne sait pas lire l’anglais alors qu’il a signé le contrat, un autre qui expliquant avoir agit en «notaire du gouvernement», le troisième affirmant qu’étant ministre, il n’a pas lu la convention, se contentant de la confier à l’examen de ses collaborateurs…

 

- S’ils travaillaient dans le privé, ceux qui ont signé un contrat aussi foireux ne recevraient-ils pas leur C4 ?

- Je le crains, oui.

 

- Mais dans ce cas, il n’y aura pas de conséquences de ce type!

- Aucune loi ne pénalise le décideur politique qui gaspille l’argent public.

 

- N’est-ce pas quelque peu choquant?

- En première analyse, peut-être. Mais il faut éviter certains raisonnements simplistes. Dans ce dossier aucun acteur politique ne s’est enrichi personnellement. C’est une différence essentielle avec les affaires du logement social ou des gens sont mis en examen pour abus de biens sociaux.

 

- Sauf que dans les deux cas, l’argent public semble dépensé avec beaucoup de légèreté…

- Tout à fait d’accord. Mais dans le dossier de Francorchamps, c’est le «choix politique» d’avoir engagé la Wallonie dans une telle convention qui pose question. On peut dire aujourd’hui que c’était de la folie, que c’était de la mauvaise gestion des deniers publics mais pas en tous cas que cela ait été illégal. Il y a désormais un grand débat public sur ce «choix politique » et c’est fort sain. En définitive, ce sera à l’électeur de sanctionner via les urnes. Si des tribunaux s’occupaient de sanctionner des choix politiques, il ne serait plus possible de gouverner et on ne serait plus en démocratie.

 

- Aujourd’hui, on s’explique tout de même mal qu’un tel «choix politique» ait pu être fait. Quand un particulier signe un contrat de bail pour une maison, il est plus prudent que ces mandataires wallons qui ont conclu la convention avec Ecclestone!

- La légèreté dont certains ont fait preuve dans ce dossier, allant jusqu’à prétendre qu’ils ont signé sans avoir lu, laisse en effet sans voix. Toutefois, il faut aussi rappeler les conditions dans lesquelles ce dossier a été défendu en 2003. Il y avait une incroyable agitation médiatique autour de Francorchamps. A l’époque, le MR et le PS n’avaient fait monter les verts au gouvernement que contraints et forcés. Ils avaient la ferme intention de les décrédibiliser et, à cet égard, le dossier du Grand Prix leur est apparu comme une merveilleuse opportunité. Dans la foulée, on a assisté à une concurrence médiatique entre le MR et le PS. On est tombé dans l’irrationnel. Certains étaient prêts à pays n’importe quel prix, pourvu qu’ils apparaissent comme les sauveteurs de Francorchamps… Cela a les a conduit à ignorer des principes élémentaires de gestion publique.

 

- Et de toute évidence, sans qu’aucun garde-fou ne fonctionne!

- C’est que dans ce dossier comme dans bien d’autres, on retrouve toute une série de dysfonctions fondamentales - et bien wallonnes- qui favorisent les dérives : particratie, faiblesse relative de l’administration qui n’encadrent pas assez fermement les actes posés par les politiques, émiettement de la responsabilité et absence d’un contrôle démocratique de ce nom. Toute cette affaire n’aurait pas été possible si les signataires du contrat – à savoir MM Happart et Bacquelaine- avaient fait preuve d’indépendance et de responsabilité. Ils ont préféré se voir comme des «notaires» obéissant à la volonté de leur parti. Cela ne se serait pas passé si il y avait un service juridique digne de ce nom dans l’administration qui s’était emparé de ce contrat et l’avait analysé. Le cours de l’histoire aurait été également très différent si le gouvernement wallon avait rendu compte au parlement wallon de l’aboutissement final des négociations avec le patron de la Formule 1. Il va de soi que l’assemblée n’aurait pu accepter un accord pareil!

 

- Mais de toute évidence, l’enjeu de l’époque n’était la transparence ou la bonne gouvernance…

- Il s’agissait plutôt de réaliser un coup médiatique dans une perspective électoraliste. On a cherché le profit immédiat de partis politiques au détriment de l’intérêt général. Aujourd’hui, et c’est très triste, cela décrédibilise injustement toute la classe politique. Et la confiance que les Wallons ont dans leurs institutions.

 

- De plus, aux errements du passé, s’ajoutent les mensonges d’aujourd’hui ?

- Après tous les discours du type «Je ne savais pas», on a appris qu’en fait le gouvernement de l’époque savait : trois semaines avant la conclusion du contrat, une note du ministre Daerden avait attiré l’attention de l’ensemble de ses membres sur les responsabilités de la Région dans cette affaire. Aux mauvais «choix politiques» de 2003 a donc succédé une sorte de brouillard organisé. C’est une faute politique majeure. 

 

- Estimez-vous qu’une commission d’enquête parlementaire s’impose?

­- Naturellement, au plan du contrôle démocratique, il peut paraître légitime de lancer une commission parlementaire sur un sujet comme celui-là. Cela dit, très souvent ces commissions finissent par se transformer en cabinets de procureurs qui focalisent leur attention sur un certain nombre de d’acteurs livré en pâture à l’opinion. Je serais plus favorable à une commission qui travaillerait sérieusement à une réforme de la gouvernance publique en Wallonie. Il faut une grande réflexion sur la nature même de la décision politique, la nature de la délégation de pouvoir, le rôle de l’administration et bien sûr, celui du parlement…

 

 

«Je veux rester optimiste»

«Face à toutes ces bévues politiques, il y a désespérance qui s’installe aujourd’hui chez beaucoup de citoyens. Assurément, celle-ci est dangereuse. Si il y avait un parti d’extrême droite structuré comme le Vlaams Belang en Wallonie, à n’en pas douter, la multiplication de ces scandales lui permettrait de grimper dans les sondages. Mais il y a une manière plus optimiste d’analyser ce qui se passe : c’est relativement sain et salubre que ces affaires sortent et qu’elles fassent l’objet de couvertures médiatiques importantes. La nature même de la démocratie, c’est le libre exercice de la critique. Ce qui est profondément rassurant aujourd’hui, c’est que cet exercice de la critique n’est pas abandonné à l’extrême droite mais qu’il émerge dans le champ démocratique lui-même. Malgré le spectacle que nous ont offert certains hommes politiques en matière de dilution des responsabilités, un débat public est donc en train de prendre forme. Dans ce contexte, la possibilité de dépasser toute une série de résistances et de tabous pour prendre des mesures structurelles visant à améliorer la gouvernance publique est peut-être plus grande qu’elle ne l’a été dans les 20 dernières années. Encore une fois, je veux rester optimiste : formulons le vœu que les responsables politiques pèsent bien l’importance des enjeux actuels. Si cela ne devait pas être le cas, alors là, il y aurait vraiment de quoi désespérer!

 

 


09:08 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

La Cigale et Defourny La Cigale et Defourny
(auteur inconnu)
La Cigale ayant francorchanté tout l'été
Se trouva fort dépourvue lorsque de grand prix il n'y eut plus
Elle alla crier «Oufti !» chez Defourny le coaching
Lui priant d'organiser un Grand Prix à la saison nouvelle
« Je veux juste des places VIP », lui dit-elle
Defourny en fin renard alla voir Maître Bernie
Sur son arbre perché tenant en son bec les plus belles écuries.

« Bernie sois-tu ô Ecclestone !
Bernie sois-tu toi, le plus grand,
tu es un empire, tu es le monde ...
(chantant) Ecclestone le monde Ecclestone. .»

As-tu des garanties, coupa Bernie ?
Si t'as pas de gages, dégage !
Alors, Defourny se rendit chez Maître Van Cau
Sur son Marsupilami perché
Il parla de bolides, de places VIP et de F1


Van Cau sentit de l'ivresse du pouvoir le parfum :
« En Wallonie, Schumacher ?
Ce serait chou, mon cher !»
Va, cours, mon Defourny
Entre tes mains, se trouve l'image de la Wallonie !
Un homme à Bernie en vaut deux,
Defourny se dédouble pour arriver à ses fins :

« Oh ! Bernie, si ton ramage
ressemble à ton garage,
tu es le féerique des hôtes de Spa. »
Ne se sentant plus de joie,
Bernie lâche son plateau de choix
Contre monnaie sonnante et trébuchante,
la Région wallonne se portant garante ...

Le Grand Prix eut lieu comme convenu
Mais le public en masse ... n'est pas venu. Le plateau de stars n'était pas ad hoc
Pour surbooker les paddocks
De fourni, le public ne fut pas ...
Et de réclamer son dû, Bernie ne manqua pas !
Maître Van Cau chut du marsupial
Avec dans son bec le plan Marshall
Ça commence mal !
Il dut lâcher pas mal de sous
Faire ceinture et la Wallonie itou ... Moralité :
La F 1 justifie les moyens.

Écrit par : Bettina | 05/12/2005

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