28/11/2005

Handicapés (101105)

Entretien publié dans l'hebdomadaire "Ciné-Télé Revue", le 10 novembre 2005

 

«Enfants sévèrement handicapés cherchent centres d’accueil. Désespérément ! »

 

En Belgique, durant ces dernières décennies, le nombre de personnes sévèrement handicapées n’a cessé d’augmenter. Paradoxalement, cette situation résulte des progrès de la médecine. Des accidentés graves de la route ont plus souvent la vie sauve, des enfants prématurés survivent parfois dès l’âge de 6 mois mais, revers de la médaille, certains de ces «miraculés» grossissent le nombre des handicapés qui sont dans l’impossibilité de vivre de manière de manière autonome. Lorsque les familles ne peuvent pas s’en occuper – soins trop lourds, logement inadapté, indisponibilité professionnelle…- ou n’ont plus la force d’assumer –parents vieillissants- se pose alors la question de l’hébergement en centre spécialisé. Mais notre pays qui a mal anticipé une demande croissante, manque cruellement de places disponibles. En Région bruxelloise où la pénurie d’infrastructures adaptées est particulièrement alarmante, des parents inquiets se sont d’ailleurs regroupés au sein de l’association «Constellations». Jean-Luc Delanaye est l’un d’entre eux : «Rien que pour la capitale, il faudrait créer immédiatement une centaine places. Parfois, je me demande si notre société n’est pas plus sensibilisée par les animaux abandonnés!»  

 

- De quel handicap souffre votre fille ?

- Céline a aujourd’hui 23 ans et elle a une anomalie chromosomique qui, à l’époque de sa naissance, n’était pas répertoriée. Quand elle venue ensoleiller notre vie, ma femme et moi, nous venions de nous marier. Nous entrions seulement dans la vie active. Nous n’étions pas du tout préparés à accueillir un enfant «différent». Céline souffrait d’un handicap mental et moteur très important. Je ne veux pas idéaliser : cela n’a pas toujours été facile mais pendant des années nous nous sommes battus avec elle. Pour elle. Afin que Céline se sente le mieux possible et qu’elle évolue autant que faire se pouvait. Mais aussi, tout simplement pour qu’elle vive le plus longtemps possible. Car, comme c’est souvent le cas pour les enfants sévèrement handicapés, notre fille a également souffert d’autres problèmes de santé. Vers l’âge de 6 mois, elle a dû subir un lourd traitement pour une myocardite virale : elle avait un trop gros cœur pour sa cage thoracique. A cette époque, les cardiologues estimaient qu’elle ne dépasserait peut-être pas l’âge de 8 ou 10 ans. Durant toute son enfance, Céline a encore été l’objet de nombreuses hospitalisations. Elle s’est notamment retrouvée plusieurs fois en réanimation pour des pneumonies chroniques. Courageuse, accrochée à la vie, elle a toujours tenu le coup. Même, au début de son adolescence, quand un nouveau problème viral a débouché sur une paralysie faciale. (Il s’arrête un instant, ndlr). Malgré tous les efforts médicaux, les longues séances de kiné, elle a perdu à tout jamais le beau regard d’enfant qui était le sien…

 

- Elever un enfant handicapé, cela demande bien évidemment beaucoup d’énergie ?

­- C’est un investissement de tous les instants. Pour tenir, il faut s’ouvrir, rencontrer d’autres familles qui vivent des situations semblables. Pendant les trois premières années, on a commis cette erreur de se refermer sur nous-mêmes. La blessure était trop profonde. Trop récente. Et puis, son entrée en école spéciale a élargit notre horizon. Nous avons pu parler avec d’autres parents et des éducateurs spécialisés. Ma fille était prise en charge pendant la journée et petit à petit, elle a progressé. En quelques années, Céline qui ne s’exprimait que par des cris, a appris à prononcer plus ou moins distinctement une dizaine de mots et à utiliser un langage des signes. Sans doute, est-ce peu de choses dans l’absolu, mais pour elle et pour nous c’était énorme. Avec le temps, elle a aussi appris à maîtriser des gestes du quotidien. Par exemple, savoir se déshabiller. A 14 ans, elle est même devenue propre la nuit. On n’y croyait plus… Depuis toute petite, nous nous relevions en moyenne deux fois la nuit pour la changer. Surtout, l’école spécialisée et tous ces éducateurs et soignants tellement dévoués, lui ont appris à devenir plus sociable. Tous ces acquits arrachés à sa situation d’handicap, cela nous a donné de l’espoir et du sens. On a eu deux autres enfants. Et quand Céline est devenue ado, on formait une vraie famille. Une famille un peu différente, c’est tout. Cependant, quand Céline a eu 16 ans, on a commencé à se demander ce qu’elle allait devenir alors que sa période scolaire serait terminée. A 21 ans, les écoles spécialisées, c’est fini. Devenu adulte, l’handicapé sévère, incapable de vivre seul, doit alors trouver une place en centre de jour ou en centre d’hébergement. Où alors, c’est le retour à temps plein, à la maison.

 

- Un retour à la maison qui n’est pas souhaitable ?

- Certainement pas ! Entre la maternelle – à 3 ans- et leurs 21 ans, ces enfants sont amenés à produire d’énormes efforts pour progresser. Sauf rares exceptions, s’ils se retrouvent seuls avec leurs parents, des journées entières à ne rien faire, les acquits disparaissent, notamment en termes de socialisation : Ils commencent à vivre comme des plantes où alors, ils deviennent agressifs et totalement ingérables… Cela provoque des drames familiaux et sociaux. Des parents débordés arrêtent parfois de travailler. D’autres tombent dans la dépression. Ils vivent perpétuellement dans l’angoisse : «Que va devenir mon enfant quand je ne serai plus là ?». Les parents vieillissent. Un jour, ils meurent…

 

- Mais vous vous inquiétiez déjà quand Céline n’avait que 16 ans alors qu’il fallait lui trouver un centre de jour ou d’hébergement cinq ans après ?

- Cela peut donner l’impression qu’on s’en faisait un peu vite, mais en réalité il était déjà un peu tard pour s’angoisser. Déjà à cette époque, des parents dans notre situation étaient en liste d’attente depuis 10 ans pour obtenir une place! C’est un peu comme la problématique des logements sociaux. Les parents s’inscrivent sur des listes dans les différents centres qui existent en Belgique et ils patientent. En parallèle, des assistantes sociales se démènent comme elles peuvent pour trouver des solutions pour les cas les plus dramatiques. En tous les cas, c’était comme cela en 1999. Aujourd’hui, c’est pire : il n’y a plus de places du tout! Les assistantes sociales n’en peuvent plus. Elles se sont réunies en collectif et elles ont récemment diffusé un communiqué de presse dans lequel elles font part de leur désarroi. Je vous le lis : «Nous avons beau téléphoner de plus en plus loin dans le pays, nous déplacer avec parents et enfants pour persuader les responsables des centres. Rien n’y fait. Il n’y a plus de place, ni en centre d’hébergement, ni en centre de jour, ni en court séjour. Pour ceux qui n’ont pas de difficultés trop importantes, on peut trouver des logements supervisés mais, pour les autres, il n’y a rien».

 

- Comment en est-on arrivé à une situation pareille ?

- Par le manque d’intérêt des responsables politiques pour une question qui touche une partie marginale de la population. On ne pèse pas très lourd sur le plan électoral et les médias parlent rarement de nous. En tous cas, ce n’est pas par méconnaissance de nos difficultés que cela ne bouge pas. Dès 1999, avec d’autres parents, j’ai participé à la création de «Constellations», une association qui dénonçait déjà la situation. On a remis un volumineux rapport aux autorités bruxelloises qui les invitait à prendre leurs responsabilités. Les écrits restent. Déjà à cette époque, on avait tiré la sonnette d’alarme : «Plus de cent jeunes handicapés adultes ont ou vont quitter leur école dans les prochaines années. Ils cherchent un lieu de vie – de jour et/ou d’hébergement pour y mener une vie adaptée. Leur nombre s’ajoute à tous ceux qui cherchent déjà… Si rien ne bouge, si personne ne prend d’initiative, la situation va tourner au cauchemar. Les personnes handicapées vont se trouver abandonnées à leur triste sort». Et bien, on y est. Le cauchemar, c’est aujourd’hui.

 

- Et Céline, finalement a-t-elle a trouvé un hébergement ?

- Nous avons eu beaucoup de chance. A 21 ans, on nous a dit qu’une place était libre à Louvain-la-Neuve. Il fallait décider tout de suite ou risquer d’attendre 10 ans. Elle y reste la semaine et revient le week-end. Pour nous, c’est difficile de ne plus la voir tous les jours, mais nous savons que c’est pour son bien qu’elle est là-bas. Elle y est heureuse et elle continue à progresser. C’est cela qui compte.   

 

«Faudra-t-il des drames familiaux pour les choses bougent»

Jean-Luc Delanaye est en colère : «<Le dernier centre d’hébergement à avoir été construit en région bruxelloise date de… 1996. Depuis lors, certes, deux chantiers ont été mis en route. Ces nouveaux centres seront terminés dans deux ou trois ans et ils offriront un peu plus d’une vingtaine de place pour des polyhandicapés qui ont besoin de soins extrêmement lourds allant jusqu’au nursing (ndlr : notamment des rescapés d’accidents de la route). Il y aura aussi une dizaine de places spécifiques pour des autistes. Mais c’est un emplâtre sur une jambe de bois. Les besoins actuels sont tels qu’il faudrait immédiatement créer six centres supplémentaires pour une centaine d’handicapés. J’ai parfois l’impression que notre société est plus sensibilisée par la cause des animaux abandonnés! La construction d’un lieu d’accueil pour 16 personnes coûte environ 1 million d’euro. Trop cher ? Si les parents d’enfants handicapés pouvaient avoir la garantie que les pouvoirs publics prennent en charge les seuls frais de fonctionnement des nouveaux centres, les familles trouveraient l’argent pour les construire. C’est comme cela que cela marche chez nos voisins français. Pas ici. Peut-être n’y a-t-il pas encore eu assez de drames familiaux ? Faut-il des grands titres dans les médias sur des parents qui se sont suicidés avec leur gosse parce qu’ils n’en pouvaient plus ?»

 

 

Pour en savoir plus

ASBL Constellations, Rue de la Concorde, 60 1050 Bruxelles

Tél/fax : 02 / 502 99 29. Site internet : http://www.constellations-asbl.org Vous pouvez soutenir ces parents en difficulté. Comptes bancaires : 000-1819643 –20 et 953- 0614655-32. Si vous désirez une attestation fiscale, versez au compte : 000-0000004-04. En précisant uniquement la mention «L79589-Constellations-Sterrenbeelden».

 

 



13:52 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (10) |  Facebook |

17/11/2005

Carolorégienne (101105)

Enquête publiée dans l'hebdomadaire belge Ciné-Télé Revue, le 10 novembre 2005.

 

Une maison de campagne de Jean-Claude Van Cauwenberghe rénovée par des ouvriers du logement social

 

Une enquête fouillée nous a permis de recueillir plusieurs témoignages établissant de manière incontestable que des ouvriers de la société de logement social «Maison pour tous» - l’ancien nom de la «Carolorégienne»- ont participé activement à la rénovation, en France, d’une maison de campagne appartenant à Jean-Claude Van Cauwenberghe. Confronté aux résultats de nos recherches, ce dernier admet les faits mais il leur dénie tout caractère délictueux : «C’était des amis. C’est à ce titre qu’ils ont mis la main à la pâte. Et uniquement pendant des week-ends ou des périodes de vacance.Jamais pendant leurs heures de travail rémunérées par la société de logement». La femme de l’électricien qui a travaillé sur place dit exactement l’inverse : «Je suis formelle. Mon mari et d’autres ouvriers sont allés sur ce chantier pendant de nombreux jours. Et cela se passait pendant les heures de services. A l’époque, M. Van Cauwenberghe dirigeait la société de logement. Qui pourrait croire que les ouvriers auraient pris sur leur week-ends et sur leur jours congés pour aller travailler bénévolement chez leur patron!».

 

Quoiqu’il en soit, sur le plan pénal, ces faits sont frappés par la prescription. Il datent d’il y a plus de 20 ans. Sur le plan politique et moral, c’est évidemment autre chose…  Pour rappel, dans son édition du 6 octobre, Ciné-Télé Revue révélait déjà de nombreux détails relatifs à des travaux réalisés par des ouvriers de la «Carolo», pendant leurs heures rémunérées, aux domiciles d’administrateurs de cette société publique de logement mais aussi chez certains de leurs amis et membres de leur famille. La suite de notre enquête ouvre l’hypothèse que ces abus de biens sociaux s’inscrivaient dans un «système» de fonctionnement déjà fort ancien. Du temps où la «Carolo» s’appelait encore «La Maison pour tous», le patron de l’époque, Jean-Claude Van Cauwenberghe avait-il déjà montré le mauvais exemple à suivre à ses vassaux Claude Despiegeleer et consorts? Ce qui donnerait tout son sens à cette phrase de dépit parfois prononcée par certains des inculpés dans le scandale des logements sociaux : «On a toujours fait comme cela!»…

     

C’est de notoriété publique. Depuis plusieurs années, Jean-Claude Van Cauwenberghe possède une villa portant son nom aux Issambres, sur la Côte d’Azur. C’est dans cette localité ensoleillée, entre Cannes et Saint-Tropez, que le leader du socialisme carolo aime à se détendre. La «villa Van Cau» y voisine notamment celle de la richissime famille carolorégienne Wagner, autrefois active dans le domaine du transport et aujourd’hui totalement reconvertie dans le secteur plus rentable de l’immobilier. Aux Issambres, décidemment le monde est petit, Jean-Claude Van Cauwenberghe est aussi le voisin de l’avocat d’affaires Louis Krack. C’est ce dernier qui, très récemment, plaidait pour la Carolorégienne, lorsque cette société s’était attaquée au député Olivier Chastel (MR) : il lui était reproché d’avoir publié sur son site internet l’audit de la Société wallonne du Logement qui a déclenché la saga médiatico judiciaire de la Carolo.

 

Toutefois, Jean-Claude Van Cauwenberghe n’a pas toujours passé ses vacances en si bonne société. Quand il n’était encore qu’un député parmi les autres, dans les années ’80, l’homme politique disposait, certes, d’une maison de campagne. Mais celle-ci, de taille modeste, se situait bien plus au nord et bien loin aussi de l’ambiance paillettes et sunlight de Saint Trop’. A cette époque, il se rendait à Eppe-Sauvage, un petit village français de quelques 300 âmes sommeillant à proximité de l’imposant massif forestier de l’Avesnois, à quelques centaines de mètres à peine de la frontière belge (environs de Beaumont et de Sivry Rance). Certes, ce n’était pas là une région aussi courue que celle de la côte d’Azur mais, pour nous y être promené, on peut estimer que le futur ministre-président de la Région wallonne avait certainement eu très bon goût en choisissant d’y acheter sa maison de villégiature.

 

Situé à 45 kilomètres à peine de Charleroi, Eppe-Sauvage hume cette quiétude un peu surannée des villages du temps jadis. Faisant de l’ombre au monument aux morts pour la patrie, une imposante église trône, comme de bien entendu, sur la place principale. Lorsque nous y arrivons, un enfant y roule tranquillement sur son vélo, tandis que quelques villageois se partagent dans les deux cafés du coin. «Ici, c’est le genre d’endroit où tout le monde se connaît et où l’on prend encore la peine de causer à son voisin», témoigne l’un d’entre eux. Pendant que nous terminons notre café filtre au bistrot de la place, deux jeunes rentrent dans l’établissement. Ils serrent la main à tout le monde. Nous, y compris. Ambiance chaleureuse, tellement décalée par rapport à l’anonymat des grandes villes… Mais nous n’avons pas le temps d’y goûter plus avant. C’est que la dame qui nous accompagne est pressée de nous montrer «la fermette de Van Cau».

 

Un excellent électricien pour un bon repas

 

Cette dame, c’est Gilberte Dewandre-Shultz. Nous avons fait sa connaissance quelques jours avant cette petite excursion à Eppe-Sauvage en lui rendant visite dans son petit appartement situé dans une rue de Charleroi-Nord. Un informateur nous avait donné ce tuyau : «Gilberte a la mémoire vive. Autrefois, elle travaillait pour la Carolo, comme son époux, un certain Freddy Schultz. Elle sait beaucoup de choses sur les prestations de travail  illégales que les ouvriers de la société de logement devaient effectués chez leurs patrons». Une bonne info. Lors de notre première rencontre, Gilberte venait de recevoir la visite de policiers suivant apparemment la même piste que nous et, après une courte hésitation, elle acceptait d’également tout nous raconter.  

 

- Du temps où il travaillait pour la Carolo, votre mari Freddy Schultz (ndlr : il est décédé) aurait fait des prestations, durant ses heures de travail, chez différents administrateurs de la société de logement et notamment chez Jean-Claude Van Cauwenberghe?  

- C’est tout à fait exact. Freddy était un excellent électricien et il était fort demandé! A l’époque, ce genre d’ordre ne se discutait pas. Cela faisait partie des mœurs de la société de logement. Je le sais bien : j’y ai moi-même travaillé pendant plusieurs années. Il a fait, en effet, des travaux aux domiciles privés de plusieurs responsables de la société.

 

- Et chez Van Cau?

(Elle marque une hésitation). Autant que je vous raconte puisque, de toute manière, j’ai déjà tout dit à la police… C’est vrai qu’il a fait du boulot pour lui pendant ses heures de travail. Mais cela remonte aux années ’80, à une époque où la société de logement s’appelait encore «La Maison pour tous» et qu’elle était dirigée par Jean-Claude Van Cauwenberghe.

 

- Cela s’est passé dans une maison de Charleroi ?

- Non, je n’ai pas connaissance de travaux que Freddy aurait fait chez Van Cau à Charleroi. Cela dit, je ne le suivais pas mon mari à la trace… Par contre, ce qui est certain c’est qu’il a travaillé pendant plusieurs jours dans une fermette à Eppe-Sauvage.

 

- Eppe-Sauvage ?

- C’est un petit village près de Sivry. Jean-Claude Van Cauwenberghe et son épouse y possédaient une maison de campagne qui n’était pas en très bon état. Je ne peux pas donner de date exacte mais je suis formelle : Freddy y est allé travailler pendant de nombreux jours. Il y a refait toute l’électricité.    

 

- Comment se fait-il que vous ayez conservé un souvenir précis de cet évènement ?

- Oh, il y a plusieurs raisons. D’abord, quand cela s’est passé, Van Cauwenberghe était déjà une personnalité connue. Il était déjà député. Mais surtout, ce qui était marquant, c’est l’ampleur des travaux qui avaient été réalisés. Il arrivait souvent à Freddy d’être appelé pour un petit truc à faire à droite ou à gauche, mais dans ce cas, je le répète, ce chantier s’est étalé sur de nombreux jours. Le matin, ils partaient à plusieurs…

 

- A plusieurs ?

- Oui. Plusieurs ouvriers de la société de logement sont allés travailler là-bas. D’après ce que Freddy m’a raconté, cette maison a été refaite de fond en comble. Je sais que Jacques Colin s’est occupé d’installer la plomberie et que Fernand Rousez a refait tous les châssis et d’autres travaux de menuiserie. Il y avait aussi une autre personne qui faisait les travaux de peinture, mais je ne sais plus qui c’était.

 

- Vous-même, êtes-vous allée sur place ?

- Oui. Je suis même rentrée dans cette maison. A la fin des travaux, en guise de remerciement, Jean-Claude Van Cauwenberghe a invité les ouvriers et leurs épouses. Nous avons d’abord pris l’apéritif dans la fermette d’Eppe-Sauvage. Ce soir-là, je me souviens que Jean-Marie Cuvelier était également présent. (ndlr : Ex-collaborateur de la Carolo, Cuvelier a été aussi le chauffeur de Jean-Claude Van Cauwenberghe). C’est le député qui servait les boissons. Sa femme était là aussi et, à l’étage, les enfants faisaient du bruit. Ensuite, Van Cau nous a emmené à «La Goyère», un petit restaurant situé tout près de l’Eglise du village et qui était tenu par un Belge. La soirée a durée jusqu’à 2 heures du matin et puis, on est rentré à Charleroi. Je me souviens très bien de cet épisode parce que Freddy a été malade pendant une bonne partie du repas. Il est allé se reposer dans sa voiture et, de temps en temps, j’allais voir comment il se sentait. Il ne supportait pas l’alcool et il avait bu un apéritif de trop lors du passage dans la maison de Van Cauwenberghe.

 

- A votre connaissance, votre mari a-t-il été payé pour les travaux faits à Eppe-Sauvage ?

- Non, il n’a pas reçu d’argent pour cela. Tout ce que je sais, c’est que les ouvriers sont allés manger quelques fois sur le compte de Van Cau à «La Goyère».

 

- Ces prestations avaient-t-elles lieu pendant les heures de travail rémunérées par la société de logement ?  

- Oui, je suis formelle. Freddy est allé là pendant ses heures de travail.

 

Retour à Eppe-Sauvage

 

Quelques jours après cet entretien, nous voici donc à Eppe-Sauvage avec Gilberte. Elle accepte de nous montrer les deux lieux dont elle parle dans son témoignage. Sur la place du village, en face du bistrot où nous avons bu notre café-filtre, elle nous désigne un petit resto : «La Goyère, c’était là» (Ndlr : Aujourd’hui, l’établissement porte l’enseigne «Au vieilles caves». Renseignement pris auprès de la tenancière actuelle : dans les années ’80, ce resto s’appelait bien «La Goyère» et il était tenu par un Belge nommé Balesse). Ensuite, notre témoin nous emmène sur une route en pente dénommée joliment «Rue La Haut». Après quelques centaines de mètres, elle nous montre une maison blanche avec des volets bleus : «C’est la ! A l’époque, il y avait une balançoire dans le jardin. Je constate qu’elle a disparu». La maison n’a rien d’un palace mais elle est bien située avec une vue imprenable sur la nature environnante (voir photos).

 

Après avoir ramené Gilberte à Charleroi, nous revenons à Eppe. Les faits dont elle parle sont anciens. Ne se pourrait-elle pas qu’elle se soit trompée de maison ? Non. Un peu plus haut dans la rue, un voisin se souvient très bien que naguère Jean-Claude Van Cauwenberghe venait passer des week-ends dans la maison blanche aux volets bleu. Au numéro 9 de la Rue La Haut, Paul Legros a un souvenir encore plus précis : «Je vends du miel. Des gens de sa famille venaient régulièrement m’en acheter». M. Legros nous désigne la même maison. Il se confirme donc que Gilberte a une très bonne mémoire.

 

«On a fait cela juste par camaraderie »

 

Mais qu’en est-il de son témoignage sur les travaux réalisés dans la maison d’Eppe-Sauvage. Afin de le vérifier, nous avons d’abord retrouvé, dans la région de Charleroi, l’un des personnages dont elle parlait : Jean Marie Cuvelier, l’ex-chauffeur de Van Cau.

 

- Eppe-Sauvage, cela vous dit quelque chose ?

- Oh là, cela remonte à quelques années ! Jean-Claude Van Cauwenberghe avait une maison là-bas mais je crois qu’il l’a revendue.

 

- Il paraît qu’on a fait beaucoup de travaux dans cette maison ?

- C’est vrai. Elle n’était pas en très bon état…

 

- Le problème, c’est que ces travaux auraient été fait par des ouvriers de «La Maison pour tous» pendant leurs heures rémunérées par la société de logement. Freddy Shultz, par exemple, vous ne vous souvenez pas de ce nom. Il y a refait toute l’électricité ?  

 

- Freddy ? Bien sûr que je me souviens. C’était un brave gars et un très bon ouvrier. Je l’ai bien connu. Avant de devenir le chauffeur de Van Cau, j’ai travaillé pour la «Maison pour tous» qui s’est ensuite appelée «La Carolorégienne»… Nous, on a toujours appelé la boîte «La Casa del populo»… (Ndlr : Il reprend son souffle) Bon, c’est vrai qu’on a travaillé là-bas. J’ai moi-même participé au chantier. En ce qui me concerne, j’ai du faucher les hautes herbes d’une très grande pelouse. Ensuite, on a abattu des murs à l’intérieur et on en a reconstruit d’autres pour réaménager l’espace. Je me souviens aussi qu’il y avait une très belle cheminée de château dans cette maison et qu’on a dû la rafistoler. Etant décorateur de formation, j’ai également fait des travaux de peinture.

 

- Qui travaillait avec vous ?

- Freddy a fait l’électricité. Il y avait aussi Jacques Colin qui s’est occupé de la plomberie et Paul Rousez qui faisait la menuiserie. Françoise, la femme de Jean-Claude, supervisait les travaux… Vous allez écrire tout cela ?

 

- Je crois bien, oui.

- Ecoutez, on a fait cela juste par camaraderie pour Jean-Claude! On n’a pas été payé. Pour nous remercier, on est allé mangé quelque fois dans un restaurant qui s’appelait «La Goyère». Vous pouvez aller demander au patron… En plus, on prenait des heures de congé pour aller travailler là-bas.

 

- Prendre sur vos jours de congé pour aller rénover bénévolement un maison, ça c’est vraiment de l’amitié !

- C’est pourtant ce qu’on a fait. Jean-Claude était un ami. On a toujours pu compter sur lui. Je n’ai rien d’autre à dire…

 

«On va peut-être encore se revoir…»    

 

Le nom de Jacques Colin étant cité à plusieurs reprises, nous avons aussi essayé de parler d’Eppe-Sauvage avec cet ouvrier qui travaille encore actuellement pour la Carolo. Avant nos rencontres avec Mme Dewandre et M. Cuvelier, ce nom ne nous était d’ailleurs déjà pas inconnu. Il y a quelques semaines, nous avions déjà eu brièvement M. Colin au téléphone. C’était début octobre, alors qu’il nous avait été rapporté que ce plombier, comme d’autres ouvriers, avait reçu l’ordre de travailler chez plusieurs administrateurs de la société de logement, voire même chez Jean-Claude Van Cauwenberghe. Il nous avait déclaré ceci : «Je viens d’être interrogé par les policiers. Je leur ai dit tout ce que je savais. Les travaux chez Van Cau? On ne va du tout de même pas me chercher parce que j’ai porté une armoire à la Mer du Nord…». Fin de l’entretien. Depuis, le portable de M. Colin sonne dans le vide.

 

A ce stade, il nous restait encore à recueillir le témoignage du menuisier Paul Rousez. Nous l’avons retrouvé dans une maison de repos, près du centre de Charleroi.

 

- Avez-vous le souvenir de travaux que vous auriez réalisé avec des ouvriers de «La Maison pour tous» dans une maison appartenant à Jean-Claude Van Cauwenberghe ?

­­- Oui, c’était dans une fermette qui se situait près de la frontière française. Il y a eu beaucoup de travaux là-bas.

 

- Pour être certain que nous parlions des mêmes évènements, pouvez m’indiquer dans quelle localité se trouvait cette maison ?    

- C’était à Eppe-Sauvage, près de Sivry-Rance. C’est un très beau coin par là…

 

- Il paraît que Jean-Claude Van Cauwenberghe remerciait les ouvriers en les invitant dans un restaurant de la localité ?    

- Il est vrai qu’il nous mettait dans l’embarras parce qu’il était impossible de facturer ces travaux… De toute façon, nous nous y sommes rendus que quelques week-ends et après nos heures de travail.

 

- Selon d’autres témoins, ces travaux ne se passaient pas que le week-end…

- Disons que dans le boulot qu’on faisait, on avait beaucoup de récupérations à prendre. Donc, on en profitait. Il m’est même arrivé de loger sur place parce que ce n’était pas encore habité à ce moment-là.

 

- Et vous n’avez pas été payé ?

- C’était une convenance entre nous. On faisait cela pour rendre service. Je me souviens d’ailleurs d’en avoir discuté à l’époque avec lui. Je ne voulais pas d’histoires. Je dois avouer qu’un certain jour, j’ai été très inquiet : des douaniers sont venus nous poser des questions sur le travail qu’on faisait dans cette maison. Mais il n’y a pas eu de suites.

 

- Quel était l’intérêt pour vous de faire ces travaux ?

- Il n’y avait aucun intérêt là-dedans. Il était même touché que je ne lui demande pas d’argent.

 

- Pour lui, c’était une bonne affaire alors ?

- Oui, c’est vrai. Je me souviens qu’on a eu une discussion après du fait que j’utilisais du bois réemploi. Il aurait préféré autre chose…

 

- Et il l’a eu ?

- Ah, ça oui. Bien sûr.

 

- Mais d’où venaient les matériaux ?

- Ah cela ! Je ne veux pas chercher les ennuis. Il a toujours été chouette et gentil. On va peut-être encore se revoir, bien que ce soit de plus en plus espacé… »

 

Au travers de ces différents témoignages, il apparaît donc incontestable que plusieurs ouvriers de la société de logement public ont bel et bien rénové l’ancienne maison de campagne de Jean-Claude Van Cauwenberghe. Toutefois, selon MM. Cuvelier et Rosez, ils auraient pris sur leurs congés pour travailler bénévolement chez leur patron… Un scénario de belle camaraderie qui fait sourire Gilberte Dewandre : «Ils vous ont dit cela ? C’est ridicule. J’ai travaillé pour la même société qu’eux. On avait 24 jours de congés par an comme tous les ouvriers. Jamais Freddy ou moi-même, nous n’aurions accepté d’y renoncer. On n’était pas fou tout de même! Et eux non plus! Je vous confirme : cela était pris sur le temps de travail.» Un ouvrier de la Carolo qui connaît bien Paul Rousez nous fera aussi ce commentaire : «Quand il travaillait ici, il nous est arrivé de parler de cette ‘grande époque’. Dans ces discussions entre collègues, il était entendu que ces travaux très particuliers avaient été effectués pendant les heures de service»…

 

 

Jean-Claude Van Cauwenberghe

«C’était des amis. Ils venaient aider le week-end»

 

- Nous avons recueilli des témoignages faisant étant de travaux réalisés par des ouvriers de la société de logement «Maison pour tous» dans une maison de campagne qui vous appartenait à Eppe-Sauvage. Est-ce que cela vous inspire un commentaire ?

- J’ai acheté cette petite fermette en 1977 (Ndlr : C’est l’année où Jean-Claude Van Cauwenberghe est devenu député). On a fait des travaux en ’78 et ‘79. De mémoire, on a fait cela le week-end avec quelques amis et avec ma femme qui était une grande bricoleuse. C’est vrai qu’il y avait l’un ou l’autre ami de la «Maison pour tous». Mais c’était tout de même une autre époque : il n’y avait que quatre ou cinq ouvriers qui travaillaient dans cette société de logement, pas 80 comme dans la Carolo d’aujourd’hui… Donc, on a retapé un peu la maison mais j’insiste, cela se faisait le week-end. De toute façon, cela s’est passé il y a vingt-six ans et je ne compte pas m’exprimer plus là-dessus.

 

- Des témoignages indiquent cependant que ces travaux se faisaient pendant la semaine et durant les heures de service des travailleurs concernés ?

- C’est faux! Je le nie le plus formellement possible. Les amis venaient aider le week-end mais pour les travaux pendant la semaine, cela a été fait par des entrepreneurs. Bonne chance à celui qui voudrait prétendre, si longtemps après, que cela a été fait pendant les heures de travail des ouvriers de la «Maison pour tous». Encore une fois, je le nie formellement.

 

- Quels travaux ont été fait dans cette maison ?

- C’était une petite fermette. On a remis deux ou trois plaques de Gyproc, un socle d’électricité et j’ai revendu cette maison en 1990… Tant qu’on y est, on pourrait aussi chercher à éclaircir ce qui a pu se passer en 1946 dans la maison de mes parents! Je suis un peu lassé de tout cela.

 

- Mais on nous dit que tout a été refait dans cette maison. Les murs, l’électricité, la plomberie…

- Cela a été fait. Mais pas par la «Maison pour tous». Il y avait tout de même des entreprises que j’ai fait travaillées… (Ndlr : Il s’interrompt) Je ne compte pas m’étendre plus sur le sujet. Que voulez-vous déduire du fait qu’il y a vingt-six ans, avec quelques amis, on a retapé cette fermette? Je pense d’ailleurs encore me souvenir de l’électricien et du menuisier qui sont venus avec moi quelques week-ends là-bas…

 

- Vous voulez parler de M.Schultz et de M.Rousez ?   

- Oui, c’est ces personnes là. C’est moi qui achetait les matériaux. Ils sont venus quelques week-ends avec moi et je les ai payés.

 

- Pourtant, dans tous les témoignages que nous avons recueillis, on nous dit que vous n’avez les avez pas payés…

- Je trouve que le climat est vraiment délétère. Cela s’est passé il y a plus de 25 ans. A l’époque, c’était une autre ambiance. C’était des amis.

 

- Oui mais dans ces amis, il y avait le plombier, l’électricien, le menuisier et encore un autre membre du personnel de la société de logement pour faire les peinture…

- Non, ce n’est pas cela. Ils étaient là à titre amical. Tout le monde venait le week-end pour aider. Et c’est ma femme, qui est malheureusement décédée, qui a fait l’essentiel du travail. Cela se faisait dans une très bonne ambiance. On prenait les repas ensemble, on buvait un verre.

 

- Donc, cela s’est fait dans le cadre d’une relation d’amitié ?

- Oui. Et jamais pendant la semaine! Le directeur-gérant de l’époque était quelqu’un de très rigoureux. Il n’aurait jamais permis que des hommes s’en aillent pendant la journée. On a fait cela aussi pendant les vacances… On pourrait enquêter autant que l’on veut sur cet épisode : cela n’a rien à voir avec la Carolo. Il n’y a eu aucun ordre donné aux ouvriers pour faire ces travaux, il n’y a pas eu de matériau détourné. J’ai même eu un problème avec la douane avec des matériaux que j’ai transportés parce que je ne pensais pas qu’il fallait les déclarer. Quand aux gens de la «Maison pour tous», je leur ai donné une dringuelle, mais c’est si loin, je ne pourrais plus vraiment me souvenir combien, quand et comment.

 

- Ils disent que pour les remercier, vous les invitiez au restaurant «La Goyère» ?

- Oui à Eppe-Sauvage, près du la place, il y avait ce restaurant où nous allions tous ensemble. On s’y est rendus plusieurs fois, c’est vrai. Dire que c’était des liens d’amitié, c’est peut-être un peu excessif, mais il y avait une vraie camaraderie. Tout le monde donnait un coup de main. Il y en avait qui peignaient, d’autres qui tondaient la pelouse, d’autres qui rafistolaient… Et moi, j’invitais au restaurant, le soir ou à midi.

 

- A la fin des travaux, vous avez offert l’apéritif à tous les ouvriers et à leurs épouses pour les remercier ?

- Ah non, l’apéritif on le prenait tous les jours! On faisait des barbecues... Il y avait une vraie relation avec ces personnes et elle a encore continuée après cela. Ces gens se sont encore mobilisés pour beaucoup d’actions que j’ai menées par la suite. A cette époque, on ne vivait pas dans le climat de délation actuel. Le contexte était très différent. On était une bande d’amis, une bande de jeunes.

 

- Dans un précédent article (CTR du 6 octobre), nous avions évoqué un petit travail qui avait été réalisé à votre domicile de Charleroi par deux ouvriers de la Carolo…

- L’histoire des travaux de la Carolo à mon domicile ? Je sais qu’on cherche mais on ne trouvera jamais rien! J’ai lu l’article où vous en parliez et j’ai été très étonné d’apprendre que deux ouvriers de la Carolo étaient venus chez moi. Voici ce qui s’est passé. A l’époque des faits, j’étais ministre à la Communauté et à la Région. Il y avait des manifestations d’enseignants et, tant ma personne que ma maison, étaient sous la protection de la police; Des barrières nadar avaient été mises devant mon domicile. Cela n’empêchait pas certains manifestants de l’arroser de billes remplies de peinture et d’œufs. Le vitrail au dessus de la porte d’entrée étant plus menacé que les fenêtres -protégées par des volets-, j’ai demandé au bourgmestre ff, M. Van Gompel, que l’on vienne m’installer une planche de bois de protection. Si on m’avait cassé le vitrail, la ville qui était responsable de la protection de mon bien aurait du me rembourser quelques 200.000 francs. Ma demande était donc tout à fait justifiée. Une plaque de plexi a été placée. C’est en lisant votre hebdo que j’ai appris que le travail avait été fait par des gens de la Carolo. Honnêtement, je ne sais pas pourquoi ce ne sont pas des ouvriers de la ville qui ont fait ce travail. J’ai demandé à Van Gompel et à Despi, mais ils ne se souvenaient plus des détails de cet épisode.

 


20:55 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (9) |  Facebook |

09/11/2005

Pédocriminalité-Eglise catholique (031105)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 3 novembre 2005

«Pendant 9 ans, le vicaire de mon village m’a sexuellement abusé»

 

Christian (prénom d’emprunt) habite dans la région de Gembloux. Entre ses 9 et 18 ans, il a été le jouet sexuel de P., le vicaire de sa paroisse. En juin 2003, il a craqué et il a révélé les faits à la hiérarchie du prêtre. «A l’Evêché de Namur, témoigne-t-il, «Monseigneur Léonard et le chanoine Huet m’ont indiqué que des soupçons pesaient déjà de longue date sur ce prêtre. Ils m’ont dit qu’ils ne pouvaient m’empêcher d’aller en justice, mais qu’il serait préférable de régler cette affaire au sein de l’Eglise.» En mars 2004, Christian décide d’alerter la justice des hommes. Une instruction est ouverte au parquet de Namur pour attentat à la pudeur et viol mais le curé se défend bien : «Il admet qu’il a eu des relations sexuelles avec moi mais uniquement après l’âge de la majorité.» Pas sûr que la procédure judiciaire aboutisse : comme dans beaucoup de dossier de pédophilie, surtout quand les faits sont anciens, la justice est confrontée à la difficulté de la preuve. C’est pour cela que Christian témoigne aujourd’hui. Du haut de ses 20 ans, il voudrait faire passer ce message aux victimes qui subissent actuellement ce qu’il a connu : «Parlez! Ayez le courage de dénoncer votre abuseur quand il est encore temps!»

 

- Dans quelles circonstances avez-vous rencontré P. ?    

- Je suis né dans une famille catholique pratiquante. Ma mère est une paroissienne active. Je devais avoir à peu près 9 ans quand le vicaire P. lui a proposé que je devienne enfant de chœur. C’était un homme affable. Un peu maniéré, mais très cultivé. Dans mes yeux d’enfant, il avait quelque chose de fascinant. Mes parents aussi sont tombés sous son charme. Petit à petit, il est venu de plus en plus souvent à la maison. P. est devenu l’ami de la famille. Ma mère, mon père, mes deux sœurs, mon frère… tout le monde n’y a vu que du feu. C’était le curé. Qui aurait imaginé qu’un homme pareil puisse être l’auteur de comportements coupables ? Il n’y avait que moi qui savait, mais il fallu des années pour que je comprenne toute la portée de ce qu’il me faisait subir et puis, quand cela a commencé a véritablement me peser, j’ai eu encore besoin de beaucoup de temps pour trouver la force de témoigner.

 

- Cette relation vous avait conduit dans une sorte d’impasse sur le plan psychologique?

- Oui, c’est tout à fait cela. Il était gentil et serviable. A l’écoute. Il était aussi très présent… Je dirais que P. s’est littéralement incrusté dans ma vie. Par exemple, quand j’ai grandi, il n’avait cesse de m’accompagner, même lorsque je me rendais chez des copains. Cette relation était néfaste mais un lien fort s’est inévitablement tissé. Il connaissait tout de ma personne. Mes doutes, mes fragilités. Il me manipulait comme sa chose en jouant sur mon sentiment diffus de culpabilité (ndlr : Il marque une pause pour chercher ses mots). Je me sentais coupable de ce qu’il me faisait et de ce que je devais lui faire. Je me sentais coupable parce que mon corps a parfois éprouvé un certain plaisir alors que dans ma tête, ce qui se passait était insupportable. Avec le temps, je me suis aussi senti coupable d’être enfermé dans le mensonge vis-à-vis de mon entourage familial. La prison psychologique, c’est cela; On se retrouve enfouis sous des couches de mensonges tellement épaisses qu’on ne sait plus comment s’en sortir. Et puis, lui, il mettait un verrou supplémentaire en me disant que si un jour je parlais, «sa vie serait foutue».

 

- Mais finalement, vous avez tout de même parlé. Quel a été le déclic ?

- Ma rencontre avec Anne, ma petite copine quand j’avais 18 ans. Lorsque je la voyais, P. tentait souvent de m’accompagner. En fait, il voulait me dissuader d’entretenir une relation avec cette fille, comme avec n’importe quelle autre d’ailleurs. Il est donc arrivé que je me retrouve chez les parents de ma copine avec mon «copain» P., le curé. C’était assez surréaliste. Le papa d’Anne a remarqué que tout cela ne semblait pas très sain. Un jour, il m’a questionné sur cette relation. J’ai commencé à pleurer et j’ai parlé. Le soir même, je me suis confié à mes parents. Là encore, je n’ai pas tout suite trouvé les mots. J’ai d’abord parlé d’attouchements. Comment utiliser des mots comme «fellation» ou «sodomie» devant son père et sa mère? Ca, je n’ai pu le faire que lorsque j’ai témoigné en justice.

 

- Vous avez immédiatement porté plainte ?

- Non, le père d’Anne m’a conseillé d’en parler à un abbé. Ce dernier, profondément révolté, nous a renvoyé vers la hiérarchie de l’Eglise. J’ai obtenu un rendez-vous avec Mgr Léonard et le chanoine Huet à l’Evêché de Namur. Très chaleureux, ces deux hommes m’ont écouté attentivement et jamais ils n’ont mis ma parole en doute. Ils m’ont dit que des soupçons pesaient déjà de longue date sur ce prêtre. Ils m’ont dit qu’ils ne pouvaient m’empêcher d’aller en justice, mais qu’il serait préférable de régler cette affaire au sein de l’Eglise. Il m’était promis que P. ne donnerait plus de messe dans mon village, ni même dans la région (cette promesse a été tenue, ndlr) et qu’une «procédure canonique» serait entamée qui aboutirait soit à l’exclusion de mon abuseur des rangs de l’Eglise, soit à son affectation dans un lieu de retraite où il ne pourrait plus nuire à autrui. Mgr Léonard préférerait la seconde solution car si P. était défroqué, cela ne l’empêcherait pas de continuer ses abus dans la vie civile. Ils voulaient le garder «sous contrôle» (ndlr : Cette rencontre a eu lieu le 23 juin 2004.Trois jours plus tard, les parents de Christian ont été reçus par le chanoine Huet. Ils affirment qu’il leur a été tenu le même discours : privilégier le règlement de cette affaire dans l’Eglise plutôt que devant les tribunaux civils). L’un des deux, je ne sais plus s’il s’agit de Mgr Léonard ou de M. Huet, m’a aussi confié que P. avait des antécédents. Il était question de faits commis lors de camps de vacance organisés par une Mutuelle et de son renvoi d’une école de musique. (ndlr : Nous avons pris contact avec l’ancien ancien directeur de cette école. Il nous a confié que P. a quitté cet établissement en 1999 alors que des rumeurs circulaient sur des faits de mœurs commis notamment à l’occasion… de camps de vacance. A l’époque, cet enseignant avait d’ailleurs été interrogé à propos de P. par une policière. Notons que dans le cadre de l’actuelle instruction, ce témoin n’a pas été entendu).

 

- Pourquoi êtes-vous finalement allé déposer plainte au parquet de Namur?  

- Parce que de toute évidence, la «procédure canonique» n’avançait pas. Quand on demandait des nouvelles, on nous disait que le dossier devait être examiné par le Vatican! J’ai eu l’impression qu’ils voulaient enterrés l’affaire. P. ne donnait plus la messe, sauf parfois dans des maisons de repos, mais il gardait sa soutane et son traitement mensuel de prêtre. Je trouvais qu’il s’en sortait trop bien. Sans en parler à mes parents, je suis allé trouver Me Georges de Kerkhove à Bruxelles. Il m’a expliqué que le seul espoir de justice était de déposer plainte. Je l’ai fait en mars 2004. Une dame m’a interrogé avec beaucoup de tact et une instruction a été ouverte pour attentat à la pudeur et viol. Des amis communs à P. et à notre famille, ont témoigné du fait que, peu de temps après ma confession, le vicaire pédophile leur avait tout avoué. Mais devant les enquêteurs, il s’en tient à une version : il reconnaît les relations intimes, mais il prétend qu’elles ont commencée après mes 16 ans, âge de la majorité sexuelle. Je ne sais pas si la justice trouvera d’autres victimes. Je n’ai aucune certitude non plus sur l’aboutissement de ma plainte devant un tribunal. Comment prouvez à vingt ans, ce qu’on a subit quand on en avait dix? C’est pour cela que je témoigne aujourd’hui. Je voudrais au moins que cela serve au moins à une chose : que celles et ceux qui subiraient actuellement ce que j’ai vécu, parlent le plus vite possible. J’ai envie de leur crier : «Ayez le courage de dénoncer votre abuseur quand il est encore temps!»

 

«Nous n’avons jamais fait obstacle à la justice civile»

Nous avons pris contact avec le chanoine Jean-Marie Huet au séminaire de Namur. Ce spécialiste en droit canonique ne peut évidemment se prononcer sur le fond de l’affaire P, présomption d’innocence oblige. Il confirme que des entretiens ont bien eu lieu avec Christian et sa famille et qu’à leur suite, une «procédure canonique» a été entamée à l’égard du curé pédophile présumé. Celle-ci a été suspendue dans l’attente d’une décision pénale après que Christian ait décidé de porter plainte au parquet de Namur. Interpellé sur la durée de la procédure de jugement interne de son institution, M. Huet souligne que celle-ci est complexe – elle nécessite notamment l’intervention des autorités romaines, via la Congrégation pour la doctrine de la foi- et très précise : «Cela prend du temps, à l’instar de la justice pénale». M. Huet est en désaccord avec le témoignage de Christian et de sa famille sur un point fondamental : «Il est faux de prétendre que nous ayons déconseillé de saisir la justice civile. Dans des cas pareils, nous sommes neutres et nous laissons le choix aux personnes concernées. Nous n’avons jamais fait obstacle à la justice civile. Cela ne veut pas dire que Christophe et ses parents sont des menteurs. Dans le contexte difficile de ce qu’ils ont vécu, il est possible qu’il nous ait mal compris». Ce 21 octobre, Mgr Léonard écrivait un mail plein de compassion à la maman de Christian : «J’espère de tout cœur que la justice fera rapidement la clarté sur cette lamentable affaire et que cela contribuera à rendre à Christophe sa joie de vivre. Je l’ai senti, en effet, très blessé par ce qu’il a vécu. Quelque soit la version des faits que retiendra la justice, comment une telle aventure ne troublerait-elle pas un jeune en profondeur ?»   


18:19 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (8) |  Facebook |

04/11/2005

Christophe Tison (040705)

Article inédit, rédigé le 4 juillet 2005

 

«J’ai rompu mon pacte avec le diable»

 

Fric, cul, cocaïne mais aussi une drogue encore plus dangereuse : la vanité. Voici l’histoire d’un passionné de littérature qui a uni sa destinée au monde de l’audiovisuel… Pour le meilleur comme pour le pire. Après avoir fait ses premières armes télévisuelles aux côtés de pointures telles que Serge Moati et Claude Serillon - c’était dans l’émission «Edition spéciale» à la fin des années ’80 -, Chistophe Tison n’a pas résisté aux appels de la télé paillettes et de ses producteurs sans scrupule. Devenu un «rédacteur en chef» à la mode, notamment sur M6, il fréquentait les stars et il gagnait beaucoup de fric qu’il dépensait dans les restaurants chics et les boîtes pour VIP de la ville lumière : «J’étais prêt à tout. J’avais un sentiment de puissance infini. J’étais devenu le Roi du monde». Mais à force «d’inonder les tuyaux satellites avec de la merde», Christophe s’est mis à douter de tout et d’abord de lui-même. Ce n’est pas cette télé-là qu’il voulait faire. Il y a deux ans, il a donc décidé d’arrêter l’alcool, et la daube et il est revenu dans l’univers du «news» sur Canal et sa chaîne info «I-Télé». Il a aussi pris sa plume, l’a trempée dans du vitriol et il s’est mis à décrire les coulisses peu reluisantes d’une certaine télé française. Son livre vient de sortir (*). Rencontre avec l’auteur.

 

Temps de cerveau humain disponible, Grasset, Paris.

 

Autrefois journaliste à Libération, aujourd’hui producteur à la télé, Philippe Kieffer s’en confiait récemment à un confrère. «En France, le paysage audiovisuel est totalement chloroformé. Très peu de gens s’expriment, chacun se ménage une petite marge de manœuvre.» Il est vrai que dans cet univers impitoyable où beaucoup de réalisateurs, journalistes, preneurs de son et autres caméramans travaillent en contrats à durée déterminée, le silence sur certains us et coutumes de la grande famille est une forme d’assurance professionnelle. Et puis, il y a la fascination qu’inspire la boîte à image. Celle qu’elle exerce sur nous tous, ceux qui la regardent, mais aussi et peut-être plus encore, celle qui emprisonne les autres, ceux qui la font… Quitte à devenir une sorte de prostituée qui cherche l’audimat réclamé par son employeur comme d’autres font de l’abattage dans le bois de Boulogne ? Que voilà une vilaine question! Mais fait rare, c’est justement celle à laquelle répond Christophe Tison dans son dernier bouquin. Franchement. Sans épargner la télé. Mais aussi en osant se regarder dans le miroir aux alouettes qui lui a rançonné quelques années de talent.

 

Bien calé dans le fauteuil en cuir d’un hôtel parisien, cigarette au bec, il m’explique : «En 1989, j’ai commencé par faire du reportage de fond dans l’émission «Edition spéciale» de Serge Moati et Claude Serillon. Ce sont des gens que je respecte beaucoup. Des grands pros. Ils  m’ont donné la possibilité de débuter dans le métier en pratiquant du vrai journalisme. J’allais à la rencontre des gens, partout dans le monde. J’investiguais, je faisais du terrain. A 25 ans, je vivais un rêve éveillé. Tout me réussissait. Les portes des grandes agences parisiennes, celle de Canal aussi, se sont ouvertes à moi. J’avais un style, on me reconnaissait un certain talent éditorial. J’étais aussi un passionné de musique. Et voilà qu’un beau jour, un producteur de M6 m’appelle : «On monte une nouvelle émission musicale. Ne voudrais-tu pas en devenir le rédacteur en chef ?». Fasciné par les sunlights et les paillettes,  aussi par le salaire mirobolant qu’on me proposait, j’ai bien sûr dit oui. Un autre univers s’ouvrait à moi, celui des boîtes de nuits réservées au VIP, celui des stars généralement inaccessibles au commun des mortels.».

 

A l’orée de cette nouvelle carrière, Christophe n’est pas désireux de vendre son âme. Enfin, pas tout de suite. D’accord, il accepte ce nouveau boulot qui consistera à concevoir de A à Z la nouvelle émission musicale d’ «Adélie» (nom d’emprunt), la star d’alors de M6, laquelle était aussi courtisée par TF1. Bien sûr, il le sait, l’émission présentée par cette ‘bimbo’ ne va pas être diffusée sur Arte. Mais bon, Christophe croit tout de même qu’il pourrait «glisser un peu d’intelligence» dans ce programme destiné aux jeunes. Après avoir déjà allumé sa deuxième cigarette, il me raconte : «On leur montrait des clips de rap en anglais dont ils ne comprenaient pas les paroles. Mon idée était de leur expliquer, de les aider à décoder les messages, de leur dévoiler le monde difficile dans lequel cette musique est née. Réponse de la production : on ne demande pas aux artistes de raconter leurs galères, l’histoire de leur peuple qui a beaucoup souffert et tout ça ! C’est bullshit ! On leur demande seulement de dire «c’est cool’, ‘c’est cool le rap’, ‘c’est cool le skate’, ‘c’est cool le free ride’, ‘c’est cool cette émission’.».

 

Dans son livre, Christophe cite Thierry Vallet (nom d’emprunt), son producteur de l’époque : «Ici, y a pas de banlieues. Les mômes qui nous regardent, tu veux que je te dise ? Eh bien, ils vivent tranquilles dans leur pavillon. Ils ont un scooter, ils ont à bouffer, ils s’entendent bien avec leurs parents. Et en rentrant de l’école, ils veulent juste regarder la télé. Oui, REGARDER, dit-il, en insistant. VOIR des blacks en costard dans des belles bagnoles, VOIR des putes californiennes en string, en train de danser au bord de la piscine. Ça peut te paraître méprisant ce que je te dis, mais ça ne l’est pas. C’est pas un fantasme. C’est la réalité». Il s’est approché, et m’a mis la main sur l’épaule. Ce type me faisait peur, je me sentais coincé d’avoir accepté ce job. Mais j’étais rédacteur en chef et lui, directeur des programmes. Ça suffisait, avec en plus à la clé, un gros chèque chaque fin de mois.

— Faut pas que ça ait du “ poids ”, hein, Christophe ! reprit Vallet. Du “poids”! Non, les vingt-cinq mecs qui réfléchissent un peu… eh bien ils regardent pas la télé. En tout cas, ils regardent pas cette émission.”

J’ai répondu : “C’est vrai, t’as raison. ” Sans rire, j’ai juste répondu ça, “ t’as raison”. Pourquoi contredire ce type ? J’insistais et je perdais le job.

Là, mes tempes battaient et j’ai eu un doute terrible : et s’il avait raison ? Et si c’était ça la réalité ? Des millions de pavillons et de scooters bien rangés dans le garage. Des millions de canapés devant la télé où des adolescents se masturbent en regardant les clips de rap, des clips où les californiennes ont les seins refaits et dansent au bord d’une putain de piscine. Voilà ce que me proposait Vallet. Je trouvais ça sinistre, mais il venait de m’apprendre une partie du secret de cette chaîne. Fabriquer de la médiocrité pour les médiocres. Après tout, moi non plus j’en avais rien à foutre de l’esclavage, de Jesse Jackson ou des révoltes noires. Rien à foutre d’Isaac Hayes bardé de chaînes en or sur la scène du festival Stax, de l’ironie de gangster des Niggaz With Attitude ou du militantisme black de Public Enemy.» 

 

Renoncement. Et début d’une nouvelle vie. Par envie, par peur et puis, Christophe le concède les yeux dans les yeux, par cynisme (il allume sa troisième clope). «Je n’étais pas assez humble et j’étais hypnotisé par ce monde. J’ai eu le sentiment que j’allais conduire une machine surpuissante. C’est cela le truc : finalement, on se sent soit même surpuissant. En fabriquant les images que tant de personnes vont regarder, on a l’impression d’avoir un pouvoir. Et cela semble ensuite se confirmer dans le quotidien. On entre partout, on a du fric, on rencontre qui ont veut, on est courtisé par les attachés de presse qui se mettent à genoux devant vous. J’ai donc balancé le journalisme en me disant que c’était un métier d’esclave. Je me disais que désormais je travaillais pour la machine à hypnotiser les gens et je voulais la rendre encore plus performante. Je voulais devenir un Roi ! Divertir le monde, c’est aussi le diriger… En tous cas, c’est l’influencer. Et quand on est à la télé, on a l’impression d’être au centre de ce monde et d’ailleurs les gens que vous croisez vous le rendent bien : ‘Ah bon ? Tu travailles à la télé ? Alors, il est comment, en vrai Delarue ? Moi je l’aime bien…’ Tout n’est que vanité»

 

Cela durera plusieurs années. Christophe Tison va se faire un nom dans le milieu de la télé française et cela va encore lui ouvrir d’autres portes : «J’ai travaillé partout, pour tous les genres d’émissions ou presque.» Son boulot de rédacteur en chef le conduit à concevoir des «produits télé» dans leur intégralité. C’est lui qui cherche le concept, les idées de reportages pour meubler, les invités et c’est lui aussi qui écrit les textes. «Dans nombre d’émissions de divertissement, tout est écrit. Lancement, commentaires, répliques, traits d’humour… L’animateur apprend ses fiches. Pas de place pour l’improvisation.»  Et parfois, ce n’est pas encore suffisant, alors le rédacteur en chef joue aussi le rôle de souffleur de temps moderne via l’incontournable oreillette.

 

Las, dans certains cas ce n’est toujours pas suffisant; Moment vécu lors d’un tournage parmi d’autre, dans les rues de Paris, avec une présentatrice dont le «cerveau semblait être descendu dans les seins». La scène débute à bord d’une voiture où la ‘bimbo’ a pour mission d’annoncer un clip : «Adélie bloque sur son texte. Elle doit lancer un clip de NTM et ne se souvient plus duquel. Elle s’énerve. Elle a perdu son texte que j’avais pourtant imprimé gros, énorme. Je descends (ndlr : du car régie), je trouve un nouveau texte que je scotche au dos du siège avant de la grosse décapotable, juste sous ses yeux. Il fallait avancer coûte que coûte, jusqu’à ce que la caravane s’arrête dans un bar où nous allions faire l’interview d’un rappeur dont je ne me souviens plus le nom. Dehors, c’est vite l’émeute. Des grappes de mômes de huit ans frappent contre la vitre. Hurlent des gros mots et des mots d’amour. Ça devient intenable et le patron baisse le rideau de fer. Adélie s’assoit à ma table. Pour me calmer, je suis passé à la vodka-orange et elle commande un thé. Elle est livide. Je pense qu’elle va pleurer. Je lui serre la main jusqu’à ce qu’elle file aux toilettes. Le réalisateur règle les lumières. On y va dans cinq minutes. La productrice est au téléphone. Elle rassure Vallet. Oui, tout se passe bien. Adélie me regarde en souriant et me dit qu’elle n’en peut plus. Qu’elle arrête. Je panique. Pas maintenant. On en a encore pour deux heures. Cette interview, puis une autre, avec un groupe de rap qui doit être en train de nous maudire, un groupe qui nous attend depuis deux heures à cinq cents mètres de là, dans une salle de concert pour un play-back. Elle serre encore ma main. Elle demande. ‘Non, je n’ai pas de coke. Non. Pas un milligramme’. Au téléphone, elle réussit enfin à joindre son dealer. Tu ne dis rien, hein, Christophe ? Non, bien sûr. Il la rejoindra plus tard, dans l’autre salle. Elle raccroche, elle me sourit. Tout va mieux. Moi aussi : elle fera l’interview, elle fera ce qu’on lui dit de faire. Je reprends une vodka. Adélie un autre thé. Après avoir bâclé l’entretien, elle est sortie avec moi par la porte de derrière, escortée par son garde du corps, bousculée par les fans.(…)

 

Dans la salle de concert, tout était en place. Sauf Adélie, aux chiottes depuis un bon quart d’heure. (…) Je forçai la porte, en passant devant le garde du corps. Je la trouvai effondrée devant une petite tablette, les yeux révulsés. Elle avait dû s’enfiler un gramme entier. Je tentai d’être le plus doux possible. De la convaincre de faire cette putain d’interview. Après, ça serait fini, on serait tous débarrassés. On rentrerait à la maison. Mais il fallait y aller, maintenant. Oui, tout de suite. David, le garde du corps, la prit sous son bras pour l’aider à marcher. Et elle apparut dans la petite salle de concert où on lui avait réservé un fauteuil sous les projecteurs pour parler aux rappeurs. Soudain, tout le monde était silencieux. Adélie marchait comme un automate. Je tentai de la soutenir de l’autre côté. Mais sa bouche s’ouvrait de plus en plus. Sa mâchoire tombait. Puis elle a glissé, lentement, contre David qui ne pouvait retenir ce corps mort. Son pull s’est accroché à nous et il est remonté comme elle s’effondrait. Ses faux seins ont jailli. Adélie était pathétique. Juste une pauvre fille qui ne savait plus où elle était, totalement abandonnée, seins à l’air, triste et laide. Elle était maintenant allongée par terre, à moitié nue dans le silence. La productrice était tétanisée. L’émission était foutue. Il fallait surtout, surtout que personne ne parle de ça. En tentant de lui remettre son pull, je regardai autour de moi. Personne n’avait bougé. C’est finalement Véronique, une journaliste de Canal Plus qui faisait un reportage sur le nouveau show d’Adélie, qui a appelé les pompiers. Les pompiers ? hurlait la productrice dont la tignasse blonde avait miraculeusement frisé sous l’effet de la chaleur et du stress, mais tout le monde va être au courant !

 

Et c’est moi, pendant qu’on la ranimait et après une autre vodka dénichée au bar, qui ai dû faire l’interview de ce groupe sans rien savoir de la musique de daube qu’ils venaient de mimer en PBO, en play-back ouvert, “ ouvert ” parce que seul le micro du chanteur fonctionne. Le lendemain, j’avais un mal de tête épouvantable. Il fallait monter l’émission à l’aube. Adélie vint au montage. On avait gommé tous les événements, tous les ratages et les hésitations de la veille. On lui avait donné du rythme en collant de la musique partout, sous les questions et les réponses des rappeurs, en l’entrecoupant d’extraits de clips bien speed et d’images de types qui font du skate. Au final, c’était ce qu’on appelle un “ bon produit ”. Vallet était hystérique au téléphone. Enthousiaste. J’étais lessivé. J’étais une merde qui faisait de la merde. J’avais un bon salaire mais je n’étais plus personne. Si je m’étais vu comme ça à quinze ans, quand je rêvais d’être écrivain ou musicien, ou je ne sais quoi de grand fort et beau, je me serais craché à la gueule. Adélie me proposa une ligne de coke. Ses seins avaient repris leur forme. Comme deux vampires nazis. Elle était belle à couper le souffle. (Demain, grâce à cette merde que j’étais devenu, elle ferait à nouveau la une des magazines.)» (1)

 

A force de multiplier les tournages rock and roll et vides de sens, Christophe en arrive lui aussi à chercher l’inspiration et l’énergie dans la coke et le bloody mary. Rien d’extraordinaire. «Cela a un peu changé aujourd’hui. Enfin, disons que c’est plus discret, mais la came et l’alcool étaient omniprésents dans ce milieu. Pour se défoncer, mais aussi pour tenir le coup face au stress et à un rythme de travail très lourd, principalement dans les boîtes de production qui fournissent la matière première aux chaînes télés» (1). Devenu trentenaire, le rédacteur en chef meuble alors son temps libre en s’envoyant en l’air, en claquant son fric et en jouant au grand singe expérimenté et faussement amoureux avec l’une ou l’autre stagiaire ambitieuse. Un classique du genre. La «réussite» vécue comme un mirage. «C’était une période de pur délire libéral où aucun excès, aucun plaisir, aucune drogue n’était illégal ou banni. Pour un peu, retourné comme une chaussette par l’or et les paillettes, j’aurais lu et approuvé toute l’œuvre de Guy Sorman», dit-il aujourd’hui avec une sévérité sans doute excessive.  

 

Car durant toute cette époque, s’il joue le jeu, au point d’y perdre une partie de sa santé physique, il n’en garde pas moins un œil critique sur le monde et sur lui-même. De petits suppléments d’âme glanés dans des moments d’intense solitude et de déprime. Ils se matérialisent dans un petit carnet où il note ses observations quotidiennes sous forme d’un dictionnaire tout personnel. L’une de ses définitions –il y en a une quarantaine dans son bouquin- en dit long sur son état d’esprit d’alors. «Ami KO : sentiment de satisfaction honteuse, éprouvé au spectacle d’un ami qui échoue dans son entreprise amoureuse, familiale ou professionnelle, et qui, encore pour un temps, se retrouve au même niveau que vous. C’est-à-dire au niveau zéro de l’existence».

 

Cet esprit critique se retrouve aussi dans son livre au travers de quelques observations acides qui, aujourd’hui alors qu’il se trouve en librairie, lui font se demander s’il n’a tout de même pas un peu trop libéré sa plume :

- «Comme beaucoup d’entreprises, la télé est pleine de ces gens qui en général ne foutent rien mais qui ont des postes clés et surtout bien payés parce qu’ils sont le mari, la sœur, le fils d’une célébrité ou d’un dirigeant». Il cite notamment le cas du fils de Guy Bedos. «La chaîne voulait absolument le père pour animer un talk show alors le rejeton faisait partie du package. Il était payé pour avoir des idées, lesquelles ne débouchaient sur rien de concret. Un boulot confortable.»

- «Les chaînes ne produisent presque plus leurs émissions chez elles. C’est plus confortable. On sous-traite, on délègue, et c’est l’autre qui les a, les problèmes. C’est l’autre qui gère les hommes à coup de contrats à la journée, de piges sous-payées. C’est l’autre qui achète ou loue le matériel, l’autre qui presse ses employés comme des citrons. Les boîtes de production sont les “ swet shops ” des grandes chaînes. Des endroits où on transpire et où on dit “ oui monsieur ” et “ bien monsieur ”, où on travaille jusqu’à trois heures du matin (…) Des “ swet shops ” comme ceux de Nike qui fait fabriquer ses chaussures aux Philippines et se fout des conditions de travail. Rien à battre des salaires et des horaires tant que le produit fini arrive à l’heure et sans défaut.»

- « C’est toujours par omission que la télé ment. Parce qu’il faut aller vite, privilégier le spectacle et les larmes qui vendent mieux que la vérité. (…) Il faut accrocher dès le début sinon les gens changent de chaîne (…) Les journalistes, les rédacteurs en chef et les producteurs ont toujours peur  que les téléspectateurs s’ennuient. Alors, ils recouvrent les phrases d’images qui bougent, qui distraient. Elles font diversion et les discours, aussi fin soit-il, est réduit au strict minimum.»

 

Bien sûr, la télé française ce n’est pas que cela.  Dans ce bar du 6ème arrondissement, nous en sommes à notre deuxième café et à notre cinquième sèche. Le temps a passé vite. En finale, Christophe veut tempérer le discours : «J’ai écrit ce livre d’un jet quand j’ai entendu la fameuse phrase de Patrick Le Lay : «Le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola à vendre son produit… Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible». Je n’ai même pas envie de critiquer le propos car au moins il a le mérite de la franchise…  Les chaînes commerciales ne sauraient exister sans pub. Cela dit, à mon niveau, je me suis rendu compte que le propos résumait parfaitement ce que j’avais fait pendant une partie de ma vie professionnelle. J’ai travaillé à rendre des cerveaux disponibles! Néanmoins, je continue à aimer l’univers de la télé et je ne crache pas sur tout et sur tout le monde : on ne m’a jamais forcé à faire ce boulot avec un revolver sur la tempe. Au cours de ces années, j’ai aussi travaillé avec des gens qui impressionnent par l’étendue de leurs compétences. Je pense par exemple à Philippe Gildas quand j’ai collaboré avec l’équipe de «Nulle part ailleurs» sur Canal. J’ai aussi participé à la création de Campus sur France 2 avec Guillaume Durant, un type qui a une vraie culture de l’information et qui sait de quoi il parle avec ses invités. Il y a aussi des tas de bonnes émissions comme « Envoyé spécial», «Complément d’enquête», «Sept à huit» … En ce qui me concerne, depuis deux ans, (ndlr : sur I-Télé et Canal où il est rédacteur en chef)  j’ai quitté la télé paillettes pour revenir vers le News. J’ai rompu mon pacte avec le diable. Fini l’alcool et la drogue. Moins de vanité aussi. Un vrai bain de jouvence : je m’intéresse de nouveau à la marche du monde, à la vraie vie des vrais gens, ceux qui n’ont rien à vendre, ni personne à séduire. Je refais du journalisme. Ouf!»  

 

(1) Dans son bouquin, Christophe Tison écrit à cet égard : «En sniffant, je pensais que si les stups ratissaient au pinceau les cuvettes de toutes les toilettes des boîtes de production télé, celles de TF1, de France 2, de M6 ou de Canal, ils ramasseraient assez de coke pour tenir toute une soirée, rien qu’avec les miettes.» 

 

 


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01/11/2005

Tueries du Brabant (011105)

Patricia Finné a créé son blog

Entre septembre 1982 et décembre 1983, ils avaient déjà tués 12 personnes. Et puis, leurs riot guns s’étaient tus. Jusqu’au soir du 27 septembre 1985. Un vendredi noir. Celui du retour des «tueurs du Brabant» : Deux attaques commando menées à vingt minutes d’intervalle répandent la terreur dans les magasins Delhaize de Braîne l’Alleud et d’Overijse. Butin : à peine trois millions de francs. Bilan humain : huit morts. Deux mois plus tard, au Delhaize d’Alost, huit autres personnes seront encore sauvagement abattues. Vingt huit morts, en trois ans. Vingt-huit morts restées inexpliquées… Et, vingt ans après, les «tueurs fous» courent toujours. Si, toutefois, ils sont encore en vie. Les enquêteurs de la «Cellule Brabant Wallon» continuent la traque et les familles espèrent toujours une improbable vérité. A l’image de Patricia Finné, dont le papa - Léon Finné- commis l’erreur d’aller faire ses courses à Overijse, un soir de septembre 1985… (voir son témoignage sur ce blog, à la date du 21/10/05)

 

Patricia m'informe aujourd'hui qu'elle a créé son propre skynetblog dans l'espoir de recevoir de témoignages. Voici son adresse : http://tueriesbrabant.skynetblogs.be

 

 



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